Archives de Tag: mélancolie

Le presque automne et ses récits d’entrelacements

Fil narratif tiré de : une arrière-saison éclatante – une lisière d’arbres – Bernard Aspe, Les fibres du temps, Éditions NOUS 2018 – Gaëlle Choisne, Temple of Love, Bétonsalon – Esquisses de Franz West…L’été s’éternise et infuse dans son corps un temps figé, eaux endormies, volontés stagnantes, linéarité temporelle déroutée. Cela pourrait avoir la saveur d’un espoir de fuite hors du temps, mais il sait que c’est trop beau pour être vrai. Et, alors qu’il pourrait savourer une sorte d’intemporalité, même illusoire, il sait trop qu’en-dessous, le temps file plus vite que jamais vers le déclin. Les angoisses s’exacerbent. Néanmoins, en surface, il profite des températures douces inespérées, anachroniques, bascule lente, presque immobile, vers l’hiver. Ce qui donne un mélange paradoxal d’anxiété et de farniente. Il paresse, au retour du boulot, scrutant la lisière du bois, mais il angoisse tout autant. Cette frontière, toujours, chaque jour, au fil des ans, le fascine, changeante au fils des saisons et des heures dans la journée. Il ne se lasse pas d’en contempler le rideau de saules, frissonnant sous la brise ou statufié dans la chaleur, et dessous, striées par les troncs, les ténèbres du sous-bois, toujours mouvantes, accompagnant le déplacement de la faune forestière, chevreuils, sangliers, renards, blareaux. Au crépuscule, les saules solidifient la lumière mourante, ils se couvrent de cristallisations lumineuses, et se font végétations sous-marine, pétrifiées et flottantes dans les courants d’air du jour agonisant. Puis le soleil plonge, très vite, un rose pourpre poudroie le vide, virant peu à peu à l’orange, au saumon, au gris irisé de reflets de l’astre passé de l’autre côté, lumière alors métallique, d’étain pulvérisé. Chaque soir, au fil de ces dernières journées chaudes d’arrière-saison – dernières et pourtant toujours suivies d’autres semblables, intactes -, en même temps qu’il se regonfle au contact du dehors, il expulse la douleur d’avoir été cloîtré de si longues heures dans un bureau. Il soigne les plaies que, certains jours, cela inflige, l’air de rien, des plaies d’ineptie, de vacuité violente. Quelque chose revient, qui équivaut à l’impression terrible qu’il avait de perdre son temps à l’école, de languir à mourir, quand il était incapable d’établir quelque lien que ce soit entre le sermon scolaire et sa vie, ce qu’il voyait par la fenêtre, le ciel, le futur, son devenir.

Au moment du souper, il passe de longs instants sur le banc, face au jardin. A ne rien faire. Ce sont des instants de ressassement, de macération où, au fil de l’obstination, d’une obstination qui passe par lui mais qu’il ne pilote pas le moins du monde consciemment, perlent des possibilités de renouveau, de nouveau départ, de motivation neuve et abstraite, disons potentielle. Il s’égare et s’apaise dans les feuillages qui renvoient des lueurs de rouille discrètes, léchées par le dernier soleil, terni en autant de feuilles d’or couvrant la végétation, d’un or passé, craquelé. Les parfum d’humus, de champignon s’élèvent discrètement encore et signale un temps qui vient, celui qui caractérisera le plein automne. Il reste immobile, un bol chaud entre les mains, rempli de soupe de potiron, récolté hier au potager, et cuit dans le lait de coco, saveurs à la fois indigènes et exotiques en harmonie avec celles, délétères, du jardin engourdi. Elles se mêlent – saveurs du bol et saveur du soir -, elles coulent dans le corps à chaque gorgée, intérieur et extérieur s’entretissent, de manière indistincte. Ce qui l’enveloppe à présent, de façon aigüe, mais, en fait, ne cesse de l’envelopper au fil des jours, dans un temps protecteur et commun, c’est-à-dire partagé avec tout ce qui et tous ceux et celles qui sont mêlés à sa vie, de près ou de loin, physiquement ou fantomatiquement, est provisoirement perméable, réversible, et il s’en trouve fragile, inquiet, en même temps qu’à l’affût, excité par cet instant de brèche, d’ouverture, comme s’il devenait, dans le milieu où il baigne, un point de réversibilité. Après le repas pris dans la cuisine aux fenêtres et portes grandes ouvertes, il ressort déguster le dessert et retrouve le même genre d’impression, dans l’obscurité plus franche et palpable, au cœur d’une anormale douceur, à chaque bouchée prise dans un gâteau léger, de chocolat et d’amande. Ce sont les mêmes échanges entre pâte fruitée de l’air et texture pâtissière. Et, par bouffées mordorées, à chaque saute de vent, les relents délicats – presque une hallucination olfactive d’abord, une évocation d’un parfum perdu, puis cela devient entêtant, enivrant, intime, d’une intimité charnelle et spirituelle avec la pulpe du vivant qu’irradie les arbres – des coings d’or éparpillés au sol, mûrissant, fermentant, pourrissant – il y en a trop, surabondance de l’arbre, de la nature. Et il réécoute en lui, à répétition, envoûté par la persistance fragile des migrations, un cri du ciel qui lui fit interrompre ses préparations culinaires, quelques heures plus tôt, cris rauques, pas solitaires mais en chorale, balises acoustiques de conversation tissée, aérienne, une traîne de signaux sonores, un itinéraire dans les airs, des cris qui tiennent ensemble et se déplacent à travers le cosmos. Le temps de courir dehors il aperçut dans le ciel, bas, vers l’ouest, pas très loin, un vol d’oies virant vers le couchant. Rareté, manifestation d’un temps en voie de perdition (80% des espèces migrantes auront disparu en 2050) ? Rémanence, scènes captées plusieurs fois – à chaque fois, surprise intégrale, sensation d’être chanceux de surprendre un tel vol -, tout au long de son existence, autre manière de se situer par rapport au temps qui passe, autres repères chronologiques, un autre temps que celui du contrat de travail, de la pointeuse, de l’horloge professionnelle. Ces instants qui, au fil de sa vie, l’ont guidé, sans pour autant constituer un fil conscient et structuré, mais en le mettant en contact, ponctuellement, avec des émotions vives déstabilisantes, une perméabilité brute avec ce qui constitue le milieu, une extase brève, reconnaissante, face à la beauté mystérieuse de la nature. Dans le silence recueilli suivant l’évanouissement des ailes et cous tendus à l’horizon, chaque fois il se fredonne la chanson de Brassens, « les oiseaux de passage ». Gorge nouée. Ces instants qui l’ont régulièrement exalté, comblé et convaincu d’aller de l’avant, parvenu à l’âge qui est le sien à présent, ne l’orientent plus prioritairement vers le futur, mais le diluent dans toutes les directions du temps, libèrent la fatigue d’être depuis si longtemps avec lui-même et le ramène à la problématique d’être encore capable, ou non, de se tenir compagnie à lui-même. En a-t-il encore les ressources, le désir, étant entendu qu’il ne s’agit pas de garder la main sur des éléments identitaires, internes, autonomes, sur une essence de son soi. Bien au contraire. « La capacité à se tenir compagnie ne repose pas sur une unité formelle de la réflexion, mais sur l’opération du tri entre les pensées que l’on reconnaît comme siennes et celles qui nous traversent sans nous définir – c’est bien la condition pour savoir qui me tient compagnie. La « conscience », c’est le travail du deux-en-un, la capacité acquise à se tenir compagnie à soi-même, qui pourtant ne donne pas lieu à une transparence de soi à soi. Il y a travail précisément parce qu’il y a une opacité intrinsèque de notre être. Il y a travail de la division à l’échelle du sujet, travail du deux-en-un parce qu’il y a opacité à soi du « soi ». La « conscience », c’est donc le rapport entre un travail éthique qui suppose l’invention d’un espace spécifique et une opacité constitutive de l’être à lui-même. Il y a bien unité, mais celle-ci n’est ni une chose, ni un acte réflexif qui garantirait une identité à soi. Ce n’est que lorsqu’il est capable de se diviser que le sujet accède à sa propre unité. » (p.141) S’abandonner aux pensées qui le traversent sans le définir, un flux incessible, une manière de s’oublier… Abandonné dans le crépuscule, tout entier captivé par la magie indescriptible, mais très simple, de l’instant, c’est bien un déchirement entre les divisions qui s’opèrent en lui – alors qu’il épouse les infinies nuances et multiples constituants du soi – et l’espèce d’unité qui en résulte, mais qui lui échappe, une sorte de fluide émanant de son pouls alerté qu’il doit s’efforcer de suivre, comprendre, enclore dans une certaine mesure. L’été est encore là, crée l’illusion d’une permanence, d’une éternité, mais l’automne pointe son nez indubitablement – dans les couleurs, les odeurs -, et il sent que l’hiver va revenir, dans cette manifestation simultanée des trois temps qui brouille les repères entre le disparu et le présent, entre ce qui est mort, ce qui meurt, ce qui s’endort pour renaître plus tard, ce qui le touche et le blesse est le surgissement toujours neuf de ce qu’il a perdu, des disparitions qui ne cessent d’être présentes et de le farcir de non-séparé, de non-séparation avec les choses qui ont compté, qui ont semblé, chaque fois, indiquer un ancrage, une fixation, un arrêt de l’écoulement du temps. A contempler les feuillages d’automne, avec admiration, le regard et le battement cardiaque encore plus élargis par quelques verres de vin, il se perçoit à l’unisson sous la forme d’un feuilleté de « séparé » et de « non-séparé » conjoints et palpitant, mais à vie, sans plus d’espoir que cela débouche sur de nouvelles combinaisons au niveau des formes de vie. Quelque chose de révolu. Tapi dans l’enclos du jardin, esseulé, éperdu, se disant que « pour se sauver », il devrait « démissionner, renoncer à tout », peu à peu, une sorte d’accoutumance à la souffrance s’installe et c’est dans ces instants qu’il communie, de manière brute, abrutie, comme un simple bout de chair traversé d’ondes, avec tout ce qui le déborde, issu de lui-même, y voyant peut-être une issue à laquelle s’abandonner, un penchant à suivre d’instinct. « Chaque être est plus qu’un être. La seule ontologie que l’on puisse s’autoriser n’est pas une théorie de l’être. Elle repose sur l’équation être = plus qu’un. Cette équation procède de la nécessité de penser le devenir et la conservation de ce qui est dans le devenir. Il faut qu’un être soit plus que lui-même pour devenir autre chose que ce qu’il était ; il faut cependant qu’il garde quelque chose de son unicité pour que l’on puisse parler de « lui-même ». Le « plus que » indique qu’il y a en chacun de nous, pour s’en tenir à une image approximative, une quantité indéfinie de surplus ou de surabondance d’être. (…) Au centre de l’individu, il n’y a pas l’individu, mais l’excès qui l’a toujours rapporté à d’autres. » (p.51) Ainsi, sur cette base, se reconstituer vaille que vaille, se maintenir dans une existence, soutenu par des présences.

La météo le rend hyper-sensible à l’immanence irréversible. Et le dépôt qu’elle abandonne comme un don, un acquis, mais reste souvent inaccessible. Dépôts qui s’accumulent, sédimentent, couche temporelle sur couche temporelle. Ces irréversibilités se manifestent sous de très diverses occurrences. Revenir seul dans une chambre où il a vécu la plus inattendue des nuits d’amour et revivre les moindres gestes, même ceux dont il n’avait pas conscience dans le moment même. Retrouver virtuellement une fraîcheur immémoriale des corps qui s’aiment, se prennent, la jeunesse désarmante d’une peau douce, aimante qui l’enveloppe de la révélation inespérée, tardive, qui part des bras et du ventre qui l’accueillent mais s’étend à l’ensemble d’un monde, révélation qu’il peut être désiré absolument, faire partie du « plus qu’un » d’autres individus. Se perdre avec bonheur. Le sentir comme jamais parce que aspiré, pris à l’intérieur d’une autre. Durant une fraction de seconde – mais dont les effets, ensuite, s’éterniseront – croire que l’on rajeunit au contact de la chair fraîche, boire du sang frais retarde le vieillissement, jouir des illusions. Chavirer alors dans la chambre, bien plus tard, seul, des années plus tard, subir un étrange sommeil qui confond les temps, traversé de frictions rêvées entre présence amie et solitude pure et dure. A l’orée d’une grande exposition, parmi les premiers dessins d’un grand artiste réputé pour sa paresse et son penchant à rêvasser étendu sur sa couche, surprendre des compositions abstraites, des ébauches vives, immatures, mais éclairées par des intuitions qui valent sagesse et promesse, des sortes de raccourcis (déjà, là, tout est dit dans l’esquisse, pourquoi passer une vie à élaborer une œuvre, laissez-moi dormir). Coup d’œil magistral sur une organologie juvénile qui ne se présentera plus jamais telle qu’elle pouvait être aperçue à cet âge, à cet instant précis où elles ont été croquées (exactement comme la jeune femme à sa rencontre dans la chambre passée ne se présentera plus jamais telle qu’elle était en cet instant consumé, là aussi, une organologie occasionnelle, printanière, poursuit ses effets sans plus être accessible). Pouvait-il alors s’imaginer, cet artiste (Franz West), à l’orée d’un parcours qui le conduirait à faire l’objet d’une rétrospective dans un grand musée, malgré le côté périssable d’une grande partie de ses interventions ? Comment ce périssable a-t-il trouvé une permanence, a-t-il intégré une mémoire qui reste ? Chavirer en surprenant l’immaturité géniale de ces croquis et ce qu’ils éveillent de ses entrelacements personnels. S’installer à la terrasse d’un pâtissier, en fin d’après-midi, au soleil encore chaud, commander deux gâteaux, et l’instant d’après, s’étonner que les assiettes soient déjà vides, sous-tasse, couvert d’argent, coupelle en carton doré et festonné, restes d’une offrande goinfrée à une vitesse vertigineuse. Le soleil décline et va disparaître, la fraîcheur envahit le trottoir, la rue. Le vent tout d’un coup est glacial. Tout est passé si vite. Il se souvient de ce vieux cycliste qui le rejoint dans une côte, roule à ses côtés, révèle avoir 70 ans et ajoute, avec une simplicité déconcertante, « le temps passe tellement vite ». Il est assailli par une masse de souvenirs. Leur poids lui ôte la parole, lui vide l’esprit, le tire vers le bas. Comme si quelques images passées l’entraînaient vers ce dont il ne se souviendra plus jamais. « Et même lorsqu’il y a des souvenirs, même lorsqu’ils sont évoqués : ils semblent faire signe vers une réalité beaucoup plus large qu’eux, et comme beaucoup plus ancienne, qui, elle, reste inaccessible. S’il en est ainsi, c’est sans doute tout d’abord parce que les souvenirs qui restent nous renvoient à ceux qui ont irrémédiablement disparu. Les souvenirs sont là pour témoigner de la perte irrémédiable qui est au cœur de la mémoire. » (p.109) Il reste trop souvent aimanté par cette part perdue au centre même de ce dont il entretient le souvenir, par l’attraction qu’exerce l’immémorial, « le temps irrémédiablement perdu, un temps qui a eu lieu et dont l’avoir-eu-lieu persiste peut-être quelque part, peut-être nulle part – en tout cas n’y avons-nous nul accès. » (p.111)

Le souvenir pugnace de la chambre et de son avoir-eu-lieu– une fête des corps qu’il revit d’autant plus intensément que sa propre enveloppe corporelle se dégrade et selon une résurgence que tout peut provoquer, à l’improviste, par exemple en regardant une pâtisserie disparue, offrande ingurgitée aussi sec, comme en rêve, absorbée par la masse de ce qui s’engrange dans son nulle part, sa production de temps irrémédiablement perdu -, il le berce et/ou le conjure en errant dans le temple de l’amour qui s’est érigé spontanément de leurs rencontres et fusions, dont elle lui a offert un jour la clé avant de tout dématérialisé, tout déterritorialisé totalement, qui reste enfoui en lui et, ici ou là, se manifeste par des bribes, des bouffées de nulle part, quelque chose dont il poursuit l’édification par défaut, dans le vide et sans forcément le vouloir, dont il rencontre parfois des avatars concrets, mimétiques, et qui font signe, comme ce Temple of Loveinopiné de l’artiste Gaëlle Choisne, particulier et barge. Il arpentait la ville éberluée de tant de soleil et de relents tardifs d’été et débouche sur cette esplanade où s’ébat la jeunesse, multitude de jeunes femmes et hommes, occupés par leurs études, leurs sentiments, leurs empathies ou antipathies, leurs dynamiques des corps et des âmes propres à leur génération et qu’il observe comme un étranger, quelqu’un d’un autre temps, d’un autre genre. Il entre dans ce temps provisoire, pour se recueillir, attiré par le titre, espérant une rencontre, une coïncidence. Au moins un refuge où se délester de ses obsessions et manques. Outre l’accueil sympathique, simple, chaleureux, typique d’un lieu d’art moderne implanté sur un campus, les énergies y sont paradoxales, est-ce un vrai temple vandalisé, mis à sac, dont les symboles auraient été retournés, remplacés par des équivalents sacrilège ou, au contraire, un arrangement hétéroclite, un culte bricolé au sein d’un environnement abandonné, délabré, décoré avec des bibelots pauvres et récupérés à gauche à droite mais animés d’une ferveur merveilleuse, déroutante. Une église profane au cœur d’un squat. Quelques colonnes de plâtre bâclées, rachitiques, blanchâtres, des grillages de chantier, rouillés. L’ébauche d’un péristyle rongé, bancal, sculptures ou stalagmites, accès vers cavité cultuelle ou naturelle ? D’autres repères verticaux sont dispersés dans l’espace, silhouettes théâtrales, souples, volutes de tissus, draperies enroulées, torsadées, fumées votives qui s’élèvent, ou rayons célestes qui descendent au sol, apportant la révélation. Organismes en lévitation, chevelures de déités ? Il est difficile de décider si ces présences, qui peuvent aussi évoquer des corps équarris, des chrysalides plissées et géantes de ténèbres veloutées, ou des carcasses sacrificielles vidées de leurs substances sont pendues par la tête ou par les pieds. D’où l’impression d’un espace à l’assise incertaine, tête en bas, célébrant l’inversion des valeurs et certitudes. L’autel minimaliste de verre exhibe deux mains bleues réunies dessinant l’orbe du vide, du tout, la vacuité de ce qui prétend tout unifier. Partout, discrets, des bijoux de pacotille offerts aux divinités, épinglés dans les plis des tissus, des flacons de parfum bon marché, des pendentifs porte bonheur, des pochettes surprises proposant des substances d’envoûtement, à bas prix, tout un commerce populaire de la séduction trouble, recours banals à la magie noire vulgarisée. L’espoir disséminé, atomisé en de petits riens et flirtant avec un commerce qui exploite et régule la misère sentimentale. D’authentiques coquilles d’huîtres suspendues à des chaînettes comme remerciements de l’effet aphrodisiaque que leur chair a procuré. D’autres, énormes, blanches, sculptures empilées comme objets d’un culte halluciné et maniaque à la génitalité femelle. Certaines de ces vasques ont été utilisées, sont tachées ou garnie de fines poussières brillantes, fluorescentes, éclaboussées de déjections colorées. (En commentaire iconographique, dans le guide du visiteur, une photo de la toile troublante de Jan Steen (1660), la Mangeuse d’huîtres. En vêtement cossu et chaud, bordé de fourrure voluptueuse, une femme regarde le visiteur, bouche et yeux avenant, expression pleine de sous-entendu, tandis qu’elle montre l’intérieur d’une huître ouverte qu’elle sale délicatement. A l’arrière-plan, les cuisines où l’on s’active, probablement, à nettoyer d’autres coquillages et la tenture qui ferme le lit. La blancheur laiteuse de la peau dans la pénombre de la pièce accentue le parallèle suggestif avec la chair de l’huître. Gavée d’huîtres, le personnage se profile en maîtresse des désirs, des techniques aphrodisiaques et experte dans le don sexuel.) Des cigarettes éparpillés, dédiées à une déesse qui en est friande, en attente d’être fumées, certaines consommées indiquant que la déesse passe parfois, daigne accepter les dons. Des restes de fruits grignotés, une grappe de raisin dégarnie, séchée. Des soucoupes, des cendriers. Plusieurs fenêtres cinématographiques sont encastrées dans le dispositif, projections de mauvaise qualité, pirates, comme arrachées à leur contexte, sur un mur blanc trop éclairé ou des écrans vieillots, presque obsolètes. Un film tourné comme en cachette révèle la recette et la fabrication d’un philtre d’amour. Trouble procédure de recherche d’influence sur soi, les autres, l’Autre. Un autre plonge dans le ressac cosmogonique – on ne sait s’il s’agit des turbulences aux origines de l’univers ou des remous des abysses océaniques -, mais c’est une sorte de raz-de-marée, lent, tourbillonnaire et psychédélique. Un troisième, brut, nous place face à la transe d’un mangeur de braise, dans les ténèbres. Un quatrième fixe l’instant magique d’un papillon se posant sur une main et y insiste, porteur d’un message d’empathie d’exception, installation d’une improbable rencontre. Une métaphore de ces moments d’élection au cœur des coups de foudre. Juste au-dessus, posée sur le poste de télévision, une plante carnivore, débonnaire, rappelle les complémentarités dévorantes entre différentes formes du vivant.

