Archives mensuelles : novembre 2008

Annegarn ensoleillé noir

Dick Annegarn, « Soleil du soir », NA5077

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La lumière qui baigne le dernier album de Dick Annegarn est mélancolique, anxiogène, celle des derniers rayons, celle qui ramène chaque jour son refrain  aux accents de « The End », cette angoisse du soir, de la nuit qui vient, de la vie qui raccourcit proportionnellement aux ombres qui s’allongent. Le soir et les envies de boire, la kermesse des sentiments agités : « Je ne veux pas paraître piètre/Mais je ne veux pas de la vie d’une star au noir ». Ces luminosités à la fois chatoyantes, déclinantes et sombres bercent et épicent le blues d’Annegarn. Cette angoisse crépusculaire dans la tête et les mots se compensent dans le jeu magistral, bercé et heurté, de la guitare. (Le son est excellent, vous pouvez lire ailleurs toutes les anecdotes de cet enregistrement en 5 jours à New York, par exemple dans les Inrock). Les effets funestes de ce « Soleil du soir » sont exaltés par le rayonnement du soleil franchement noir qui écrase les multiples zones de conflit, à la surface de la terre, « Une faune aphone au Liban/Une zone atone au Golan » (Soldat). Le spleen crépusculaire est tout autant attisé par l’avenir de la planète et notamment le poids humain exponentiel, incontrôlable, de plus en plus destructeur de planète, abordé ici de façon burlesque et bancale, fable abrupte d’une nativité divine : « quelle poule pond tant ? ». Aux heures où le jour bascule, les interrogations sur tout ce qui peut protéger de la solitude et des peurs ancestrales refont surface, et le grand bluesman blanc de ruminer une surprenante méditation sur la famille, en évitant bien entendu la position conservatrice mais en laissant ouverte le besoin de se composer une famille, quelle qu’elle soit. Il faut être marcheur, connaître l’hypnose d’une journée de pas scandés dans la nature pour apprécier le large bonheur à la vue du village qui semble toujours le dernier, comme le rescapé (et pour apprécier aussi les accents mièvres de la chanson, mais il y a une tradition intéressante du « mièvre » à la Dick Annegarn). La montée de la nuit pousse à rugir comme un fauve, à libérer ses peurs primales, en allant chercher  les lumières et paradis artificiels de la grande ville, « Pas de lumière sur ma moto/Et ça peut me coûter cher, sur le boulevard des maréchaux.  (Le blues de Londres). Mais encore, l’appréhension de ce déclin du soir, invite à cultiver l’art de l’hospitalité, en y mettant des fleurs et des couleurs, une cordialité colorée, arrosée et sans façon, pour déjouer « le mal de vivre/Ce mal de chien », la mélancolie latente : « Les fleurs des nappes de nos tables/à la musique de nos voix/Tout est si doux si désirable/que c’en est une grande joie ». Passent encore quelques fantômes avec lesquels cultiver des affinités, des correspondances esquissées, ainsi le « Grand Jacques’ , et « Théo », célébration de la fragilité des conditions de la création artistique, dont la beauté flamboyante est sans cesse refroidie par le manque d’argent, liens entre spirituel et fric, chanson qui ressemble bien, en mêlant la magie de la peinture et celle du marché qui transforme l’art en argent pour vivre,  à un superbe coucher de soleil, poignant. « Théo c’est beau un tableau vivant/Théo, il faut que tu m’envoies de l’argent ». Le soir est aussi habité par les souvenirs, l’esprit hanté par tous nos anciens airs, obsessions, récurrences, rémanences, aspiration à la régression, à remonter le temps, à revenir en arrière en décadant joyeusement. Ainsi, la dernière chanson de l’album semble, en clin d’oeil, revisiter d’anciens titres, faire écho à des occurrences passées de Dick Annegarn, se référer à des succès comme des sommets d’inspiration légère, faciles où il devient difficile de grimper aujourd’hui : « Tous les matins je reviens refaire/La danse de l’insignifiance/Sublime décadence/Infime succulence/ Décadons, revenons au temps des Nérons/ Dégénérons, rendez-vous dans les bas-fonds ». L’ensemble est balancé assez « brut de décoffrage », peinturé au couteau, rocailleux et direct comme quelque chose qui doit sortir vite, sans finition, en gardant ses épines, ses accrocs, ses échardes. (PH) (Texte sur l’album précédent, « Plouc« ) (Discographie de Dick Annegran). (Le site de Dick Annegarn) (Des vidéos sur Youtube dont le clip de Michel Gondry)

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Neige. Restes d’un dimanche blanc.

