Archives mensuelles : mars 2010

Le général prévoyait le désastre

Hans Magnus Enzensberger, « Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande. »  Gallimard 2010,  390 pages

Enzensberger, poète et écrivain, entretient un rapport sévère et juste avec l’histoire allemande récente. En 1960, dans le poème « Parler allemand » : « laissez-nous planter nos tentes ici/ sur ces décombres de ferrailles aryennes/ sur ce croassant parc à autos/ où des ruines naissent des ruines/ battant neuves, ruines en stock à crédit/ à la convenance, annulables. » Long texte où, plaçant des allusions à Rilke, Hölderlin et à un chant hitlérien, il fustige l’Allemagne consumériste qui se développe sans coup férir après le nazisme, presque sans transition, et enregistre la blessure de la division entre est et ouest. Dans son dernier roman, paru en langue originale en 2008, il se livre à un long travail d’enquête sur la vie du général Kurt von Hammestein dont il a entendu parlé pour la première fois vers 1955. Juste « entendu parlé ». Pourtant, ce personnage issu d’une grande lignée aristocrate, a été le grand chef de toutes les armées, au début des années 30 (jusqu’en 33). Un peu avant qu’Hitler accède au pouvoir, il a cru – lui et quelques autres gradés – que quelque chose aurait pu être tenté pour changer le cours du nazisme. Mais à part quelques conversations avec Hindenburg pour le mettre en garde, aucune résistance ouverte, structurée, héroïque. Et « après », retiré des affaires pour éviter toute compromission avec un régime qu’il méprisait, il a toujours considéré qu’il était inutile de se sacrifier : les Allemands n’auraient pas compris et le résultat aurait été catastrophique. Jusqu’à sa mort en 1943, il vivra à l’écart, réussissant à préserver et protéger sa famille, et entretenant, si pas dans les actes, un esprit de résistance, une manière de penser contre l’Allemagne hitlérienne, produisant des analyses politiques éclairantes, donnant des raisons d’espérer aux proches de sa caste. Sa famille ne lui a pas facilité les choses : ses enfants, particulièrement, fréquentaient des juifs, s’impliquaient dans des mouvements communistes, surtout les filles dont certaines ont collaboré avec les services secrets russes. Après la mort du général, un de ses fils a participé à la tentative d’attentat contre Hitler… Dans le post-scriptum de son roman, Enzensberger explique qu’il n’a pas été facile de rassembler les éléments nécessaires à raconter cette histoire. Ce qui donne l’impression que les traces écrites sont relativement rares ou très formelles et que les témoins se font rares. Et il justifie son entreprise en ces termes : « … c’est qu’à travers l’histoire de la famille Hammerstein on retrouve et l’on peut montrer, ramassés sur un très petit espace, toutes les contradictions et tous les thèmes décisifs de la catastrophe allemande : depuis la mainmise de Hitler sur le pouvoir total jusqu’à l’hésitation titubante de l’Allemagne entre l’Est et l’Ouest, du déclin de la république de Weimar à l’échec de la résistance, et de l’attrait de l’utopie communiste jusqu’à la fin de la guerre froide. »  La forme du récit est originale et intéressante : il ne s’agit pas d’une biographie « normale » qui tend à gonfler le personnage principal, de le placer au centre. Ce n’est pas le cas : Hammerstein, ce que l’on sait de lui, est habilement placé en réseau, avec ses relations, les situations, les contextes… Des aspects pas souvent développés (en tout cas il me semble) sont traités assez en détail : ainsi, comment l’Allemagne, interdite d’investissements militaires suite au traité de Versailles, a contourné l’obstacle grâce à des échanges avec la Russie (programmes dans lesquels Hammerstein joua un grand rôle). Des informations sont recoupées, montrées sous des angles différents selon les traces dans différents rapports. Une grande place est laissée au destin de ses filles et fils, pas seulement pour le tableau du rayonnement libre d’une famille noble, mais pour montrer la mentalité d’une certaine jeunesse. À côté de parties très historiennes, épluchages de traces écrites administratives, évocations de rares souvenirs, l’auteur réalise des dialogues imaginaires avec les protagonistes principaux de cette histoire. L’importance de ce livre est d’apporter un potentiel de nuances tant par les personnalités qui font l’objet du récit que par la manière de raconter, d’assembler les faits et gestes : c’est ouvert, mesuré, traité presque sans passion pour capter au mieux « comment ça devait être ». Rien à voir avec la facilité manichéenne et démagogique souvent exploitée, notamment récemment avec « La rafle », film français basé sur des caricatures, enflures de bons sentiments s’imposant sans scrupules comme document pédagogique dans les écoles, premier exemple où la promotion commerciale se substitue à l’éducatif. Rien de tel ici. C’est un livre sérieux enrichi de nombreuses illustrations. Un vrai album photos, photos de documents historiques, lettres, portraits des personnages à différents âges, on se rend compte que scruter des heures durant ces archives, passer du temps face à ces traces fantômes, inspire le style, apporte un complément perceptif qui aide à forger le ton utile, juste. Le texte laisse la part belle aux simultanéités, aux réalités superposées, même au sein du régime nazi : « Que dans les conditions d’un tel régime il y ait eu des zones d’apparente normalité, ce n’est toutefois pas réconfortant ; au contraire, c’est plutôt lugubre et inquiétant. Pour ceux qui sont nés après, il est inévitablement difficile à comprendre que des morceaux de la vie aient été épargnés par la politique et aient pu hiberner ainsi face à la terreur. Mais ce scandale de la simultanéité ne saurait être abordé à coups de jugements moraux rapidement portés ; car il n’est pas le propre du passé. Même dans les conditions historiques actuelles, beaucoup plus confortables, sa virulence n’est pas éteinte. » Portrait d’une belle intransigeance tempérée, altière, à l’écart. (PH)


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Quand école ne rime plus avec culture

« Enseignement en Culture. De l’utopie à la réalité ? », débat, La Bellone, Bruxelles, 29 mars 2010