Il se sent bien, finalement, dans cet environnement dépouillé de tout prestige, constitué de restes sentimentaux, élémentaires, basiques, dévastés, sans illusion. C’est pourtant l’image d’une société presque sans soin, au commerce amoureux et à l’économie libidinale exsangues mais qui organise, selon une économie de la faillite et du rebut, des lieux de réconforts dépourvus de tout, où tout est à inventer sous forme de substituts de fortune, d’échouage, le tout comme arrimé solidairement par des chapelets de perles plastiques, surgissant ici, s’enroulant, reliant, disparaissant. Le tout constitue une référence aux formes récentes d‘encampement par où cherche à s’inventer de nouvelles manières d’habiter le monde, contre les frontières dominantes, excluantes. La pauvreté des offrandes rassemblées ici ou là, comme des trésors d’imagination exténuée, lui évoque les petits arrangements essoufflés par lesquels il se donne l’illusion de maintenir une bonne relation avec son édifice amoureux qui lentement s’efface en lui, coule comme un navire dans une fosse marine, mais de plus en plus prégnant au fur et à mesure que croît l’effacement (que ça rejoint un gisement d’immémorial, de temps commun avec d’autres flux de vie). Tous les jours se reconstruit en lui, au départ des ressources mentales et affectives, un décor de pacotille, un théâtre de vieilles tentures, de grillages rouillés, de coquilles vides, de colifichets sacrés, de broutilles parfumées, de nacres vulgaires, de rituels approximatifs, de philtres mélancoliques, un peu glauque mais où il persiste à croire que du merveilleux est en veilleuse, en attente, peut resurgir. Une mise en scène crue, nue et incantatoire par quoi, par fantasme, obstination, il reste en contact, peau contre peau avec le temps disparu et tout ce qu’il a pu contenir d’excitant, histoire d’entrelacements, récit d’entrelacs, repris, abandonné, repris, éteints, résurgents.

Et pour finir, se concentrer avec plénitude et reconnaissance sur la beauté de certains fragments textuels tels que : « L’image qui montre le mieux l’unité du continu et du discontinu est celle de l’entrelacement des fibres. Il y a bien une continuité de l’entrelacs, et pourtant les fibres qui le constituent sont faites de longueurs différentes, elles ne commencent ni ne s’arrêtent toutes au même endroit, et certaines d’entre elles commencent même bien après que d’autres se sont arrêtées. La discontinuité vient de leur pluralité, de leur inégalité et surtout du fait que l’on ne peut isoler une fibre qui serait présente du début à la fin – et quand bien même on le pourrait, cela n’aurait rien de significatif. » (p.100) Il passerait son temps à établir l’archéologie de ces fibres telles qu’elles passent à travers lui, le constituent en singularité et le relie à d’autres, et en démêler une sorte de récit continu, discontinu, soit une forme de vie à venir. (Pierre Hemptinne)


Publicités

Chapelle miroir et cosmos calque


Fil narratif librement inspiré de : Tacita Dean & Julie Merhetu, 90 monotypes, Galerie Myriam Goodman – Anish Kapoor, Another (M)other, Kamel Mennour – Natalia Villanueva Linares, La Desmedida (La démesure), Collège des Bernardins – Henri Atlan, Cours de philosophie biologique et cognitiviste : Spinoza et la biologie actuelle,Odile Jacob 2018

Par paresse, les impressions nées au sous-sol de cette galerie restaient en jachère. Aussi vives qu’imprécises, elles avaient donné lieu à une courte conversation avec un couple de visiteurs, échanges d’enthousiasme brut. Comme on aime quelques fois vérifier que d’autres voient simultanément les mêmes choses que soi-même, que l’on n’est pas en train de se leurrer, qu’il y a bien manifestation surprenante captée de façon partagée. Mais il n’avait rien creusé, finalement, les sensations rejoignant l’épaisseur d’expériences semi-conscientes qui le tapissent et l’environnent. Elles dormaient, à la cave, bonifiant à la manière d’un vin, toujours vivant dans sa bouteille. Jusqu’à ce qu’il lise dans le journal Libération une chronique sur cette exposition. Au plaisir de découvrir dans la presse un article distinguant un choix de ses errances culturelles et d’y glaner quelques informations lui permettant de réactiver et mieux saisir ce qui s’était joué avec ces œuvres – par le biais finalement d’une simple réécriture du communiqué de presse -, succéda la déception d’une description succincte, technique, du principe suivi par l’artiste: « des cartes postales rétro, qu’elle a court-circuitées avec de l’encre colorée. » « Mais, ce n’est quand même pas que ça !» pensa-t-il, « pas simplement des jets de peinture qui bousillent d’anciennes images ! » La formule de l’auteure peut laisser entendre, en effet, qu’il n’y a aucune relation de sens entre les taches de couleurs et la vieille carte postale, simplement un procédé qui fait joli, au mieux une simple intention de s’en prendre aux stéréotypes de ce genre d’iconographie touristique. « Non, non, l’attraction qui s’en dégage dépasse les paramètres de ce petit jeu. Mais quoi !? » C’est que finalement, ces taches de couleurs, appliquées minutieusement, comme le souligne la journaliste, et dans une gamme « turquoise, rouge profond, jaune safran », font partie, deviennent indissociables des vieux clichés qu’elles viennent perturber, masquer et rehausser à la fois. Elles viennent de l’intérieur du corps de ces images comme l’on dit des sudations et saignements qui viennent affecter chroniquement certaines effigies sacrées. Les cartes postales anciennes proviennent d’une collection de l’artiste. Elles sont choisies selon des critères qui lui « parlent », évoquent des choses en elle, viennent simplement s’ajouter et enrichir un fond de clichés qui stimulent sa relation à la représentation du monde, constituent une couverture et un matelas iconographiques, inconscients, d’où, quelques fois, selon des conjonctions complexes, mise en relation d’états d’âmes et d’humeurs atmosphériques, soudain, un paysage, un sujet, un thème, un détail figuratif font« tilt », attire l’attention, met sur la piste d’une étrange correspondance, harmonieuse ou conflictuelle, entre ces lointaines représentations et « quelque chose » qui se passe au présent, jeu de miroir dont le déclenchement échappe à la volonté. Les cartes postales dressent l’inventaire de paysages connus universellement, même par ceux et celles qui n’y ont jamais été, des archétypes, presque des mythes. Ou encore, constituent le répertoire de paysages typiques, savanes, hautes montagnes, vallées, forêts tropicales, steppes, qui représentent une nature d’invariants, que l’on pourrait presque croire nés de l’esprit humain. Ces cartes postales de lieux concrets, imprimées pour être envoyées par ceux et celles qui les visitent, à ceux et celles qui aimeraient probablement un jour s’y promener, et attester ainsi de la véracité de ces symboles de l’exploration de la planète, évoquent aussi, finalement, un tourisme imaginaire, la possibilité de voyager sans bouger, de s’envoyer les photos de ces sites incontournables visités en imagination. Ne sont-ils pas devenus les images mentales des lieux où la communion avec la nature se fait de manière la plus intense, où la culture s’empare du fait naturel, géologique ? Outre ce relevé paysager, les cartes montrent comment l’homme prend possession des grands espaces, ou des configurations fantastiques de certaines régions, selon quelles attitudes, quels équipements, renvoyant toujours au récit des découvreurs et explorateurs qui forgent la connaissance à transmettre de ces pays lointains, sublimes, reflets d’une terre jadis inhabitée. Ensuite, les cartes représentent des légendes, des croyances nées en ces lieux, témoignent des genres de vie qui s’y sont développées, des constructions et des industries, de l’ingénierie humaine appliquée à la nature, et s’emploient à nous montrer la faune et la flore caractéristiques des contrées remarquables (ou qui veulent être considérées comme telles pour figurer dans l’index des destinations courues). Forcément, un tel héritage ne laisse pas indifférent. Parmi ces images enregistrées mentalement, précisément ou de manière floue, à un moment donné, certaines se mettent à parler, se rapprochent, leur orbite les fait pénétrer la zone émotionnelle singulière de l’organisme qui les héberge, parce que son histoire personnelle inévitablement, en plusieurs points, aimante tel ou tel détail de celle racontée par cette iconographie populaire, là où s’établit la jonction entre le cliché et la manière dont, à partir de lui, se forme une interprétation personnel. Alors, comme naissent des nuages et leurs formes suggestives et changeantes, une humeur imagée s’accumule, des taches de couleur émergent, se diffusent, à la manière de l’encre entre deux feuilles, dans la pratique du test de Rorschach. Dans ce cas précis, à l’intersection buvard de différents bouquets neuronaux. Tacita Dean saisit ces émergences colorées, formes précises ou projections brumeuses, elle les identifie et les matérialise et confie leur transfert à même les cartes trouvées aux encres d’une imprimante. Il y a agrégation et non recouvrement, rehaussement et non occultation, complémentarité et non rejet. C’est pour cela que c’est excitant à regarder, parce qu’il s’y passe quelque chose d’immatériel – à travers un procédé qui enchaîne des actes et des techniques bien matériels -, imprévisible, non catégorisé, raffiné et sauvage à la fois. En se livrant à l’exercice involontaire de déterminer ce que l’impression d’encre apporte et cache – et parfois il y a un tel mariage des deux que la séparation est malaisée -,  de compléter ce qui est recouvert par la couleur, d’imaginer la connivence entre le support et ce qui est projeté par l’artiste – ainsi ces présences de neige frappée qui se dressent face aux personnages probablement fiers de poser en montagne -, l’esprit entre dans une rare jubilation, celle de saisir une histoire sans début ni fin, aux sous-entendus jamais conclus, scénettes complexes et ouvertes qui ont pourtant une (fausse) évidence, de simplicité pure, d’images saintes. Une dramaturgie de buissons ardents, d’incandescences visionnaires. Elles sont du reste fixées au mur blanc, très grand, dispersées comme des ex voto, intercalées entre d’autres images, celles réalisées par Julie Mehretu dans une dynamique de commentaires réciproques. D’autant que les dessins noir et blanc de Mehretu évoquent une écriture, à la jonction de traces préhistoriques, primales, et d’un langage à venir, neuroscientifique, une calligraphie qui irait saisir les échanges entre matière et esprit, la preuve que ça délibère ensemble. Régressive ou prospective. Mutante ou dégénérative. Cela évoque des symboles, des formes animales, végétales, des structures inanimées, des ondes malignes ou positives, participant toutes au même vivant, menacé mais générant toujours des lisérés d’espoir. L’apparence fantomatique, indifférenciation de différents plans, premiers ou enfouis, au carrefour de différentes natures de l’être, est due, probablement, à l’usage de l’aérographe. Les traits emmêlés ont l’apparence tentaculaires de poulpe neuraux, de formes élémentaires qui modifient leur configuration au gré des expériences et environnements. (« Le monotype, en estampe, est un procédé d’impression sans gravure qui produit un tirage unique » Wikipédia). Les 45 cartes postales brouillées par leurs arrière-pensées colorées et les 45 gros plans de graphies intérieures indomptables, cellules agrandies par lesquelles l’imaginaire cherche à agripper, s’arrimer à du réel, via l’écriture de soi, sont disposées comme on le fait parfois pour représenter une arborescence généalogique, avec ses noeuds et embranchements, pour célébrer l’anniversaire de la propriétaire de la galerie d’art. Entre elles s’installe une sorte de jeu de miroirs, chaque série explorant les manières dont ça se met à tresserfiction et réel, à même la matière humaine, et via l’expérience de l’art, autant d’hypothèses de chemins pour soi et les autres.

Une plongée dans l’effet miroir qui égare et excite l’être dès que son cerveau scrute le monde, c’est ce qu’il éprouve en s’engageant dans les œuvres de K., miroirs concaves ou convexes, assemblés deux par deux, comme les valves de coquillages ou les pages d’un livre grand ouvert. Une fois qu’il avance dans la zone où les surfaces réfléchissantes interagissent, il en devient le jouet, pris et déformé dans les ondes visuelles, plus rien ne se ressemble, plus rien n’est fixe, plus rien, surtout, ne semble obéir à une logique connue, établie (sans doute pourrait-il maîtriser ces effets visuels en étudiant les lois de l’optique). Il est très difficile de s’extraire de cette labilité visuelle. Il est fascinant de regarder comme de l’autre côté du réel où rien de son corps et de ce qui l’entoure ne figure à l’endroit, tantôt juste un gros plan impromptu, tantôt un profil étiré sans fin, courbe, frôlant la disparition. Et pourquoi pose-t-il les pieds au plafond, la tête en bas, naturellement, à l’instar de ces deux japonaises, accompagnées par le directeur de la galerie dont il entend la voix, lointaine, aussi déformée que les images du miroir, présenter les œuvres en termes d’une relation d’intimité avec l’artiste ? Et pourquoi cela le repose-t-il autant, le soulage autant du poids de s’assumer, comme s’il échappait aux lois de l’apesanteur, aux pressions spatiales et cosmiques qui font tenir les choses, les organes, en un tout prescrit d’avance ? Il éprouve le même état mental que lorsqu’il écrit – cherchant à fixer et recomposer des images du monde reflétées en lui, sonores, silencieuses, plastiques, images éparses, en morceaux, bribes vécues tapies dans la mémoire et qui changent sans cesse dès qu’il en approche, s’en éloigne, veut s’en saisir, chercher à les définir, à les insérer dans des mots, des phrases. Bien que virtuelles, elles lui appartiennent, deviennent sa matière ou, au contraire, persistent en intrus malins qui proposent de l’exfiltrer de lui-même. Ou encore, perdant la conscience de son corps comme totalité, embrassé par les deux miroirs qui le morcèlent, le projettent là où il ne pensait pas être, ou bien l’éclipsent complètement, effacé des écrans, il retrouve physiquement, corps et âme, l’équivalent spatial de cet entre-deux indistinct de la lecture, quand à force de cheminer longuement dans les strates d’un livre, il épouse la conviction de procéder de sentiers non tracés, de dépendre d’une nébuleuse d’interactions entre ce qu’il est et ce qui l’entoure, faite autant de sentiers imprimés que d’autres en gestation ou déjà effacés, à jamais rétive à toute assignation univoque, toujours en cours de nouvelles interprétations sur lesquelles il marche, avance, rampe, plane, cherche, s’enivre (comme ces flèches de GPS désorientée quand on s’engage sur une route pas encore enregistrée par la base de données et qui erre, perdue, dans le vide sidéral, presque en transe de n’avoir plus de repères dans la carte).

Cet espace mental de lecture écriture – constitué par ce que lire et écrire excite et génère dans les régions inconscientes de ce qu’il croyait relever de la conscience, du côté de ces activités cérébrales non volontaires et qu’il se figurait à tort correspondre à l’acte délibéré de lire écrire alors qu’au moins partiellement ça lit et écrit à travers lui avant même qu’il n’en formalise l’intentionnalité, pour des résultats qu’il faut traquer et traduire, interpréter sans cesse, à l’aveugle, sans plan précis, sans possibilité de maîtriser une logique ou une architecture complète du sens (et c’est peut-être plutôt cela que signifie lire et écrire), « l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture », comme disait Perec, mais « il est ce qui l’a bien avant déclenché » -, cet espace mental est laboratoire, l’espace atelier, chapelle où s’échafaudent, s’élaborent des « patrons », des projets d’habillement individuels et collectifs, des ombres, des formes et des lumières qui, sous forme d’écriture en relief, croissant à la manière d’un tissu organique dans sa crypte souterraine, esquissent des styles éphémères d’habiller le temps, chrysalides d’occupation transitoire de l’espace de vie.

Natalia Vilanueva Linares hisse dans une telle chapelle, lentement, une vaste voile couturée, assemblage poétique, de fortune, de ces chrysalides que l’artiste a récoltées patiemment, l’œil aux aguets sur les marchés, dans les brocantes. Une voile qu’elle semble, aussi, extirper d’elle-même, et pour nous inviter à mettre les voiles, par rapport à tout ce qui, dans l’actualité la plus immédiate nous rive aux berges les plus abruties du territoire, à la propriété indue du sol. Le matériau de l’œuvre est avant tout ce temps consacré par l’artiste à chiner les « patrons » que des citoyens et citoyennes ont récolté dans leurs magazines habituels (presse consacrée aux tendances vestimentaires, au bricolage et aux modes de vie féminins). Mais des patrons usagés qui ont été vraiment utilisés pour se confectionner un vêtement. Par cet usage, ce vêtement standard devient singulier, unique. Par le fait que la main invente et ajuste le faire, même dans un travail à la chaîne, le plus monotone possible, les modèles uniformes de robes, de chemises, de pantalons, de jupes, de manteaux, de vestes, ne donnent jamais le même résultat selon qu’ils sont mis à l’épreuve, réalisés par telle ou tel. Ainsi, dans ces plans qui répertorient les stéréotypes de la mode en les mettant à la portée de toutes « les petites mains » ordinaires, qui permet de s’approprier des pièces que l’on ne peut probablement pas s’offrir toutes faites et estampillées d’une marque connue, tout en éprouvant le plaisir de son habileté manuelle, se croisent autant ce qui façonne un air de famille à la multitude, selon l’industrialisation des formes et des coupes, que les trajectoires uniques, idiosyncrasiques tracées à même la conquête d’un schéma unique (au départ d’une forme standardisée).

Le matériau principal de l’artiste est ce qu’accumule le cumul de ces deux attentions, d’une part ce qui rassemble et fait se ressembler, d’autre part ce qui permet en cet ensemble, de se différencier, parfois de peu (mais ce peu est irréductible, bord d’un autre monde). Ce matériau est l’attention portée aux autres, à leur souci de l’habillement, leur habileté à lire un plan, l’habiter et puis l’exécuter méthodiquement, découper, assembler, coudre, essayer. Comment la couture ordinaire est créatrice de récits incomparables autant que discrets. L’artiste a constitué une collection impressionnante de ces patrons comme on le ferait pour une série « d’art modeste » ou une enquête ethnographique. Pièce après pièce un ensemble se constitue et le nombre peu à peu fait sens. C’est une pratique habituelle chez elle, la collection, comme point de départ d’une narration balbutiante qui se mue ensuite en œuvre. La chapelle est le lieu de travail où elle a rassemblé cette collection, en vrac, et où elle l’exhume, la découvre. Elle explore le corpus comme on se plonge dans un texte écrit dans une langue inconnue et qu’il faut pourtant traduire. Chaque patron est extirpé de son emballage ; les feuilles, de ce papier calque caractéristique, sont déployées. Elle ouvre, déplie, classe par catégories, elle lit et décrypte les traces de vie que l’usage a instillé dans ces plans, serait-ce à l’encre invisible. Elle examine chaque pièce comme fragment d’une vie. Ce ne sont pas de bêtes bouts de papier, à travers eux, des gens ont rêvé, se sont livré à des projections (soigner son look, apparaître avantageusement, améliorer sa séduction et par là ouvrir favorablement le destin), se sont concentrés, ont probablement oublié leur quotidien, ont parfois hésité, douté, fait des erreurs, dû recommencer ou se sont enchanté à voir leur dextérité faire des merveilles. Ce ne sont plus des « patrons », mais des cartographies de vies ordinaires que l’artiste assemble en un seul vaste parachute cosmique, parcouru de graphies cosmogoniques. Utilisant de grosses aiguilles de couture, elle rassemble, en piqueuse intuitive, tous ces témoignages isolés, chaque fois une île, en une même fresque. Mis bout à bout, c’est un immense parchemin craquant, froncé, tous ces plans communiquent entre eux, sans coïncider, se recouvrent, se chevauchent, se compromettent mais forment un tout. Une seule constellation labyrinthique qui réunit d’innombrables manières d’habiller sa vie, d’habiter son espace corporel. A certains endroits, on dirait un patchwork de loques, un puzzle de défroques tatouées, à d’autres, dans un ruissellement de lumière, cela devient soyeux, exubérant comme des froufrous de robe de mariée. L’artiste exerce son travail de couture à même le carrelage patiné de la sacristie du Couvent des Bernardins. Son établi est là. Le long des murs, les patrons sont empilés méticuleusement (par taille, forme), des boîtes d’épingles traînent près du rideau qui, captant le soleil, semble de cire, de miel, décoré de traits noirs. Au fur et à mesure que la toile grandit, vivante entre les doigts de l’artiste, elle recouvre et embarrasse le sol. Alors, selon un système de poulies et de cordes qui réunit l’ensemble en une seule structure, elle dresse ce panorama de croquis de vies, irréductibles, cousues ensembles comme des peaux de fantômes surfilées en une seule parure, en une lente apparition et célébration vers les hauteurs de la chapelle. Rideau biblique. Cette élévation s’effectue dans la durée, la méditation, l’hypnose d’une lente reconstitution de tous ces schémas de vies, avec ses gestes répétitifs, ses illuminations, ses surprises, ses visions, c’est un travail de plusieurs journées.