La grisaille terne de ce WE-ci fait contraste avec les surprises du précédent. Il subsiste, en bordure des champs, dans les fossés exposés nord, des ourlets de neige. Le blanc fait toujours événement. D’abord ça transforme tout, ensuite c’est éphémère. Manie un peu gnangnan, je m’obstine à photographier les dernières fleurs du jardin prise dans les cristaux. Même chose pour les tétragones (sorte d’épinard) recouverts de blanc, allez, fini le stoemp au tétragone du jardin. La météo d’exception rassemble dehors les grands « gamins » du quartier dans une bataille de boules longue et bien rangée. Cris, courses et bousculades étouffées dans la neige, balles perdues contre les vitres. Souvenirs. En soirée, après de brèves lueurs roses, le vent se lève, brouillard, rafales de neiges semi-fondante, le temps idéal pour cuisiner un faisan à la brabançonne (avec chicons). Justement, hier, en traversant un village, aperçu brièvement des chasseurs dans un garage en train de se partager du gibier à plumes. La dernière fois que j’avais cuisiné ce plat, des amis étaient invités et j’avais merdé: au lieu du fond de volaille congelé, pour déglacer la casserole de cuisson, j’avais pris le fumet de poisson… La réussite tient pourtant à la manière dont le jus de cuisson des chicons et celui des faisans se mélangent avec le fond de volaille, avant d’être montée au beurre, pour venir arroser légumes et viande découpée dans le même plat…

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Forums et approximations

Je constate dans les forums du Soir, à la suite du communiqué Belga sur notre conférence de presse, que la Médiathèque suscite toujours pas mal de réactions. C’est intéressant, c’est toujours bien vivant! Mais, force est de constater que pas mal réagissent avec des informations parcellaires, avec des visions limitées, voire en fonction de ressentiments épidermiques. Evidemment, un communiqué Belga, c’est une synthèse de chez synthèse, toute la chair engendrée pour singulariser un projet, une ambition, une démarche, a été retirée, on ne montre qu’une partie des os. Remarquons que le communiqué met en avant « le virage numérique » en plaçant en « une » la question du téléchargement. Le titre de la conférence évoquait, lui, le tournant viral. La viralité, ce n’est pas que le numérique, c’est la contagion organisée de La Sélec, par exemple. Beaucoup d’avis, dans ce forum comme lors de la pétition de soutien à la Médiathèque, marquent leur attachement au conseil et à la découverte, liée aux échanges dans les centres de prêt physique et regrettent leur disparition progressive: or, la Médiathèque investit pas mal là-dedans! Et, curieusement, cet aspect, tout de même présent dans le communiqué n’est pas relevé!? Quand nous parlons de « dématérialisation », nous ne pensons pas que « téléchargement » mais aussi « valeur immatériel du conseil ». La Sélec en est l’exemple. Certains déplorent l’appauvrissement de l’offre en supports physiques! On ne trouve plus assez en médias concrets pour les curieux? J’ai du mal à y croire à la lecture des budgets consacrés à acheter du CD, DVD et à la diversité de titres qui entrent en collection!! Bien entendu qu’il y a une diminution, budget et fréquentation étant  la baisse! Mais qui est capable d’absorber tout ce que la médiathèque présente? Qui, ailleurs, continue à présenter autant? Nous avons, dans la conférence de presse, repris à notre compte le titre d’un journaliste du Soir: « CD de combats » parce que nous restons convaincus que le CD est un outil indispensable pour la effectuer une médiation culturelle et faire découvrir des artistes. Il y en a encore qui se demandent: « pourquoi ont-ils attendu si longtemps pour mettre leur catalogue en ligne? » Parce qu’on nous ne pouvons pas, tiens! Ou alors selon des conventions commerciales, donc très chères et lourdes (négociation avec tous les labels, voire tous les artistes..)! Si le politique avait décidé de transposer la notion de prêt public dans l’environnement numérique, la Médiathèque serait peut-être leader mondial de téléchargement, nous aurions devancé I-Tunes! Il faut tout de même garder cette réalité à l’esprit. Je lis aussi qu’un lecteur a tester 10 titres sur notre plate-forme de téléchargement, ne les trouve pas et en déduit: « il n’y en a sûrement pas 600.000 »!? C’est quoi, ça, comme méthode scientifique!? Fantaisiste, oui, et gonflée! C’est bien ça, l’autorité farfelue que l’on peut revendiquer sur Internet! Je ne pense pas que ce Monsieur a en tête 600.000 références musicales et si c’est le cas, nous pourrions très bien proposer 600.000 autres références! Sa remarque dévoile aussi sa complète ignorance de comment fonctionnent les « agrégateurs ». Enfin, le plus intéressant reste cet attachement aux dimensions humaines et sociales de la médiathèque, tout en avouant ne plus trop y passer! Or, si c’est important, il faut y passer et entraîner vos amis, ne pas simplement imputer le déclin de cette superbe association au politique! Allez, vous regrettez vraiment l’esprit de « l’ancienne Médiathèque »?: faites-le revivre, venez nombreux par exemple à la première de « La Sélec en soirée », le 12 décembre, Bruxelles-Congrès, de 19 à 20H, expo + DJ + plein de médiathécaires comme vous (semblez) les aimer… (PH)