L’association « Culture et démocratie », dans la continuation d’un colloque organisé en 2008, lance une série de tables rondes pour débattre d’un « enseignement en culture » et déboucher sur des propositions concrètes à transmettre au politique. Une tâche fondamentale autant que colossale.Les termes du débat – En ouverture, le « modérateur » Eddy Caekelberg (journaliste RTBF) préviendra avec humour : vu le niveau plutôt bas des ambitions culturelles et la prédominance du rendement, il vaut mieux viser des propositions très concrètes, éviter de voler trop haut, de se faire des illusions (il s’excusera en s’accusant de cynisme probablement précoce »). À la suite de quoi les invités introduiront la question culturelle sous trois angles différents. –L’anthropologue Anne-Marie Vuillemenot rappellera quelques fondamentaux, le « hors culture il n’y a rien », qu’il y a les tenants de la « culture comme partie du tout » avec ses dangers d’élitisme ( ?), les partisans de la « culture comme un tout », plantera rapidement le décor de la très ancienne opposition « nature/culture » (renvoyant à Philippe Descola), reviendra sur les risques de réduire la culture à un système de valeurs entraînant toute une série d’interrogations embarrassantes sur l’égocentrisme, sur qui décide des valeurs, du glissement vers la constitution de ces valeurs comme système de sens homogène mettant en péril la diversité. Elle orientera la définition de base vers une notion large et empirique du genre « partage de représentations et de pratiques »… – Antoine Pickels (auteur, directeur de La Bellone) esquivera le devoir de définir la culture. Mais il fait une nette distinction entre « art » et « culture », l’art étant pour lui ce qui s’oppose à la culture, en apportant du nouveau, des ruptures de sens, en séparant des choses connues et déplaçant les valeurs, les repères. (Ce qui est intéressant et juste, mais relève déjà d’une distinction faite à l’intérieur de l’art : parce qu’une vaste production artistique ne vient que renforcer le connu, les valeurs en place, rassurer.) – Jacques Liesenborghs, ancien enseignant, directeur d’école, fondateur de « Changement pour l’égalité » se centrera, lui, sur son parcours individuel. Parce que finalement, comme le rappellera plus tard Pol Biot, tout part du récit individuel. Il retrace son parcours scolaire, l’acquisition d’une culture littéraire classique sans saveur, archéologique et coupée de l’humanisme, historie de rappeler que « dans le temps, c’était pas forcément mieux ». Après un passage à l’université coupée de la société (années 50/60), il découvre d’autres cultures endogènes, celles des populations défavorisées ou plus populaires, à l’armée.  68 est ensuite un moment clé, d’ouverture et de révélations. Il orientera son travail vers l’école professionnelle, au contact de l’émigration… La culture pour lui a apporté des réponses à des questions vitales, existentielles, la culture est moteur d’action individuelle et collective… – Parole à la salle, éléments de débats. – Ensuite, parole à la salle, après une synthèse bien torchée qui aura mis au centre des conceptions, comme invariant unissant les différentes approches, le « récit collectif », le « récit commun ». – Or, je me méfie de cette notion, que l’on peut estimer contaminable par celle « d’identité », l’adhésion au « récit collectif » pouvant jauger le degré d’intégration, en tout cas c’est une notion qui demande a être très vite explicitée, mise à plat. Nous sommes déjà, individuellement, constitués d’innombrables récits, superpositions de temporalités, interactions de fantômes ; comment pourrait-il y avoir « un » récit collectif !? À moins de comprendre le récit collectif comme l’interface – ni plus ni moins – permettant à tous les récits individuels (et chaque individu pouvant se nourrir de plusieurs récits singuliers) de se comprendre, de s’échanger, de contribuer à la transduction d’éléments individuants. – L’ouverture du débat étant très générale, petit à petit, les interventions de la salle vont aller dans le sens de « marquer des territoires ». (Ce qui est logique et incontournable si, avec un groupe donné, on entame un long processus de clarification des questions complexes de politique culturelle.) Territoires où reprennent position les antinomies, les contraires qui structurent habituellement l’environnement culturel alors qu’il conviendrait sans doute de poser au débat des préalables qui contraignent à dépasser, à échapper au piège de ces contraires. Défense de la musique classique contemporaine, ici, avec une crainte certes fondée du populisme. Témoignage d’ateliers entre jeunes où les filles défendent la culture contre les garçons préférant le sport, rappel judicieux d’un clivage corroboré par des enquêtes, les filles investissant beaucoup plus que les garons dans les pratiques culturelles savantes, mais réintroduisant l’opposition sport/culture dans une forme improductive. Position d’artiste espagnol déclarant qu’il ne se voit pas émigrant, c’est-à-dire dans une situation particulière par rapport à une culture à intégrer, mais que nous sommes tous des migrants. Intervention pleine de fougue pour encourager « ces messieurs » à venir sur le terrain, là où le hip-hop relève et rajeunit la culture (comme si les autres terrains, classique, jazz, ne mettaient pas en contact avec la culture vivante)… Enfin, toutes ces prises de positions sont intéressantes, respectables et « justes » à plus d’un égard. Mais elles font glisser les échanges dans le disparate, les particularismes, les « chapelles ». – Quand il est question de pratiques. -Sans doute est-il préférable d’entamer le travail avec un appareil théorique plus rigoureux, carré et des orientations déjà bien dessinées, à la manière d’Ars Industrialis. Exemple : Antine Pickels insiste sur l’importance d’éduquer à l’art plutôt que de prêcher pour un retour à l’apprentissage de pratiques artistiques. Oui, c’est plus large, plus