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Tête à queue avec fantômes

Fil narratif tissé à partir de :  Michel Blazy, Art : Concept, du 20 mai au 22 juillet 17 – Kader Attia, Yto Barrada, Prix Marcel Duchamp 2016, Galerie H18 Ixelles – Tim Ingold, Faire. Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture, Editions Dehors 2017 – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – 162 kms à vélo sous la pluie… Trajet de train nocturne détourné…

Dans l’espace blanc, clinique, des irisations maladives prolifèrent sur les murs, le long des colonnes, au sol. Pathologies d’artefacts, organismes artificiels empoisonnés ? Leurs croissances dessinent des architectures vertébrées d’êtres entre-deux ou des kystes, semblables à ces protubérances parasites sur certains troncs d’arbre. Des systèmes nerveux qui se développeraient à l’extérieur de leurs gaines et circuits bien délimitées, dans les airs ou quelques interstices mentaux inaccessibles. Ce sont des expériences de Michel Blazy, à partir de matériaux inertes, industriels, plâtres et coton qu’il soumet à divers protocoles qui finit par leur insuffler une sorte d’autonomie vivante. Floraisons reptiliennes, rampantes, grimpantes, ou bulbes éparpillés sur le mur. Leurs textures incluent divers colorants alimentaires. Comme de vrais organismes, ces choses sont arrosées, gorgées d’eau. Et en s’épanchant, le liquide active les colorants, les mélange. Des ondes se dégagent, des auréoles pigmentées. A la manière dont des sécrétions corporelles tachent des pansements, imprègnent des draps, sueurs, pus, sang, lymphe. Mais dans des teintes pastel diversifiées, des encres délavées, fiévreuses. Vert. Rouge. Orange. Bleu. Jaune. Elancements rachitiques, candélabres cactus. Ou abcès percés, présentant presque des veinures de marbre, délicates, ou des irisations enflammées, malsaines. Ce sont des éléments de paysages, réseaux de reliefs anarchiques, des esquisses d’organismes hybrides, des anomalies géologiques et déformations biologiques, tels que les sédiments d’une vie sentimentale en génèrent à la surface lunaire de nos vies intérieures/antérieures – ces autres planètes où nous cherchons sans cesse à atteindre d’autres vies réconfortantes, pour s’y exporter, radicalement. Des faunes et flores expérimentales comme autant de prothèses et exosquelettes que nous proposeraient plantes et bestiaires de nos fictions. Un étrange jardin de traces fantômes.

Un soir de juin caniculaire, traversée inopinée d’un gouffre. Suite à un accident sur la voie, le train qui le reconduit chez lui, tard, est détourné, emprunte un autre itinéraire. Bizarre, un train qui quitte son trajet bien défini pour s’engouffrer sur d’autres rails. Une sorte de fuite dans l’inconnu. D’abord, un grand énervement. Et puis, l’abandon et le plaisir de ce détournement, une grande fatigue favorisant le fatalisme. Les wagons sont d’anciens modèles, sans système d’air conditionné, le train file dans la nuit, toutes fenêtres ouvertes. Les similis rideaux se tordent, volent, fouettent les visages endormis ou hagards, les épaules nues où sèchent la sueur du jour. Vacarme et bourrasque. Comme dans le temps. L’obscurité ne lui permet pas d’identifier précisément les villages et villes qu’il traverse, mais il sait qu’il emprunte une navette effectuée des centaines de fois, autrefois, il traverse le pays du père. Il a sillonné tellement ce pays, il est gravé en lui, et soudain, plus que de simplement se souvenir, il se sent encore arpenter cette région, ses routes, ses sentiers, ses berges, ses prairies, dédoublé. Quelque chose de lui est resté là et continue d’y mener une vie errante. Comme s’il n’avait jamais cessé de marcher là. Il reconnaît quelques détails, un groupe de maison, une ferme carrée, un bosquet, le tracé d’une route entre des arbres, un toit de chapelle, un bout de canal avec son pont-levis, un passage à niveau et sa cahute de garde barrière. Les campagnes dégagent un parfum violent de sécheresse, de foin aride et de moisson précoce. Des brins de paille volent. Août en juin. Temporalité bouleversée, climat cassé. Par les vitres baissées, s’engouffrent des bouffées âcres d’herbes coupées, de sèves exhalées dans la chaleur, de grains chauffés au soleil, écrasés, humectés d’une rare rosée, des sucs fermentés et des sueurs tournées. Des odeurs poudreuses de farine et de levure. Dans cette luxuriance estivale, monstrueuse, quelque chose hurle, genre caves éventrées aux remugles de salpêtre, ou tombes déterrées libérant leurs zombies putrides, retour brutal de choses oubliées, refoulées. Peut-être aussi quelques bouffées échappées d’étables étouffantes, vaches, cuir, fumiers, pis, lait fumant. Epaisseurs saumâtres. Comme des poignées de choses fantomatiques, puissantes, mélancolies poisseuses, fermentées, qu’il reçoit en plein visage, qu’il hume à pleins poumons, enivré, éperdu, souvenirs de marches nocturnes, enragées, solitaires dans les champs fraîchement fauchés. Une mare. Rattrapé par cette sensualité aux relents de mort – agonie du végétal relâchant ses milliards de souffle dans le crépuscule -, alors qu’il s’abandonne au train hors de sa trajectoire habituelle, roulant vers on ne sait où, dérouté. En avant, en arrière ? Même pas, plus de rails, plus de train, juste un mouvement, juste de la vitesse pure dans une nuit tropicale fracassée, à travers l’haleine des revenants. Et puis, comment est-ce possible, ces relents de pluie, d’averses violentes, erratiques, alors que tout est sec, sans eau tombée du ciel depuis des semaines ? Est-ce directement l’étuve d’un nuage orageux, bas, qui ne crève pas, et embaume l’air ?  Comme quand on broie des feuilles, sèches, dans un mortier et qu’on obtient, contre toute attente, une pâte humide, parfumée.

Ravi et effrayé à la fois d’être un jouet dans ce wagon qui fend la nuit à tombeau ouvert, entouré de corps somnolents, suant, tressautant, il se souvient de Gilles Clément, lors d’une conférence, désignant le verre d’eau qu’il s’apprête à boire en disant : « c’est évident mais c’est toujours bon à rappeler, cette eau a déjà été bue, absorbée et rejetée par d’innombrables organismes ».  La locomotive, pressée de rattraper son retard, avale les rails, part en tous sens. Il s’endort brutalement, cataleptique. Et, instantanément, il rêve d’un choc qui le propulse par la fenêtre ouverte, le projetant au loin dans une pelouse, où il gît, étranger, sans attache. A la manière de ce jeu où un meneur énergique vous tient par le poignet et vous fait tournoyer autour de lui, de plus en plus vite, et qu’il vous lâche brutalement, la force centrifuge vous envoyant valdinguer, déséquilibré, jusqu’à tomber, parachuté à la surface d’une autre planète, en des poses incongrues qui pétrifient, statue cadavérique.

Exactement comme les corps endormis photographiés par Yto Barrada. Propulsés par quelle puissance discriminante ?  Elle capture des silhouettes individuelles prises dans ce qu’on appelle les flux migratoires. Mais ceux-ci disparaissent en tant que tels, ils sont invisibles, escamotés, vastes phénomènes qui dépassent les destinées. Et rien de lisse non plus, mais brouillés, brouillons, plein de tourbillons, de contradictions, de paradoxes. A la manière de ces courants inexorables qui rassemblent les débris plastiques en des mers éloignées. Les images se concentrent sur les impacts et effets du flux sur les vies, physiques, mentales qui, du coup, affichent des altérations, des dommages sérieux, irréversibles, sans réelle cause apparente, sans rien de tangible contre quoi lutter. Il faut convoquer des référents, d’autres images similaires pour situer ce que l’on voit dans le cadre d’une problématique précise, concrète. On se rend compte alors que, même sans explication, on sait très bien de qui et de quoi il s’agit. C’est notre affaire. L’artiste suscite un réseau d’empathie pour ces corps éloignés, dérivant dans les limbes de la modernité, flottant en zone inconnue, impuissants à maîtriser leur trajectoire, toujours en train de réagir après coup, s’adapter aux contraintes, se transformant pour survivre. Aléatoires, nomades forcés. Un peu la hantise du sédentaire accroché à son confort territorialisé. Elle exhibe ainsi, dans un contexte où les frontières restent des barrières à transgresser, une femme qui se métamorphose en s’enveloppant de tous ses biens textiles. Pour franchir la ligne de démarcation et passer de l’autre côté – franchissement interdit et pourtant salutaire -, elle emporte tout ce qu’elle a. On la voit s’enrouler successivement de draps, couvertures, foulards… Ces tissus l’enveloppent comme superposition de peaux protectrices, forment carapace métaphorique et sont mis en correspondance avec les rideaux que l’artiste réalise et qui semblent l’assemblage de petits poèmes ancestraux. Patchwork de courtes pensées poétiques, d’aphorismes ou bouts rimés chantants, que l’on ressasse ou chantonne en cheminant ou bricolant. On dirait les drapeaux d’une sensibilité libérée de toute enclosure nationale. Elle photographie aussi des personnes endormies – ou pire, inconscientes – dans l’herbe. Nulle part. Abandonnées et presque en position fœtale dans leurs vêtements qui leur font une sorte de cocon. Cocon qui ressemble vaguement à des vêtements de par ici mais appartiennent plutôt, observés de plus près, à d’autres cultures. Ce sont bien des humains déplacés, déracinés, des personnes qui fuient ailleurs. Elles cherchent à changer de territoire, à franchir une frontière vers un lieu plus accueillant, hypothétique. A force d’errer, elles sont tombées endormies, d’une pièce. La dimension esthétique de cette léthargie champêtre transmet la fatigue immense qui frappe ces migrants. Fatigue dont on a pu connaître une forme proche où l’on se dit, lors de randonnées excédant nos énergies, « je suis incapable de faire un pas de plus »., et de sombrer dans une détresse tiraillée par les crampes à répétition. Regarder ces photos l’accable d’une maladie de sommeil, une malédiction.

A l’opposé, la quiétude de la bénédiction du père. L’aubaine d’avoir été accueilli au monde dans l’amour des parents, dès les premiers contacts à l’air libre et de recevoir, en outre, régulièrement, en des rituels simples, coutumiers, la confirmation de cette protection qu’aucune disgrâce politique ou discrimination sociale ne sont venu contrarier. Il songe à la tendresse initiale, retrouvée chaque année au début des vacances quand, débarquant dans les régions du repos et de la reconstitution de soi, retrouvailles intégrales avec la vie bruissante, il rendait visite au père. Rien de cérémonieux, ni de cabotin, juste une accolade bon enfant. L’étreinte était pour lui la répétition, dépourvue d’artifice, de pose ou d’intention, des premiers gestes bienveillants, dont il n’avait aucun souvenir formel, mais qui l’avaient marqué à jamais, à la manière d’une présence fantôme. La caresse originelle, reçue à peine déposé dans les mains paternelles, continuation du ventre maternel. A chaque fois, une tendresse enveloppante, revigorante, lustrale, effaçant tous les tracas d’une année de travail de moins en moins sensé, exactement comme, enfant, il venait raconter auprès des parents l’un ou l’autre déboire, menu chagrin de la vie scolaire, et que tout s’en trouvait réparé, effacé, rendu futile et dérisoire. Cette tendresse, parcourue de lignes et de murmures ressemblant à ceci : « La continuité même de la vie – sa durabilité, dans le jargon moderne – dépend du fait que rien n’est jamais parfaitement adapté. » Oui, il faut vivre, celui qui lui a donné la vie le lui a confirmé, chaque année, et encore à présent, depuis l’au-delà. Tout au long des lectures, chaque fois qu’il rencontre un passage qu’il aurait très bien pu entendre dans la bouche paternelle, ou qu’il aurait pu lui rapporter comme élément de convergence, il entend.

Il erre et aperçoit une suite de peintures. Elles lui évoquent des voyages interstellaires, des traversées du cosmos, des aventures vers des planètes perdues, des rêves de vie en d’autres systèmes solaires. Ce sont des toiles qui reproduisent des timbres postaux émis par des pays africains après leur indépendance. Objets multiples, de circulation courantes, transformés en pièces uniques, pour stopper leur propagation, pour regarder vraiment ce qu’ils propagent. On peut y voir éclater la prégnance de l’imaginaire transmis par l’occupation coloniale. La brutalité d’un idéal technologique qui a exproprié toutes sortes d’autres imaginaires, a substitué un mental à un autre. Un beau cas de la colonisation des esprits, sur le long terme, une cosmologie venant en écraser d’autres. Les richesses et bien-être promis par les coloniaux s’y étalent en chimères cruelles au regard de la situation politique et économique actuelle de ces pays, et du monde en général, puisque ces délires productivistes et technologiques – quasiment déjà transhumanistes – détruisent la planète entière. Même détournées, trafiquées et plus que douteuses en elles-mêmes, ces images timbres lui rappellent ses liens avec le passé colonial de son pays. Le fait d’avoir été là-bas, d’avoir effleuré ces cosmogonies colonialistes et colonisées. Peut-être même était-ce le genre de choses qu’il recopiait, enfant, sans arrière-pensée, modèle qu’il prenait pour ses jeux de dessin (de même qu’il copiait, parfois décalquait, des cases de bandes dessinées)?

Et puis, il regarde un film qui le galvanise. Il s’appelle « Réfléchir la mémoire ». Non pas réfléchir à la mémoire, mais s’intéresser aux objets, aux choses réfléchissant où passe les effets de mémoire. Réfléchir plutôt avec la mémoire comme quelque chose qui ne serait liée strictement à un organe intérieur mais outrepasserait l’enveloppe biologique individuelle, singulière. Le point de départ est une enquête sur le « membre fantôme ». Vous savez, cette pathologie curieuse qui frappe des personnes amputées d’un bras, d’une main, d’une jambe, d’un pied et qui ressentent, non seulement, la présence du membre perdu mais peuvent éprouver des douleurs pénibles, insupportables dans une partie précise de ce membre disparu. Par exemple, tel patient ressentant de manière chronique d’atroces douleurs au gros orteil du pied qu’il n’a plus. Kader Attia met en correspondance les explications d’experts de différentes disciplines, des psychologues, des chirurgiens, des neurologues, des psychiatres, des philosophes, des historiens, des musiciens… Il active ainsi un faire tel que décrit par Tim Ingold caractérisant l’action des correspondances. « Grâce au travail de médiation de la transduction, correspondre c’est fusionner les mouvements de sa propre conscience sensible avec les flux et courants de la vie animée. Une telle fusion, où la sensibilité et les matériaux s’imbriquent les uns dans les autres en un double cordage jusqu’à devenir indifférenciables – telles les œillades que s’échangent les amants – c’est précisément l’essence du faire. »  (Tim Ingold, 223) Ce double cordage de témoignages et d’explicitations savantes, est-ce autre chose qu’un documentaire ? Oui, parce que l’intuition de l’artiste établit, d’abord, les convergences entre ces propos d’experts et ceux des patients et patientes. Il construit une interprétation, une extrapolation. Il montre ainsi que créer un dispositif artistique ne revient pas à une esthétisation d’un vécu, mais est l’élaboration d’outils esthétiques pour comprendre le monde, prendre prise critique sur les choses. Il met en regard les différents récits, leurs spécificités qui soudain se répondent, éveillent de nouveaux espaces à explorer et en projette l’ombre portée vers d’autres champs : ce qui est dit à l’échelle du corps individuel, singulier, il le rapporte à l’ensemble d’un corps social. Qu’est-ce que cette expérience du membre fantôme et de ses ressentis nous apprend sur l’impact de tout ce qui a, au cours de l’histoire, amputé l’amas des singularités qui font société, rayé des communautés entières de la cartographie des relations civilisationnelles ? Il établit des vases communicants entre les histoires personnelles et celles plus larges des groupes, des réseaux affinitaires, des appartenances religieuses et philosophiques, de peuples entiers. Pour essayer de comprendre et expliquer des mal êtres importants, endémiques, des ressentiments qui ne font que s’envenimer, alors même que tout conduit à les considérer comme de l’histoire ancienne. Ils reviennent, ils croissent, deviennent des exosquelettes maladifs qui soutiennent les métastases, les rancunes métaphysiques. Par exemple, l’histoire de l’esclavage. Elle blesse encore aujourd’hui chaque descendant de cette atrocité et le marque de quelque chose qui ressemble à un « membre fantôme ». Une existence fantôme, des doubles éliminés. De même pour les différents génocides qui trouent l’histoire humaine. Il y a transmission des douleurs subies par d’autres, jadis, par ressemblance et filiation, et elles affectent le présent, comme quelque chose qui a été spolié, qui ne reviendra plus, et empêche d’éprouver le réel comme quelque chose de vierge, sans blessures, sans passifs traumatisants. Ces trous noirs déversent des flux de mélancolie poisseuse, tentaculaire. Pour faire comprendre comment cette part fantomatique envoûte et ouvre d’autres dimensions, abyssales, du perceptible, Attia fait un détour par la musique, et surtout le dub, musique dont des éléments mélodiques et narratifs ont été enlevés pour, finalement, mieux les faire sentir, augmenter leur potentiel d’envoûtement. A partir d’un souvenir natif de musique, d’une musique entendue ailleurs, avant la vie peut-être. Toute cette prospection qui se présente comme une enquête d’un artiste convoquant les sciences, sociales et médicales, est enrichie par un dispositif plasticien. Des personnes ayant subi une amputation sont installées dans leur décor de vie, ordinaire, ou relatif à l’accident. Elles sont immergées dans une posture de thérapie par le virtuel. Le bureau d’une dactylo, une pizzeria, une ligne de chemin de fer dans les bois, une salle et un monument très « soviétique », une église et ses bancs de prière. Ils et elles sont « augmentés » d’un miroir grâce auquel, vu sous un certain angle, ils se voient toujours entiers, toujours bénéficiaires d’une complète symétrie entre bras et jambes, côté droit et gauche, haut et bas. Ils et elles, dans cet agencement, s’imprègnent d’un subterfuge réparateur, ayant retrouvé virtuellement le membre perdu et, en même temps, ils continuent à ressentir la perte physique, l’absence. Cette simultanéité paradoxale aide à s’habituer, à faire son deuil. Et c’est l’autre matière importante du film, le travail de deuil et de mélancolie, incessant, jamais fini, tant à l’échelle individuelle que collective. Ce travail mystérieux qui malaxe le corps social, incontournable du fait d’être inscrit dans le règne du vivant mais qui, aussi, doit sans cesse essayer de corriger, réparer les traumatismes historiques, les souffrances, les injustices que la société continue à dispenser généreusement – postindustriellement – en rejetant les migrants vers la détresse absolue et la mort, en réaffirmant la légitimité d’un système économique qui produit stratégiquement de nombreux exclus, en poursuivant la logique coloniale des Sud et d’épuisement des ressources naturelles de la planète. En ce qui le concerne, rapatriant toutes ces tragédies à son parcours particulier, son petit cas submergé par le deuil de proches mais aussi de rêves, d’ambitions anciennes, mesurant combien néanmoins son insignifiance est elle-aussi traversée et déterminée par les grands deuils et membres fantômes historiques de l’histoire humaine, jusqu’à la chair de poule, il réalise fondamentalement que tout son désir de vivre est porté par un membre fantôme, son désir est fantôme. Depuis qu’il est séparé de la femme dont l’amour et les touchers instituaient des « phrasés généraux de vivre » qui offraient une prise acérée du vivant, évanouissement dans le grouillement multiple – un évanouissement constitutif d’un chemin singulier, jamais droit, mais ivre et plein de lacets -, son désir est flou, lancé dans le vide et ne retombant jamais. Au propre comme au figuré. Organique comme métaphysique. Et il a cessé de sentir atteint par un désir en miroir. Même quand il empoigne son sexe bandé, il a l’impression de saisir le vide, l’absence, comme si ce membre-là, désormais était ailleurs, resté dans le ventre de celle qui. Ce qui s’érige en sa main ne serait plus qu’un sexe de substitution. Et alors ? Rien d’autre, sinon une propension à compenser par des cheminements pliés et repliés sur eux-mêmes, sans queue ni tête, vivre c’est ainsi.

Comme de rejoindre à vélo deux points, éloignés de 162 kilomètres, un jour venteux de pluie ininterrompue. Et pourtant, bien que d’aucuns le jugent bouché, le ciel alterne une variété infinie de luminosités douces, grises, argentées, finement perlées, blafardes froides ou chaudes. Mais pour percevoir ces nuances, il faut être dedans. Il connaît la route, ne se trompe à aucun carrefour, ne rate aucun virage, le trajet est gravé dans sa mémoire, son corps. Il le parcourt tous les ans. Le même et différent à chaque fois. Il revit dans sa chair les éditions précédentes, avec leurs conditions météorologiques spécifiques. Il pédale au présent et au passé tout en se demandant s’il sera encore en bonne santé pour le faire l’année prochaine. L’eau qui fouette la figure, la buée sur les lunettes, il ne voit pas vraiment le paysage. Il devine, il reconnaît plus par intuition. Il y a immersion. Avant le départ, regardant les averses se succéder à travers la fenêtre du salon, il craignait de s’élancer là-dedans. Une fois lancé, il se sent bien dans l’humidité et le ruissellement d’eau. Il n’est pas dans la pluie, ou sous la pluie, il est avec la pluie. Il fait partie de la pluie, elle s’intègre à lui. Il se fait ruissellement pour avancer au mieux sur la route glissante. Et la route, elle-même, n’est pas « la » route, ligne droite qui le conduirait à son arrivée, l’hôtel douillet au-dessus de la vallée. Elle est morcelée en dizaines d’autres chemins, des bouts de route qui conduisent à des centaines voire des milliers d’autres destinations possibles. Il ruisselle parmi un ruissellement de routes et chemin. Il fait corps avec le lacis des routes et les rideaux successifs de pluie, attentif aux manières dont ces matériaux vivants, mobiles, s’associent aux muscles, au cœur, à la circulation d’air dans ses poumons, cela devient une sorte de méditation infinie, de contemplation physique exigeante, cycliste sans but, suspendu dans le temps. Une sorte d’errance. Parmi ce fouillis de tracés et d’objectifs, mentalement, sans cesse, il recompose son itinéraire, d’instinct, celui qu’il doit suivre pour enfin se reposer, au chaud, au sec, au calme. A gauche. A droite. Tout droit. Oblique. Monter. Descendre. Il dessine un sillage qu’il tente d’imiter de tout son corps en mouvement. Comme un somnambule, il sursaute quand il doit changer de fil, mais ne rate aucun aiguillage. Après, il se laisse couler dans la méditation pédalante et spongieuse. Rythme, tempo, le corps penche d’un côté ou l’autre, se met debout, oscille en balancier, s’assied et se ramasse, poussé en avant, fait l’œuf pour augmenter la cadence, se compacifie ou se fluidifie, se lie ou se délie, s’éclaircit ou s’opacifie., s’allège ou se densifie, une réelle écriture sur le bitume glissant, arrosé en continu par le ciel. Une constellation de mouvements enchaînés. Il songe à l’expérience faite par Tim Ingold et ses élèves : danser son nom. Sans cesse à recommencer, à retenter, les premières fois semblant toujours approximatives, ne saisissant pas assez bien toutes les nuances corporelles et immatérielles. Les charnières entre les deux que disent le nom. Pieds mouillés, cheveux trempés, cuisses et cul imbibés, yeux flagellés de gouttes perdues (comme on parle de balles perdues), il se coule dans un style, une manière d’être cycliste. Avec les routes, avec les paysages, avec la pluie. Multiple. L’attention à tout ce qui peut survenir et surgir, le revêtement devenant très dangereux et la visibilité médiocre, doit se décupler, chercher à anticiper, repérer le moindre mouvement susceptible d’indiquer la constitution d’un obstacle possible, petit ou gros, l’attention devient speed, adrénaline, presque un faisceau hallucinant balayant paysages et accotement. « Qu’à force d’attention, c’est-à-dire de mouvement vers le dehors, les lignes s’ouvrent et les idées de forme se répandent, s’insinuent en celui qui sait leur prêter attention, qui veut les voir ; que tout, comme disait Baudelaire, « devienne allégorie », dégage une piste éthique, projette au-devant de soi d’autres modes d’être, qui deviennent pour qui les considère d’autres manières d’être homme, d’autres orientations du vivre. » (Marielle Macé, p.69) Le but fantôme même, toujours reculé, sortir de sa rainure, se refaire dans d’autres manières d’être homme. (Pierre Hemptinne)