La Sélec (2) : face à la presse et en soirée.

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Le 25 novembre, présentation de La Sélec à la presse, dans les locaux de la Médiathèque. Exercice difficile (et toujours instructif : chaque fois, on peut étudier comment se transmet l’information), une sorte de face à face où il s’agit de convaincre de la singularité, de l’originalité et de la pertinence d’un produit. En subissant (qu’elles soient dites ou implicites, elles forment la vulgate dominante en la matière) toutes les recommandations « bateau » des spécialistes en communication : aller à l’essentiel, donner les informations pratiques, être court, ne pas digresser, etc.… Sous-entendu : les journalistes sont hyper sollicités, ils ont des tonnes de rigolos comme vous à écouter, ils n’ont pas de temps à perdre, ils doivent rentabiliser le temps qu’ils passent dans ce genre de conférence, ils ont des cases à remplir… Pourtant, il faut essayer de faire sentir la différence, l’étoffe particulière du projet que l’on présente. La Sélec ne peut être captée dans son identité si elle n’est pas replacée dans un contexte, dans un projet militant plus large, plus profond. Encore faut-il, alors, parler et s’engager dans une critique de ce contexte, ou ouvrir le débat sur cette prise de position (situation déplorable de l’information culturelle). Mais ça, c’est accorder beaucoup de place à quelque chose qui reste, au stade actuel, relativement marginal. Or, c’est peut-être l’essentiel à dire pour capter l’attention de ceux que pourrait intéresser un objet tel que La Sélec. Parler d’une prise de position, de ses motivations, de son ambition et de son rêve plutôt que mentionner le fait : la publication d’un nouveau journal. (D’abord, La Sélec, ce n’est pas qu’un journal, c’est un esprit, esprit collectif pour dégager de nouvelles curiosités). À cette conférence de presse, étaient présentées des planches originales superbes d’une nouvelle BD réalisée par Mon Colonel, ainsi que des illustrations de l’artiste choisie pour le poster de La Sélec 2, Oreli (sortie 15 décembre). Bon, on dirait que ça n’a pas tilté. Nous en avons profité pour annoncer la première « La Sélec en soirée » : le vendredi 12 décembre, de 19 à 24 heures, à la gare de Bruxelles-Congrès (Bld Pacheco, Bruxelles), avec : exposition de Mon Colonel et Oreli, prestations DJ de Partyharders (Papy Harder & Mon Colonel). Bar et petite restauration. Entrée gratuite. Un moment de vie à partager pour souffler sur  l’esprit de La Sélec ! 

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Géométries plurielles

Jean-Pierre Scouflaire, « Tout va bien, rien n’est droit », Autoportraits, Galerie Jacques Cerami, du 7 novembre au 13 décembre 2008.

