Archives de Tag: médiation culturelle

La prévention médiathèque plutôt que la répression Hadopi

La notion floue de pirate. Depuis la mise en application de « Hadopi », loi française pour réprimer le piratage sur Internet, on commence à pouvoir établir des éléments d’évaluation. Le groupe Marsouin, groupe de chercheurs de Rennes-I a effectué une première évaluation. La loi semble largement contournée et si les usages changent, le piratage serait plutôt en augmentation. (Dans Libération du 11 mars : « Hadopi : silence, on contourne »). Le travail d’enquête fait surgir aussi d’autres éléments structurels importants et systématiquement négligés : les « pirates » sont aussi des (gros) acheteurs selon les accès légaux. En leur coupant l’accès Internet pour cause de piratages, les industries culturelles numériques se pénaliseraient de manière significative. Tiens, on retrouve quelque chose que l’on connaît bien sur le terrain des supports physiques : en effet, l’industrie du disque a toujours accusé les médiathèques de leur voler des recettes ! Alors que les enquêtes ont toujours démontré que les amateurs de médiathèques étaient des acheteurs compulsifs en disquaires et que certains disquaires éclairés ont toujours travaillé en intelligence avec les médiathèques. Ce qui est amusant est de voir à quel point les logiques industrielles et commerciales, privées de vue à long terme, dépourvues du souci du bien commun, préoccupées par la seule rentabilité la plus rapide, se tirent systématiquement une balle dans le pied quand elles agitent leurs principes régressifs, tout en causant du tort à l’ensemble de la société. Ce sont des logiques nuisibles et il vaudrait bien mieux imposer aux industries culturelles des principes de politique culturelle publique à long terme, pour le bien collectif et l’équilibre durable même de ces opérateurs marchands. De l’environnement numérique et de la fracture culturelle. Il vaut mieux, quand il s’agit de fixer le cap pour une action culturelle, recouper plusieurs approches et points de vue. C’est une dynamique qui, spontanément, fragilise certaines idées reçues qui, en général, ne sont pas reçues de nulle part (elles profitent bien à certaines visées). Ainsi, soyons attentifs aux propos de Jean-Noël Lafargue, expert en technologies (Université Paris-8 et école supérieure du Havre), qui analyse le comportement des 16-25 face à l’ordinateur (et son champ de vécus chronophages). Ce qui apparaît alors est l’arrivée d’une génération qui décroche de l’informatique, en tout cas ne se soucie plus de maîtriser le bazar, de jouer face à la machine un rôle créatif. L’idée selon laquelle les jeunes qui ont baigné dans les applications informatiques (supposés « digital native ») depuis tout petit vont développer une aisance et une autonomie nouvelles et innovantes a bien du plomb dans l’aile. Cette image de mordus de l’informatique appartient déjà à une génération passée. L’armée américaine elle-même se désolerait de la diminution de hackers à recruter ! Jean-Noël Lafargue parle de « digital naïve » et pointe une passivité de plus en plus grande face au numérique, à Internet qui se consomme de plus en plus comme une télévision « où l’on est quand même actif, mais dont l’activité ne dépasse pas le cadre prévu ». La grande tendance est bien à la passivité : « Le grand public est de plus en plus un consommateur passif. La volonté de maîtriser la machine a disparu. » Ce genre d’étude est important pour le recul et l’ouverture des questions : sans cela, on a tendance à réfléchir sur les usages en fonction de ce que l’on observe autour de soi. Par exemple, si on gravite dans un milieu de professionnels, on aura tendance à observer une complémentarité enrichissante entre lecture classique et lecture numérique. Mais l’important est tout de même d’avoir une idée de ce qui se passe à une échelle quantitative plus déterminante dans la société. Ce qu’expose Jean-Noël Lafargue quant à la montée du comportement passif face à Internet (et donc face à toute la lecture numérique de loisirs, de divertissement, de communication et d’accès à la culture) – et qui se trouve recoupé par d’autres études dont celles de la Fondation Travail et Technologie de Namur – mérite d’être analysé en fonction des travaux d’Alain Giffard sur les modalités de la lecture industrielle. Lecture classique, lecture en médiathèque, lecture industrielle. Rapport rédigé et transmis à l’Etat, textes dans les ouvrages collectifs d’As Industrialis, articles sur son blog, Alain Giffard compare les résultats cognitifs d’une lecture dite classique à ceux des nouvelles lectures industrielles. Voici un extrait pour cadrer son objet d’étude : « Ici je cherche seulement à collecter quelques éléments d’enquête qui permettront de mesurer la distance entre l’institution du lecteur classique et celle du lecteur numérique. Car elle est grande. La première différence, si évidente qu’elle en est aveuglante, est l’absence à peu près totale du rôle direct d’une puissance publique dans l’institution du lecteur numérique. Les pouvoirs publics, politiques ou religieux, qui, à d’autres époques, jouaient le rôle principal, n’ont presque aucune influence directe sur le processus, ayant décidé, dans beaucoup de pays, de ne pas influer sur l’orientation de la technologie, et dans la plupart, de se limiter à une vision étroite et empiriste de  » l’alphabétisation numérique  » qui porte si mal son nom. Une conséquence directe de cette abstention est le caractère opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique. Il serait évidemment commode d’approcher le lire numérique, en confrontant la pratique réelle à sa référence publique, quelle qu’elle soit et quoi qu’on en pense. Mais je n’ai jamais entendu personne accorder la moindre importance à l’influence qualitative du contenu des formations publiques sur l’orientation technologique ni sur la pratique, et cela indépendamment de l’importance variable des efforts d’alphabétisation numérique. C’est ainsi que la lecture numérique confronte deux, et seulement deux grandes catégories d’acteurs : les industries de l’information, en tant qu’industries culturelles, et le public des lecteurs numériques. À leur rencontre s’institue la société des lecteurs numériques. » C’est une entrée en matière, la suite du texte rentre dans le concret des différents processus de lecture. Évidemment, en reliant ce que dit Alain Giffard et ce que fait apparaître l’étude de Jean-Noël Lafargue, on peut dresser un tableau assez sombre. La rencontre de la passivité galopante (crasse) et du caractère  « opaque, invisible, du développement du savoir-lire numérique » est explosive à long terme. D’autant que la passivité générationnelle face aux lectures numériques n’est pas compensée par une activité accrue du côté de la lecture classique. On sait que la lecture de livres, surtout la lecture un tant soit peu savante, ne vient pas contrebalancer l’appauvrissement en provenance du numérique. Nous avons là un terrain d’intervention stratégiquement crucial à confier à toutes les institutions culturelles pouvant constituer, dans le tissu urbain et social, des espaces et des dynamiques partagées de lecture pouvant soigner ces blessures portées au corps lecteur, aux forces lectrices dont la société a besoin pour bien se porter. Et ce, autant en privilégiant les pratiques de lectures classiques – qu’il s’agisse du livre, du cinéma, de la musique – qu’en travaillant à développer des pratiques de lectures numériques plus responsables, autonomes, en restaurant entre lecteurs et le pouvoir des industries culturelles, des intermédiaires publics, des médiations et des conseils, des forces prescriptives publiques, d’inspiration non-marchande, préoccupées par des visions à long terme du bien collectif le plus précieux, le temps de cerveau disponible. (PH) – Alain Giffard, lectures industrielles –

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Les ressources lumineuses d’un penseur

