Archives de Tag: médiation culturelle

Lin et pluie, des champs entre mondes

Lin et pluie, champ et nuit. – J’étais dehors dans la nuit chaude et j’ai senti les premières fines gouttes de pluie, éparses mais déterminées, les premières depuis longtemps, depuis tellement longtemps que la peau ne se souvient plus de la pluie, ne sait plus à quoi ça ressemble, met en doute la réalité des éclaboussures infinitésimales et est disposée à leur conférer un caractère hallucinatoire.  Impacts physiques très nets et ténus, brèves piqûres  d’aiguilles qui effleurent à peine, ne laissent nulle trace humide – impossible de vérifier leur matérialité, même sur le tissu, elles s’évaporent aussitôt -, plutôt un picotement de lumière entre la peau et le cerveau. Comme un début d’ankylose ou les premiers signes d’une vision psychédélique. Or, cela ne me fit pas penser à de la pluie mais plutôt éprouver l’être des rares fleurs fragiles, graciles, discrètes – presque pas fleurs -, qui piquetaient de bleu imperceptible le champ de lin vu le matin sous le soleil. (Presque liquéfié par la lumière du soleil, déjà que la sécheresse affinait outre mesure la texture du champ de lin, la maigreur de ses lignes et fibres augmentant l’effet de fragile vapeur verte couvrant la terre.) C’était une question de positif/négatif. Le jour, le champ fluide était vert et les fleurs bleues, la nuit, le champ était noir et les fleurs d’infimes flash instables (crépitant en silence sur la peau), mais dans l’un et l’autre cas, j’étais dans le champ, je le vivais. Ou plutôt, ce que j’avais vu le matin, et essayé bien maladroitement de capter avec la caméra-gsm, je le ressentais dans la nuit comme si j’étais le champ de lin – une existence vapeur parmi la moiteur nocturne -, piqué de fleurs jouant à cache-cache. C’est le genre de ressenti éblouissant que l’on peut aussi avoir avec une musique, un texte, une peinture quand, dans le contact avec ces œuvres, cela nous parle de l’intérieur de manière que ces œuvres nous semblent nôtres aussi. Ce qui, dans la fréquentation des œuvres, donne lieu à des va-et-vient, des transpositions de soi vers des entités sensibles extérieures et vice-versa. J’emporte en moi la peinture qui m’a impressionné, je la revivrai sans doute plus tard, dans un autre contexte, de manière impromptue et sans plus pouvoir discerner franchement, dans cette réactualisation intérieure de l’œuvre, ce qui vient du peintre et ce que j’y engendre, organiquement. C’est devenu un élément de mon paysage, je pense et ressens avec elle. – Du champ de lin à la médiation. – On touche là, sans doute, à des dispositions poétiques que l’on peut décider ou non de cultiver et exercer mais qui, dans une relation professionnelle de médiation culturelle – requérant de chacun une part créative parce que l’efficace de ce genre d’action ne se décrète pas selon des manuels techniques -, sont certainement nécessaires pour qu’il s’agisse bien d’un acte de médiation culturelle, pour que le professionnel y joue bien le rôle d’un passeur de culture, c’est-à-dire passeur de valeurs relevant du je ne sais quoi, de l’involontaire de la poésie, d’une dimension de soin spirituel incalculable, plutôt que d’une démarche de vente de type commerciale déguisée en pratique culturelle. Et quand je parle de cultiver des dispositions poétiques, je ne parle pas d’exercices versifiés, ni n’invoque une quelconque méthode qui systématiserait l’expérience poétique, je vise des pratiques et des techniques de soi qui encouragent l’involontaire de la poésie à se manifester. En appeler à cette chose-là, rétive à toute exploitation rationnelle, revient à placer la médiation culturelle dans un circuit long de production de sens. Un circuit long parce qu’il exige de chaque médiateur une vie avec les œuvres (avec certaines œuvres, comme disait Foucault à ses étudiants, pas la peine de trop lire, mieux vaut lire peu et à fond) qui prédispose à partager une dimension poétique irréductible à l’acte commercial de conseil. Quand on parle de politique culturelle tournée vers l’autonomie, c’est de cela que l’on parle, même si cela n’est pas dit : le but n’est pas de défendre telle ou telle œuvre, mais de passer de la vie avec les œuvres, un souffle. C’est ce qui manque à la plupart des programmes culturels que l’on peut lire, qu’ils soient théâtraux, musicaux, cinéphiles, qui ne contiennent que des arguments d’autorité. Notre programme est génial. Ce qui encourage une approche de la médiation culturelle de plus en plus répandue, celle d’une stratégie pour vendre du loisir, de l’occupation dite culturelle, de plus en plus absorbée par les circuits courts. Il suffirait de relire l’interview du directeur de Deezer misant sur le conseil, la « valeur ajoutée », et il suffit d’aller voir à quoi cela correspond sur la plupart des sites qui prétendent offrir du « conseil » : jugements de valeurs creux, formules de vente stéréotypées, informations factuelles sans âme (grand artiste qui a joué avec cet autre artiste génial et a enregistré sur le non moins fabuleux label). On peut voir derrière tout ça l’œuvre du marketing culturel qui détruira toute culture publique, inévitablement, inexorablement, étant donné que ce marketing là est devenu incontournable pour les institutions de programme, elles se tournent vers lui quand elles ne savent plus à quel saint se vouer pour continuer à jouer leur rôle et acceptant alors, avec ce saint particulier, d’assumer de plus en plus de dimensions contradictoires qui forgent leur impuissance sociétale. La médiation culturelle fonctionne à proportion de l’élan désintéressé qu’elle contient, de l’esprit non-marchand qui est valorisant pour l’individu, alors que la moindre formulation émise sous inspiration du marketing est habité par l’intérêt immédiat, ruine tout fondement non-marchand (relire, replonger dans les travaux de Joëlle Le Marec). – Retour au champ. – Ces images de robot balbutiant, prises rapidement entre deux coups de pédales, c’est pour bricoler une collecte de ces « matières » qui prennent une place importante dans le vocabulaire mental, imaginaire, à force de les côtoyer, les traverser, les respirer lors des exercices cyclistes. Montrer que la manière dont du vocabulaire se forme au corps à corps avec ces matières-champs est utile, avec le temps, pour trouver les mots qui parlent des œuvres selon une dimension propre à éveiller l’involontaire poétique que l’art nous offre en commun, est depuis le début un des objectifs de ce blog-atelier. Rouler des heures dans les petites routes de campagnes, parfois tellement gratuitement sinueuses (rien ne semble justifier la plupart des virages !) et dans un paysage si invariable que cela s’apparente à une expérience du sur place, d’autant que c’est là aussi que la prégnance du vent vous coupe le plus du monde, et voir et entendre durant des kilomètres les alouettes s’élever à la verticale à votre passage ou, invisibles, évaporées dans la lumière, très haut, faire retentir leur chant caractéristique, comme toujours sans lendemain, pour signaler l’intrus sur le macadam, apprend peut-être plus sur la musique, la relation à la musique, que la lecture des multiples magazines qui ne disent rien sur le vivre musical, mais entretiennent des clientèles segmentées. Bien entendu, dans un exercice professionnel de médiation, je reviens là au réel, il faudrait associer les deux : les alouettes, les magazines ! (PH) – L’involontaire de la poésie, cité sur Rue des Douradores – Joelle Le Marec –

Matière lin:

Matière froment :

Matière route alouettes : 

 

