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Art et mouvement perpétuel

Ancien et moderne : mariages arrangés. Le collectionneur Michel David-Weill porte dans Libération un regard critique sur cette nouvelle tendance à rapprocher art ancien et art contemporain dans des expositions événements qui conjuguent la formule : un artiste contemporain investit un musée classique, ancien (par exemple, Jan Fabre au Louvres).  C’est en général présenté par les promoteurs et relayés pas la presse comme une démarche novatrice, à rebours des positions conservatrices, de nature à remettre en question les chronologies et jugement de valeurs stéréotypés. Cela aiderait à porter un regard neuf tant sur l’ancien que sur le neuf selon une complémentarité entre les époques. Il reproche à ces démarches tendances de « privilégier le choc, toujours afin d’obtenir une réaction d’un spectateur saturé. » C’est un connaisseur, il a une réflexion et des arguments : « Il est ainsi devenu très politique d’introduire des productions modernes dans des cadres anciens, comme s’il était devenu insuffisant de lire l’histoire page par page : il faut mettre les pages ensemble. Cela n’incite pas à apprendre, à lire, à apprécier. » Voilà qui mérite de nourrir notre réflexion sur la médiation culturelle. Au nom de celle-ci, bien des initiatives sont prises qui, au lieu de privilégier les processus de réels apprentissage de la lecture, recherches les secousses, les chocs, l’effet de surface, « Plongés dans la brutalité, nous ne voyons plus. L’affadissement du goût et le besoin concomitant de repousser sans cesse les limites sont autant de signes de basse époque : il ne suffit pas de courses de chars, il faut faire dévorer les chrétiens par les lions ». On parle bien de repousser les limites du spectaculaire. Pour autant, les prises de position de ce collectionneur ne sont pas conservatrices, il n’est pas guidé par le sentiment que l’on porte atteinte aux valeurs établies de l’art ancien. Ce n’est pas contre cette iconoclastie qu’il s’insurge. « (…) c’est plus grave encore pour l’art moderne. Tout comme l’art ancien, la création d’aujourd’hui se voit dénier une valeur intrinsèque. C’est là le plus choquant : ces rapprochements rabaissent l’art moderne. Si on ne peut pas le montrer séparément, c’est qu’on n’y croit pas. » Et quand on soulève l’intention des musées, d’emblée louable, de s’ouvrir, de toucher plus de publics, la réponse est d’un bon sens implacable : « Le Louvre ou Versailles ne manquent pas de visiteurs. Peut-être devraient-ils se préoccuper davantage d’éduquer les publics à l’art de l’époque concernée que de se prêter à la brutalité des mélanges. » Effectivement, pratiquer ce genre de mélange au prétexte d’attirer du monde, on y est à priori favorable tellement l’intention de départ est séduisante, mais la confrontation au réel de ces institutions déjà saturées démolit cet argument. Il faut arrêter de vouloir augmenter indéfiniment le flot de visiteurs et beaucoup plus se demander ce que l’on en fait. Le travail de médiation culturel est encore une grande friche qui ne pourra avancer autrement qu’en prenant en compte la problématique de l’attention, de l’exigence (pratiquer l’événementiel, le choc, c’est mépriser le public en le postulant incapable d’attention, impuissant à affronter l’exigence de la rencontre artistique) ! Petite salle, grands effets ! Loin de ces pratiques relevant plus de la politique de communication que du souci de l’art (mais je ne serai pas catégorique, certains de ces mélanges ancien/moderne peuvent donner de bonnes choses), le Centre Culturel suisse présentait dans sa petite salle un hommage, réduit en taille, à Max Bill. Au premier coup d’œil, quelque chose qui semble appréhendé, digéré en quelques minutes, presque anecdotique. Mais en m’y penchant, en m’appliquant à la lecture de tous les signes rassemblés, je me suis senti happé par une grande force. Au centre, une œuvre de Max Bill (une reproduction de sa sculpture Rhytmus im Raum (Rythme dans l’espace, 1940) inspirée du ruban sans fin de Moebius. Autour, plus ou moins 5 œuvres d’artistes actuels chez qui on peut percevoir une filiation. Pas une filiation directe, mais la résurgence de préoccupations esthétiques, des éléments qui refont surface, des inspirations qui se font signes dans le temps. La justesse du propos et du choix dégageait une dynamique de grande amplitude. Parce que l’exposition permet de saisir, de mettre le doigt sur cette chose magique : comment des idées d’art se transmettent, deviennent autre chose tout en assurant une continuité, se transforment dans le temps, se transmettent leur créativité, leur force inventive qui se recycle, se régénère, emprunte de nouvelles vies. L’art est quelque chose qui vit, qui est en progrès en passant d’un cerveau à l’autre. Au cœur de cette mini-salle d’exposition, l’art se révélait comme principe de vie de façon éclatante. Je retiens surtout le dialogue entre l’esprit de Max Bill et celui de deux artistes actuels, Wade Guyton (américain) et Paul Elliman. Ce dernier crée des typographies qui ne cherchent pas d’emblée la beauté mais se composent à partir d’objets récupérés, « un alphabet qui se compose en sabotant le cycle de vie des objets de la surproduction. » Ce faisant, par les formes, les couleurs primaires, par les lignes qui découlent de sa démarche, les liaisons avec les peintures et le sens du design de Bill, les lignes et angles  recoupant celles de l’art concret, donnent à sa typographie un rayonnement magique. Wade Guyton a composé une toile évoquant l’art concret mais en utilisant ses techniques d’impression habituelles qui donnent à ses œuvres la marque du façonnement industriel. Il passe plusieurs fois la toile dans la machine, machine qu’il brutalise un peu (j’imagine), pour provoquer divers accidents de cette belle mécanique technologique, de manière à inclure dans l’œuvre les marques de défauts de fabrication. De l’austère à la subjectivité, graine de moderne. Un ignorant chez Mantegna... Quelque chose de semblable (une dynamique évolutive d’œuvres en œuvres, d’âge en âge) m’avait ému en parcourant l’exposition que Le Louvre consacre à Mantegna. J’avoue ne pas être très éduqué en ce concerne la peinture de cette époque. Je suis, dans un premier temps, désorienté, en recherche de support, de guide, je cherche mes marques (c’est passionnant, on se repose des questions basiques comme « par où je commence à regarder, qu’est-ce que je dois voir, retenir ? » La première impression est d’embrasser du regard un terrain vierge, nouveau. Je fais l’expérience, pour la première fois de l’audio-guide, outil utile pour les premiers repères, recommandé si l’on peut s’en détacher, s’en distancer. A un moment, je me trouve devant une grande toile qui « me dit quelque chose » (une sorte d’arc de triomphe, scène urbaine antique, j’ai oublié le titre !), comme si j’en connaissais quelque chose de l’intérieur, comme si ça représentait une scène que j’aurais traversée, voire participé !? Je comprendrai, en écoutant le commentaire de l’automate justement, que j’ai, il y a longtemps, pénétré ce tableau sans l’avoir vu par la description détaillée, profonde, vivante et critique qu’en fait Proust. De tableau en tableau, ce qui m’exaltera dans l’exposition est cette impression de pouvoir mettre le doigt sur l’évolution du peintre, le développement de sa pensée, de sa maîtrise, l’apparition de sa maturité. Ensuite, alors que je pensais me confronter à des matières étrangères, la sensation de familiarité est autant étrange qu’agréable (même peu éduqué, des signes, des informations sur cet héritage picturale se sont incrustées dans mon appareil référentiel). Mais surtout, le plus exaltant est de pouvoir lire, grâce à la scénographie, le passage naturel du flambeau. Comment Mantegna petit à petit, au sommet de son art, se voit « dépasser » par une nouvelle génération qui le continue tout en proposant quelque chose de nouveau. Ce nouveau qui relève de la prise en compte de l’émotion, du sensible, premiers signes de l’importance accordée à la subjectivité. Quelque chose dans ce mouvement filmique qui se dessine de tableau en tableau, dans la chronologie des signatures, la comparaison, els rapprochements, relève déjà de la modernité. C’est ce mouvement d’une sorte de progrès en art, évolution permanente, qui est restitué de façon lumineuse. Et qui fait que, finalement, où que l’on soit dans l’art actuel, on reste dans un déplacement esthétique qui a commencé, il y a bien longtemps, on y est toujours déjà. Sentir la continuité de ce mouvement à travers les époques et les écoles, comme une seule histoire, ne plaide pas pour les mélanges qui choquent. La complexité de ce mouvement continu exige plutôt l’initiation page par page ! (Au passage, pour toutes les questions sur la condition de la médiation dans les musées, remarquez à quel point le confort du regard est mis en danger par l’affluence et la disposition spatiale.) (PH)