Georges Didi-Huberman, « Survivance des lucioles », Editions de Minuit, 141 pages, 2009

didiÀ quoi servent nos productions intellectuelles, nos émissions d’idées, nos prises de positions, petites ou grandes, dans le concert de tout ce qui se dit s’écrit se dessine pour commenter les actions humaines et orienter la marche des choses – serait-ce en guise de cinquième roue du carrosse ou en mouche du coche – , dans quel sens poussons-nous ? Celui de l’espoir et du trajet positif ou celui de la catastrophe ? Quelles lumières émettons-nous, fanaux qui guident dans la nuit ou feux brouillés d’échouages ? De quelles lumières avons-nous besoin ? C’est toute la question des lucioles et de savoir si elles sont toutes éteintes, si elles résistent et illuminent encore ici ou là la grande nuit. Question de lumière. Dans l’enfer de Dante, la grande lumière, la plus aveuglante est celle de la gloire céleste ; les lucioles sont les loupiotes faiblardes de l’univers des damnés. Dans la relecture qu’en fait Pasolini, il y a inversion de polarité : « Il y aurait alors, d’un côté, les projecteurs de la propagande nimbant le dictateur fasciste d’une lumière aveuglante. Mais aussi les puissants projecteurs de la DCA poursuivant l’ennemi dans les ténèbres du ciel, les « poursuites » – comme on le dit au théâtre – des miradors pourchassant l’ennemi dans l’obscurité des camps. (…) tandis que les résistants de toutes sortes, actifs ou « passifs » , se transforment en fuyantes lucioles à se faire aussi discrets que possible tout en continuant d’émettre leurs signaux. » Didi-Huberman analyse, textes à l’appui, ce mouvement qui conduit Pasolini d’une œuvre littéraire cinématographique et même politique « qui semble bien traversées par de tels moments d’exception où les êtres humains deviennent lucioles – êtres luminescents, dansants, erratiques, insaisissables et résistants comme tel – sous notre regard émerveillé » à une prise de position politique de plus en plus radicale et désespérée où, affirmant l’expansion du règle fasciste, il va théoriser « la disparition des lucioles ». Parallèlement à la critique de la société du spectacle, il va considérer que « les lucioles ont disparu dans l’aveuglante clarté des « féroces » projecteurs : projecteurs des miradors, des shows politiques, des stades de football, des plateaux de télévision ». Il n’hésitera pas à développer le concept de « génocide culturel » en même temps qu’il cessait de croire aux capacités de résistance et d’opposition du peuple. Les sources citées, courriers et textes théoriques, situent bien cette réflexion entre poésie et politique, poésie de la politique et politique de la poésie. Un croisement que sait particulièrement faire chanter – pour en tirer de la lumière- Didi-Huberman. Questions de catastrophes. En grand connaisseur et amoureux de l’œuvre, il y a volonté de comprendre, d’expliquer ce qui s’est passé, pourquoi ce glissement vers l’apocalypse ? « Il est facile de réprouver le ton pasolinien, avec ses accents apocalyptiques, ses exagérations, ses hyperboles, ses provocations. Mais comment ne pas éprouver son inquiétude lancinante alors que tout, dans l’Italie d’aujourd’hui – pour ne parler que de l’Italie -, semble correspondre de plus en plus précisément à l’infernale description proposée par le cinéaste rebelle ? Comment ne pas voir à l’œuvre ce néofascisme télévisuel dont il parle, un néofascime qui hésite de moins en moins, soit dit en passant, à réassumer toutes les représentations du fascisme historique qui l’a précédé ? » Sauf que, quand même, depuis le temps que certains disent que c’est la fin de tout, et que ça continue quand même d’une manière ou d’une autre…  À tel point qu’il vaut la peine de se demander si les lucioles ont réellement disparu. Didi-Huberman, fera un détour par la biologie pour un état des lieux de l’espèce pour des développements interdisciplinaires inspirés, pour fonder la métaphore autrement que superficiellement, parce que c’est joli. Le plat de résistance, en quelque sorte, est d’affronter le travail actuel du philosophe Giorgio Agamben comme théoricien continuant à démontrer « la mort des lucioles » et la destruction de toute réelle lumière.La filiation sera explicitée, étayée, au-delà du fait que le philosophe fait une apparition dans un film de Pasolini : « Comme Pasolini, Agamben est un grand profanateur de choses admises consensuellement comme « sacrées ». Et comme le cinéaste, lorsqu’il parlait du « sacral », le philosophe s’attache à repenser le paradigme anthropologique contenu dans la très longue durée du mot sacer. » Agamben, dont la qualité du travail est soulignée amplement, est accusé, essentiellement dans ces derniers ouvrages comme « Le Règne et la Gloire », d’établir une équivalence entre les régimes démocratiques contemporains et les dictatures fascistes ou autres. Notamment, pour le dire vite, par le fait que ces régimes, quels qu’ils soient, réduisent le peuple à acclamer le « règne » dans sa lumière glorieuse, lui ôtant toute possibilité critique. (Personnellement, je n’ai pas fait une lecture aussi catégorique d’Agamben ! J’y ai vu, à travers une remarquable analyse historique et philologique, la mise à jour des stratégies que les pouvoirs pratiquent pour agir et mouvoir les « masses ». Plus une manipulation des masses qu’une liquidation des peuples. Néanmoins, c’est le genre de textes brillants qui n’exprime aucune piste d’espoir.) Une des choses que théorise le philosophe est que l’homme est désormais « dépossédé de son expérience ». Un thème qu’il appuie sur des écrits de Walter Benjamin (« Expérience et pauvreté », « Le conteur ») : « C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. » Il se fait que Didi-Huberman est un spécialiste de Benjamin. Une « lutte » d’interprétation, serrée, passionnante s’engage ! En épinglant d’emblée chez Agamben des déformations : « crise, par exemple, se transforme en manque radical ; où transformation sera pensée comme destruction… ». Agamben décrète un horizon sans ressources alors qu’il convient de générer de nouvelles ressources et c’est dans la pensée même de Walter Benjamin que l’on peut en trouver les plus fermes lueurs : là où certains interprètent son « déclin de l’expérience » comme un discours sur la fin, Didi-Huberman démontre par une analyse fine et puissante que Benjamin n’aurait jamais mangé de ce pain-là : il a parlé du déclin comme un processus sans fin et non de « disparition effectuée : le mot Niedergang, employé – ici comme souvent – par Benjamin, signifie la descente progressive, le coucher, l’occident (c’est-à-dire un état du soleil qui disparaît à notre vue mais ne cesse pas pour autant d’exister ailleurs, sous nos pas, aux antipodes, avec la possibilité, la « ressource » qu’il réapparaisse de l’autre côté, à l’orient) ». La pensée de Benjamin consiste  trouver des ressources dans les forces de déclin même, il indique des voies pour que la disparition de l’expérience devienne, en lieu et place de la catastrophe qu’elle devrait signifier, une nouvelle manière d’expérimenter. « Le cours de l’expérience a chuté, mais il ne tient qu’à nous, dans chaque situation particulière, d’élever cette chute à la dignité, à la « beauté nouvelle » d’une chorégraphie, d’une invention de formes. L’image n’assume-t-elle pas, dans sa fragilité même, dans son intermittence de luciole, cette puissance même, chaque fois qu’elle nous montre sa capacité à réapparaître, à survivre ? » Puisque que Pasolini et Agamben théorisent l’actualité d’un fascisme total sans horizon, Didi-Huberman va exposer, en contre, le travail de lucioles de quelques personnalités qui ont continué à émettre dans les pires contextes : Walter Benjamin lui-même qui parlait « d’organiser le pessimisme » dans des conditions de vie tragiques, le travail sur la langue de Victor Klemperer, les écrits de Charlotte Beradt, Georges Bataille… Tous exemples en situations extrêmes qui vont dans le même sens : quand tout est retiré, il vaut mieux ne pas crier que tout est fini, il faut engendrer de nouvelles ressources de résistances. Georges Didi-Huberman n’est pas un optimiste par nature, mais il rappelle le devoir de l’intellectuel : «Il faut, au contraire, – peu importe la puissance du règne et de sa gloire, peu importe l’efficacité universelle de la « société du spectacle » – , affirmer que l’expérience est indestructible, quand bien même elle se trouverait réduite aux survivances et aux clandestinités de simples lueurs dans la nuit ». C’est à propos de ces clandestinités dans la nuit qu’il évoque le travail de la vidéaste Laura Waddington sur le drame des réfugiés de Sangatte (« Border », 2004). « Nous devons donc nous-mêmes – en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur – devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui aveugle. » Du livre et des lucioles en médiathèque. C’est une traversée succincte pleine de raccourcis dans la richesse de ce petit livre. Où la rigueur de l’argument n’a d’égal que le lyrisme, la force des images, la précision scientifique et onirique de la langue. Il y a dans les idées exprimées ici toute une direction dans laquelle nous, – médiathèques, médiathécaires, bibliothécaires -, devons travailler la politique éditoriale des médiations que nous devons organiser à partir des collections – musiques, cinémas, livres – que nous ouvrons au public. Il faut en révéler les lucioles ; de ces mémoires artistiques et culturelles dormant dans les documents, nous devons montrer comment elles deviennent les outils pour organiser les ressources et le pessimisme, alimenter le côté indestructible des expériences face aux lumières aveuglantes de « la société du spectacle ». (PH) – Pasolini disponible en prêt public