Archipel mis à flot en médiathèque

La question de l’accès. Alors que les technologies de « l’accès aux musiques », avec le marketing de la segmentation associé aux performances du numérique, semblent optimales du point de vue des industries du divertissement, la Médiathèque ne cesse d’exprimer une opinion contraire : on est en train d’alimenter une dangereuse spirale qui banalise la musique au nom de la vitesse d’adéquation entre une envie de musique et ce qui vient combler cette envie. Le slogan type des pourvoyeurs de ce substrat musical était placardé dans le métro bruxellois en septembre 2010 et ressemble à ceci : « je veux tout de suite, là, maintenant, accéder à mes musiques préférées ». Admirez la brutalité de cet enfermement et cette manière détournée de dire avant tout, il nous importe de tuer le désir, forcément ingérable, de musique, parce que le bu rechercher est bien de gérer le plus rationnellement, donc avec le maximum de profit, ce qui vient remplacer le désir qui cherchait quelque chose du côté de la création musicale. Ce que dit la Médiathèque ? L’accès aux musiques est une question de système de connaissance, pas de tuyaux. Et, avec son projet Archipel, elle entame un nouveau système de recherche sur les musiques. Des recherches d’où découleront avec le temps des connaissances rafraîchies. (La méthode revient à procéder selon des manières de sentir et penser telles qu’étudiée par Edouard Glissant qui a théorisé l’archipélisation.) Contre la marchandisation outrée du produit musical, il faut désapprendre à entendre la musique, désapprendre l’écoute, pour reconstruire l’attention à ce peut apporter la musique dans une économie culturelle. – Désapprendre avec le plus vivant. – Pour cette opération du désapprendre, La Médiathèque propose d’opérer avec les musiques qui restent au plus près de l’émergence du vivant. Celles qui se préoccupent le moins d’entrer dans les segments et de correspondre aux fabrications des « musiques préférées » du plus grand nombre. Les musiques situées entre le classique contemporain, les cultures électroniques, les cultures rock aventureuses, la poésie sonore, le cinéma expérimental et qui correspondent grosso modo à ce que le marché laisse en paix dans les marges, les niches, les segments pour pointus et branchés. Le discours de la Médiathèque est de placer ces expressions au centre : sans les innovations qui naissent dans ces laboratoires et l’imagination des artistes singuliers, c’est la totalité du champ musical qui perdrait un de ses poumons créatifs, une de ses sources de jouvence où puisent toutes les musiques mainstream pour se renouveler, présenter de nouvelles textures, ébaucher des narrations sonores innovantes… Et ainsi, le message est clair sur la nécessité d’arrêter d’opposer des répertoires, de jouer le populaire contre le savant, tout se tient, tout est important et donner des moyens aux champs de l’expérimentation pour qu’il soit prospère et dynamique est la meilleure manière de dynamiser le marché du mainstream qui trouvera à s’y inspirer. Archipel rend compte de la vague importante de la savantisation issue des musiques dites populaires (savantisation théorisée par Alberto Velho Nogueira) en convergence avec la musique classique contemporaine. Des formes sonores (et visuelles) qui ont tiré parti des avancées des technologies et des connaissances scientifiques. Comme beaucoup des expressions artistiques modernes mais en faisant des technologies un usage créatif qui permet une critique de l’apport des technologies, au service de l’autonomie. – Revenir aux sens, aux îlots. – Archipel est une navigation dans l’histoire des musiques actuelles, par ses œuvres les plus singulières, les plus rétives au classement et aux segmentations, qui s’organise selon des îlots de sens, des îlots d’expériences pour retrouver l’usage des sens par la musique (alors que les industries culturelles usent de la musique pour ôter cette maîtrise des sens). Ces îlots s’appellent Aléas, Bruits, Corps, Silence, Micro/Macro, Recyclage, Témoins, Temps, Utopie.. Ou comment les musiques nous parlent de l’aléatoire dans la vie, du silence, du corps, du bruit, du recyclage, du besoin d’utopie, de la recherche de témoignage… Un dispositif pour renouer avec le désir de musique. Ce dispositif, dans une version exposition – un meuble de rencontre où lire et écouter des musiques via un écran tactile – a été exposé à la Bpi, du 14 septembre au 1er novembre 2010. Le 18 octobre 2010, une conférence au Centre Pompidou, avec Nicolas Donin (Ircam) et Bastien Gallet (philosophe, professeur aux Beaux-Arts de Lyon), ena présenté les principes et les mécanismes de recherche. – Un outil de connaissance, une navigation originale. – C’est d’abord un espace réel et virtuel de découvertes. Selon un design et une navigation qui invitent à avancer par la surprise. La progression proposée est indéterminée, ouverte au hasard. La configuration encourage à choisir des œuvres musicales « masquées » de manière à (re)trouver en quoi elles sont surprenantes. La procédure aléatoire, même pour un initié, devrait conduire à redécouvrir des choses connues. Le déplacement dans le programme d’exploration conduit, par les liens entre îlots, par les mots clés qui caractérisent les musiques (un mélange de termes académiques et de termes intuitifs), à tracer des trajets imprévus et personnalisés par l’intuition de chacun, entre des musiques qui n’ont peut-être jamais été écoutées successivement, qui n’ont jamais bénéficié de cet exercice de comparaison. Et c’est cet exercice de comparaison, de confrontation qui est stimulante pour l’imagination, même chez un auditeur peu averti. En circulant dans Archipel, le curieux va effectuer un montage de différents langages sonores, des extraits de textes lus, des images de pochettes de disques, des termes de classification, et c’est par ce travail de montage inattendu que des images valorisantes, pour l’auditeur et pour les artistes écoutés, vont germer et conduire à de nouvelles formes de connaissance sur les musiques actuelles. Avec Archipel, La Médiathèque dispose d’une plateforme pour s’implanter dans les économies contributives (en profiter et y apporter quelque chose). – L’apport institutionnel. – La Médiathèque peut mettre en route un projet tel qu’Archipel parce qu’elle achète des médias physiques depuis plus de 50 ans, qu’elle classe les musiques enregistrées en collections conventionnelles depuis des décennies et qu’elle a toujours, par ce travail spécifique, prêté attention aux « singuliers », aux émergences irrépressibles des musiques qu’il est impossible de classer dans les formes connues. Elle a très vite identifié que ce sont les musiques dites « difficiles » qui entretiennent le potentiel régénérant des musiques plus connues. C’est de là que né le désir de musique. Tout cela a été possible par le travail de plusieurs personnes, au fil des ans, au sein de l’organisation institutionnelle d’une association culturelle non-marchande (La Médiathèque), et notamment du travail d’Alberto Velho Nogueira. Tout ça pour dire que c’est par là que La Médiathèque a quelque chose d’institutionnel à injecter « de haut en bas » dans la circulation des savoirs et leur remise en cause par l’énergie ascendante des réseaux sociaux, de bas en haut et qui, trop souvent, court-circuite la complémentarité entre bas et haut par leur dérive. – Archipel inauguré physiquement. – En plus d’être un module d’exposition dynamique (musée virtuel et évolutif des musiques actuelles), Archipel sera bientôt un site Internet mais, aussi et surtout, c’est une collection physique (CD, DVD) entourée d’un savoir-faire de médiation dans les médiathèques. Cet aspect a été inauguré dans notre médiathèque de Bruxelles centre, le jeudi 2 décembre. Un espace de veille a été ouvert avec accès aux médias, aux écrans de consultation, à un mobilier où s’installer pour écouter, lire, regarder, dialoguer. – Bauduin Oosterlinck, shaman de l’ouïe. – Cette mise à flot d’Archipel était placée sous le signe de Bauduin Oosterlinck, un des artistes qui nous a donné envie de construire Archipel. Voici comment il organise ses sessions interactives : plusieurs tables, nappées de blanc, sont dressées. Des objets, agencés par l’artiste, y sont exposés. Ils sont hétérogènes, dans les formes, leurs origines, leurs matériaux, on dirait des rébus. Ils ont un point commun : le stéthoscope. L’artiste explique le fonctionnement de chacune de ces sculptures délicates à quelques assistants qui, à leur tout, feront la démonstration aux petits groupes de curieux qui seront dirigés vers les tables durant le vernissage. Après quelques mots d’explications, chaque visiteur est laissé seul avec ses gestes, sa quête du bruit qu’il peut générer. Ce sont ainsi des agencements de choses pour faire de la musique en circuit refermé, par le biais du stéthoscope, les doits auscultant les objets, presque sans les sentir (tout passe par l’oreille). Ainsi, écouter se confond presque avec respirer. Jouer de ces engins poétiques donne l’impression d’entendre des bribes de ses musiques intérieures (ADN sonore). S’entendre résonner, entendre résonner en soi des objets extérieurs, étrangers. S’entendre musiquer. Délicatement. Comme quand on écoute son cœur. L’aspect médical de cette organologie n’est pas fortuit, on est dans la rééducation de l’oreille, on soigne l’écoute. Avec de subtiles constructions de verre, de volumes de silence, des déplacements d’air, des ressorts, des cordes, des mécanismes oniriques pour une musique fragile, éparse. Vous êtes le seul à entendre ce que vous produisez. Ça vous appartient, vous créez en vous de l’inédit. Et ces choses si petites peuvent déclencher des expériences bouleversantes : comme la manipulation de l’ocarina et la révélation du silence. Et chacune des révélations distillées par les instruments d’Oosterlinck libère des ondes oscillantes qui poussent l’ouïe vers les rivages d’Archipel, y instille le désir d’entendre autrement la musique. (PH) – Archipel présenté sur le site de la MédiathèqueAutre texte sur B. Oosterlinck

L’art en son miroir : suis-je le plus érudit?