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La Galerie Jacques Cerami est une des rares (la seule ?) vraie galerie d’art contemporain professionnelle dans la partie francophone du pays. Avec une ligne conductrice rigoureuse et savoureuse, une conviction et une fidélité à des artistes suivis dans la longueur, avec un positionnement qui dépasse les frontières du Hainaut, de la Belgique. Elle est située à Couillet, ça mérite d’être signalé. C’est là que Jean-Pierre Scouflaire donne régulièrement de ses nouvelles en présentant la continuation de son travail. Là aussi dans une fidélité à quelques hypothèses de travail jetées (au sein de l’art construit) depuis pas mal d’années. Il y a, à la fois la continuation d’un propos et, en même temps, un renouvellement. Une ressemblance et une dissemblance qui se chevauchent, se masquent successivement. Effet d’optique ? Comme si à chaque nouvelle livraison l’artiste réussissait la prouesse de nous présenter le même mais sous une facette nouvelle, insoupçonnée. Ce qui cause un peu cet effet ahurissant de tourner autour du même et de ne jamais le reconnaître, tourner sans avoir l’impression de repasser au même endroit. Il y a juste des indices de ressemblance, de correspondance, de référence, de perspective. Profondeur que l’on explore non sans jubilation, exaltation et hypnose : l’impression que ce qui, au départ, n’était qu’un filon de surface, ou destiné à un discours relativement circonscrit, se révélait inépuisable, intarissable. Une question de regard. Le regard est la convergence de deux yeux. Chaque œil voit différemment et c’est la mise en commun qui engendre une image unique. Autant dire qu’une image absolument unique n’existe pas, elle est toujours constituée de plans nuancés, divergents, complémentaires, conflictuels dont seule la superposition fantomatique donne l’impression d’homogénéité. Il n’y a rien d’unique, tout est toujours composé, résultat d’une confrontation, d’une rencontre du presque semblable, mais jamais tout à fait. Il y a quelque temps que Jean-Pierre Scoufflaire me donne l’impression d’explorer cette géométrie complexe et irrationnelle sous-jacente à l’image unique. Ces oeuvres constituées de diptyques jouant sur la fausse symétrie, fausse gémellité, ne se regardent pas droits dans les yeux. On détaille la pièce à droite, puis celle à gauche, je détaille ce qui est semblable, ce qui diffère, mais le regard d’ensemble, celui qui embrasse le tout pour rassembler l’impression et l’émotion semble fixer une troisième forme qui découle des deux pièces côté à côte, une synthèse virtuelle. Absolument matérielles, de par les matériaux, la perfection de la réalisation et le temps consacré à atteindre ce degré de finition, ces œuvres ont quelque chose de profondément virtuel. Nouvelle étape. Les productions précédentes s’incarnaient dans des boîtes en bois, avec des surfaces de couleurs (peau de pigments et billes de verre, presque peau vivante avec respiration tapie, miroitante). Il y avait une volupté immédiate. Puis il y a une étape avec des pièces de bois sculptées, mais évoquant aussi les formes aléatoires des bois flottés, sortes de signes typographiques extirpés d’arbres foudroyés ou rejetés par la mer et patiemment imbibé de fonds de vin pour les teinter d’une ivresse ainsi « immortalisée ». Cette fois, la même syntaxe est traitée en acier galvanisé. Selon des maquettes rigoureusement réalisées par l’artiste, chaque pièce est usinée en Flandre pour approcher de la perfection dans la réalisation du volume, des plans, des arêtes, toutes soudures effectuées de l’intérieur. Ensuite l’acier est galvanisé dans une autre usine. (Ces intermédiaires changent aussi quelque chose, par une distanciation qui universalise certaines dimensions du  processus dans la manufacture, qui sépare l’objet du savoir-faire « unique » lié à la main de l’artiste, cette fois ce sont bien des idées reproductiles, transmissibles…) On pourrait dire que, par rapport aux « manières » antérieures, celle-ci est plus dépouillée. Mais je crois que c’est trop simple. Les volumes, les objets ont quelque chose de plus idéal. Moins incarnés, comme si on les voyait tels qu’ils hantent l’artiste, à même l’esprit. Moulés dans sa matière grise. Pièces spirituelles avant tout. Impression renforcée par la couleur (qui n’en est pas vraiment une) de l’acier galvanisé, cet effet de faux miroir, de quelque chose de fuyant en surface, incertain (qui cherche sa définition, plutôt). Une teinte d’apparition, d’éblouissement condensé. Et qui n’est pas évoquer le blanc de Kandinski dans cette citation: « rayon blanc, qui féconde » et « conduit à l’évolution, à l’élévation ». Il y a, de ces objets condensés, une iraadiation, une vibration qui téléporte l’imagination et l’émotion dans d’autres dimensions. L’art est bien un vecteur d’élévation (on l’oublie trop souvent, influencé à tort par les entreprises de déstabilisation de l’aura, qui visaient bien autre chose). Cette Incertitude et instabilité, au niveau de l’identité de la teinte et de la nature du matériaux (est-il concret ou immatériel?), contrastent avec la netteté, la force et l’élégance des propositions. Dans un matériaux à priori beaucoup plus rigide et costaud, les variations opérées pour altérer en série la géométrie officielle (tordre les carrés, biaiser les cubes, évider des angles, multiplier les points de fuite), sont beaucoup plus anxieuses, déstabilisées, gymnastique presque plus souple. Le vocabulaire se complexifie et se raffine, la grammaire se ramifie, s’idéalise, agrège un peu plus d’indicible… Voilà, c’est une approche approximative, mais j’espère qu’elle rend perceptible la richesse de l’expérience du regard que propose cette exposition. Scouflaire, Artiste majeur: on verrait bien, à Mons, autour de 2015, une grande rétrospective au BAM et une « carte blanche » au Mac’s!? — Playlist intuitive/subjective : G. Scelsi, Piano work, FS1132 – R. Ikeda, +/-, XI176A, M. Feldman, Late Work with Clarinet, FF3320, F.M. Uitti, 2 Bows (Improvisation) UU1202, K. Vandermark, « Furniture Music », UV2041

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Tube avoué est à moitié pardonné!