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Concert particulier (Les Terrils).

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Les Terrils, en première partie de Chocolat Billy, au Schip. Je découvre l’endroit. Il ne s’agit pas, à proprement parlé, de concerts en appartements. C’est plutôt la mise sur pied d’une réelle petite salle alternative. Dans un quartier où existent d’autres ateliers d’artistes. Réellement, une initiative pour pallier au manque d’audace des programmations officielles et institutionnelles. On n’a pas l’impression d’un lieu qui va fonctionner, ponctuellement, au coup de cœur, au hasard des rencontres. Il y a somme toute un projet avec, en amont des individus informés, passionnés qui ont plutôt envie de dérouler toute une logique de visibilité pour d’autres groupes, d’autres tendances. Il y a forcément une autre manière de s’informer, de s’immerger au plu vif dans les tendances, dans l’émergence (alors que les circuits officiels sont un peu forcés de fonctionner avec des manières de sélectionner basées sur le mérite commercial ou sur des mécanismes d’examen qui ne sont pas toujours favorables à l’innovation, la prise de risque…, mécanismes qui ne sont pas simples à remplacer, ceci dit).  Il y a aussi, dans ce genre de salle, une présence des organisateurs qui ne tient pas simplement à « vérifier si la salle est remplie », encore une fois une présence attentive, on parle bien d’un dispositif global d’attention qui crée une qualité de l’instant. Bon, Les Terrils, par rapport à leur première démo, présentaient un jeu complet de nouvelles chansons. La formule guitare/batterie (avec un peu d’accordéon, le percussionniste étant multiinstrumentiste), il me semble, s’est encore affûtée, plus efficace, a accentué sa manière lapidaire et un peu crasse d’utiliser les références blues, rock, toutes ces influences roots des musiques populaires. Quant à la manière de chanter de Frédéric Deltenre (qui écrit aussi les textes), elle évolue aussi, elle s’est considérablement modifiée, s’affirmant de plus en plus dans un engagement vers le sens du texte, trouvant un style et un ton de plus en plus personnel, apportant des réponses originales aux questions essentielles : comment chanter l’actualité, comment parler de notre contexte social et politique, comment rendre compte du mental contemporain, comment chanter tout ça en français, comment réinventer une chanson engagée, nerveuse, cinglante et poétique à la fois !? Toutes problématiques que la scène « chanson française » a tendance à minimiser (pour ne pas dire plus). Et donc, retour musclé et racé vers une chansons essentielle, protest song postmoderne ou plutôt protest song de nos sociétés hyperindustrialisée (selon les catégories de Bernard Stiegler). S’agissant de nouveaux textes, j’avoue que la prestation live ne permet pas de saisir tous les mots, mais on capte l’essentiel (manière aussi de vérifier que la musique fonctionne sans une compréhension absolue des  paroles, grâce à, finalement, à la création d’un vrai style, qui tient un peu, si je peux me permets, à l’incarnation nouvelle, actuelle, de la position de l’idiot qui chante sur les travers et n’hésite pas à souligner, montrer du doigt, ce que plus personne n’ose dénoncer, parce que le libéralisme est tellement intériorisé comme une nouvelle nature que plus personne n’envisage de s’exprimer naïvement contre ; or cette expression aussi naïve est indispensable). Et donc, comme on redécouvre que l’on peut chanter de nouveau ce genre de choses, sans que ça fasse « vieux machin politicard », et que ça fait bien d’entendre chanter ce genre de chose, il y a comme un enchantement. Quelque chose redevient possible (au même titre que ce que rend possible l’élection dObama !). Fatigue de fin de semaine, heure des trains, je n’ai malheureusement pas pu entendre la prestation de Chocolat Billy, juste eu le temps de constater qu’ils lisaient tous La Sélec avant concert et qu’ils regrettaient que ce genre de presse ne se trouvaient plus en France !!! Question de politique culturelle, pour conclure: ces lieux, avec les compétences sociales et culturelles qui les animent sont indispensables à rendre accessible une diversité culturelle dans son actualité urgente; aucun lieu officiel ne pourra raisonnablement et à long terme « reprendre » à son compte ces compétences qui se renouvellent rapidement; peut-être faut-il soutenir ces lieux « particuliers », par des subsides appropriés, en les cherchant via une diminution du budget du Botanique qui pourrait programmer un peu; soutenir en quelque sorte un réseau de salles alternatives, en leur laissant liberté totale sur la programmation, un peu sur le modèle du Club Plasma mais qui, lui, est réservé aux artistes « belges ». Or, dynamiser une scène alternative qui soit « aussi » internationale serait une bonne chose pour la créativité des artistes belges. Et il y aurait dix ou vingt salles alternatives actives, bien soutenues, la Médiathèque se porterait beaucoup mieux! – La programmation de ce vendredi 7 novembre était due à Philippe Delvosalle.

