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L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

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Rébétiko, entre dub, punk et noise

Yannis Kyriakides, Andy Moor – « Rebetika, reinterpretations of classic Rebetika songs », (unsounds, 2010), XK993U – (Article à paraître dans le N°13 de La Sélec, consacré à la reprise.)

D’emblée, on écoute le son original d’une époque antérieure, un climat lointain et l’on devine comment et pourquoi il nous touche, par cette dramaturgie de la marge, sociale et sentimentale, ce chant tendu parcouru de pauses éblouissantes, électriques, des secousses vides qui pourraient chaque fois annoncer son évanouissement. Pourtant, il repart, rien ne l’arrête. Il y a dans ce chant tout le pathos d’une modernité dont la marche en avant blesse les corps et les esprits, inventant de nouvelles exclusions, propageant de nouveaux états d’âme « maladifs », formes inédites de la nostalgie et autres neurasthénies. La créativité et la verve populaires transforment ces affections en forces et en styles, en mode de vie revendiqué, longues plaintes lyriques pouvant aller jusqu’à l’oubli transi. (Et la reconnaissance de ce pathos singulier, lié à une exclusion, fait que l’on perçoit aussi qu’il correspond à une date lointaine, à un âge reculé de la modernité, mais que cela n’a pas cessé, la machine à blesser n’a cessé d’avancer et d’exclure, on endure depuis longtemps. Ainsi, on entend là le début d’une histoire qui continue d’éprouver ou simplement de menacer, d’être suspendue au-dessus de nos têtes, car on bascule vite dans une marge… Le rébétiko est entendu comme revenant à travers la mécanique de la platine, celle-ci fonctionnant comme machine à fantôme.) Le rébétiko est né dans les années 20, il s’ouvre à des influences orientales, ce n’est pas qu’un style musical, c’est toute une culture qui chante les bas-fonds, la prison, la prostitution, la drogue, l’amour perdu, la violence et, surtout, la différence. Tout cela, d’un coup, rejaillit avec le vieil enregistrement qui ouvre ce CD de 2010. Le grésillement régulier du microsillon fait partie intégrante de la mélodie, fin crachat mélancolique, mécanique. Ce que l’on entend à l’œuvre est une procédure mécanique et spirituelle par laquelle s’opère une  transmission de mémoire : un peu comme si on entendait une petite machine avec une mémoire objet alunir au cœur d’une mémoire vivante, en train de capter de nouveaux éléments, d’absorber comme une éponge tout ce dont elle se souviendra plus tard. C’est par l’étude rapprochée de ces enregistrements historiques qu’Andy Moor et Yannis Kyriakides ont décidé de reprendre ce qui leur semblait « immortel » dans le rébétiko. Ils se penchent sur la mémoire du rébétiko qui se déploie et intègre leur appareil de mémoire. Le témoignage conservé dans un objet industriel en vinyle se réveille et migre d’un support rigide vers un support vivant où il devient autre chose sans pour autant perdre ses premières caractéristiques. Le cerveau des musiciens actuels va en donner une interprétation contemporaine. Le bruit de l’aiguille dans le sillon évoque la manière dont le son se grave dans la matière humaine, les sillons neuronaux. Les deux musiciens indiquent ainsi comment ils ont été submergés par l’atmosphère du rébétiko, comment il s’est dressé comme un écran flamboyant, un héritage fascinant, immense. Alors, comme dans un certain film de Woody Allen (La rose pourpre du Caire) où un spectateur, dans une salle de cinéma, traverse l’écran pour entrer dans le film, Andy Moor et Yannis Kyriakides, avec leurs instruments, guitare et ordinateur, et leur propre histoire d’écorchés de la modernité avancée, se glissent délicatement dans ce premier chant. Ils ont franchi l’écran et deviennent acteurs discrets de cette musique. Ils l’accompagnent à distance, renforcent, soulignent des détails, introduisent l’amorce de bifurcations – par des rythmes, des sonorités, des échos -, vers une autre actualité du son marginal, mais sans insistance. C’est la voie qu’ils développeront dans les morceaux suivants sans pour autant sombrer dans la transposition totalement libre, affranchie du modèle. Car, pour chaque plage, le titre d’un rébétiko classique est renseigné et, même dans la digression la plus éclatée, où, par exemple, le passé punk et déjanté de Moor se contemple dans l’âme rejetée du rébétiko et alors s’embrase, la pulsation est maintenue, elle parcourt les éclats soniques de frissons saccadés. Citation, imitation, reproduction, déformation, coupure, réverbération, collage, déviation, explosion sont les diverses techniques, hétérogènes, employées pour projeter le rébétiko dans toutes les dimensions musicales du présent. Les deux musiciens réussissent de très belles choses comme cette noce allumée, pétillante du dub et du rébétiko qui prend l’allure de retrouvailles charnelles de musiques qui se trouveraient des sources communes. Si des convergences fictionnelles sont montrées, des dilutions aussi sont mises en scène. Des couches de guitare et de sons électroniques éparpillent des bribes de chant et de cordes traditionnels tout au long d’errances urbaines stressantes, il n’y a plus de repères (or le rébétiko se construisait avec un vocabulaire bien établi et un corpus de repères « obligés »). Il n’y a plus de centre. On entend une tradition se défaire, se décomposer et se fondre dans d’autres tissus sonores. Le rythme de l’hyper industrialisation urbaine recouvre et balaie de son réseau bruyant les fragments linéaires des chansons anciennes. On ne pleure et n’exhibe plus ses stigmates comme avant. Mais ces chansons restent, leurs particules se collent dans les espaces, les intervalles et agissent comme des fantômes. La marge musicale urbaine s’est déplacée et s’exprime autrement, dans d’autres célébrations nocturnes du corps et du psychisme, dans des déconstructions sonores nerveuses, dans l’élaboration d’organologies musicales de résistance où s’associent, au corps des musiciens et danseurs, diverses technologies et technos sciences. Ça chante autrement, mais de façon souterraine, le lien est conservé avec les anciens répertoires marginaux. Une filiation se construit de singularité en singularité, à travers les époques. À certains carrefours, la fontaine du passé coule intacte, lumineuse, comme un mirage, avant que ne se reforme le dôme assourdissant et multiforme des villes rongées par la drogue, l’emprisonnement, la violence, l’amour impossible, l’alcool, le refus de la différence. Pour rendre hommage à cette coulée rafraîchissante lointaine, Kyriakides agrandit à l’ordinateur certains détails extatiques du rébétiko – ces instants magiques où dans la dynamique incroyable de la voix et des bouzoukis, une immobilité contradictoire, silencieuse dans le cri puissant, brille avant de rejoindre la face obscure de la musique -, et construit de splendides miroirs sonores virtuels où aujourd’hui se contemple dans hier, et vice-versa. Une stridence réfléchissante, un rideau de larmes figées. – (PH) – Discographie en médiathèque de KyriakidesDiscographie en médiathèque d’Andy MoorCompile de rébétiko en streaming