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Soulages, âgé saoulant

soulagesgalerieJ’ai été surpris par la célébration élogieuse (c’est peu dire) unanime de Soulages dans la presse, à l’occasion de la rétrospective au Centre Pompidou. Je comptais passer ça par pertes et profits mais l’article lu hier dans Les Inrockuptibles, « Pourquoi Soulages fait-il consensus ? », m’amène à me reposer la question ! Effectivement, pourquoi ? Parce que la prétention à la radicalité (le noir, rien que le noir !) s’effectuant dans une peinture si peu dérangeante est tout ce qu’il faut pour donner l’impression de soutenir l’audace, le moderne, le radical ? Je ne connais que des bouts de l’œuvre de Soulages qui ne me déplaisent pas, je n’ai encore jamais été confronté à un ensemble aussi conséquent. Il y a dans la première pièce un professeur avec ses élèves. Il parle avec savoir et ferveur, la classe suit attentivement, captivée. Un merveilleux exemple de médiation. Racontant l’histoire de trois œuvres sur verre  – « Soulages arrive à Paris en période de bombardements, à la gare de Lyon la grande verrière a été consolidée par des bandes de goudrons… » – il déclare : « c’est sans doute ce qu’il y a de mieux dans cette exposition ». Sur le moment, ça ressemble à de la pose, à la sortie je me dis que, décidément, ce connaisseur était avisé, savait de quoi il parlait (et pas les éloges répandus sans vergogne ?)… Il y a donc ce discours sur le noir et la lumière, la lumière qui peut venir du noir le plus dense et compact, il n’y a donc pas d’opposition, d’antinomie. Quelque chose que l’on connaît, même sans Soulages. Mais l’impression s’installe, petit à petit, que ce discours a été tiré en longueur, non plus comme une expérience ouverte, mais comme la défense d’une marque et de sa recette. L’impression s’installe comme un doute en cheminant de salle en salle. Il y a dans les débuts, des choses assez fortes, tout de même. Entre la sauvagerie de troncs d’arbres tronqués, tordus et un raffinement calligraphique musclé. La sensation aussi de voir à l’intérieur des lettres, ou la gestation de mots-objets, l’esquisse de phrases qui ne peuvent se dire, dérivant dans leur matière-nuit, sale, brouillardeuse. (Mêmes réflexions en visitant le lendemain une autre expo dans une galerie du Quartier-Latin: Galerie Lansberg) Et puis voilà, plus j’avance dans cette rétrospective, plus j’ai l’impression que ça se dilue, de ne plus rencontrer aucune résistance. Il n’y a plus aucune difficulté à « rentrer dedans », à comprendre, il n’y a plus de surface d’expérience. Le peintre a cessé probablement lui-même à résister à quoi que ce soit, à ce qui remonte dans le noir, la négation. Les grands formats deviennent décoratifs, limite mauvais goût dans leur brillance laquée. (« Dès lors, sa peinture devient le décor idéal du pouvoir et du design feutré des salons officiels de l’Elysée et des boutiques Ligne Roset », Les Inrockuptibles) Il y a évitement de la radicalité du noir au fil du temps, pour qu’il en fût autrement, rester connecté à la manière dont le noir traverse le social, le politique, se transforme au fil du temps, était indispensable. L’abstraction s’est effectuée dans le sens du joli, du beau travail d’artisan, du noir domestiqué, bel objet d’intérieur. Cette impression de vide et la déception (mais sur le moment elle est refoulée, il faut qu’elle remonte, « se l’avouer ») en atteignant le panneau « sortie », je sais à présent n’être pas le seul à l’éprouver, puisque Jean-Max Colard et Judicaël Lavrador se sont exprimés dans les Inrock. Alors, pourquoi donc ce consensus ? Autre chose qui me frappe, mais cela plus généralement dans ce genre de grand événement : tous les commentaires produits par l’institution ne sont qu’éloges. Il n’y a aucun appareil critique : il faut produire la conviction du génie. Mais les musées doivent innover en médiation pour développer des appareils critiques. Ce qui revient encore à dire que, ce qu’il y avait de mieux comme commentaire et médiation, dans cette rétrospective, c’était l’intervention du professeur avec sa classe ! (PH) – Soulages en médiathèque

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Déplacer les seuils de tolérance

Howard S. Becker, « Comment parler de la société. Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales. », La Découverte, 311 pages, 2009