Attia

Le cycle des sources et viscères (récit)

Fil narratif tissé à partir : An-My Lê, Galerie Marian Goodman – Aharon Gluska, Silent Blue, Galerie Lazarew – Heather Dewey-Hagbord, Imprimer le monde, Centre Pompidou – Dave Hardy, Neck Pillow, Galerie Christophe Gaillard – Éric Alliez, Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, Editions Amsterdam 2017 – Paysage d’enfance, passantes…

Des photographies sortent de leurs cadres, immenses. Le regard s’y balade en flottant, en fouinant, dans une réalité diffuse, mélangée, difficile à saisir, sans noyau. Il y débusque, à la manière dont émergeraient des signes archéologiques d’une vie antérieure, des fantômes de guerre dans le corps de la ville. Comme des choses évidentes, au milieu du chemin coutumier, contre lesquelles on se cogne par inadvertance sans tout de suite réaliser ce que leur présence signifie. Des objets de culte sans âge ayant traversé les civilisations, archaïques et futuristes. On les prend d’abord pour des détails, elles ne quittent plus l’esprit une fois repérées, et elles deviennent primordiales. C’est un ferment mémoriel qui travaille, à leur insu, les êtres, les bâtiments, façonne les imaginaires, fournit modèles d’identification et repoussoirs banalisés. Monuments commémoratifs, exaltant les grandes figures de chef ou reconstitution de scènes guerrières, orgie d’héroïsme et de boucherie, pour l’industrie cinématographique qui en raffole. Les traces de la guerre de Sécession parsèment encore de manière vivace l’Amérique, reprenant tous les éléments du quotidien dans la trame du récit national dominant, parmi les paysages et scènes qui attestent d’une certaine permanence et emprise de l’héritage du Sud. Champ de cannes à sucre, sortie de messe, travailleurs anonymes, tout continue comme avant, rien ne change. Comme si, la guerre en tant que telle terminée, elle se ramifiait dans le présent sous de nouvelles formes, sur les écrans, dans les souvenirs, dans la répartition sociale des espaces et des tâches effectuées. D’autres grands panoramas noirs et blancs survolent le théâtre désert où s’entraînent les Marines, préparant leurs interventions en Irak ou en Afghanistan. Cela se passe en Californie, mais le terrain est impersonnel, cela pourrait être n’importe où. Les imitations de logis sont succinctes, baraques symboles de l’universelle violation de l’espace privé, destruction radicale, systématique de toute chambre à soi, transplantation au niveau mental de l’ancienne tactique de la terre brulée. La simulation de scènes de guerre se fond dans le paysage, camouflée, presque intégrée à la topographie, presque naturelle. Dans cet espace sans frontière, sans singularité déterminée, anonyme, cela donne l’image d’une armée qui pénètre partout, invisible, engagée dans une constante guérilla sans objet ni lieu définis. Où finit l’entraînement où commence l’engagement réel, la rencontre concrète avec l’ennemi ? Partout, y compris là où l’on se trouve. Du reste, dans la rue, sur les quais de la gare et du métro, les mêmes commandos patrouillent. Si cela finit par sembler normal, ce n’est peut-être pas tant par habitude de les côtoyer que parce qu’ils correspondent bien à un état de guerre permanent, latent, qui ne dit pas son nom, mais qui traverse les corps et les esprits. Via la fragilité des vies et l’insécurité économique qui menace tout le monde. Via la concurrence et la compétitivité élevées au rang de priorité absolue à tous les niveaux de la survie. Mais aussi avec l’impression taraudante qu’il n’y a pas d’issue à la crise climatique, que l’homme a épuisé ses capacités à penser autrement ses modes d’existence. Menaces et périls collent à la peau. Quelque chose s’emballe dont le gouvernement des hommes n’est plus maître et qu’il ne peut convertir en aucune victoire, sans aucun vainqueur humain sur qui que ce soit. C’est quelque chose de sans fin, ce n’est du reste plus important, ce qui compte est que la machine fonctionne par elle-même et, qu’au passage, les mieux placés puissent exploiter, rentabiliser les frayeurs et désespérances qu’elle suscite. « Le « sans-limites » de la guerre industrielle, l’illimité de la destruction, se transforme dans le nouveau paradigme en sans-limités de l’intervention dans et contre la population menée au nom d’ « opération de stabilisation » participant d’un système de pacification globale où la guerre ne peut plus être « gagnée ». (…) L’ennemi est moins l’Etat étranger que l’ « ennemi indétectable », l’ « ennemi inconnu », l’ennemi quelconque qui se produit et se reproduit à l’intérieur de la population. Cette nouvelle définition de l’ennemi émietté, éparpillé, essaimé (c’est-à-dire mineur) émerge dans la littérature militaire après 1968. » (p.357) Cette ambiance encourage licence et sentiment d’impunité. Comme précisément en tant de guerre, dans des situations désespérées qui semblent sans issue autre que l’anéantissement, quand il n’y a plus rien à perdre plus rien à gagner, que la morale s’effrite et que certains esprits se lâchent, se disent que ce serait trop bête de ne pas en profiter, de continuer à se brider, qu’il est temps de jouir sans entrave et sans vergogne, d’exalter la possession de tous les petits bouts de vie qui leur tombent entre les pattes. Basculer en prédateur ivre d’impunité.

Il y a bien sûr d’autres formes de permanence dans les paysages que celles de la guerre, d’ampleurs plus réduites, à l’échelle de biographies individuelles. Ainsi, revenant dans la vallée de son enfance, plusieurs dizaines d’années après, il y trouve à la fois tout défiguré, bouleversé, et en même temps, sous la couche des transformations visibles, en grattant un peu, il atteint une configuration absolument préservée. Il ressent une sorte d’arrêt du temps, arrêt sur image. Celle-ci, d’abord, vide des personnages qui l’animaient jadis. Mais ses souvenirs peu à peu vont les faire revenir, les replacer dans leurs décors familiers, auxquels sa mémoire n’a cessé de les associer. Quand il arrive sur le halage, verdoyant, les haies allumées de floraisons printanières mêlant leurs arômes au parfum de l’eau douce qui s’écoule dans son lit paisible et puissant, l’exalte et lui met les larmes aux yeux. Rien ne lui évoque de manière plus précise ce qui a été, une sorte d’Eden. Et en même temps quelque chose qui, depuis, ne cesse de passer, surgir, par intermittence. Comme une messagère du fleuve qui se présenterait, s’emparerait de lui. Car ces senteurs de l’eau (il préfère parler de senteurs au pluriel) lui évoquent les nudités amoureuses, idéales, idéelles, corporéités fourmillantes renvoyant à des entités réelles mais intégrant d’autres beaucoup plus virtuelles – les unes et les autres en miroir, se réfléchissant, se fécondant l’une l’autre, se multipliant dans le désir délirant – et contre lesquelles il a toujours aimé se blottir. Ces étreintes elles-mêmes lui rappelant le choc émotionnel de plonger dans le fleuve et de s’y sentir, sous la surface, accueilli dans un autre monde, dans l’invisible et l’invisibilisant, à l’abris de tout, débarrassé, percevant comme toujours à vif, intact, cet instant de venue au monde où il se sent ténu, vierge, désarmé. Aléatoire. Instant de passage où il se demande, l’instant d’autonomie respiratoire sous l’eau, s’il ne va pas émerger tout autre, et en un tout autre site du vivant. Semer les poursuivants. Changer. Passer ailleurs. Plongeon dans le fleuve ou dans la chair, pour une même impression, quand il coule dans l’ouverture mouillée, bouche enfouie dans la chatte ou membre aspiré dans le fourreau, source autour de laquelle les corps s’enlacent et commencent à vivre, essaient leurs premières secousses et ne font plus qu’une seule peau plurielle, cartographie moite aux contours inexplorés, aux tissus qui se ramifient à l’infini, un peu plus à chaque décharge électrique de la fusion, allant du plus incarné au plus évanescent, du plus vierge au plus usité… Naissance de tous les fleuves et rivières.

C’est dans ce fleuve qu’il a appris à nager avec son père. Sur ces flots qu’il a passé des heures et des heures à caboter, ramer, dériver, plonger, traverser, accoster, rêver avec le fleuve, la terre ferme larguée, isolé, petit canot mobile circulant de rive en rive, louvoyant fasciné par les contours d’une île, ses berges boueuses et herbeuses, roncières, trouées de terriers, encombrées d’arbres morts où guettent bergeronnettes et, plus fulgurants, martin-pêcheur. Le besoin de dérive volatile, soumise au courant et ses caprices, s’enracinant en lui à jamais, manière de voir, de sentir, de se projeter, de caresser. Son être fluvial. En toile de fond, un rideau impénétrable de forêts et solennels, dominant la vallée et ses habitants, vivants et morts, les rochers mosans avec ses fourmis alpinistes. L’ensemble revêt des allures de tombeau à présent que ses parents, gages de la vie heureuse écoulée dans la vallée, ont disparus, retournés à la terre. Ces éléments naturels imposants, bien articulés entre eux, rochers, forêt, fleuve, coteaux, île, sont les garants d’une fixation de tout ce qui a été éprouvé ici. Ils se sont transformés en monuments commémoratifs, naturels. Son bonheur vécu ici continue à briller, inaltéré, figé. Manifeste, toujours rayonnant, et néanmoins matière inerte, inaccessible, il ne peut y revenir, l’accès en est bien condamné, c’est du passé. Il songe alors à certaines toiles d’Aharon Gluska, présentant un quadrillage de lignes obstinées, régulières bien que brouillées, barbouillées. Elles sont constituées d’innombrables couches de peintures correspondant aux expériences successives que l’on fait de la vie, de ses colorations différentes. Des lattes ont été fixées pour préserver certaines zones de toute influence extérieure. Ensuite ces lignes directrices, théoriques, sont retirées et la peinture raclée, les étapes successives de la vie reviennent à la surface, se mélangent, cohabitent, déraillent l’une en l’autre, leurs écailles s’intercalent, s’éraflent mais restent structurées sur le vestige des portées d’une seule et même partition interprétée, avec de multiples ratés et fausses notes, mais une fois pour toute, sans retour en arrière. Peintures musicales qui résonnent du bourdon constant et bégayant qui nous accompagne d’un épisode à l’autre, variant selon l’acoustique des lieux et des rencontres. Mémoires striées, laborieuses, écorchées et sereines. Peaux tramées. Partition qui ferme ou ouvre qui montre un effritement qui dure, effritement comme mode d’existence. Lorsqu’après une longue journée de travail abrutissant, il se faufile au jardin, aux dernières heures du jour, il se vit en éponge sèche qui se gave petit à petit de tous les fluides qui irriguent l’écosystème du jardin, végétaux, animaux, minéraux. Le jardin est là bien réel et sous l’ombre de ses grands arbres, il est aussi une matrice virtuelle, fantasmée, dont les caresses atmosphériques épousent le souvenir des peaux embrassées. Les senteurs aqueuses, à l’heure de rosée, rappellent discrètement, presque transcendentalement, les plongeons dans le fleuve autant que le léchage et suçage de gorges et seins généreux, l’enfouissement en certains entrecuisses. L’horloge suspend sa course, les temps et les chronologies biographiques se mélangent et il récupère alors un peu de temps perdu. Enfin, illusion, il mesure plutôt la perte, il sort du déraillement dans lequel il était et retrouve son rythme de vie. C’est quelque chose de similaire qui se produit quand il foule le terroir de son enfance, tous ses organes asséchés par une vie trop éloigné de ses sources, humectent lentement leurs alvéoles, fouler comme on foulait le raison pieds nus enivré au fur et à mesure par les vapeurs du fruit, son jus, ses sucs. Comme il aimerait quelques fois, déséquilibré par le poids de la perte, du manque, comme d’un préjudice injuste, et comme on a appris sournoisement aux mâles de le faire pour compenser, fouler de ses mains les innombrables nichons qu’il devine et qui sautillent se dévoilent à moitié un peu partout, sous son œil aux aguets, tristement redevenant chasseur, dans la foule, au gré des trajets des passantes, les flâneuses, les voyageuses du métro, les serveuses de magasins ou de bistros, les saisir, les empoigner, les caresser, les titiller, comme son dû, objets flottants d’une narration dont il est le sujet, cette autre manière de perpétuer une sorte de guerre civile des sexes, développant l’étrange tumeur de la virilité qui instille la conviction qu’il serait normal de s’emparer du corps des femmes, de ce qu’elles montrent. Il se représente ce qu’il éprouverait à poser la main là, à enlacer des doigts le fruit, le galbe ferme ou détendu, à pincer le téton, et ce récit fantasmatique s’installe comme quelque chose qui lui donne le droit de porter la main sur la chair. Moisson de bourgeons. Le regret d’une femme transformant toutes les autres en immanence indistincte du manque, pouvant toutes, individuellement, se substituer, pallier la disparition, se prêter au rôle de membre fantôme aidant à se passer de ce qui a été perdu, jouer à fond l’organe de substitution. Il se sait aliéné par cette construction, téléguidé par un récit autoritaire qui trouve normal, naturel, de s’imposer à d’autres êtres, sans pour autant s’en dégager complètement. Toujours cette histoire de profit possible, même chimérique, qui pervertit le jugement. Eberlué quand la serveuse se penche vers lui, coiffure volumineuse, noire, bouclée, de nymphe sauvage ou de courtisane ébouriffée, visage lunaire comme poudré, romantique, grand cils noirs levés, lèvres incarnat, ingénues, parfaite résurgence du genre de lycéenne plus âgée dont il était amoureux sans oser approcher, échappée de sphères poétiques adulées, quasiment un spectre, et aujourd’hui telle quelle s’adressant dans son éternelle jeunesse à sa vieillesse, revenante, sa massive et jeune poitrine serrée dans un corsage de dentelle noire remontant jusqu’au cou, une seconde son cerveau déconnecté, électrocuté, presque portant la main aux fruits plantureux, avec l’illusion que rien ne les sépare de lui, étant autant formes de ce corps qu’entités charnelles épanouies dans ses souvenirs amoureux, une compagne cachée, spectrale dont la matérialité inattendue et soudaine lui reviendrait de droit. L’assiette posée, volte-face et il reste seul, un peu plus déphasé.

Cette permanence de l’éden perdu de l’enfance, dans le paysage à présent gagné et envahi par d’autres existences, n’existe que pour lui. Il la construit en continu. Il l’entretient, comme il entretient son jardin. Plus exactement, il la recompose sans cesse à partir des bribes qui se sont incrustées dans son cerveau, son métabolisme, devenant cellules parmi les autres. Non pas comme une réalité intangible, mais comme une hypothèse à sans cesse démontrer. Une fiction qu’il faut nourrir. Il a besoin que le site subsiste intacte, tel qu’en ses souvenirs. Cette activité de sauvegarde s’apparente à d’autres reconstructions maniaques, voire désespérées, tournées vers les vestiges d’autres vécus, l’attachement à d’autres figures. Par exemple les femmes désirées qui, dans les instants de manque ou de séparation, et selon l’image de Marcel Proust, prennent la place des viscères. « (…) Je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour. Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps ! » (p.119) Seulement, même après avoir été ainsi colonisé par les êtres aimés, regrettés, après avoir perdu de vue celles qui ont compté, qui ont façonné ses manières de désirer, de regarder avide les formes vivantes qui passent, guetter les yeux et leur âme brillante, il lui est impossible d’en convoquer l’image d’une manière stable, fixe. Il a perdu la netteté des traits. Les portraits sont flous, estompés. L’image en tant que telle s’est éparpillée en lui. Il doit sens cesse courir après les impressions, traquer les bribes, les cellules éparses pour reconstituer une figure cohérente, complète, qui lui procurera une nouvelle sensation proche de ce que lui faisait éprouver l’être réel correspondant, autrefois, mais tout en présentant une physionomie finalement différente, imprévue, propre à relancer le désir. Et ainsi, ce travail obsessionnel lui fait découvrir sans cesse des multiples des visages dont il cherche, mentalement, à revivre l’enchantement, l’effet paysage qu’ils lui procuraient. Il n’y a pas de souvenir exact mais une recomposition inépuisable de variantes. Activité qui, même sans l’espoir d’une nouvelle possession physique, est loin d’être désintéressée. Elle correspond plutôt à des manies spirites de prise de pouvoir à distance, s’acharnant à connaître toutes les combinaisons qui forment l’apparence et l’identité d’une personne. La pénétrer de loin, en secret. En quelque sorte, malgré la différence de contexte, cela ressemble au travail de Heather Dewey-Hagbord. Cette artiste prélève dans l’espace public des traces quelconques, mais organiques, que les gens laissent derrière eux. Un cheveu sur la banquette du métro. Un mouchoir en papier tombé par terre. Une rognure d’ongle. Un bâton de sucette qui a été mâchonné. A l’instar des inspecteurs qui, sur le lieu d’un crime, cherchent des indices et les prennent avec des gants pour les placer dans des sachets en plastique, elle ausculte l’espace public. Ces restes que l’on abandonne malgré soi, elle les soumet ensuite à une ingénierie scientifique sophistiquée, pour isoler les traces d’ADN. Et traduire cette écriture biologique des êtres en récit biographique. En effet, à partir des informations contenues dans ces ADN, elle isole des caractères et leurs évolutions possibles, fait l’hypothèse d’incarnations spécifiques et elle recrée des visages – des masques. Ainsi, elle fait surgir un visage qui pourrait être celui de la femme ayant perdu ce cheveu, ou ce poil, tel jour, telle heure, dans le métro ou ailleurs. Une métaphore artistique dont les manipulations complexes célèbrent la montée en puissance de « la transdisciplinarité entre logiciens, mathématiciens, statisticiens, physiciens, chimistes, ingénieurs, économistes, sociologues, anthropologues, biologistes, physiologistes, généticiens, psychologues, théoriciens des jeux et chercheurs opérationnels directement issus du domaine militaire, transdisciplinarité entrepreneuriale où les chercheurs, bien que directement subventionnés par l’appareil militaire, sont amenés à agencer des réseaux de technologue, de financeurs et d’administrateurs pour mener à bien leurs projets. » De cela, « il s’ensuit également un nouveau mode de gouvernementalité transversale à l’ensemble de la société, selon le même principe procédural d’optimisation du contrôle (par régulation d’un système ouvert tenant compte du facteur d’incertitude) et d’extension du domaine de circulation des informations. (Guerres et capital) Quel est le statut des masques réalisés par Dewey-Hagbord  et accrochés au mur comme des massacres ? Si réels, comme décalqués d’authentiques visages, et pourtant inquiétants comme des faces de cyborgs ou des visages apparaissant dans les rêves, censés représentés tel parent, tel personnage connu, et en réalité, pas tout à fait, peut-être les traits connus étant convoqués pour dissimuler quelqu’un d’autre, de moins bienveillant ou au contraire, de trop bienveillant. Des portraits ? Des empreintes mortuaires d’êtres vivants complètement artificialisés et embaumés par la captation et le contrôle optimisé de toutes les informations régissant leur vie singulière ? L’apparition de visages qui auraient pu être et n’ont jamais vu le jour ? Ceux et celles dont l’ADN a permis de construire ces figures y reconnaîtraient-ils, confusément, des âmes sœurs, des semblables dissimulés ? Des jumeaux, des jumelles ? Et lui-même, s’affairant à maintenir vivant quelques visages qui l’ont éclairé, qu’il a aimé, il ne peut le faire en exploitant les seuls vestiges enregistrés dans sa mémoire. Il doit sans cesse revitaliser ces traces en y injectant la vivacité de formes bien vivantes, mais pour lui impersonnelles, juste animales, qui lui passent sous les yeux, dans la rue, dans des films. Il y capte des ressemblances dynamiques, chaudes, et s’en sert pour animer les silhouettes conservées dans sa mémoire. Celles-ci petit à petit se transforment et constituent une galerie d’êtres virtuels qui lui tiennent compagnies.

« J’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour. Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps ! » Que dire quand les regrets, au fil de la vie, se multiplient, quand ils se sont substituées plusieurs fois aux viscères au point que ceux-ci perdent la réalité même de viscères d’origines ? Il lui devient même difficile de se représenter son ombilic comme structuré autour des intestins biologiques. Les viscères, enflés, encombrés d’humeurs avariées, dépressives ou exaltées, deviennent disproportionnés, comprimés, forment des plis monstrueux, adipeux, déformés par la digestion de tout ce qui vient sans cesse se déverser dans les blessures, les entrailles. Tantôt cicatriser tantôt envenimer. Toutes les couleuvres avalées. Alors, plutôt une masse centrale informe, dont dépend l’équilibre général, des strates qui travaillent l’une dans l’autre, bougent, se tordent, se gavent de substances réelles ou imaginaires qui prétendent soigner les manques et, finalement, les rendent florissants. Glissements de terrain autonomes qui n’obéissent plus aux fonctions organiques de l’être qui les héberge et les engendre. Il finit par s’y habituer, ça le berce même, tangage et roulis dépaysant parfois juste un peu vertigineux, et pourtant, il sait que le manque ne s’est jamais atténué, seul son ressenti est devenu banal, indolore, tellurique. Matelas et rembourrage qui se lovent se plissent se superposent se repoussent s’agglutinent au final, intégrant incorporant quelques éléments d’anciennes structures petit à petit avalés. Des lattes ou cloison de verre qui compartimentait les devenirs. Un crayon pour annoter. Le manque est devenu une corporéité massive en tant que telle, élastique, adipeuse, il a continué à croître, comme une tumeur qui attend le dernier moment pour éclater et devenir mortelle, plus exactement libérer l’heure de mourir, accoucher du point final.