Ce qui s’élève ainsi est un abri de fortune pour un imaginaire de l’univers, la cartographie d’un continent sans frontière. Chaque feuille piquée aux autres est une sorte de suaire qui a pris l’empreinte d’un souffle, d’une aspiration profonde à vivre autrement, d’une enveloppe éphémère par laquelle de nombreux êtres ont cru renaître. L’ensemble est comme une coupe verticale à travers l’ensemble du cosmos humain habité. On dirait alors un terrier aux infinies galeries, brouillonnes ou géométriques, rationnelles ou irrationnelles. Surtout, l’exact opposé de ces immeubles imaginés par certains pour y concentrer le plus efficacement possible l’existence d’un grand nombre d’individus et où chaque clapier est identique à l’autre, sur le même moule aseptique. Voilà ici au contraire comment se met en place une coexistence qui prend en compte tout ce qui ne rentre pas dans les cases. On dirait le plan d’un trésor caché partout et nulle part. (Pierre Hemptinne)














Splendeurs toxiques d’un printemps éclair

Fil narratif : floraisons printanières, jardin, crépuscule – L’Olto, Domaine Caramans – Julien Creuzet, Toute la distance de la mer pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur, Bétonsalon –

Une rafale de journées très chaudes, précoces, anormales, venues de nulle part, ne tenant à rien, un mini-été soyeusement caniculaire qui dérive comme une île, c’est une canicule abstraite qui dépayse, jette les corps hors d’eux-mêmes. Dans la foulée de cette météo miraculeuse, les floraisons explosent, jaillissent, saturent l’air de leurs fragrances et poussières soyeuses, divaguent et envahissent les regards ébahis. Il est dehors, assis sur le banc en bois, à la lisière de l’herbe non fauchée, la journée de travail malaxe encore ses épaules déprimées, affaisse son mental. Face à la nature soudain réveillée spectaculairement, un décalage s’ouvre entre sa déprime et la luxuriance renouvelée qui prend de cours tous les appareils sensibles, et il est comme au bord d’un précipice, un courant où il a envie de plonger pour ne plus revenir, rajeunir galvanisé. Se laisser aspirer par les sèves, s’y diluer. Il espérait s’oindre, se repaître de silence et, une fois de plus, il mesure combien le jardin n’est qu’une enclave dérisoire, juste une illusion, au mieux une fiction protectrice. Parmi les bruits qui débordent et l’environnent, il distingue deux marées continues, très différentes. D’abord, une rumeur grondante, puissante, perturbante et qui enfle, celle de tous les véhiculent qui avalent l’autoroute lointaine, dans les deux sens, et aussi les voitures, camions et motos qui sillonnent les routes secondaires. C’est un bruit récent qui couvre tout le reste, assourdit et exténue, qui est en outre le bruit de fond et la continuation par d’autres moyensde l’œuvre d’abrutissement vécue jour après jour, heure après heure, dans le rythme laborieux, train, métro, bureau, ordinateur. Turbulence nouvelle, autoritaire, conquérante, c’est le brouhaha de l’économie productiviste qui exténue la terre et les hommes, élimine le sens du vivant. C’est, amplifié, le chant des tondeuses maniaques, ivres de raser, d’empêcher la verdure de pousser, de contrarier irrémédiablement la biodiversité comme quelque chose générant jalousie et haine, des velléités à mater. Moteurs domestiques névrotiques que tout le monde actionne aussi souvent que possible, rituellement, pour célébrer sa domination de la nature, se sentir réellement homme. Quand il n’y a pas lieu que je sorte mon tracteur tondeur, je suis rassuré d’entendre celui du voisin, en activité. Et puis il y a, malgré tout, le bruit de ce qui persiste, qui dure depuis toujours, qui existait ici bien avant les routes, les autoroutes et les quartiers résidentiels, le bruit des forêts, des champs, des oiseaux, des mammifères, batraciens, insectes. Cette rumeur de toujours, originelle, s’amenuise et s’épuise, partition pleine de trous, de trames ténues, de silences, de manques, de plus en plus fragile. Un maquis sonore. Pour se rendre compte de ce qui a été perdu, il faut consulter des enregistrements de la clameur d’une forêt vierge et en mesurer la puissance et plénitude initiales, improbables. Ce n’est désormais plus, ici, qu’une évocation lacunaire dont les éléments circulent de bosquets en bosquets, de jardin en jardin, une nature réduite à portion congrue et à des stratégies de résistance, fuyantes. Une bande sonore fossilisée. Au fur et à mesure qu’il se dilue dans la chute du jour, il change d’anxiété, quitte celle engendrée par l’aliénation du salariat et, ne baignant plus que dans cette musique primale, vestige d’un passé, mirage d’une permanence de la nature, endosse l’angoisse de ce qui disparaît. A tout prendre, il se sent mieux de ce côté-ci de la peur du devenir.

Soudain, un coup de vent chaud, les branches du sapin se tordent, les cimes des bouleaux s’essorent, et un épais nuage de pollen doré prend son envol, un rideau de gaze poudreux qui se déplace plissé et occulte provisoirement la lisière du bois et des champs, avec des tourbillons où s’enferment des rayons de soleil couchant. Une taie mordorée. Puis, les pollens retombent, se dissipent, l’air redevient limpide, cristallin. Il essaie de tout voir, tout entendre. Les appels, les répons, les soliloques magnifiques. Il repère les déplacements furtifs des merles, des mésanges, fauvettes, rouges-gorges, pipits, pies et geais, il cherche à en comprendre les logiques. Circulent-ils dans leur petite sphère, isolés des autres, ou bien se préoccupent-ils des déplacements qu’effectuent chacun d’eux ? La zone de nature se réduisant comme peau de chagrin, ils cohabitent comme sur un radeau de la Méduse. Cette condition crée dans l’environnement une atmosphère dépressive qui finit par pénétrer les humains même les plus inconscients de l’évolution des choses. N’empêche, il reste plein de choses à observer, comme si de rien n’était, les animaux donnent le change. Un couple de merles fait systématiquement les mêmes détours avant de plonger, vers débordant du bec, dans un buisson abritant probablement le nid. En fait, une boule de lierre qui a poussé autour et a complètement absorbé une structure métallique en forme de spirale, faite pour accueillir des plantes décoratives grimpantes, et surmontée par la silhouette d’un hameau au faîte d’une colline. Le clocher de l’église est décoré d’une girouette en forme de colombe. Sous l’amas des feuilles grasses, luisantes, il y a donc un village enseveli, évoquant les légendes de villes englouties par la mer et dans lequel se faufile les merles. Il essaie d’enregistrer les trajets, ébauche une cartographie des mouvements, mais jamais en entier, il ne capte que des fragments d’itinéraires. La totalité reste mystérieuse et ne pourrait se révéler qu’au terme d’une vie consacrée complètement à la contemplation. Il scrute les branches aux feuilles naissantes à la recherche du volatile qui module un si beau chant virtuose, complexe, qui ressemble à celui d’hier ou d’autres soirs, sans en être la réplique, semblant chaque fois comme tracé de façon vierge. Il n’en détectera jamais la présence physique, accentuant l’impression d’une manifestation aérienne, d’une apparition masquée, fictionnelle. Il s’entraîne à suivre des yeux les vols de bourdons attardés, de punaises rouges et noires qui évoluent en grappe sur un tronc, la trajectoire improbable d’un hannetons solitaire. Chaque fois, ce sont des tracés qui semblent gratuits, sans justification, et pourtant ils obéissent à des intelligences qui accomplissent ce qu’elles doivent faire. Il guette le troglodyte dont il a récupéré, jeté au sol par la dernière tempête, un nid magnifique. Est-il à sa recherche, en a-t-il fait son deuil, et s’affaire-t-il à une nouvelle construction ? Combien de temps lui faut-il pour tisser aussi habilement une telle quantité de pailles, tiges, branches ? Combien de choses merveilleuses sont, de la même façon, en train de se tisser ou d’être tissées dans ce jardin dont il a planté en grande partie les arbres et semer les fleurs, ou choisi de laisser s’épanouir des individus spontanés, saules, érables, cornouillers, selon un plan instinctif ? Mais ainsi exposé dans le salon, le nid est une chose morte, expulsé du cercle de relations et symboles qui le faisait vivre. Corps inanimé semblables à ces oiseaux que, de temps en temps, il trouve raides, sur la terrasse, rejetés. N’empêche, la contemplation de cet objet magnifique, cette réalisation culturelle ornithologique, lui révèle le jardin en espace matriciel dont il fait partie. De même que le cadavre atteste que l’environnement est possédé par d’autres vies que la sienne.

Tous ces oiseaux, ces insectes, on dirait une belle abondance, mais en fait, il ne reste rien, ce sont de rares survivants. Les rescapés d’un vaste massacre. Un massacre systématique et imbécile des espèces vivantes qui va se muer à la longue en plus grand auto-génocide de toute l’histoire de l’humanité ! Mais tout cela reste diffus dans la splendeur du décor. La quantité d’arbres couverts de fleurs blanches, rayonnantes, atténue la tombée du soir tandis que l’apaisement crépusculaire intensifie la diffusion des parfums, spirituels, capiteux, mélange ceux des glycines et clématites, des muguets et aubépines, des pommiers et cerisiers, tous ensemble ils se fondent en une corporéité enivrante, idéale. Une parade érotique. Tous ces parfums ont rarement été mélangés, il a fallu cette météo exceptionnelle, brutale, pour que toutes les plantes s’ouvrent simultanément, en accéléré. A la manière d’un bouquet final. Une ultime floraison générale, excitante mais flirtant avec des doses suffocantes. Ce qui ne manque pas d’exacerber les penchants mélancoliques. Cependant que manquent les abeilles, certes à l’ouvrage, mais tellement clairsemées, bombardées de pesticides omniprésents dans l’atmosphère. Victimes du laisser-faire politique mondial, de la lâcheté des dirigeants face aux lobby économiques. En reste-t-il seulement assez pour mener à bien la pollinisation ?

Les effluves puissantes – presque fermentées, tournées – titillent le souvenir de ceux, doux et complexes, âpres et changeant, de son amante, qu’il lui semble avoir absorbé totalement, par les mains, la langue, les lèvres, narines, le moindre pore, à tel point que, dès qu’il les convoque avec soin, il lui semble que ces odeurs d’elle, après si longtemps, suintent de son propre corps, le ravissant et l‘effrayant. Il reste habité, attaché, entravé, sorte de prison chimique. Ces signaux odorants de l’aimée qui variaient selon les heures, les activités, les positions et les formes d’étreintes, selon les sortes d’émotions qui la prenaient, qui perlaient différemment selon les zones cutanées, tantôt évanescentes, presque célestes, discrètes et florales, épicées et exotiques, marines et toniques, tantôt sexuelles et canailles, en partie universelles et en partie radicalement singulières, uniques voire monstrueuses, ne ressemblant à rien de déjà connu. On pourrait croire que les parfums humés, avalés en plongeant langue et narines au plus près des parties intimes, au plus près des viscères et des sucs sexuels, se ressemblent tous, une sorte de commun de la chair, et pourtant chaque fois que l’on s’y retrouve conduit avec amour, il s’en dégage un signal jamais perçu ailleurs, un signe profond, ténébreux, d’élection. Et, de fait, au creux du langage amoureux, chaque organisme exprime à sa manière – personnalise – les parfums des quatre éléments, terre, air, eau, feu, sous forme stagnante ou de courants d’air, ce qui représente une façon de se rendre accueillant, fécond pour la rencontre. Comme il a fouillé, reniflé pour identifier, toucher jusqu’à suffoquer la délimitation entre ces zones distinctes, antinomiques et complices, entre la part universelle et la part singulière, du plus animal au plus cérébral ou idéel, comme si une clé de la jouissance s’inscrivait dans cette démarcation flottante, partage entre nature et culture, à même chaque corps, chaque peau! Les odeurs les plus crues soudain partagées, devenant un marqueur d’une histoire commune, ont autant quelque chose de mort que de vif… Elles rendent accrocs à ce qui cherche à se saisir là, le plus nu de l’être, et se dérobe toujours, dans l’incommensurable du cul…  Quand la brise éparpille à nouveau la pagaille des fragrances, en atténue les spécificités, brouille leurs identités, les évocations se troublent, prennent la forme d’un cortège regroupant vaguement l’ensemble des disparu-e-s auxquels il reste attaché, l’ensemble des êtres qu’il rêve encore d’approcher ou de conserver accrochés à son parcours intérieur, tous, flottant en bribes, en ombres olfactives dans l’atmosphère chargée de pollens. L’air devient palpable.

Il part en voiture, il a envie de rouler dans les routes de campagne, fenêtre ouverte pour avaler les bouffées d’aubépines, de magnolias, de pommiers, de paille humectée de rosée. Les phares balaient les allées conduisant à de vieux châteaux avec d’imposantes haies de piquées héraldiquement de fleurs charnues, chandelles échevelées dardées ou des frondaisons de marronniers couvertes de blasons triangulaires, pétales roses et blancs brodés ensemble. Les floraisons dans la nuit, sous la lune, absorbent les rais des phares et restent ensuite suspendues dans la nuit, fluorescentes, comme de l’écume figée. Les vastes émulsions d’infimes corolles de porcelaines vibratiles d’aubépines ou les cascades floues de grappes livides des robiniers voluptueux, dans leur abondance, ne tiennent plus à aucune branche, flottent dans la nuit, sans attache. Pavois chargé de références aux célébrations mariales. S’orientant par impulsion, grisé par un arôme salin que libèrent tous ces pétales, il se retrouve dans des chemins qu’il n’emprunte qu’à vélo, une ou deux fois l’an, pour se rendre à la mer, des chemins qui le relient au littoral. Il souffre soudain de tenir un volant de bagnole au lieu du guidon d’une bécane, de n’être pas, précisément, occupé à pédaler silencieux au long de ces itinéraires qui relient différents paysages qu’il aime traverser, physiquement et en esprit, feuilleter mentalement, dans ses tripes, dans sa tête. Ce feuilletage paysager constitue sa trame vitale.

Le revoici tapi sur la terrasse, à présent emmitouflé dans un plaid, verre de vin à la main. Les bords du jardin progressivement fondus dans la brume, à la frontière d’un infini. Il grignote des fruits secs, des gâteaux, tout son corps toujours ébranlé par un intense effort physique, qui s’éloigne et dont les effets s’atténuent très lentement, plusieurs heures de sport intense au soleil, à avaler le vent. Vidé, meurtri, organisme presque retourné comme une vieille chaussette,  prêt à cracher ses tripes. La tête tourne dès qu’il se dresse trop vite. Peu à peu, absorbant le calme, il se reconstitue, les organes reprennent leur place, retournent à leur fonction normale. Il retrouve consistance et il entre dans ce passage savoureux où la souffrance s’estompe et, amadouée, assignée à une production positive, se métamorphose en bien-être. Il respire, se fait poreux pour mieux capter les émanations bienfaitrices du jardin, brises fraîches qui le strient de consistances nouvelles. Une impression de porosité salutaire qu’accentue le vin rouge qu’il écluse lentement, à petites gorgées distantes, fruité, dont les arrière-goûts libèrent des touches terreuses et florales, une acidité rocailleuse, presque polie, qui le met au diapason de ce qui se dégage de l’ensemble du coin de verdure où il gît – des végétaux printaniers, des couches végétales décomposées au sol par l’hiver, des semences en suspension dans les airs, de la terre retournée du potager, des plumes d’oiseaux et poils de mammifères de passage, des carapaces d’insectes et coquilles d’escargots, d’os séchés de carcasses -, humecté par le soir qui monte. Et cette amorce d’un récit que le vin dépose dans l’arrière bouche répond aux arômes respirés avant chaque goulée et qui le baladent, vaguement, et pourtant avec certitude, dans des forêts d’eucalyptus – ou de bonbons de l’enfance parfumés avec cette essence -, dans des froufrous de pivoines plantureuses, poussées à l’ombre d’autres buissons. Les ivresses mystérieuses, intérieures et extérieures, se rejoignent, s’étrangéifient, plutôt qu’elles ne s’élucident. A travers elles s’exprime une dimension du vivre qui ne s’épuise pas, ne se laisse pas réduire à un principe, à un produit. C’est presque rien, mais toujours immense.

Il est bien là dans son terroir, son territoire. Même si ces grands-parents et arrières grands-parents habitaient d’autres villages, d’autres régions, ce n’était pas tellement loin. Alors que la société est agitée par les démons du lieu de naissance et de l’identité qui s’y forgerait et donnerait droit à la propriété du sol national – source d’un même sang !- , source de la xénophobie attisée inconsciemment par les responsables politiques enivrés par le pouvoir malsain qui consiste à exclure et rejeter de plus en plus, à tour de bras, mais aussi à fignoler mécanismes et procédures qui déclassent des êtres humains en nombre de plus en plus imposant, qu’est-ce que cette immersion vespérale dans ce fragment à vif de son terroir lui procure comme identité ? Comme certitude sur soi et les autres, à quoi se résume la question de l’identité ? Dans ce bout de terroir où les espèces vivantes, animales et végétales, sont soumises à la dynamique négative d’une grande extinction dont la force est la même qui, ailleurs, organise l’esclavage de l’économie de marché et l’exclusion de catégories toujours plus grandes d’humains disqualifiés. Mais, à vrai dire, pour être honnête, rien, ça ne procure rien que méfiance, d’être sur son bout de terre prétendument à soi ! Ca pourrait éveiller le désir d’y rester toujours et de le défendre aveuglément contre toute intrusion étrangère. Il sent que les racines dont il dépend drainent vers lui autant de toxicité que de ressources positives. Dans le calme relatif du soir – aussi une construction culturelle, littéraire, iconographique, ce crépuscule censé être la rivière calme où l’on vient étancher les soifs du jour laborieux  –,il ressent la colonisation capitaliste des moindres de ses espaces intimes, des lieux singuliers de ressourcement, de façon aigue. Il peut comparer son terrain identitaire, son théâtre de souches instables, jamais fixées une fois pour toute, à une surface indistincte où il s’échoue en éléments disparates ou contours d’éléments manquants, revenant sans cesse à la tâche irréaliste de constituer un tout cohérent, fonctionnel, de monter et assembler des éléments provenant d’histoires multiples, issues autant de trajectoires étrangères croisant la sienne que du milieu même de son fil narratif, sa propre moelle, et ça ressemblerait, d’une certaine manière, à une installation de Julien Creuzet, toute la distance de la mer, pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur… Se braquer sur cette question d’identité, la voir vraiment, plutôt que la postuler résolue en une affirmation tribale, c’est vivre parmi les débris d’une explosion en plein vol, retombés, charriés au sol par le vent, les inondations, se mêlant à d’autres sédiments, inconciliables, amorçant des combinaisons improbables. Une archéologie de catastrophes dont les restes se combinent, se séparent, se recombinent selon les glissements de terrain. Un milieu où il faut sans cesse procéder au collage-montage de ce qui se présente, comme ça vient, pour qu’un peu de sens se mette à agir, impulser une orientation, au minimum une respiration qui balise un chemin. Des objets industriels, des objets de la nature (au même titre que le nid de troglodyte trouvé au jardin), des objets mentaux, en recompositions comme aléatoire, pris dans des fils, des tentatives de nouages entre l’inanimé et l’animé, matières inertes et tissus vivants, des souvenirs et leur duplication artificielle. Des objets industriels s’agencent et esquissent la possibilité d’une danse, d’une échappée, comme ce vêtement de chantier déployé comme une voile, emmanché à une planche de triplex, incurvée. Résurgence d’un geste sculptural présent depuis des siècles dans l’histoire de l’art, mais dépouillé, interprété avec presque rien, des matériaux sans aucune distinction. D’autres formes se trouvent accolées et affichent la plus grande stérilité, en tout cas momentanée, peut-être qu’au fil des années, quelque chose prendraentre la banquette d’un avion et un corail déraciné, ce morceau d’une machine inventée pour voler et voyager, traverser les airs, exporter ses modes de vies en visitant les contrées lointaines, et ce bout d’entrailles marines malades, contaminées par le tourisme, la consommation polluante qui se répand partout, dans les sillages aériens. Comment vont-ils s’accoupler ? Des fils, des câbles, du taffetas relient les différents bouts de matières rapprochés, évoquant autant l’artisanat que le bricolage professionnel, électrique, électronique. Des sortes d’attèles, de pansements, des circuits comme pour faire passer un courant hypothétique. L’ensemble est une sorte d’ilots qui forment des réseaux indépendants, mais parcourus d’imperceptibles nerfs très fins et souples, colorés parfois. Des mises en réseaux qui peuvent autant guérir, indiquer des agencements régénérateurs que raconter des courts-circuits irréparables, des appariements sans espoir et propager une toxicité endémique, à un niveau ultime, de non-retour, sans déclencher aucune alerte. L’océan qui servait de réservoir de vies pour les cultures qui s’en nourrissaient, entretenaient aussi des existences mortelles, mais qui avaient un rôle à jouer dans l’ensemble de l’écosystème, il s’agissait d’organismes dont le poison instruisait, avec lequel on grandissait, apprenant le récit de leurs forfaits, dangereux ou utiles. Il s’agit du mancenillier et de la galère portugaise, un arbre et un animal prolixes en contes et légendes. Apprendre leur rôle de poison aidait à se représenter un monde différencier. En outre, les racines du mancenillier est très utile pour lutter contre les érosions, maintenir les berges solides. La galère portugaise est un animal marin au venin excessivement dangereux pour les humains. Venin urticant qui, dans son écosystème normal, équilibré, lui permet d’attraper sa nourriture. Ce n’est qu’au contact de l’humain que son outil naturel se mue en problème. Cet animal vit «  en colonies de millions d’individus au gré des vents et des marées. Son nom scientifique physalis, signifie « vessie » en grec, mais elle est bien plus connue par son nom vernaculaire de galère portugaise, réminiscence d’un petit voilier de l’ancien empire maritime. Son corps translucide, de la taille d’une main, sert de flotteur, la maintenant à la surface de l’océan, tandis que ses tentacules plongent à plusieurs dizaines de mètres sous la mer. » (Guide du visiteur). Si ces espèces naturelles, vénéneuses, dans leur environnement normal, sont parties prenantes d’un équilibre entre bénéfique et toxique, l’installation de Julien Creuzet raconte que l’homme, dans la manière de diffuser industriellement ses poisons, a rompu tous ces équilibres et libère les composantes empoisonnantes de la biosphère transformées par ses soins. La mer devient une immensité de plastiques nocifs, striée d’une sorte de système nerveux qui diffuse partout, de rive à rive, de littoral à littoral, le poison mortel de l’exploitation à outrance des ressources naturelles exténuées, malades, ne transmettant plus que maladies. C’est ce qu’évoquent les galères portugaises figurée sen poches transparentes, artificielles, chiffonnées, jonchant le sol de l’espace d’exposition. Leurs filaments se propagent et entreprennent de couvrir toute l’étendue. Invasion impérialiste de déchets préparant le terrain d’une grande extinction. (PH)