beckerSociologues, écrivains… Si je connaissais mieux l’œuvre de Becker, j’aurais réagi autrement à son introduction (postulat de départ) selon lequel les sociologues sont enfermés dans leurs modèles théoriques et feraient mieux de s’intéresser aux écrivains, cinéastes, enfin à tous les langages sensibles, non scientifiques, porteurs de représentations du social. Ça me semblait tellement du défonçage de portes ouvertes !? D’abord, il vaudrait mieux éviter de généraliser et de déterminer de quels sociologues et quels écrivains on parle. Pas mal de sociologues que je lis me semblent être des lettrés et se référer à ce que la littérature leur apprend sur leurs sujets d’étude et il me semble que l’apport des lettres a été considérable dans l’évolution des sciences sociales : l’œuvre de Freud est truffée de fondements littéraires (Œdipe, déjà…). Quant aux écrivains, par exemple, il faut aussi voir lesquels ! Mais justement, dans les exemples pratiques, en fin de volume, il y a de quoi être rassuré : Jane Austen, Georges Perec, Italo Calvino… Ce n’est pas Michel Lévy ni Beigbeder… (Encore qu’il y a toujours à apprendre d’un livre.) Autre chose est d’étudier l’échange entre sociologie (tentative de théorisation) et littérature, chassé-croisé de compétences. En tan que lecteur des deux genres, les acquits d’un registre portent sur l’autre vice-versa. Les grands écrivains ne font pas de la sociologie, mais, forcément, leur vision informe, documente des pans entiers de ce qui se passe dans la société. Mais Bourdieu soulignait aussi que plus l’appareil théorique sociologique ou psychologique se vulgarisait plus il procurait des schémas, des ressorts pour action et intrigues des romans de faiseurs…  Compétences et représentations. Le livre vaut mieux que ça et est très utile. C’est, je dirais, le genre de manuel théorico-pratique absolument nécessaire pour un travail de médiation en médiathèque (par exemple, au hasard). Avec une méthodologie très didactique, évacuant les présupposés théoriques, justement, mais reprenant comme s’il s’agissait de la première fois la description de ce qui se passe dans un échange social, en énumérant les éléments produits par les acteurs (fabricant de représentations sociales et leurs utilisateurs), à la suite l’un de l’autre et dans leur manière de s’enchaîner – à la manière de Georges Perec, précisément, voilà un sociologue qui a lu l’écrivain et en a appris quelque chose – , Becker rafraîchit, dynamise la perception de ce qui se passe, comment se déroule un échange autour d’une représentation de la société (tableau statistique, photo, roman). Très peu de jargon, il joue à « qui fait quoi », avec un langage accessible à tout le monde. Mise à plat. Il décortique les compétences, du côté des fabricants de représentations de la société mais aussi, en face, chez les récepteurs, les utilisateurs. Ceux-ci, par leurs pratiques, complètent la représentation, lui donnent sens. Dans les technologies de fabrications et de réceptions, les stratégies, elles aussi, sont bien déterminées. Les formulations, les déterminations sont construites pour, en quelque sorte, imposer des points de vue, des conclusions. (Quoique sur ce sujet, l’auteur me semble parfois manichéen : développer une démonstration rigoureuse et complète n’obéit pas à la seule volonté de convaincre le vis-à-vis. C’est aussi une marque de respect de fournir un argumentaire étoffé et cela ne relève pas que du registre de l’autorité. Plus j’explique mon point de vue, ses composantes et leur articulation, plus je donne aussi des armes pour le démonter, pièce à pièce.) Il y a aussi de belles explications sur le travail normal, ordinaire, par lequel se forgent des compétences de lecture, notamment par la comparaison (à la base des sciences taxinomiques) : « Comment est-ce que l’on utilise les matériaux d’une séquence d’images pour créer une compréhension de ce qu’elles signifient, des idées qu’elles communiquent, au-delà de leur simple contenu ? Cela se fait par comparaison, exactement comme les lecteurs de tableaux statistiques trouvent le sens des chiffres en les comparant entre eux. Plus précisément, on regarde deux images ensemble et l’on voit ce qu’elles ont en commun, et l’on considère que ce trait commun n’est peut-être pas le sujet total de l’image, mais, au moins provisoirement, un de ses thèmes. (…) Et ainsi de suite, on compare chaque image qui suit, l’une après l’autre, aux images précédentes, et l’on utilise cette compréhension accumulée des similitudes pour arriver à une compréhension du sens de la séquence entière. »  Il analyse des photos de Walker Evans, Robert Franck pour démontrer comment ces créations d’images, sans faire de la sociologie, et parce qu’elles ne font pas de la sociologie, informent le sociologue d’une manière innovante. S’agissant d’organiser un peu sérieusement le travail de médiation culturel (un exemple au hasard : en médiathèque), un chapitre comme « Le travail des usagers » incluant des paragraphes intitulés comme ceci « Qui sait faire quoi ? Les communautés interprétatives » s’avère fondamental pour bien se situer dans une interaction entre un fabricant et un usager dont il faut pouvoir, dans la médiation, évaluer les compétences (sans faire passer un QCM), pour cibler au mieux conseils et explications adaptés. « On traite les représentations comme on a appris à le faire. Elles semblent évidentes à ceux qui savent déjà tout ce qu’ils ont besoin de savoir pour en extraire le sens, et complexes, exigeant plus d’attention, à ceux qui n’ont jamais rien rencontré de semblable. Tous, dès l’enfance, nous avons appris à élaborer ce genre d’objets,, mais, pour toutes sortes de représentations, nous n’avons ni la formation ni l’expérience requises. »  Standardisation, machine infernale. Un beau chapitre, bien utile pour le travail sur le terrain, est celui qui concerne la « standardisation et l’innovation ». Les processus qui conduisent à renforcer les formations de représentations standard sont, là aussi, saisis sur le vif, dans leurs fonctionnements banals, rappelés à la conscience dans leur évidence simple. (Toujours selon cet esprit de travail qui consiste à avancer en démontant les registres d’imposition, d’autorité. À la manière de Bruno Latour, abondamment cité du reste). Le « départ » est basique : « Chacun évalue ces parties de l’article selon son choix, sachant que le matériel lu ou ignoré contient juste ce que l’on croit qu’il contient, parce que c’est comme cela que tout le monde procède couramment. Cela veut dire que les caractéristiques du produit fini doivent être conçues pour satisfaire des types d’utilisateurs bien définis. Doivent ? Oui, c’est impératif si l’on veut que le produit continue à recevoir le soutien de tous ceux qui l’utilisent actuellement, chacun à sa façon, et que se trouve ainsi justifiée la perpétuation de ce genre de produits. » Autour de cette explication, de nombreux cas concrets, puisés dans le cinéma, dans le contact direct avec des étudiants et surtout dans l’analyse de la standardisation des articles scientifiques sont de nature à ouvrir les yeux aux plus sceptiques quant à la réalité de cette standardisation. Parallèlement, le tableau clinique de l’innovation est tout aussi éloquent. Par exemple, toute innovation dans la présentation de données statistiques en tableaux pourrait rendre compréhensibles d’autres perceptions, diversifier l’usage et la lecture des chiffres, mais cela est très mal perçu. Les tableaux les plus utilisés, tombés dans l’usage public, sont très rapides à lire. De nouvelles dispositions exigeraient de se familiariser avec d’autres logiques, impliqueraient de s’arrêter, chercher à comprendre. Or, « les usagers de représentations ont tendance à penser que leur temps est trop précieux pour le perdre à apprendre de nouvelles méthodes ; ils veulent aller droit au savoir qu’ils peuvent mettre à profit. » Un principe que l’on peut étendre à tout type de représentation, scientifique ou artistique : rapidité d’accès, facilité (ne pas se casser la tête, évacuer l’exigence de l’attention), rentabilité, utilitarisme. Croiser les regards, les techniques pour enrichir les outils cognitifs. Les développements qui suivent, en passant par une très belle explication de l’utilité des modèles théoriques que l’on a trop tendance à rejeter comme coupés du quotidien, jusqu’à de belles démonstrations cliniques autour du travail d’Erving Goffman et des trois écrivains précités, conduisent à une conclusion avec laquelle l’accord ne peut qu’être complet ! Je comprends et partage tout à fait le point de vue qu’il défend (il avoue « prêcher » dans les deux dernières pages) : comment le partage des compétences de représentations entre différents domaines, scientifiques et artistiques, peut conduire à innover, à inventer de nouvelles explications, nouvelles approches, à déjouer les registres d’autorité. Bref, influer sur la bonne dynamique démocratique qui a besoin d’évolution au niveau des représentations, tant chez les fabricants que chez les utilisateurs. « Je suis en outre convaincu que tous ceux qui sont impliqués dans la production et l’utilisation de représentations de la société sont pour quelque chose dans le produit fini, et je suis particulièrement convaincu que les usagers des représentations jouent un rôle critique. Les fabricants de représentations ont beau faire, si les utilisateurs ne remplissent pas leur rôle, l’histoire n’est pas racontée, ou bien elle n’est pas racontée comme les premiers l’avaient prévu. » Comment fonctionne le mécanisme de standardisations et d’innovations, au niveau des compétences de compréhension et de tolérance des publics, voici bien une matière à creuser si l’on veut effectuer au mieux entre travail de dialogue avec les usagers d’un lieu culture public (disons une médiathèque, à titre d’exemple). Sans produire un discours d’autorité, d’imposition de valeurs. Mais en rendant accessible la part d’innovation de biens des musiciens et cinéastes dans leurs représentations de la société (toute musique, tout film est aussi, au sens large, ce genre de représentation) qui, du fait de l’attrait de la facilité, exige trop de temps. La médiation à ce sujet consiste, simplement, dans une conversation de type ordinaire, à rapprocher l’habitude des standards du terrain de l’innovation. Faciliter l’accès, familiariser, réduire la distance, faire gagner du temps sur l’effort à produire pour prendre plaisir à l’innovation. Ce travail est important à produire dans les lieux de la politique culturelle publique parce que les artistes innovants ne doivent pas être soutenus uniquement pour leurs beaux yeux : ils font évoluer les compréhensions, les compétences de plaisir face aux systèmes de représentations artistiques, les capacités à renforcer les dynamiques innovantes, ils luttent contre la sclérose des représentation standard, à condition que leurs histoires soient correctement racontées (lues, entendues). On est là pour aider ce processus d’assimilation, d’échange. (PH)

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La longue traîne, théorie qui fait pschitt !

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur », page 347, « L’intensité variable de l’avantage cumulatif ».

livreLa lecture de l’ouvrage de Pierre-Michel me donne l’opportunité de revenir sur cette fameuse théorie de la longue traîne. En 2007, cette théorie de Chris Anderson sur la longue traîne paraît Internet de vertus inédites et inespérées : ce qui jusqu’à présent restait perdu dans la nature, toutes les petites productions de niche, représentant en part de marché des chiffres dérisoires mais en quantité et diversité de productions une mine inépuisable, allaient enfin être révélées au monde dans toute leur réalité et leur étendue, rendues accessibles et surtout exploitables. Augmenter le nombre de consommateurs susceptibles, au niveau de ses choix culturels, d’aller faire du tourisme dans les répertoires nichés et y dépenser, au passage, un peu d’argent, était aussi présenté comme pouvant, à termes, fonder un nouveau modèle économique. Anderson nous promettait « un royaume de plus grande abondance dans lequel toute la production est disponible en permanence, le choix proposé au consommateur est illimité, et la demande, en augmentant, peut se disperser sur cette offre infiniment élargie » (Pierre-Michel Menger). Voici une autre manière d’exprimer la chose : « Le phénomène de la longue traîne serait ce surcroît de consommation que le commerce en ligne et la distribution numérique font apparaître et qui s’adresse aux produits sous-exposés par le commerce traditionnel parce que leurs ventes sont trop faibles ou trop lentes. C’est alors une variété considérable de produits culturels (films en vidéo, disques, livres, etc.) que la révolution technologique dans la distribution rendrait commercialement viables même si leur vente est faible. »

En 2009, après le buzz provoqué par cette prophétie (théorie de gourou plus que réelle étude scientifique), comment analysé l’évolution de la consommation culturelle, a-t-elle été effectivement modifiée en faveur de la longue traîne ?