généreux, plus utile. En même temps, avoir pratiqué le dessin, bien ou mal, créativement ou non, ça aide aussi à comprendre certaines choses. Parce que la main pense aussi, le savoir de la main est indispensable à dépasser justement les clivages négatifs qui minent les questions culturelles. Et on pense même si on rate ses exercices de dessin. Mais ça veut dire qu’il faut organiser les cours de dessin en fonction, où rater sera aussi important que réussir. L’apprentissage de techniques manuelles, le développement de la sensibilité de la main et du corps (stimuler la part de tous les organes dans le fonctionnement du cerveau) peut s’effectuer avec toutes sortes de disciplines : couture, cuisine, jardinage… Tout cela contribue à l’apprentissage artistique et culturel. C’est toute la théorie de « l’amateur », développée par Bernard Siegler, qui donne des soubassements pour traiter « éduquer à l’art/apprentissage artistique » de manière plus ouverte, sans retomber dans la séparation entre deux approches opposées et bien connues, deux écoles distinctes. – Discours, école et institution. – De bons moments se produisent quand est rappelé que l’école est une institution, qu’elle doit tenir un discours fondateur d’institution. C’est bon de rappeler cette forte évidence que l’on évite de plus en plus dans une époque où le discours ascendant culpabilise le discours descendant d’institutions (y compris les institutions culturelles). Mais est-ce d’emblée pour « instituer des valeurs ». Ou plutôt pour instituer des pratiques générant d’autres attitudes à l’égard des « valeurs » ? Ne faut-il pas changer la valeur des valeurs et transformer les « fondamentaux », avec les compétences qu’ils nécessitent ? Pour les ministères de l’éducation (aussi bien en France qu’en Belgique), instituer des valeurs via l’école, c’est « revenir aux fondamentaux », soit lire écrire compter et Jacques Liesenborghs fustige à raison ce manque flagrant d’ambition qui dit, à lui seul, combien on est tombé bas. Car ces questions de valeurs encouragent, selon moi, des dérives, comme de planter la marche à suivre du côté de « sensibiliser aux grandes œuvres de notre patrimoine » (valeur du « récit collectif » qu’il faut intégrer via la relation aux chefs d’œuvre reconnus, constitutifs d’une identité collective). Il y a de ce côté-là, des choses à ne pas nier, l’importance de certaines créations artistiques dans l’élaboration d’une élévation par la culture, sorte de tabou que, par ailleurs, on n’ose pas transgresser. Mais il est bien question d’élever le niveau, d’élever l’ambition culturelle de la société et de l’enseignement, comment y parvenir sans élever le niveau culturel individuel qui se « décharge » ensuite dans le collectif !? Mais la formulation employée (« sensibiliser grandes œuvres… ») est un peu passée, n’est plus en phase avec le réel décalage qu’il convient de combler. Développer l’approche des « techniques de soi », au sens large, et l’on construit des chemins qui libéreront l’accès à n’importe quel répertoire. Mais le discours paternaliste rappelant que les jeunes défavorisés ont surtout peur d’aller au musée, au théâtre… Il y a de ça, mais la peur a aussi changé de nature, elle est mélangée. La peur, dans le temps face à la culture « savante », était une peur de ne pas comprendre, de s’immiscer dans les biens d’une classe supérieure, de n’être pas digne… Il y a encore de ça, mais ce n’est plus si simple. La dévalorisation de la culture savante, chiante, par les industries de loisirs, complique la tâche. Il y a la peur de l’ennui, la peur de se commettre, la peur d’être moqué par les copains… et surtout il n’y a pas toujours le désir de comprendre, aucune perception de l’intérêt à faire cet effort (cet effort n’est plus un modèle, une « valeur » recherchée, sauf chez les filles). Alors ramener au vieux précepte de l’éducation permanente, « ils ont peur, il faut les emmener au musée… », c’est trop court, partiellement périmé. Rappelons en outre que certains profs sont capables de vaincre tous ces obstacles, d’autres sont justes capables de renforcer les préventions. – Les bons sentiments – Si j’évoque la manière de procéder d’Ars Industrialis c’est que son appareil critique évite d’être la proie facile de bons sentiments. Et c’est vite fait de glisser dans le bon sentiment. Par exemple quand on exhorte les enseignants et futurs enseignants à mettre en contact les élèves avec l’art, à introduire la culture dans leur enseignement, mesure-t-on le mur devant lequel on se trouve ? Si l’art et la culture sont absents de l’école, c’est que le modèle de société a forgé un type d’enseignement et un type d’enseignant où la culture compte pour peu. Les compétences à « enseigner en culture » n’existent plus ou très peu. En tout cas sans professionnalisation de la médiation culturelle. Et il faudrait, en inversant les tendances au niveau de la formation des enseignants, attendre une (ou deux) générations pour que des changements concrets interviennent. Le bon sentiment escamote, en toute bonne foi, la réalité du problème. La culture, c’est le temps long, c’est l’incalculable, tout l’enseignement au niveau mondial privilégie l’adéquation rapide entre une formation et un rendement, le calculable. Si l’école reste dans ce schéma utilitariste, aller au musée, au théâtre, au cinéma, où vous voulez, ne ramènera aucunement l’art à l’école. Je crois que ce n’est même plus comme « avant » où l’on pouvait dire « il en reste toujours quelque chose », « ça finira par porter des fruits », parce que les époques ne sont pas toutes égales, ne se reproduisent pas telles quelles et, qu’avant, les jeunes, les élèves n’étaient pas autant que maintenant happé par des technologies de loisirs qui bouffent le temps de cerveau disponible. Et cet environnement technologique change la donne intergénérationnelle… – De toute façon, heureusement qu’une association comme Culture & Démocratie met les pieds dans le plat! – (PH)