Prix de la Fondation d’entreprise Ricard. – Qu’est-ce que j’ai reçu, qu’ai-je éprouvé, que suis-je en mesure de donner après avoir passé un (trop) peu de temps dans l’exposition « Monsieur Miroir » à la fondation Ricard dont Emilie Renard est la commissaire ? Je me souviens, ce n’était pas désagréable, l’atmosphère était doucement attrayante, stimulante bien que diffuse (comme conduite par des jeux de sens longuement diffractés), le regard était pris en charge de manière intéressante, quelque chose se réfléchissait, voire éblouissait de manière énigmatique, oui, mais pour que ça se révèle pleinement, combien de temps aurait-il fallu attendre, rester en contemplation (embuscade) devant la surface hétérogène (néanmoins polie, brillante en facettes) de cet ensemble d’œuvres ? je sais que finissent toujours par se manifester des fils d’interprétation, même face au vide, le cerveau travaille, trie, ponctue, relie, trace des histoires. Pour que ça ne parte pas de rien, fallait-il mimer dans l’espace d’exposition les gestes (techniques et procédés utilisés), selon une disposition en miroir, les gestes que les artistes eux-mêmes avaient dû apprendre, répéter, exécuter, enchaîner, reproduire pour extraire leurs œuvres du néant ? Mimer mentalement, en parfaite intelligence avec les créateurs, les protocoles créatifs, les procédures artistes ? Ce qui exige un niveau de connaissance très élevé tellement cet art procède de conceptualisations et de techniques élaborées, complexes, très spécialisées. Etre compétent pour parler en connaissance de cause de ce qui est exposé là exige un investissement considérable. Le catalogue distribué gratuitement permet surtout de mesurer l’ampleur de cette complexité, il parle surtout aux initiés (aux acteurs du champs, artistes, critiques, collectionneurs). Avant d’en assimiler les tenants et aboutissants sur l’impact que l’œuvre exerce sur notre sensibilité, il faudrait aussi se spécialiser (en miroir). Le personnel de ces galeries le sait qui, souvent, rappelle qu’il est à disposition pour donner des explications. Mais jusqu’où ?  – L’argument. –  La dynamique est le transfert d’images et d’idées à travers différentes représentations, au sein même du travail de chaque artistes, et comment ces déplacements font miroir, entre par exemple un film et une sculpture qui y fait référence, ou encore comment les différentes techniques se passent le relais, à travers des filtres distincts, pour faire aboutir l’idée de départ jusqu’à la représentation finale, en suivant un jeu subtil de miroir (négatif/positif). La première impression, – un vague éblouissement diffus, presque comme une gène dont on ne comprend pas l’origine -, est confirmée par ces propos de la commissaire : « En donnant à voir leurs déplacements successifs, les œuvres perdent au passage toute notion d’original, si bien que dans l’exposition, on ne sait jamais où les choses commencent no où elles finissent. C’est là qu’intervient Monsieur Miroir, en héros de la situation : il propose une unité transitoire au divers et confirme qu’il n’ait pas besoin d’original pour voir des reflets. Autant dire qu’il tient l’exposition dans son œil tant il raisonne par associations dans les raccourcis de sa rétine plate. »  – Quelques reflets. – Si l’installation de Julien Bismuth, pensée pour une performance, reste lettre morte comme un trône vide sous quelques lettres figées d’un rire parti ailleurs, les « 4 fous rires étouffés » attirent le regard, font travailler l’imagination. Quatre traits de boules noires alignées, silencieuses, muettes, comme quatre traits de balles lancées au hasard et qui, en s’immobilisant, pétrifient l’exubérance du hasard. Un écho joyeux (de l’immatériel) solidifié dans des objets hermétiques, brillants, alignés comme des signaux de morse. Bismuth présente aussi, en bout d’exposition, une vidéo où un acteur doit dire son texte devant une salle vide, sans public, sans miroir. Le malaise s’installe, le texte déraille. Ernesto Sartori réalise une grande structure géométrique en bois, biscornue, où il est difficile de distinguer intérieur et extérieur, la structure porteuse de son apparence. Cela fonctionne comme un piège de pentes douces multidirectionnelles, où le regard se perd et où, les multiples recoins, angles perdus, cristaux et cellules, accumulent des traces de vies invisibles, des êtres cachés, des créatures oubliées toujours là (jadis immenses et devenues microscopiques), des résurgences d’autres temps végétaux et minéraux, des fossiles, des vestiges. Mick Peter insère dans le vide géométrique de formes coupées en deux (demi-lunes en potence), d’étranges fils à plomb, saucisses au bout de leur ficelle. C’est un travail de moulage et de recouvrement à tel point que cette hétérogénéité se trouve camouflée en un seul plan. Indistinct. Jessica Warboys réunit plusieurs éléments de son travail : objets sculptures, peintures, film où un personnage ritualise le maniement de divers objets (trouvés ou matériau de son atelier), en travaillant autant la production de son, le jeu d’ombres portées, que l’assemblage des formes (harmonies, hétéroclites), comme les métamorphoses symboliques de l’opérateur (théâtral, sacré). Avec un côté « enfoui », vieillot. Les peintures sont de vastes toiles qui recouvrent le mur et s’intitulent « Sea Painting ». Les toiles ont été pliées, refermées sur des quantités de pigments et abandonnées à la mer. Celle-ci ayant fait son œuvre, les toiles sont retirées de l’eau, dépliées, séchées. Les pigments ont pris l’empreinte (miroir) des mouvements de vagues. Procédé marin en miroir avec celui, terrien, d’Hantaï qui enfouissait ses toiles attendant que la pourriture agisse et s’invite dans l’œuvre. Isabelle Cornaro assemble sur des tables des objets moulés, en plâtre. Patinés, noircis, déterrés. Usuels, décoratifs, abstraits. On les contemple, bizarrement, comme une surface lisse sombre à travers laquelle on aperçoit le fruit d’une archéologie impersonnelle, des archétypes, des formes qui sont parties constituantes de l’histoire de tout un chacun, mélange de cultures et de strates géologiques universelles. Elle a aussi réalisé, si je comprends bien, des peintures au spray, à partir d’images floues projetées par un film. Ces peintures sont ensuite photographiées, imprimées, exposées…  Soraya Rhofir rassemble toutes sortes d’images mythologiques, de l’Antiquité, de la modernité, ou de l’hyper modernité superficielle, en une manifestation joyeuse, recluse dans un coin. Le coup d’oeil en retire l’impression d’une profusion où tout se mélange, les périodes s’écrasent, les personnages s’auto-engendrent, s’équivalent.  Neil Beloufa, avec « Le futur présent », organise un ensemble étrange de mobilier en bois (mobilier urbain, forestier, campagnard, refuge d’où, de quoi ?),  pot de fleur artificiel, de deux photos (Tour Eifel et Tour Montparnasse reflétées dans le miroir embué, givré de l’hiver) et d’un film vidéo tourné en Afrique, « Kempinski, qui n’est pas sans intérêt (ambiance, plans, poésie…). Mais comment fonctionne le tout ? Là, il faut rester à l’affût, se faire oublier, guetter, attendre que se manifeste des traits de sens se transmettant d’un élément à l’autre du décor artificiel. On part tout de même avec des signes, des éclairs, des impressions durables. – Érudition – Actuellement au Plateau/Frac Ile de France, une exposition « Les vigiles, les menteurs, les rêveurs » qui s’inscrit dans une série consacrée à « l’érudition concrète » (Troisième volet). Il s’agit, dixit le commissaire, « une fois encore d’interroger la manière dont certains artistes renouvellent la relation entre l’art et la connaissance, donnant à voir en formes et en actes le résultat d’études et d’investigations personnelles via des dispositifs alternatifs de collecte, manipulation et restitution d’objets de savoir. » Comment l’art est une discipline d’intervention sur la connaissance du monde, de la société, faisant évoluer les créativités militantes. C’est strictement une exposition où il y a peu à voir du premier coup d’œil. Il faut systématiquement, pour appréhender un tant soi peut ce qui se passe là, s’asseoir, lire, consulter, s’interroger et, idéalement, pour chaque témoignage exposé, dialoguer avec un médiateur (ou médiatrice) éclairé, spécialiste et capable de vulgarisation, de donner vie à des pratiques d’intervention artistico-politique qui, ainsi placées en dispositif d’exposition, semblent désincarnées, difficiles à cerner. C’est le genre d’exposition à laquelle consacrer une demi-journée pour en assimiler correctement quelque chose. C’est un processus d’érudition. L’accès est gratuit, le personnel est disponible, mais encore faut-il être dans un jour où l’on a envie de produire cet effort. (PH) – Fondation d’entreprise Ricard. –

Des ados épatent la galerie

Rineke Dijkstra, Galerie Marian Goodman, Du 29 avril au 5 juin 2010

Ses portraits d’adolescents et adolescentes sont parmi les plus émouvants et dérangeants, puissants. Je pense particulièrement à la série où ils sont sur la plage, tournant le dos à la mer, étirés et figés dans leur carcasse provisoire entre ciel et terre. Il y a, concentrée et incarnée en deux yeux fixes, une immense incertitude résignée dans leur regard, de la même espèce que celle, démesurée, qui s’exprime dans la ligne d’horizon incommensurable, décor où règne le dieu Protée, celui-là même qui habite leurs corps (Protée, divinité de la mer qui pouvait prendre des formes variées). Ces jeunes sont effectivement en train de se demander quelles formes ils sont en train de prendre…Rites d’initiation au musée – C’est toujours le monde adolescent qu’elle scrute dans ces nouveaux travaux, mais en vidéo. Il y a d’abord un triptyque consacré à un groupe d’écoliers (Tate Liverpool) en visite au musée d’art. (Il s’agit donc d’un travail plastique qui documente ce qui se passe dans la médiation culturelle !) L’image sur les trois écrans peut être parfaitement synchronisée et donner une vue panoramique du groupe, bien unifiée ; ensuite, les formats et les vitesses varient, sur deux des écrans, le plan reste large et sur celui du milieu, on se focalise sur un membre du groupe, ou sur un sous-groupe. La relation entre les écrans traduit des composantes de la dynamique de groupe, selon la parole, les affinités. Les enfants sont en uniforme, bien détachés sur fond blanc. Un studio a été improvisé à l’intérieur du musée. Les élèves parlent d’une œuvre, racontent ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent, construisent phrase après phrase une interprétation collective constituée des propositions individualisées, hésitantes d’abord, de plus en plus inspirée. On a l’impression que plus les uns et les autres énoncent ce qu’ils identifient comme parties de l’œuvre, dignes d’être dites, et donc s’approprient une compétence à discerner ce que l’art raconte, plus les langues se délient, plus l’imagination s’emballe. Ils sont dès lors devant un tableau qui au départ laisse perplexe – en tout cas rend la parole hésitante, difficile à faire sortir -, peut-être n’éveille que peu d’évocations et qui peu à peu apparaît comme une image en pleine métamorphose, en pleine vie, là, devant eux, quelque chose d’immense se met à bouger, à se transformer. (Et on retrouve la ligne d’horizon marine hantée par Protée, les regards des enfants s’enfièvrent, l’activité créatrice qui s’empare d’eux face à l’art, l’art de deviner ce que les formes deviennent, vers où elles vont rencontre leur désir de comprendre ce qui leur arrive, de deviner la forme et la place qu’ils vont occuper dans le vivant.) En alternance, sur un autre mur, on voit une élève du même groupe, assise par terre, en train de dessiner le motif d’une toile, « La femme qui pleure » de Picasso. Les regards furtifs, les regards qui s’attardent, fixent un détail ou cherchent à embrasser une signification d’ensemble, les regards qui s’absentent, s’éloignent du travail assigné et de l’œuvre, puis y reviennent. Les coups d’oeils rares, furtifs avec les condisciples occupés à la même tâche, de part et d’autre (on les devine). Les coups de crayons appliqués, cherchant la fidélité au modèle, ce transfert étonnant entre le regard et les gestes de la main. Tout l’engagement du corps dans les traits, le tracé respectueux (comme si le corps, bien que plutôt statique, mimait les formes et les sentiments à reproduire). Enfin, l’impression qu’à un certain moment, elle abandonne la reproduction picturale, elle griffonne, hachure comme elle l’entend, elle fait son dessin, conquiert un espace de liberté. L’ensemble se situe entre la contrainte, le devoir impersonnel et la découverte, ici aussi, d’une immensité difficile à déchiffrer, mais dans laquelle il est possible d’inscrire des formes à soi, des ébauches, des rites crayonnés par lesquels appréhender la métamorphose en cours de ce que l’on est. Ce qui reste ce que l’art doit déclencher en nous à tout âge ! – Rites de passage en discothèque – Respectant la réalité d’un partage entre « culture haute » et « culture basse », la photographe a réalisé le même travail mais dans un autre contexte, avec un autre type d’expression artistique. On quitte le musée où les adolescents sont confrontés à un art adulte, reconnu, légitime, au sommet des échelles de valeur esthétique, pour la boîte de nuit. Elle ne filme plus des jeunes face aux œuvres mais habités par les musiques qui leur collent la peau, qui les représentent. Elle a recruté dans une boîte de Liverpool une série d’adolescents acceptant d’incarner, d’interpréter avec leur corps, une de leurs musiques préférées. Un studio a été installé dans le club pendant des jours de fermeture et les jeunes dansent sur fond blanc, bien détachés, comme dans le vide, dans leur bulle, la plastique des mouvements superbement rendue, ethnographique. Dans la galerie, la scénographie comporte 4 grands écrans où les séquences filmées se succèdent, il y en a 6 au total. Une gestuelle assez connue, typée, mais dans un engagement tout de même impressionnant. La musique dans l’ensemble est du genre techno mainstream (pour dire vite), et il y a quelques exécutions qui font réfléchir : il y a une réelle connaissance, une gestion de la transe progressive, une manière éperdue de conjurer l’immensité questionnante que le corps rencontre dans la danse, de chercher les limites des formes bouillonnantes que l’on éprouve dans son organisme en changement. Il  a une dimension chorégraphique inéluctable, une recherche dans l’enchaînement des postures, en dépit même des stéréotypes interprétés. C’est l’immensité des formes et attitudes qu’ils conjurent, un horizon de rythmes et décibels dans lequel ils cherchent à se dissoudre pour être en harmonie avec un monde temporaire de métamorphose et sa sensualité propre (Protée, toujours à l’horizon, dans la mer techno !). Mais chaque cas est différent, même si, de l’un à l’autre, on retrouve le besoin de se nicher dans une identité, de coller, en se secouant, à une image rassurante de ce qui bouge. Le garçon au piercing, sur la musique un peu plus deep, a un abattage impressionnant, il doit certainement répéter, de même que la blonde avec bandeau (l’autre jeune fille est plus dilettante). La métisse sur un flow plus r’n’b est celle qui a le plus de naturel, dilettante mais nantie d’une grâce naturelle, elle a du mal à rentrer dans la musique, reste décalée, puis retrouve l’harmonie, se laisse surprendre par les changements de rythme. Le fan de Metal pratique un autre type de rituel, bien mis au point… Le soin et le respect que Rineke Dijkstra apporte dans son travail de rencontre avec les adolescents lui permet de montrer autrement ce qui les anime, ou ce qui gît comme devenir en eux, entre malaise indéfini et espoir protéiforme, beauté esquissée au rayonnement chétif, timide. Il me semble que, plastiquement, c’est construit remarquablement, méticuleusement, selon des protocoles qui ont quelque chose de très clinique, comme si, à travers eux, l’artiste continuait à s’ausculter, à représenter ce t âge de tous les possibles, de toutes les transformations où éclate le mystère du vivant, une sorte d’apogée maladive. (PH) – En 2005, rétrospective au Jeu de PaumeImages, vidéos