Éléments de réponse :

« Les achats en lignes se concentrent comme le prédit la loi de Pareto : 10% des titres concentrent 78% des ventes de morceaux de musique, et 1% en concentre 32%. Mais Eleberse (auteur d’une recherche sur la question) note aussi que les ventes, si concentrées soient-elles, étaient opérées à partir d’un million de titres disponibles, soit une offre considérablement supérieure à celle de la distribution physique traditionnelle ou même des programmes de radio. Pour les films vidéo en location, la concentration est moindre mais reste forte : parmi les 16.000 titres offerts, 10% concentrent 48% des locations, et 1%, soit autant que Hollywood produit annuellement de films, rassemble 18% des locations. Une autre de ces études montre que la vente de produits figurant dans la longue traîne augmente effectivement : le nombre de films vidéos vendus en ligne à quelques exemplaires a doublé en cinq ans, mais dans le même temps, le nombre de titres proposés qui n’ont pas été achetés une seule fois a quadruplé. En d’autres termes, la variété croissante de titres offerts à la vente s’accompagne d’une proportion croissante de titres qui se vendent peu ou pas du tout, et, à l’autre bout, d’une concentration croissante des meilleurs ventes (dans le dernier décile de la distribution) sur un nombre de plus en plus réduit de titres. »

Il faut aussi, en outre examiner cet autre aspect :

« La seconde prophétie d’Anderson est que la distribution en ligne modifie le comportement des consommateurs, et les conduit à accorder plus d’attention à des produits de niche (ceux qui correspondent à leurs intérêts spécifiques) qu’aux produits de masse. Internet conduira à allonger la longue traîne et permettra aux individus de découvrir des produits mieux assortis à leurs goûts. Le marché devrait ainsi se fragmenter en une multitude de niches. Loin d’être un jeu à somme nulle, l’évolution devrait correspondre à une expansion des marchés et à un surcroît de consommation : de multiples ventes de niches, agrégées, finissent par dépasser le niveau du marché dominé par les produits de masse. »

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que ces paroles de gourou, brossant les investisseurs Internet dans le sens du poil, aient pu soulever une telle ferveur, être considérée comme une vision géniale. Rien n’est sérieux là-dedans, toute l’approche de la consommation culturelle, de l’évolution des pratiques attirées par les niches révélées, mises enfin sur le marché de manière franche, tout ça est très amateur. Comment s’y laisser prendre ? Et surtout comment avoir pu, comme d’aucuns, y lire la preuve de la mission culturelle révolutionnaire d’Internet alors que son auteur ne présente que de nouvelles pistes consuméristes pour mieux exploiter les cultures moins connues. Les ravages causés par ces élucubrations d’amateur sont sérieux. Puisqu’elles ont légitimé, par ses airs pseudo-scientifiques, ici ou là, des doutes sur le bien-fondé d’investir dans un avenir de la Médiathèque (de la lecture publique). Pourtant… ! La longue traîne est en Médiathèque depuis longtemps, bien avant l’heure ! On l’expose physiquement depuis des dizaines d’années ! Elle est là en chair et en os! Palpable ! Aux yeux de tous et à des tarifs démocratiques ! Il ne fallait pas attendre Internet pour s’y intéresser, pour l’étudier ! Notre équipe de prospection achète, classe, introduit dans une base de données, de manière structurée donc, et avec une attention qualitativement supérieure à celle de simples marchands, le contenu le plus étendu et le plus significatif de ces fameuses niches ! Et ensuite, cette longue traîne est présentée, accompagnée par du personnel capable d’intermédiation, dans nos médiathèques. Tout est là. Et depuis des dizaines d’années, nous réalisons et étudions des statistiques sur l’attractivité exercée par la longue traîne sur les populations (nombreuses et diversifiées) qui nous fréquentent. Malgré un dispositif de prêt public, une mise en valeur dans des lieux culturels, globalement, les résultats sont parallèles à ceux du marché. Il ne suffit donc pas d’exhiber la longue traîne, de faire l’article, ni même de se tenir prêt pour la médiation, pour que les prêts (et la vente) la concernant se développent significativement. Les mécanismes qui orientent la consommation culturelle sont plus complexes et, aussi, orientés par des forces de marketing qui, idéologiquement, n’ont pas envie et ne savent pas vendre des esthétiques qui ne sont pas en phase avec les modèles de la consommation de masse. Tous les produits ne sont pas équivalents, ne relèvent pas des mêmes principes d’économie. Pour avoir envie de ce que l’on appelle les cultures de niches, pour y déceler des promesses de plaisir et les désirer, il faut une éducation adéquate, une formation, des compétences sociales de choix qui ne sont pas encouragées. Le commerce ne fonctionne pas sur des systèmes ni d’ouverture ni de progrès. Sur base de tous les éléments d’études à notre disposition (catalogues achetés, mis en prêt public, chiffres de fréquentation, appréciation des comportements publics en centres de prêt), quelque chose comme la longue traîne avait été théorisé par un des anciens Conseillers de La Médiathèque : Alberto Velho Nogueira. Mais dans un esprit différant des visées de Chris Anderson : il s’agissait d’argumenter en faveur d’investissements pour expliquer et rendre accessibles les expressions de niches (musiques et cinéma), pour créer de nouveaux outils de médiation à l’encontre des contrevérités des marketeurs. L’enjeu social est important, il ne se résume pas à exploiter de nouveaux gisements. L’enjeu est bien l’accès et la circulation de la créativité humaine dans ce qu’elle a de surprenant, d’irréductible au calculable, susceptible de susciter ailleurs, selon les circuits d’individuation, diverses créativités dans divers domaines. Ce dont nous avons bien besoin. Ce travail, cette mission, elle est plus que jamais nécessaire et en cela consiste le projet de titan qui devrait rassembler toutes les médiathèques européennes. Et quand on compare l’amateurisme de la théorie de Chris Anderson (flatter l’air du tems) et, à l’opposé, le professionnalisme que la Médiathèque, par ses outils d’analyse, peut consacrer à l’analyse du même phénomène afin de fonder, sérieusement et rigoureusement, un projet d’avenir et à long terme, il devrait être facile de décider à qui faire confiance. (Il est toujours surprenant de constater que les pouvoirs publics s’engouent plus facilement pour les fumisteries des industries culturelles que pour la connaissance mieux charpentée, plus critique, qui peut venir de ses propres rangs, si je puis dire. ) (PH)

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Jazz au musée.

Le Siècle du Jazz. Art, cinéma, musique et photographie de Picasso à Basquiat. Musée du Quai Branly, jusqu’au 28 juin 2009.