L’art et l’émergent

« Organismes et artefacts. Vers la virtualisation du vivant ? » – Miguel Benasayag. La Découverte 2010, 191 pages.

Le robot et l’âme. L’auteur, philosophe et psychanalyste, examine sur quels présupposés sont pensés et construits les artefacts de type robot. Ceux-ci sont censés améliorer certains potentiels humains et se basent forcément sur une certaine compréhension de l’humain. Pour Miguel Benasayag, toute la recherche dédiée à la reproduction mécanique du vivant repose sur un schéma utilitariste de l’humain, se réfère à une notion de la conscience comme le siège central de l’homme, de l’intelligence. Or, cette conception de la conscience comme centralité supérieure de l’espèce humaine est de plus en plus datée, erronée et en étudier les mécanismes apparents pour concevoir des êtres artificiels ne peut que reproduire et perpétuer l’erreur (l’horreur). Ce ne serait pas bien grave si la prolifération de machines imitant l’homme ne contribuait à renforcer une vision du monde résolument techniciste et étroitement utilitariste pouvant conduire, en retombant sur de l’idéologique, à faire barrage au vivant, aux ressources du vivant. L’ouvrage aborde ces questions sous l’angle de la crise de la conscience ou plus exactement sous l’angle d’une évolution qui conduit inévitablement à mettre en crise nos conceptions dominantes de la conscience : « … le progrès s’appuya fondamentalement sur la conscience pour atteindre son objectif : la maîtrise absolue sur le monde. Le modèle d’homme que la modernité a construit est un être qui fait confiance à sa conscience, à sa raison. Ainsi, raison et conscience devaient mener l’humanité vers un savoir total, complet et consistant. Dans ce monde désacralisé, la conscience occupait la place encore chaude de l’âme et en a pris, malgré elle, la forme et la fonction. » Les laboratoires de « l’intelligence artificielle » instrumentalisent la notion d’âme et perpétue la suprématie du libre arbitre, de l’homme au centre de l’évolution, alors qu’il s’agit bien, face aux défis écologiques, de continuer à saper tout ce qui contribue à entretenir l’illusion de cette centralité. Illusion qui handicape les modes de pensée orientés vers des logiques écosystémiques. Mais l’orgueil en prend un coup qui se voit privé d’être le pivot de l’histoire, à force de relativiser la puissance de son libre arbitre : « … les déterminations, tropismes et tendances qui se manifestent à travers nous sont la résultante complexe de processus de longue durée et ne surgissent en aucune façon d’un moi héroïque qui choisit. L’individu n’est qu’une petite partie de la personne et celle-ci n’est pas coextensive à une identité rigide, elle n’est que multiplicité. Quand l’individu en nous croit qu’il décide, c’est parce que les processus multiples et ouverts propres aux dimensions diachroniques et synchroniques où il existe ont fait émerger un tropisme, un désir. Les processus impliqués sont des brisures de symétrie articulées (des discontinuités émergeant sur le fond du continu et qui produisent, en s’agençant, un véritable champ), qui se manifestent dans des dimensions très différentes, dont la plus superficielle et la plus imaginaire est peut-être celle du « choix par libre arbitre » ». D’emblée, on sent une réflexion nourrie par le désir de faire interagir des pistes denses ouvertes par la philosophie (la notion de « pli », Deleuze…) et les ouvertures scientifiques de la théorie du vivant, de la neurophysiologie (dynamique du continu et discontinu, théorie de l’émergence…) et qui conduit à des formulations salutaires, de véritables fenêtres ouvertes et courants d’air frais même si, on le conçoit, elles peuvent aussi effrayer. Du genre : « les cerveaux ne pensent pas, ils participent à la pensée, au même titre que les machines, les animaux, les montagnes ou l’histoire qui font partie de son soubassement. » Ce genre de déclaration, qui vient évidemment à la suite d’un cheminement argumenté et structuré, bien que de tournure scientifique, peut procurer des sensations égales à celle que déclenchent certains poèmes, par exemple de se sentir moins seul face à l’immensité à penser ! – Comment ça marche, paysage et organologie – Ce livre présente de nombreuses ressources pour décloisonner les catégories figées, y compris dans des domaines comme ceux de l’esthétique, du discours sur les musiques où la discussion revient toujours à « décider » ce que l’on fait de ses représentations, d’où elles viennent et ce que l’on y investit, quel est leur mode de transmission et de quelle vision de la société elles sont le reflet. En détrônant la conscience de son piédestal central, ce sont de nombreuses formes d’expression reposant sur ces conceptions de l’humain qui prennent un coup de vieux et qui, en perdurant dans leur « erreur », risquent de passer du côté conservateur. À l’opposé, les musiques « inclassables » ou qualifiées encore d’expérimentales ou d’exploratoires, sans centre affirmé, se retrouvent beaucoup plus en phase avec les manières d’imaginer le fonctionnement relationnel de l’organisme humain dans son milieu : « Suivons le parcours de la production des images et des représentations : nous trouvons d’abord le corps, en relation permanente avec son environnement par des mécanismes physico-chimiques continus dans le temps et l’espace. Les niveaux que nous appelons « perceptifs » sont en fait innombrables : les corps interagissent avec des éléments de l’environnement et d’autres corps, au contact desquels ils se définissent et se singularisent. À l’échelle physico-chimique, l’organisme se singularise en fonction du double comportement des molécules qu’il capture : d’un côté, elles fonctionnent d’après leurs déterminations « naturelle », physico-chimique ; et, de l’autre, elles suivent les déterminations propres à l’organisme qui les a « capturées ». Ces molécules cessant d’être en pur feedback avec leur milieu (comportement propre du continu) et n’obéissant plus seulement à leurs déterminations naturelles, elles adoptent un « comportement propre » : une discontinuité physico-chimique, un fonctionnement discret et « discrétisant » (qui crée du discret en se détachant du milieu, comme des singularités). Processus palpitant qui incite à l’humilité et peut infliger, certes, pas mal de blessures narcissiques. Cette compréhension de tels échanges entre le milieu et l’organisme humain provient de « l’idée de la « triple hélice », associant indissolublement les gènes, l’organisme et l’environnement, concept évoqué par Richard Lewontin ». Tout est alors question d’échanges, de relations, de combinatoires qui engendrent dans leurs boucles une certaine permanence mais qui ne peut avancer, innover, inventer sans l’émergence de ce qui n’était pas prévisible et que les machines, les plus douées soient-elles, construites à l’image de l’homme, sont incapables de libérer parce qu’elles sont closes sur elles-mêmes, privées de corps et de singularité, elles sont incapables de participer aux dynamiques combinatoires. (Elles ne sont pas concernées directement, en leur nom propre, par les phénomènes de transductions et d’individuation, mais viennent le conditionner, par le biais de l’ensemble des techniques et technologies qui interagissent avec les organismes humains.). « Les corps pensent donc selon des processus présymboliques et participent dans leur globalité à la combinatoire symbolique de la pensée articulée. L’aller-retour est permanent, mais chaque niveau fonctionne en accord avec ses contraintes propres ; et plus un niveau est complexe, plus il est stable et solide. Les cerveaux ne pensent pas seuls, la pensée est toujours un ensemble de processus multiples articulés : corps, langue, époque, paysage, histoire… C’est ce qui explique que dans les époques « lumineuses » d’une civilisation, il soit apparemment plus facile de penser, car les habitants de ces époques participent à des combinatoires plus puissantes. Les singularités individuelles participent ainsi aux processus émergents et leurs combinatoires ne sont pas de simples agrégats, mais la résultante de stratégies sans stratèges qui conforment une époque. » – Création de sens, productions artistiques, règne du vivant. – Il est toujours hasardeux de transposer trop directement des bribes théoriques du vivant sur un terrain des sciences humaines. Mais il y serait éclairant d’établir un parallèle entre ce que Miguel Benasayag explique du vivant et la pensée d’Abby Warburg sur l’évolution des arts telle que la présente Didi-Huberman. Les notions de complexité, de temporalités différentes et simultanées, la construction des individualités en art, les lois de l’émergence, tout ça se ressemble étrangement. Les formes artistiques étant une des manières de produire du sens au sein de la société humaine, la manière dont imagine la formation de ce qui fait sens aura des conséquences importantes sur le discours esthétique, la pratique de la critique (par exemple musicale). « Le propre des humains, on l’a vu, n’est pas en effet de produire du sens, mais de participer comme organismes à des situations où émergent du sens et des actions. C’est dans l’après-coup qu’ils doivent, malgré eux, s’identifier à cet émergent, c’est-à-dire « payer la note » que leur présente ce sens qui s’est produit en dehors d’eux, bien qu’en se servant d’eux. »  Si l’on tient compte de cette ouverture d’esprit et qu’on l’incorpore dans les manières de sentir et de parler des émotions suscitées par l’art, si cette perspective qui complexifie les manières de faire sens dans des créations musicales intègre le discours critique sur le champ musical, nulle doute que cela aura des répercussions sur notre comportement à l’égard des machines, des paysages, des objets et de tous les phénomènes de transductions individuantes. Il est à parier que les formes artistiques qui continuent à être produites pour refléter un mode de construction linéaire de l’être et occulter le fait que le sens ne peut qu’être produit par partage avec tout ce qui nous entoure, paraîtront de plus en plus fades, sans surprises, sans désir. (PH) – Miguel Benasayag, militant chercheur VidéosConversation avec Richard Lewontin