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Les concerts à la maison font la nique aux programmateurs institutionnels

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Une bonne nouvelle pour l’information culturelle : Alain Jennotte, du Soir, a quitté les pages économiques pour rejoindre l’équipe « Culture ». Nul doute que ce transfert dynamisera l’information, renouvellera le regard, mettra en avant des phénomènes et des artistes moins connus. La différence s’est déjà fait sentir avec un article sur un collectif liégeois et ce jeudi 5/11 par une page consacrée aux concerts rock organisés par des particuliers, chez eux : « Les concerts s’invitent à la maison. Des particuliers créent un nouveau rapport entre les groupes et le public. » C’est réjouissant de voir que ce phénomène qui existe depuis pas mal d’années est présenté en une, avec un statut important, comme une tendance signifiante. Avant tout, ce qui est mis en évidence est la qualité relationnelle et d’écoute : petit public, pas de distance avec les musiciens, on est beaucoup plus proche de l’expression, de ce qui se passe vraiment. (Phénomène connu avec la Ferme du Biérau, et que nous avions testé, il y a de nombreuses années en organisant à la Médiathèque de Mons des concerts dans une petite salle, avec aussi un bar « pas cher » et en nous inscrivant dans un circuit alternatif international : Tom Cora, Günter Müller, Taku Sugimoto, Ernst Reyseger, Jean-Marc Montera, Dominique Regef, Keith Rowe, Guy Klucevsek, Chameleo Vulgaris… Nous misions sur l’attrait de l’intimité pour ouvrir des publics non-initiés à des formes d’avant-garde, et ça marchait pas mal). Si cette tendance est réjouissante, effectivement, et offre des expériences d’écoute magique (je pense au récital d’un violoncelliste d’Ictus entendu en hiver aux ateliers Claus), il ne faudrait pas pour autant glorifier aveuglément la part de folklore rock ni tomber dans un romantisme à l’excès. Si les concerts organisés par des passionnés, dans leur salon ou leur cuisine, ont toujours existé, ils prennent dans le contexte culturel actuel, une signification particulière qu’il ne faut pas occulter. Il s’agit aussi d’une réponse à une offre institutionnelle de concerts relativement pauvre. D’une part il y a les grandes machines privées qui ne sont intéressées que par les vedettes, des stades ou des salles bourrés massacres. Le public a embrayé le pas avec l’obsession de remplir les salles, de faire du chiffre, de toucher le plus de monde et le plus facilement. Résultat : disparition de la prise de risque, accentuée par la peut de tout ce qui sonne « différent », n’est pas appuyé par la grande presse (le syndrome de la « tête d’affiche » a fait des ravages). Des salles réputées programment une quantité énorme de concerts et pourtant on peut leur reprocher d’abandonner l’esprit de découverte, de ne plus se tenir au courant des nouvelles tendances. Il suffit de croiser ce qu’il y a dans les catalogues des tourneurs principaux avec ce dont on parle dans quelques magazines connus (Inrock, etc.) et voilà, les affiches se remplissent. Donc, forcément, ici ou là, les citoyens