Peter Szendy, « Tubes. La philosophie dans le juke-box », Editions de Minuit, 95 pages, 2008

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Un petit précis bien ciselé sur la mécanique du tube, plus exactement sur l’intersection entre économie spirituelle et économie marchande, dynamique psychique et mélancolies charnelles. Un livre incontournable pour tous les médiathécaires, eux qui doivent travailler avec les tubes, sur les tubes, avec ce que les tubes laissent dans l’imaginaire des personnes, la place du désir de musique qu’ils occupent de plus en plus dans leurs oreilles et dans leur tête. L’auteur avait déjà publié « Ecoute. Une histoire de nos oreilles », en 2001, ainsi que d’autres ouvrages consacrés à la musique, aux manières de la recevoir. Le tube, objet culturel dévalorisé, bénéficie rarement d’études sérieuses, et c’est bien dommage, parce qu’il est là, il s’incruste, il fait le mort dans nos profondeurs, soudain il rejaillit. Et c’est pareil dans la tête du voisin, de toutes les têtes, alors autant savoir en parler. Indépendamment de sa qualité esthétique, le tube joue un rôle important dans notre fonctionnement mental, notre identité culturelle, nos modes d’individuation, nos repérages dans l’air du temps, notre travail de mémoire et divers apprentissages affectifs. Et il est important que quelque chose vienne jouer ce rôle dans une position flottante par rapport aux échelles de valeur, voire en contradiction avec les valeurs intériorisées par les uns et les autres. Ainsi, les niches intimes où nous hébergeons secrètement telle ou telle scie mélodique sont, ordinairement, souvent entourées d’un peu de honte. Ce n’est pas ce que l’on mettra le plus vite en avant, en société, où l’on jouera plutôt la valorisation. Sauf si le contexte est propice à « provoquer », à « prendre le contre-pied », ambiance de coming out culturel. (J’ai une fois participé à l’enquête d’une collègue française qui collectait les aveux d’aveux : il fallait révéler les musiques que l’on a honte d’aimer.) Mais le genre de sentiment gêné à l’égard des tubes, de la place qu’ils occupent dans nos « goûts et nos couleurs », est de moins en moins accentué. Avec les profils culturels de plus en plus différenciés (comme les analyse Bernard Lahire), il est de plus en plus évident qu’une même personne peut adorer l’art le plus exigeant et craquer sur la chansonnette la plus racoleuse (crapuleuse). Cette décomplexion de la relation aux tubes est une bonne chose si elle n’abouti pas à son contraire : avoir honte de prendre plaisir avec des musiques « sérieuses » ! Parfois, on n’en est pas loin ! Le tube, rengaine, ritournelle. Il y a le tube en tant que tel, produit en général par une industrie de la chanson (même s’il n’existe pas de recettes imparables et que parfois un tube surgisse par la bande). Mais il y aussi des équivalents, que nous fabriquons un peu nous-mêmes, lorsque d’une œuvre complexe nous extirpons une petite phrase sonore, exemplative, un échantillon facile à mémoriser et qui nous sert aussi à réfléchir à l’ensemble de l’œuvre. Ce sont des miniatures délibérément produites dont se nourrit la pensée, qui deviennent indicatives de moments ou processus « qui nous parlent », nous structurent. De la même manière que nous ne retenons consciemment, ou la pré-conscience, que des détails visuels, olfactifs, textuels, sonores, des spectacles, des scènes, des tableaux, des images, des représentations qui constituent notre habitus culturel. Et ce, pour une économie de la mémoire. En travaillant à partir de ces détails, nous pouvons convoquer à nouveau l’original complet dont ils sont issus, nous les remémorer, les reconstituer. Ce qui est un travail permanent, suscité par l’aléatoire qui vient exciter la mémoire et provoquer l’une ou l’autre correspondance avec une œuvre enfouie, et ce travail de la mémoire, qui relit à chaque fois les signes, les significations de l’œuvre, notre manière de la comprendre contenue dans notre manière de la ranger en nous, ce travail incessant « nous cultive », crée une familiarité avec les œuvres, favorise l’émergence de compétences sociales face aux arts. Cela relève aussi de ce que Deleuze a étudié sous l’intitulé les « ritournelle » et qu’il ne faut pas confondre totalement avec les tubes. On peut être seul, ou une quantité réduite à réagir à telle ou telle ritournelle. Certaines peuvent même nous appartenir en propre, forgées par nous (au départ d’un matériau extérieur) et pour nous. Le tube a la particularité d’être partagé par un grand nombre d’auditeurs-consommateurs, il est composé dans cet objectif avoué d’exercer cette séduction massive, même s’il ne suffit pas de le vouloir. Mais ça fait quand même une sacrée différence que l’auteur ne tient pas assez en considération. Pour le reste, sa démonstration est remarquable de profondeur et de simplicité sur ce que nous fait le tube, « comment ils nouent, en un nœud inouï, ces qualités apparemment incompatibles que sont le banal et le singulier. » En toute honnêteté, il commence par son jardin secret, il décortique « son » tube archétypal, « Parole, parole parole », en une interprétation originale : le tube parle de lui-même, « et c’est pourquoi tout reprend et se