Des tarifs médiathèque culottés

La Médiathèque a décidé relever le gant du prix de la culture. Le contexte des pratiques culturelles est embrouillé par la mode du gratuit qui conduit, finalement, grosso modo, à libéraliser l’accès à la culture. Le gratuit peut très bien conduire à ce que ceux qui en ont les moyens (financiers et symboliques) accèdent et jouissent des cultures payantes et que « les autres » se tournent vers les productions en accès gratuites. Là-dedans il faudra encore distinguer entre du gratuit militant (qui va intéresser un public qui a aussi les moyens de sa culture) et du gratuit qui se constitue progressivement en masse de sous-produits, de sous-cultures. Ce n’est pas que la sous-culture ne puisse conduire à des pratiques intéressantes et à des modes créatifs émergents mais c’est que le tableau d’ensemble accentue des niveaux culturels très différents dans les populations. Bonjour les clivages et qui dit clivage culturel dit aussi facilité à implanter des discours populistes qui tireront toujours parti des viviers acculturés. Donc, bien qu’elle n’ait pas vraiment la possibilité d’inverser ce genre de tendance lourde, la Médiathèque prend acte de cette situation et aussi d’une crise financière qui fragilise l’accès à la culture et elle propose une formule d’abonnement plutôt culottée. Il s’agit en fait d’adapter à la culture et à une pratique contextuelle située dans la vraie (des lieux physiques, du média physique, des espaces de rencontres, des transactions entre humains) des modèles de paiement au départ modélisés dans des environnements numériques. On paie un forfait qui donne droit à une certaine quantité plus ou moins avantageuse. On sait que sur certains marchés, la quantité offerte à bas prix est souvent couverte par des coûts secondaires, des sommes récupérées par ailleurs. Ce n’est pas le cas avec l’abonnement médiathèque. Voilà la formule : 20 euros payés pour 4 semaines, vous empruntez ce que vous voulez, tous supports confondus, maximum dix à la fois. Durée du prêt selon les besoins de l’usager ce qui introduit dans la pratique de prêt public une certaine souplesse devenue nécessaire : il n’y a plus l’obligation de revenir à jour fixe au risque de devoir s’acquitter d’une prolongation. De cette manière, un tarif excessivement démocratique, rend accessible au plus grand nombre des répertoires qu’aucune gratuité nulle part ne parvient extraire de leur niche. Mais ce tarif révolutionnaire ne pend son sens que si on parvient à ne pas le laisser sur le terrain strict de la politique tarifaire : il doit booster la démarche volontariste du conseil, du dialogue entre publics et médiathécaires, il doit venir soutenir et donner de l’attractivité à toute la politique de médiation en profondeur que la Médiathèque, par ailleurs, est occupée à développer. Ce n’est qu’en parvenant autant que faire se peut à « faire prendre » ensemble ces deux aspects, celui du tarif et celui de la médiation culturelle, que l’on parviendra à infléchir les pratiques, à les ouvrir à des curiosités individuelles et collectives de nature à enrayer la course à la marchandisation de la culture, l’idéalisation du profit rapide, du plaisir immédiat qui tue à long terme tout désir de culture, toute possibilité de la reproduction de ce désir. Dans le contexte de la dématérialisation, afficher en grand dans le métro, sa détermination à valoriser le contact culturel via le support physique, en n’hésitant pas à relever le défi du prix de la culture, a quelque chose de crânement magnifique ! C’est aussi la première fois que la Médiathèque s’expose ainsi en grand et rappelle que le non-marchand n’a pas de tabou tant qu’il œuvre à ses missions. (PH) – La formule d’abonnement de la Médiathèque