amateurs et passionnés prennent la relève (un des derniers concerts de Steve Lacy en Belgique a été aussi le fait d’une initiative d’un particulier). L’important, avec un article comme celui du Soir, est d’attirer l’attention aussi des responsables sur cet état de fait. Parce qu’au-delà du constat et, encore une fois, du plaisir incomparable que l’on goûte dans ces conditions d’écoute, l’important est-il réellement que la musique ait une vie en-dehors des circuits institutionnels et commerciaux ? Quelle est cette vie et quelle en est la perspective ? Quand j’avais fait joué Klucevsek à Mons, il était très clair sur le fait que les CD ne le faisaient pas vivre, seuls les concerts lui permettaient de faire chauffer la marmite. Alors, reprenons : la plupart des musiciens « alternatifs » qui jouent dans les salons gagnent peu d’argent avec les entrées, peu avec la vente de microsillons ou CD, peu avec le téléchargement… Je n’envisage même pas des standings de vie élevés, mais combien de prestations chez des particuliers pour assurer les deux bouts ? Est-ce une économie culturelle viable ? Et va-t-elle réellement créer de « nouveaux rapports entre les groupes et le public » au-delà de cercles d‘amateurs relativement réduits ?Au point de modifier le comportement d’une population significative en nombre quant à l’écoute des musiques, en s’ouvrant à d’autres genres et d’autres styles, en faisant évoluer le marché ? Bien entendu, des musiciens d’un certain renom international se font payer correctement dans un festival officiel et joue au chapeau dans une salle de bain à Bruxelles, il y a alors une complémentarité, et l’institutionnel, dans ce cas, permet, d’une certaine façon, l’initiative privée. S’il est indispensable de rendre hommage aux personnes qui se substituent aux pouvoirs publics pour qu’un contact réel et direct se maintiennent entre des musiciens différents et un certain public, il me semble dangereux d’ériger ce système en idéal. Il est important de revendiquer des lieux de concerts adéquats, petites salles, bonnes conditions techniques pour les artistes, confort pour les auditeurs, rémunérations décentes pour les groupes, prise de risque maximum pour des programmes « laboratoires », (où des particuliers amateurs et connaisseurs peuvent venir proposer leurs coups de cœur), respect de l’intimité nécessaire à une attention maximale aux musiques, volonté de passer outre la rentabilité et de présenter des événements de façon permanente, promotion et accompagnement « didactique » de qualité… Enfin, parce que ce blog est là aussi pour je prêche pour ma chapelle, rappelons que la Médiathèque dispose souvent des CD de la plupart des artistes programmés dans ces conditions artisanales, qu’elle peut à partir de ces collections soutenir ces projets personnels, qu’elle les annonce régulièrement dans son agenda ou sa newsletter, et qu’il est important qu’une institution officielle soi attentive à cette vie musicale. Ça devrait être souligné, il me semble !Une dernière précision : vendredi 6/11, au Ship, ce n’est pas qu’un concert de Chocolat Billy, il y a Les Terrils en avant-première… (PH)