Lignes de chair sous le plomb

Fil narratif nourri par : marche nocturne, une usine éclairée, travail de deuil, des images pornographiques – Anselm Kieffer, Für Andrea Emo, Galerie Thaddaeus Ropac – Jean-Michel Sanejouand, Beyond Color, Galerie Art Concept – Tim Ingold, Faire, Éditions Dehors, 2017…

Il quitte la fête, tard dans la nuit, à la manière d’un nageur qui, brassant sous la surface, a un besoin irrépressible et urgent de sortir la tête de l’eau. La porte claquée, il aspire une salutaire goulée d’air frais, il éponge le silence soudain, le vide. Le ciel est étoilé, clair et le sol gelé, les herbes de l’accotement craquent sous le givre, à certains endroits, le pavé luit de verglas. Il s’éloigne par de petites routes, traversant zones résidentielles entrecoupées de passages forestiers et de coins encore ruraux, avec ici et là, des terrains vagues, aux exubérances végétales figées par l’hiver. S’échapper de la sorte, fausser compagnie ainsi, lors des longues fêtes et discussions avinées, était chez lui une pratique courante lorsqu’il était jeune. Il avait l’habitude d’organiser ses disparitions, de se glisser dans des entredeux, hors du temps, hors des radars et, bien entendu, sans que quiconque puisse s’en rendre compte (tout le monde étant généralement trop saoul et excité que pour prendre conscience de l’éclipse de l’un ou l’autre convive). Il y voyait un penchant pour la rupture. Toujours rompre pour reprendre autrement son récit…

A un moment donné, il s’engage dans une allée perpendiculaire, plus sombre et calme, en léthargie, qui lui semble proposer un itinéraire alternatif, inédit, peut-être même un raccourci. Pourquoi est-il appelé vers là-bas au point de bifurquer abruptement, imprévisible ? L’accès à cette voirie est contrarié pour les véhicules par l’installation de structures en béton, déposées plic-ploc. Le revêtement est plus grumeleux, grossier, il résonne autrement sous les semelles. De part et d’autres, les arbres se font plus présents au fur et à mesure qu’il avance, leurs rideaux se rapprochent de la chaussée désaffectée. La séparation entre la terre et le bitume s’estompe. L’herbe envahit la route, ainsi que les tapis de feuilles mortes décomposées, proches de l’humus. Dès qu’il est ainsi seul dans la nuit, ivre, largué, en train de marcher le long d’une route déserte, il est submergé par le besoin de se raconter. La question ne se pose pas, il n’a pas le choix, il se raconte, il reprend pour la millième fois (au moins, c’est beaucoup plus) le récit détaillé des moments clés, depuis sa naissance, il parle tout seul, ou plus exactement, parce que le contrôle de ces bribes de récit lui échappe, est trop organique, ça raconte à travers lui, la façon dont la vie a pris forme singulière au fil de ses faits et gestes, au point de former un être distinct, se raconte, parle, se représente à lui dans un flux de paroles ininterrompu. Une logorrhée qui le (dé)porte. Ces moments clés sont parfois des détails passés inaperçus de tous et qui soudain exigent du souffle, de la salive, des mots et des phrases pour être cernés, prendre le statut de nœuds, de tourbillons d’où procède son histoire. Le flux verbal est à haut débit, même s’il inclut beaucoup de coupures, de bégaiements aussi, pourtant sans cesse il doit chercher ses mots, comme s’il devait traduire en temps réel un langage qui, très intérieur, très enfoui dans ses organes, était avant tout un langage d’images, abstraites, mêlées aux humeurs, ou littérales, photos prises de ces détails de instants phares, et conservées, archivées très profond, revenant alors la surface, au fil de la respiration du marcheur nocturne, exalté par le vin, le brouhaha de la fête qui s’éloigne mais persiste juste un peu dans les brumes neuronales, la clarté étoilée du ciel qu’il est le seul à contempler. Il mêle l’examen recommencé d’événements anciens, à partir desquels il peut sentir que quelque chose a changé en lui, pour lui, aux faits et gestes qui pourraient constituer le signal d’un nouveau départ et, après les avoir ressasser, il élabore les conditions d’une rupture dans sa vie, un changement profond, un déménagement, un nouveau lieu, un nouvel environnement, un tout nouveau début. Tout quitter, tout recommencer, organiser un nouveau départ. Exactement comme il faisait quand il était jeune et qu’il essayait de se représenter la vie qu’il aimerait mener. Il élabore alors des plans de manière assez concrète, selon quel discours et quel processus se séparer des gens avec qui il vit actuellement, pour aller où, en emportant quoi, avec quel argent, quel investissement… Il arrive toujours à un moment où son esprit ne suit plus, ne voit plus ce qui vient après, il s’arrête alors quelques secondes, muet, lève les bras, les laisse retomber, et repart, premiers pas malhabiles, puis réguliers, fermes, et le flux oral (le) reprend. Après quelques ratés, la logorrhée repart de plus belle. Toujours, il replonge dans la dernière nuit du père, telle qu’on la lui a racontée. Son cauchemar de portes ouvertes qu’il faut absolument fermer, qui l’empêche de dormir tranquillement. Il se réveille, croit voir effectivement la garde-robe grande ouverte, son épouse se lève, allume, lui montre que tout est en ordre, ouvre et ferme bien les portes. Il se rendort mais reste agité, fiévreux. Le cauchemar recommence, à l’identique. Ainsi, plusieurs fois, à répétition. Et à la fin, éveillé, adossé à plusieurs oreillers, intrigué, affaibli, toussant, il (se) demande, « pourquoi je fais sans cesse ce rêve ? ». Ils délibèrent, peut-être est-ce l’assistance respiratoire qui provoque ces agitations ? Alors, débranchons ? Il replonge dans le récit de cette nuit qui a vu partir son père, sans qu’il puisse envisager de le saluer, lui dire au revoir, l’embrasser une dernière fois, conclure.

L’émotion le submerge, l’humidité lui borde les yeux, brouille légèrement son regard, ces presque larmes vont-elles geler en cette nuit si froide ? De ses paupières des perles de verre vont-elles glisser ? Un bref instant de silence, de blanc, plus un mot, plus une image. Il entend un grondement lointain, imposant, une respiration machinique. Il relève la tête. Il s’est rapproché des quelques lumières qu’il avait prises d’abord pour celles, éparses et tremblantes dans le feuillage, d’un village. C’est comme si, là au bout de cette jetée entre les arbres, un immense paquebot couvert de guirlandes lumineuses était accosté, attendait ses passagers. Il se souvient en effet que, dans ces parages, une cimenterie est toujours en activité, ronge le sous-sol. C’est donc vers cette grande usine illuminée comme en plein jour et en pleine parade nocturne qu’il se dirige. Fasciné, il se tait et avance bouche bée, sur ses gardes, comme s’il avait rendez-vous avec cette chose en action, au cœur de la nuit, une usine qui transforme la roche, une immense machine qui métamorphose la matière première du sol. S’il avance désormais silencieux, retenant les mots, pour garder tous les sens en éveil, il n’en continue pas moins à produire en grande quantité des images qui racontent ses trajectoires, images qui se transforment en mots qui s’accumulent, attendant que la parole libre reprenne, pour couler, se déverser à l’extérieur. Et cette production de matériaux narratifs empile, agrège, fourmille à la manière dont se forment les tumulus. Il fulmine de mots, d’images, de sons, de souffles, d’onomatopées, de lapsus, de postillons, il est en éruption. De sa tête en ébullition, fermentée d’alcool et de ciel étoilé, jaillit sans cesse des morceaux d’histoires qui retombent sur les anciennes, les complètent, les redoublent, les révisent, les confortent, les contredisent, toutes ces unités narratives glissant les unes sur les autres, les unes dans les autres, comme les grains d’un sablier. Il construit son ensevelissement et sa croissance, simultanément. « Vu de loin, le monticule qui se construit apparaît comme parfaitement conique. A le regarder de plus près, pourtant il est agité de mouvements, chaque particule roulant de-ci de-là à la recherche d’une place en percutant dans sa course toutes les autres. Un examen précis d’un nid de fourmis révèle le même bourdonnement d’activité. (…) Un tumulus n’a pas de fondations, et il n’est jamais non plus achevé. On peut toujours y ajouter de nouveaux matériaux. Au fur et à mesure qu’il s‘élève, il s’élargit à sa base. Mais, même si chaque particule du tumulus vient se poser sur d’autres particules, le tumulus dans son ensemble ne repose pas sur le sol. (…) Le tumulus est fait de la terre même sur laquelle il repose. En fait, sa forme émergente témoigne du processus continu par lequel l’accumulation de matériaux transforme ce qui n’était qu’un dépôt en un ensevelissement. Le dépôt d’un jour devient le substrat du lendemain, enterré sous de nouveaux sédiments. (…) Le tumulus, pourrait-on dire, existe en s’entassant. Ne le voyez pas comme un objet achevé, posé sur ses fondations et bien différencié de ce qu’il y a autour de lui, mais comme un site de croissance et de régénération où la terre se mélange à l’air et à l’humidité de l’atmosphère dans la production continue de la vie. (…) Il est ouvert au monde. Émergeant en permanence de l’interaction des forces cosmiques et de matériaux vitaux, le tumulus n’est pas construit : il croît. » (Ingold, 171-172) Ainsi, il s’ensevelit-croît vers l’usine pavoisée de guirlandes scintillantes. Le grondement qui en émane ressemble au ressac marin, extraction de matériaux, éboulements de tonnes de graviers comme déferlement de vagues, tapis roulant qui précipite du sable dans les bennes métalliques, camions qui versent leurs chargement, chœur chaotique du concassage, concerts de sifflements et jets de vapeurs, polyphonies de moteurs sourds, signaux électroniques de surchauffe, le tout mêlé aux paroles de quelques humains pris dans les rouages, actionnant les différents organes de cette ville-machine. Il est proche. Le grondement devient assourdissant bien que maintenu en régime de sourdine pour incommoder le moins possible le voisinage endormi. Par-dessus les bruits des machines, des ouvriers, des matériaux transvasés, transformés, une sorte de respiration immense qui ne dort jamais, le souffle délirant du rêve industriel, millénaire, qui entend épuiser les ressources naturelles pour ériger la gloire de l’homme. Un souffle dément, paranoïaque aussi, qui dégage un relent de menace. Il voit le charroi des camions somnambules. Les équipes qui s’activent, soumises. Il repense à des scènes de films où, de la même manière, un marcheur s’écartant du chemin ordinaire découvre, à l’écart de toute cartographie, la forteresse-usine où d’innombrables forçats réalisent l’arme secrète d’une puissance démoniaque. La route sur laquelle il chemine conduit à un pont qui enjambe le canal. Une péniche est amarrée, cales grandes ouvertes. S’il franchit le pont, il sera dans l’usine. Peut-il la traverser, rejoindre une autre route ? Au bord du site industriel, comme s’il était un visiteur clandestin, il épie. Il a envie de se jeter dans la gueule du loup, voir ce qui lui arrive. Le laissera-t-on errer sur le site ? Sera-t-il éjecter manu militari ou raccompagner courtoisement à la sortie ? Finalement, il fait demi-tour, repart vers la nuit noire. Mais il se dit que, de même que son père, le jour de sa mort, a rêvé de portes ouvertes qui ne se laissent pas refermer, lui, la nuit où il partira, il rêvera de cette usine illuminée. Elle l’appellera, il devra satisfaire le désir d’y pénétrer, désir qu’il n’aura pas satisfait la première fois qu’elle se présenta à lui. Ce n’était pas le moment.

Un peu à contrecœur, mais satisfait d’avoir vu ça et de s’y arracher, il marche à présent pour rejoindre la route qu’il a quittée il y a déjà longtemps. Enfin, ça lui semble une éternité. Ne va-t-il pas être surpris par le jour qui se lève ? L’allée de traverse lui semble de plus en plus dégradée, l’envahissement par la végétation de plus en plus accentué, comme si cette route à présent s’effaçait sous ses pas. Le grondement, dans son dos, s’amenuise. La luminosité intense de l’usine, maintenant qu’il s’en est détourné, macule ses yeux de taches noires, liquide sombre qui coule, flotte, oscille, points aveugles poisseux qui engluent tout ce qu’il regarde, à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même, se répandent sur ses images internes, ses souvenirs, comme de s’être approché trop près de quelque chose qu’il n’était pas censé découvrir à cet instant, et subissant alors une sorte d’injection de produit cherchant à éliminer toute trace de ce qu’il a aperçu, ainsi que les humeurs, les souvenirs plus anciens contaminés ou réveillés par le spectacle nocturne inopiné. C’est tout le négatif en lui, toutes les peurs, toutes les angoisses de mort qui soudain, exaltées, remontent à la surface, inondent la plage de sa conscience à la manière d’un goudron de marée noire, trouent littéralement le champ de toute vision. Comme si du plomb fondu était déversé et ruisselait sur les myriades d’images superposées, imbriquées en lui depuis qu’il en produit, stockées dans ses milliards de cellules, toutes ces multicouches d’images qui le composent par leurs incessantes interactions et intra-actions avec les nouveaux éléments de récits, visuels d’abord et sonores, textuels ensuite, qui se rajoutent, continuellement, venant de l’extérieur comme du plus profond intérieur. Le plomb aspergé là-dessus, une sorte de black-out violent. Mais tout ce qui ainsi est ravagé et enseveli, à la manière d’une maison hantée cloîtrée, condamnée, rayonne, excite les résurgences, les racontars et les fables. Plus rien ne lui permet de se raconter objectivement, toutes ses archives sont altérées, occultées, brûlées, scellées sous le plomb refroidi, mais il peut tout deviner, recomposer, réinventer, se fier à sa capacité à élaborer une histoire à partir d’éléments défigurés, déplacés, irrémédiablement brouillés, confondus avec leur environnement, décomposés dans l’humus d’autres vies et morts similaires, parallèles, palpitant dans les profondeurs labourées de la poussière illuminée ici ou là, d’un bout de tissu fleuri, un ventricule rougeoyant, un poudroiement solaire, une déchirure safran. Une ombre s’étend, corrosive, émulsionne la part de ténèbres inhérente à tous les souvenirs, les origines, les devenirs. A la manière d’obus qui en tombant et éclatant soulèvent le sol, révulsent les entrailles, mélangent terre, roches, végétaux, sable, eau, bois, animaux, os, fourrures, tripes, objets, briques, ciment, sang, bactéries, cheveux, tuiles, tôles, goudron, ferrailles et, au passage, brouillent les couches géologiques ainsi que les réalisations technologiques qui rendaient compte d’une organisation du temps qui passe, d’un progrès, d’une linéarité. Plus qu’une seule coulée chaotique raclée. C’est comme de tourner les pages d’un album de famille retrouvé dans les décombres d’une maison incendiée, photos partiellement fondues, boursoufflées, agrégeant d’autres matières décomposées, poussières, papiers et tissus brûlés, brindilles calcinées. Comme jamais il entrevoit là-derrière, à travers, des climats, des luminosités, des paysages dont le calme et la plénitude lui sont enlevés, inaccessibles, irrémédiablement. Il avance dans un labyrinthe de vastes panneaux où les manifestations du romantisme et du lyrisme magique – dans les couches agitées palpitent encore les métaphores goethéennes, les marées wagnériennes sulfureuses, les mélancolies vénériennes baudelairiennes, toutes choses dont il s’est nourri -, ont été calcinées, noyées, plongées dans l’acide noir de la désespérance. Le raffinement culturel tourne au cauchemar, au naufrage. Ce sont des couches accidentées et tordues de ruines annonçant le désastre qui vient, total, du capitalocène, une célébration sacrée de la fin. Dans cette menace absolue, donc, du vivant subsiste, démembré, désintégré, en filigrane dans la matière obscurcie, asphyxiée, des cellules éparses de couleurs, des rais lumineux subsistants, résistants, de petites musiques irradiantes, frêles, dans les brumes d’étain. Une culture bactérienne du renouveau, en suspens. Ainsi une grande toile toute en griffures et lacérations, écaillée et brouillée, continuant à rayonner comme un vaste paysage froid et printanier, gris, argent, jaune pâle. Comment ce voile de stries, d’entailles, de biffures, de plaies, d’eczéma irrité, peut-il lui évoquer la fraîche constellation pointilliste d’infimes petits chatons du grand saule au fond de son jardin, à peine éclos, juste l’amorce de plumets soyeux, tout au long des longues et fines branches souples frémissantes ? Ces délicats boutons ébouriffés, presque immatériels, citron argent, piquetant les fines verges de l’arbre, oscillant et fouettant un ciel d’orage, gris, encre, fuligineux, qui répandent une luminosité végétale fragile, prémisses épiphaniques ? Si la toile est celle d’une destruction, il y prédomine – malgré les couches de traces violentes, entailles paniquées, incisions rituelles, prurit frénétique -, le halo d’une subsistance, une résistance irradiée par la fraîche lumière printanière, végétale, qui tangue dans vide.