L’énigme peinture

« D’ailleurs », exposition organisée par le Bon Vouloir, Mons, Les Abattoirs, jusqu’au 4 avril 2010.Le Bon Vouloir organise cette exposition originale autour du peintre Pat Andréa, représentant de ce que l’on a appelé vers la fin des années 60 la Nouvelle Subjectivité. Terme, semble-t-il, inventé par Jean Clair et qui désignait un retour  franc à la peinture : « il n’est pas interdit de peintre ni de penser par la peinture » tout en recourant à toutes les techniques modernes (acryliques…) et en ciblant la représentation du quotidien (objets, scènes, atmosphères). Mais il est difficile d’établir une unité de la Nouvelle Subjectivité (forcément). Pat Andréa a régulièrement été en bonne place dans toutes les grandes expositions internationales sur ce mouvement (qui compte aussi des gens comme David Hockney) et donc c’est un événement de pouvoir regarder de près un beau choix de ses grandes toiles dans une ville comme Mons. L’exposition est complétée par un choix de peintres qui, d’une manière ou d’une autre, cultivent des affinités, des liaisons, des variations ou des dérivations avec l’œuvre de Pat Andréa. – Trames mythologiques – Je ne rentre pas facilement dans les toiles de Pat Andréa. Ce sont des surfaces hétérogènes, personnages au crayon, postures rigides, personnages de tailles différentes, éléments architecturaux colorés… Elles me font l’effet de scènes mythologiques, à mi-chemin entre la résurgence de scènes anciennes sans cesse rejouées à l’identique et l’émergence de nouvelles bribes de mythes. C’est très illustratif, très narratif et en même temps très éclaté un peu comme dans certaines tendances surréalistes où tout peut être associé avec n’importe quoi. Mais ici, certes, les éléments sont liés, noués, ce n’est pas simple divagation de l’imaginaire. Dans quel sens entendre l’esthétique de mythe de ces images ? « Dans son sens profond, tel que le définit Lévis-Strausq, le mythe a pour fonction de décrire la réalité, de l’expliquer et de la justifier aux yeux des habitants d’une culture singulière. De plus, un mythe n’est pas réductible à un simple récit, il est aussi un « nœud anthropologique »intriquant les dimensions symboliques – certes spécifique au récit – avec des formes propres à la production imaginaire, des praxis et modes de relation au réel. Un mythe articule de façon insécable une série de récits avec des processus, sans qu’existe nécessairement un rapport biunivoque entre eux. » (Miguel Benasayag, « Organismes et artefacts ».) Face à ce genre de représentation, je peux imaginer une multitude de sens, sans jamais être certain de suivre le bon fil. J’ai l’impression qu’il me manque quelque chose, sans doute caché dans la construction iconographique. Les œuvres exposées sont d’inspiration diverse, je m’attacherai plutôt à celle où prédomine le fond blanc. Le liant serait une violence sourde, indiquée par les éléments sexuels et érotiques dans un agencement de tension, de dramatisation du désir. Le blanc n’est pas neutre, c’est le blanc de la colère, de la rage, de la peur (être blanc de rage, être livide comme un linge), d’un état extrême des émotions (être chauffé à blanc). Dans « Volcano », une femme rêveuse, auréolée, laisse une main traîner près du cratère lointain, en éruption. Elle a du sang sur le bras, sur les jambes, ce n’est pas son sang, c’est du sang éclaboussé. Une petite femme sans bras court vers le devant du tableau et vers la rêveuse ensanglantée, terrifiée, hurlante. À gauche, intérieur d’une maison, couloir calme, paisible, portes colorées ouvertes, évoquant les portes de cabines de bain… Le type des femmes est argentin, pays où le peintre a séjourné et où il a été impressionné par le climat violent – torturant – de la dictature. Il me semble que ces récits picturaux sont figés dans le climat de cette terreur, dans la toile invisible de l’horreur totalitaire. Les compositions s’organisent entre les surfaces hystériques du blanc, des compositions géométriques colorées qui déréalisent le réel, l’espace privé et des corps coincés dans ces organisations, jouant des scènes qu’ils espèrent cathartiques (mais rien n’est moins sûr) ! « Head Off » : trois femmes associées dans une exécution. Celle du milieu, la plus grande, porte une petite robe transparente, semble voler vers la gauche, tenant d’une main en forme de griffe la tête coupée d’un homme et de l’autre agrippant le décolleté d’une autre femme, dénudant ses seins. Cette deuxième femme tient un sabre sanglant. La troisième femme, hiératique, regard dans le vague, seins nus, a les mains posées sur les épaules de l’homme décapité. Le tableau est barré à droite d’une immense feuille de bananier. Un chemin de croix se construit, une sorte de liturgie pour exorciser l’impact de la dictature dans le mental d’un peuple… Chaque peintre exposé, malgré les cousinages, est très différent. On change vraiment d’atmosphère et chaque espace présente un choix bien dosé pour bien entrer dans l’univers du peintre, ce n’est pas du zapping. Mais la gymnastique pour comprendre chaque univers, les uns