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Les rivages pharmacologiques de l’ennemi caché.

À propos de (digression) : Haruki Murakami, Underground, Belfond 2012 ; Jacob Kassay chez  Art :Concept ; Antoine Dagata chez Les Filles du Calvaire ; Denis Côté, Les lignes ennemies ; Fredrerick Wiseman, Boxing Gym ; Bernard Stiegler, Etats de choc, Bêtise et savoir au XXIe siècle, Mille et une nuits, 2012…

 Swinging Tunnel/Carsten Höller

Haruki Murakami a voulu parler avec les victimes de l’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, a voulu savoir ce qu’ils avaient vécu et ce qu’ils devenaient, comment ils se débrouillaient pour vivre avec ça. C’est un dispositif d’attention particulier, un travail de lecture et d’écriture de ce qui s’est gravé de la folie du monde sur le moment même et à même ces personnes agressées par un ennemi invisible, violées par l’inqualifiable. Lisant ces témoignages, je suis subjugué par l’espèce de cartographie mentale que chacun et chacune tente de reconstituer pour raconter la traversée de cet instant où tout bascule sournoisement, ce laps de temps durant lequel il est impossible aux voyageurs du métro d’identifier rationnellement ce qui leur arrive et d’y répondre de manière appropriée, à armes égales. Ce qui vient rompre toute narration, comment en reprendre le fil, le réintégrer dans le dicible ? Alors, excitée par le danger imminent que la conscience ne voit pas venir, l’activité interprétative bat la campagne, ce qui souvent est gage de créativité libérée, mais ici refluant l’agitation, refusant d’envisager le pire, cherchant à maintenir le « tout est normal » et ce, en prenant sur soi, attribuant l’origine du malaise à toutes sortes d’agents agressifs atteignables par introspection. Les personnes rencontrées et écoutées par l’écrivain font partie de celles qui ont été attentives à ce qui se passait autour d’elles et quelques-unes ont même porté secours aux plus atteints, sans toujours établir un lien entre leurs propres symptômes et l’état critique des personnes secourues. Elles gardent des images précises de corps abîmés, abandonnés, comme signes avant-coureurs d’un drame tramant l’extrême routine des heures de pointe. Les témoignages font ressortir comment l’esprit, comme jamais dans ces instants, vagabonde, affolé non par ce qui lui arrive et le dépasse, mais renâclant devant l’évidence, comment il contourne l’inexplicable, essayant à tout prix d’empêcher l’irruption de la déraison collective, la preuve de l’impureté de la raison humaine, et de se replier dans un cocon qui dispense de basculer radicalement dans l’inconnu. En même temps, ce refus de voir, ce délire de maintenir coûte que coûte l’apparence de la normalité a l’avantage de sauvegarder une contenance qui permet d’agir et, ainsi, de sauver aussi des vies. Pollués par un poison terroriste, les organismes sont la proie de l’effet double face du poison, destructeur et remède, et l’on pourrait dire que, dans une certaine dimension inconsciente, il y a jeu et jouissance de cette confrontation avec l’empoisonnement. Horreur et émerveillement.