Pierre Hemptinne

lieux-cicatrices transitionnels

cicatrice

Librement divagué à partir de : Vélo en Cévennes et l’Aude – Ugo Rondinone, Becoming Soil, Carré d’Art Nîmes – Yan Pei-Ming, Ruines du temps réel, CRAC de Sète – actualités – Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie, Le bord de l’eau 2015 – Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Seuil 1999 – Pierre Dardot et Christian Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, la Découverte 2016 – Achille Mbembé, Politique de l’inimitié, La Découverte 2016…
cicatrice

Longue descente d’un col, route étroite bordée de roches couvertes de végétations rases et hérissées, ou aspirée par le vide, tantôt dans la caillasse vertigineuse, tantôt sous le tunnel matriciel de la forêt, résineux et feuillus mélangés. Le fait qu’il ait déjà pratiqué ce col, l’année passée, et d’autres années encore, et qu’ainsi ce déroulé se soit déjà gravé plusieurs fois en lui, en diverses variantes, lui procure la sensation de parcourir une route intériorisée, de rentrer en lui-même, de sillonner une topographie hybride, physique et mentale. De vivre ou revivre un déboulé biographique onirique. Et, aussi, les temporalités distinctes des différentes expériences de cette route se superposent, se mélangent et installent l’illusion d’une permanence, comme si depuis des années, une part de lui était suspendue dans cette motricité zélée, rapide, nue. En outre, l’alternance de fraîcheur et chaleur, d’éblouissement et d’ombres compose une subtile plénitude. Les lacets lui donnent l’impression de tourner sans fin, de ne plus savoir sur quel versant de la montagne il file, sorte d’anneau de Moebius. Sensation jouissive, euphorie sans fin, illusion presque matérielle d’une évasion réussie. Malgré le besoin d’une vigilance acérée pour éviter la chute, le corps, comme une éponge, se gonfle d’une agréable somnolence après l’exaltation ascétique de l’ascension. Les mains au guidon caressent les freins comme s’il s’agissait d’une gâchette et contrôlent la vitesse vaguement, presque symboliquement, selon la trajectoire. Les doigts fourmillent quelques fois de la tentation de tout laisser aller, jouer l’emballement. Le vent fouette ou caresse le visage, sèche la sueur. Le maillot ouvert, des frissons zèbrent le torse, l’air indomptable des sommets perce la cage thoracique. Tout s’y engouffre, corps avide après avoir entrevu ses limites. La descente – mais est-ce vraiment descendre ou surfer, planer ? – s’effectue dans un mélange de souplesse et de raideur hypnotique, d’abandon absolu, yeux mi-clos, et de reprise de soi, quand il s’agit d’éviter de voler dans le décor. Sur un fil entre éveil et rêverie, hyper conscience et engourdissement savoureux, un tracé presque fictionnel le dévore. Sa tête s’échappe, ses muscles et articulations s’ankylosent. Alerte, une réverbération aérienne, quelque chose de l’ordre du mirage, peut-être juste un parasite dans l’œil ou une hallucination fugitive. Un coin de macadam ruisselle, se dérobe, se met à bouger, miroir frétillant, sol instable. Un glacis écaillé de goudron ramolli par le soleil, scintillant, dangereux. Comme si là, la route se découpait en fines lanières souples, rapides, s’incarnant en animalité insaisissable, tentacules qui tendent leur piège. La surprise évoque celle du tuyau d’arrosage qu’on laisse tomber et que la puissance du jet rend incontrôlable, boyau qui frétille en tout sens et asperge tout azimut. Il songe aussi au retour d’une chevelure électrique, noire et nacrée, qui viendrait le reprendre dans l’ivresse de la descente, l’aveuglant comme un poulpe, se faufilant sous le maillot débraillé et moite, ruisselant sur sa peau nue (souvenir ou fantasme). Un serpent de nulle part traverse, zig zag hystérique, presque invisible, peut-être un nœud de serpents tant il semble y avoir plusieurs corps zélés. « Longue couleuvre ou vipère dérangée ? », s’interroge-t-il pour évaluer le danger. Serpent véloce, traits de métamorphoses balayant le sol, il n’a aucune certitude. À la dernière seconde, d’un étrange sursaut, la chose bascule dans les broussailles, sans laisser de traces tangibles, retourne à l’invisible, l’insitué. Vif argent sombre. Encore un peu il roulait dessus. Comment la bête aurait-elle réagi, se serait-elle dressée et enroulée à sa cheville, emmêlée aux rayons de la roue, paralysant la mécanique et provoquant la chute ? Ce spectacle, somme toute banal, éveille en lui, par l’attente qu’il en a (comme si sans cesse, cette rencontre avec le serpent était désirée, autant que crainte), une excitation jamais comblée, celle de fusionner avec cette plasticité animale trouble. Un point d’intersection énigmatique avec ce qu’il cherche à joindre, avec son esprit, son corps, dès qu’il s’efforce à. Du reste, ce serpent, là, n’est pas un événement factuel, quelque chose d’effleuré et ensuite relégué dans le passé, il l’emporte, le traverse et il s’en trouve irrémédiablement serpent. Continuant sa course, il a immédiatement une sorte de regret, de nostalgie pour ce qui ne s’est produit qu’incomplètement, trop furtif. Une opportunité qu’il n’a pu saisir, mais juste effleurer, une auréole projetée au sol, se matérialisant en quelques corporéités inédites, inclassables, chimériques. Etait-ce réel ou halluciné ? C’est un surgissement qui vivifie le bestiaire fantasque qui prolifère en lui, qui l’anime, créatures hybrides dont l’invention et le contexte, les liens tissés entre elles et lui, génèrent une porosité entre l’humain et les autres espèces. Porosité par laquelle il respire et peut se situer. Ce qu’il a aperçu est un halo où se produisent de ces phénomènes transitionnels qui le plongent entre différents mondes et appartenances labiles, l’engagent dans des états délicieux à rebours, et en équilibre instable. Des sas virtuels de formation et déformation de l’imaginaire, rien n’étant irréversible, où sans cesse s’abolit et se réforme de manière fantaisiste la séparation entre l’extérieur et son intériorité. Ce qu’il emporte de ce choc presque fusionnel avec peut-être un serpent, c’est peut-être une bifurcation, l’engagement parallèle sur le tracé d’un de ces chemins de crête où « le rêve et la réalité sont encore indistincts » (Stiegler, p.336), ou à nouveau indistincts. L’émerveillement et l’émotion de se hisser là, de gagner le droit de jouir des pentes et des prises de vues extraordinaires, abolissent pour un temps la distinction entre dehors et dedans. Ça tremble dans ces lieux-cicatrices où ça ne s’est jamais figé et refermé complètement, des failles qui continuent de travailler et d’où émane la possibilité du jeu. Il continue à dévaler sur ses deux roues fines, espérant secrètement que cette motricité de rêve, faisant corps avec la montagne, ne s’interrompt plus jamais. Il a roulé dans quelque chose qui transforme sa vitesse en force imaginative pure. « (…) Ce qui va fonctionner comme « objet transitionnel » est originairement un pur produit de l’autostimulation endogène de l’enfant. Mais au départ le bébé « ignore » qu’il s’agit d’une extériorisation d’un objet dont l’origine est interne : pour lui il s’agit d’une des multiples constellations représentationnelles investies par des affects et qui peuplent l’univers encore largement non structuré dans lequel il tâtonne. » (Schaeffer, page 177) Et s’il ne pédalait de si longues heures dans la solitude montagneuse que pour visiter ou être visité par ces phénomènes transitionnels, survivance de ces autostimulations endogènes de l’enfance !? Comme un pèlerin cultivant la transe d’une déambulation paysagère, en quête de révélations, de visions ? Il n’y a pas que les reptiles dont des parcelles d’être se projettent en lui, le complètent, le diversifient et l’accompagnent. Dans les garrigues du piémont cévenol d’où il aperçoit les montagnes douces brumeuses, lointaines et comme impénétrables, closes, sans routes ni chemins – et où pourtant il va s’enfoncer dans les multicouches du rêve, sans savoir exactement comment -, dans la lumière orange du matin, rappel de la première lumière du monde, chaque fois qu’il donne le premier coup de pédale qui lui fait inexorablement intérioriser corporellement la première phrase du poème « jamais un coup de dès… », s’envole juste à côté, juste devant ou juste derrière, une ou plusieurs huppes faciès. Une sorte de salut et d’encouragement. La caresse d’une présence qui veille sur lui (caresse offerte ou inventée par lui, fruit de l’autostimulation ?). Le don d’une légèreté pour découvrir les routes, invisibles d’où il démarre, et qui lui permettront de s’élever sur les versants abrupts. Est-ce la bénédiction inopinée d’oiseaux élégants ou l’agitation intérieure d’un ange gardien s’ébrouant ? Manifestation naturelle ou aiguillon fictionnel qui l’aide à se croire capable d’accomplir les ascensions qu’il a projetées en tête ? Le vélo commence sa course silencieuse, sans sillage, dans l’air frais, sous l’auspice d’ailes et de huppes graciles. Comme le reflet à la surface brillante de l’aube, à la manière de cristaux solaires sur le miroir de l’eau, de lointaines étreintes légères, d’œillades amoureuses passées, d’assomptions lapidaires qui ne sont plus, d’extases passagères perdues, mais dont l’écho subsiste, ébouriffement de mèches malicieuses. Des traces qui sont aussi des dispositifs transitionnels, virtuels et à double face, l’une tendant le mirage d’un nouveau départ, l’autre dégageant une puissante mélancolie, associant la tentation de régresser et le désir d’avancer. Là aussi, frontière, vaguement auto-érotique d’indistinction, entre rêve et réalité, savoureuse et dangereuse, avec laquelle il faut apprendre à composer, potentielle réinvention de soi. « (…) Apprendre à faire la différence entre le fantasme enfantin et le mensonge qui est le propre de l’adulte infantile. Le passage par où se fait cette différence – qui est une différance – est l’expérience du devenir adulte lui-même, où les adultes eux-mêmes apprennent à vivre autrement que les enfants, précisément en préservant ces espaces transitionnels pour adultes que sont pour Winnicott les œuvres de l’esprit. Ces œuvres n’oeuvrent qu’en surpassant l’opposition du réel et du fictionnel : leur réalité n’est pas celle d’une existence, mais celle d’une consistance (une idéalité) qui, de ce fait, peut inscrire dans l’entropie du devenir la bifurcation d’un avenir. Tel est le pouvoir du savoir, auquel les gestionnaires de l’impuissance publique ne comprennent plus rien. » (Stiegler, p.398)

Plus la vitesse la gagne, plus l’adhérence au sol diminue, plus le frisson du décollage s’empare de lui, plus la situation lui semble irréelle. Détachée. Ses yeux s’écarquillent pour ne louper aucun détail, depuis la moindre aspérité du revêtement qui pourrait le faire dévier ou perforer la gomme du pneu, jusqu’aux panoramas immenses, à perte de vue, moutonnement de vallées et de sommets accolés comme des vagues, reliefs sur lesquels passe, indolente, l’ombre projetée des nuages. Formes d’anges, silhouettes végétales ou faune fantasmagorique de fumée. Son ombre n’est-elle pas dissimulée ainsi parmi celles des nuages ? Ivresse de l’altitude, de tout embrasser, le réel immense, vierge sans humain visible, et son interprétation dopée par l’adrénaline sportive. Et quand il plonge dans les souterrains forestiers, durant quelques secondes, il ne voit plus rien, le temps de s’habituer à l’obscurité, puis, comme un hyper scanner lancé en bolide à même le tissu des arbres, il enregistre le maximum de détails, dans cette ivresse où la focale n’a plus de centralité mais est submergée par ce que l’attention périphérique, surdimensionnée, ramène dans les filets du regard. La vue passe sans cesse du micro au macro, vice-versa, emmagasine le plus possible d’images, intègres ou en charpies. Les enchevêtrements des branches, comme une tapisserie en profondeur, tissée sur des milliers d’hectares, sans fin. La traversée des entrailles forestières qui couvrent les montagnes. Les troncs qui dansent et se tordent, prennent des poses animales ou anthropomorphes. D’autres, abattus, équarris, révèlent l’âge de leur aubier, en train de pourrir, forés et rongés par les insectes. Certains énormes et découpés, creux, dressent une porte de ténèbres vers l’inconnu, sorte de passage secret fantastique. Les roches dressées, moussues, et les anfractuosités noires rejoignent le réseau de grottes et cavernes, habitats préhistoriques. Dans le fouillis ordonné, de lointaines cabanes improbables, surgies de comtes terrifiants ou promesses d’idylles impossibles, refuges inespérés qu’il aimerait expérimenter. L’entrelacs infinis des racines. Le rideau des lianes. Les touffes de fougères et graminées. Les sols spongieux ou secs, stratifiés comme de l’ardoise effritée. Les champignons, les découpes de feuillages selon les espèces, les écailles caractéristiques des troncs, le territoire de centenaires majestueux et les hordes de jeunes pousses, les clairières inaccessibles, superposition de couches de nature sans âge et très jeune, antique et moderne. Et tout cela, en une seule trame déroulante, décor dans lequel il vole, qui l’environne comme la projection en 3D d’un casque de réalité virtuelle. Tout cela se grave en lui, en petits traits précis, grâce à la vitesse de la descente, dévorante, aspirante, par infimes secousses graphiques qui incisent sa peau et son cerveau, effectuant par une sorte de composition automatique d’immenses tableaux dont il n’entrevoit plus la sortie, à moins d’un déchirement d’horizon. Immenses dessins minutieux, imitation fiévreuse voire délirante du tissu forestier, réel et fictionnel, mêlant indistinctement ce qui vient de l’observation naturaliste rigoureuse et des légendes que la forêt a fait proliférer dans l’imagination humaine. Il se laisse dévorer par ces radiographies fantasmatiques, rideaux transitionnels, comme s’égarant au cœur des grands dessins d’Ugo Rondinone (ZWANZIGSTERJUNIZWEITAUSENDUNDFÜNFZEHN). À vélo, précipité dans la descente, ou au musée, aspiré par le grand format crayonné, c’est la même immersion mimétique, sauf que celle ressentie plié sur le cadre de la bicyclette, est plus physique, faisant vibrer chaque partie du corps, le paysage se transformant à fleur de peau en interface fictionnelle, avec cette impression que le cours habituel des choses hésite, se délinéarise, s’inverse… « L’immersion fictionnelle se caractérise par une inversion des relations hiérarchiques entre perception (et plus généralement attention) intramondaine et activité imaginative. Alors qu’en situation « normale » l’activité imaginative accompagne l’attention intramondaine comme une sorte de bruit de fond, la relation s’inverse en situation d’immersion fictionnelle. » (Schaeffer, p.182). Mais ce qui fouette ainsi les sens quand, dans la chute libre des lacets du col, l’immersion dans le paysage devient autant fictionnelle qu’expérience réelle avec la nature traversée, entraîne une excitation prodigieuse de ce qui est en train de passer, à une vitesse échappant à la pleine conscience, en lien avec ce qui fait écho depuis les limbes de la mémoire, comme extirpée. L’euphorie provient de cette peu ordinaire correspondance entre ce qui se vit et ce qui a déjà été vécu. « Bien que le degré d’immersion fictionnelle soit toujours inversement proportionnel à l’attention accordée à l’environnement perceptif actuel (à l’exception bien sûr des perceptions qui sont le vecteur de l’immersion), cela n’implique pas une coupure entre le monde des stimuli mimétiques et le répertoire des représentations mentales issues de nos interactions passées avec la réalité actuelle. Tout au contraire : les mimènes resteraient radicalement opaques s’ils n’étaient couplés en permanence avec les traces mnémoniques de nos expériences réelles. » (Schaeffer, p.182)

Puis l’altitude diminue rapidement, comme fond une ressource vitale, la pente décroît, l’air se réchauffe, le paysage se domestique, les maisons se multiplient, il se rapproche des hameaux. Le cœur s’étreint, doit réintégrer l’étroitesse de la cage thoracique. Il appréhende la traversée des villages et le déplacement des gens et des touristes, pas tellement eux en tant que tels, mais ce qu’ils déplacent, la part de rumeurs, la poussière de doxa qu’ils transportent dans leurs us et coutumes. Il revient d’un autre temps, entre passé et saut vers le futur. Avant de réintégrer l’atmosphère réelle du présent, il effectue une pause dans un bistrot villageois, entre deux, hors du temps, avec sa tonnelle de glycine que ne perce pas le soleil, les gestes lents, les verres qui se vident lentement, s’évaporent, les sandwichs faits à la main, dans l’arrière-cuisine, comme à la maison, pièces uniques. Hébété par la course, criblé mitraillé par les points de vue inouïs absorbés, essentiels à son bonheur, inaccessibles autrement que par cet engagement physique sur le vélo, lenteur de la montée, précipité de la descente, et qui lui laissent entrevoir le pays sublime où quelque chose de lui reste enraciné, il s’arrête, se relâche, savoure cet étourdissement de la chute, peu pressé de retrouver le climat post-attentats terroristes. Laisser s’imprimer en lui ce qu’il vient de vivre de sauvage et d’inexpliqué pour ne pas le perdre intégralement en percutant ce climat qui taraude tout le corps social, depuis les discours politiques et médiatiques dominants jusqu’aux conversations de comptoirs, chacun apportant sa petite pierre, modérée ou virulente, à l’édifice du clivage, se drapant dans le besoin de frontières protectrices, le désir de barrières qui garantissent la survie, tout un état d’esprit où macère le rejet et l’attachement maladif au terroir, qui doit rester intouché par l’autre. Il rumine. On dirait que, quoi qu’on dise, même en se distançant légèrement, avec tact, parce qu’il ne faut pas heurter l’opinion publique sous le choc, quoi qu’on dise, on contribue au clivage entre eux » et « nous ». Même la tentative de comprendre, de ne pas tomber dans le panneau, renforce le courant dominant, a conviction qu’il n’y a rien d’autre à faire que sortir les armes. Là, ça sent vraiment le piège. Comme si l’explosion du radicalisme répandait, en retours, dans les organismes susceptibles d’en être les victimes, les germes d’une connerie purulente, se réjouissant d’avoir carte blanche pour saper la démocratie. C’est dans ce genre de configuration que l’on se sent prisonnier d’un modèle, d’un mode de vie que l’on contribue à perpétuer, reproduire. Avoir au jour le jour le sentiment de tourner dans une roue de hamster, au centre d’une société très éthique, accroît les risques de déprime, de découragement, passage à l’acte, les souffrances latentes que pointait Bourdieu dès les années 80. « L’extrême attention éthique portée aux actions particulières va donc de pair avec une déresponsabilisation éthique globale, qui va bien avec le système. L’éthique omniprésente dans notre société est donc cette éthique restreinte, restreinte en ce qu’elle se cantonne à la défense de quelques principes particuliers dont le respect renforce mécaniquement le système qu’ils blanchissent. Superficiellement, on pourrait avoir l’impression toutefois, il est vrai, que, par là, notre société est devenue plus éthique, l’ensemble de nos comportements particuliers étant soumis à des principes moraux contraignants. On a donc sécurisé la roue de hamster : nous pouvons y tourner en toute quiétude. Mais qui critiquera le fait même que nous tournions fans une roue de hamster ? Quelle éthique dénoncera non les imperfections du système, mais le système lui-même et le mode de vie qu’il nous impose ? » ( Hunyadi, p.26) Le déchaînement sécuritaire après le massacre de Nice prend des dimensions délirantes. Il faut lire et écouter tel élu affirmer qu’il est pourtant simple de poster des militaires avec des lances roquettes. On dirait que ce qui se passe est vécu par certains comme une libération : enfin, on peut y aller, plus besoin de mettre des gants. Ce qui excite certains commentateurs, qui parlent de guerre civile, de guerre de religion, c’est l’effet d’aubaine. La provocation, l’attaque produit un tel choc qu’ils peuvent convoquer « leur » guerre de religion, répondre à la provocation sur son propre terrain. Pas grand monde pour prendre de la hauteur, essayer de déplacer la confrontation, élaborer des analyses et prendre des mesures sociétales et civilisationnelles d’envergure, de nature à couper l’herbe sous le pied des extrémismes. Il n’est plus temps, ouf, de se remettre en question, nous sommes en guerre, alors, œil pour œil, dent pour dent. Les erreurs et errements passés, tout ça est oublié, nous sommes attaqués Ce qu’ils nous font subir est trop grave que pour prendre en considération ce qui, venant de nous, participerait à la gestation compliquée de la haine. La binarité revient en force, les bons contre les méchants, sans nuance, et cela justifiant toute l’histoire innommable qui a érigé ce merdier. Au moins, les politiques retrouvent la possibilité d’énoncer des messages, des formules vides, certes, mais dont ils sont convaincus qu’elles délivrent du sens. Ils peuvent ressortir leurs valeurs stéréotypées. Peut-être croient-ils ainsi résoudre la crise du politique ? Sans cela, ils n’avaient plus rien à dire, acculés à la rigueur, à l’absence de perspective. L’horreur les replace dans un rôle de personnalités virtuellement « hommes de la situation », en tout cas gestionnaires de crise, indiquant la possibilité d’une porte de secours. Chef de guerre, un costume parfois commode, opportuniste. Il n’y a plus de dignité qui tienne dans l’urgence, les pires crasses ou lâchetés apparaissent comme des prises de position raisonnables, voire courageuses, en tout cas dignes d’être relayées. On nage alors en pleine décomplexion, désinhibation, les radicaux sont comme des poissons dans l’eau. Ainsi, cette insondable saloperie prononcée par un ministre belge, Théo Francken, contre la proposition d’organiser le droit de vote des étrangers : « les étrangers d’abord, les Belges ensuite ? » Étrange raisonnement réduit à un slogan qui augmente encore plus la confusion et la consternation. Est-ce ainsi que les hommes pensent ? De plus en plus, on assiste à des manifestations où des groupes d’animaux scandent, face à d’autres individus, des cris du genre « on est chez nous » ! Quel culot et quelle incommensurable bêtise. Tout au long de la descente du col et des points de vue qui le transperçaient comme des éclairs, il se reconnaissait comme appartenant à ces lieux, ayant une histoire avec eux, mais il serait bien incapable de s’appuyer sur ce lien en partie fictionnel pour formuler une chose aussi horrible que cet « on est chez nous », primaire confiscation du sol aux dépens d’autres espèces. Le modèle culturel est toujours celui des colonies, de la guerre, de la lutte pour les territoires. Alors que la situation de l’humain sur terre est déjà tellement en péril, fondamentalement, sans cela, et qu’il faudrait traiter avant toute chose cette mise en péril, dans toute sa largeur et profondeur, et que c’est ce traitement patient qui conduira inévitablement à réguler, soigner, effacer les causes et raisons de divers conflits qui ont générés, partiellement, le système d’exploitation de la planète qui nous a acculé à un monde en sursis. Et aussi, par ce travail lent et culturel, assécher partiellement ce qui soutient l’imaginaire terroriste (il en faut bien un pour de tels passages à l’acte). Mais cela signifie de s’engager dans des changements substantiels de système, sortir de la roue de hamster, et, en même temps, changer d’imaginaire, plus exactement retrouver de l’imagination, initialement de gauche. Mais celle-ci se trouve justement, comme le disent Dardot et Laval, en panne d’imagination. « Or, il n’est d’alternative positive au néolibéralisme qu’en termes d’imaginaire. Faute de cette capacité collective à mettre au travail l’imagination politique à partir des expérimentations du présent, la gauche n’a aucun avenir. » (p.219) Nous non plus alors ? Car, se sentant depuis toujours proche de la « main gauche » de l’état, il souffre de cette panne d’imagination généralisée, systémique, qui légitime l’assèchement néolibéral de cette main soignante. Le travail principal devrait être essentiellement un travail de réconciliation pour passer, comme le dit Achille Mbembé, d’un ordre terrestre à un ordre cosmique. Cette réconciliation implique toutes les espèces, entre humains de toutes sortes, mais entre humains et animaux, plantes, choses inertes, et pas seulement à l’échelle de la planète habitée mais prenant en compte toutes les autres planètes…

Reprenant des forces, retrouvant une respiration normale, absorbant eau, protéines et sucre, il s’apprête à reprendre la route, glisser le long des derniers kilomètres de la vallée et revenir complètement dans le présent, et il le vit comme un basculement d’un bestiaire à un autre. Celui qu’il convoque et suscite sur les routes désertes de montagne, dans sa bulle, est une émulation plurielle et bienveillante, une initiation à la multiplicité d’êtres dont les trajets interfèrent pour cartographier une appartenance à un paysage de vie (qui ne confisque et ne privatise aucun des lieux concernés). Il est habité par cet horizon de réconciliation et par cet ordre cosmique à explorer, inventer. Celui qu’il retrouve est hérissé, agressif, survolé d’engins menaçants, furtifs, qui dépossèdent l’homme de tout ciel protecteur. Les cieux sont brouillés, écume et fumigation sales où surgissent comme venant de nulle part, les silhouettes prédatrices d’avions de guerre. Eux-mêmes prêts à se dissoudre dans la masse nuageuse tourmentée. Au sol, un loup renifle les restes d’un désastre. Non loin, l’excitation du rejet de l’autre, au nom des valeurs de la modernité occidentale ou d’une qualité historique supérieure, déchaîne les instincts. C’est une vision de fin du monde. L’impact de l’homme haineux sur son environnement transforme le paradis sur terre, où les animaux parviennent à réguler leur cohabitation, en carnage au finish, toutes espèces se disputant à mort « leur » territoire. (Ce « leur » étant pure fiction, strictement un leurre, dans tous les sens du terme.) À même la pâte picturale, elle-même effrayée par ce quelle représente et le plaçant dans un flou nerveux, hâve et saccadé, c’est l’apocalypse du vivant tel que peint par Yan Pei-Ming dans ses « ruines du temps réel ». L’homme a déjà disparu. Ces ruines, plus il se rapproche du monde « civilisé », plus il les sent dans l’air. Plusieurs heures après, en pleine nuit, le corps comme nettoyé par l’effort et la longue escapade, il tente de se purger de ces visons horribles en s’absorbant dans la contemplation de la voûte étoilée. La nuit est douce, ponctuée par la polyphonie fragmentée des petits ducs et le vol des insectes nocturnes, la cartographie infinie des points lumineux dans l’espace aiguise puis engourdit ses sens. Il s’y noie dans l’incommensurable, refusant de borner, faire entrer dans des mesures ou compréhensions limitatives. Il y retrouve, comme le jaillissement d’un torrent insaisissable, ce que son corps a emmagasiné en pédalant dévalant les montagnes (criblé, mitraillé par les points de vue), poudroiement d’impacts lunaires, lunatiques, solaires, stellaires. Sans que cela, il puisse le cataloguer, le ranger, l’ordonner, le traduire, le dire. Une immensité nue avec des points d’accroche indéterminés et des présences cachées, réelles ou fictionnelles, qui lui sont indispensables à vivre, respirer, bouger, continuer à… (Pierre Hemptinne)
cicatrice Rondinone Rondinone Rondinone Rondinone Rondinone Rondinone lieu cicatrice lieu cicatrice lieu cicatrice Pei-Ming Pei ming ruines ruines ruines Rondinone Rondinone Rondinone