jazzLa musique de jazz a une audience très fragile, nous pouvons le constater en médiathèque selon nos statistiques de prêt et en observant les types de public qui s’y intéressent (publics qui se renouvellent peu).  Mais ça se voit aussi en lisant la presse quotidienne, les programmes de concerts, les salles spécifiquement dédiées au jazz, la présence des musiciens de jazz dans les émissions de télévision… Et quand on parle de jazz à un public d’adolescents, leur réaction semble vraiment évoquer une musique d’un autre siècle. Cette exposition montrée au Quai Branly (coproduite par un musée italien et le Centre de Cultura Contemporania de Barcelone, commissaire Daniel Soutif) est-elle de nature à inverser la vapeur ? (Et d’abord, quelles sont les raisons qui justifieraient de rechercher à l’inverser, la vapeur, que pourrait-on y gagner ?) Avertissement : les quelques avis que je formulerai sont conditionnés par une visite standard, de deux petites heures, en examinant ce qui est visible et en me basant sur le feuillet disponible gratuitement.  Peut-être aurais-je d’autres perceptions en ayant consacré une heure de plus, en ayant bénéficié de ce qui tient lieu d’appareil critique qui accompagne l’exposition – cycles de projections, conférences- et en ayant lu l’énorme catalogue. Mais voilà, en me basant sur ce que j’ai capté en un parcours basique, je pense exploiter le matériau tel qu’il est perçu par le public le plus large. Appréciation générale :  il s’agit d’un beau rassemblement de documents sur le jazz, une compilation impressionnante de traces qui attestent qu’effectivement le jazz a eu une importance indéniable, qu’il s’est bien passé là quelque chose de l’ordre du bouleversement. Mais qu’en reste-t-il ? Qu’est-ce que cela nous lègue d’encore vivant, de principes actifs actuels ? Là, il me semble que l’exposition est beaucoup moins claire, ne pose pas les interrogations nécessaires et du coup, la tonalité essentielle sera, pour les connaisseurs, proche de la nostalgie et pour les autres, similaire à un cours d’histoire sur quelque chose qui a eu lieu. Bref, une sorte d’enterrement de première classe. En balayant les éléments exposés. Le discours qui articule l’exposition, répartie selon une linéarité chronologique (qui rend plus facile une appréhension historique mais, peut-être, passe à côté d’une certaine dynamique plus importante, de l’intérieur), est quand même relativement simple et d’une tonalité toute positive. L’épopée est remarquable, son expansion a été irrésistible, une sorte de conquête virale, sans opposition, une sorte de raz-de-marée triomphale dans les mœurs et les imaginaires, toute l’écriture « critique » qui accompagne la scénographie est dans la célébration « premier degré » de cette « séduisante pulsation syncopée du jazz ». Par exemple, sans pouvoir dire qu’elle est occultée, la composante raciale et raciste n’est pas très exposée. Du coup, cela donne l’impression d’une belle époque qui s’est laissé séduire sans problème par la bonne humeur de cette culture « nègre ». Le contexte de ségrégation est bien évoqué ici ou là, mais comme un contexte, sans expliciter ses impacts sur l’esthétique et l’expression et, dès lors, comme un contexte qui s’est vite transformé sous les assauts magiques de la merveille pulsation syncopée du jazz. Personnellement, tout en admirant la créativité corporelle, gestuelle et musicale des amuseurs africains-américains, j’évacue difficilement un malaise : pour s’imposer sur les scènes, pour obtenir une reconnaissance, les musiciens noirs ont globalement dû jouer les clowns pour faire rire les blancs. Et encore bien, des clowns jonglant avec les caricatures que les blancs développent sur les noirs, forçant le trait. Le même schéma que celui qui encadra colonialement la naissance des musiques high-life. À l’intérieur de ce cadre dégradant, l’ingéniosité mise en place pour, néanmoins, développer des musiques gratifiantes, aux codes culturels allant dans le sens d’une valorisation interne, est évidemment remarquable. Et il ne s’agit pas d’une musique transgressive qui, pour se faire accepter, joue avec des aspects bouffons, comme on pourra le constater aussi dans certaines musiques « blanches ». Mais il s’agit bien de musiciens qui, dans leurs corps, pour se faire accepter physiquement sur scène, étaient amenés à « faire rire » (ou pleurer, en l’occurrence, ici, c’est la même chose !). Cette question raciale est tout de même au coeur de l’esthétique jazz (qui ne l’a pas résolue, elle resurgit ailleurs, dans la société). L’accent est plutôt mis sur l’amusement, sur la frénésie libératoire que le jazz a encouragé au niveau des mœurs (imagerie du bon « diable ») et, de ce fait, sur un bouleversement de l’industrie du loisir et du plaisir, sur un boum de la consommation musicale. Un rythme nouveau, une nouvelle manière de se vivre, de faire la fête, nouvelle bande-son des virées nocturnes présentée comme unanime Cette dimension est certes induite, mais l’induction fonctionne : elle fonde, par exemple, tout le commentaire d’une guide qui emmène un groupe d’enfants (entre 8 et 10) et qui, après le be-bop, déclare : « à partir d’ici, on va aller beaucoup plus vite ». (Le problème de la médiation culturelle sur l’aventure du jazz à destination d’enfants est complexe.) Et, du reste, tout le monde passe beaucoup plus vite dès que l’on arrive à la section free jazz ! Les visiteurs s’attardent moins, les extraits sonores sont moins sollicités… J’y verrais la preuve que quelque chose ne fonctionne pas, n’amène pas le visiteur à considérer autrement l’actualité du jazz (mais je me base sur le comportement observé un seul jour, un vendredi midi). Parce que le free jazz est l’aboutissement de toute l’épopée, c’est de là qu’il faudrait considérer l’histoire du jazz et retourner en arrière pour examiner ce qui l’a rendu possible, comment un peuple s’est forgé sa culture savante pour asseoir sa dignité et ne plus être confiné aux rôles de rigolos… Les enregistrements, les microsillons. Dès la cloison vitrée du musée et l’annonce de l’exposition, les microsillons prédominent dans l’image de l’événement. Le jazz, de fait, est une aventure très liée au développement de la culture discographique. Ceci, à plusieurs titres. D’abord, sur le fond : la possibilité d’enregistrer, de se réécouter, mais aussi d’écouter la musique des autres (collègues, amis, « concurrents ») grâce à la circulation des disques, sera un facteur déterminant dans le développement esthétique de la musique de jazz. C’est par cette pratique de l’écoute attentive, passionnée et analytique, que des savoir-faire se développent, que des réflexions théoriques s’élaborent et engendrent de l’émulation, que le jazz se savantise (concept mis au point par Alberto Velho Nogueira). Le microsillon, nouvelle technologie de mémoire externe, est magnifiquement utilisé par une culture dominée pour constituer une culture savante, jouant un rôle moteur dans les revendications de reconnaissance d’un peuple esclave. Ces supports de mémoire, les hypomnématas, sont réputés depuis Foucault et Stiegler (réactivant les réflexions des philosophes grecs et le reproche fait aux sophistes de fragiliser la pensée en recourant aux supports extérieurs de mémoire, soit, à l’époque, l’écriture) être à double tranchant : aller vers l’affaiblissement ou l’inventivité. Les musiciens de jazz ont su imprimer à cette nouvelle technologie une stratégie et des pratiques culturelles innovantes. Il y a aussi, bien entendu, toute l’esthétique des pochettes, recourant globalement à un graphisme éloigné du look d’amuseurs publics, et qui atteste d’un état d’esprit, d’une vision d’ensemble, de la recherche d’un statut partagée par l’ensemble des musiciens. Avant d’être une victoire, c’était surtout un combat. En mettant l’accent sur la réussite, on « améliore » l’image de la société (blanche) qui accueille cette victoire… Du côté des pochettes, il y a beaucoup à voir. Non seulement des originaux, mais aussi des projections d’images. Classe et créativité. Nostalgie aussi : pas mal de ces pochettes me sont passées entre les mains, quand j’ai découvert le jazz à la Médiathèque (années 70) et ensuite quand j’y ai travaillé… Et ce graphisme qui fabrique le visuel d’une musique en lutte évoluera selon les contextes, mais sa part restera importante. On le constate avec le free jazz et, notamment, le style bien particulier qui accompagne les événements et publications du free jazz européen (FMP…). Une expo, beaucoup de souvenirs. Commémoration ? – Jazz et peintres. Les réalisations picturales qui jalonnent la présentation chronologique du jazz sont intéressantes. Beaucoup de peintres fréquentant les lieux nocturnes où se produisent les musiciens de jazz, pas mal de peintures et de dessins saisissent sur le vif les gestes, les attitudes, les ambiances, selon des techniques diverses qui révèlent la fascination pour cette nouveauté. Certains dessins au trait sont très évocateurs de quelque chose qui bouge, d’une force en train de tordre des conventions (« Pianista negro », Miguel Covarrubias) Même si, dans les premières décennies du jazz, beaucoup de ces œuvres restituent la « couleur locale », le « folklore ». Les artistes européens réaliseront des témoignages sur l’irruption du jazz dans leur culture festive. J’apprécie surtout la toile de George Grosz qui évite la mise en scène folklorique et exotique, simplement des noceurs abrutis par la noce, envahis de mélancolie et, dans un coin, on aperçoit un musicien noir qui n’y change rien. Il est hasardeux de dire que le jazz a inspiré de grands peintres. Il y a eu certainement un esprit caractéristique d’une époque, un creuset en ébullition, avec des échanges réciproques entre différentes disciplines artistiques. Le transfert de thématiques, de techniques entre la musique et la peinture, vice-versa, n’est pas simple à saisir, encore moins à montrer et expliquer. Il y a eu entre peintres, écrivains et musiciens, dans certaines circonstances, l’impression de chercher les mêmes progrès, passant par les mêmes formes de radicalité, pour capter de nouvelles choses palpables dans l’air, « maintenant comme jamais ». Mais il faut tenter d’expliquer cette dimension d’échanges plus profonde. Sinon, les toiles risquent de jouer surtout un rôle d’illustration (certaines relèvent de cette dimension). Les Basquiat n’illustrent pas le jazz, ce sont des œuvres polymorphes sur la modernité africaine-américaine dans lesquelles se glissent des références au jazz. « John Coltrane piece » de Bruce Nauman est assez émouvant, parallélépipède d’aluminium vierge posée au sol, qui semple léviter, en fusion intérieure. La vidéo « Easy to remember » de L. Simpson est, elle aussi, fascinante : montage de bouches en train de fredonner, muser, fredonner une version du standard « easy to remember » dans la version de John Coltrane. (Coltrane qui inspire beaucoup, décidément, se voit aussi dédié une installation beaucoup plus anecdotique, « Chasin the Blue train », tas de charbons, tunnel, petit train, dessus de piano… La question raciale, en fin de parcours, revient de plein fouet avec la vidéo « Guitar Drag » de Christian Marclay. Là où des membres du KKK ont exécuté un noir en le traînant au bout d’une corde derrière un pick-up, l’artiste refait le sinistre trajet, en pick-up, mais traînant une guitare électrique branchée à d’énormes amplis fixés sur le pick-up. Ça gueule à mort, la caméra fixe l’instrument de musique qui part en lambeaux (et on imagine aisément ce qu’il advient, dans la même posture, d’un corps humain). Mais c’est bien la question raciale non résolue qui est montrée là, et non simplement la preuve que « le jazz inspire encore des artistes contemporains ». Conclusion ? Je reviens au début… Une belle accumulation chronologique de marques, de traces sur quelque chose qui a eu lieu et a eu une grande importance. C’est indéniable quand on regarde les publications, les extraits de journaux, les témoignages… Mais qu’est ce que l’on en retient, pour le présent, et qui viendrait modifier une écoute ou renverser des préjugés ? Autrement qu’en donnant l’envie d’écouter ou réécouter de « l’ancien jazz » pour le parfum nostalgique d’un âge d’or révolu, s’évanouissant dans une « séduisante pulsation syncopée » ? Qu’est-ce qui fait que cette formidable invention d’une nouvelle musique savante, exigeante, non-occidentale, résultat d’une lutte acharnée et qui est proprement l’inédit du jazz, pourrait inspirer un autre comportement, une autre tolérance, une nouvelle curiosité pour les formes expérimentales, aventureuses, radicales, pour l’exigence de l’écoute et l’envie de comprendre l’audace… !? Ça ne semble pas à l’ordre du jour. (PH) – A lire: un texte d’Alberto Velho Nogueira, introduction à une discographie sélective du jazz, qui aborde l’histoire du  jazz en respectant sa complexité