après les autres, est rude ! Machine et paysage – De Cyr Frimout (Aalter), je retiens quelques belles études de mouvements dynamiques, notamment cette décomposition d’un corps nageant qui s’intègre dans le paysage. Il y a l’effet d’une confluence métaphorique : comme toutes ces études mécaniques ayant permis de démonter le mouvement, la mécanique du déplacement organique, les corps ici en action, sportive ou érotique, sont comme montrés dans leur vitesse, selon une décomposition inspirée de la thermodynamique, ils sont passés dans l’analyse d’une machine désirante; en même temps, une fois ainsi exprimé dans leu force principale, ou leur agrégat de force, ils se réintègrent dans la nature. Le nageur donne l’impression d’une plongée et d’un crawl à même la végétation, les reliefs verts d’un paysage vallonné. La peinture illustre dans ce genre de cas des champs de recherche ouverts par la philosophie. Je citerai encore M. Benasayag évoquant lui-même Gilles Deleuze : « D’autant que les hommes de la modernité savent bien que leurs « désirs » les plus intimes, les tropismes qui les traversent, incluent toujours plus d’éléments en provenance des machines. Un dispositif d’ailleurs parfaitement analogue à celui d’une peuplade qui vit en totale harmonie avec des animaux et qui constate que ses tropismes, désirs et « sens » sont influencés par ce qu’on pourrait appeler, avec Gilles Deleuze, une perception et un devenir animal. On l’a vu, les désirs que nous prétendons si intimes, si « personnels », sont toujours surdéterminés par les éléments du paysage, de l’écosystème que nous habitons. Ainsi, le « désir » d’un homme des montagnes sera largement tissé par les alpages, le condor et le vent. » Cyr Frimout est une belle illustration d’un regard de peintre enrichi par le savoir des machines et par son écosystème naturel, réel ou fantasmatique, où il rêve d’accomplir des immersions organiques complètes, des fusions interdynamiques…  – Autres fenêtres mythologiques – Jan De Winter (Mechelen) expose quelques grands formats où je retrouve aussi une sorte de trame mythologique, dérive d’objets hétéroclites, substituts d’antiquités et morceaux de réels très actuels, balayés par la même force, la même attraction (celle d’une subjectivité qui amasse des éléments lui permettant de comprendre le réel), la même gravitation. « Self Made Man » est une grande silhouette multicolore faite de traits de pinceaux, de coulures de matières colorées. Un homme en devenir, un homme primitif, mais aussi une sorte d’écorché, d’être en chairs vives, la peinture à fleur de peau, directement en contact avec l’extérieur, le, peintre peint avec tout son corps, ses coups de pinceaux représente son système nerveux, neuronal, toujours prêt à capter, absorber de nouvelles perceptions. Assez joli. Mais il présente aussi de petits formats (technique mixte, pastel ou crayon, acrylique, papier) très intrigants ou amusants, comme de réunir en un seul geste, un masque africain et une coiffure rockabilly, drôle de fétiche. Ou cette représentation du désir entre acupuncture saignante, corps en lévitation électrisé entre deux pôles : un masque piqué et pissant aussi le sang au mur, côté plante des pieds et une fenêtre de noir absolu attirant la chevelure. Le courant passe. – Osez les anges –Le territoire de Dario Caterina (Liège) est puissant. Très libre dans sa manière d’associer les techniques (photos, acrylique, dessin, texte, principes de l’installation, dynamique conceptuelle, radioscopie…), il présente un ensemble d’une grande homogénéité sous le titre : « Installation Ornithorynque. De la nécessité des anges. » Cette installation regroupe des grands formats en diptyque qui creusent le filon : « Femme armée de son enfant », « Femme belle aussi de l’intérieur », « Ange qui offre son cœur ». Chaque titre est renforcé par une phrase du genre : « L’homme construit sa philosophie, la femme la possède naturellement », titre de l’œuvre : « Femme Hibou ». L’image principale est « commentée » par un tableau parallèle où la thématique est présentée en rébus totémique, frise de signes symboliques comme des gros plans dissociés de détails génétiques de l’image principale, ou radioscopie de parties corporelles (comme l’intérieur des tableaux ou en opposition à ceux-ci :  images fétiches des nouvelles représentations du réel médicalisé contre les images d’une « nouvelle subjectivité engendrant ses mythes pour comprendre le réel, comprendre signifiant ici s’échapper, retourner vers ses anges primitifs). Alzheimer et Martine au bordel. Frank Maieu cultive un humour pamphlétaire, grinçant, parfois poétique et abyssal, comme cette représentation d’alzheimer (« Dr. Alzheimer, I presume? »). Quant à Geneviève Van der Wielen (Liège), belles images illustratives, recyclage du concept « Martine » croisé avec celui de Blanche Epiphanie, fabrication en série de chromos, imitation des vilaines toiles décorant les mauvaises chambres d’hôtel borgne (selon la tradition) ? L’image d’Epinal, les scènes de genre traités comme des tableaux mythologiques kitsch… (PH)