Humer la chair des fleurs, devenir fou

corps lié fleurs

Librement inspiré de : Johannes Kahrs, Then, maybe, the explosion of a star », Frac île de France, le plateau – Anne-Lise Boyer, Regards de l’égaré, La galerie particulière – Bernard Stiegler, Dans la Disruption, comment ne pas devenir fou ?, Les liens qui libèrent, 2016 – Araki, Musée Guimet – Un jardin…
sous cloche

Il va d’une toile à l’autre, excité et inquiet, touché par une révélation toujours en train d’advenir et fouetté par un trouble défi à relever. Chaque nouveau coup d’œil sur l’une des peintures, croisé avec les précédents, anticipe ceux qu’il continue à jeter et croiser, sans oublier les regards mélangeant détails et atmosphères de plusieurs toiles, quand il marche de l’une à l’autre, traversant la salle, englobant ce qui entoure chaque cadre, le dispositif muséal, la touche de la commissaire, la posture des médiatrices comme prises dans les oeuvres, le passage d’autres visiteurs distraits ou attentifs. Pas à pas, l’évidence de son désir chancelant s’accentue et il savoure, sans oblitérer le danger sous-jacent, l’action contagieuse de ce désir qui le rend vacillant dans tous les domaines de la vie. Je chancelle de désir, peut-être ne restent-ils que les chancellements qui me tiennent lieu de désir ? Je veux parler, bêtement, du désir lourdingue de posséder une femme précise, encore et toujours, selon les formes les plus invraisemblables. Désir qui enflamme sa vie intérieure et se trouve aiguisé, mis en exergue par les images, plus exactement quelque chose de subtil dans le savoir-faire de l’artiste, entre le choix des sujets, leur mise en scène et la pratique remarquable du glacis qui fait glisser l’ensemble du représenté dans des réalités interstitielles. Cette ruse sophistiquée du glacis l’oblige, en tant qu’observateur, à se déplacer, cligner des yeux, changer d’angle, sans aucun arrêt sur image référentielle, sans jamais être certain de voir la version réelle, voulue par l’artiste. Exactement à la manière fuyante, obsessionnelle dont le désir et ses mirages jouent avec lui, à la manière dont il regarde la vie à travers les buées du désir. Enfumage. Ainsi se découvre-t-il n’être pas simplement amoureux de la femme qui obsède ses pensées, mais amoureux de cette condition chancelante, qui ne peut qu’être le sort que lui jette cette femme. Maladivement, de plus en plus égaré et se réfugiant dans cet égarement, voie de garage jouissive. Le chancellement lui semble parfois le meilleur moyen de soigner son désespoir plus général, un poison comme contrepoison. Parce qu’il y a de toute façon une bonne dose de désespoir. Il faut l’être pour se maintenir amoureux dans le vide, amoureux d’une présence absente, d’une chair en ses ultimes substituts fétichistes, miroitant partout et nulle part, sans lieu à soi pour s’accomplir pleinement, toujours dans les limbes, jamais au repos, intranquille. Une chair qui se donne à lui comme un voile, dissimulée dans chaque chose l’effleurant, matérielle ou immatérielle, bienveillante ou amère, une brume scintillante qui l’envelopperait dans sa marche et ses pensées, se confondant avec ses propres substances organiques. Cela, jusqu’alors latent, ressort soudain, avec force, face à cet ensemble de viandes crues et moelleuses, de sensualité lourde et fatiguée, et d’intrusions irréelles. L’explicite jouxtant l’abstrait, l’euphémisme, le sordide illuminé de grâce spirituelle, la force brutale égratignée, l’homme toujours incertain face à son image (à l’instar de ce personnage se photographiant parmi les ombres et reflets d’une chambre d’hôtel ou de cet autre, étendu, dont on ne voit que les jambes nues, raides, peut-être mort des suites d’un chancellement trop radical).

Pourquoi les mots « détails robe de jeune mariée » lui viennent-ils à l’esprit devant la grande toile où, s’approchant, reculant, s’approchant, il convient de sa méprise et identifie quelques côtelettes sur un papier blanc !? La confusion tient peut-être à la fraîcheur sacrificielle merveilleuse de cette viande ? Elle palpite pâle et lumineuse, avec son tendre persillage. Viande exsangue, spirituelle, posée sur du papier de boucher qui fait une sorte d’autel immaculé aérien, drap angélique malgré quelques pâles traînées sanglantes.

Le côté abattage et abattoirs, de toile en toile, met sur le même pied, dans le même drame,  pièces de boucherie et modèles érotiques médiatisés. Les stars déséquilibrées, manipulées, envoûtées par les strass du succès, poursuivies par le malheur, suant l’angoisse de mort, rongées par la vacuité. Étoiles au bord de l’explosion, reines d’une jouissance surjouée que les autres humains convoitent désespérément, se répartissant un éros d’imitation, de pacotille. Systèmes d’identifications ruinés, nauséabonds, modèles déliquescents, faisandés, incapables de générer de nouveaux rêves et désirs. La vraie viande est montrée dans une nudité presque poétique, la viande des icônes pop est observée à la loupe, dans sa dépravation, suant la peur, en décomposition.

Un mot le frappe dans le texte distribué sur le lieu d’exposition : paroxystique. Les couleurs, les formes, les trames suggestives, les lumières de cette exposition, doucement, de manière détournée, imitent avec raffinement le violent paroxysme du banal (notamment télévisuel), fine écume électrisée. Oui, sous le sfumato très classe, et sous des dehors de peintures classiques hyper contrôlées, ces toiles réfléchissent des lueurs malsaines, corrosives, glacées dans le filet transparent d’une bave livide produite par les spasmes qui déstructurent de plus en plus la société, privent de sens toute puissance publique, sapent tout avenir. Célébrant sournoisement ce tour de cochon en apologie ordinaire du nihilisme, c’est une peinture entre trivialité et sublime. Par exemple, cette femme vue de la taille jusqu’au pied, en dessous de la ceinture, est-elle une riche héritière costumée traversant les salons de sa réception, une escorte girl au turbin, une figurante d’opéra ou de partie fine ? Le statut social disparaît dans l’exhibition érotique. Quelle qu’elle soit, elle est danseuse au voile argenté piqué de brillants, tissu de voûte céleste drapé autour des jambes nues bronzées, avec quelque chose des photos racoleuses des magazines populaires, top modèle de seconde zone se substituant aux anciennes esclaves lascives. Mais, et c’est à partir de là que, dérangé, il ne parvient plus à se détacher de ces toiles, dans le drapé transparent qui ceint le bassin de la danseuse, il y a un point absolument compact, lourd, au bas du ventre, en haut des cuisses. Quelque chose de retenu et d’emprisonné, un masque de vie comme violet d’étouffement. C’est l’émergence d’un visage moulé dans les plis, un visage qui accouche, qui sort de là, un portrait de saint suaire pornographique, imprimé dans les tissus, eux-mêmes coagulés avec ce qu’ils recouvrent, le ventre, le giron d’une femme étoilée, pailletée. Quelque chose d’étrange qui regarde, sur le point de naître mais refusant de venir, reste dans les limbes, un refus de venir au monde. Alors que la femme, sur ses talons, est entre le pas de danse et le chancellement, brouille les pistes.

Ce vernis paroxystique, juste une crispation imperceptible à la surface des choses peintes, est du même givre glaçant qui enrobe, empâte chaque geste de son quotidien, dans la glu néolibérale, mortifère, qui n’épargne rien. Fine couche givrée qui dérobe aussi, ankylose plus exactement, sans qu’il s’en rende compte, une part des connexions par lesquelles, en temps normal, passé, présent et futur irriguent l’esprit. Une pétrification qui évolue sans qu’il en ait pleinement conscience. C’est de l’ordre de ces impuissances face aux béances terrifiantes, mais déviées, escamotées, tant qu’il peut. Ou sauve qui peut. Par instinct de survie. Sauf qu’ici, il devient difficile de distinguer entre instinct de vie et pulsion de mort. « Il paraît pratiquement impossible de vivre dans la conscience des dangers immenses qu’encourt à présent l’humanité : on s’en trouverait paralysé. On tente de penser à autre chose, où l’on recherche l’apport d’énergie nécessaire à la vie quotidienne. » (Stiegler, p.376) A force de penser à autre chose, les autres choses s’emboîtant comme dans une mise sous abîme, il atteint un état de dépossession, se résume à l’ombre de son ombre. Pour en sortir, paralysie et recherche d’énergie sont de plus en plus harassantes. Ce dont semblent presque se réjouir les top managers et dominants, les hommes politiques élus, paradant sur les scènes du pouvoir, dans leurs sinistres costumes de croque-morts, raides et engoncés, s’acharnant à tuer à petit feu toute possibilité de rêve, convaincus d’être ainsi les hommes providentiels d’une crise sans fin. Ils recourent aux promesses de sortie de crise, sans voir qu’ils prononcent les formules magiques qui renforcent le démon de la crise. Il vous manque juste encore un peu d’austérité. Ils le narguent, à la télévision, en une des journaux, sur les écrans d’Internet. Regardez-les attiser la violence et criminaliser sans vergogne la jeunesse manifestante, porteuse de nouveaux désirs dont tout le monde a soif. Regardez-les adorer la stérilité et la servilité, regardez-les continuer à conformer les lois du travail aux attentes les plus folles du marché, à amplifier l’aliénation de toutes et tous. Jusqu’à la folie. Et donner des leçons. Il faut savoir faire des choix difficiles et réformer, c’est cela gouverner ! Et se payer ainsi d’épouvantables mots creux qui sapent consciencieusement le moral. Comment ne pas profondément désespérer devant tant d’imbécillité, ne pas avoir envie de se pendre ? Quel espoir de renverser une telle entropie complexe et perverse ? Les bras m’en tombent. Comment, en effet, ne pas rester bras ballants, avec l’impression que tout le poids de la vie s’y effondre, membres énormes, écorchés, vertigineusement abandonnés dans le vide, la peau fine prête à éclater, barbouillée de violets et bleus délicats, vaisseaux rompus. Bras inutiles, dépressifs, sans attaches, sans raison, moignons de viande pendus au crochet du boucher. Quille boursouflée perdue dans les ténèbres, sans boussole. Bras hypertrophié dans l’impuissance et gorgé de mélancolie. « Comment ne pas devenir fou lorsque le devenir paraît ne plus porter aucun avenir, en sorte que le monde paraît n’avoir plus aucun sens ? Le devenir fou procède d’une immense démoralisation, elle-même aggravée par des processus de dénégation de toutes sortes. La démoralisation est ce qui fait perdre le moral. Et le moral, c’est-à-dire aussi la confiance, est la condition de toute action rationnelle, s’il est vrai que la raison est toujours portée par une raison d’espérer. » (Stiegler, p.257)

Penser à autre chose. Comme lors de vertiges où son regard est incapable de se poser sur un point fixe, glisse sans cesse hors de son orbite, aimanté par des pôles désaxés. Il cultive le regard égaré, la pensée filant vers des paysages surexposés, des routes qui se perdent dans la chair buissonnante des lignes d’horizon, des étoffes soyeuses et sombres posées en chapiteaux près d’infinies nudités au-dessus desquelles clignotent des lumières lointaines, signaux d’autres planètes, des parures brodées de fleurs, pendues, vides, où s’enfouir dans le souvenir de matrices protectrices qui faisaient rêver. Et désespérément, inventer des rituels corporels pour échanger, entre amoureux, les dernières faibles lueurs de l’espérance (ou les premières nouvelles raisons lumineuses d’espérer). Par exemple, il se plonge dans le récit des liens du corps fleuri

Le jour tombe, une fine gaze brumeuse enrobe le jardin. Des rayons de soleil vieil or sabrent le feuillage des arbres moussus, traits bibliques où insectes et poussières de l’origine des temps dansent leurs paraboles. L’air qui entre par les fenêtres est tiède, humide et feutré, douce compresse sur le front du lecteur, fatigué. Elle jaillit d’une douche fraîche, le prend par la main et, câline entraîneuse, l’emmène dehors. Courte bousculade imprévue. Il se dit que c’est pour aujourd’hui. Elle ne peut s’en douter, mais son regard, allumé et défaillant, donne l’impression qu’elle sait très bien ce qui l’attend, qu’elle l’espère et en attise, inconsciemment, la venue. Ils s’enlacent et s’embrassent doucement, par petits coups. Le bruit de leurs lèvres se fond dans le chant des oiseaux, les trilles et les coups de becs, les jappements des renards en lisière de la forêt proche, les branches secouées par le saut des écureuils. Tout cela ne formant qu’un seul gazouillis dans lequel leurs corps expérimentent une excitante porosité à toutes espèces vivantes.

C’est très lentement, et tandis qu’ils valsent immobiles dans l’herbe, qu’il la fait jaillir Eve nue de son vêtement, une simple tunique lisse odorante passée après le bain. Il la couvre de douceurs et baisers, en fine pluie par où il s’écoule, hémorragie cosmique de son être, comme immolant son âme sur l’autel de son amour. Dans le velours aérien et sombre de sous-bois, la peau féminine resplendit, émoustillée, lumineuse. Il a l’impression qu’à travers ce filtre cutané de soie, il va pénétrer l’esprit du jardin, comme jamais, passer de l’autre côté. Elle le déshabille aussi, le restitue à son état d’Adam, le saisit aux fesses et, se frottant de haut en bas, l’enveloppant de sa chevelure, l’oint de ses effluves et l’empoigne au sexe, leurs désirs se propagent, explosifs volatiles. La parade les hypnotise, les gestes priment, plus aucun mot, ils sont sans voix.

Il rompt tendresses et préliminaires, plus ferme, la tenant par la taille. Toujours yeux dans les yeux, il la conduit sous l’immense érable, sans âge. Magiquement, comme la tirant de ses tripes, il déploie une longue corde, lasso chuintant dans le soir, serpent souple qu’il enroule autour de son corps, calligraphie d’envoûtement. Il s’emploie à reproduire plus ou moins une figure d’Araki. Comme pour toute copie d’œuvre, il procède par essai, effacement, recommencement, approximation, jouant avec la corde sur la chair, jouissant de la manière dont elle s’imprime et comprime, essayant plusieurs trajets, faisant et défaisant les nœuds, serrant ou desserrant. Tantôt elle rouspète, râle, refuse, sous prétexte que « là, ça lui fait trop mal ». Il cherche les bons passages, où la corde semble épouser le trajet d’une énergie libidinale qui leur est commune. Procédant comme un sourcier*. Et chaque fois qu’il trouve l’endroit adéquat pour poser un nœud, elle acquiesce. Docile et émue, elle se laisse nouer, de plus en plus prise et figée dans les rets qui l’enferment et la pénètrent. Les bras dans le dos, poignets dans le creux des reins, les cuisses ouvertes, les mollets repliés vers l’arrière, les cordes font saillir les formes fertiles, les seins sont dardés, pressés, le ventre dodu est ficelé, la motte charnue, glabre sous une touffe sauvage électrisée, ressort dans toute sa splendeur de fruit juteux, compressée entre deux boyaux de chanvre.

À plusieurs reprises, et dans un geste évoquant les scènes de lynchage, il lance une autre corde vers la cime de l’arbre, essayant de la faire passer dans une fourche solide. Plusieurs fois la corde retombe en sifflant. Ligotée, la fille émet un rire perlé dont les notes imitent celles d’un merle haut perché, à moins que ce ne soit celui-ci qui, par mimétisme, s’empare de l’aria cristalline. Enfin, il réussit l’exercice et cette corde élévatrice peut être nouée à celle qui harnache le corps. Alors, et comme on sonne les cloches ou qu’on élève les couleurs d’un pays cher, il la hisse, la suspend en l’air. Elle pendule et oscille lentement, tout le jardin la contemple, elle en est à présent le centre de gravité. Sous ses cheveux lianes, une énorme chrysalide légèrement écartelée prête à muer, transgressive et phosphorescente. Crapaude. Plus que nue et cataleptique, la captive ligotée, pour se soustraire à la réduction de la posture, s’échappe de son enveloppe terrestre. C’est une lente assomption, elle s’absente et rayonne. Son âme migre dans tout ce qui l’entoure de vivant, orgasme cosmologique. Il ne reste là qu’une coque fantastique, fantasmatique, appareil transitionnel auquel il adresse des prières. Le crépuscule est mordoré.

La nuit est tombée. Il allume trois projecteurs de cinéma braqués sur le corps nu. Il paraît un moment blafard, cru. Le jardin est envahi par ce chant de la bobine qui tourne dans les cabines de cinéma qui se mêle à la musique nocturne d’insectes volants, venant se perdre dans les faisceaux. Des images de fleurs, furtives, comme ces parasites à l’amorce d’une pellicule, une à une, surgissent dans les cheveux, y glissent, continuent à chuter dans le cou, le long des bras, disparaissent. Puis, elles affleurent plus denses, refusent de disparaître, s’organisent en flux et phagocytent la fille origami, aimantées par cette efflorescence érotique. Il projette ainsi plusieurs films où défilent, comme à la surface d’une eau invisible, toutes les fleurs et feuillages du jardin qu’il photographie, filme et sèche dans un herbier, patiemment, depuis des années. De plus en plus nombreuses. Anémones, ail des ours, pissenlits, glaïeuls, renoncules, tulipes, myosotis, pensées, bleuets, glycine, muguets, roses, pivoines, seringat, aubépine, reines des près, oeillets, hortensias, capucines, iris, véroniques, angéliques, digitales, bourrache, campanule, trèfles, orties, phlox, camomille, ancolie, lupins, liserons, millepertuis, centaurées, pois de senteur, pétunias … En boutons ou épanouies, fanées et séchées, isolées ou en bouquets, en brassées, en couronnes, ou en pluies de pétales mélangés…

 

L’ombre des papillons nocturnes, éblouis par les projecteurs, se promène aussi sur le corps qui pendule et infuse dans l’air.

La peau nue n’est plus qu’un tapis de fleurs, grouillant, en relief. Ça ruisselle. Elles tombent du visage, rebondissent sur les seins, tressent des couronnes de petites corolles sur les larges aréoles sombres, autour des mamelons dardés, congestionnés, pointes durcies. Elles coulent sur le dos, épousent la croupe, et disparaissent dans le sillon entre les fesses, tournoient autour de l’anus froncé. Elles dévalent sur le ventre, se rapetissent et enfouissent dans le nombril et en rejaillissent, se défroissent et reprennent leurs tailles normales, dévalent les plis de l’aine, recouvrent le con dodu et s’engouffrent dans la fente qui en est friande, vibrionne de plaisir.

Paupières entrouvertes, elle regarde ces sources florales, jaillissant d’elle-même, tourbillonnant sur son corps, dématérialisant la séparation entre son existence et celles qui fleurissent autour de la sienne. Au point de perdre ses repères corporels, ne plus savoir concrètement où elle est. Vertige. Et elle n’est pas simplement pendue sous les éclairages. Pour sa mise en scène, son amant s’est équipé d’une technologie de pointe. Les faisceaux lumineux ont une dimension tactile. Ils balaient les formes et les caressent, sèment de légères chairs de poule, comme d’imperceptibles frissonnements à la surface d’un étang. D’innombrables fins pinceaux de poils soyeux la touchent partout et peignent le défilé floral, à même la peau. À certains endroits, les fils lumineux interpénètrent les fibres charnelles et tissent une infinie draperie de fleurs. Il s’approche, fasciné par ce ballet floral qui habille et déshabille, métamorphose continue, métaphore sans fin. Et ainsi, à son tour il perd pied devant l’incroyable processus, la réussite inespérée de son entreprise, car les images ne sont pas simplement projetées sur l’épiderme. Il assiste à un véritable double mimétisme . Il s’approche tout près et à son tour les fleurs courent sur sa peau et, dans ce tourbillon orgiaque, pour ne pas la perdre et faire en sorte qu’ils restent du même côté, il noue et maintient le contact via un attouchement imperceptible, intense. Il lui masse le clitoris tantôt du doigt, tantôt de la langue, parmi le défilé floral, l’impression que tout dévale, rien ne reste en place. Son doigt, sa langue sont eux-mêmes pétales et corolles qui caressent d’autres pétales et corolles. Plus rien ne ressemble à quoi que ce soit de connu. Tout se mélange. Ses doigts sont de fins plumets d’asparagus dont il perd le contrôle et sa langue a le velours légèrement râpeux des feuilles de lamier blanc. Il pense en lamier blanc.

L’anus camouflé dans l’exubérance virtuelle des feuilles et pétales est irrésistible, sphincter haletant, diaphragme de chair stroboscopique. À la manière d’un archer qui décoche sa flèche au cœur de la cible, rien que par la concentration mentale, en faisant corps avec elle, il y entortille délicatement l’index, lui-même comme recouvert de lierre, clématite et chèvre feuilles, il entre et sort dans le trou ventouse, et chaque fois qu’il ressort, il se pare d’autres végétaux, et chaque fois qu’il s’enfonce, qu’il la doigte à nouveau, il lui semble faire entrer une flore en folie dans le corps offert. Il lui mange les fesses où filent fugitives fleurs de pommiers et poiriers, néfliers et cognassier. Elle rentre en lui. Le nez entre les globes, il hume un parfum d’épices tandoori, synthèse des odeurs de tout le jardin. Il lui fait goûter son doigt. Elle réagit, lentement, de très loin, paupières entrouvertes, yeux révulsés, presque partie, comme faisant un signe depuis une autre rive.

Pâmée et saoule, son enveloppe corporelle ficelée, toute son âme s’est épandue alentours, dans les éléments du paysage. Elle est partout. Son corps entravé n’est plus qu’une coque, en veilleuse. Sa vie rayonne immortelle. Ses doigts égarés en elle, tout en se sentant bien accueillis par les parois douces et humides, ont l’étrange sensation de branler du vide, de l’absence, de toucher l’absente là où elle se dérobe, exactement là aussi où elle offre prise, quand il lui fait l’amour à distance, dans la tête. Alors qu’avec la calligraphie des cordes qui immobilisent et cadavérisent la femme, il a l’impression d’une capture totale de ce qu’elle est, il sent qu’elle s’échappe, et c’est dans cette échappée qu’il la sent à lui, qu’elle se donne. Exactement comme, lors de ses anciennes chasses entomologiques, il suivait fasciné un insecte volant, rutilant et rapide, mais impossible à identifier à cause du mouvement incessant. Et puis il donnait un coup de filet. Il savait qu’il l’avait attrapé. Son cœur battait plus vite. Pourtant, rien ne révélait la présence de quoi que ce soit dans la nasse. Le vol flamboyant s’était immobilisé. Il était déçu pourtant il savait, il sentait que, par cet acte magique, il avait fait entrer en lui la beauté de l’insecte volant tel que son passage furtif l’avait envoûté.

Il est temps d’interrompre suspension et projection.

Il éteint les projecteurs, le noir total les absorbe.

Il fait coulisser la corde sur la branche. Le corps descend et se pose dans une couche d’herbes et fleurs coupées, abondance de prêles des champs et de petits géraniums vivaces, délicates étoiles mauve nuit aux points dorés. Il la libère des liens. Avec la rosée et la sueur, les fleurs et herbes collent à sa peau. Il la soulève, l’emmène dans la chambre, la dépose sur un grand lit ouvert, draps blancs. Languide, absente, invertébrée. Il la frotte, disperse la couche de végétaux, la tapote des pieds à la tête, pour la ranimer, frictionne les pointes, poignets, tempes. Fasciné par l’empreinte des cordages qui semble prendre vie à même la peau. Elle s’ébroue, heureuse de sentir le sang reprendre sa circulation normale, chaud et bondissant. Longtemps ankylosée et suspendue à un fil, elle a la grâce de qui revient à elle, retour de l’au-delà, inespérée. Quelques fleurs, encore collées aux aisselles, l’intérieur des cuisses et la plante des pieds, se détachent, s’éparpillent sur le drap en laissant des traces imprimées sur la peau ou ne restent que poussières et semences des graminées, pollens libérés par les pistils. Fine poudre de cristaux brillants sur les lèvres, gourmandise buccale avalée pour doper l’imagination et, vaginale, pour décupler le délire fusionnel. C’est à elle, déterminée mais comme au ralenti, de se détendre, de décocher le filet de ses membres lascifs, d’enfermer sa proie mâle et la prendre en elle, enfilée. Tous les liens qui l’enfermaient lui sont entrés dans la chair, font partie d’elle, ils glissent et rampent à la surface de sa nudité, rubans souples qui l’émoustillent, la chatouillent, serpents qui marquent leur territoire charnel, ils s’assemblent en un point de l’espace, au-dessus d’elle, exerçant une attractivité lunaire puissante qui lui soulève le bassin, et enfin, quand elle n’en peut plus et qu’elle le décide, elle aspire le tout en elle, convergeant vers son sexe, liane racine qui pénètre et l’emplit sans fin. Yeux clos tous deux. Elle continue à sentir les fleurs s’engouffrer dans ses orifices et elle l’étreint pour s’ensevelir ensemble sous des édredons de pétales. Il ne cesse de voir la flore luxuriante à fleur de peau de sa belle, et il lui semble se perdre dans une cataracte ininterrompue de corolles.