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La culture de l’incertain, grand art de désocialisation

Robert Castel, « La montée des incertitudes. Travail. Protections. Statut de l’individu. », Seuil/La couleur des idées, 458 pages, 2009

 castelRobert Castel rassemble dans cet ouvrage une série d’articles de fond sur l’évolution de la « centralité du travail » dans les questions de cohésion sociale et de constitution des individus. Il y a peu, un courant dominant criait à la fin du travail mais plus récemment, la vulgate libérale faisait prévaloir un autre refrain : « travailler plus pour gagner plus ». Les articles réunis ici ont été produits sur une dizaine d’années. Aucun ne semble démodé, tous sont très à l’écoute de ce qui se joue, se trame, s’effrite ou se recompose dans ces relations au travail. Et c’est un premier enseignement : l’observation professionnelle et rigoureuse effectuée par ce spécialiste sur le long terme est indispensable pour extraire un point de vue stable, construit sur un recul, sur la longueur. À l’opposé de certains sondages vite montés en épingle par les médias ou des penseurs opportunistes pressés de surfer sur les « faits de société » à la mode. (Au passage, on vérifiera que ce travail du sociologue, dans les années 90, pointait déjà en quoi l’impact de la financiarisation sur le marché du travail entamait la destruction du lien social.) Ce que je veux clarifier ici, en introduction, est surtout ceci : quand il s’agit de penser une politique culturelle publique au niveau de ses concepts et de ses modes d’application, s’informer sur ce qui se passe dans cette centralité sociale qu’est le milieu du travail, est indispensable. La politique culturelle est bien en ceci la mise en place d’un projet qui doit tenir compte de toutes les autres politiques. En quoi la sociologie du travail aide-t-elle à ajuster une « politique culturelle ?  Je voudrais partir de cette citation : «Une relation stable au travail sous la forme du statut de l’emploi donne le socle de base pour une intégration à la société, tandis que des rapports malheureux au travail comme le chômage et l’installation dans la précarité remettent en question ou empêchent d’accéder aux conditions requises pour avoir une place dans la société et être reconnu à part entière. »  C’est la relation stable au travail qui permet de s’intégrer à la société. Cette intégration n’est pas accomplie par le contrat de travail, mais il en est la base, la condition. L’intégration s’effectue, réellement, par la culture, elle est activée par les pratiques qui consistent à se cultiver. Mais la culture, même la politique culturelle la plus fantastique, ne pourra réparer l’absence de stabilité dans le travail, pallier la précarité structurelle. La permanence d’une inégalité face au droit à avoir un travail stable et bien rémunéré entretient les disparités culturelles, celles-ci accentuant encore, dans un deuxième temps, les difficultés à intégrer le marché de l’emploi. L’instrumentalisation de la culture par le politique (qui est quelque chose de complexe) commence quand il est demandé à la culture de rétablir, en quelque sorte, une égalité face aux chances d’épanouissement. De soigner les plaies qu’inflige au corps social une politique libérale qui déconstruit les vrais outils de cohésion par le travail. Tous les acteurs en faveur d’une politique culturelle forte devraient se rassembler et militer aux côtés des syndicats en faveur d’une nouvelle stabilité de l’emploi (aux syndicats aussi à évoluer). Ce n’est qu’ensuite que la culture peut renforcer, apporter une plus value, faire évoluer la société vers des modèles progressistes du bien-être collectif. En ne comprenant pas de manière précise ce mécanisme d’agencement entre culture et aux autres instances qui fabriquent l’individu en le plaçant dans un ensemble, on demande à la culture de distraire, d’occuper les esprits, de « faire penser » à autre chose, d’aider la relance de la consommation, bref, on généralise un modèle culturel sur le profil des industries de programmes. On pense « culture » comme n’importe quelle autre activité dont la rentabilité doit prévaloir, et vite. Marché, réformisme, conditions de l’individuation. D’article en article, enregistrant les variations que le cours du temps et les époques font subir à son objet d’étude, Robert Castel explique l’importance du statut du travail (pour sortir du capitalisme sauvage), la construction des protections, la société du salariat et l’Etat social (et non l’Etat providence qui est une appellation symptomatique, déjà, d’une approche péjorative). Tous ces éléments, sous l’ère industrielle, ont été moteurs de progrès de façon collective. Les modes d’action de l’Etat social investissaient dans des services publics et des régulations de type non-marchand, pour préserver des pans organiques de la société de l’esprit du profit. Ces services, ces acquis aussi, s’organisaient pour créer de l’interdépendance. Du lien social pour rendre les parties solidaires. Quand la crise du capitalisme industriel s’est installée, dans les années 70, on a commencé à entendre une autre chanson : les systèmes de protection handicapent l’économie, les populations qui bénéficient des couvertures sociales nuisent au dynamisme des entreprises, les droits sociaux vont à l’encontre des principes de concurrence qui, eux seuls, peuvent finir par créer de l’emploi. Le réformisme progressiste, de gauche, est petit à petit supplanté dans « l’air du temps » par le réformisme néo-libéral qui réussira à faire du détricotage des acquis sociaux une cause évidente, « naturelle », contre quoi le réformisme socio-démocrate paraît petit à petit ringard et le radicalisme de gauche plutôt à côté de la plaque. « … Si cette éventualité d’une révolution radicale et globale n’est plus crédible – et pour qui l’est-elle réellement aujourd’hui en dehors de postures verbales -, il se pourrait que l’option révolutionnaire soit devenue la position de repli pour éviter la question fondamentale : comment vivre avec le marché en continuant à faire société avec ses semblables, comment faire coexister la présence insistante du marché et la cohésion sociale ? » L’objectif n’est pas d’aller contre le marché mais d’empêcher que s’installe « une société devenue marché, de part en part traversée par les impératifs du marché ». (L’auteur, au passage, rappelle que le marché a eu une « fonction profondément progressiste. Son développement est contemporain de celui de la rationalité scientifique, de la laïcité, des libertés individuelles et de la démocratie. ») En rendant les exclus responsables de leur misère, en suspectant tous les inactifs d’être des « chômeurs volontaires », en accusant les « profiteurs du système social » de priver les autres de l’accès à un emploi, en faisant peser sur les individus désaffiliés l’obligation de trouver les solutions à leur problème (selon une logique « donnant-donnant », introduisant dans le social la logique du profit), le contre-réformisme remplace un système créant de l’interdépendance sociale par un autre qui engendre de la distance, de la rupture, de la méfiance, de l’angoisse et du ressentiment. Bref, un système violent qui devient source de violence (et il n’y a plus de responsables). « Parallèlement à l’exploitation politique du thème de l’immigration accusée d’enlever le pain de la bouche des Français de souche, l’orchestration de la lutte contre les « acquis sociaux », tenus pour responsables du malheur des plus démunis, réveille l’homme du ressentiment qui sommeille dans les catégories sociales en déclin. Elle innocente du même coup les véritables décideurs et les principaux bénéficiaires des transformations en cours. L’ennemi principal, c’est le voisin, le proche qui dispose de ce que nous n’avons pas et dont il nous a dépossédés. » C’est cette vaste procédure de blanchissement des véritables responsables politiques qui est particulièrement scandaleuse et dangereuse, une vraie poudrière. En effet, cette fausse innocence qui éloigne la possibilité d’expliquer, d’expliciter les vraies origines des problèmes, accentue la conviction que la politique ne sert plus à rien, que le politique n’en touche plus une, que l’on peut croire, penser et expliquer les phénomènes sociaux comme on veut (« sociologiser vous-même sur l’Internet »). Il n’y a plus de légitimité, la politique ne sert plus à rien, tout est permis. Là aussi, un pas de plus vers le capitalisme sauvage et une violence à fleur de peau d corps social. Avec le sentiment d’une profonde injustice : on sent bien que les « vrais coupables » sont protégés, courent toujours !  Contre le superficiel, l’amont, l’amont, c’est l’amont qui manque le moins. Pour des professionnels de la culture, ce genre de lecture est indispensable pour constituer et structurer une connaissance des publics (les sondages d’opinion sur les dernières tendances ne permettent pas d’aller bien loin). Le point de vue d’un sociologue d’envergure apporte des éclairages qui réveillent les consciences, raniment les critiques à l’égard de la manière dont l’information médiatique et politique (elles sont assez nouées l’une à l’autre) fait et défait les amalgames. Au moment du lancement du « revenu de solidarité active » (RSA), j’ai lu beaucoup d’articles, regardé des « sujets » à la télévision, je ne me souviens pas avoir entendu quelque chose « d’intelligent » sur le sujet. C’est-à-dire émanant de quelqu’un qui étudie réellement ce genre d’objet et d’initiative. La parole, pour être plus vivante, est donnée aux partisans et détracteurs qui vendent surtout leur « marque ». Extrait d’un vrai point de vue scientifique : « Beaucoup de bénéficiaires s’installeront dans le RSA comme certains s’étaient installés dans le RMI. Ce n’est pas la même chose parce que les allocataires du RMI étaient dans le hors travail, alors que les allocataires du RSA seront en même temps des travailleurs et des assistés. Le changement, s’il peut être utile aux bénéficiaires (c’est pourquoi on ne peut le condamner absolument), entérine une dégradation considérable de la condition de travailleur. S’institutionnalise ainsi une strate de la division du travail en deçà du salariat, ce qui revient à reconnaître que le travail peut être une activité qui n’a plus à assurer, contrairement au statut de l’emploi, les conditions minimales de l’indépendance économique et sociale des travailleurs. (…), le RSA peut ainsi être interprété comme un produit de cette idéologie qui pousse inconditionnellement à travailler, quitte à ce que le travail devienne à peu près n’importe quoi, à condition qu’il ne coûte pas trop cher aux entreprises. » Le RSA intervient après une déjà longue liste de formules innovantes pour relancer l’emploi et l’intégration sociale, chaque fois mises au point rapidement, dans des moments de crise et le temps que dure la crise. La crise s’installe durablement et ces solutions ne soignent que temporairement les dégâts les plus apparents. Sans soigner l’origine du mal. Par incapacité voire refus idéologique de retourner en amont pour mieux comprendre les origines de précarisation sociale afin de penser une politique de prévention. Parce que de travail de prévention, il n’y en a pas. Même ce que certains appellent ainsi relève d’une tout autre logique, la gestion des blessures est présentée comme une réelle politique sociale (autre manière de se payer de mots). Exclusion est devenu un terme générique qui amalgame des réalités hétérogènes et cherche à convaincre « qu’il n’y a rien de plus à comprendre ». La méthode de Robert Castel est de minutieusement démonter ces confusions, de réorganiser les phénomènes de natures différentes qui se trouvaient mélangés dans le même sac, de les restituer à leur logique et histoire respectives et de rendre possible une nouvelle clairvoyance (méthode très utile parce que les amalgames prolifèrent dans bien des domaines). « À force de répéter la litanie du manque, on occulte la nécessité d’analyser de quoi le manque est fait. Ceci pour une raison de fond : les traits constitutifs essentiels des situations « d’exclusion » ne se trouvent pas dans ces situations elles-mêmes. » La télévision ne montre que ces situations, c’est plus trépidant, elle ne filme que le manque et contribue à lui donner un statut « inexplicable ». Elle joue son rôle : diffuser ce discours sur l’exclusion qui apporte « le supplément d’âme associé à une politique qui acceptait l’hégémonie des lois économiques et les diktats du capital financier. »