Politique de la déprime.

Le journal Libération tient une rubrique quotidienne baptisée « Désintox », plus ou moins une page articulée en deux parties, la première « Intox » et la seconde « Désintox ». Est d’abord rapporté une affirmation extraite du discours d’un décideur (essentiellement politique) et ensuite son démontage, une tentative d’objectiver la déformation ou l’exploitation partisane de diverses données, surtout économiques. L’exercice est pas mal conduit et, au début, on se dit que l’initiative salutaire. (On réfléchit ensuite qu’il est symptomatique de voir ce travail cantonné dans une rubrique distincte, un peu exercice de foire, alors que l’ensemble du travail journalistique devrait consister à démêler le vrai du faux, à tendre vers l’objectivation en combattant les points de vue tronqué.) Il n’y a pas de cibles privilégiées, des personnalités de droite comme de gauche font l’objet de ces corrections. À tour de rôle, histoire d’équilibrer les coups. La lecture régulière de cette rubrique, paradoxalement, est très très déprimante. Il s’agit peut-être de la page la plus sinistre jamais publiée et entretenue. D’abord parce que rien n’indique qu’elle ait quoi que ce soit comme retombée positive. Ensuite et surtout parce qu’elle révèle, preuve à l’appui, à quels points les discours politiques manient sans scrupule l’approximation, les informations partielles, « arrangées », déformées. Avec aplomb et tout en gardant cette capacité à appeler à « dépasser les réflexes partisans » comme ils savent si bien le faire. Jour après jour, « Désintox » construit la démonstration de l’ancrage profond des visées partisanes dans le maniement des données censées justifier la politique de son camp. Dernièrement, Xavier Bertrand affirmait – il fallait enrayer le succès de gauche – que les socialistes avaient augmenté les impôts régionaux de 6,5 milliards par an. Libération décortique la brutalité menteuse de cette assertion (c’est 6,5 milliards sur 5 ans, et la moitié de cette augmentation n’a rien à voir avec les impôts régionaux). Xavier Bertrand accuse alors publiquement Libération de mentir, sans pour autant apporter quoi que ce soit comme preuve de sa bonne foi sinon une pirouette : « il suffit de prendre sa feuille d’impôt… ». Ce que fait le journal à la place de beaucoup de citoyens qui n’en ont pas la capacité et établissant une fois de plus, noir sur blanc, le n’importe quoi de la déclaration politique. Ainsi, tous les jours, droite comme gauche. L’à peu près érigé en règle de conduite et de gestion. Comment échapper à la déprime !? S’il s’agissait de gaffes individuelles et isolées, mais non, sur la longueur, la production de ce genre de gaffe s’avère industrielle. Toute gestion publique est-elle ainsi aussi laxiste avec les données sur lesquelles elle doit construire sa conduite, son projet ? Manie-t-on de façon aussi légère les matières relevant des sciences humaines, des sciences pures, de l’économie ? Les latitudes prises avec des mesures statistiques objectivables augure mal des libertés prises avec des connaissances jugées plus « subjectives » comme celles relevant de la culture, voire de la sociologie! Faut-il positiver et imaginer que c’est le jeu des frictions entre ces prises de position aléatoires, tronquées et orientées par l’intérêt qui permettent, finalement, de prendre les meilleures décisions !? Difficile d’y croire. Ce combat puéril pour occuper la place de la meilleure conscience et se légitimer comme le mieux doté à décider et indiquer les bonnes orientations est vraiment un combat d’arrière-garde, qui tire la politique vers l’arrière. Non pas qu’il faille croire à une prédominance des experts scientifiques plus à même de dire ce qui est. Le débat public à partir de la parole des experts est indispensable et c’est au politique de le conduire mais en s’instruisant au préalable avec tout le respect dû à ces matières et en usant d’informations contrôlées, maîtrisées. (Ce qui est de plus en plus rare si, comme on peut le constater, les liens entre chercheurs, milieux académiques et cercles de décideurs sont de moins en moins nourris, organiques, tournés vers la lumière et l’intelligence à produire collectivement.) – Question de consciences – L’arrogance des assertions approximatives, – probablement produites en « toute bonne foi », par intériorisation maladive de principes déformants – équivaut à une guéguerre virile pour montrer que l’on détient le meilleur libre arbitre, que l’on pense mieux que les autres, que l’on détient la conscience la mieux éclairée, que l’on possède la conscience comme instance « placée de façon imaginaire au-dessus de l’homme (en tant que matérialité), comme si elle flottait au-dessus de lui tout en lui donnant l’essence de son être miracle du libre arbitre qui unifie dualistes idéalistes et monistes positivistes, tous s’accordant pour donner cette place de choix à la conscience. Dans cette optique, l’homme instruit se gouverne par la raison, loin de tout tropisme et pulsion : conscient de ses mauvaises habitudes, il saura les réformer. » (Miguel Benasayag, « Organismes et artefacts », 2010, La Découverte.) L’aplomb politique est le vestige de la prétention à détenir la vérité, à baigner dans une doctrine juste, synchronisée avec cette conscience supérieure et qui justifie les libertés prises avec les informations, les savoirs, les connaissances. Le travail de la conscience est de séduire, d’unifier, se justifier pour gagner à sa cause. Or, ce concept de conscience, dernière survivance des prétentions centralistes de l’homme – le centre de la pensée est en moi, je suis le centre de tout – est dépassé. La rubrique de Libération « Désintox » montre à quel point ce concept est tombé bas, tourne à vide, pour la gloriole, sans plus aider un quelconque progrès humain à force de mentir. Il n’y a plus de centre du genre « la conscience ». Au niveau d’un organisme individuel, l’être pense dans et par tous ces organes, par ce qui les lie et les sépare et cette manière de s’étendre, de se ramifier, se prolonge de plus en plus par tout ce que l’homme crée comme artefacts, continuations de son être, projections, échanges et participations avec autrui (humains, objets, animaux, paysages…). Il y a dans ces notions contre la centralité, développées entre autres par M. Benasayag dans son livre « Organismes et artefacts », s’appuyant sur des convergences entre philosophie et neurosciences, et sur lesquelles je reviendrai plus tard, de quoi faire bifurquer les pratiques de discours politique vers un autre type de « sérieux », de responsabilité, en décontaminant l’usage partisan des ressources de l’intelligence humaine. Il faut bien lutter contre la déprime. Car en attendant, ces habitudes de tordre le réel pour le synchroniser avec des visées politiciennes, étant donné la place qu’elles prennent dans l’espace public et la gestion des affaires courantes, ne peut qu’entraîner toute la vie spirituelle collective vers le bas, souligne l’absence d’une politique de l’esprit digne de ce nom accompagnée de son éthique.  (PH)

Dessert à Malibu

C’est un dessert multicouches. Chaque étage est réalisé selon une logique propre, à des moments différents de la journée, voire à des instants bien antérieurs. Dessert à temporalités multiples ! Chaque élément se présentant comme matériau à part entière, vivant sa vie dans un espace et une durée singuliers, à priori sans possibilité de rejoindre les autres. (Matériaux discontinus qui finiront en une continuité hétérogène puis de plus en plus fondante et unifiée, dans un verre.)  Il est imaginé en associant l’idée de dessert à celle de cocktail, début et fin de repas en un, dans un mixte où cohabitent douceurs fruitées, douceurs sucrées, douceurs ivresses. Dessert festif. Multicouche dynamique comme les strates d’un sol dont la superposition interactive déclenche des phénomènes de transformation et métamorphose inattendus, en filtrant, en mélangeant, en déclenchant des fluides énergétiques, des fluides de goûts. Des allumages de saveurs. Un soubassement de petits cubes d’ananas frais. Un étage de gelée de citron au curry. Une couche de graviers croustillants à la noix de coco. Une boule de glace vanille et, pour ruisseler là dessus, une pluie de crème-jus d’ananas-Malibu-pulpe de Coco (en principe émulsionnée) … Un dessert multicouches essayé une journée de printemps, douce, au beau partage entre ciel à gris multiples (parfois aussi blancs que la Coco) et éclaircies variables (ourlées en fin de journée de concrétions nuageuses, poreuses comme du biscuit, aux lumières alvéolées jaune ananas!). (PH)