Le geste entre nécessité esthétique et superflu utilitaire

Mac’s. Le fabuleux destin du quotidien, jusqu’au 23 mai 2010….

Le thème, un entre-deux. L’exposition actuellement en place au Mac’s (et qui s’achève) est dédiée, non pas tellement aux échanges conscients et organisés, mais aux circulations naturelles d’idées entre le design et l’art contemporain. Un préalable les associe qui peut déboucher sur des accords de concepts et de manufacture. Des glissements aller-retour. Ce n’est pas la plasticité d’échanges formels entre les deux domaines qui est visée en premier. Plutôt des correspondances involontaires (correspondances baudelairiennes), des proximités ou imbrications non voulues dont le constat ouvre des points de vue inattendus et rappelant une vertu de magie que, généralement, on exclut des mondes de la création contemporaine réputée « déchanter » l’art. Précisément, le parallélisme chargé de double sens et de perspectives imprenables, que l’itinéraire du Mac’s trace entre les deux univers, souligne que le ressort principal de la création reste le désir d’enchanter notre relation au monde. Le surprenant est de devoir rappeler, finalement, comme une évidence cachée (la lettre cachée d’Edgar Alan Poe) que l’art contemporain, autant que le design, procède de la main et du geste, du désir de façonner, de détourner des énergies de matériaux pour en faire des objets ou des symboles facilitant à l’homme le fait d’habiter, de cohabiter avec toutes les autres composantes matérielles et impalpables du quotidien. Fabriquer des objets usuels confortables et esthétiques, pratiques et charmant autant les yeux que le geste, est très proche de la même activité située sur le plan symbolique, s’entourer de créations symboliques encourageant l’empathie avec l’environnement mental et factuel – et ces objets symboliques peuvent remplir leur fonction par le faste, la volupté, le mystère, l’épurement tout autant que par la critique, l’incongru, le dérisoire et le cynisme. (Encore une fois, c’est le principal mérite de cet agencement : aussi éloigné qu’il puisse sembler des savoir-faire fondamentaux, l’art contemporain reste lié à la main, à la pensée pratique, à l’action sur le concret, à la transformation du relationnel aux choses, aux gens, aux animaux, aux espaces, aux marchés.) Le choix des œuvres est précis et ferme, construit son propos de manière serrée en emboîtant comme en une longue phrase des articles légers et saisissants, des propositions plus consistantes, des liaisons et rythmes audacieux, des constructions classiques et des images suggestives, bref, la volonté semble de dépasser le stade de l’illustration en enseignant la grammaire de base. (Ce qui s’accorde avec les missions pédagogiques du lieu, visites de classes, médiation face aux œuvres…). Une odeur. Après quelques jours, c’est une odeur qui prédomine. Celle de la craie et donc des tableaux noirs, de l’école et de ses bancs. Je le dois à Willy de Sauter et ses panneaux de contreplaqué recouverts de craie blanche (poussières fixées ?), accrochés au mur, étalés sur des tréteaux comme des pièces d’atelier ou assemblés en esquisses de meubles industriels (en phase montage ou démontage, carcasses fantômes). À situer entre le monochrome conceptuel et la recherche d’un nouveau matériau décoratif, d’un « matériau » mobilier, d’une technique de nouvel enduit ? – Canot baignoire bijoux de larves. – À l’entrée, le canot baignoire, céramique livide de Wieki Somers, avec l’essuie éponge plié sur le bord et son bouchon noir bien vissé au fond, dérive sur une flaque de sang noir frais, qui n’a pas fini de s’étendre. Installation gratuite, recherche farfelue d’objets à double fonctionnalité, entre plasticité fonctionnelle et virtuelle, reflet d’une industrie puisant ses ressources dans les matières premières et s’en éloignant de plus en plus jusqu’à en oublier l’importance, le respect, l’installation a de fait quelque chose du vide arrogant (la flaque de sang est une marée noire, résine synthétique). Ce qui fascine aussi est l’illusion des matériaux, le potentiel à faire passer le faux pour du vrai : le canot a l’air bien gonflable mais est en céramique, la flaque semble en expansion liquide, elle est figée…  J’épingle ailleurs une expérimentation « bizarre », là aussi entre l’exploration de nouveaux processus de fabrication, invention de nouvelles fibres et recherche des croisements magiques entre nature et artistique (où l’artiste se rapproche du geste de l’animal modelant son habitat et ses outils, où l’animal par l’aléatoire dû à l’intrusion de la main de l’homme dans son programme devient un artiste). Il s’agit de très petits objets, croisement magique entre la nature conçu par Hubert Duprat pour associer invention de parures cultuelles et gratuité de l’art. Il fait travailler des larves aquatiques de trichoptères en les privant des matériaux traditionnellement utilisés pour fabriquer leurs étuis à larves et les contraint à utiliser de l’or, des perles, des pierres précieuses… Réaction en chaîne et savonnettes. C’est toujours un plaisir de revoir « Der lauf der dinge » de Fischli et Weiss (dont des photos sont aussi exposées : « Das Experiment ») qui met en scène une connaissance intime des matériaux, des objets, des énergies, des lois de la physique et de cette volonté typiquement humaine, quasi irrationnelle, de vouloir animer l’inanimé. Comment, selon un fil poétique abstrait germé dans le cerveau de deux artistes (bricoleurs, expérimentateurs d’atelier), des choses et des objets interagissent, déclenchent un mouvement qui semble sans fin, avec de l’eau, de la fumée, de la farine, du feu, des fusées d’artifice, traçant une démonstration « savante », de type « science appliquée » et en même temps rien d’autre qu’un spectacle plastique, gratuit. Goele de Bruyn aligne sur des tréteaux une collecte de savons usagés (mettant à contribution ses amis artistes durant près de 11 ans). On retrouve le principe de la collection, de l’accumulation de petits objets sur une durée plutôt longue. Au début, ça ne dit rien, avec le temps et l’addition de savons qui s’ajoutent, tous différents, tous singuliers, ça commence à surprendre, à parler. On dirait à première vue des galets, des galets intérieurs, des portes bonheurs, des semences lisses. Ce sont bien des savons, objets industriels designés ou non, frottés au quotidien contre la peau, entre les mains, sur la peau. Devenant empreinte des vies et caractère de ceux qui les ont employés. Des résidus, des restes, des moulages, objets pluriels, matériels et évanescents, presque disparus. Cailloux et autres gestes futiles. Un pantalon, une veste aux poches remplies de cailloux, accrochés à un bâton et appuyés inclinés au mur. La présence est forte, flasque et lestée. Comment la vie se vide, le vêtement s’autonomise, évacue le corps, à force de se remplir d’objets ramassés, substituts de l’être, trace d’une obsession, d’une collection en tête, vêtements remplis par la peur de se perdre, de ne plus retrouver son chemin, accumulant en Petit Poucet des cailloux balises ? À force, ne reste que le vêtement et l’objet, le reste s’est dilué dans l’usage, une quête (Gert Robijns). L’exposition thématique met aussi en exergue quelques gestes futiles : ainsi, Angel Vergara Santiago, peint des vidéos ! Disons qu’elle réalise des vidéos des « voisins, nos amis », les expose dans des cadres, sur une commode. Elle y ajoute un geste de pinceau affairé au bout de la main. L’image animée sur l’écran, par extrapolation, peut être comprise comme image qu’elle peint, les deux types d’image procédant des mêmes facultés de représentation et de projection. Il y a aussi François Ourlet qui s’empare d’une copie de chaise dessinée par Ray et Charles Eames, presque objet d’art, et y introduit deux vis pour que ça ressemble à un meuble IKEA. De même, il déterritorialise un logo très design, celui de Nike pour l’imprimer sur une djellaba ou des sabots hollandais en bois. Beaucoup plus. Ce ne sont que quelques indices sur le fil conducteur, il y a beaucoup plus à voir. Les chaises de Donald Judd, si proches de ses sculptures minimalistes, reflet d’une vision particulière attachée à concevoir la totalité de l’espace de vie. Les sculptures branleuses de René Heyvaert (savons, boîtes de kitkat, bouts de ficelles, ramassettes…), de superbes photos de Lynne Cohen (Cabinet) sur des intérieurs de placards à double fonds, salles d’attente improbable décorés d’objets inhabitables (surdéterminés, ils occupent tout l’espace, le phagocyte), le filet d’assiettes cassées de Michel François, les empilements géants d’assiettes et de casseroles de Robert Terrien, les pelles et la bétonneuse de Wim Delvoye… (PH)