S’éloignant de l’usine illuminée – peut-être un mirage -, il traverse ces rideaux de la catastrophe, succession de tableaux sombres. La logorrhée de tout à l’heure est provisoirement tarie. Il s’y substitue, dans un premier temps, par aliénation spontanée, comme chaque fois que se présente un passage à vide, un flux d’images provenant de son addiction à la pornographie. Il s’effraie – ou s’amuse, cynique ? – de constater que c’est là, désormais, que se forment les représentations qui lui tiennent lieu de port d’attache, de foyer, d’apaisement. Pas tellement un défilé de gorges profondes olympiques ni de pilonnages interminables, mais ces longues séquences ahurissantes, faisant office de préliminaires trémoussant, où les femmes font l’article de leurs corps, sont les bateleuses de leurs charmes sexuels, en quoi se révèle toute la violence exercée par la pornographie, ces corps étant alors comme rarement exhibés à la manière de bestiaux désirables, de chair à baiser purement et simplement. Une violence qui fonde le désir des consommateurs et que ne peut appréhender l’acteur bien lourd préposé à la défense de l’industrie du sexe dans les médias. C’est le cas, notamment quand un président attaque l’influence malsaine du porno sur les jeunes générations. Évidemment, il est facile d’arguer qu’il ne sait pas de quoi il parle, ce responsable politique qui, de fait, intervient avec opportunisme, mais lui non plus, avec sa bite laborieuse, ravageuse, qui a usiné chattes et anus durant de très nombreuses heures, il ne sait pas de quoi il parle, même si un ancien journal gauchiste aime lui donner du crédit, faire écho à ses propos, au prétexte que s’en prendre à ce marché du cul se résumerait à un vilain penchant moralisateur… La fonction de ces consternantes litanies corporelles, répétitives et monotones excepté le fait qu’elles entretiennent et tiennent à distance – dévoilant dans une recherche de l’obscène totale mais donnant l’impression par le mouvement hypnotique que la chose même est insaisissable –  une excitation démesurée, est bien d’effectuer une réduction la plus euphorique possible au stade de l’objet. Le corps offert tressaute et le regard le balaie, le foule, à la manière, exactement, d’une chose à assouplir avant usage. Cela peut durer dix voire vingt minutes pendant lesquelles l’actrice masse, libère propulse ses seins, les balance du bas vers le haut comme si elle les lançait en l’air, pour qu’ils retombent et reprennent leur place en rebondissant, tremblant, ou bien elle les entrechoque et les expédie latéralement comme on sonne les cloches, avant d’entreprendre une longue partie de petits sauts sur elle-même pendant lesquels sa poitrine valdingue en tous sens. Elle peut changer de position, se pencher, se mettre à quatre patte, balançant alors tout le torse pour que les nichons libérés dans le vide, semblent jouir seuls, pour eux-mêmes, de leur plasticité. Tantôt le mouvement est en temps réel, tantôt au ralenti pour accentuer la volupté déréalisée, tantôt accéléré, en trépignement d’impatience. Les plis, les élans, les secousses, les replis ont mille nuances qui fascinent. Cela se passe à l’air libre, quelques fois des liquides sont ajoutés, huile ou lait immaculé, parfois la scène est tournée en piscine, pour jouer de l’immersion et du jaillissement, écume blanche et gouttelettes à foison. Après les seins, il s’agir d’exacerber et transcender l’élasticité du fessier, son double rebondi symétrique, la diversité des forces qui peuvent animer cette masse charnelle réputée ordinairement inexpressive, forces tournoyantes, absorbantes, aspirantes, enveloppantes. La croupe, arquée, taille creusée et dressée en l’air, insensée et animale, danse, trépigne, se ferme et s’ouvre, boule ramassée ou largement pétrie dans tout l’espace, épatée, épanouie. Tortillement tantôt lascif, tantôt survolté, déjanté, de popotin parfait. Là aussi, de multiples variantes selon les éléments, elle plonge dans l’eau, trouble sous la surface, bouillonnement de nudité sous eau, puis émerge magnifique, énorme, ruisselante, nacrée, marine, sans cesser le trépignement frénétique ou alangui, incisif ou somnambule. Toujours sur le fil de l’hypnose avec un large sourire car il s’agit de manifester le plaisir suprême que procure de mimer jusqu’à la transe les ondes de choc d’une queue qui va-et-vient, percute les fondements. Se montrer possédée par la seule réelle raison d’être, exprimer l’aspiration la plus impérieuse de femme affolée par l’attente du mâle. Sans reste. Et entre les fesses agitées, comme un papillon aux vastes ailes poudreuses, veloutées, la vulve dilatée, entrouverte, prête à s’envoler, encaisse les secousses amorties de la parade, toute la fente dentelée frémit légèrement, comme à contretemps, protégée dans sa crique, dans un autre monde, disparaissant, apparaissant, louvoyant. Le point froncé de l’anus, dans cette bacchanale de la croupe palpitante, est soit effacé, escamoté ou, soudain, dardé comme une lointaine étoile, improbable. Ca bouge en tous sens et les formes offertes ont ainsi quelque chose de fluide, liquide, qui s’éparpille, ne cesse de partir d’un ombilic ferme, aux contours bien dessinés, pour se répandre dans le flou, corps obsédant à l’état gazeux qui excite donc, à l’extrême, le désir de prendre, de dompter le tremblement – et le prendre en soi comme un don – pour assigner seins, fesses, croupes, ventres, vulves en des formes enfermées, possédées, renfermées dans les poignes propriétaires, pétries par les mains autoritaires qui les remettent dans le droit chemin après l’hystérie, les réintègrent dans une ligne droite, à l’opposé des vibrations en tous sens, échappant à toute orbite, ligne droite qui conduit à satisfaire le destinataire masculin. C’est cela, en vrac, sans aucun arrêt sur image, qui lui défile dans la tête aux traversées du vide, au suspens des pensées. Un flux charnel indistinct, spectral, fait des contours visuels de ces organes pornographiques transis dans les tours de force de l’exhibition, en pleine soumission productrice d’hypnose, d’extase matérielle. Tout cela, mais comme rendu abstrait, zone où la terre et le ciel s’emmêlent, un sol élastique, délicatement spongieux, une forêt aérienne parcourue d’ondes charnelles anonymes où son désir de vivre et son imaginaire abdiquent et s’enfoncent, aimeraient disparaître, vidés de toute substance, fondus dans le magma de mamelles et de fesses charnues.

La route est dépouillée, nue sous la lune. Les villages traversés sont endormis. Il fixe et photographie mentalement des détails du sol, des cailloux, des pierres, des formes non identifiées. Il s’écarte de la route pour marcher dans l’herbe, la terre craquante de gel, s’écarte quelques fois dans un sous-bois parallèle à son chemin où s’amorce, comme on dit, un sentiment de retrouver ses racines, un resourcement. Probablement le rappel d’innombrables heures passées à errer au fond des bois, lorsqu’il était (beaucoup) plus jeune, et que le but principal de sa  vie lui semblait d’arriver à « percevoir une forêt de l’intérieur, (…) s’immerger au sein de ces enchevêtrements incessants de la vie », découvrir et cultiver la faculté de « voir chaque arbre non pas comme un individu isolé et circonscrit, mais comme un bouquet de fibres, bien serrées dans un tronc, se déployant au-dessus du sol jusqu’à la canopée et, en-dessous, par ces racines. » C’était quand il entrevoyait enfin « la forêt non comme une mosaïque d’entités individuelles, mais comme un labyrinthe de lignes », qu’il se sentait le mieux, rassuré pour l’avenir, entrevoyant la possibilité d’un devenir qui lui soit propre. Les larmes aux yeux continuent de lui brouiller la vue, suscitées certes par l’évocation récente de la dernière nuit du père, encore, mais surtout par le fait de revenir « marcher dans les bois, (…), patauger dans un bourbier plein d’arbustes et de feuillages, de brindilles tombées et de feuilles pourries, de terre et de cailloux ». Il a « ainsi toujours l’impression de piétiner une végétation croissante ou quelque chose que le vent ou la pluie a déposé, ou encore qui est tombé de l’arbre juste au-dessus. Le sol » qu’il a « sous les pieds est un tissu de lignes de croissance, d’érosion et de décomposition. Loin de séparer la terre du ciel, le sol est une zone où la terre et le ciel s’emmêlent dans un perpétuel renouvellement de la vie. » (p. 190-191)

Son regard fouille le sol, les herbes givrées, la terre jamais lisse et pleine d’empreintes, les amas de gravier, les tapis de feuilles, les bouts de bois suggestifs, les brindilles, les cailloux solitaires ou regroupés. Il y retrouve une permanence, comme de replonger dans une activité essentielle, parmi les premières auxquelles il se serait adonné en s’ouvrant à la vie, et qui lui aurait permis de dégager un fil à suivre. En même temps qu’il détaille et photographie mentalement les textures du sol, celui-là précisément sous ses pas, il revoit par superposition et ressemblance les configurations d’autres sols, lors d’autres marches, nocturnes ou non, fébriles ou méditatives, euphoriques ou dépressives, raisonnées ou mélancoliques, rationnelles, d’un point à un autre, ou au contraire vagabonde, échappée délirante, sans orientation précise, en plein vague à l’âme. Si bien que ces cailloux, bouts de bois, brindilles, mottes de terre, trous, touffes d’herbes, couches de feuilles, fruits pourris, coquilles vides, bogues séchées, déjections et dépouilles d’insectes et rongeurs, sont les choses avec lesquelles il ne cesse de cheminer, penser, sentir, ce sont les formes qui dessinent ses chemins intérieurs, là où il n’est jamais sur une linéarité entre deux points distincts, mais toujours en permanence engagé en plusieurs directions, essayant toujours plusieurs trajets simultanément. Des choses transitionnelles. Des organes qui flottent en lui et sont des points de communication entre les différents mondes, animal, végétal, minéral, humain. Fabriqués par lui, dessinés par ses entrailles, à partir des composantes hétérogènes du sol, mais ne lui appartenant pas en propre, à la fois à lui et corps étrangers. Ce sont autant des portes d’entrée de l’animal, le végétal, le minéral, vers lui, que des talismans vibratoires lui permettant de s’immiscer un peu dans l’animal, le végétal ou le minéral. Mélange d’oreilles, de bouche, de nez, de nombril, de moignons tactiles, panoplie de prothèses, polies par les ans, évoquant l’os, l’ébène ou l’améthyste, mais renfermant des vapeurs nuageuses, ornées de veines de givre, des coulées poudreuses. Et depuis le temps infini que ces choses l’occupent, l’habitent, elles sont les traces fossilisées de ce qui, depuis les temps les plus anciens, ne cessent d’évoluer pour l’équiper intérieurement, psychiquement, formes, objets, outils, inspirés de ce qui compose le sol et qui, dans sa tête, deviennent des images-concepts qu’il manipule de manière différente selon les situations auxquelles il est confronté, chapelets qu’il égrène pour s’y retrouver, chaque fois recréer l’impression qu’il est sur le bon sentier, mais sachant qu’à chaque fois, le sentier est autre, qu’il ne fait suivre que des lignes enchevêtrées, qui ne vont nulle part et que c’est cela qui le rassure, le soigne, le défend d’un environnement corrosif qui entend soumettre tout le monde à une identité et à une destination contrôlées, utilitaires, linéaires comme un bon et sage petit CV. (Pierre Hemptinne)

 

L’ensevelie infinie

Fil narratif tiré à partir de : Zinc d’un bistrot, Albert Renger-Patzsch, Les choses, Jeu de Paume, Ali Kazma, Safe, Past, Clok Master, Jeu de Paume, Jean-François Millet au Palais des Beaux-Arts de Lille, Tadashi Kawamata, Nest, Galerie Kamel Mennour, Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, Odile Jacob 2017…

Un moment de pause au comptoir d’un bistrot. Il capte, sans rien fixer, les gestes précis, rapides, speedés par nature, de la serveuse et du cuisinier, comme des rituels, des collections de gestes répétitifs, à l’infini, dans l’espace confiné où ils doivent servir, cuisiner, débarrasser, laver la vaisselle. Un bruit de fond visuel, une fresque cinétique qui le berce. A droite et à gauche, de petits groupes se restaurent, tranquilles, conversations calmes, plaisir des fourchettes entre assiettes et bouches, des verres levés, secoués à la lumière, portés aux lèvres, du pain rompu sur lequel on étend le beurre prélevé à même la grosse motte sur le comptoir et que l’on mord à belles dents. Des échanges entendus de sourires, de clins d’yeux, entre jouisseurs, amateurs de bons vins et bonne chère. Dans des coupes, des bols, de petites assiettes, ce qui est cuisiné est soigné, inventif, goûteux, et comme singularisé, déposé devant le client comme s’adressant à lui en particulier. Chaque fois, une boule de saveurs qui stimulent les rêveries. Le comptoir est un rivage de délices parcimonieuses, arrivant au compte-goutte, selon le bon vouloir et la créativité du cuistot affairé, jamais au repos, et comme déconnecté de toute commande. C’est dans cette atmosphère, et d’autant plus aspiré vers les mondes intérieurs qu’il vient d’écouter plusieurs conférences qui ont remué ses connaissances, le conduisant à mettre à jour, cahin-caha, de nombreuses perceptions du monde et stratégies professionnelles du savoir, qu’il s’abîme dans la contemplation du zinc. Chaque fois qu’il y repose son verre, il y découvre de nouveaux reflets, il a l’impression d’une surface irréelle qui va absorber le verre et son breuvage. C’est une matière meuble, soyeuse, sans âge, profonde. Revoici le souvenir de rivières ou d’étangs gelés, masse faussement transparente, peuplée d’ombres figées, indéfinies. Une branche, des feuilles mortes, des fougères, des poissons, des écrevisses, des mousses, des bulles d’air, des poussières de vase, des déchets de pique-niqueurs ? Il s’aventurait sur la glace précautionneusement, attendant la première fêlure, cherchant à deviner le point de surgissement de la crevasse originelle, guettant le premier craquement, prêt à rebrousser chemin vers la berge.

La brillance émoussée ravive une admiration inattendue qu’il avait éprouvée pour de vieux couverts en argent, poinçonnés, sur la nappe immaculée, amidonnée du premier restaurant de luxe où il mettait les pieds, intimidé, et créant l’illusion de manger dans une vaisselle de famille. Mais tout autant, ce miroitement métallique a quelque chose de sonore, tintant et papillonnant, renvoyant au passage où Proust évoque l’effet du choc de verre en cristal, presque religieux. Sonneries d’élévation, clochettes de culte qui signalent l’approche de la transe. Déambulations virtuelles dans les airs, suivant des ondes sonores, tintinabulations à la limite du féérique.

Lisse, douce, marbrée et miroitante, striée, piquée et marquée, l’étendue de zinc ressemble à une peau. Dans sa masse changeante, il y reconnaît d’autres surfaces aveuglantes, celle surtout des routes légèrement humides, réfléchissant un soleil bas, quand il roule à vélo vers le couchant lumineux, donnant l’impression que les roues fendent un macadam liquide, irréel. Le mélange d’ombres et d’éclats indirects qui semblent bouger, respirer dans les cellules du métal vieilli, usé, singulier, lui rappelle aussi l’atmosphère d’une chambre en désordre où, parmi les vêtements sur des cintres suspendus à même une barre traversant l’espace, des collections de foulards et voilures hippies, les piles de livres et d’albums photos abîmés, les dessins d’enfants épinglés au mur, scintillaient des bibelots, des pendeloques, coquillages nacrés ramenés de la mer, des fragments précieux dénichés aux puces, morceaux épars de miroir aux alouettes en suspension dans la pénombre, autour du lit, dessus, en-dessous, constellation baroque répondant à la nudité brune, mate, de son premier amour. Est-elle toujours vivante ? Autant que cette chambre, telle une grotte bariolée et votive ou, mieux, un tipi bohème et nomade, dans sa mémoire à lui ? Là au fond, dans tous ces plis et replis, charbonneux, ses yeux dans le plaisir devenaient lave en fusion, inatteignable, et c’est dans cette lave, refroidie, pâmée et mémorielle, que semble avoir été taillé ce zinc. Vautrée sur les draps blancs, sans bijou, rejouant l’odalisque orientale, au naturel, sans volonté d’en faire une réplique, sa nudité patinée, assouplie par le temps, l’usure, les caresses, les épreuves, reste intacte dans son souvenir. Le bouquin posé ouvert comme un toit sur le coussin d’un sein, une cigarette roulée se consume entre deux doigts suspendus dans le vide, rubans de fumée ascendante, seul mouvement dans le tableau. Mollesses hâlées, pattes d’oie parcheminées, ravines soyeuses. « L’étonnant, c’est qu’on ne puisse sans félicité se trouver aux approches de l’Infini. » (H. Michaux) Il avait, sur le moment, embrassé ce tableau d’une félicité inédite pour lui, avec dévotion, le début d’une histoire marquante, une scène originelle dont il serait enfin l’acteur bien qu’absent de la photo. Il continuait à le choyer, ce théâtre d’ombres et lumières, du moins sa reconstitution enfouie en ses couches psychiques, toujours fécond pour revivre la naissance de l’amour et, comme à l’époque, se sentir regardé par la femme qui rendait ce décor vivant, organique, couvé littéralement par les billes brûlantes des yeux, les aréoles larges et grumeleuses des seins, le mont de Vénus ombré, une fente en partie masquée, lisse ou bien dissimulant le tracé de lèvres rentrées, toujours à définir, ligne d’horizon instable. Il sentait l’image, et toute sa charge affective, se muer en peau douce et souple, venant l’envelopper, protectrice, une peau parcheminée égalant la patine du zinc hospitalier où il s’accoude, ce midi, assoiffé et affamé. C’est bien pour cela qu’il sent, exactement de la même manière, les réverbérations habitées de la surface du comptoir rayonner et venir le draper, surface froide et douce au toucher, criblée de pores et cicatrices, évoquant autant la main de cette femme dans la sienne, de plus en plus absorbée par sa propre chaleur et toujours présente en lui après tant d’années, que celle inerte, tant aimée, de son père sur son lit de mort. Sentait-elle encore les caresses éperdues qu’il lui prodiguait en adieux ? Chaque gorgée du vin blanc, blanc de macération, jaune doré et charriant lui aussi des fantômes orange, bleus, aux senteurs d’herbes hautes de vergers où gisent des fruits mûrs ou blets picorés d’insectes, le plonge un peu plus dans cet horizon brumeux, scintillant, où surgissent, de plus loin encore, des paysages constitutifs de son imaginaire, et dont il a vu, il y a quelques heures, des répliques puissantes en visitant une exposition de photos. Le rivage d’une île, au loin, juste une ligne. Une route de campagne enneigée, bordée d’arbres. Un paysage de prairies disparues sous une épaisse couche de neige. La route, probablement gravée lors d’errances oisives, les poches vides, sans avenir dessiné autre que chimérique, excitant ce désir de se retrouver en marge, dégagé, sans attaches, martelant le sol gelé. Sans destination, simplement marcher, regarder, respirer, réduit à l’os. Tournant à vide. La silhouette ultime de l’île, rien au-delà, comme le séjour heureux des morts, réconfortés, presque rien, un mirage à l’horizon. Dans cette photo-là, à merveille, mais plus généralement, les horizons au fond des toiles de Millet (par exemple) tels qu’ils captent toujours son regard. Juste une crête de broussailles et, plus loin encore, un relief de collines émoussées, falaise d’éponge entre brumes et nuages, tout au loin derrière le moutonnement de laines du troupeau. Ailleurs, l’esquisse d’un village avec son clocher tremblant. Le bout du monde, l’endroit où s’arrêter, apprivoiser l’abîme, vivre avec, s’y dissoudre lentement, épouser le bord du paysage, tout au bout des champs, les muscles épuisés. Accoster, s’extraire d’une frêle embarcation pour prendre pied sur l’autre rive, ailleurs, une île, est une gymnastique qui l’a toujours mis en joie, avec le risque de s’étaler dans l’eau.

Le champ disparu sous la neige, absent (Lieu-dit Eichenkamp près de Wamel). Juste les traits des clôtures, la trace d’un chemin perdu, entre deux rangées de piquets. Délimitations épurées. Des arbustes et des arbres répartis entre les pâtures, des buissons que l’on imagine garnir les talus là où le sentier, grimpant la colline, s’encaisse. Des arbres et leurs ramures nues comme des ramifications pulmonaires. En haut, ce qu’il aime par-dessus tout, un bosquet serré, jonction entre la neige étincelante et le ciel gris, bouché. Un groupe d’arbres similaires, dans une toile de Millet, placé presque au même endroit d’une configuration paysagère semblable mais cette fois en été, une ligne de bouleaux clairs, vifs, que l’on devine balancés par le vent, leurs feuillages entre vert et argent, poussant le long de l’enclos d’une pâture, mais là on devine un muret de pierre et terre recouvert de ronces, herbes folles, courant à flanc de colline, bordant sans doute un sentier paysan. Dans une autre toile, une bergère filant assise sur ce genre de muret forment une autre sorte d’horizon, fragment d’une séparation entre mondes différents, grossi par les coups de pinceau, révélant les strates du talus, herbes, pailles, mottes, plis, fils, textures, roches, racines, de manière précise et en même temps comme immatérielle, images mentales du peintre plus que restitution d’une scène réelle, là dans les touches de couleur démarre le fictionnel, les strates du sol se mêlant presque aux plis de la robe, à la féminité tapie sous le tissu, robe du sol, robe du corps, tissus terreaux, tissus humains. Même genre d’image que cette lisière de forêt en hiver où des ombres indistinctes – humains, chevaux, cervidés, autre gibier !?- , à la fois dans le bois et dans le champ, se confondent avec les troncs, représentations de ces zones vitales, intermédiaires, où les organismes vivent pleinement leurs échanges, leurs interpénétrations (intra-actions vaudrait-il mieux dire, tout commençant par une connexion intérieure, par le milieu de l’imaginaire du vivant).