 

* Le paquet de cordes, un instant, est entre eux deux, maintenu par leurs ventres nus, et comme une excroissance commune. Leurs mains fouillent cet amas de boyaux qui les unit, cherchent les bouts, les doigts touchent autant la peau que les cordages et, à certains moments, leur trouvent une ressemblance troublante, au point de les confondre. Ainsi, s’embrassant, maintenant la boule cordée d’un nombril à l’autre, les mains y explorant des circonvolutions embrouillées et y suivant les enroulements d’un ombilic indémêlable, ils pétrissent d’abord du vide, un objet technique, un ustensile qui, de la sorte, prend leur chaleur et leurs attentes, se charge de leurs désirs indistincts et devient un objet transitionnel à géométrie variable, sans contours fixes. Une sphère noueuse des possibles, une matrice commune, qui ne fonctionne que d’être maintenue entre leurs deux corps, suspendue. Palper les entrailles de cette chose qui se noue entre eux, d’un même entrain, s’amusant quand leurs mains s’empoignent croyant encore suivre le tracé de la corde, les place sur un chemin à rebours vers une nouvelle enfance du désir, une volonté de connaître l’autre par le corps, les mains, les yeux, dans une innocence édénique. « Dans la transformation des règles que provoque l’enchaînement des générations dans l’exosomatisation, la production des objets transitionnels est le facteur capital de production des nouvelles formes de savoirs – du doudou de l’infans aux œuvres de l’esprit, en passant par les instruments du culte. Si l’adulte doit quitter l’adolescence, ses capacités néguanthropiques sont à la mesure et à la démesure de ses possibilités de transporter dans l’âge adulte des ascendants la vertu des objets transitionnels qui sont l’apanage de l’enfance – objets qui, en ouvrant l’espace transitionnel entre l’enfant et la good enough mother, et où « transitionnel » signifie que le rêve et la réalité y sont encore indistincts, inscrivent les possibilités de rêver dans la réalisation sociale du réel noétique, c’est-à-dire de l’être désirant qu’est l’être moral. » (Stiegler p.336) Si bien que ligotant la femme, il aura l’impression non seulement de la nouer à lui-même, et avec lui-même, son propre corps transformé en corde, mais aussi de se lier lui-même, en elle, par elle. C’est pourquoi, durant la longue période où, pendue dans le vide, tournoyant lentement, envahie par les fleurs, il la contemple fixement, il n’aura jamais eu autant l’impression que leurs aléas biologiques n’étaient rien, qu’ils se rejoignaient ailleurs, loin de tout ça, en un point indéfinissable de l’absence, terre inconnue et que c’était de cela qu’ils jouissaient. Ce point indéfinissable avec lequel communiquer via l’objet transitionnel. C’est cela qu’ils échangeaient yeux dans les yeux durant leur pendaison fleurie sous le vieil arbre. Regarder l’un dans l’autre le buissonnement de chair électrique sur la ligne d’horizon. Il du faire un effort pour s’extraire de cette hypnose et la détacher, tout comme se délier lui-même, à temps. Au prix de cet exercice éprouvant, ébranlés et tremblants, ils espéraient entendre recouler dans leurs veines les possibilités de rêver, pour eux, pour les autres. (Pierre Hemptinne)


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Les bords fluides et le fouillis

Bord

Divagué à partir de : A. Kiefer au Centre Pompidou – Dépôt votif face au Bataclan – Shen Yuan, Etoiles du jour, Galerie Kamel Mennour – Peintures de Marion Bataillard – Installation de Willem Boel, – Ugo Rondinone, I love John Giorno, Palais de Tokyo – Bruno Latour, Face à Gaïa, La Découverte, 2015 – Emile Zola, Le ventre de Paris
Shen Yuan Etoiles du jourSes quelques pensées vertébrales, les deux trois brindilles usées en quoi se résume son ressassement d’être, sont ramassées en baluchon et lovées dans l’insondable du parachute, encore, toujours, dans le drapé de cette corolle volante clouée au mur, comme une parure d’amour sauvegardée après naufrage, un trophée de chasse ou ces chouettes crucifiées sur les portes de grange pour conjurer le mauvais oeil. Le masque du trou d’air qui l’absorbe, mais aussi ces multiples souvenirs de refuges dans le giron maternel, refluant dans les jupons, oubliant le reste, au contact de cet astéroïde charnel, originel, immobilisé sous les voiles, force naturelle apaisante, intangible, et dont les ondes, pourtant, laissent entendre de futures métamorphoses imprévisibles, incompréhensibles, voire une totale disparition. Vibrations qui enchantent et inquiètent, excitent l’enfant réfugié, faufilé sous les voiles, l’affermissent et le déstabilisent. Bien qu’il puise au fond des jupes enlacées réconfort et stabilité, il devine tout autant que l’astéroïde n’est que de passage, étoile filante. Il étreint une assise gironde massive et découvre qu’elle est une absence surnaturelle. Comme quand, s’apprêtant à soulever une roche pesante, ses bras arrachent à la pesanteur un impressionnant bloc ne pesant rien, du vide, de la pierre ponce. Légèreté dotée d’une puissante force de gravitation. Sensation, là, des liens qui se tissent, distancient et rapprochent, navette inlassable entre l’obscur et le lumineux, le nommé et l’innommable. Et puis, dans la rue, au long du trottoir, le surgissement d’objets, de loin on dirait des détritus balayés et rassemblés par un courant fort, le dépôt laissé par la crue subite et violente d’un fleuve, l’accumulation de menus objets témoins d’un naufrage, ramenés sur la plage au gré des marées, longtemps après l’événement. Quelque chose qui revient. De l’ordre de ce que l’on ne veut pas voir, éparpillé et qui, rassemblé, devient incontournable, énorme, les sédiments ravagés formant îlots au milieu du courant. Mais, en se rapprochant, de plus en plus objets votifs, hommages à d’innombrables liens rompus, brisés, violentés, tentatives pour maintenir ces liens au-delà du néant, de la mort, de l’horreur. Morphologies multiples de prières bafouillés, bégayantes, vite jetées, atterrées. En vrac, pour conjurer l’insupportable sentiment de perte. Des hommages institutionnels, des expressions philosophiques, de grands principes éperdus, des lettres collectives, des objets personnels – certains comme ayant été partagé avec les disparus, peut-être leur ayant appartenu -, des dessins d’écoliers, des messages intimes troublants et des photos déposées par des proches pour que les victimes ne restent pas abstraites mais que leurs traits jeunes s’impriment dans l’esprit de chaque passant, tout cela parmi un monceau de fleurs. Surtout d’innombrables petites bougies, à présent éteintes, mais qui manifestent l’immense recueillement fragmenté et rassemblé à la fois, devant le lieu du massacre. Fichus, foulards, colifichets, drapeaux, qui témoignent qu’au terme de la méditation, nombreuse sont celles qui ont senti le besoin d’abandonner un bout d’elles-mêmes dans cet amoncellement mortuaire. Y rester partiellement, multiplier ses fronts de vie et de mort, diversifier ses réalités, assumer des bords poreux.

Une tour de guet élancée ? Le château de Kafka ? Ce sont les tôles ondulées des cabanes dans les champs où s’abrite le bétail, des anciens séchoirs à tabac dans la vallée de la Semois, des étables branlantes adossées à de vieilles fermes. Constructions qui semblent érigées à moindres frais avec ce matériau de récupération, ramassé sur divers chantiers à l’abandon – souvent roussi par la rouille, piqué, perforé, bords écornés ou déchiquetés –, que l’on retrouve en abondance, aussi, dans les bidonvilles. Certains baraquements des mineurs, dans le Borinage, étaient construits avec ces mêmes tôles métalliques, baraques sinistres, alignées, évoquant l’architecture sommaire et disciplinaire des camps de concentration, des campements de réfugiés. La rigidité du métal et la souplesse de l’usage – ces tôles peuvent servir à tout –, font de ces pans d’ondulations quelque chose qui peut, avec leur histoire, se retrouver partout et nulle part, avec des valeurs positives comme avec d’autres péjoratives, discriminantes, avant tout symbole de la pauvreté, du dénuement voire du chancre, mais pouvant aussi, tout d’un coup, acquérir une certaine noblesse, intégrer la liste des matières tendances. Matériau hétérogène, voire structure de l’hétérogénéité même. Est-ce pour cela que se multiplient en lui les interprétations du bâtit sommaire et imposant, dressé en un lieu incongru, le centre d’un musée ? Tour de guet, donc, tour de contrôle, donjon d’enfermement, mais aussi arche de Noé d’une époque post-nucléaire, silo de fortune archivant la mémoire du passage de l’homme sur une terre disparue, avant-poste d’explorateurs ou aventuriers en des natures inconnues ? Des escaliers en colimaçon – comme on en voit dans certaines plateformes industrielles ou pour passer d’un pont à un autre d’un grand navire – conduisent à des portes momentanément ouvertes, d’où s’échappe une lumière jaune, orange. Mais les accès sont barrés par des chaînes. Là-dedans, seul le regard peut se faufiler, furtif, grappillant des indices. Il distingue de longs rouleaux luisants pendus aux plafonds hauts et qui ensuite s’enroulent et rampent au sol. Des sortes de serpents ou lianes qui accréditent la thèse d’une sorte d’arche. Un lieu où l’on conserverait certaines essences rares. Et puis, en se penchant, finalement, ce sont d’innombrables films, de la pellicule photographique, les longues chevelures des négatifs d’histoires qui s’enchevêtrent, les traces filmiques de destins tortueux, en tout cas de ces histoires de choses qui ont subi, se sont débattues dans des abris de fortune, des constructions de répression ou de délivrance. Il s’imagine apercevoir les rouleaux de toutes les images de ce qui s’est passé dans cet entre-deux, d’une part en termes d’invention pour enfermer, bâillonner, réprimer et, d’autre part, en termes d’imagination pour résister, espérer, sauver sa peau, projeter un avenir. Cela grouille comme les deux faces réversibles d’une même énergie, fossilisée dans ces lambeaux kilométriques, hydre argentique qui ruisselle à tous les étages de l’édifice. Longs corps de boas souples, amollis, sur la peau écailleuse desquels auraient été projetées de vieilles bobines biographiques anonymes, avant qu’un ennui mécanique n’enraye le projecteur et fixe là, sur la peau reptilienne, les images arrêtées, figées en une dramaturgie d’ombres et de blancs tatoués. D’infinis rubans d’écorces sur lesquels sont imprimés le massacre des arbres, la progression barbare de la déforestation. Des ruissellements de fines peaux humaines tournant sur elles-mêmes en tresses de microfilms. Représentation d’un sanctuaire où serait conservé les traces de l’insoutenable, l’innommable, quelque chose de l’ADN iconographique compromettant, une fois de plus, l’ensemble du genre humain, et non pas tel ou tel. Archives où tout le monde en prend pour son grade et devrait recevoir la révélation de devoir vivre autrement, reprendre le scénario de l’homme sur terre depuis le début.

C’est aussi une sensation d’être dans un rêve qu’il a en s’avançant dans une immense salle close transformée en archives complètes d’un être unique où d’autres étrangers, comme lui, déambulent, perdus, ne sachant ni ce qu’il vaut regarder, ni la valeur précise de ce qu’ils voient. Il trouve cela impressionnant comme de déboucher sur un paysage inattendu. Mais, vite, éprouvant une stupéfiante vacuité rayonnante des vastes murs couverts de documents, se mêlant aux autres âmes errantes qui s’arrêtent au bord de quelques autels, indécis ou incrédules, ouvrant finalement et feuilletant d’immenses registres. Tout le monde – cela l’étonne, mais il fera de même – se balade avec appareils photos ou smartphones brandis et prend des photos des parois tapissées de feuillets mémoriels (il pense à une collection d’ex votos), des lourds annuaires plastifiés exposés sur les autels. C’est une chambre ardente qui recueille le fruit d’un geste d’amour insensé : organiser une vision panoptique de tout ce qui a constitué l’être aimé dans son histoire personnelle. Quelque chose qu’a éprouvé quiconque a aimé et a souhaité tout connaître de l’être aimé, embrasser la totalité de sa vie, l’empreinte de ses moindres faits et gestes depuis sa naissance jusqu’à la rencontre amoureuse, tout le déroulé de son vécu. Ici, un artiste réalise cela en vrai, déploie matériellement ce que cela pourrait donner, en s’emparant des archives constituées par son amant, sur sa propre vie, lui-même poète intervenant dans les espaces publics, les scènes multiples et labiles de l’art. Il a conservé la moindre trace de ses actes poétiques, coupures de presse, programmes imprimés, tracts distribués, manuscrits des poèmes lus, photos mondaines, tout, jusqu’à l’absurde d’un souci de soi hypertrophié. Et l’amoureux s’empare de ces archives et les transforme en culte, en installation plastique, donc, dans le désir délirant d’approcher de la connaissance complète de l’aimant et d’en célébrer le caractère exceptionnel (s’agissant d’un artiste qui a voulu travailler un matériau humble et anonyme, banal, ramassé dans les discours vulgaires). Déplier et juxtaposer aux murs toutes les traces de ce qu’il a fait et de ce qui la fait tel qu’il est. Juste un hommage aussi impressionnant que grandiose qui étale l’impossibilité d’embrasser la totalité d’un individu. Mais toujours elle est ailleurs, elle échappe. Il a beau se pencher, lire et regarder une bonne partie de ces archives, à lui visiteur extérieur à l’histoire d’amour, ça n’apprend pas grand-chose de plus sur le poète en question, c’est l’étalement vaniteux de la petite histoire sans fin, une célébration de l’anecdote. C’est la mise sous globe d’une consécration libérée de toute apesanteur. Une transformation de faits-divers en trame sacrée. Si au moins l’essentiel était de récolter les versions différentes et multiples du poète que chaque visiteur ou visiteuse se sera construit, de bric et de broc, confortant et déconstruisant son identité éparse ? Il mesure combien cet étalage hagiographique est vide de sens s’il est dépourvu d’un projet de recherche et d’exégèse critique et cela réactive le vide qu’il a toujours éprouvé en visitant les nefs des grandes cathédrales ou mausolées grandiloquents. Cela le renvoie, évidemment, à l’exaltation mystique qui couve en lui, autour des quelques fulgurances amoureuses qui l’ont transporté ailleurs, et la tentation d’élaborer une sorte de culte, d’ordre religieux du souvenir ! Mais au contraire, cette béance, il essaie, non pas de la combler ou d’en guérir, mais de la transformer en absence comme partie intégrante de lui-même, part hétérogène et irrésolue avec laquelle dialoguer intérieurement. Ne pas figer le vécu amoureux dans des archives in extenso, l’archive pour l’archive, mais le garder à l’état brut, inexpliqué, le regarder retourner au néant, se réincarner dans d’autres flux, d’autres manifestations dispersées. Corps étranger partiellement incrusté au sien, le transformant, à la manière de ces plantes qui poussent en intégrant un obstacle, enveloppant dans l’aubier un anneau, un tuteur, un panneau, une mangeoire pour oiseaux, le manche d’un outil oublié, le dossier d’une chaise de jardin… « À chaque fois que vous pensez la connaissance dans un espace sans pesanteur – et c’est là que les épistémologues rêvent de résider –, elle prend inévitablement la forme d’une sphère transparente qui pourrait être inspectée par un corps désincarné à partir d’un lieu de nulle part. Mais une fois que l’on restaure le champ gravitationnel, la connaissance perd immédiatement cette forme sphérique mystique héritée de la philosophie platonicienne et de la théologie chrétienne. Les données affluent à nouveau dans leur forme originale de fragments, en l’attente d’une mise en récit. » (B. Latour, p.169)

Et là, éjecté de la sphère où, comme tournant à vide, toutes ses cellules élaboraient une transcendance issue de l’amour, « à partir d’un lieu de nulle part » identifié dans une enveloppe charnelle singulière, il se sent bizarre. Il se sent vaste entité mal construite et aux bords mal dessinés, fluides, une sorte de terrain vague où se déglingue une machine en panne, en rade (peut-être même cette machine est-elle multipliée). Fatigué et sec. Il comprend difficilement ce qu’est cette machine en lui, ce qu’elle y fait, comment elle a été construite et installée en lui, comment elle fonctionne. Des cintres de théâtres avec défroques désanimées. Il y a un châssis métallique qui évoque les structures de puits d’extraction, ou certains assemblages de cages et rails qui guident les automates à l’action dans les carrières. Une vague allure squelettique de plateforme de forage. Oui, vaguement, il se souvient de période d’intenses combustions où il devait draguer profond en lui et en tout ce qui l’entoure pour rester à niveau, dans le bain de ce qui l’excitait. Mais cette excitation était maintenue de se sentir pareillement fouillé et dragué par une multitude d’entités l’entourant, incluant des particules de sa propre masse dans leurs boucles rétroactives, vivant de lui. De là, de cet échafaudage insolite, avec échelles et potences, pendent des nasses, en toiles usagées, sales, vides, lâches, maintenues par des crochets en fer à béton. Sans doute devaient-elles plonger quelque part et s’emplir de quelque chose qu’elles devaient ensuite transporter ailleurs, pour nourrir d’autres processus, d’autres machines en lui ou en d’autres personnes et/ou existants. Ou bien leur contenu était-il transvasé de poche en poche, pour qu’il se mélange et produise d’accidentelles altérations avant d’être déversé dans un récipient plus grand, une cuve de métamorphoses aléatoires, ou projeté volatilisé dans une atmosphère métamorphique ? L’engin stimulait-il cette « zone que nous avons appris à reconnaître et qui nous amène, peu à peu, en dessous et en deçà des figurations superficielles, à une autre redistribution des formes accordées aux humains, aux collectifs, aux non-humains ou aux divinités. » (Latour, p.158) ? Mais tout cela est à l’arrêt. Il associe cette carcasse poétique industrielle qui tombe en ruine à une période d’exploration et de grand rendement existentiel. Où l’organisme matériel et rêvé tourne à plein régime, producteurs d’actes gratuits où il trouve enfin du sens. De ces instants où, par le biais des affinités amoureuses, il goûtait une conjonction inédite, pleine de vieilles mythologies réveillées comme d’accéder à un regard exceptionnel sur le monde, incarner un point de vue totalisant, retrouver l’unicité de la compréhension globale (sorte de vieux rêve, d’immenses nostalgies de jupons refuges dont, pourtant, il aime se démarquer). Mais voilà, il y a cet effet révélateur, hautement euphorisant, d’être distingué au cœur du fouillis vivant et d’avoir soudain, devant un soi, un sentier singulier, prédestiné, à parcourir. Tout semble s’incarner en choses, moments et organes uniques faits pour s’entendre et instaurer une entente universelle (à l’échelle locale d’un couple). Puis, voilà, quand ça retombe, ce n’est pas que plus rien n’a de goût, mais tout est repris dans le fouillis normal, quotidien, le vrai fouillis sans bords, sans frontière entre intérieur et extérieur. Sa trajectoire personnelle ne coïncide plus avec une onde d’action bien définie parcourant son environnement, mais il redevient lui-même fragment non borné de l’environnement, traversé de toutes sortes d’ondes d’action, le concernant ou non. Et il s’avoue malade bien que cela ne relève d’aucune médecine. Simplement il perçoit des contrées en lui qui tournent à rien, en jachère, des parties frontalières de son existence désertées, sans appétit et qui ne s’avèrent plus appétissantes, ne sont plus exploitées, visitées titillées par les multiples existants extérieurs qui, d’ordinaire, en passaient par lui pour leur subsistance.

Renifler, s’accrocher à un relent, en suivre les rémanences. Souvenir impalpable d’une onde corporelle, comme une âme qui s’échappe, quand il écartait un col ou déboutonnait une chemise ou un pantalon pour approcher les lèvres d’un bout de peau plus intime et humer l’intériorité et y basculer lentement. Il était décontenancé par la particularité de cette senteur ne ressemblant à rien de connu, pour laquelle il n’avait pas de mot. Il était surtout surpris par sa vastitude de marée, d’une amplitude complexe, disproportionnée par rapport aux recoins d’où elle émanait, musc spirituel et physique, sexuel. Elle ne se résumait pas aux émanations directes – et qu’il aurait pu isoler chimiquement, rationnellement –, du corps enveloppé, caché sous ses couches, enclos dans sa lingerie mais libérait une chaleur sphérique, vapeurs d’un cosmos jusque-là consigné et profitant de la première ouverture pour tenter une migration, une séduction. Entrailles cosmiques qui n’exhalaient pas leur bouquet à chaque fois qu’il y plongeait, mais de temps à autre, protégeant sa rareté. Quelque chose qu’il retrouve chez Zola décrivant les effluves d’une poissonnière  : « Quand sa camisole s’entrebâillait, il croyait voir sortir entre deux blancheurs, une fumée de vie, une haleine de santé qui lui passait sur la face, chaude encore, comme relevée d’une pointe de la puanteur des Halles, par les ardentes soirées de juillet. C’était un parfum persistant, attaché à la peau d’une finesse de soie, un suint de marée coulant des seins superbes, des bras royaux, de la taille souple, mettant un arôme rude dans son odeur de femme. » (Page 738) Et Zola raccorde l’odeur de cette femme à son milieu, la poissonnerie des Halles, et au milieu plus lointain d’où proviennent les bêtes, mortes ou agonisantes, qu’elle manipule à longueur de jours, les poissons marins. L’exaltation littéraire et son emphase ne l’empêchaient pas de goûter la force et la précision de l’écriture, sa sensualité. « Elle avait tenté toutes les huiles aromatiques ; elle se lavait à grande eau ; mais dès que la fraîcheur du bain s’en allait, le sang ramenait jusqu’au bout des membres la fadeur des saumons, la violette musquée des éperlans, les âcretés des harengs et des raies. Alors, le balancement de ses jupes dégageait une buée ; elle marchait au milieu d’une évaporation d’algues vaseuses : elle était, avec son grand corps de déesse, sa pureté et sa pâleur admirables, comme un beau marbre ancien roulé par la mer et ramené à la côte dans le coup de filet d’un pêcheur de sardines. » (Zola, Ventre de Paris, p.739) La fumée de vie, la buée dégagée par le mouvement des jupes, non pas celles de la poissonnière du roman, mais celles des femmes, bien différentes, à lui avoir donné du souffle, il en sent encore le mystère lui passer sur la face.