Cuisine et prestidigitation (Pierre Reboul cuisine dingue)

Introduction contextuelle. Je devrais d’abord clarifier pourquoi Aix-en-Provence me fit l’effet d’être charmante, certes, mais lourde. Trop provençale ? La clarté printanière était pourtant d’une grande légèreté, vivifiante. Mais quoi, trop de vieilles façades figées, empesées dans un jaune obstiné et hermétique, trop de frontispices prétentieux, trop de vierges à tous les coins de rue ?  Trop de vieux hôtels classés mais décatis, intouchables ? Avec ce charme des eaux dormantes, vieux étangs au fond des bois où pourrissent d’épais tapis de feuilles, certaines déjà complètement décomposées, sombres, d’autres encore brunes ou dorées, certaines toujours fringantes dans leur verdeur mais n’osant trop bouger. Pour être honnête, il y avait les mauvaises impressions d’une « journée d’étude sur l’avenir des médiathèques » inclinant à la déprime, au pessimisme quant à l’avenir d’une médiation culturelle pourtant indispensable : rien, pas d’étincelle, pas de surprises, rien qui puisse procurer la conviction d’être pris dans un collectif professionnel relevant les défis en regardant les problèmes droit dans les yeux, rien qui vienne ouvrir et dégager l’avenir, mais plutôt un manque d’inspiration général engluant les acteurs dans la vulgate mortifère des adorateurs des nouvelles technologies. Et puis la porte du restaurant de Pierre Reboul. En contraste et complètement pimpante, dès qu’on y entre les neurones se détendent, sourient, redeviennent désirant de contacts, de relations entre les mondes sensibles, symboliques, intellectuels. La longue salle voûtée, à l’ancienne, est claire, passée au blanc, elle a su changer d’époque, avec un bar moderne dans la forme et ses matériaux (légère tendance lounge), vaguement techno incluant de discrètes touches de kitsch. Le personnel dynamique, souriant dans leur affairement décontracté (ils sont à leur affaire, justement, alors que je sortais d’une journée avec des professionnels quasiment à côté de leur sujet), habillé de noir avec tablier vert pomme, profondeur et fraîcheur acidulée. Ici, ça sent le printanier. Tant pis pour la folie, ici on peut se refaire, se recharger, se venger, s’échapper… Mises en bouche et en K. Il n’y a rien de prétentieux dans le ton, mais le personnel semble savoir qu’il y a entre ce que l‘on mange ici (dans cette gamme de restaurant étoilé) et ailleurs (les restaurants courants, la cuisine de chez soi), une certaine distance et que tout le monde n’a pas forcément l’habitude de franchir ces frontières entre cuisines. Il vaut mieux, dès lors, préparer le terrain, accompagner pour que ça se passe au mieux. Les conseils et explications sont prodigués simplement et généreusement, on est dans la médiation et dans le contenu ! Après le show commence. Il est question de cuisine sérieuse dans son élaboration savante et facétieuse dans les formes qu’elle recherche, prenant à contre-pied le savoir être à table. Subtilement désaxer pour surprendre les goûts, les ouvrir à la surprise. Le ton est donné avec les mises en bouche d’abord et les « en K » ensuite. Pour les mises en bouche, trois jouets gastronomiques sont alignés sur une tablette d’ardoise, un peu à la manière de hochets que l’on place devant un bébé. Retombons en enfance, jouons avec la découverte des saveurs. A gauche, fiché au bout d’une pique de bois, un tempura de saumon, au centre un rouge à lèvre de foie gras (dans un vrai tube transparent qu’il faut actionner pour faire sortir le foie gras, directement en bouche), à droite est annoncé un « sandwich jambon beurre », on ne comprend pas de suite parce que ça se présente dans un petit verre transparent avec une cuillère, « surtout, n’hésitez pas à mélanger ». Et en effet, touillé et dégusté à la cuillère, ce liquide crémeux agrémenté de miettes croquantes, rappelle précisément le goût d’un jambon beurre idéal ! Pour les « en K », deux cuillères chinoises, l’une blanche l’une noire, disposées en tête-bêche pour évoquer un certain signe zen. Dans la noire, une perle lisse, légèrement ivoire. En bouche, elle est ferme et, rompue, elle délivre une sorte de nectar au chou blanc. Dans la blanche, du boudin noir fait maison. Ces premiers contacts dessinent bien une signature : maîtrise des matières, des durées et duretés, respect des produits et amour des fondamentaux, aller-retour entre le direct et le complexe, le premier et second degré, inventivité des formes, esthétique des associations de goûts… – Asperge crescendo – La profonde et large assiette qui vient ensuite est comme un bassin d’eau pure dont on ne se lasse pas de contempler le fond magique, fantastique. Une héraldique tête d’asperge du Pertuis, superbe comme un bijou antique, coulée dans une précieuse raviole transparente hyper moderne, scintillante. Fraîcheur et éternité. La tige émincée posée comme les cordons achevant le blason. Là-dessus se verse un jus d’asperge, l’essence pure du légume. (Il semble que j’aie quasiment blasphémé en disant, après avoir humé et admiré la couleur de ce jus : « enfin, un jus de volaille parfumé à asperge !? » : ils se sont mis à deux, gentiment, pour me reprendre : « absolument pas, du jus d’asperge pur » !) Et voilà, je cultive quelques asperges dans mon jardin, j’en cuisine assez souvent, j’en ai mangé dans plusieurs endroits et je dois faire ce constat : je n’avais jamais rien mangé d’aussi « asperge », jamais rencontrée de manière aussi évidente la perfection du légume, l’être asperge ! Quand l’assiette est vide, on vous amène un sorbet d’asperge bien vert, dans un tube à glace, vous savez ces machins cheap pour glace à eau où il faut pousser un piston pour que sorte le tube glacé… Le menu est morcelé, pas figé dans une linéarité d’assiettes, un vrai Lego avec ses pièces centrales où se connectent d’autres fioritures, développements, perspectives et autres annexes volantes, on ne s’ennuie jamais…  Avec l’asperge, un verre de blanc, Coteau d’Aix,  Château de Beaupré, léger, juste une ombre fruitée et sèche, évoquant la transparence qui enveloppe la tête d’asperge, adéquation parfaite… – De la Saint-Jacques à la poudre d’ananas – La noix de Saint-Jacques est posée sur une belle lamelle de mangue, sensualité du fruit mariée à celle du coquillage, surmontant une belle forme ovale de semoule de blé très relevée à la harissa, décorée à sa base d’une volute de sauce à la mangue trop belle pour être vraie (on dirait du plastique). Ce qui surprend est la cohabitation de la saveur douce et marine, de la simple pulpe sucrée du fruit avec quelque chose de très fort – semoule et harissa- , presque ravageur, dans un équilibre où aucun produit ne se trouve supplanté et s’épanouissent dans la complexité de leur union (après coup si « évidente »). Sur la tablette noire, un rail de poudre d’ananas avec sa paille. Évidemment, ce genre d’élément stimule le « show », la dynamique de présentation des plats… Il faut aspirer cette poudre pour clore la dégustation du plat. C’est bien plus qu’un gadget : la manière dont la poudre d’ananas vient se coller et fondre dans la bouche, en pluie de petits cristaux passant très vite du dur au fluide et au désintégré, donne l’impression de venir fixer et compléter les goûts multiples et en train de s’éparpiller du coquillage, de la mangue, du couscous. L’effet est hallucinant et rappelle aussi, durant toute la dégustation, celui des bulles du champagne demi sec, Billecart Salmon. De fait, le sommelier s’avère jouer un rôle essentiel dans l’ambiance, dans la dimension « expérience que l’on fait partager », et dans le potentiel d’extase des propositions culinaires. Confirmation avec le choix de la Clairette de Die pour accompagner le foie gras frais escalopé sur une pomme, fruit de la passion. Mais ce n’est encore rien… – La case Hamburger – Ils sont nombreux les grands chefs à avoir donné leur vision du hamburger. Ici, il s’agit de deux jolis « caille burger », des miniatures, avec un jus de volaille (très) épicé, accompagné d’un sorbet de cornichon. Il y a à la fois la déconstruction d’une référence quasi dictatoriale, ses divers éléments agencés, transformés pour proposer autre chose. La syntaxe de Pierre Reboul fonctionne (semble-t-il après premier contact superficiel) en ces sortes de dissociations ludiques, un seul élément étant extrait, rendu autonome, se voyant confié un rôle solo qui influence tout le reste : ainsi du cornichon, retiré du hamburger, amplifié en un sorbet qui le sublime, tant au niveau du goût que de la texture, et qui se mange de manière distincte, séparée, vient commenter et ponctuer les autres aliments en les enrobant dans sa surprenante onctuosité. Le sommelier une fois de plus fait mouche avec un Château Crémade 2006, petit vignoble soigné de la région d’Aix. – Prestidigitation – Le camembert fumé et fumant exprime à merveille tout le côté intelligemment facétieux de cette cuisine. C’est une boule transparente remplie de fumée blanche que l’on dépose devant vous. Il faut ouvrir la sphère en deux, voir la fumée s’évanouir pour découvrir le morceau de fromage ainsi fumé. Pour le savourer, une Veuve Cliquot 2002 Ponsardin Rich Réserve et, pour expliquer ce choix, le discours du sommelier mérite une mention spéciale. Comment les différentes caractéristiques de ce champagne et l’action particulière de ce champagne vont faire en sorte que les papilles soient régulièrement nettoyées, retrouvant ainsi à chaque fois la qualité de la première bouchée et, après la dernière bouchée, faisant revenir une dernière fois le goût du fromage, intact, frais. En fait, à chaque plat, chaque présentation expliquant pourquoi avoir choisi de le marier avec tel vin, est un modèle de médiation passionnée, inspirée et enthousiaste. C’est répéter les mêmes choses à plusieurs tables mais toujours avec la même conviction, jouant sur les variations, l’excitation à trouver de nouvelles formules. Une sorte d’émulation. Surtout, le propos est précis, justifié et pas pédant, et il ouvre des champs de sensibilité assez inouïe dans la manière de rapprocher des saveurs, des émotions, de jouer avec la chimie gastronomique, il révèle une formidable trame textuelle entre les vins et les mets. Connaisseur, expert et enflammé, parfois poète (parodique). J’aurais aimé, dans la journée, entendre des médiathécaires parler ainsi de leur métier, de ce qu’ils connaissent de la musique, de ce qu’ils peuvent faire découvrir aux gens… !!! – Les desserts et le sublime – Le premier dessert s’intitule « pistache du Piémont, griotte façon yoyo ». L’assiette se présente comme un dispositif de jeu. À gauche un macaron vert à la pistache avec un lacet à la griotte, mince ruban figurant la ficelle d’un yoyo. Au centre, une fiole transparente et une paille pour siroter un « soda à la griotte », sirupeux, pétillant et fraîchement acidulé aussi, et à droite une sucette sur son bâtonnet en bois : une boule croustillante à la pistache contenant un fluide à la griotte. L’association de ces deux fruits, pistache et griotte, étant traité sous des angles différents, pour les yeux et pour le palais. L’espace sensoriel entre les deux, là où le chef imagine leurs rencontres multiples et ce qui peut en jaillir, étant exalté par un vin Toscan qui vous ravit rien qu’à le humer, on hésite à aller plus loin, on se verrait bien ainsi immobile à respirer en oubliant tout le reste. Un rouge sucré, Aleatico Passito Massa Vecchio Maremma, fabriqué de manière toute particulière, et dont les veloutés épicés, les fruits canailles et somptueux à la fois, ouvrent mille manières de faire circuler dans sa bouche les traces de griottes, de pistaches et, dans le cerveau, éveiller cette « intelligence » abstraite, stimulante des correspondances inédites. Enfin, c’est une boule close qui s’offre au regard, le garçon l’aspergeant d’un alcool parfumé à la mandarine et y mettant le feu, voici la boule qui flambe, c’est du chocolat qui, de la sorte, épouse de sa chaleur suave une glace à la mandarine (enfin, c’est plus raffiné que simplement une glace…). Ayant au préalable refusé le verre de Grand-Marnier et, après coup, en ayant exprimé quelque regret, le sommelier pétillant est venu juste me le faire goûter, une gorgée généreuse, wouah. De quoi se dire : je n’avais jamais bu de Grand-Marnier. – La chute – Le parcours surprend, déstabilise tout en organisant des rencontres judicieuses avec des fondamentaux qui structurent des repères. La qualité créative du travail sur les contenus gastronomiques, la richesse du service et de l’accompagnement plonge le client dans une expérience éprouvante : les plaisirs, immédiats, n’excluent pas que ça travaille à l’intérieur pour ne rien rater, éprouver de la manière la plus intense, essayer de comprendre « comment c’est fait » et d’où ça vient. Il y a ici aussi tout un niveau qui relève de la lecture d’information, de l’absorption et d’un exercice pour conserver des traces, graver les perceptions, les ressentis, afin d’en conduire une lecture plus approfondie après coup, plaisirs plus longs et qui perdurent dans de futures expériences gastronomiques, en tant que cuisinier bricoleur ou en tant que client ailleurs. Le schéma parfait de ce que les médiathèques, au niveau des pratiques d’écoute, doivent réussir à proposer comme expériences impossibles ailleurs. Aix, après, était jolie et presque légère… (PH) – Petite vidéo, travail sur les textures, association de goûts, mise en forme ludique, mixe entre cuisine traditionnelle et cuisine « moléculaire » (pas vraiment) …