Mais avec l’inondation de la fourrure neigeuse, en plus, il y a cette impression « à perte de vue », immaculé, d’immenses surfaces vierges, apaisantes. S’oublier là. Le tirage argentique restituant à merveille, non une couche lisse, mais cotonneuse, poudreuse, cristallisée. Une page blanche, l’écriture minimaliste des végétations hivernales, calligraphiées, inépuisables. Complexité évacuée, une homéostasie rudimentaire et heureuse, stable, apaisée.  Promesse que tout reste à découvrir, à inventer, à écrire. Mais ses cellules ne peuvent en rester à la stabilité et imaginent des fragments narratifs, raccordent tout ce blanc à d’autres images. Il arrive en haut, à la crête et bascule dans un paysage glaciaire cette fois démesuré, à couper le souffle. Il y entre de plein pied dans une vidéo d’Ali Kazma consacrée à un bunker polaire où sont sauvegardées des échantillons du plus grand nombre possibles d’espèces végétales. Le cube de bêton jaillit, aveugle, abrupte, de la masse neigeuse. Improbable. Fortification militaire ou architecture contemporaine ? C’est un refuge, conservatoire de semences. Un mausolée de la diversité végétale, entre bâtiment scientifique et installation artistique. Bizarrement tout semble à l’abandon, installations qui semblent non fonctionnelles, désertées. A la manière d’un satellite rempli de graines que l’on enverrait tourner dans l’espace, au cas où des extraterrestres s’en empareraient et les testeraient dans leur environnement, avec une caméra mobile filmant sans arrêt l’intérieur de la capsule spatiale, perdue. Toute cette réserve de fécondité potentielle est stockée dans un décor stérile, d’abandon. C’est, pour lui, un gouffre à regarder, un gouffre qui s’ouvre au fur et à mesure qu’il avance dans les images, tunnels, portes closes, salles vides, infrastructures d’air conditionné. Comme d’autres films de cet artiste, c’est une métaphore magnétique, puissante, dans laquelle son histoire singulière fusionne et explose. Le bunker enfoui sous la neige – jusqu’où le travelling insolite s’enfonce-t-il dans les entrailles de la montagne de glace ? -, scellé et désertique, le renvoie à toutes les étincelles de vie, débauche d’énergie foudroyante de son dernier coup de foudre, dans les frictions des corps, des esprits, des imaginaires. Comme si tout cela était rassemblé et plongé dans un souterrain abyssal, une réserve apparemment inépuisable de cellules vivantes qui pourraient, revitalisées, régénérer son imaginaire, aérer son flux d’émotions, de sentiments. Un potentiel créatif excitant et désormais inaccessible, attendant d’improbables nouvelles conjonctions entre leurs trajectoires de vie. Graines dévitalisées, enfouies dans un sarcophage, juste pour les curieux. Mais ce qui semble conservé précieusement là, à la manière d’une prisonnière rare, c’est le vide, l’absence, l’air enfermé dans les volumes de ciment. Ce qu’il visualise à distance est un lieu inlocalisable où son amour enlevé a été enfoui, dilué, fantomatisé. Il voit sur cet écran une image qui revient souvent dans des rêves, celle d’une architecture de survie, labyrinthique, où il a séquestré une jeune amante, juste avant que la vie ne les sépare. Et là, dans cette prison, elle disparaît, elle s’invisibilise, et pourtant elle est là, elle n’a pu s’échapper. Et chaque fois qu’il replonge dans ces tunnels et casemates, il a bien l’impression de renouer avec sa présence/absence, d’en être constitutif. Cela devient une sorte de lieu de culte et chimérique, chapelle où les semences prient pour un renouveau, une future biodiversité paradisiaque, optimale, après catastrophe. Cette forteresse, réelle mais avant tout vue de l’esprit, a son pendant intérieure, dans le monde ancien des viscères, où se trament les images et récits les plus anciens de ce qui le lie au vivant, et c’est là où subsiste, infuse, végète et malaxe tout ce qu’il a ingéré de la femme aimée. Qu’il recycle en permanence en oxygène symbolique. Le bunker est un bout de l’univers viscéral où il balade une sonde audiovisuelle pour capter les dernières vibrations que le passage de l’aimée, dans les moindres fibres de son organisme, y a imprimées. Et à partir de ces vibrations, cartographier des espace-temps secrets, des organes intra-actifs comme dit Citton, où il reste en contact avec elle, elle en lui, lui en elle. Noyau d’où tout reste possible, sauvegardé, laissé en l’état, inerte mais chargé d’une potentielle renaissance. C’est un peu comme devant la chambre-grotte-tipi où il veille les premières cellules de sa fabrique d’images amoureuses, où il entretient la foi. « La nature a commencé par utiliser des images conçues à partir des plus vieilles parties de l’intérieur de l’organisme – les processus de chimie métabolique, principalement réalisés dans les viscères et dans la circulation sanguine, ainsi que les mouvements qu’ils généraient. C’est ainsi qu’elle a progressivement élaboré les sentiments. Elle a ensuite utilisé des images provenant d’une partie moins primitive de l’intérieur de l’organisme – l’ossature et les muscles qui lui sont rattachés – pour générer une représentation de l’enveloppe de chaque vie, une représentation littérale de la structure abritant la vie. » (Damasio, p.113) Au dédale du bunker, parcouru inlassablement par son imagination, correspond une volonté de sauvegarder un espace virtuel de retrouvailles hypothétiques, espace votif, attentionnel, respectueux. Mais son esprit n’en reste jamais à une seule version et il y greffe aussi, influencé par l’atmosphère somme toute assez « cachot et sévices », d’autres images influencées par des ressentiments plus négatifs, la perte, la douleur, le deuil, l’absence, et l’envie, oui, allez, de se venger aussi, un peu. Des images charriées à partir de stéréotypes de dressage et soumission, pornographie invasive. Elle serait bien là, cloîtrée, dans un réduit écarté, encore à trouver, condamnée à l’attendre dans une position fixe, à genou, nue jusqu’à la taille, mains nouées dans le dos, portant de hautes bottes à talons hauts, et vêtue uniquement d’un short en latex, moulant, une ouverture à l’entrecuisse libérant la corolle de l’intime, offerte directement à l’œil et à la main. Peut-être a-t-elle bien été placée en cette position, tellement longtemps qu’elle s’est momifiée dans cette posture, et qu’elle y est toujours, figurine grandeur nature, poupée japonaise de compagnie, statue de sainte martyre en attente du baiser ou de l’attouchement qui la dégèlerait.

A nouveau la bouteille tirée du seau rempli de glaçons s’incline, la sommelière remplit le verre. Paille, pomme, poire, litchi, peau. Le service est calme. Ses yeux fouillent le zinc meuble. Au lointain – de l’église suggérée, tremblante, à l’intersection du champ immense et du ciel bas, ou, plus exactement d’un point indéfini à l’intérieur du brouillard dépoli, zingué – des cloches résonnent, embrumées. Big Ben égrené la nuit dans la maison endormie des grands-parents. C’est une vidéo d’Ali Kazma, un horloger démonte une pendule ancienne pour en nettoyer tous les mécanismes, vérifier le moindre ressort. Plan serré sur les mains qui dévissent, séparent les pièces, les rangent par catégories, les plongent dans un bain. L’œil hypertrophié, prolongé d’une loupe vissée à même l’orbite. Au fur et à mesure que l’horloge disparaît, dispersée, le balancier du temps qui passe s’échappe de sa boîte et s’éparpille dans toute l’atmosphère, colonise les esprits, se fait plus prégnant, obsédant. Il n’y a pas de plan de montage et démontage, les doigts procèdent à l’instinct, on se demande comment est-il possible de démembrer cette machine avec autant de méthode assurée et, ensuite, de la remonter avec précision ! Le plan est intériorisé. L’horloge et l’horloger ne font qu’un, un seul organisme. La fascination pour le « par cœur ». Il aimait quand son père lui racontait la formation des militaires, qu’ils devaient savoir démonter et remonter leur fusil, les yeux bandés. Une forme de savoir qui associe la représentation mentale, le toucher, la coordination d’images intérieures et de gestes précis, concrets. Les doigts s’affairent et les unes après les autres les pièces s’emboîtent, huilées au passage. L’horloger monte et démonte le temps sans empêcher pour autant que les secondes ne filent. Et regardant la vidéo, ou juste l’écoutant, la revivant, il épouse prophétiquement le temps courant de sa naissance à sa mort, il fait corps avec le temps qui le sépare de plus en plus de ce qu’il aime, de plus en plus absent, de sorte qu’il lui reste accolé. C’est comme si, au plus près de l’horloge organique et de sa respiration métronomique, il gardait l’illusion de pouvoir immobiliser l’absence, la séparation, se réapproprier ce qui s’y enfouit irrémédiablement. Ce qu’il voit aussi sur l’écran, concret et rendu presque spirituel, métaphorique, ce sont ses propres rouages, son temps intérieur, son horloge biologique, voire ses viscères, son métabolisme, ses petits arrangement avec le temps, pour y demeurer tel qu’en lui-même, entité singulière s’illusionnant sur son intégrité et sa pérennité, et il lui semble alors que les palpitations modifient leur course, parfois plus lente, parfois accélérée, recherche fébrile de l’équilibre, d’un bien-être relatif. Il s’imagine de la même manière être démonté et remonté par les mains douces et précises qui, bizarrement lui ont toujours semblé mieux le connaître que lui-même.

C’est avec la même passion qu’il se plonge dans une vidéo consacrée aux milles gestes, événements et situation d’un champ de fouille. Des corps agenouillés, ployés, des mains nues ou gantées, des outils percussifs ou brosseur, qui extraient des corps étrangers mêlés à la terre. Etrangers pourtant familiers, existant déjà toujours quelque part dans la mémoire. Par la manière dont la pensée, nourrie d’histoire, se représente le passé et ses vestiges, ce qui subsiste des prédécesseurs. Parfois ces fourmis fouilleuses interviennent après le travail d’une excavatrice qui déblaie le recouvrement superficiel, arbres et racines empêchant d’atteindre certaines couches archéologiques. Gestes patients, délicats, préludant au travail fastidieux de classement, d’identification. Les images montrent le va-et-vient entre les différentes étapes du travail mental, d’une part le nez dans la matière, le « charnier du passé », et les lieux d’archives, de recherche laboratoire, d’expériences. Le montage cinématographique, aussi, passe du micro au macro, de gros plans sur les mains qui auscultent dans la poussière tessons de céramiques, fragments d’os ou métal de monnaie, la caméra s’éloigne, prend de la hauteur, révèle le paysage progressivement vu du ciel. La configuration globale du terrain. Cette configuration globale du terrain, l’environnement, elle a existé, elle a été vivace dans le mental des humains qui ont vécu là et y ont développé l’industrie artisanale comme une manière de comprendre cet environnement et d’y développer un art de vivre. Ce sont les débris de cette industrie, langage sur le l’habitat passé, qu’à présent de nouveaux humains recueillent et auscultent, cartographient, avec bloc note et crayon, avant de tout retranscrire sur ordinateur, d’injecter ça dans d’immenses bases de données démultipliant les possibilités de recoupements, d’interprétations. Travail infini, jamais fini, jamais abouti, toujours de nouvelles pièces resurgissent, modifient le puzzle, conduisent à interpréter autrement la vie d’avant, d’où l’on vient. Toutes ces images montées en récit de la fouille archéologique correspondent point à point, pixel à pixel, à son activité psychique principale : sans cesse maintenir en état de conservation satisfaisant tous les éléments d’histoires amoureuses comme autant d’ouvertures sur des perceptions exaltées et habitées du vivant. Enfoncer dans le substrat mémoriel, identifier des formes, des morceaux spécifiquement liés à cette histoire, les isoler, les extraire, épousseter, gratter, brosser, tamiser finement. En recomposer l’image originelle, la replacer dans un tout, ce tout s’avérant chaque fois plus enseveli, plus infini, plus félicité. Il s’agit de matériaux divers, de provenances différentes. Par exemple, des pensées et sentiments qui sont nés en lui, de manières isolées, individualistes, venant de lui, lors de cette période amoureuse, sans être directement tributaire de la personne l’inspirant. Un livre qu’il a lu durant cette période, qui n’avait rien à voir avec leurs échanges, et qui, longtemps après, ne peut être évoqué sans être associé à certains moments de leur histoire commune. C’est bien entendu ces traces étranges laissées par la façon dont cette personne a vécu dans son esprit, s’est installée dans ses pensées, et qui restent à explorer, à ranimer, à identifier, des parties d’elles qu’elle a oublié en chemin, et dont il ne se rendait pas compte que sa mémoire les enregistrait quelque part. C’est, encore plus étrange, les souvenirs des traces qu’à son tour il laissait, symétriquement, à la manière des portraits de soi que l’on réalise en se laissant tomber dans la neige, dans l’esprit de l’aimée, tous ces sentiments qui refluent parfois et qui le confirment qu’il a vécu dans sa tête à elle, il a été partie prenante de ses activités psychiques. C’est comme de se souvenir d’une autre vie. Il y a les impressions plus physiques, constituées de prélèvements du toucher, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût, et qui dressent en continu le portrait de l’amante, son corps, son animation, ses chaleurs, ses lumières, ses mouvements. Le corps tel qu’il le touchait, le regardait, l’incorporait, le mangeait, l’accueillait en lui, et cela inséparable des perceptions de son propre corps, touché par elle. Son corps à lui, donc, tel qu’elle le touchait, le reniflait, le regardait, l’absorbait en elle, très différent des images qu’il s’en formait en-dehors des stimuli qu’elle déclenchait. Les vestiges en provenance de ces différentes sources se mélangent, activées sans cesse et, en continu, brassées en séries d’images, en récits jamais aboutis, se défaisant dès que prenant forme satisfaisante, cohérente, revenant à l’état de fragments, recomposés aussitôt selon les mêmes scénarios incluant d’infimes variantes, pour donner l’impression que le film se renouvelle, ne montre jamais exactement la même chose, que l’histoire continue. C’est dans ces matériaux qu’il puise de quoi dessiner, peindre, écrire en lui des images et des mots qui le font se sentir en résonance particulière, intense avec une ligne d’horizon fragile, avec un clocher, les contreforts estompés d’une colline, un bouquet d’arbres, un talus et un bassin charnel sous la robe, la silhouette d’une île ultime, la campagne immaculée sous la neige, les miroitements d’un zinc dépoli, un rideau d’arbres où se faufilent des promeneurs, de quoi s’ensevelir dans ce qui lui tient à cœur. C’est là qu’il ramasse de quoi assembler un filet sensitif protecteur, les milliers de brindilles pour tricoter un vaste nid, protéiforme, qui tient comme par magie. Ce qu’il découvre en visitant la dernière œuvre de Kawamata. Sans réelle surprise mais avec satisfaction, une sorte de retrouvailles, tiens. A travers les pièces blanches, les membranes striées d’un vaste cocon, comme vivantes, palpitantes de lumière, en train de croître, respirer. Les parois d’une grotte aérienne, une bulle dans le vent. Sous la banquise, sous la neige, juste au-delà de la ligne d’horizon, une caverne creusée à même le vide, le néant, tissée de milliers d’aiguilles, cellules qui s’assemblent de manière apparemment anarchique mais programmées pour produire cette dentelle de fines baguettes de bois bien arrimées les unes aux autres, filet robuste mais donnant l’impression d’une fragile illusion, de pouvoir s’effondrer et disparaître en un souffle. Emerveillement de découvrir, au cœur de longues fouilles souvent ingrates, cette construction fantasque, irrationnelle, chambre chaleureuse à l’intersection des mondes, cathédrale extraterrestre au cœur de la terre, architecture viscérale éphémère, gratuite, une yourte organique, baroque, toute en fines lamelles d’or, un système nerveux complet avec cerveau ensevelis qui se seraient ramifié, tissu souple et articulé, de long en large dans toute la matière et la non-matière, à la manière d’une termitière infinie pour offrir un mausolée imaginaire à l’ensevelie infinie, l’envelopper, apprendre à la connaître, vivre avec elle. (Pierre Hemptinne)

La main dans l’onde (mycélium mon amour)

Fil narratif à partir de : Candice Lin, Un corps blanc exquis, Bétonsalon – Haegue Yang, Quasi-ESP, Galerie Chantal Crousel – Un prunier, un bain de mésanges – Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. La Découverte 2017 – Yves Citton, Médiarchies, Seuil 2017 – Marcel Proust, La Prisonnière, Gallimard – Anne Dillard, Pèlerinage à Tinker Greek, Christian Bourgois – ETC.

 

Une courte ondée inattendue, dense, fraîche, fouette le jardin. Au-delà des nuages sombres, très localisés, peu étendus, la clarté reste intense, proche. Juché sur une échelle, plus ou moins abrité par arbres, juste éclaboussé, il cueille, mord et suce des prunes bien mûres, fermes, juteuses. Il a mangé les fruits les plus accessibles. A présent, il doit se contorsionner, adopter des positions risquées. Tendre le bras à l’excès. Tirer à lui, précautionneusement, des branches fragiles et chargées, jusqu’à leur point de rupture. Chaque fois qu’il atteint un nouveau trophée en fouillant l’onde des feuilles, à l’aveugle, dans ce désir tendu d’équilibriste, qu’avant même de la voir il palpe la peau nue parcourue d’une fente lisse, puis qu’il sent la prune se détacher et se donner dans sa paume, il pense à l’usage érotique d’utiliser quelques fois « prune » à la place de « con » ou « chatte », diminutif gentil, tendre, fruitier. Il la caresse, retire la fine couche de pruine, la fait luire, ferme et charnue, chaque fois semblable et chaque fois différente, connue et singulière. Il mord et la chair juteuse enchante sa bouche de sa pulpe dorée, sucrée et parfumée. Aussitôt le noyau recraché, l’envie de recommencer lui fait replonger la main dans les branches hautes, bercé par la comptine de Dick Annegarn, Je suis une prune/ Un ovoïde de fortune/ Un avatar de demi-lunes… Il dévore goulu. Soudain, donc, il pleut. Il regarde l’impact des gouttes tantôt désinvoltes tantôt assassines sur les feuilles, les fleurs, la table d’extérieur. Une partie du jardin est tourmentée par le vent, les rafales de pluie, une autre ensoleillée, paisible. Deux saisons simultanées. La diversité météorologique sur un si petit territoire est magique. Véloce, l’averse est déjà loin, le ciel redevient uniforme, inoffensif. Quelques heures plus tard, séché, il est dans son bureau, concentré, au clavier de l’ordinateur, plongé dans les préliminaires d’une écriture, état mental semblable à ces efforts que l’on fait, en tous sens, pour rassembler et mettre en forme des souvenirs insaisissables, indéterminés, mais dont on sent pourtant l’influence, souterraine et persistante, cyclique, sur nos humeurs. Des bruits le perturbent, pas tellement le bruit en tant que tel, mais le fait qu’ils soient difficiles à identifier, propageant de l’inconnu. Même si cela résonne dans des zones liminaires de l’attention, il ne parvient à éclaircir aucune composante de ces bruits, que ce soit leur provenance, leur situation proche au lointaine, qu’ils proviennent d’au-dessus ou d’en-dessous, de dehors ou dedans, qu’ils sortent d’une matière ou soient produits par quelques mouvements contre un obstacle, rien ne convoque quelque chose de connu, une catégorisation disponible. Frottements. Percussions. Froufrou. Cela évoquerait, s’il analysait en détail la nature de ces sons, différents souvenirs musicaux, du temps où son métier était d’écouter d’innombrables enregistrements de toutes sortes, à longueur de journées. Notamment les percussions d’eaux des Pygmées dans la rivière. D’autres dérangements bruitistes. Des dérèglements mélodiques. Mais évidemment, il sait que cela n’a rien à voir avec ce qu’il entend, à cet instant précis, assis à sa table d’écriture. Il lève la tête et regarde par la fenêtre, il ne découvre aucun indice, pourtant il a la conviction que ça se passe là. Juste, il lui semble qu’une très fine pluie rejaillit du toit, alors que l’averse s’est éloignée depuis longtemps. Le vent peut-être soulève au ras des tuiles ruisselantes cette imperceptible dentelle de gouttelettes ? Les bruits continuent. Dispersés, intermittents, affairés et, en quelque sorte, construits, agencés, exprimant une intention de composition. Il regarde de nouveau par la fenêtre et c’est alors qu’il surprend cinq ou six mésanges bleues. Elles prennent leur bain dans la gouttière. Quand elles y sont plongées, elles sont invisibles, mais leurs mouvements génèrent les bruits, pattes, plumes, becs frottent, cognent les parois de métal. Puis quand elles s’extirpent de l’eau et se posent sur le bord pour se secouer, se sécher, s’ébouriffer, lisser les plumages trempés, puis replonger. Il y a du jeu, du rituel, de la parade, du bonheur. Ça dure longtemps. Tous ces instants qui le happent vers la nature, l’animal, la vie végétale, minérale, nourrissent son imaginaire, l’empêche de se sentir enfermé dans l’humain, laisse la porte ouverte aux autres existences en lui, c’est comme de laisser la main flotter dans l’eau, quand la barque avance, et de sentir dans l’onde tous les flux qui le relient à celle qu’il aime, qui les ont reliés, et qui, littéralement, de plus en plus, se diluent dans la nature. C’est-à-dire, ne s’y perdent pas, mais y trouvent une nouvelle liberté, infiltrent d’autres réalités, se transforment, mais ne sont jamais bien loin, jamais tout à fait perdus. C’est là aussi qu’il rejoignait son père dans les conversations mentales qu’il entretenait avec lui, à distance, ponctuées par l’un ou l’autre courrier, et qu’il continue, d’une certaine manière, à entretenir depuis sa disparition. De l’au-delà donc. Quelque chose de ça l’a attiré dans des textes d’Annie Dillard, notamment les nouvelles du recueil « apprendre à parler à une pierre », par sa manière d’évoquer ces relations spéciales avec la nature. Mais le livre que, dans la foulée, il a entrepris de lire est un peu trop académique, longue série de descriptions remarquables mais où il manque ce qui l’intéresse, qui échappe, qui déséquilibre l’observation, fait rencontrer ce qui ne se raisonne pas. Mais quand même, dans certains passages, qui mettent le doigt sur ce qui échappe alors même que l’on croit saisir, qui échappe et pourtant laisse une impression forte et indélébile, qui inscrit le manque dans un mouvement, il ressent vivement ce qui l’excite dans les restes de sauvagerie qui l’animent quelques fois, et qui faisaient qu’elle et lui se retrouvaient en des instants improbables, hors de toute convention, libérés. « La taupe est presque entièrement libre à l’intérieur de sa peau, et sa force est énorme. Si tu arrives à attraper une taupe, en sus d’un bon coup de dent dont tu garderas le souvenir impérissable, elle bondira hors de ta main d’une seule secousse convulsive, et à peine l’auras-tu prise, que déjà elle sera repartie ; on ne parvient jamais à la voir vraiment ; tu ne fais que sentir cet afflux et cette poussée contre ta main, comme si tu tenais un cœur qui battait dans un sac en papier. » A l’intérieur de la peau. Secousse convulsive. Afflux contre la main. Cœur qui bat. Comme quand il faufilait rapidement la main sous ses vêtements, furtivement, « presque pas », pour effleurer la nudité en tous les points tendres et chauds, pour en capturer, voler, une sorte de totalité fluctuante, improbable et bouleversante, une « vue de l’esprit » matérialisée dans la paume, tandis qu’elle faisait de même, les deux corps distincts, tâtés furtivement mais fébrilement, soumis au même désir de pénétrer leur enveloppe, de ne faire qu’un. Tenter, à nouveau, de toucher l’âme et se la faire toucher. « Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains, je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais, comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océans immémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchais seulement l’enveloppe close d’un être qui par l’intérieur accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nous a réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division des corps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes. » (p.386). Il revient aux mésanges affairées, coquettes, volubiles. Pourquoi se sent-il, non seulement captivé, mais sollicité et emporté soudain dans la possibilité d’un autre fil narratif ? Pourquoi regarder ce spectacle et s’y oublier lui fait éprouver la possibilité, par-là, de rejoindre la disparue ou d’habiter ailleurs, un ailleurs où il serait plus plausible qu’elle resurgisse ? Il songe alors à une note de bas de page dans un livre lu récemment, page 250 : « Thom van Dooren (Fligts ways, Columbia University Press, New York, 2014) explique que les oiseaux racontent des histoires à travers les manières dont ils transforment des lieux en chez-soi. Dans ce sens « d’histoire », de nombreux organismes racontent des histoires… » En regardant les volatiles transformant la gouttière, le toit, l’eau en bains privatifs, ses rêveries dérivaient vers une action similaire à laquelle il avait pris part, à la manière de ces oiseaux, et soudain cela créait un rapprochement avec ces êtres, sa part d’oiseau s’ébrouait avec eux, se faufilait dans leur imaginaire, la manière dont ils tissent leur histoire en se lavant communautairement. C’était le souvenir d’une chambre de maison close, secrète, où, à deux dans la baignoire ils inventèrent, silencieusement, ou dispersés dans un babil très ornithologique, être installés à jamais dans leur maison personnelle, cachée, inexpugnable. Si durant cette expérience il renoue avec un bien-être intense, devenu rare, et qui lui rappelle des félicités anciennes, c’est surtout que tous les éléments, tangibles et intangibles, visuels et virtuels, proches ou imaginés, factuels ou projetés le prennent dans un enchevêtrement multispécifique, pour parler comme Anna Lowenhaupt Tsing, enchevêtrement de plusieurs histoires associant différentes temporalités, différentes choses, espèces et flux, qui lui rappellent forcément les étreintes où soudain tout semblait correspondre, converger en fusion pour ouvrir des possibles inédits, un futur impensé. Etreintes durant lesquelles leurs corps unis n’étaient rien de plus qu’une main traînant dans l’onde, main multifacette, titillée par d’innombrables ombres et impressions, banc de poissons intrigués venant la frôler, la mordiller, fantômes remontant des lits de vase. Ces enchevêtrements, composés comme en laboratoire ou surgissant de manière fortuite, quels que soient leurs leçons ou débouchés, tels qu’en eux-mêmes, font du bien, instaurent des milieux où il lui semble qu’enfin la vie privilégie la compréhension et la co-construction, permet d’élaborer une attention aux choses prometteuse, guérisseuse. Un tel enchevêtrement draine des lumières – tamisées, crues, vives, chaudes, froides, foudroyantes, qu’importe – au cœur des taillis, estompe la violence d’être un individu clos sur lui-même, donne l’impression que le peu d’intelligence détenue n’est qu’une infime partie d’un mycélium qui le traverse.