La rêverie portée par cette hantise olfactive le conduit vers la peintre en son atelier, nue. Là où, toute consacrée à ses couleurs, matières à diluer, à pétrir, ses outils, pinceaux, couteaux, racloir, palettes, toiles, châssis, elle puise en elle-même, elle part de tout ce que son corps lui permet de voir, sentir, comprendre, métaboliser. Et, classiquement, elle place au centre de son atelier, un modèle nu, offert. Sauf que dans les versions classiques, il s’agit souvent d’une représentation d’un peintre mâle travaillant face au nu féminin, décidant de la représentation de l’autre et de la forme du savoir qui sen empare. Ici, c’est donc très différent, il s’agit d’une femme qui peint, c’est un autoportrait de la peintre nue en modèle pour elle-même. Elle est couchée sur une table, offerte. Le buste est étiré, avec les fruits languides des sens, la mine est dubitative, tournée vers le point d’où se fait la peinture, comme si le modèle construisait la peintre, en faisait son modèle. La pose est provocante, cuisses très écartées comme pour un examen, écartèlement ardent des lèvres. Sous elle, une tache verte, pas vraiment une nappe, plutôt une sorte de prairie, herbe tassée par le corps, et qui ne reste pas vraiment en place. En effet, cette pelouse semble quitter la table, remonter sur le chambranle de la fenêtre. Par celle-ci, on voit un arbre bien pavoisé, décoré de fleurs et, peut-être, de petits fruits en grappes plus claires. Et le ciel. Le bras gauche est plié, le coude en l’air, la main derrière la tête, pour soutenir la nuque probablement et ce bras n’est ni achevé, ni fermé. Il est mélangé avec l’herbe, le transparent de la vitre, il semble en partie à l’extérieur. À gauche à l’avant-plan, il y a un chevalet et une toile, une prairie verte qui plonge vers la mer d’un bleu intense qui se confond avec l’azur céleste dans lequel, un fouillis de lignes plus claires esquissent l’apparition d’un corps céleste, nuageux. Sur la table de travail, une main armée d’un couteau de peintre, nettoie le bois de la planche, retire les taches de couleur (dont une, gribouillée verte, qui pourrait être la réplique de celle sous le corps nu du modèle). Dans une toile où l’avant-plan est similaire, sur le chevalet trône un autoportrait de la peintre (son visage) et sur la table, la main prolongée d’un pinceau fouille un amas de peinture à l’huile, non loin d’une petite assiette blanche, dont la couronne est ornée de petits traits rouges et dont le centre est occupé par deux os en croix. Deux os de volaille rongés méticuleusement, nets, sans plus un gramme de viande. Remuer la peinture comme on ronge un os. Il aime particulièrement une autre toile, petite, sombre, d’une écuelle bien saucée, garnie d’une petite cuillère en métal oxydé et d’un os de poulet complètement grignoté, sec, propre. Presque autre chose qu’un os. Et il pense que le nu sur le tréteau, dans son abandon écartelé, cherche à exhiber la nudité jusqu’à l’os, nudité d’un désir qui veut ronger les choses et être rongé jusqu’à l’os. Il connaît (vaguement) aussi de la même peintre une sérié consacrée à des jardins, comme vus d’une fenêtre d’un grenier, regards plongeants sur des coins de nature ordinaires, avec compost ou boule de fumier. Le compost ou fumier jouant le rôle, dans cette composition, de l’assiette avec os sur le plan de travail ? En tout cas, point de fuite, point de combustion, de pourriture et de régénération, point aveugle et de perspective. Mais il se dit que ces petits paysages de jardin vides d’humains – (l’effet de leurs mains, de leur manière d’organiser leur espace domestique de verdure, est, lui, partout) – sont habités tout entier par ce qu’irradie le nu offert et écarté. Du moins, par la fumée de vie, la buée grasse et fertile, qui passe et affecte les herbes, les arbres nus taillés, les haies, les graviers, les feuillages, les écorces, les murs, la terre retournée, la grande bassine noire, et parfois une poule, des pailles ou épluchures étalées, des parpaings épars, un cône orange autoroutier… Le nu y est immergé comme une manière de sentir les choses, de les ouvrir, de peindre les choses sans en respecter les frontières, de saisir avec le pinceau l’alanguissement et la verve vivante, fendue, crue tels qu’ils s’expriment dans la manière dont les choses respirent et nous regardent. Cela, le renvoyant, à la perplexité toujours éprouvée lorsqu’il plongeait dans les yeux de sa partenaire, au-delà des premières couches qui semblaient colorées d’émotions déchiffrables, accordées avec les mots prononcés et gestes corporels échangés, il atteignait des infinis translucides indéchiffrables et qui pourtant le regardait, le fixait.

À la manière de ces yeux sur une patinoire lumineuse, immaculée et aveuglante. Sans doute ont-ils glissé, mais ils sont immobilisés. Ils évoquent des globes gélatineux échoués sur une banquise, méduses traversées d’influx illuminés, opalescents, remontés des profondeurs sans lumières et, là, aveuglés, quasiment crevés. Chaque œil clos comme un monde en soi venu peut-être, au contraire, des voûtes célestes plutôt que des abysses marins. Chaque œil un astre distinct, atterri là par miracle, des restes d’étoiles filantes pris dans son cristallin. Leur dessin intérieur et ce qu’ils reflètent évoquent des bijoux stellaires, ces ondes froufrous que Rimbaud entendait au ciel de la bohème, et figées dans les dômes aqueux. Globes oculaires par où s’échange l’intérieur et l’extérieur des êtres, membranes fluides par où circulent images, connaissances, flux nerveux, dons de sois, prises de l’autre. C’est une constellation d’yeux animaux posés sur le firmament d’un glacier pur (ou la surface aveuglante, paralysante, plaque de contrôle). Un ciel nocturne étoilé en négatif, surexposé. La nuit en jour. Ils sont tous différents, ces yeux, dépareillés ; volumes, teintes, lignes, taches, corail des vaisseaux sanguins, contours de l’iris. Il est difficile de savoir si leurs diaphragmes d’appareil photographique organique respirent encore ou s’ils ne servent qu’à donner à voir les résidus ultimes de vies passées à guetter les faveurs et dangers du destin. Ont-ils connus l’agonie et l’extinction de leur espèce ? Sont-ils conservés pour témoigner de cette fin et étudier les formes d’effroi qu’elle y aura matérialisées dans la masse cristalline frissonnante ? Il se souvient d’une nouvelle fantastique où, dans l’œil de la victime, toute la scène ultime était comme les images successives d’un film arrêté (ce qui permettait d’identifier l’assassin). « Shen Yuan suggère que les yeux seraient comme des reflets de la lumière du cosmos. » (Feuillet du visiteur de la galerie) Plusieurs cosmos alors, plus exactement autant de cosmologies animales qu’il y a d’yeux. Cosmologies non explicites, brillantes dans toute leur sauvagerie inquiète. Quelles différences de nature avec l’au-delà translucide que les amoureux cherchent à atteindre dans leurs yeux mélangés, leurs yeux d’humains (ou d’autres yeux dans les yeux humains selon des formes relationnelles autres qu’amoureuses) ? Se rejoignant dans un ailleurs non cartographié. Ces yeux stoppés dans leur glissade étaient-ils en train de migrer (qui fond) à la recherche d’autres corps, d’autres espèces qui auraient envie de changer d’yeux ? Est-ce pour empêcher cet échange de regards entre espèces, indispensables pour dépasser le couple Nature/Culture et penser autrement l’avenir collectif sur terre, que ces yeux ont été faits prisonniers ? Car ils sont exposés privés de liberté, comme appartenant à une collection, une suite de trophées, une archive de fumées de vies telles qu’elles troublent les pupilles et en façonnent le caractère, ici enfermées dans des boules de verre, à la manière des configurations minérales et florales de sulfure d’argent. Cristaux stellaires et buées givrées d’aubes dans l’eau figée de ces regards en exil. Cristallisation du fouillis à propos duquel ils cherchent à transmettre une connaissance primale. Les yeux ainsi exorbités et conservés sur un plan de lumière immortelle restent insondables, quelque chose d’irréductible continue à passer par eux, mais sous bonne garde, neutralisé. L’ensemble pourrait être une pièce secrète, éclairée crûment, de l’étrange baraquement en tôle ondulée et ces lambeaux de peaux arrachées aux bobines de films des vivants. La patinoire des derniers regards est entourée de hauts grillages surmontés de frises en fers barbelés, infranchissables. (Pierre Hemptinne)


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Dévastation et nymphe des mondes parallèles

Dévastation

Dévastation

Chaos de Nîmes le vieux – Patrick Neu, Colonne de verres, Couronne d’épine, Iris, Camisole de force… – Korakrit Arunanondchai, Painting with history in a room filled with people with funny names 3 – Céleste Boursier-Mougenot, Acquaalta – David Foster Wallace, L’Infinie Comédie, Editions de l’Olivier, 2015 – Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, Fayard, 2015
Dévastation

Il s’enfonce dans le fauteuil du cabinet d’écriture, un ouvrage épais, posé sur les cuisses. Entre celles-ci et la couverture déployée, les mains forment un lutrin. Les doigts palpent et caressent le plissé de sa tranche, accompagnant le mouvement mental de la lecture, un peu à la manière des pattes d’un chien endormi, effectuant des courses dans le vide. Ils ajustent machinalement, aussi, la position du livre pesant et souple (presque fluide) pour éviter qu’il ne glisse. De cette brique, une densité fourmillante de mots, verbes, phrases, images rayonne en son giron (et, de son giron, réintègre le mica des pages), directement du feuilleté des pages blanches, réveillées, excitées par les intrusions multidirectionnelles de ses sens et les investigations erratiques de sa chaire cérébrale pour clarifier, faire parler ce texte. Pavé d’écriture brute, arraché au non-dit phénoménal du monde ultra-libéral, ses chimères, ses déviances, ses souffrances et violences. Au fil des heures, silencieusement, la masse cachée de sa corporéité – le corps proprement dit en étant la part immergée, l’iceberg visible attardé dans le présent–, glisse dans un endormissement extralucide. Une légère hypnose qui ne provient pas d’un suspens distillé par le fil narratif, mais de la masse imaginaire elle-même, ombre portée énorme du réel, hétérogène et indivisible qui, transitant par ce livre et son auteur suicidé, se déverse en lui, aspirée par une fatale avidité de l’être qui ne peut néanmoins tout absorber sans se dilater à l’excès (au risque d’éclater). La lecture ne progresse pas en résolvant, de page en page, les problématiques d’une rationalité littéraire bien charpentée, ce qui en temps normal, permet d’évacuer une part importante du contenu des pages au fur et à mesure qu’elles sont lues. Mais au contraire, elle veut gober en une seule appréhension le monde dévasté et charrié par l’intrigue prétexte, embrasser la tourmente totale de ce millier de pages qui partent dans tous les sens, écheveau monstrueux de digressions dépressives et explosives, seul à même de refléter un tant soit peu la réalité démente d’une société rongée par la compétition et l’addiction à la performance. Sous l’outrance idiosyncrasique de l’écrivain, il perçoit bien que, où qu’il soit, aujourd’hui, dans le réel et ses actualités, il participe lui aussi à ce culte de la compétition. À son corps défendant, comme on dit, soulignant à quel point son corps lui échappe, toujours déjà segmenté, démultiplié, colonisé. Il baigne dans un monde obsédé par le comptage des productions corporelles, des mesures physiologiques, des pulsions d’adrénaline, rythmes cardiaques,  potentiel musculaire. De plus en plus d’appareils connectés pour tout encoder, faire le portrait permanent, en temps réel, des fluctuations vitales. Et la description de la formation en série des athlètes professionnels n’est rien d’autre que la vision d’une vie aux chairs modelées par les statistiques de la performance physique et la pharmacologie dopante. Des corps gonflés, sculptés, qui ont intégré dans leurs cellules l’idéologie de la gouvernance par les nombres – le moindre organe est partie prenante du chrono réalisé, du poids soulevé, du geste technique qui arrache la victoire à l’adversaire. De là, ces statues cultivent la certitude de coïncider avec la vérité chiffrée de la nature des choses, d’être en synchronie avec l’harmonie du modèle de gouvernance qui entend dominer le monde. Athlètes scientifiquement produits. En façade, ils incarnent une recherche très ancienne : « La parfaite correspondance des proportions mathématiques et des accords musicaux a été interprétée comme le signe d’une harmonie cosmique, à laquelle on pourrait accéder par la contemplation des nombres. Percer les secrets de cette harmonie universelle a été l’un des plus puissants ressorts de l’entreprise scientifique en Occident. » (A. Supiot, p.109) Silhouettes évoquant les impeccables statues classiques, académiques, ils affichent la violence retenue d’appartenance à une élite, pétris par « la foi dans l’harmonie par le calcul et dans la possibilité de réaliser le rêve platonicien d’une Cité régie non par des lois humaines, nécessairement arbitraires et imparfaites, mais par une science royale capable d’indexer le gouvernement des hommes sur la connaissance des nombres. » (A. Supiot, p.189). Comme si leur masse musculaire personnifiait cette science royale. Leurs corps produisent du nombre viandeux. Leurs moindres faits et gestes sont mesurés, évalués, projetés, managés, ils sont véritablement, fondamentalement, du nombre à la lettre. « Cet enfermement de la pensée dans la lettre d’un Texte se retrouve, par exemple, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le fondamentalisme islamique. Ce dernier prétend lui aussi soumettre le droit des Etats à une interprétation littérale de la charia et combat la diversité des traditions, des coutumes et des écoles, qui a toujours marqué la doctrine juridique musulmane. Au-delà de leur grande diversité, les fondamentalismes ont en commun de se référer à une Norme universelle que les lois humaines devraient relayer, mettre en œuvre et ne jamais contrarier. D’où le tour implacable et inexorable de ce type de doctrines. » (A. Supiot p. 211) Mais, derrière cette façade fanatique, grouillent des existences malades, névrosées, rongées d’addictions diverses… Indépendamment de ce qu’énonce l’écriture – la parade décadente, ravagée, absolue et infantile des gladiateurs du sport professionnel, dans l’arène des universités américaines–, ce qu’a engendré là l’écrivain est une masse grouillante d’innombrables rubans impossibles à démêler (même si un synopsis clair peut aussi résumer le bouquin), une face coton, une face lame de rasoir. Les phrases filent, forment des nœuds qui dégénèrent en tourbillons, certains de ceux-ci se transforment en couronnes tressées de lettres et d’épines de cristal, blessantes et cassantes, fragiles, qui s’éparpillent dans la lecture. Se profile alors la dimension de chemin de croix de l’écriture forcenée et de la lecture comme échappatoire. Dans ce style touffu, l’écrivain cherche abris et protections mais, ce qu’il engendre est aussi une nasse d’énergie suicidaire, que plus rien ne contrôle. Le lecteur rampe précautionneusement dans le texte, évitant d’abord les poisons, les pointes acérées, puis tout s’accélère et il ne peut plus éviter les pièges. L’immersion dans le labyrinthe textuel active en lui et sur lui, la constellation de traces déposées par quelques fulgurances amoureuses, expériences d’empathie érotico-mystiques. Des sortilèges dont il ne s’est jamais complètement dépêtré, ni de leur face angélique, ni de leur côté démoniaque. Comme si cette fiction dantesque provoquait sur sa peau, à la surface de ses organes intérieurs, une sudation dont la composition chimique révélerait des inscriptions codées, à l’encre invisible. Certaines apaisants, d’autres terrifiantes. Peut-être parce que le sexe amoureux est un entrecroisement d’écritures délirantes et performantielles. « Toujours en mouvement, la trace se situe partout et nulle part, et fonctionne comme cette force élusive et féconde qui rend possible toute signification ultérieure. En ce sens, la trace, en tant qu’archi-écriture rendant possible la signification, précède la parole ainsi que l’écriture au sens ordinaire du terme. C’est cette nature éminemment insaisissable de la trace qui a donné lieu à cette idée largement acceptée, renforcée par maintes lectures déconstructionnistes initiées dans le sillage de Derrida, selon laquelle le sens est toujours indéterminé et sans cesse différé. » (N. Katherine Hayles, p. 34) Cet exercice de lecture prolongé dans la nuit – toujours en mouvement, partout et nulle part, charriant sa force élusive et féconde –, provoque donc en lui un basculement délicieux dans un demi-sommeil galvanisé. Comme si des disjonctions s’effectuaient entre certaines fonctions neuronales, remplacées par d’autres connexions imprévues, hasardeuses débouchant sur d’autres perceptions, d’autres manières d’envisager les choses, adaptant son être à embrasser la totalité corporelle du texte. Un flottement du réel qui s’accompagne d’une douce distanciation avec l’enveloppe charnelle et chimique, se dédoubler, migrer. Des caresses qui modifieraient la priorité de certaines synapses. En évoluant, simplement en s’inscrivant dans une durée, cela se rapproche d’un état de manque, quand celui-ci flirte avec une pureté qui paralyse toutes les facultés mentales et que la douleur engendre promesses de visions et hallucinations dans une formidable tentative impuissante d’appeler au secours. Premier pas vers la rédemption. Le temps et l’espace s’étirent démesurément, s’esquivent. Tout se fige en espoir d’un lever de rideau sur une issue improbable. « Gately éprouve encore parfois une terrible sensation de manque, le matin, rapport aux drogues, en dépit de son long sevrage. Son parrain au Groupe Drapeau blanc dit que certaines personnes n’arrivent jamais à faire le deuil de la Substance qu’ils avaient prise pour leur meilleure amie et meilleure amante ; ils prient chaque jour pour que la résignation vienne, que le bout du tunnel leur apparaisse enfin, que le temps guérisse les blessures. Ce parrain, Francis G. le Féroce, ne reproche pas à Gately ses sentiments négatifs : au contraire, il le félicite pour sa candeur quand il craque, quand il se met à pleurer comme un bébé ou lui téléphone au petit matin pour lui parler de son manque. Le sevrage indolore est un mythe. Le sevrage de la Substance. Merde, on n’aurait pas besoin d’aide si c’était indolore. » (D. F. Wallace, p. 380) Tout en errant dans cet état flottant, détaché, la partie vague de ses yeux, la zone sans bords, vaque sur une carte postale posée dans la bibliothèque. Carte jaunie, dénichée dans une brocante, photo hors du temps du héros cycliste de son enfance, sous vareuse Molteni. Photo retouchée, dessinée, colorisée, évoquant le style des portraits de personnages exemplaires, légendaires, saintes ou preux chevaliers, dont la distribution récompensait les élèves attentifs, appliqués. Il s’agit d’un courrier qui lui avait été adressé par une jeune passante qui avait choisi, pour exprimer ses sentiments et les détours de son désir, cette icône presque graphique, archétype du champion inaccessible, s’appropriant ou plutôt instillant ses charmes de jeune fille dans les évocations de ce modèle qu’elle n’a pu connaître, étant d’une autre époque. Du reste, enfant, il n’avait pas de représentation bien précise de ce coureur exceptionnel. Il ne le voyait pas à la télévision et passait peu de temps devant le poste de radio, ayant d’autres activités plus importantes, courir les bois ou dévorer des livres. Il était une entité quasiment sans visage, immatérielle, malgré l’amorce d’une collection Panini. Hélas, les pochettes contenaient surtout la photo des seconds couteaux, des porte-bidons. C’était avant tout une aura séduisante dont la flamme brillait dans son entourage qui en parlait souvent, commentait, s’extasiait, tout comme dans l’ensemble de la société bruissante de ses exploits dont le prestige, par la vertu ambiguë du nationalisme, rejaillissait sur tous. Un accent aigu dans l’air du temps. Oui, oui, à son échelle d’enfant, cela l’excitait et le poussait à enfourcher son vélo pour pédaler des heures sur les coteaux de la Meuse, avalant le vent comme mordant dans le gâteau d’une vie sans fin. Dans les reliefs de cette vallée où, du reste, certains croyaient avoir aperçu, ou étaient convaincus d’avoir croisé le champion filant s’entraîner dans quelques belles côtes du côté de Dinant. (On dit quelques fois que le mouvement régulier des jambes, des cuisses, que ce soit sur une selle de vélo ou actionnant le pédalier d’une ancienne machine à coudre, peut provoquer des orgasmes chez les filles, du fait de leur anatomie. Pour ces raisons, du moins à une époque, ces activités leur étaient interdites ou rigoureusement réglementées. Mais cela est-il si différent chez les garçons, l’érotique des jambes qui tournent ?) Au fond, il n’était pas vraiment question d’identification avec le champion tel qu’incarné dans ce coureur d’exception. Dans son cœur battant en accéléré, cela se fondait tout autant avec la soif de découvrir, apprendre, lire, gribouiller des dessins et des mots, aux portes de la poésie, aimer la vie, s’y projeter avec enthousiasme et inquiétude. Confiance et appréhension. Un tumulte exaltant. Une confusion équilibriste. Aussi, quand bien longtemps après cette époque de proximité avec les exploits du héros national, il avait reçu ce courrier d’une jeune fille lui faisant signe d’un monde parallèle désirable, où la jeunesse semble éternelle, carte postale lui rappelant ses propres enthousiasmes juvéniles, il n’avait pas donné suite, surpris, pris de court. Comment, aujourd’hui, retrouver l’expéditrice de la carte, que, dans l’endormissement hypnotique de la lecture, il imagine inchangée, toujours aussi jeune. Lui rappelant cette expérience trouble où, enfant et entre deux sommeils, il avait été persuadé d’être visité par la Vierge, toute lumineuse. Quelles phrases lui enverrait-il ? Qu’elle ressemble, après coup, à ce qu’il poursuivait en pédalant à perdre haleine, en courant les bois, dévorant des livres, découvrant l’écriture et les premières traces de mondes adjacents complexifiant son existence, traces jaillies d’il ne savait où et à interpréter ? Qu’elle exhume une nouvelle version de cet appétit ? Elle réactive, au risque de stimuler dangereusement sa mélancolie, ce qu’il fut et qu’il pourrait prendre comme une jeunesse éternelle qui continue à vivre en lui, même si il n’y a accès, désormais, que virtuellement, de loin. C’est perdu. L’hypnose causée par l’infinie comédie sans illusion rejoint ces exaltations d’enfants par le truchement de la carte postale qu’il embrasse dès que ses yeux se lèvent du livre et, au-delà du corps glorieux du sportif, l’évocation d’une jeune fille perdue dans un monde parallèle dont il aimerait aujourd’hui sillonner la nudité. Rêveries et volontés se mêlent. Tout ce qu’il voudrait lui écrire, c’est exactement cette masse écrite du roman posé sur ses cuisses. Miroir du délire social, économique, politique, managérial dans lequel sombre son quotidien, taraudant et broyant. « Sauve moi, toi qui sais encore aujourd’hui, décocher les bonnes images de champion irradié de simplicité ! » Il reste calé là, dans un suspens ambigu entre crampe et extase qu’il n’a pas envie d’interrompre, parce qu’il y devine un point d’accès à un monde parallèle à celui de lecteur dans son cabinet d’écriture et où il s’étrennerait amant caressant le corps d’une amoureuse inconnue, en roue libre dans le hors champs. Pas même l’amante concrètement offerte sous ses mains, mais affaissée dans un sommeil profond, accidentel, le cou engoncé, la chevelure épandue, la poitrine et le ventre libérés, camouflés dans l’aspect confortable, rembourré, du sofa. Seins gonflés, nombril et abdomen rebondi flottant dans une volupté gazeuse sous le chemisier à fleurs comme posé sur des nuages à la dérive. Les cuisses nues, elles, sont bien tangibles, repliées sur le divan, esquisse fœtale, avec une main courbée comme pour prendre de l’eau, inerte contre le noir dodu et échancré de la culotte. Une léthargie qui n’attend qu’un simple effleurement pour s’étirer dans une nouvelle vie. Contemplant l’endormie et au fil de la contemplation s’enfermant dans le même sommeil, à l’intérieur de ce corps qui l’avala quelques fois, croit-il se souvenir. Avait-il pris jadis cette photo ? Et, dans cet abandon abyssal et sans pudeur, il projetterait une attente plus perverse, semblable à ces dispositifs fantasmatiques, où une femme, légèrement harnachée pour que ressortent encore mieux ses prises et rebonds érotiques, est en posture d’offrande, seule au milieu d’une pièce vide, debout, jambes légèrement écartées pour que tout se devine sans insistance. Ou en offrande plus animale, à quatre pattes sur un grand lit, cambrée et yeux bandés, en attente statuaire, encore plus offerte de n’être exposée que détachée de tout. Sans rien d’apparent autour. Faire le vide autour du corps désiré, frontières malsaines de la possession excessive et n’en fixer qu’un point, précis, exhibé comme jamais et restant malgré tout indistinct, assigné à l’immobilité de modèle sous l’œil du peintre. L’esquisse lointaine, mirage dans l’ouverture de la croupe, bourrelets joints d’un calice enfoui, plissé de pétales, lèvres, nymphes, bouton, corolle ici collée et là évasée. Bistre et lie de vin. Indéfiniment, qu’elle reste ainsi en son printemps, s’ouvrant, se fermant, indéfiniment pour qu’il consacre toute son attention à la décrire, à accumuler plutôt les tentatives de description de ce qui ne se laisse pas décrire. Renouant avec la patience modeste des copistes consacrant leur temps à, finalement, peu de choses, répétitives. Se fondre dans l’exercice méticuleux et obsessionnel de ce peintre qui, chaque printemps, cherche à saisir dans ses aquarelles, l’essence des iris fleurissant, fanant, tissus compliqués, exubérants, soyeux, poudreux, déchirés. « C’est consacrer la toute-puissance de la volonté individuelle qu’invoquait Goering lorsqu’il définissait le Droit comme « notre bon plaisir ». François Ost observe justement que l’un des ressort du plaisir du héros sadien consiste à « substituer à la loi commune une loi d’exception, dont il est le seul auteur, privant ainsi ses victimes du droit d’invoquer la protection collective » ». (A.Supiot, p.286) Visions parallèles – cette offrande, cette attente quelque part – qui lui deviennent maladivement indispensables et qui, pour un rien, peuvent voler en éclats, irrémédiablement, comme une colonne de verres perdant l’équilibre. Coup de cafard. Mais tout cela ne s’est-il pas depuis longtemps fracassé et ne se consacre-t-il pas, désormais, exclusivement, à décrire des débris de verre jonchant le sol ? « Dans les années 50, un jeune physicien de Princeton, Hugh Everett, en propose une interprétation incroyable : à chaque interaction d’un système quantique avec un système classique se produirait une bifurcation en plusieurs univers parallèles : il existerait un monde où le chat est mort et un autre où le chat est vivant. Deux mondes bien réels mais n’interagissant plus entre eux ! Les événements de ce type étant innombrables, les mondes parallèles pulluleraient. » (Libération, 4/09/15, Les inédits du CNRS, Aurélien Barrau). Ce faisant, dans cette lévitation, il survole sa vie – sa petite unité d’existence traversée de tous les contextes, des plus proches, mesquins et domestiques aux plus vastes, politiques, économiques, globalisés et transcendés –, un paysage ruiniforme, désolé et désolant pour lequel, plus fort que tout, il éprouve de l’attachement, sans le reconnaître complètement. Une plaine directement adossée au ciel, au vide, et semée de roches usées, sculptées par le temps, certaines anthropomorphes, d’autres silhouettes animales et végétales, contours d’objets transitionnels tombés des astres, solitaires ou groupés. Vestiges de ce qui fut là, il y a longtemps, installés en labyrinthe érodé parmi une mer d’herbes folles et sèches. Il s’y promène indéfiniment, croit sans cesse distinguer la configuration de choses vécues, rappel d’expériences, de moments clés, de personnes charnières, de paysages oubliés, de bonheurs et malheurs, sans qu’il puisse jamais les identifier clairement. Cela surgit de son histoire personnelle, estompée, et pourtant c’est là depuis toujours, dans ce pli des Causses. Juste des sculptures naturelles suggestives prises dans le romantisme de la ruine éparse. Ce suspens au-dessus du chaos, il travaille à le maintenir, désespérément, de toutes ses cellules, comme écopant sans cesse ce qui viendrait inonder et couler son embarcation traversant la vie. Mentalement, sans repos, à la manière de ces gens qui ne cessent de compter, il associe et marie des contraires, fait tenir ensemble des principes opposés, équilibre acide et baume, corrosion et réparation, bricolage d’orfèvre, comme si, avec des matériaux improbables et pas censés cohabiter ou se mélanger, il se composait une cotte de maille sans cesse détricotée par la réalité mais qu’il ne se décourage jamais de recommencer, de terminer un jour. Assemblant et cousant de petites taches de lumière qui forment le halo qui le porte comme un nuage, méticuleusement, évoquant la technique de la feuille d’or. C’est une image de cela, de ce travail mental incessant – insaisissable et d’une certaine manière liée à des flux obsessionnels qu’il ne maîtrise pas–, pour éviter de sombrer dans les ténèbres, qui le fit tomber en admiration devant une camisole de force presque évanouie. C’était un assemblage fou d’ailes d’abeilles, un objet inimaginable exposé dans un musée. Ce point de fuite presque insoutenable où la contrainte absolue, l’enfermement radical et subliminal, rejoint la possibilité d’une délivrance sans reste. Oui, il ressent quelque chose d’insoutenable à contempler, dans ce tissu déraisonnable, une beauté convoquée au prix d’un effort acharné et d’une délicatesse forcenée, d’une patience d’un autre temps. Et qu’une banale maladresse, un éternuement, un effleurement, peut réduire à néant, poussières d’ailes banales. « Je suis gardé en vie, mon équilibre psychique se maintient d’être enclos en une telle carapace incommensurable, irréelle. À tout instant cette résille de verre et de cire translucide, orfèvrerie archaïque, peut se disloquer, se répandre en éclats et débris au sol ».