Des tarifs médiathèque culottés

La Médiathèque a décidé relever le gant du prix de la culture. Le contexte des pratiques culturelles est embrouillé par la mode du gratuit qui conduit, finalement, grosso modo, à libéraliser l’accès à la culture. Le gratuit peut très bien conduire à ce que ceux qui en ont les moyens (financiers et symboliques) accèdent et jouissent des cultures payantes et que « les autres » se tournent vers les productions en accès gratuites. Là-dedans il faudra encore distinguer entre du gratuit militant (qui va intéresser un public qui a aussi les moyens de sa culture) et du gratuit qui se constitue progressivement en masse de sous-produits, de sous-cultures. Ce n’est pas que la sous-culture ne puisse conduire à des pratiques intéressantes et à des modes créatifs émergents mais c’est que le tableau d’ensemble accentue des niveaux culturels très différents dans les populations. Bonjour les clivages et qui dit clivage culturel dit aussi facilité à implanter des discours populistes qui tireront toujours parti des viviers acculturés. Donc, bien qu’elle n’ait pas vraiment la possibilité d’inverser ce genre de tendance lourde, la Médiathèque prend acte de cette situation et aussi d’une crise financière qui fragilise l’accès à la culture et elle propose une formule d’abonnement plutôt culottée. Il s’agit en fait d’adapter à la culture et à une pratique contextuelle située dans la vraie (des lieux physiques, du média physique, des espaces de rencontres, des transactions entre humains) des modèles de paiement au départ modélisés dans des environnements numériques. On paie un forfait qui donne droit à une certaine quantité plus ou moins avantageuse. On sait que sur certains marchés, la quantité offerte à bas prix est souvent couverte par des coûts secondaires, des sommes récupérées par ailleurs. Ce n’est pas le cas avec l’abonnement médiathèque. Voilà la formule : 20 euros payés pour 4 semaines, vous empruntez ce que vous voulez, tous supports confondus, maximum dix à la fois. Durée du prêt selon les besoins de l’usager ce qui introduit dans la pratique de prêt public une certaine souplesse devenue nécessaire : il n’y a plus l’obligation de revenir à jour fixe au risque de devoir s’acquitter d’une prolongation. De cette manière, un tarif excessivement démocratique, rend accessible au plus grand nombre des répertoires qu’aucune gratuité nulle part ne parvient extraire de leur niche. Mais ce tarif révolutionnaire ne pend son sens que si on parvient à ne pas le laisser sur le terrain strict de la politique tarifaire : il doit booster la démarche volontariste du conseil, du dialogue entre publics et médiathécaires, il doit venir soutenir et donner de l’attractivité à toute la politique de médiation en profondeur que la Médiathèque, par ailleurs, est occupée à développer. Ce n’est qu’en parvenant autant que faire se peut à « faire prendre » ensemble ces deux aspects, celui du tarif et celui de la médiation culturelle, que l’on parviendra à infléchir les pratiques, à les ouvrir à des curiosités individuelles et collectives de nature à enrayer la course à la marchandisation de la culture, l’idéalisation du profit rapide, du plaisir immédiat qui tue à long terme tout désir de culture, toute possibilité de la reproduction de ce désir. Dans le contexte de la dématérialisation, afficher en grand dans le métro, sa détermination à valoriser le contact culturel via le support physique, en n’hésitant pas à relever le défi du prix de la culture, a quelque chose de crânement magnifique ! C’est aussi la première fois que la Médiathèque s’expose ainsi en grand et rappelle que le non-marchand n’a pas de tabou tant qu’il œuvre à ses missions. (PH) – La formule d’abonnement de la Médiathèque