C’est une dynamique de ce genre que l’artiste Candice Lin trace dans un fouillis de narrations historiques, à priori disparates, non appelées à s’entrecroiser, verrouillées, hermétiques et dont l’inertie contribue à perpétuer la reproduction d’un récit linéaire, autoritaire. L’artiste vient rompre la morgue de cette inertie. Un corps blanc exquis, est le titre de l’enchevêtrement qu’elle réalise à Bétonsalon. Ce corps blanc exquis nomme le bien le plus désirable, indéfinissable par nature, que les colonies incarnèrent dans la chair blanche occidentale. Pour lui, bien après, ça évoque quelque chose confondu dans la lisière d’un bonheur d’ultime, au-delà, tel le corps de son amante qui n’est plus à présent qu’un mirage, décomposé en fine terre onirique, spectrale, féconde. Mais, en l’occurrence, ce blanc exquis est celui de la porcelaine, objet de convoitise intense et violente de la part des forces colonisatrices découvrant ce raffinement technologique et culturel en Chine. La porcelaine devient un espace de change fantasmatique entre civilisations affrontées, l’une cherchant à dominer l’autre, en lui soutirant ses savoir-faire, son génie, sa beauté. Mais au-delà de cette tragédie, les deux cultures se mélangent, se contaminent, dérivent. Pour Louis Pasteur et Charles Chamberland, « les pores si fins » de la porcelaine en font « un filtre performant pour l’étude des bactéries et virus, autres voyageurs clandestins invisibles à l’œil nu ». L’agencement conçu par l’artiste est, de la même manière, un immense dispositif imaginaire de mailles finement croisées, mailles de différents récits et temporalités, de différentes sciences et fabulations à travers lesquelles circulent virus et bactéries minoritaires, recomposant sans cesse la possibilité d’histoires détournées au sein des corps dominants, altérant patiemment leur linéarité insolente, maintenant possible la fabrique de mondes impensés. « Des chercheurs du XXème siècle, en s’alignant sur les prétentions de l’homme moderne, ont concouru à nous détourner de notre capacité à faire attention aux histoires divergentes, stratifiées et combinées qui fabriquent des mondes. Obsédés par la possibilité d’étendre certains modes de vie à tous les autres, ces chercheurs ont ignoré tout ce qui se passait ailleurs. Néanmoins, à mesure que le progrès perd de son attrait discursif, il devient possible de voir les choses autrement. » (p.59) Candice Lin élève une sorte de mausolée bactériologique aux destins de deux personnages historiques, n’ayant pu se rencontrer, car appartenant à des siècles séparés, mais tous les deux refoulés, bâillonnés, tourmentés à cause de leur genre. L’un est l’écrivain James Baldwin, africain américain, homosexuel et en tant que tel discrédité par le mouvement viril des Black Panthers. Forcément peu accepté par les Blancs, moqué par les Noirs guerriers, condamné à se chercher entre deux eaux. Candice Lin en fait aussi la plaque sensible sur laquelle s’est imprimé le massacre des Algériens dans la Seine, à commencer par un effet de vide. Revenant de New York, il remarque avant tout la désertification des cafés arabes, la disparition de nombreux visages qu’il avait l’habitude de côtoyer, avant de découvrir l’horrible explication de cette disparition brutale avec laquelle, en tant que Nègre appartenant à une communauté connaissant esclavage et lynchage, il ne pouvait que résonner. L’autre personnage est une femme, une botaniste, Jeanne Baret, inconnue au bataillon, et pour cause, au XVIIIème siècle, les femmes n’avaient pas droit au chapitre. Elle a contribué à faire évaluer la connaissance des plantes, dans l’ombre de son « mari et maître », distillant dans la science masculine des savoirs venant de tradition de soins très féminins. Connaissance des simples, infusions et décoctions de « bonne femme ». Elle a participé à la grande expédition Bougainville, accompagnant secrètement son mari, déguisée en homme car les femmes n’étaient pas tolérées sur les navires, par superstition (tout ça, encore, une histoire de menstruation). Une femme, découverte en mer, comme les algériens, était susceptible d’être balancée par-dessus bord. Même engeance.

Au centre de la halle bétonnée, nue, il y a un lit. En porcelaine non cuite. Poreuse, perméable, altérable. C’est la couche d’amants telle que décrite dans un roman de Baldwin, un lieu de confrontations, de germination douloureuse, de pourrissoir sentimental, d’incubateur paradoxal. La chambre est en désordre, un foutoir typiquement bohème qui atteste d’une difficulté à vivre là. Mais de toute façon, le lit, celui-ci ou un autre, c’est toujours un espace d’échanges, de corps à corps qui se refilent leurs fièvres, bonnes ou mauvaises, froides ou torrides. Sueurs, salives, poils, cheveux, pellicules, gouttes d’urine, morve, sperme, cyprine, larme, peaux mortes et quelques fois, suintant d’ici ou là, sang et pus. Et, c’est étrange, ce lit, cette chambre, au milieu du vide, juste délimités par de longues bâches de plastique transparent, donnent l’impression d’un espace confiné, étouffé. Poisseux. Il y a la vasque d’un urinoir, des tuyaux, un alambic, un glouglou fluvial. Une poubelle remplie d’eau de la Seine. Tant que le massacre des algériens ne sera pas reconnu, élucidé totalement, faisant l’objet d’excuses, leurs âmes croupissent dans cette eau. Peut-être est-ce du reste la poubelle remplie de pisse dans laquelle se plongea un Algérien pour échapper à la noyade mains jointes (la prière, l’Eglise n’est jamais loin quand on fabrique des martyrs). Dans cette eau, des plantes séchées, de celles qui furent identifiées par Jeanne Baret pour soigner la gangrène de son époux, sont plongées. Une sorte de soin symbolique pour conjurer la pourriture idéologique que représente la noyade forcée d’innombrables humains, concertée, décidée par les forces de l’ordre. Et puis l’alambic gargouille, en pleine activité. C’est de la pisse. Elle provient des dons des visiteurs et visiteuses. Dans de petits pots, comme lors des visites médicales ou, directement, via l’urinoir disposé à l’entrée. Des pisses-debout sont à la disposition des femmes. Ce mélange d’eau de Seine infusée et de pisse distillée est aspergé sur le lit, via un dispositif similaire aux appareils anti-incendie, la chambre en désordre. La terre non cuite absorbe, réagit, craque, se fend, change de couleurs, verdit, pourrit lentement. « Je pense au liquide, à la condensation, comme à un souffle, comme au halètement nerveux de l’attente, de la tension sexuelle, de la possibilité. Et aussi à la moisissure, à la rosée qui ne peut s’évaporer, qui se condense sous une bâche en plastique ou à l’intérieur d’une vitrine et qui croupit, détruisant les fragiles plantes, faisant pourrir les graines et « saigner » l’encre des archives jusqu’à ce que l’écriture ne soit plus lisible. » (Candice Lin, guide du visiteur) Tout autour, des documents que l’artiste a examinés pour explorer les éléments de son installation, des traces de vie laissées par Baldwin et Baret, des informations sur la vie sur les navires, les explorations botaniques du XVIIIème siècle, des échanges épistoliers, des objets exotiques, le massacre des algériens. Des archives et des tentatives d’appropriation, des dessins, des textes manuscrits, un espace d’étude, de recherche, de compréhension. Aussi, en guise de corps blancs exquis, donc, un urinoir et, épars, des linges de corps, petite culotte, chaussette blanche, chaussures vides abandonnées, raides. Tout cela, un enchevêtrement complexe, avec des lignes directrices, mais surtout une majorité de lignes de fuite, l’ensemble reste difficile à circonscrire dans le profil d’une œuvre uniforme, univoque. Ça déborde de partout, ça fuite, ruisselle. Les textes d’accompagnement, la vidéo, ne proposent aucune synthèse, au contraire, ils ajoutent des couches, des perspectives, complexifient le feuilleté multi-spécifique. Ce n’est pas embrassable d’un seul regard, quel que soit le point d’où l’on se place. C’est un lieu d’études et de recherches, c’est un dispositif flottant comme un radeau pour voyager à travers les non-dits de l’histoire, les versions officielles, les interprétations biaisées, qu’il s’agisse d’histoire des sexes, des colonies, des savoirs. « Les enchevêtrements interspécifiques que l’on pensait autrefois être le matériel de base des fables sont désormais pris en compte dans les discussions très sérieuses entre biologistes et écologistes qui ont montré comment la vie avait besoin des échanges réciproques entre de multiples êtres différents. » (p.21) La prise en compte des fables, désormais, se répand à tout régime de vérité, non sans susciter de multiples résistances, parfois virulentes. C’est cela aussi, penser, sentir, la main vacante dans l’onde (au sens large, la part d’électricité commune à tout ce qui nous entoure, la circulation de fantômes), antenne ou gouvernail intuitif. Yves Citton ne fait rien d’autre quand, pour mieux penser l’actuelle médiarchie, il plaide pour une archéologie des médias qui exhume les imaginaires les plus loufoques, étudiant quelques textes fantaisistes de siècles anciens qui, sous prétexte d’inventer des machines fantastiques, sans le savoir ni vouloir préfigurer quoi que ce soit, saisissaient le rayonnement envoûtant, toujours déjà là et que captent, instrumentalisent nos médias modernes, via aussi nos ordinateurs ou autres interfaces numériques. Tout est important, « bricolages surprenants », « rêves impossibles », autant de « chiffons palimpsestueux brouillant la succession bien ordonnée des générations techniques ». (p.196) C’est, notamment, la « machine à tisser les flux aériens » décrite, dessinée, conceptualisée par James Tilly Matthews, un britannique interné comme fou. Elle permet de contrôler les humeurs et d’orienter les actes des citoyens par émission de « fluides sympathiques » prenant le contrôle des esprits. « (…) Les « Assassins » – nom par lequel Matthews désigne ces « pneumaticiens » et « magnétiseurs » malfaisants – conspirent à contrôler la vie politique du pays à travers tout un travail de « façonnage d’événements » » et que l’auteur appelle joliment la cerf-voltance. (p.199) Pas besoin de beaucoup extrapoler pour établir un parallèle avec la mainmise de l’environnement numérique sur nos comportements au quotidien, largement synchronisés, rythmés par une politique de l’événementialité grand public laissant de moins en moins de place à tout ce qui est minoritaire. Mais c’est aussi s’intéresser à l’invention de cette « machine universelle d’enregistrement et de programmation musicale » décrite minutieusement, dans les moindres détails techniques, par trois frères habitant Bagdad autour des années 850. Le fonctionnement de cet « instrument qui joue de lui-même » repose sur un principe qui n’est pas sans un air de famille avec nos cartes perforées bien plus tardives. Ces choses circulent, baignent dans des courants d’idées qui nous irriguent tous. Ces élucubrations farfelues peuvent nous faire sourire, elles ont alimenté probablement un courant d’inspirations, d’esquisses, de projets et de désirs qui, à un moment ou l’autre, se concrétisent, s’incarnent de façons plus « plausibles », « réelles ». Cela participe des essais et erreurs d’une intelligence collective appréhendée sur des siècles. L’ubiquité du numérique relève sans doute, pas seulement mais aussi, d’une aspiration lointaine, profonde qui recoupe toutes les histoires de magnétisme, de voyance, de mesmérisme, et cette généalogie explique en partie la fascination qu’exerce cet univers numérique. Machine à tisser les flux aériens, instrument qui joue, enregistre et diffuse de la musique dans les airs, seul, voilà des dispositifs qui invitent à élargir nos connaissances du cosmos dans lequel nous baignons, matrice qui fabrique individuation et transindividuation. Une installation comme celle de Candice Lin est à la croisée de tout ça : restitution véridique de bouts d’histoires, utilisation de fragments machiniques ou morceaux technologiques bien réels et actuels, mais aussi élaboration d’une machine inédite et hétérogène, aux contours et mécanismes insaisissables dans leurs détails, mais lancée, impossible à arrêter, rendue folle, cumulant de plus en plus de vécus et de témoignages de ce qui, autour des histoires soulevées, a été jeté dans l’ombre, occulté, censuré, rectifié, broyé, opprimé, déformé, exterminé. Les liens qu’elle tisse entre tous les éléments qu’elle convoque, matériellement ou non, sont fragiles, pas forcément de l’ordre de l’enchaînement logique ni de l’emboîtement mécanique incontournable, mais inscrits dans une dynamique plus aléatoire, relèvent du saut dans le vide, du « blanc » qui sépare deux sortes d’intitulés ou de marques. En ce sens, même souligner l’absence de lien est une invitation à creuser, à sentir autrement, à se dire que, oui, en grattant on peut trouver qu’une liaison, en fait, passe ailleurs. Ce travail d’artiste ressemble à un mycélium, en fait, qui trame son réseau parfois longtemps sans donner de fruit, et soudain, parfois sans que cela s’explique rationnellement, éclot en fruits rares et épars ou abondants. Cette précarité de la coordination de tous les ingrédients qui font que là, soudain, ça porte des fruits, cette précarité est justement ce qui compte, c’est la trame de l’œuvre (en tout cas tel que lui, en situation, la sent, sans doute est-il particulièrement réactif à ces ondes), la trame que l’on perçoit et qui aide à penser autrement, livré à l’expérience esthétique face à de telles œuvres. C’est ce qu’explique Anna Lowenhaupt Tsing dans son étude sur les matsutakes. En fonction des tailles, des incendies, de l’exploitation forestière qui modifie le biotope, les champignons peuvent ne pas porter pendant plusieurs années. « Le fait qu’il n’y en ait pas pendant de longues années est en soi une qualité : une ouverture à l’irrégularité temporelle des histoires que les forêts tissent d’elles-mêmes. La fructification intermittente, spasmodique, nous rappelle la précarité de la coordination ainsi que tout cet ensemble intriguant de circonstances qui caractérise la survie collaboratrice. » Remarquez que l’histoire officielle de l’homme sur terre essaie de se présenter en texte dense, sans faille, une progression réussie et parfaite, évacuant toutes les irrégularités, toute précarité. Les histoires alternatives incorporent les irrégularités temporelles. Face à une installation artistique à percevoir comme la « fructification intermittente spasmodique » d’un travail souterrain bien plus étendu, il ne peut s’empêcher de vibrer, vibrer à partir de ce qu’il identifie comme le travail souterrain, mystérieux, qui continue à le réunir, malgré tout, sans visibilité pour qui que ce soit, à celle à présent perdue. Le mycélium qui les a réunis, a donné quelques fructifications spasmodiques remarquables, déjà anciennes – courriers échangés, conjonctions écrits et dessins, SMS délirants, échanges de regards, mais aussi ce qui, vu par d’autres, ne serait rien d’autres que déchainement pornographique et leur semblait floraison irréelle de leurs corporéités amoureuses insoupçonnées – , il le pense de plus en plus, avance patiemment, interminablement, se développe, trouve d’autres sols, et inévitablement, un jour ou l’autre, donnera de nouvelles fructifications tout autant intermittentes, coordinations précaires et irrégulières, en un point encore inconnu de la trame tissée souterrainement.

Mais, pour l’heure, tout est dormant, comme l’automne qui s’installe. Comme des scènes de vies hétérogènes immobilisées dans la laque. Les tableaux de Haegue Yang où se figent des configurations « ESP » (« perception extrasensorielle aussi connue sous le nom de sixième sens ou seconde vue »). Des collages de feuilles, de racines, en conjonctions cosmologiques, en suspension dans une épaisse couche de vernis séché à l’air libre, ayant absorbé poussières et insectes. Des assemblages qui vivent, continuent à croître, comme vus sous une couche de glace les protégeant de l’extérieur. Assemblages nés de leurs échanges et représentés, là, in vitro. Se rendre compte que leurs flores et faunes intérieures s’étant mêlés et reproduites a engendré des êtres hybrides qui continuent à pousser, s’enchevêtrer, former le mycélium qui, espèrent-ils, finira par réunir encore, quelque part, des bouts de leurs deux vies. Chaque ensemble évoque un « tout » né d’une bifurcation imprévue, accidentelle, entre animal, végétal, et humain, des instances de mutations poétiques. Des configurations qu’il contemple fixement, intensément, avec l’impression, effectivement, de se déplacer dans l’onde, de changer de place dans le mycélium, se rapprocher de fructifications spasmodiques et éphémères, un jour peut-être, dans une grâce extrasensorielle.