répète, comme le destin même du tube : (…), te parler comme la première fois. En ce qui me concerne, un des tubes qui me collent à l’ouïe depuis le plus longtemps et si j’applique la méthode de Szendy, les paroles « on ira, où tu voudras quand tu voudras », je ne dois pas les projeter dans un personnage fictif susurrant à l’oreille de son aimée. C’est le tube lui-même, la mélodie-parole qui me propose de m’emmener, en imagination là où j’ai le plus envie d’aller… Pour continuer son examen clinique du tube, et expliciter comment il laisse des traces, comment il fait trace, comment il joue entre conscient et inconscient, comment il véhicule des connaissances, des savoirs, Peter Szendy se penche sur quelques films : « M le maudit » où le tueur est débusqué par l’aveugle qui le reconnaît grâce à l’ai fétiche qu’il sifflote en pistant ses victimes. « Les Trente-neuf marches » (Hitchcock) où la chansonnette obsédante sert à transmettre des messages secrets. « L’ombre d’un doute » (aussi Hitchcock) où le refrain de la Veuve Joyeuse permet de confondre un assassin de… veuves joyeuses ! Il recourt aussi à la psychanalyse, avec les travaux de Theodor Reik qui a exploré le rôle déclencheur, révélateur que pouvait avoir la fixation refoulée d’une chanson chez certains patients, «le tube est d’autant plus hospitalier à tous les spectres émotionnels qu’il leur offre un espace quelconque, déjà tant de fois visité et revisité qu’il est proprement un espace quelconque ». Ce qu’il appelait « mélodie obsédante » ou plutôt : « revenante ». « La mélodie revenante, donc, comme un fantôme qui viendrait nous hanter. Ou comme un ver, un virus d’oreille qui ne cesserait de se reproduire en nous. Pour porter dans notre for intérieur de l’engouement : c’est-à-dire des engorgements, des bouchons dans la circulation au sein de notre psyché (c’est ça, l’obsession, n’est-ce pas ?) ; mais aussi des élans d’enthousiasme, des envolées lyriques d’une force et d’une émotion incomparables. » Kierkegaard, Kant, Benjamin sont aussi invités pour démêler d’autres imbrications et intrusions du tube dans la vie de l’esprit et des sens, tout comme Marx, mais là, plutôt pour aborder la relation avec l’argent. Car le tube, c’est du fric, quand même. Le tube, qui fait circuler des valeurs éculées, de vrais poncifs, se transforme en une sorte de monnaie abstraite que l’on investit du prix que l’on veut lui prêter en transformant le tube neutre, forme quelconque, en quelque chose de singulier qui nous appartient, chargé de nos émotions, de notre imaginaire. Et après une interprétation du tube colossal des Pink Floyd (Money) : « Ils l’affirment donc littéralement : l’argent, c’est un tube. Entre l’argent et le tube, entre l’un et l’autre, qui valent l’un pour l’autre tout en ne valant rien et en valant tout, il n’y a que ça : l’équivalence des valeurs. » « Les tubes, ces inventions capitales du capitalisme avancé, ne cessent de monnayer l’unique dans le cliché. Vice-versa. » Conclusions. 1. Pratique. Ce petit traité dense et élégant clarifie efficacement la mécanique du tube. En consacrant de l’attention à cet objet méprisé, il le rend moins méprisable d’être mieux compris. Cela signifie que cet ouvrage permet d’aborder les matières tubuesques avec un esprit plus ouvert, plus objectif. Pour un médiathécaire, qui doit écouter souvent les histoires de tubes de beaucoup de personnes (qui cherchent finalement à soigner le ou les vers qu’ils ont dans l’oreille), c’est donc un outil qui permet d’aborder ces questions de façon plus sereine. Ce qui n’est pas toujours le cas (on se sent parfois agressé par la quantité de questions qui expriment le désir de tubes, alors que le prêt public est avant tout pour ouvrir à d’autres types de répertoires). 2. Théorique. Je considère qu’avoir quelques tubes bien chevillés aux neurones est utile. Ça fait partie d’un bagage culturel normal. Outre que ce sont des anticorps, ils font contraste avec d’autres contenus, ils élargissent la gamme des ressentis, ils fixent des informations sur nous, sur le rôle social de la musique, ils attisent la réflexion sur d’autres types de langages sonores… Le tout est de veiller à une juste proportion. Le capitalisme culturel a de tels moyens de persuasion que l’on peut sans peine imaginer que certains cerveaux finissent par ne plus être constitués que de tubes. Le bourrage est énorme. Les obèses de tubes se multiplient certainement et il s’agit aussi d’une épidémie reflétant une inégalité sociale. En comprenant mieux comment fonctionne la séduction des tubes, nous les rendons moins honteux, nous les refoulerons moins et, du coup, ils prendront moins de sournoise emprise sur nous ! « En nous identifiant à ce je banal et quelconque qui parle dans les tubes, en adoptant et en incorporant cette structure autoproductive et autodésirante qu’ils sont – eux qui mettent si volontiers en scène leur propre répétition- nous nous laissons hanter, habiter par la marchandise qui se reproduit à l’infini en nous, dans notre for intérieur. Nous épousons son point de vue ou d’écoute, ainsi que la logique de l’équivalence générale qui règle sa vie marchande. » Pas de la gnognotte. Tout était déjà dit dans « La scie » de Janin & Liberski.