La prévention médiathèque plutôt que la répression Hadopi

La notion floue de pirate. Depuis la mise en application de « Hadopi », loi française pour réprimer le piratage sur Internet, on commence à pouvoir établir des éléments d’évaluation. Le groupe Marsouin, groupe de chercheurs de Rennes-I a effectué une première évaluation. La loi semble largement contournée et si les usages changent, le piratage serait plutôt en augmentation. (Dans Libération du 11 mars : « Hadopi : silence, on contourne »). Le travail d’enquête fait surgir aussi d’autres éléments structurels importants et systématiquement négligés : les « pirates » sont aussi des (gros) acheteurs selon les accès légaux. En leur coupant l’accès Internet pour cause de piratages, les industries culturelles numériques se pénaliseraient de manière significative. Tiens, on retrouve quelque chose que l’on connaît bien sur le terrain des supports physiques : en effet, l’industrie du disque a toujours accusé les médiathèques de leur voler des recettes ! Alors que les enquêtes ont toujours démontré que les amateurs de médiathèques étaient des acheteurs compulsifs en disquaires et que certains disquaires éclairés ont toujours travaillé en intelligence avec les médiathèques. Ce qui est amusant est de voir à quel point les logiques industrielles et commerciales, privées de vue à long terme, dépourvues du souci du bien commun, préoccupées par la seule rentabilité la plus rapide, se tirent systématiquement une balle dans le pied quand elles agitent leurs principes régressifs, tout en causant du tort à l’ensemble de la société. Ce sont des logiques nuisibles et il vaudrait bien mieux imposer aux industries culturelles des principes de politique culturelle publique à long terme, pour le bien collectif et l’équilibre durable même de ces opérateurs marchands. De l’environnement numérique et de la fracture culturelle. Il vaut mieux, quand il s’agit de fixer le cap pour une action culturelle, recouper plusieurs approches et points de vue. C’est une dynamique qui, spontanément, fragilise certaines idées reçues qui, en général, ne sont pas reçues de nulle part (elles profitent bien à certaines visées). Ainsi, soyons attentifs aux propos de Jean-Noël Lafargue, expert en technologies (Université Paris-8 et école supérieure du Havre), qui analyse le comportement des 16-25 face à l’ordinateur (et son champ de vécus chronophages). Ce qui apparaît alors est l’arrivée d’une génération qui décroche de l’informatique, en tout cas ne se soucie plus de maîtriser le bazar, de jouer face à la machine un rôle créatif. L’idée selon laquelle les jeunes qui ont baigné dans les applications informatiques (supposés « digital native ») depuis tout petit vont développer une aisance et une autonomie nouvelles et innovantes a bien du plomb dans l’aile. Cette image de mordus de l’informatique appartient déjà à une génération passée. L’armée américaine elle-même se désolerait de la diminution de hackers à recruter ! Jean-Noël Lafargue parle de « digital naïve » et pointe une passivité de plus en plus grande face au numérique, à Internet qui se consomme de plus en plus comme une télévision « où l’on est quand même actif, mais dont l’activité ne dépasse pas le cadre prévu ». La grande tendance est bien à la passivité : « Le grand public est de plus en plus un consommateur passif. La volonté de maîtriser la machine a disparu. » Ce genre d’étude est important pour le recul et l’ouverture des questions : sans cela, on a tendance à réfléchir sur les usages en fonction de ce que l’on observe autour de soi. Par exemple, si on gravite dans un milieu de professionnels, on aura tendance à observer une complémentarité enrichissante entre lecture classique et lecture numérique. Mais l’important est tout de même d’avoir une idée de ce qui se passe à une échelle quantitative plus déterminante dans la société. Ce qu’expose Jean-Noël Lafargue quant à la montée du comportement passif face à Internet (et donc face à toute la lecture numérique de loisirs, de divertissement, de communication et d’accès à la culture) – et qui se trouve recoupé par d’autres études dont celles de la Fondation Travail et Technologie de Namur – mérite d’être analysé en fonction des travaux d’Alain Giffard sur les modalités de la lecture industrielle. Lecture classique, lecture en médiathèque, lecture industrielle. Rapport rédigé et transmis à l’Etat, textes dans les ouvrages collectifs d’As Industrialis, articles sur son blog, Alain Giffard compare les résultats cognitifs d’une lecture dite classique à ceux des nouvelles lectures industrielles. Voici un extrait pour cadrer son objet d’étude : « Ici je cherche seulement à collecter quelques éléments d’enquête qui permettront de mesurer la distance entre l’institution du lecteur classique et celle du lecteur numérique. Car elle est grande. La première différence, si évidente qu’elle en est aveuglante, est l’absence à peu près totale du rôle direct d’une puissance publique dans l’institution du lecteur numérique. Les pouvoirs publics, politiques ou religieux, qui, à d’autres époques, jouaient le rôle principal, n’ont presque aucune influence directe sur le processus, ayant décidé, dans beaucoup de pays, de ne pas influer sur l’orientation de la technologie, et dans la plupart, de se limiter à une vision étroite et empiriste de  » l’alphabétisation numérique  » qui porte si mal son nom. Une conséquence directe de cette abstention est le caractère opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique. Il serait évidemment commode d’approcher le lire numérique, en confrontant la pratique réelle à sa référence publique, quelle qu’elle soit et quoi qu’on en pense. Mais je n’ai jamais entendu personne accorder la moindre importance à l’influence qualitative du contenu des formations publiques sur l’orientation technologique ni sur la pratique, et cela indépendamment de l’importance variable des efforts d’alphabétisation numérique. C’est ainsi que la lecture numérique confronte deux, et seulement deux grandes catégories d’acteurs : les industries de l’information, en tant qu’industries culturelles, et le public des lecteurs numériques. À leur rencontre s’institue la société des lecteurs numériques. » C’est une entrée en matière, la suite du texte rentre dans le concret des différents processus de lecture. Évidemment, en reliant ce que dit Alain Giffard et ce que fait apparaître l’étude de Jean-Noël Lafargue, on peut dresser un tableau assez sombre. La rencontre de la passivité galopante (crasse) et du caractère  « opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique » est explosive à long terme. D’autant que la passivité générationnelle face aux lectures numériques n’est pas compensée par une activité accrue du côté de la lecture classique. On sait que la lecture de livres, surtout la lecture un tant soit peu savante, ne vient pas contrebalancer l’appauvrissement en provenance du numérique. Nous avons là un terrain d’intervention stratégiquement crucial à confier à toutes les institutions culturelles pouvant constituer, dans le tissu urbain et social, des espaces et des dynamiques partagées de lecture pouvant soigner ces blessures portées au corps lecteur, aux forces lectrices dont la société a besoin pour bien se porter. Et ce, autant en privilégiant les pratiques de lectures classiques – qu’il s’agisse du livre, du cinéma, de la musique – qu’en travaillant à développer des pratiques de lectures numériques plus responsables, autonomes, en restaurant entre lecteurs et le pouvoir des industries culturelles, des intermédiaires publics, des médiations et des conseils, des forces prescriptives publiques, d’inspiration non-marchande, préoccupées par des visions à long terme du bien collectif le plus précieux, le temps de cerveau disponible. (PH) – Alain Giffard, lectures industrielles –

Les ressources lumineuses d’un penseur

Georges Didi-Huberman, « Survivance des lucioles », Editions de Minuit, 141 pages, 2009