Il fait souvent le rêve, diurne ou nocturne, d’une migration définitive vers ce monde parallèle. Rêve qui convoque de manière un peu classique les images de traversées de ténèbres à bord d’une barge lente, se confondant avec les eaux noires de la mémoire. Pénétrant le millefeuille réverbérant de la nuit, une fille conduit la barque plate, debout à l’avant, moulée dans un short, sensuellement arc-boutée sur une longue rame. La fille guide l’esquif non sans ressembler aux adeptes de pole dance. Il lui semble que son corps souffle s’entortille quelques fois autour de cette longue tige qui traverse la surface laquée du néant et y dessine de fines craquelures concentriques. Le satin des jambes nues, la robustesse charnue des fesses, l’ensemble animé d’une souplesse presque fluide, lui évoque l’endormie et le divan où s’enfoncer, disparaître, dormir. D’autres barges flottent, progressent, sans direction bien définie, un peu perdues, pataudes. Les parois de la grotte répercutent les fragments d’images, ombres et brouhaha de multiples vies séparées, hétérogènes, de passage, mais là, réunies, tissées en un seul filet de reflets rapides, fugaces, comme un vol de chauve-souris en surbrillance. Une imitation de croisière au cœur des ténèbres, une navigation pour rire, mais dont il espère tout de même, un instant, qu’elle le débarque en une bulle de fiction où l’attendrait la léthargie amoureuse salvatrice. Mais au fur et à mesure qu’il avance, tout se dissout, la jeune fille déhanchée se dissout dans la nuit, la proue sans charron cogne une berge artificielle, ce n’est qu’une mise en scène conventionnelle de lagune funèbre. Un caprice d’artiste. Un cul-de-sac préfabriqué et plus rien ne subsiste qu’un dispositif de pacotille aux rivages dépressifs.

Et il prend pied dans la dévastation. Un foutoir, gratuit, comme lorsque l’on rentre chez soi et que l’on découvre son espace privé saccagé, vandalisé, sans autre but que le plaisir de détruire, salir, foutre en l’air. Une menace d’être dépouillé de son chez soi qui s’amplifie et l’imprègne presque métaphysiquement, au quotidien, tout le temps. Et ce, au fur et à mesure que les avancées de la société ultra-libérale détruisent les distinctions entre privé et public et autorisent les « chacun pour soi » décomplexés. Des millions d’individus convaincus, sans y penser, du bien fondé naturel d’une gouvernance omniprésente dans toutes les composantes du quotidien, qui place les intérêts particuliers au-dessus de l’intérêt général, propagent un sentiment d’insécurité délétère qui vise moins les biens matériels que la chambre à soi discrète des uns et des autres. C’est un climat binaire d’ami/ennemi qui se marque jusque dans les moindres relations banales de tous les jours, contamine les médias, les télévisions, leur besoin de polémiques et de réalités prophétiques. « La domination du privé sur le public résulte aussi, de manière indirecte, de la mise en œuvre de la doctrine du New public management, qui promeut l’application à l’administration publique des méthodes de management en vigueur dans les entreprises privées. L’idée de soumettre la société tout entière à une même science des organisations, fondée sur les seuls critères d’efficacité n’a rien de neuf et était déjà présente dans la Révolution bolchevique. Elle réapparaît avec les formes contemporaines de la gouvernance par les nombres. Dans une telle perspective, la loi n’apparaît plus comme une norme transcendant les intérêts individuels, mais comme un instrument à leur service. Une fois la volonté individuelle ainsi érigée en condition nécessaire et suffisante du lien de droit, chacun doit pouvoir choisir la loi qui lui convient – avoir la loi pour soi – et devenir son propre législateur – avoir soi pour loi. » (A. Supiot, P. 284) Il se souvient aussi d’autres circonstances, les locaux d’un mouvement de jeunes, dans une ancienne école, qu’il avait retrouvés vitres brisées, murs couverts de couleurs, armoires éventrées, flots d’inscriptions injurieuses, de menaces et malédictions, pisse, merde et vomi sur le carrelage, flaques de bière, cahier et documents déchirés, éparpillés. Pourtant, il s’est toujours dit que ça veut quand même dire quelque chose, autre chose même que ce que les auteurs de ces forfaits y ont mis. Et toujours il regarde ça médusé, avec intérêt, il détaille, cherche, fouille, questionnant ces esthétiques innées du saccage, perpétrées par d’incultes vandales ou, qui sait, de raffinés esthétiques pétant les plombs. Et il finit par prendre beaucoup d’intérêt et de plaisir à scruter ces entrailles où enfanter et avorter se confondent. Comme il avançait précautionneusement sur le verre pilé de ces locaux violés, attentifs à ne pas effacer l’un ou l’autre indice, il s’enfonce dans la caverne orgiaque et sacrificielle du musée. Cela ressemble aux entrailles d’un hypermarché, pétrifié un jour de grandes soldes, puis saccagé par des armées de zombies (souvenir d’un film). Mais pas seulement saccagé, en fait. Transformé, étripé puis remis en place et les tripes abondantes disposées en guirlandes. Tout reste en l’état mais peinturluré, dégoulinant de sèves multicolores. Une iconoclastie inversée si l’on considère que les images, réelles et subliminales, fabriquées en flux continu par les grandes surfaces sont elles-mêmes des imageries tueuses d’images, d’imaginaires singuliers. « Il faut que je tue ces images de l’adoration marchande pour reprendre le contrôle de mes images. » Le temple de la consommation hédoniste, avec ses mises en scène de bien-être divin, d’accès marchands à l’extase mystique, de philosophie consumériste se coulant comme un coucou dans le nid des grandes mythologies fondatrices du monde, ses promesses publicitaires de jeunesse éternelle monnayable, tout cela se trouve soudain profondément daté, dépassé, périmé, dans le tableau apocalyptique d’une grande fête interrompue à jamais. Parmi un peuple de mannequins décorés de coulures acryliques, ce sont des baignoires pour cyborgs fatigués, en panne. Des fontaines lumineuses où subsistent de magnifiques êtres hybrides, reliant, en un seul organisme, la préhistoire au post-industriel. Centaure crocodile au buste de vestale sortant de l’eau mousseuse. L’évolution, désormais, bifurque en toutes sortes de possibles, technologies et biopouvoir favorisant l’émergence de nouvelles espèces, quand, dans une flaque d’eau et brouillard, des bactéries humaines, animales, technologiques, numériques, finissent par s’allier, s’accoupler, générer de nouveaux monstres. Qui se dressent près des vasques où, d’autre part, reviennent les dieux de toutes civilisations, lieux de passage vers les univers impensés. Des sépultures heureuses où de jeunes dépouilles attendent leur réincarnation en robot leur ressemblant comme deux gouttes d’eau. Un lieu de veillée funèbre sans fin où rampent les colliers de fleurs, courent les lézards, flottent les lotus maculés. Des thermes flamboyants où des figurants fatigués, décadents attendent (en vain) que démarrent de nouvelles noces, de nouveaux devenirs. Cela semble un décor irréel et puis, non, il est complètement composé de matériaux vulgaires, multiples, copies sans charmes d’objets industriels, proliférant, entassées, glorieux ou en pièces détachées, mélangés à d’autres rebuts, sur lesquels un apprenti peintre a expérimenté différentes techniques, tachisme, projection, aspersion, barbouillages pariétaux et psychédéliques. Toutes ces matières et objets très familiers, tellement ordinaires que le regard ne s’y arrête plus, passe au travers, ainsi mis en couleur, prennent la consistance de miroirs occultés qui piègent la vue. Réel et fiction sont embrouillés. Comme dans les grands bazars où la surabondance épuise nerfs et désir, la sensation de saturation transforme cet immense hangar techno et bariolé en vacuité, décor indigent. Soufflerie. Rien que du vent. L’énorme machinerie qui brasse ce foutoir ésotérique digne d’un gourou déjanté du marketing post-mortem, matérialise un fatras esthétique, un fatras plutôt de toutes les esthétiques populaires et manipulatrices de manière à ce que, qui que l’on soit, on puisse s’émerveiller, avoir envie de se baisser, s’agenouiller, remuer des restes qui parlent. Et il expérimente, cela, il s’accroupit, regarde à la loupe, touche, sombre dans des empathies qui le morcèlent. Et sans doute devrait-il prendre de la hauteur, s’élever au-dessus de cet antre d’accessoiriste coloriste, atteindre une vue panoramique. L’ensemble, alors, lui apparaîtrait comme une vaste toile et s’éveillerait la conscience qu’il est enfermé dans le tableau, il s’y balade, entre des caillots de cristaux, des éboulis de pigments. Piégé. (Pierre Hemptinne)
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Ablutions et points de fuite

AblutionAblutionLibrement divagué à partir de : Juan José Saer, Glose, Le Tripode, 2015 – Marc-Antoine Fehr, Point de Fuite, Centre Culturel Suisse – Bernard Lahire, Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré. La Découverte, 2015 – Pascale Marthine Tayou, Gri-Gri, VnH Gallery – Miquel Barcelo, L’inassèchement, Galerie Thaddaeus Ropac – C’est le Printemps, 2014, Dard et Ribot…

AblutionUn léger tohu-bohu émousse le macadam nocturne. Des ombres, des faisceaux lumineux courbes, brisés, mouchetés, mouvants, entrelardent des corps. Deux ou trois vitrines irradient de leurs néons blafards et kitsch une grappe de jeunes le verre à la main, debout ou étendus l’un sur l’autre sur le trottoir, entre fiesta échangiste et vernissage blasé. Il peine à faire rentrer dans des schèmes descriptifs ou narratifs ce qui se déroule devant lui. De temps à autre, comme jaillissant d’un gâteau surprise, de jeunes nymphettes acidulées et à peines vêtues traversent l’attroupement, quasi irréelles tant elles semblent sorties directement de magazines de mode libertins. Glacées. Plutôt garnies d’accessoires qu’habillées de vêtements. Elles happent des partenaires, masculins ou féminins, avec lesquels elles posent ensuite pour des photos excentriques, sur le seuil, des imitations de scènes compromettantes de mariage. Le temps de quelques crépitements de flash dans la nuit, elles s’en vont, en vraies entraîneuses, guincher à l’intérieur d’une des boutiques aux parois tapissées de grandes photos aux teintes psychédéliques, montrant l’une ou l’autre de ces jeunes mannequins, débridées et dénudées, sous tous les angles, entre photo d’art et porno soft, avec une très superficielle esthétique SM. Les codes de l’exhibition sexuelle euphémisés en fadaises publicitaires, pastellisés jusqu’au fade obscène, troublant d’être incarnés par une poupée asexuée. Il regarde, longe les flancs et crêtes de cette manifestation, ne se sent ni rejeté ni aimanté, mais ne voit aucune manière de s’arrimer à ces parades mêlant hystérie et anomie. Il pourrait saisir un initié, à la marge, le tirer à l’écart loin des décibels et en le prier de bien vouloir lui dresser une fiche technique de la fête, qui, quoi, pourquoi, comment. Pourrait-il ainsi s’immiscer, approcher, aller toucher l’une de ces jeunes filles incroyables, fictionnelles, pourrait-il aller, selon d’invraisemblables péripéties, jusqu’à doigter une de ces créatures provocantes, l’air de rien, façon saint-esprit, lui pincer l’intime comme l’on fait quand s’il s’agit de s’assurer d’un rêve ou d’une réalité, vérifier si ce n’est que matière synthétique ou peau authentique, qui absorbe l’émotion des doigts qui la palpent et les trouble de ses propres palpitations ? Mais il s’en détourne, s’éloigne, remonte la rue, fatigué, l’hôtel n’est pas loin, mais où va-t-il ? Il a passé quelques heures dans des galeries, ses pas sonores arpentant l’espace de monstration, passant et repassant devant l’autel où de jeunes dames suivent la cote de leurs artistes, démarchent des collectionneurs, traquent d’autres artistes prometteurs à faire entrer dans l’écurie. Il n’y a pas vu le temps passer, absorbé par de nouvelles images inattendues, des choses jamais vues, mais faisant écho à d’autres enfouies en lui, pense-t-il sous réserve de vérification, stimulant le terrain de fouilles des correspondances. Ou, comme s’il les avait attendues. « Je devais un jour me trouver en face de ça. » Il en garde une certaine excitation, confuse, inchoative qui le rend incapable, au stade actuel, de dire quoi que ce soit sur les œuvres contemplées. C’est comme si, introduites dans les cases cellulaires où s’accumulent les images qui, interprétées, permettent de retracer ses trajectoires, ces nouvelles acquisitions entraînaient une reconfiguration de tout le visuel déjà archivé neurologiquement, contraignait à en reprendre tout le possible interprétable. Du coup, le temps de cette digestion cruciale, les facultés nécessaires à ébaucher une histoire dans laquelle se situer, sont indisponibles. Provisoirement, sa capacité à traduire en mots ce qu’il voit, ce qu’il sent, entre quelles inconnues il évolue, est suspendue. « Toute image est d’abord une énigme tendue, bloc de sens qui glisse hors du langage et qui interrompt en nous le flux de la pensée. » (J-C Bailly, p. 122) C’est cela, sa pensée consciente est interrompue, accaparée par les processus souterrains, nébuleuse. Il tangue légèrement comme un être sans pensée, ce qui est la démarche un peu saccadée de ces créatures inventées à l’image de l’homme, par des savants fous qui n’ont pas pu les lester d’un cerveau, d’un esprit. Il oscille entre extase et souffrance à force d’incertitude inexplicable, comme quand (il imagine, car il n’y a jamais joué) tourne la bille infernale et divine de la roulette. Tout se reconfigure et il peut aussi bien, au terme des opérations qu’il ne maîtrise pas, se perdre, tout perdre, ne plus reconnaître ce qu’il est ou au contraire retomber sur ses pattes, bien dans sa peau, avec le bonus de nouveaux repères cognitifs et émotionnels dus à l’absorption de nouvelles images fortes. Il se compare à ces personnages de roman qui découvrent n’avoir aucune destination : « Mais, justement, ils ne vont nulle part et, libres, pourrait-on dire, de projets et de destin, ils avancent dans une actualité intacte, palpable, qui se déplie en eux et qu’ils déplient à leur tour, organisation fine et mobile du rugueux qui délimite et contient à l’extérieur, pendant un laps de temps imprévisible, la dérive du tout, aveugle, qui décourage et déchire. » (Juan José Saer, p. 182) Complètement absorbé par une actualité récente qui se déplie et se replie en lui. La bouteille de vin descendue au bar du restaurant n’a probablement fait qu’accentuer cet état de fait. Le breuvage fruité a ouvert en lui une cavité sans frontières, une sorte de grappe nuageuse qui croît sans cesse, correspondant au plaisir expansif d’absorber cette saveur particulière qui remplit la bouche et s’épanche sans bords, de chercher à en analyser les composantes, les molécules tant chimiques que poétiques, travail qui accapare les ressources matérielles et symboliques de son être. Nuage qui s’élargit à chaque gorgée, la Syrah veloutée et épicée, primesautière et consistante – peut-être dotée d’attributs attribués aux nymphettes transgressives de la fiesta – , répétant cette sensation inespérée de la goulée originelle, condensant finement diverses fragrances caractéristiques du printemps, capiteuses et immatures à la fois. Une touche de griotte ou framboise, ou les deux ensemble, une pointe d’astringence, une promesse de mûre et cet arrière-goût dilué de géranium. Ce qui lui rappelle, il y a quelques jours alors qu’il bêche le jardin, ce mélange de muguets dont le vent agite les clochettes et les relents de lilas et d’aubépines qu’apportent les bourrasques, composition qui, à son tour, lui évoqua, lors d’une première accolade, le contact fortuit avec la peau d’une jeune femme, dans la nuque, sous la chevelure. Un bouquet floral et sucré, subtilement torréfié par la candeur du corps, une sauvagerie de houblon, de pulpe d’agrume et une verdeur de pollen, un rien d’amertume poivrée, quelque chose de virginal. Quelque chose, au niveau du désir, de premier matin du monde, à peine humé. Plus exactement, dans la bouffée odorante, les vestiges restaurés du premier matin. Un arôme difficile à fixer, plutôt volatile, tantôt évident et, la seconde d’après, devenu illusion, aussi délicat à stabiliser que certains pouls enfouis, fantasques. Et tandis qu’il boit – mais est-ce encore boire, cette agitation du liquide sous le palais, brassé par la langue, jusqu’à ce qu’il s’évapore, se désagrège et s’incorpore directement sous forme de bruine ? – , il accueille la saison du renouveau qu’exalte la Syrah, une primeur virginale et candide aussi en quelque sorte, cherchant des mots pour la qualifier au fur et à mesure qu’elle émerveille ses entrailles physiques et psychiques, cette tentative langagière ressemblant à un frêle esquif déporté dans sa quête vers le large, sans fin, traçant un fragile sillage d’adéquation et d’inadéquation entre lui et le monde, tel qu’il est, sans assurance d’un lendemain. Trouvant même de l’apaisement à intérioriser, métaboliser cette incertitude du lendemain. Une extase. « Et dans toutes les cultures les humains ont su tirer profit d’un ensemble de ressources mentales dont la genèse remonte haut dans l’histoire du vivant pour se ménager des expériences (intermittentes) donnant naissance à des plages de transparence où tout semble tomber en place, simplement et naturellement, ne laissant momentanément plus de lieu pour quelques questions ou inquiétude que ce soit. » (JL Schaeffer, p.310) Ce qui explique qu’il se sent gonflé de béatitude, toutes voiles dehors mais forcément éphémère et non sans menace de découragement, de déchirures, abstraites, comme sans objet ni raison, sans pitié.