Pierre Hemptinne

Cimetière et perte de centre hospitalier

Fil narratif à partir de : Un village et son cimetière médiéval – Marcel Proust, Le temps retrouvé – Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 Verdier – Smak Gand, Verlust der Mitte et intervention de Christophe Büchel – En vivant, en écrivant, Christian Bourgois

Le village regarde passer le col et, reliant les deux versants de la montagne, surplombe le vide de profondes vallées, l’une comme un couloir de forêts conduisant à de lointains sommets lunaires et ravinés, l’autre dévalant à pic en louvoyant vers de lointaines promesses marines. Il a déposé son vélo au parking près du col et visite le site en pleine sieste. Il s’enfonce dans le lieu, en étranger, flâne dans le dédale des ruelles, labyrinthe accueillant et escarpé. Le village grimpe jusqu’à toucher la base du promontoire rocheux, nu et désertique, coiffant la montagne. Il débouche, inévitablement, comme si le transit dans les venelles tortueuses, les impasses et les placettes ne servait qu’à le rendre là, entre l’église et son petit cimetière. Cimetière à ciel ouvert, presque sans séparation, sans délimitation autre que symbolique, square ouvert, méditatif. Presque effacé et, de cet effacement, tirant toute sa présence captivante, magnétique. Sans âge, tellement, qu’il semble que le contenu des tombes se soit volatilisé, totalement recyclé dans la nature, ne contenant désormais plus rien que l’oubli. Quelques décorations métalliques autour des tombes usées évoquent les structures d’un dortoir à ciel ouvert. L’espace est doux, idéal pour bercer les anxiétés qu’inspire le déclin amorcé, le sentiment de plus en plus vif d’avoir abordé la pente descente de son existence. Ce ne sont pas les tombes de tel ou telle, les morts ici sont lointains, dissous, morts plusieurs fois, lavés, essorés. Ce sont aussi bien ses propres disparus, ses disparitions personnelles qui sont ici signalées, prises en compte. Ce qui fait qu’il déambule dans les sentiers effacés, abstraits, entre les zones d’inhumation, en égrenant le nom de ses morts et mortes à lui, ceux et celles à qui il tient, avec qui il continue, dans la tête, à dialoguer, quoi qu’il arrive, et à faire famille, groupe, association, avec lesquels il entretient une langue commune, un récit partagé à temporalités multiples. Croix esseulées dans des bouts de terrain vague. Berceaux envahis de plantes grasses, signes végétaux exubérants d’une vie ailleurs, ressemblant à des bancs d’algues prospères, ondulant légèrement dans l’onde. Tombes couvertes de graminées sauvages, floraisons buissonnières, triomphe simple de la biodiversité. Bouquets modestes, discrets. Juste un monticule de pierres, silhouette d’une dépouille surmontée d’une croix en bois vermoulu, comme pour un enterrement à la sauvette, en terre inconnue. Des sépultures paisibles qui ressemblent à des parcelles potagères de permaculture. Un majestueux houx au tronc boursouflé, tortueux, étend son ombre, son parasol vivace. Il se réfugie là et y savoure une quiétude disponible. Une rare félicité, lui qui, de moins en moins, se sent gagné par l’insouciance.  Pourquoi la séduction qu’exerce ce cimetière, donnant envie d’y dédier son dernier repos, apaise, atténue ses angoisses de mourir ? L’espèce de bien-être et d’apaisement qu’il y distille une fois en osmose imaginaire avec cet environnement, son milieu d’adoption momentanée, semble la promesse de ce que serait son futur stade de cadavre, état correspondant à ce même sentiment mais transformé en bourdon, stable, immuable, à l’infini, sans plus aucun dérangement, plus aucune épreuve. Il s’éprouve là comme en un point d’éternité, fragile, équilibriste, comme visité, quasiment dans le sens religieux, par ce genre d’analogies qui sont pour le narrateur proustien des capsules à voyager dans le temps, à oublier que le temps s’écoule unilatéralement, sans retour, analogies qui se répètent, flattent et engourdissent les sens qui y trouvent refuge en quelque chose, qui traversent les années en installant une permanence, l’illusion que quelque chose ne s’altère pas, demeure immuable. Du temps pur, la clé de l’immortalité, peut-être. Un enclos hors du temps qui lui rappelle tous les jardins, les petits potagers approximatifs, que, dans chaque endroit où il a habité, il a improvisé et cultivé de manière avant tout instinctive, intuitive. Des jardins où les gestes rituels, répétés chaque année, selon les cycles des semis, des saisons, des météos, des vies de parasites, cultivent le rythme des survivances de tout ce à quoi il tient, mais qui prennent des formes de plus en plus abstraites, immatérielles, spirituelles et qui soutiennent le goût de vivre, comme un chapelet que la respiration primale égrène avec prudence et croyance.

Ces instants analogiques proustiens sont des acmés sensorielles qui – via le goût, la vue, le toucher, l’odorat, un déraillement de motricité – réactualisent des souvenirs précis, jusque-là ensevelis et ressuscités, pas seulement en tant qu’images extirpées de leur gangue, mais pleinement, comme si ce fragment de passé était revécu dans l’être entier, au présent. Atmosphère de renaissance. Pour tout individu, ils forment un cheminement, et ils ne sont pas nombreux, en général, une poignée qui forme constellation, qui se répètent. Une madeleine, un tintement métallique, un linge d’hôtel, un pavé vacillant. Mais ce que, dans le désir de vivre plus fort et plus longtemps, il inhale en ces instants, c’est la conviction de dénicher l’essence des choses, en-dehors du temps, ça l’enivre magistralement, anesthésie les inquiétudes quant à l’avenir et la mort. Mais, ensuite, quand l’excitation retombe, le ruissellement engourdi de la mélancolie gonfle, est en crue. Car ce qui a été respiré de paradisiaque est irrémédiablement perdu, il le sait, bien qu’il l’ait tenu entre les mains. « Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdu. » (p.870) Ce petit cimetière hospitalier, où il débouche inopinément, pas du tout au terme d’un pèlerinage préparé, est parcouru de bouffées de paradis perdus. A l’instar du souvenir de certaines cabanes, construites au fond des bois, où il se cachait, protégé de toute ingérence d’autres humains, se projetant dans un avenir à écrire. Se nichant, protégé, hors des flux du présent, et observant le réel à travers les murs en branches tissées, regardant ce que déjà il devient, détaché, en désaccord partiel avec ce destin, hybride, non conforme à ses rêves, cherchant à lui fausser compagnie, désespérément, restant coi, hors du temps, s’imaginant alors intouchable, invisible, imputrescible, protégé de tout vieillissement. Pas né, pas mort. Ces états d’âme cultivés jadis dans ces cabanes bricolées sont réactivés à la vue du petit cimetière. Mais aussi, de manière poignante, inattendue, en lisant les pages où Annie Dillard raconte comment elle écrit dans des cabanes. L’aménagement, la température, les lumières, le temps qui coule, la vue par la fenêtre, l’emploi du temps global dans lequel cette cabane d’écriture flotte, dérive, se fixe. Une stabilité de fortune dans le tourment d’écrire. Un tourment tortueux, avec des instants étincelants, inattendus, cascades ou tourbillons qu’on n’a pas vu venir, ne l’oublions pas, des félicités semblables à celles que provoquent les analogies proustiennes, le propre de l’écriture étant de les déterrer, les libérer, sans pouvoir localiser avec précision leur gisement et prévoir exactement leur explosion. A la manière d’un démineur. « Ma cabane se réduisait à une seule petite pièce bâtie au bord de l’eau. Les murs étaient faits de planches rognées, et non isolées ; en janvier, février et mars, il faisait froid. Il y avait deux petits lits de fer dans cette pièce, deux placards, quelques étagères au-dessus d’un modeste plan de travail, un poêle à bois et une table installée sous une fenêtre, où j’écrivais. Cette fenêtre donnait sur un banc de sable… » « J’essayais de réchauffer la cabane avec le poêle à bois et un radiateur au fioul, mais je n’avais jamais chaud. Je travaillais revêtue d’une casquette de laine, de longs collants en laine, de chandails, d’une veste matelassée et d’une écharpe. » Il a en effet connu des hivers rudes où il écrivait et lisait, sur le petit secrétaire de bois issu des vieilles maisons familiales, des heures, emmitouflé comme s’il arpentait les champs gelés et plein d’écho cristallisé, doubles chaussettes et bottes, pull, manteau, écharpe. C’est lors de ces longues heures dans le froid qu’il a attrapé les douleurs aux genoux, récurrentes, lancinantes. Ce rappel puissant autant qu’inopiné – par le cimetière et la lecture des cabanes de Dillard – d’anciennes disciplines presque monacales, indispensables pour affronter le devenir et survivre, à une certaine époque démunie, disciplines qu’accompagnaient l’ivresse d’exaltations cérébrales et de divagations presque héroïques, suscite après tant d’années, essentiellement, beaucoup de nostalgie et de mélancolie.

Une nostalgie violente, à vrai dire, comme d’avoir été lui-même écrivain de cabanes, d’en avoir été expulsé, cherchant le chemin pour s’y faufiler à nouveau. Ces cabanes hospitalières pour écrire ne sont pas sans évoquer certains édifices du petit cimetière, ou ceux d’autres cimetières plus architecturaux, caveaux meublés sommairement où la mort ne se différencierait pas d’une certaine vie (ou l’inverse). D’ailleurs, les enfants pensent, en voyant ces édicules funéraires semblables à des maisons, des hôtels, de petits palais, que les morts habitent dans les cimetières. En ce qui le concerne, ne pratique-t-il pas dans ses cabanes, dans ses caveaux, dans ses bureaux – où qu’il soit depuis lors, dès qu’il écrit, il reconstruit mentalement autour de lui la structure branlante d’une cabane –, une écriture n’aboutissant jamais au point final, se déroulant en exercice continu, sans cesse recommencé, s’effaçant de la mémoire dès qu’atteignant l’horizon de ce qu’il parvient à saisir avec les mot, refluant alors, instaurant une nouvelle plage blanche, l’investissant alors peu à peu, reprenant les mêmes sujets, repassant dessus, variant les mots et la musique des phrases, ramifiant les images, entre vie et néant, du milieu de la matière où vif et mort se mélangent, où l’esprit continue à rêver, formuler, agencer images, sons, symboles, mais comme en dormant infiniment, toujours déjà un pied dans la tombe. Un flux d’écrit qui passe par lui, vient de lui, qu’il singularise, mais qui ne dépend pas que de lui, s’origine ailleurs, provient d’autres singularités, va rejoindre d’autres points de vie, pris dans le réseau très large de tout ce qui, dans le vivant, socialisé ou non, fabrique des individuations. Quelque chose qui, d’une certaine manière, continuera quand il aura disparu. Dont il n’est qu’un relais éphémère. L’écriture est une manière d’étendre une couverture sur soi pour s’isoler de la réalité tout en la décrivant de manière maniaque voire hallucinée, pour éloigner certaines contraintes que représente vivre dans une société non voulue, les contraintes professionnelles de plus en plus aliénantes, de plus en plus pensées idéologiquement pour insécuriser le citoyen, les déraillement toujours plus nombreux et diversifiés des relations affectives, les éclaboussures de la violence que l’économie exerce sur un grand nombre de fragilisés et retombent sur tout un chacun devenant coresponsable. Ecrire n’est que produire un tissu isolant, sous lequel se nicher en espérant qu’y germe un accord avec une vie mentale choisie, amniotique, synchronisée avec ce qu’il aime vraiment, ce qu’il souhaiterait de meilleur pour tout le monde, un rythme avec lequel il se sentirait en plein accord. Attendre, ébaucher cela en étant recroquevillé au fond de son lit, ses chaleurs, ses douceurs, ses fraicheurs surprises, ses frontières floues entre veille et sommeil.

 

Le petit cimetière, inattendu, qui lui ouvre les bras lui restitue, comme un parfum dans l’air, la sensation d’une nuit magique, il y a longtemps, à l’hôtel. Sensation d’un voyage en tapis volant sous un ciel étoilé, pour recourir à un cliché de bonheur surréel. Dieu sait pourquoi ce souvenir lui revient de manière de plus en plus insistante au fur et à mesure qu’il s’en éloigne irrémédiablement. Après l’amour, ils s’étaient allongés, enlacés. Elle s’était lovée contre lui, prise dans l’anneau du bras, la tête posée sur son torse. Elle avait dit, « ça ne va pas durer longtemps, je ne sais pas dormir avec quelqu’un ». Et lui s’était excuser d’avance : « mon bras va s’endormir, ce sera vite inconfortable, faudra bouger, mais c’est tellement bon pour l’instant. » Ils avaient dormi ainsi, sans bouger, des heures, sans aucun inconfort. Pour la première fois, dans cette position, son bras ne s’était pas engourdi, aucun picotement, aucun sentiment soudain d’un membre mort, perdu dans le vide. Pour la première fois, elle avait sombré sur le corps d’un amant, en complet abandon. Une réelle lévitation défiant le jour et la nuit, la vie et la mort, souffles emmêlés. Une formidable expérience de légèreté à deux. Jamais retour à la surface éveillée n’avait été aussi claire et moelleuse, une réelle aurore douce et progressive, simultanée dans leurs deux corps. Ils ont sombré dans le sommeil après tant de caresses frottis pénétrations enlacements, au point de se sentir intimement mélangés, interchangés, qu’ils se réveillent avec cette sensation que les bords, les frontières de leurs êtres sont encore ouvertes, poreuses, emmêlées, qu’ils ne forment qu’une existence plurielle plutôt que deux vies. Ils émergent des rêves dans une atmosphère de totale hospitalité réciproque, ce qui libère une douce et forte allégresse. Comme s’ils s’échouaient sur les rivages d’une utopie réelle, baignée d’une fraîche régénérescence due aux vertus de cette hospitalité totale, absolue, répartie dans tous les corps, tous les êtres, à la manière d’un bien précieux collectif, universel. Et ce sans-bords mutuels dans lequel, à peine les yeux ouverts, ils replongent à pleines bouches, et qu’ils sentent comme une puissance accueillante qui les transcende, ils voudraient, fidèles aux naïvetés des amoureux qui s’imaginent que la force de leurs sentiments peut transformer le monde, en faire un modèle pour tous les bords qui, chaque jour, sont le motif de drames, tragédies, démonstrations de cynismes, exercices de violences inhumaines. « Notre bord en effet, ce n’est pas seulement une affaire d’espaces, ce sont les barques glissant sur nos côtes, ce sont tous ceux qui arrivent et qui nous arrivent, c’est un bord qui passe au milieu, qui nous divise, nous révèle déchirés et disjoints ; le « nous » et le « dans » interrompus par ce qui vient, le bord faisant « irruption et interruption » en plein centre. Ces bords qui ne sont plus des bords, mais comme des blessures dans la ville, des revers de la ville dans la ville, mais aussi, et encore, des versants de la vie, des côtés du monde, des bons ou des mauvais côtés du monde. » (Macé, p.21)

Alors qu’il travaille en permanence à se créer un milieu hospitalier, pour lui-même, à partir de lui-même, ses idées, ses humeurs, ses désirs, élaborant un récit qui lui laisserait une place décente, vivable et bordée de façon ouverte, sans cesse lui parviennent les signes d’une société de moins en moins hospitalière, de plus en plus discriminante, criminelle. Et exerçant une tension contre ceux et celle qui entendent cultiver délibérément l’hospitalité. L’effort personnel pour maintenir l’illusion de bénéficier d’un cocon protecteur – prêt à en élargir le bénéfice à d’autres fragilisés – s’en trouve plus conséquent, stressant, et probablement condamné à être plus rapidement exténué. Un effort qui se trouve piégé aussi parce que le récit qu’il produit, qu’il doit rendre immanent comme une seconde nature, transforme inexorablement le cocon en quelque chose de clos, dont il est inconfortable de s’extraire pour vaquer à l’extérieur. Involontairement, une dynamique de replis s’installe, qui recrée des micro-pays fermés sur eux-mêmes, des enracinements qui finissent par ressembler à ceux que professent les croyances xénophobes qui prétendent protéger leur pays. Ne pas se laisser piéger donc, il demande désormais cela, aussi, à la manière dont il écrit l’écriture qui le module, une dimension d’hygiène mentale. Toute dimension d’enracinement, dès qu’elle pointe, doit éveiller la méfiance et faire l’objet d’un traitement : « n’est-elle pas contaminée par les histoires de racines nationales ? ». Elle doit être soumise aux techniques complexes d’ouverture, qui se bricolent opiniâtrement plutôt qu’elles ne se prescrivent rationnellement. C’est une condition sine qua non pour maintenir la possibilité de l’hospitalité pleine et entière. « Il faut vouloir définir le pays comme quelque chose que l’on peut quitter, et qui se définit justement par l’infinité de départs qu’il autorise, en pratique, en pensée (et aujourd’hui spécifiquement, c’est si clair : en accueil). Cela fait du bien de pouvoir vivre le pays comme quelque chose que l’on habite d’autant mieux qu’on peut le quitter, et qu’on peut y laisser entrer, rester, bouger, et qu’on peut en laisser sortir. Opposer le dépaysement à l’empaysement, c’est une décision, donc. » (Macé, p.59) Et tout est fait pour entretenir la crainte de partir, de sortir de son pays, la peur de ne plus pouvoir y rentrer, y retrouver son enracinement, pendant que, parallèlement, les louanges de la flexibilité ne cessent de retentir.

Les médias, les politiques ne parviennent plus, ou ne veulent plus, traiter de ce choc de l’inhospitalité envahissante. Ce n’est plus un problème. « Notre politique migratoire est ferme et humaine », dit un premier ministre, et ses propos sont relayés avec « objectivité », histoire de valider somme toute la prétention à rester humain. L’art contemporain aborde ces questions, mais à l’intérieur de circuits économiques et symboliques qui ont peu de retombées sur le réel. Ou, alors, peut-être à long terme ? Parfois, néanmoins, dans une institution culturelle ou l’autre, il se passe quelque chose. La possibilité de. Parce que l’institution, pour une fois, jouant provisoirement le jeu de la radicalité, casse ses bords, mélange les genres, brouille la séparation entre actualité insoutenable et production symbolique haut de gamme. Ainsi, un jour à Gand. Il se dirige vers les salles consacrées à un choix d’œuvres des collections permanentes, intitulé « Verlust der Mitte ». « Perte de centre ». C’est le titre d’une œuvre d’Asper Jorn, membre du groupe Cobra, qui lui-même l’avait choisi en référence au livre d’un historien d’art ayant appartenu au parti nazi, Hans Seldmayer, et plus que probablement pour contribuer à dénazifier l’approche de l’historien d’art. La « perte de centre » peut signifier catastrophe pour les uns, progrès pour les autres ! Mais dès le premier pas, c’est autre chose que l’on voit, qui saute aux yeux, qui fait « œuvre d’art » et « musée ». Et qui, plus que n’importe quelle œuvre d’art, fait exploser le centre de la mondialisation. Tout tourne. Les salles sont occupées, elles ne sont pas les lieux tranquilles où contempler « le patrimoine, les réalisations de nos grands artistes ». Elles sont envahies par des couchettes de fortune. Alignées. Et ces couchettes, même si les personnes ne sont pas là pour le moment, sont occupées. Leurs effets personnels, le peu qu’elles possèdent, sont là. Des sacs, des vêtements, un peu de bouffe, des ustensiles du genre que distribuent les organisations humanitaires, des souvenirs, des peluches, des Gsm. Le musée est transformé en centre d’accueil pour migrants. Pour bien voir les tableaux accrochés, il faut marcher, déambuler entre les matelas. Cela n’est pas sans créer des liens, des turbulences qui raniment certaines œuvres exposées, leur donnent une nouvelle jeunesse. L’agitation des tableaux de Cobra, par exemple, s’accommode bien de ce que signifie ces fantômes migratoires, représentant l’inhospitalité du monde capitaliste, son incapacité à accueillir, à répartir les richesses, en s’appuyant sur des productions de valeurs y compris culturelles (car il faut continuer à tenter de légitimer sa supériorité économique et politique par une soi-disant suprématie culturelle, spirituelle, l’art permettant d’invoquer de manière idéale des prétendues différences « d’essence »). Ou bien, les couches plus minimalistes, ascétiques et grises, presque une épure mentale du lit, s’accordent bien avec le climat de la salle où prédominent les traces de Joseph Beuys. Des écritures fragiles, migratoires, sur matériaux presque envoûtés, maladifs. L’espace muséal est saturé par cette nouvelle vocation de refuge pour sans-abris, sans territoire fixe, rejeté par le système dominant. Au moins les superficies, les volumes, servent à quelque chose. (En contraste avec les salles immenses où Michael E. Smith expose finalement « presque rien », ces immensités réservées pour quelques « petites » œuvres sont disproportionnées par rapport à l’espace vital pour héberger des rejet-é-es. La transcendance artistique s’est déplacée, plus tellement incarnée dans les œuvres elles-mêmes, convoquant des matériaux pauvres et des gestes simples, mais dans les mètres carrés réquisitionnés pour leur exhibition.)

Il faut un peu creuser. Aucun cartel n’explique ce qu’est cette installation. De qui, de quoi. Il s’agit en fait d’une intervention de Christophe Büchel, artiste suisse, engagé comme commissaire par le S.M.A.K. Ce n’est pas qu’un geste artistique. Plusieurs migrants ont été engagé provisoirement par le musée. Ils ont participé à la mise en place du dispositif d’exposition. Près du musée, dans un petit terrain vague, on aperçoit, en partant, un camp de migrants. Une mini Jungle de Calais. On pense à ce qu’en dit Michel Lussault dans son livre Hyper-Lieux : « Loin de constituer seulement le repoussoir qu’on se plaisait à y voir, la Jungle aurait pu être aussi un espace d’expérimentation d’une autre urbanité, âpre et rude sans doute, mais qu’il faut accepter de prendre en considération pour assurer l’hospitalité aux migrants, et aussi pour en tirer quelques enseignements susceptibles d’améliorer l’habitabilité urbaine dans son ensemble. » (p.194) Et le fait qu’il y ait si peu d’explication visible renforce l’impact de ce détournement muséal. Le musée, ses collections et ses missions, semblent vraiment envahis et avoir succombé à une urgence qui supplante la place de l’art. Accueillir et héberger ceux et celles que l’on jette sans scrupule par-dessus bord devient la priorité, vaut tout l’or du monde et tous les gestes esthétiques et richissimes de l’art. (Pierre Hemptinne)