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Caméras de désurveillance

Jordi Colomer, Jeu de Paume, 21 octobre 2008 au 4 janvier 2009

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L’espace de cette exposition est sculpté, architecturé, et c’est rare pour une exposition d’installations vidéos. Les dispositifs de projection sont des volumes, des simulations d’immeubles, des esquisses de salles de projections, des baraques foraines, avec des ruelles, un dédale évoquant un réseau urbain, avec ses angles, ses petites places et où les images jaillissent de chaque coin de rue. Une ville miniature qui évoque ces constructions de gosses (récupération de boîtes d’emballage pour fabriquer de fausses maisons où l’on se projette le film de sa vie rêvée), maquettes, théâtre de marionnettes,  Il y a partout des alignements désordonnés de sièges, genre chaises basiques récupérées dans les écoles, dépareillées. Des projecteurs sont habillés de carton, comme certains objets fabriqués par l’artiste pour certaines performances. Il est rare qu’une exposition donne, dès la première perception, cette assurance de pouvoir s’asseoir à l’aise, d’être faite pour savoir. Il faut être assis pour regarder. Le premier écran, comme une enseigne lumineuse au-dessus de l’entrée, met en scène devant de vieux cinémas historiques cubains désaffectés, une sorte de bateleur dans la rue, hanté par les images vues sur grand écran dans les salles obscures, et devenu un revenant de cinéma, exalte le désir d’être vu, de transformer la rue et la circulation en écran de projection, gestes et propos incohérents, insignifiants… Dans la première salle trône une vieille roulotte un peu cheap, un peu kitch, dans laquelle deux télévisions montrent un poème cinématographique de Murnau (« Aurore »), chant du cygne du muet, et scène d’amour romantique un peu emphatique. Face à la roulotte, deux écrans plasmas où deux sourdes-muettes commentent le film avec sous-titres français/flamands. C’est le résultat d’une installation en temps réel dans un centre commercial bruxellois et ça s’appelle « Babelkamer » (« chambre bavarde »). C’est drôle, complexe, puissant sur la traduction et la transmission des émotions. Plus loin, dans un recoin au mur rouge vif, il y a ce montage sur « Les villes » : deux écrans, deux scènes quasiment similaire. Une femme suspendue par les mains à une corniche cherche à atteindre une fenêtre pour entrer dans la maison. Au fond, en contrebas, un jeu frénétique de cubes qui grandissent, se multiplient, mangent l’espace, disparaissent et recommencent leur croissance anarchique de champignons géométriques, sur une bande sonore de circulation effrénée. La symétrie ne dure pas longtemps, une des femmes, sur un écran, parvient à se rétablir sur l’appui de fenêtre et à rentrer dans la maison, l’autre tombe dans le vide. Le danger est réel, la ville est un monstre destructeur  qui avale. Cette réalisation tisse de façon originale des références/citations de Malevitch (Architectones), Hans Richter (ses animations) et des scènes de cinéma muet (Harold Lloyd).   Avec « En la Pampa », cinq épisodes en boucle, cinq écrans installés comme pour des projections en plein air. Cinq histoires absurdes d’un couple de hasard, dans le désert, et mettant à l’épreuve une phrase célèbre de Debord : « L’errance en rase campagne est évidemment déprimante ». Le désert immense, l’incongruité d’un homme et une femme qui s’y baladent comme s’ils étaient sur un trottoir, transportant un sac de courses, un sapin de Noël, lavant une voiture… C’est une stupéfiante allégorie de la manière dont, à partir de rien, de choses contraires et hétérogènes, des bribes décousues de vécus artificiels