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Le 104 submergé

Samedi 11 octobre, on se pointe pour jeter un coup d’oeil au nouveau lieu culturel parisien, le 104 (« Après deux années de travaux, le Centquatre ouvre ses portes »). Défini comme « établissement artistique de la ville de Paris », cet espace se veut « lieu de résidence et de création artistiques unique au monde, qui désire bousculer, par sa dynamique artistique, les frontières entre les arts et les publics. » La réhabilitation architecturale de cet ancien bâtiment est organisée, entre autre, selon l’esprit des « passages », images de l’ancienne modernité parisienne, et titre de l’ouvrage de Walter Benjamin sur Paris. De 14h30 aux petites heures, un programme déroule tous les aspects du projet, artistes résidents, liaisons avec les habitants du quartier, ateliers, interventions, musiques, slam… La mauvaise idée est de se pointer un peu avant 20 heures. Là, ça coince, le public s’accumule, les portes restent fermées. Après plus d’une demi-heure d’attente, on abandonnera, comme beaucoup d’autres, avec l’impression d’un lieu submergé, dépassé. Il faut dire qu’en plus d’une promo énorme, un concert gratuit de Tricky est prévu dans la soirée. Je lis dans Libération aujourd’hui que le 104, victime de son succès, a du interrompre la fête vers 23 heures, faire intervenir les forces de l’ordre pour organiser l’évacuation. La fête, elle, était prévue jusqu’à au moins deux trois heures. Mais pourquoi fallait-il une vedette comme Tricky? Le ton n’aurait-il pas été plus « juste » et adapté à son projet sans recourir à une tête d’affiche? La foule qui se presse, en tout cas, est le signe qu’il y a une attente énorme de nouveaux lieux culturels, repensés, adaptés aux nouvelles pratiques, aux nouveaux besoins d’apprendre la vie par la culture. Les bibliothèques, médiathèques, centres culturels, sont loin d’être périmés, ils doivent avoir les moyens de se rénover, de jouer leur rôle dans les flux culturels entre arts, publics et politique (on s’empare de la culture, on s’y éduque pour tenir tête au politique, tenir son rang de citoyen autonome et critique)… A voir si, sur la longueur, le 104 tiendra sa promesse, au-delà de l’événementiel et du gigantisme. C’est le genre « maison folies », concept inauguré à Lille, qui aurait la folie des grandeurs…

L’ère numérique, la critique des murs

Journées d’études 2008 de l’Association des Directeurs des Bibliothèques Départementales, Périgueux, Centre départementale de Communication.

J’avais le plaisir d’intervenir dans ces journées d’études (ADBDP) dont le thème global était les « médiathèques face au numérique, aux nouvelles pratiques culturelles, aux nouveaux accès aux savoirs »… J’ai été quelque peu surpris par la tournure du programme : si la nouvelle directrice de l’Association semble déterminée à faire bouger les choses, j’ai e l’impression que, dans l’ensemble, les Bibliothèques Départementales commençaient leur réflexion sur ce sujet brûlant. On en est à identifier l’ampleur du changement, se dire qu’il faut changer, à chercher par où commencer. Des résultats très intéressants d’une enquête réalisée par le CREDOC étaient présentées par Mr. Bruno Maresca : évolution de fréquentation des équipements de lecture public, perception de l’image des médiathèques par le public… Dans l’ensemble, les données recoupent celles que nous récoltons dans nos démarches pour mieux comprendre l’évolution des publics. Mais cette enquête repose sur des chiffres de 2005 et donnent, à mon avis, l’impression fausses que les choses se maintiennent, évoluent dans le bon sens, et que les changements s’ils sont nécessaires, ne sont pas urgents. « Pas de précipitation, gérons le changement calmement ! » était plus ou moins la note finale ! (En trois ans, les choses vont vite, la fréquentation a peut-être diminué de 15, de 20 voire de 30 % !?) On se rassure en se basant sur une perception très valorisante du rôle social des bibliothèques et qui concorde avec des résultats similaires obtenus dans des pays nordiques. Mais à quoi cela sert-il si la fréquentation est en nette diminution, ce qui est loin d’être antinomique ? Il y a eu une intervention instructive de Mr. Nicolas Georges (Directeur adjoint de la Direction du Livre et de la lecture) qui a insisté sur l’importance accordée au livre dans la politique culturelle globale du gouvernement. Il a déclaré que des mesures d’urgence sont examinées pour éviter à la filière du livre « le tsunami qui a frappé l’industrie du disque. » Ben tiens, c’est vrai que l’on a laissé crever les disquaires indépendants, mais d’autre part est-ce à l’état de protéger des filières commerciales et de soutenir des industries culturelles (si j’ai bien compris un secteur « industries culturelles » a été créé  la Direction de la Culture) ?