didiÀ quoi servent nos productions intellectuelles, nos émissions d’idées, nos prises de positions, petites ou grandes, dans le concert de tout ce qui se dit s’écrit se dessine pour commenter les actions humaines et orienter la marche des choses – serait-ce en guise de cinquième roue du carrosse ou en mouche du coche – , dans quel sens poussons-nous ? Celui de l’espoir et du trajet positif ou celui de la catastrophe ? Quelles lumières émettons-nous, fanaux qui guident dans la nuit ou feux brouillés d’échouages ? De quelles lumières avons-nous besoin ? C’est toute la question des lucioles et de savoir si elles sont toutes éteintes, si elles résistent et illuminent encore ici ou là la grande nuit. Question de lumière. Dans l’enfer de Dante, la grande lumière, la plus aveuglante est celle de la gloire céleste ; les lucioles sont les loupiotes faiblardes de l’univers des damnés. Dans la relecture qu’en fait Pasolini, il y a inversion de polarité : « Il y aurait alors, d’un côté, les projecteurs de la propagande nimbant le dictateur fasciste d’une lumière aveuglante. Mais aussi les puissants projecteurs de la DCA poursuivant l’ennemi dans les ténèbres du ciel, les « poursuites » – comme on le dit au théâtre – des miradors pourchassant l’ennemi dans l’obscurité des camps. (…) tandis que les résistants de toutes sortes, actifs ou « passifs » , se transforment en fuyantes lucioles à se faire aussi discrets que possible tout en continuant d’émettre leurs signaux. » Didi-Huberman analyse, textes à l’appui, ce mouvement qui conduit Pasolini d’une œuvre littéraire cinématographique et même politique « qui semble bien traversées par de tels moments d’exception où les êtres humains deviennent lucioles – êtres luminescents, dansants, erratiques, insaisissables et résistants comme tel – sous notre regard émerveillé » à une prise de position politique de plus en plus radicale et désespérée où, affirmant l’expansion du règle fasciste, il va théoriser « la disparition des lucioles ». Parallèlement à la critique de la société du spectacle, il va considérer que « les lucioles ont disparu dans l’aveuglante clarté des « féroces » projecteurs : projecteurs des miradors, des shows politiques, des stades de football, des plateaux de télévision ». Il n’hésitera pas à développer le concept de « génocide culturel » en même temps qu’il cessait de croire aux capacités de résistance et d’opposition du peuple. Les sources citées, courriers et textes théoriques, situent bien cette réflexion entre poésie et politique, poésie de la politique et politique de la poésie. Un croisement que sait particulièrement faire chanter – pour en tirer de la lumière- Didi-Huberman. Questions de catastrophes. En grand connaisseur et amoureux de l’œuvre, il y a volonté de comprendre, d’expliquer ce qui s’est passé, pourquoi ce glissement vers l’apocalypse ? « Il est facile de réprouver le ton pasolinien, avec ses accents apocalyptiques, ses exagérations, ses hyperboles, ses provocations. Mais comment ne pas éprouver son inquiétude lancinante alors que tout, dans l’Italie d’aujourd’hui – pour ne parler que de l’Italie -, semble correspondre de plus en plus précisément à l’infernale description proposée par le cinéaste rebelle ? Comment ne pas voir à l’œuvre ce néofascisme télévisuel dont il parle, un néofascime qui hésite de moins en moins, soit dit en passant, à réassumer toutes les représentations du fascisme historique qui l’a précédé ? » Sauf que, quand même, depuis le temps que certains disent que c’est la fin de tout, et que ça continue quand même d’une manière ou d’une autre…  À tel point qu’il vaut la peine de se demander si les lucioles ont réellement disparu. Didi-Huberman, fera un détour par la biologie pour un état des lieux de l’espèce pour des développements interdisciplinaires inspirés, pour fonder la métaphore autrement que superficiellement, parce que c’est joli. Le plat de résistance, en quelque sorte, est d’affronter le travail actuel du philosophe Giorgio Agamben comme théoricien continuant à démontrer « la mort des lucioles » et la destruction de toute réelle lumière.La filiation sera explicitée, étayée, au-delà du fait que le philosophe fait une apparition dans un film de Pasolini : « Comme Pasolini, Agamben est un grand profanateur de choses admises consensuellement comme « sacrées ». Et comme le cinéaste, lorsqu’il parlait du « sacral », le philosophe s’attache à repenser le paradigme anthropologique contenu dans la très longue durée du mot sacer. » Agamben, dont la qualité du travail est soulignée amplement, est accusé, essentiellement dans ces derniers ouvrages comme « Le Règne et la Gloire », d’établir une équivalence entre les régimes démocratiques contemporains et les dictatures fascistes ou autres. Notamment, pour le dire vite, par le fait que ces régimes, quels qu’ils soient, réduisent le peuple à acclamer le « règne » dans sa lumière glorieuse, lui ôtant toute possibilité critique. (Personnellement, je n’ai pas fait une lecture aussi catégorique d’Agamben ! J’y ai vu, à travers une remarquable analyse historique et philologique, la mise à jour des stratégies que les pouvoirs pratiquent pour agir et mouvoir les « masses ». Plus une manipulation des masses qu’une liquidation des peuples. Néanmoins, c’est le genre de textes brillants qui n’exprime aucune piste d’espoir.) Une des choses que théorise le philosophe est que l’homme est désormais « dépossédé de son expérience ». Un thème qu’il appuie sur des écrits de Walter Benjamin (« Expérience et pauvreté », « Le conteur ») : « C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. » Il se fait que Didi-Huberman est un spécialiste de Benjamin. Une « lutte » d’interprétation, serrée, passionnante s’engage ! En épinglant d’emblée chez Agamben des déformations : « crise, par exemple, se transforme en manque radical ; où transformation sera pensée comme destruction… ». Agamben décrète un horizon sans ressources alors qu’il convient de générer de nouvelles ressources et c’est dans la pensée même de Walter Benjamin que l’on peut en trouver les plus fermes lueurs : là où certains interprètent son « déclin de l’expérience » comme un discours sur la fin, Didi-Huberman démontre par une analyse fine et puissante que Benjamin n’aurait jamais mangé de ce pain-là : il a parlé du déclin comme un processus sans fin et non de « disparition effectuée : le mot Niedergang, employé – ici comme souvent – par Benjamin, signifie la descente progressive, le coucher, l’occident (c’est-à-dire un état du soleil qui disparaît à notre vue mais ne cesse pas pour autant d’exister ailleurs, sous nos pas, aux antipodes, avec la possibilité, la « ressource » qu’il réapparaisse de l’autre côté, à l’orient) ». La pensée de Benjamin consiste  trouver des ressources dans les forces de déclin même, il indique des voies pour que la disparition de l’expérience devienne, en lieu et place de la catastrophe qu’elle devrait signifier, une nouvelle manière d’expérimenter. « Le cours de l’expérience a chuté, mais il ne tient qu’à nous, dans chaque situation particulière, d’élever cette chute à la dignité, à la « beauté nouvelle » d’une chorégraphie, d’une invention de formes. L’image n’assume-t-elle pas, dans sa fragilité même, dans son intermittence de luciole, cette puissance même, chaque fois qu’elle nous montre sa capacité à réapparaître, à survivre ? » Puisque que Pasolini et Agamben théorisent l’actualité d’un fascisme total sans horizon, Didi-Huberman va exposer, en contre, le travail de lucioles de quelques personnalités qui ont continué à émettre dans les pires contextes : Walter Benjamin lui-même qui parlait « d’organiser le pessimisme » dans des conditions de vie tragiques, le travail sur la langue de Victor Klemperer, les écrits de Charlotte Beradt, Georges Bataille… Tous exemples en situations extrêmes qui vont dans le même sens : quand tout est retiré, il vaut mieux ne pas crier que tout est fini, il faut engendrer de nouvelles ressources de résistances. Georges Didi-Huberman n’est pas un optimiste par nature, mais il rappelle le devoir de l’intellectuel : «Il faut, au contraire, – peu importe la puissance du règne et de sa gloire, peu importe l’efficacité universelle de la « société du spectacle » – , affirmer que l’expérience est indestructible, quand bien même elle se trouverait réduite aux survivances et aux clandestinités de simples lueurs dans la nuit ». C’est à propos de ces clandestinités dans la nuit qu’il évoque le travail de la vidéaste Laura Waddington sur le drame des réfugiés de Sangatte (« Border », 2004). « Nous devons donc nous-mêmes – en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur – devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui aveugle. » Du livre et des lucioles en médiathèque. C’est une traversée succincte pleine de raccourcis dans la richesse de ce petit livre. Où la rigueur de l’argument n’a d’égal que le lyrisme, la force des images, la précision scientifique et onirique de la langue. Il y a dans les idées exprimées ici toute une direction dans laquelle nous, – médiathèques, médiathécaires, bibliothécaires -, devons travailler la politique éditoriale des médiations que nous devons organiser à partir des collections – musiques, cinémas, livres – que nous ouvrons au public. Il faut en révéler les lucioles ; de ces mémoires artistiques et culturelles dormant dans les documents, nous devons montrer comment elles deviennent les outils pour organiser les ressources et le pessimisme, alimenter le côté indestructible des expériences face aux lumières aveuglantes de « la société du spectacle ». (PH) – Pasolini disponible en prêt public

didi2

Soulages, âgé saoulant

soulagesgalerieJ’ai été surpris par la célébration élogieuse (c’est peu dire) unanime de Soulages dans la presse, à l’occasion de la rétrospective au Centre Pompidou. Je comptais passer ça par pertes et profits mais l’article lu hier dans Les Inrockuptibles, « Pourquoi Soulages fait-il consensus ? », m’amène à me reposer la question ! Effectivement, pourquoi ? Parce que la prétention à la radicalité (le noir, rien que le noir !) s’effectuant dans une peinture si peu dérangeante est tout ce qu’il faut pour donner l’impression de soutenir l’audace, le moderne, le radical ? Je ne connais que des bouts de l’œuvre de Soulages qui ne me déplaisent pas, je n’ai encore jamais été confronté à un ensemble aussi conséquent. Il y a dans la première pièce un professeur avec ses élèves. Il parle avec savoir et ferveur, la classe suit attentivement, captivée. Un merveilleux exemple de médiation. Racontant l’histoire de trois œuvres sur verre  – « Soulages arrive à Paris en période de bombardements, à la gare de Lyon la grande verrière a été consolidée par des bandes de goudrons… » – il déclare : « c’est sans doute ce qu’il y a de mieux dans cette exposition ». Sur le moment, ça ressemble à de la pose, à la sortie je me dis que, décidément, ce connaisseur était avisé, savait de quoi il parlait (et pas les éloges répandus sans vergogne ?)… Il y a donc ce discours sur le noir et la lumière, la lumière qui peut venir du noir le plus dense et compact, il n’y a donc pas d’opposition, d’antinomie. Quelque chose que l’on connaît, même sans Soulages. Mais l’impression s’installe, petit à petit, que ce discours a été tiré en longueur, non plus comme une expérience ouverte, mais comme la défense d’une marque et de sa recette. L’impression s’installe comme un doute en cheminant de salle en salle. Il y a dans les débuts, des choses assez fortes, tout de même. Entre la sauvagerie de troncs d’arbres tronqués, tordus et un raffinement calligraphique musclé. La sensation aussi de voir à l’intérieur des lettres, ou la gestation de mots-objets, l’esquisse de phrases qui ne peuvent se dire, dérivant dans leur matière-nuit, sale, brouillardeuse. (Mêmes réflexions en visitant le lendemain une autre expo dans une galerie du Quartier-Latin: Galerie Lansberg) Et puis voilà, plus j’avance dans cette rétrospective, plus j’ai l’impression que ça se dilue, de ne plus rencontrer aucune résistance. Il n’y a plus aucune difficulté à « rentrer dedans », à comprendre, il n’y a plus de surface d’expérience. Le peintre a cessé probablement lui-même à résister à quoi que ce soit, à ce qui remonte dans le noir, la négation. Les grands formats deviennent décoratifs, limite mauvais goût dans leur brillance laquée. (« Dès lors, sa peinture devient le décor idéal du pouvoir et du design feutré des salons officiels de l’Elysée et des boutiques Ligne Roset », Les Inrockuptibles) Il y a évitement de la radicalité du noir au fil du temps, pour qu’il en fût autrement, rester connecté à la manière dont le noir traverse le social, le politique, se transforme au fil du temps, était indispensable. L’abstraction s’est effectuée dans le sens du joli, du beau travail d’artisan, du noir domestiqué, bel objet d’intérieur. Cette impression de vide et la déception (mais sur le moment elle est refoulée, il faut qu’elle remonte, « se l’avouer ») en atteignant le panneau « sortie », je sais à présent n’être pas le seul à l’éprouver, puisque Jean-Max Colard et Judicaël Lavrador se sont exprimés dans les Inrock. Alors, pourquoi donc ce consensus ? Autre chose qui me frappe, mais cela plus généralement dans ce genre de grand événement : tous les commentaires produits par l’institution ne sont qu’éloges. Il n’y a aucun appareil critique : il faut produire la conviction du génie. Mais les musées doivent innover en médiation pour développer des appareils critiques. Ce qui revient encore à dire que, ce qu’il y avait de mieux comme commentaire et médiation, dans cette rétrospective, c’était l’intervention du professeur avec sa classe ! (PH) – Soulages en médiathèque

soulagessortie