finissent malgré tout par former l’embryon d’une histoire, une narration, un rapprochement, fragile, tout aussi disposé à retourner aussi sec à l’état de sable. Avec la projection de l’Anarchitekton, la surprise est totale, la jubilation tout autant. Il s’agit de performances filmées dans quelques grandes villes (Barcelone, Brasilia, Bucarest, Osaka) où un double de l’artiste manifeste devant des exemples typiques de l’architecture urbaine contemporaine, industrielle, déshumanisante. Le manifestant brandit de magnifiques maquettes en carton reproduisant les motifs architecturaux, les symptômes architecturaux plutôt, devant lesquels il défile. C’est une manière d’attirer le regard sur ce que l’on ne voit plus à force d’y être confronté. Surtout pour les individus qui, dans les foules des grandes villes, sont avalés par ces architectures, ne les questionnent plus, finissent par leur ressembler mentalement sans doute. Ce que brandit d’abord le manifestant-artiste, c’est justement une image mentale de ces bâtiments, qu’il extirpe de son mental, des clichés qui le façonnent et transforment en caricature de carton. Et en l’agitant dans la foule, sur les lieux mêmes où naissent les images mentales de l’environnement architecturale qui façonne notre imaginaire spatial, avec des moyens désuets, à la manière de David narguant Goliath, il obtient un résultat immense et souriant, attirer l’attention sur le décor banalisé, souvent écrasant, réveiller une conscience, montrer qu’il ne faut pas grand-chose pour maintenir un espace critique, continuer à respirer. Un peu plus loin, Colomer nous présente une sorte de Père Noël à l’envers, errant dans les rues désertes, la nuit, et remplissant sa hotte de déchets, d’objets oubliés ou abandonnés (« Père Coco »). C’est avec une disponibilité et une curiosité toujours plus grandes que l’on découvre le grand travelling de « 2 Av », au cœur d’une cité ouvrière, toutes ces maisons identiques, avec leurs jardins dans lesquels chacun personnalise son territoire. Lieu de vie déterritorialisé, dépersonnalisé que les occupants réinvestissent, remplissent de leur vie peut-être ordinaire, mais privée, n’appartenant qu’à eux. Photo après photo, on suit lentement, au rythme normal d’un badaud, les scènes banales, les occupations, les corvées, les marottes, les divertissements, l’esprit d’entreprise au ralenti pour se sentir chez soi, pour défendre son chez soi, le marquer. Une anthropologie menée avec tendresse. Un travail artistique débordant de « points de vue » dynamiques, ludiques, inventifs, critiques, poétiques, sur la matière-image qui nous engloutit. Une exposition qui donne à respirer. Il est rare d’avoir à faire à un ensemble aussi riche d’installations vidéos qui ne lasse pas, qui est digeste, que l’on regarde en entier, cela tient au format, à la scénographie intelligente et accueillante, aussi au rythme des séquences filmées. Les déroulements narratifs sont diversifiés, il s’agit de temps d’images différents, montage scandés, films coulants, temps du reportage, séquences alternées, scènes en miroir ou qui se répondent, tout pour déjouer la monotonie. Cet ensemble de Colomer m’évoque une volonté de contrarier les caméras de surveillance qui entendent figer l’espace et les comportements en les surveillant et en imposant donc une manière de voir. Les caméras de désurveillance ouvrent l’espace, interprètent, projettent des images de libération de l’action dans le corps dominant et surveillant des villes panoptiques projettent avec générosité, au lieu de capter l’image, et de cadenasser la représentation de l’espace vital dans un dispositif de surveillance.

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