J’espérais surtout, pour ma part, prendre connaissance d’une politique « nouvelles technologies » des Bibliothèques françaises et de proposer des partenariats, de sensibiliser à la mise en chantier de projets européens. Heureusement, il y a eu le contact fructueux avec Lionel Dujol, promoteur de « everitoutheque ». Des prises de position intéressantes de directeurs ont été lues. Des bribes prometteuses. Pour ma part, bien que bousculé par un horaire décalé, j’ai plus ou moins répété mon intervention faite à Blois, en plus direct, et en actualisant certaines informations selon les avancements du nouveau projet de la Médiathèque de la Communauté française de Belgique. Tandis que –mais encore une fois, il s’agit d’impressions peut-être dues à un côté officiel des discours (comme le Président du Conseil régional du Périgord associant accès au savoir et couverture territoriale de la connexion Internet)- l’ébullition « secteur public » en vue d’une conception d’Internet comme « appareil critique » me semblait plutôt très réservée, je découvrais avec plaisir sur les murs de la ville, l’intervention spontanée d’un artiste anonyme : manière dynamique et inventive d’interpeller sur la publicité, l’environnement marketing (une de ses interventions est explicitement tournée vers Universal). Il s’agit de dessins collés et, le plus souvent, partiellement arrachés, hélas.

Gare centrale, marchands du temple…

Il y a longtemps, je sortais de la Gare Centrale par cette sortie vers la Grande-Place, aux allures désuètes, comme de vastes hangars délaissés, avec le charme du long plan incliné, courbe, le long d’une immense salle aux colonnes imposantes. Puis tout a été fermé, condamné, comme une caverne ensevelie, sous éboulements. Elle est ouverte de nouveau, profitant de la restauration générale de la gare Centrale, bâtiment Horta (les parties les plus sensibles pour les usagers sont toujours en chantier, sinistres). Je redécouvre avec surprise les escalators d’époque, en bois et ce majestueux plan incliné enlaçant cette gigantesque salle. Je les avais oubliés. La caverne est restaurée. Et arrangée. Si dans le souvenir tout est gris et terne, malgré un potentiel de brillance inéluctable, cette fois, ça y est, tout respire le frais, tout est flambant neuf. Les composantes « Horta » sont bien en valeur associés à de nouveaux éléments modernes, notamment un mur de lumières mouvantes. Flashy, amusant, ça se discute…? Pour ma part, avant même d’examiner s’il est judicieux de juxtaposer des arlequinades électro-lumineuses et du design Horta (mais pourquoi pas, ça fait remix), j’éprouvais une étrange jubilation de « sentir » un lieu qui, jusque dans ma cartographie mentale bruxelloise était muré, interdit, et tout d’un coup de nouveau accessible. Et l’effet de ce passage ouvert à nouveau, fonctionnel (permettant le passage de souvenirs, d’images anciennes se connectant à de nouvelles) créait comme la restitution d’une fonction endormie, d’une infime parcelle de mémoire engourdie… comme la restitution d’un bien (même de l’ordre du micro, ça fait du bien). Il reste que cet étalage tape-à-l’oeil est censé introduire aussi à de nouvelles galeries marchandes qu’il est de plus en plus courant de greffer sur le flot de navetteurs. La gare est aussi ce lieu de compression entre l’espace public, professionnel et privé, où l’on court, où l’on est malmené par le temps, bousculé dans un rythme de vie dépersonnalisant, où l’on ressent avec angoisse le manque d’une foule de choses dont celles-ci: du temps pour soi, la considération. Lieu de passages forcés, soumis aux aléas des chemins de fer (changement de voie, retards, trains supprimés, au quotidien), goulot où s’entassent les frustrations: l’endroit idéal pour exploiter le besoin de compensations, chocolats, bonbons, bibelots, parfums, compensations consuméristes rapides. Cet espace autour des fonctions fonctionnelles de la gare aurait pu être pensé de façon complètement différente: en ouvrant de nouveaux services tournés vers la qualité de vie, en confiant cet environnement ferroviaire aux bibliothèques, médiathèques, par exemple, qui y présenteraient, sous forme de concepts-services à inventer, de nouveaux « produits » pour exploiter au mieux le temps de transit entre boulot et dodo… « Ma ville est le plus beau lunapark« , c’est pas ce que chantait Fabulous Trobadors!