Devant une fontaine monumentale à tête de lion, une femme SDF fait ses ablutions. Penchée, elle appuie sur un gros poussoir dissimulé dans la paroi de pierre et un filet d’eau coule de la gueule du fauve, le jet intercepté par sa bouche. Comme l’on fait, flâneur ou randonneur assoiffé, pour boire aux fontaines publiques. Ses sacs éparpillés au sol, elle est debout dans le clair de lune, brosse à dent brandie, la mousse du dentifrice coulant aux commissures des lèvres et elle s’adresse à la ville, au cosmos. Est-ce la même qu’il a aperçue quelques heures plutôt, dans le quartier, allongée sur les pavés, somnolente, hébétée (le stéréotype de la clocharde imbibée de vinasse) ? Il avait instantanément pensé à une petite peinture (Marc-Antoine Fehr) d’une femme endormie en plein air, en tout cas dans un espace public, à l’écart d’un lieu de passage, sur le côté, vue de dos. Une robe bleue presque luisante d’usure sombre, sans forme, épouse le corps épaissi, vaguement cassé, et ressemble à une voile affalée. Un mollet nu replié, une chevelure grise négligée. À l’avant-plan, à droite et à la place de l’oreiller, une étoffe pliée, dépliée, une sorte de mue rejetée, ocre lumineux. Toile écrue d’un sac de voyage en train de se vider, se dégonfler. Elle ne demande plus rien à personne, si proche et si inaccessible dans une solitude irréversible, elle est dans l’abandon de soi et de l’autre, elle est presque déjà dans la dépossession de son corps, des contingences. Presque évanouie, inaperçue. Elle tourne le dos au public, orientée vers un mur, mais un mur qui serait immatériel, de lumière et de sable, un vide granuleux vers quoi elle aspire, sans impatience, sans crainte. Une fenêtre ouverte sur un paysage qu’elle est seule à voir, point de fuite. Elle attend d’y fondre. Il contourne la fontaine, se remémorant la peinture – y avait-il des éraflures de sang séché sur le mur ? – et il a l’impression que la clocharde au dentifrice l’interpelle, il envisage l’indifférence mais, finalement, s’arrête et lui demande ce qu’elle veut. D’abord surprise, elle reprend son oraison, là où il l’a interrompue, l’incluant alors dans le grand tout auquel elle s’adresse. Plutôt, parmi lequel et pour lequel elle décline sa position. Comme le font des aviateurs dans les airs lorsque les ondes d’une tour de contrôle les contactent, « veuillez faire connaître votre situation, origine et destination ». Elle se tourne successivement vers les quatre points cardinaux, tout en s’interrompant pour cracher l’eau savonneuse de ses ablutions buccales, et énumère les caractéristiques climatiques de chaque pôle. Le Sud, soleil, long été hiver court, le Nord, froid, glace, neige… Puis, elle reprend de manière plus détaillée, et décrit les végétations spécifiques selon les types de paysage, au sud les pins, les oliviers, les amandiers, au nord les chênes, les forêts de sapins… Et elle embrasse ainsi le monde de plus en plus largement, « par là, vous avez l’Allemagne et, derrière, la Chine… », elle le survole, évoquant les coutumes (caricaturales) des différents peuples. Une sorte de résumé géographique. Elle soigne son élocution, son regard a des éclairs de crainte, peur d’avoir oublié sa leçon. Cela a beau être, du point de vue des connaissances, élémentaire et sommaire, cela revêt toutes les caractéristiques d’un savoir crucial, indispensable à la survie, à ne pas sombrer dans la rue, broyée dans l’indistinct. Parler, entretenir quelques vestiges scolaires, quelques acquisitions culturelles et livresques, augmentées de diverses choses vues et apprises dans la vraie vie, rassembler cela en un bagage intellectuel social, type de connaissances normées qu’elle sait partager avec de nombreuses personnes et en même temps, bagage personnalisé, par sa vision, sa manière de l’exprimer, garantie de maintenir un minimum de singularité. Rester quelqu’un, continuer à savoir qui et où l’on est. L’enjeu est terrible et elle le sait, elle se donne et se concentre autant que si elle était sur une vraie scène. Ou passant une audition fatidique. (Il songe qu’il y a un mois à peine, il a assisté, sur une place républicaine pas très éloignée de la fontaine, à une manifestation dénonçant les morts de la rue, l’installation d’un cimetière symbolique et des voix pour épeler le nom des victimes. « Au moins 480 morts de la rue ont été recensés. » http://mortsdelarue.org) Il l’écoute ensuite énumérer les fontaines encore fonctionnelles dans Paris, citant le quartier, le nom de la rue, l’origine de son installation, son fonctionnement, quasiment une étude sur son débit, le goût de son eau. Et puis, plus inattendu, elle évoque ce qu’il y a sous les fontaines, la terre, et les bestioles qui se nourrissent du sol-sol et que parfois elle voit resurgir, d’entre les pavés, ou des tuyaux (quand ils ne sont plus en service). La terre, comme le rappel d’où elle vient, la campagne qui manque, ce que la ville recouvre et fait presque oublier. Quelle distance entre les instants passés en galerie d’art, et à présent, ces quelques minutes d’écoute de la femme de la rue ! Quel contraste et, pourtant, au niveau de ce qui l’intéresse de retenir, de saisir, dans le souci de se transformer en être attentif, à l’écoute peut-être jusqu’à l’impuissance mélancolique et en réaction à un environnement qui encourage l’indifférence individualiste – prolétarisation du sensible, aliénation du sacré – il a la conviction de se livrer à la même recherche. Il s’entend murmurer, « pour chaque heure passée dans les galeries d’art, tu devrais consacrer trois heures à écouter les clochardes dans la nuit ». Déambulant dans les galeries ou y paradant, s’y réfugiant comme en des havres sacrés, retirés du temps, soustraits aux contraintes et pressions du travail ? Jouissant de l’atmosphère recueillie et de la disposition qui réservent l’approche des objets d’art récents, inédits et uniques, à ceux qui connaissent les adresses et osent pousser les portes. Jouissant réellement de la proximité soudaine avec quelque chose de rare quand, soudain, son cœur se met à battre de manière singulière face à une œuvre convoquant l’inattendu, la révélation, l’entraînant dans une opération qui réactualise le sacré brut, désarmant la distanciation critique, ce qui provoque une sorte de grand soulagement. Rareté qui ne tient pas à l’œuvre seule, mais à la conjonction de tous les éléments qui font qu’il se trouve, lui, à ce moment précis, devant elle, depuis des éléments factuels (avoir eu du temps libre, se trouver dans cette ville à cet instant) jusqu’à d’autres plus nébuleux comme la constitution historique de sa sensibilité, l’humeur du moment, la réceptivité neuronale. Jouant l’humble, il parade dans cet espace sophistiqué et aussi dépouillé qu’un autel, espace qui excite l’attractivité de la recherche (Bailly), la satisfaction qui consiste à se sentir appartenir au clan de ceux qui se trouvent engagés dans cette activité de recherche, de ceux qui ont le potentiel pour comprendre, intégrer ce genre de rareté à leur métabolisme et le cran de supporter l’état de recherche. De défendre dans leur savoir être cette exigence de la culture. Finalement, le même genre de rareté vécue quand, durant plusieurs jours, il repère un oiseau jamais vu jusqu’ici dans son jardin et qu’il va traquer, en douceur, pour le surprendre tel qu’il est et objectiver les éléments d’identification de l’espèce. Silhouette, becs, couleurs, taille, chant, vol. Et, encore mieux, essayer de comprendre le mobile de ce séjour passager, car il est évident qu’il n’est là que pour un temps limité, une étape. Il n’est jamais au repos, sans arrêt agité, sa longue queue et son cou gracile pris de tressautements vifs, attendant quelque chose, cherchant de quoi soigner ou réparer une avarie. Le mobile se cache dans une conjonction d’éléments propres à l’oiseau et d’autres appartenant au jardin, ses arbres, ses fleurs, ses plantes sauvages, ses écorces, ses insectes, ses mousses, quelque chose l’attire, dont il a besoin, quelque chose de perdu ? Et donc, lui, dans la galerie, mis en recherche entre les objets exposés et ce qu’ils éveillent en lui – paradant comme l’oiseau au poitrail jaune, et à la longue queue presque handicapante, passant du cognassier à la vigne vierge –, en goûtant la qualité de l’instant, oint du rôle sacré de tout prétendant à la connaissance de l’art. Se persuadant être le centre, le destinataire, de la conjonction favorable de ces éléments divers qui, n’étant pas destinés à communiquer entre eux, soudain s’envoient des signaux, créant les conditions d’éveil pour que quelque chose de caché lui soit révélé et qui ne pouvait se révéler ainsi qu’en réagissant à quelque propriété qu’il est le seul à détenir, enfouie dans sa subjectivité, dans son histoire personnelle, confortant son appartenance au régime singulier de l’art. Gagnant en « supplément d’âme ». « Sachant que les vivants cherchent à s’approprier les objets (chefs d’œuvre) en question en les achetant ou en s’associant d’une façon comme d’une autre à eux, on peut dire que les objets et les morts sont fondamentalement liés aux hiérarchies du passé comme à celles du présent, et qu’ils participent ainsi de la domination, de la légitimité et de la construction des puissances relatives dans le monde présent des vivants. S’associer à des objets sacrés, jugés importants, est une manière de se grandir et, au fond, de se sentir légitime d’exister comme on existe. Posséder matériellement ou maîtriser symboliquement (par la connaissance) des objets sacrés, c’est se sacraliser soi-même et sortir de l’état d’insignifiance qui est le lot de tous ceux qui n’ont aucune espèce de rapport avec les foyers sacrés collectivement organisés. Supplément d’âme, justification de son existence, sentiment d’importance sociale : toutes les tentatives de rapprochement d’avec le sacré sont des stratégies de mise à distance de l’insignifiance et de l’absurdité de toute existence mortelle. » (Lahire, page 281) Il collecte ces suppléments d’âme et cherche inlassablement à en faire fructifier le capital. Une manière de se prémunir contre la peur des ruptures et des exclusions qui lui semblent toujours pas très loin. Il a vécu ainsi quelques instants troubles où il n’était pas très éloigné de la rue. Quelques circonstances où il a dû essayer de rassembler quelques pièces, en abordant les passants, pour prendre un train, se payer un repas. Rien de grave, mais juste assez pour sentir le souffle du gouffre. Avec l’âge et la construction d’une situation sociale, certes confortable, mais qui lui semble fragile, si pas usurpée, il craint de plus en plus de chuter. Il regarde et écoute fasciné la clocharde en souvenir des heures passées près du pavé, pas à la porte, pas abandonné, mais dans l’anti-chambre du lâcher prise. Et il se demande si la crise économique ne lui réserve pas des lendemains désenchantés, sur la paille. Qu’en sera-t-il de la vieillesse compte tenu des conneries des politiques sur les pensions !? Il a alors une image fulgurante de mort, gueule ouverte face au ciel qui y engouffre son infini azur. « Comme on était en plein été, il a dû mourir, sous le ciel ouvert, face à cette lumière intense et indéchiffrable que son intelligence avait affrontée tous les jours de sa vie. » (J.J. Saer, L’ancêtre) Il s’éloigne, enfoncé. Comme toujours, ce qui le sauve, l’empêche de sombrer complètement, le maintient entre deux eaux où il parvient à happer quelques chapelets de bulles d’air, c’est ce qui le lie – comme à quelque chose qui lui a été donné, une sorte de signe électif ou une faune et flore protectrices–, aux jeux lointains de silhouettes sous-marines. Dans la nuit. Ce sont des dessins lents et spasmodiques qui grouillent sur ces membranes où son être aspire à la nuit profonde des choses. Et qui renvoie à certaines nuits d’amour où l’échange des corps ne se raconte plus, ne se traduit même plus en images. Ce sont des flux de peaux, de langues, de salives, de cheveux, de muscles, de trous, de regards, d’oreilles, de poils, de nombrils, d’ongles, de muqueuses, de cartilages, d’os, de sueurs, de cyprines, de foutres mélangés, multipliant, démultipliant la sensation de retournements, de possession et dépossession, de limites extrêmes de corps qui deviennent le bout extrême du corps de l’autre. Ainsi de suite dans l’infini miroir nocturne, avec la sensation de plonger, rejoindre la vie fusionnelle de leurs abîmes, obscurité totale et éclairage tremblé de leurs organes excités, photophores. Dans ce ruissellement – comme quand, dans une rivière, il laisse la main flotter dans le courant et la danse des algues, imaginant toutes sortes d’êtres vivants défilant dans le courant et frôlant ses doigts et sa paume –, il intercepte tout de même, après coup, des ondulations, des lignes, des courbes, des chaleurs, des éclairs, des vitesses satinées qui n’appartiennent qu’à elle, et qui bourdonnent à même sa peau, longtemps après, à la manière de brûlures d’orties alanguies. Ces souvenirs parcourent aussi sa peau, de bas en haut, à la manière des persistances rétiniennes, justement, le confortant dans l’idée que l’on ne regarde pas qu’avec l’œil. « Ces souvenirs-là ne se présentent pas sous forme d’images, mais plutôt comme des frémissements, des nœuds semés dans le corps, des palpitations, des rumeurs inaudibles, des frissons. En entrant dans l’air translucide du matin, le corps se souvient, sans que la mémoire le sache, d’un air fait de la même substance qui l’enveloppait, identique, en des années déjà enterrées. Je peux dire que, d’une certaine façon, mon corps entier se souvient à sa manière de ces années de vie épaisse et charnelle et que cette vie semble l’avoir tellement imprégné qu’elle l’a rendu insensible à toute autre expérience. » (JJ Saer, L’ancêtre, p.163) Cette « vie épaisse et charnelle » des ébats amoureux– avec le recul, ils se présentent comme un état prolongé au sein d’un élément aquatique lointain, traversé de quelques rayons solaires diffractés– , se transforme en énergie fossilisée, en grands fonds marins d’où son goût pour la vie et son activité intellectuelle, désirante, tirent toute la biodiversité dont ils ont besoin pour survivre et s’exprimer. Parmi ce magma vital, qui a l’apparence fluide des images qui s’envolent et aussi de la permanence empâtée de certains bas-reliefs sans âge, certains souvenirs de l’amante nageant nue dans leurs instants à eux, réapparaissent stylisés à la manière de traits stellaires, des formes de vie antérieure qui flottent dans une rencontre des grands fonds et du zénith, un grouillement animal floral. Souvenirs du corps sirène en multiples dérivés d’une faune qui traverse les siècles. Sur fond de sable plissé, comme les draps d’un lit après les étreintes, feuilles d’une mue ou enveloppe suaire des instants d’oublis, le dessin de bivalves géants, l’ombre d’un nautile, le squelette d’ammonites, la présence fossile d’une généalogie animale de leurs instincts. Mais, avant tout, tiré de l’obscurité où ces images devaient proliférer, exhibé sous les projecteurs que l’on réserve aux retables sacrés, de l’espace vierge, fantasme par excellence, où croisent de rares fantômes d’hydres, poulpes, gorgones, éponges, calamars, crevettes. Peintures rupestres abyssales. Une tête de chimère, des cicatrices de croûtes volcaniques, des étoiles de mer, l’ombre d’un coelacanthe, des fragments de méduses spectrales aux cheveux dérivants. Des restes de carcasses indéfinissables, industrielles ou antédiluviennes, en décomposition magique. Dans le grésillement imperceptible de la neige marine. Le souvenir du sentiment amoureux soudain coïncide avec son premier émerveillement que suscita l’horizon marin du grand aquarium de Lisbonne. Et l’imagination des formes passant sous ses yeux – tournés vers l’intérieur – ressemble à celle qui le submergeait quand il approchait son visage de l’intimité moulée dans une incroyable dentelle, fine, chaude, parfumée et vivante, un peu poisseuse comme un tapis d’algue, un écran moelleux dissimulant une crevasse sous le film animé d’une danse ténue d’infimes phytoplanctons, bioluminescents. Il songe au dessin tourbillonnant de duvets garnissant un nid qu’il avait trouvé au jardin, encore tiède. Diffusant une fragrance le renvoyant aux arômes de la nuque – en plus corporel, maturé dans la sueur, dans des jus internes, viscéraux –, et au goût de la Syrah printanière, y ajoutant peut-être un rehaut de rhubarbe chauffée au soleil ? Quoique… Il se rappelle cette rubrique dans Libération (« Parlons cru ») où une vigneronne vantait la touche de cul de sa Syrah… Tout cela, ces souvenirs, ces tableaux, ce qui des uns aux autres créent des réponses, un espace de recherche, lui restitue le silence profond de ce qui précède et dépasse les mots, l’apnée radieuse sans objet, sans raison, inaccessible paradis perdu que mime l’apnée amoureuse. Dans ces profondeurs, les épaves des apnées resplendissent, se disloquent en nouvelles formes, se décomposent et ressuscitent en énergies nouvelles, désirantes. Ruminant ces anciennes illuminations, accusant un coup de vieux, de fatigue, il s’apparente à ces silhouettes solitaires, penchées ou claudicantes, s’enfonçant dans l’allée d’un cimetière ou un errant entre les géométries d’ifs taillés d’un parc funéraire, allant se recueillir sur une tombe, communier avec une absente qu’il aspire à rejoindre ou méditer, sur un banc abrité, aux rares instants sublimes intenses qu’il revivra bientôt, dans l’ultime seconde de déprise de soi, de tout. Il se sent appelé et transpercé, déporté dans ces points de fuite des quelques petites toiles de Marc-Antoine Fehr, vite vues dans un centre culturel désoeuvré, et désormais accrochées en lui.

Et finalement, cherchant la meilleure position pour s’endormir dans son lit d’hôtel, il se raccroche, sans trop savoir pourquoi, à l’impression, très forte, laissée en lui par de grands tableaux de craies alignées. Forte à proportion de la dimension énigmatique. Il ne reste de la journée éprouvante, une fois les paupières baissées, qu’un rideau de traits, temps strié. Pourquoi ces immensités de craies bien rangées ? Selon le texte de la galerie, pour dresser « un champ coloré répétitif, dansant » et rythmer « la cérémonie d’initiation ». Texte qui joue sans hésiter la mise en place du sacré : le visiteur est un profane face à un parcours initiatique, l’artiste est aussi un marabout, « ce systématisme spirituel questionne l’aspect sacralisé de l’exposition et ses cérémonials. » Ce questionnement – à vérifier – prend place dans une galerie qui vient de changer de propriétaire, prend ses remarques et entend rebaptiser les espaces selon les souhaits des nouveaux propriétaires. Derrière l’autel minimaliste, les assistantes et assistant, ressemblant presque aux nymphettes de la fiesta débordant sur la rue, connectés à Internet, regards rivés sur leurs écrans, travaillent à ourdir les relations entre profane et sacré, au profit de leur marque (VnH). Cet affairement feutré qui atteste des liens actifs avec le marché de l’art signifie assez au visiteur lambda qu’il ne joue pas dans la même cour, son compte en banque ne lui permettant pas de participer à ces transactions, ce qui, en outre, lui rappelle l’inaccessibilité matérielle des œuvres qu’il vient contempler. Il n’en a qu’une jouissance provisoire et spirituelle, gratuite. « À travers la séparation, la distance entre un objet constitué en spectacle et un sujet qui l’admire, le respecte, le vénère, etc., ce qui s’apprend ans le rapport à l’art, c’est, sous une forme euphémisée, un rapport de soumission. Dans le rapport à Dieu comme à l’œuvre d’art, structuré par les oppositions entre le sacré et le profane, le supérieur et l’inférieur, le haut et le bas, le spirituel et le matériel, le digne et l’indigne, le noble et le vulgaire, se joue une sorte de répétition du rapport au puissant, au dominant, à celui qui impose l’admiration, la vénération et le respect. » (B. Lahire, p. 248). Et surtout, ceci, qui recoupe de manière plus crue le sentiment de sa propre valeur marchande et sociale, que lui communique l’environnement des chapelles de l’art : « Si le smicard peut se sentir petit devant un tableau de 17 millions d’euros, c’est justement parce qu’il perçoit l’écart entre ce qu’il représente et ce que représente l’objet en question, notamment l’écart de ses possibilités réelles d’action, et ce que l’objet symbolise comme possibilités réelles d’action. » (Lahire, p.479) Mais, tout de même, le premier coup d’œil béat devant ces étendues verticales de craies !? Verticales, certes, mais finalement, plus il les regarde, multidirectionnelles. C’est bien, s’il en croît la maigre explication fournie, à l’objet scolaire, utilisé pour inscrire au tableau ce qu’il convient d’apprendre et retenir, qu’il est fait référence. C’est ainsi qu’il entend cette citation de l’artiste : « l’odeur des craies étouffant nos désirs de chérubins… ». L’autorité de la craie sur tableau noir. À cette oppression olfactive, les tableaux échappent par une accumulation inimaginable, une exhibition incomptable de craies, qui dépasse presque l’entendement, et fait que le bâton de craie n’a plus rien de sérieux, est gagné par de la folie, ne colle plus avec l’image sévère de l’outil professoral qui permet d’inscrire au tableau les savoirs, les consignes, sanctions, les devoirs du journal de classe. Il se dégage de cela une musicalité enveloppante, frondeuse. Dans le demi-sommeil – après le vin, l’apparition des nymphettes et les péroraisons autant édifiantes que soûlantes de la sans-abri–, cette musicalité s’effrite, rejoint la neige marine et le guide vers d’autres images englouties. Ainsi, certains de ces tableaux de craie se fondent dans d’autres parois qu’il connaît bien, par cœur, qui sont aussi des surfaces d’alignement, de tranches les unes à côté des autres, ce sont les pans de ses bibliothèques qui recouvrent tous les murs de ses pièces de vie. Plans verticaux striés, rythmés de traits, objets de savoir vus de profils, ils forment des ensembles, tous ces livres coagulés en un tout qui correspond à ce qu’il a lu, qui est aussi de la matière interne, ingérée. Trop habitué à les avoir sous les yeux, il les regarde désormais sans les voir comme il regarde ce qui tapisse son abîme. Il a le sentiment d’en connaître les contenus de manière précise, pour y avoir plongé, y avoir passé des heures de sa vie, mais ce n’est plus qu’une impression vague, l’aura de la littérature digérée, qui l’aide à se distinguer du néant. Les surfaces bibliothèques communiquent une impression d’ordre, de la même manière que les grands tableaux de craies juxtaposées. Mais, de même qu’en rentrant dans le corps bibliothèque, en sortant ici ou là, un volume, l’ouvrant, lisant quelques lignes, il va renouer avec des accidents, des désordres ou des contre-ordres – et d’abord réaliser qu’il ne se souvient plus de ce qu’il a lu, qu’il est donc fait de « blancs »–, les retables de craies collées bout à bout comme des ex-voto, comme ce que permet le savoir inversé, retourné, frissonnent aussi d’accidents, de trouées. On y voit se profiler un mystérieux effet domino qui emporte ces milliers de craies dans la perversion de sens cherché par l’artiste. Il y en a où, à bien regarder, l’alignement a été soufflé, affichant un grand éparpillement parcouru de noeuds. Mais, surtout, en approchant, en maints endroits, la régularité est rompue, la glu qui sert à fixer les bâtonnets crayeux a coulé comme de la sève, s’échappe. À la manière de ces blessures dans les troncs d’arbre d’où suinte de la résine, qui se transforme en gomme agglutinée en abcès translucides, en chandelles irrégulières. Dans certains tableaux, il s’agit de coulées de caramel blanc ou de mélasse noire, épaisse. Ailleurs, des exsudations de suif, de la lave graisseuse, chair fondue. Et de petits fragments de rêves, pacotilles et brimborions, y sont charriés, reviennent à la surface, reprennent pied dans les failles, suintent dans les interstices. Des baves exorcisées, libérées par les aiguilles vaudoues en petits bouillonnements, saignements caoutchouteux où brillent grelots d’or, têtes de mort, couronnes dorées, brillants, étoiles de mer, fleurettes en verroterie, écorces, étoupe, bois flottés, perles de toutes les couleurs, bagues. Bibelots des rêves jamais taris, résistant aux « étouffements de la craie », ou dévoilement de la poudre aux yeux que lance les savoirs dominants pour envoûter les dominés (les « chérubins ») ? Il trouva quelque apparentement entre ces tohu-bohu de sèves, de breloques colorées, et le risotto du chef des Enfants rouges, crémeux, à la nage, recouvert d’une émulsion perlée légèrement parfumée de moka, parsemée d’olives noires torréfiées et moulues, de quelques infimes billes rouges, et il l’avala à la cuillère en même temps que ses pensées continuaient à dévorer les parties boursouflées des tableaux de craies, et c’était comme si les deux nourritures se mélangeaient.

Le bouquet humé dans le cou, les perspectives de sorties de secours embrassées dans les petites peintures, le discours de la clocharde entendu comme une révélation, cette sorte d’extase devant les grands tableaux de craies, ni plus ni moins fantastique qu’une gorgée de C’est le printemps !, à chaque fois, ce qu’il retient est d’avoir été plongé dans état très proche de celui, particulier, d’une lecture, longue et concentrée, quand tout disparaît, même le livre, même ce qu’il lit, même qui lit, et que s’installe un état merveilleux autant qu’improbable où plus rien n’existe, instant où s’intensifie, justement, le sentiment d’exister. « L’ardeur du jour s’est peu à peu atténuée et le bourdonnement interne qui, monotone, traverse la partie éclairée de son esprit, s’est vu morcelé grâce à la pointe claire de l’attention, laquelle, comme la pointe d’un diamant, s’est progressivement frayé passage pour reléguer, à coups d’ajustements successifs, les plis de l’obscur. A un moment donné, après plusieurs essais laborieux, les plis s’écartent et les facettes du diamant, émergeant de l’ombre, se concentrent sur la partie transparente qui se stabilise et se fixe pour atteindre la perfection et disparaître à son tour, disséminée en sa propre transparence, de sorte que ce n’est pas uniquement le bourdonnement – lequel est temps, chair et barbarie – qui disparaît avec elle mais aussi le livre et le lecteur, libérant un espace où l’intemporel et l’immatériel, non moins réels que la putréfaction et les heures, se déploient victorieux. » (Saer, page 107) En ce point de fuite secrété par l’exercice de la lecture, dans cet état d’envoûtement où attention rime avec disparition, il pratique ses ablutions, se prépare à décliner sa position à qui l’interpellerait, il ne se sent jamais aussi bien, aussi convaincu d’être quelque part que dans ces dissolutions, évaporations… (Pierre Hemptinne)

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