Les phénomènes de précarisation, de fragilisation et d’exclusion résultent d’une incapacité à inclure, incapacité qui est collective, politique, idéologique, déterminée par des décisions, des prises de position, des engagements, des choix, des programmes, des contrats… Et qui signifie finalement que l’on construit et qu’on laisse construire une société où il n’y a plus de place pour tout le monde. « Si rien n’est fait en amont, la « lutte contre l’exclusion » risque de se réduire à faire du SAMU social, c’est-à-dire à intervenir au coup par coup pour tenter de réparer les déchirures du tissu social. Ces entreprises ne sont pas inutiles, mais s’en tenir à elles impliquent un renoncement à intervenir sur les processus qui produisent ces situations. » C’est structurer les dynamiques négatives d’exclusion au sein même du moteur social. Et tout ce qui est entrepris pour éviter que « ça n’aille trop loin », relève de la technique : « il semble plus facile et plus réaliste d’intervenir sur les effets les plus visibles d’un dysfonctionnement social que de contrôler le processus qui l’enclenche, parce que la prise en charge de ces effets peut s’effectuer sur un mode technique, tandis que la maîtrise du processus exige un traitement politique. » Société des techniques plutôt que société politique. Autres ressources. La pensée de Robert Castel est très documentée du côté de l’histoire, forcément, mais aussi cultivée du côté littéraire (l’amont, toujours). Ainsi, il propose une passionnante interprétation de Tristan et Iseut comme archétype de la désaffiliation. Cette dimension apporte une richesse, une rigueur et une humanité peu ordinaires pour traiter ensuite des cas de désaffiliation contemporains. Dans le chapitre « Citoyenneté et altérité : le traitement différentiel », il repense la place de l’altérité dans notre société et s’attaque aux banlieues et à sa « racaille », ces « exclus de l’intérieur ». Le chapitre qui tient lieu de conclusion trace exactement le but que doit se fixer la politique culturelle : « le défi de devenir un individu ». Désaffiliation, exclusion, altérité, exclus de l’intérieur… ce sont des phénomènes, des états, des fissures, des déchirures de la cohésion sociale que la culture peut soigner (dans le sens « système de soin » de Stiegler) en organisant une mise en contact, une pratique progressiste de la relation aux arts, aux exigences qu’ils adressent aux uns et aux autres sur le terrain de l’identité (dans une direction opposée à celles des religions, communautarismes…). Cette médiation doit s’ajuster selon les publics, les contextes, et pour ce faire des ouvrages comme celui-ci doivent occuper une place de choix dans la boîte à outils. Mais l’action culturelle ne peut réparer les mailles du filet social, seule. Et encore moins quand cette tâche énorme et cruciale, par force d’inertie, glisse dans le cahier des charges de l’occupationnel et des industries de programme. Où l’on peut pressentir, en étant un peu parano, que la tendance à organiser le « précariat » comme dit Robert Castel s’accommodant à merveille d’une montée en puissance des industries culturelles, correspond au lancement d’une magnifique dynamique de déculturalisation. Responsables d’institutions culturelles, syndicats et penseurs devraient s’emparer activement de ces thématiques et de ces soupçons!! (PH)

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