La plupart des victimes ont ainsi le réflexe d’expliquer les symptômes par une pathologie personnelle, connue, et qui, selon des circonstances mystérieuses, prendraient des tournures exceptionnelles. « J’ai cru que je souffrais d’anémie. Et puis je m’étais perdu : j’ai erré de-ci, de-là, repassant deux ou trois fois au même endroit. J’ai songé à entrer dans une boutique pour m’acheter une carte de Tokyo, mais j’y ai renoncé, puisque je n’étais pas en mesure de lire. » (Underground, page 240). « J’ai de l’asthme depuis l’enfance et j’ai cru que ça avait un rapport. Aucun des autres passagers ne semblait se presser, cependant ; ils se dirigeaient tous calmement vers les guichets. (…) Je ne savais pas du tout ce qui se passait, j’éprouvais seulement un sentiment de danger imminent. » (page 245). Le but est de, coûte que coûte, neutraliser le « je ne comprends pas ». Personne ne comprend et surtout pas les autorités, surtout pas les responsables du métro. Personne ne semble en faire un problème d’atmosphère viciée chimiquement, violemment, et qui frapperait tout le monde, voire le monde entier, sans plus aucune possibilité de respirer de l’air normal. D’où la tendance à chercher en soi. À partir de ce que l’on sait de soi, de son corps et de son parcours médical, ériger des raisonnements contre l’attaque extérieure pour convertir celle-ci en sources intériorisées de santé soudain chancelante, prendre pleinement le poison en soi, s’identifier à lui. Le mal intériorisé, personnalisée, serait le verre déformant à travers lequel serait vue la réalité. Tout est bon pour conjurer la panique cognitive qui appréhende l’émergence du désordre, d’un monde soumis au chaos, à la déraison. Et pourtant, c’est exactement ce qui se passe, c’est exactement cela qui les envahit. Mais fragilisés par le chemin que le gaz a déjà effectué en eux, effondrant l’une ou l’autre défense, colonisant l’organisme, le faisant sien, ils se trouvent dans un état vaporeux, intermédiaire, entre bien et mal. Ce qu’ils cherchent désespérément – même si, sur le moment, ce désespoir reste contenu entre parenthèses -, ce sont des indices, le souvenir de choses lues ou vécues qui leur donnerait des clés pour nommer ce qui leur arrive. Ils passent en revue un nombre incalculable de fausses pistes, conduits par un système d’analogie qui les égare, les empêche de voir les choses en face, parce qu’ils n’ont jamais jusqu’ici traversé une épreuve pareille. Ce qui permet à cette horreur de ne pas dire son nom et de faire son œuvre, l’anonymat, le camouflage lui profite. Système d’élucidation, système de protection. Dans cet effort erratique pour dire ce qui arrive, ils sont les lecteurs de la situation, qu’ils subissent passivement parce qu’ils ne peuvent prendre en compte la substance cachée qui s’empare d’eux et se mêle intimement à tous leurs processus chimiques. Et l’on pourrait en dire ce que Bernard Stiegler dit du lecteur passif : « il ignore que le texte qu’il lit est ce qu’il pro-duit ». En effet, la production d’interprétations nourries par la pathologie individuelle de chacun, rend malaisé l’identification de l’intrus, et conduit à l’élaboration d’un texte normatif qui facilite la propagation du corps étranger délétère. Une collaboration malsaine, morbide est instaurée. Les motifs invoqués pour se convaincre que ce qui arrive est normal, se situent à une échelle intime et devrait rester sous contrôle de l’individu, ne pas l’extérioriser pour ne pas enclencher la contagion, s’inscrivent bien dans un processus d’attention et de lecture dont les éléments moteurs passent sous la maîtrise du poison : « Que cette lecture soit une pro-duction, c’est-à-dire une sorte d’écriture, et non seulement une réception, c’est ce qui résulte du fait que toute lecture véritable (passant à l’acte de lecture) est une sélection parmi les rétentions primaires (ce que je retiens de ce que je lis) qui s’opère en fonction des critères que constituent les rétentions secondaires du lecteur, c’est-à-dire en fonction de ses souvenirs qui eux-mêmes le trament comme ce lecteur, et non comme un autre. » (B. Stiegler, Etats de choc, p. 188) Ce processus est court-circuité, à son profit, par le gaz sarin diffusé par les membres de la secte Aum. De cette manière, tant que chaque lecteur acteur cherche la clé de la situation en lui, l’alerte n’est pas donnée avec l’ampleur qu’il conviendrait. Et pourtant, malgré cette activité cérébrale de dénégation du réel, qui est le fait somme toute de personnes qui se débattent pour conserver leur régime de lecteurs autonomes – voire, sous la menace des faits, le réveiller pour retrouver un savoir penser indispensable pour s’en sortir -, je suis persuadé que le cerveau, en chacun de ces êtres qui ne comprennent pas, a parfaitement réalisé qu’il s’agit d’une attaque mortelle perpétrée par un gaz libéré dans l’espace public. Certains, du reste, établissent un faible parallèle avec une situation similaire antérieure, mais plus locale, due déjà à la secte Aum. Mais, plus universellement, il me semble difficile que le cerveau n’ait pas instinctivement établi une connexion avec une lourde antériorité historique d’utilisations létales de gaz, que ce soit le gaz moutarde dans les tranchées de 14-18 ou les chambres à gaz de la solution finale. À un certain niveau, plus ou moins périphérique, le cerveau a plus que probablement lancé l’alarme qui s’est trouvée neutralisée ou mise en veilleuse. Interpréter de la sorte une situation de guerre extérieure selon des paramètres personnels n’est pas une particularité de ces Japonais contaminés par le gaz sarin dans le métro de Tokyo. C’est d’abord un trait de la nature humaine qui se pose comme le centre de la pensée, détentrice de l’origine de la pensée rationnelle. C’est une part d’orgueil, mais aussi, logiquement, le début de toute pensée qui pose d’abord son sujet et doit le connaître. C’est ensuite, sur un autre plan, une tendance similaire à ce que je constate chez moi, en infiniment plus vulgaire, quand certains moments dépressifs consistent à s’attribuer une grande incurie intérieure sans plus prendre en compte la corruption des saveurs personnelles par les agents extérieurs de prolétarisation. Une corruption industrielle et industrieuse qui peut très bien conduire à la destruction de toute estime de soi parce que l’on est forcé de se reconnaître comme ne générant aucun profit pour qui que ce soit, donc marchandise inutile, culpabilisant de prendre de plein fouet la « violence de la finalité efficiente » (Stiegler). Ce qui est fascinant dans les témoignages recueillis par Murakami est le sursaut que suscite la menace de mort, sursaut qui convoque des savoir-faire que l’on imagine pouvoir réguler la situation, sursaut pour restaurer les disciplines de l’attention à soi et aux autres, tout cela dans une improvisation forcément criblée de défauts. Comment, en effet, pris ainsi sur le vif, solutionner, ne serait-ce qu’à un niveau individuel, la déraison planétaire traduite ici par une émission de sarin ? Il faut replacer cela dans un contexte économique et mondial qui s’emploie à détruire tous les mécanismes de défense individuelle et collective qui, pour être activés efficacement, ont besoin de sentir que des alternatives sont disponibles, que des circuits longs de production de savoirs y travaillent en permanence, produisant de quoi se raccrocher à quelque chose. « Reposant sur cette destruction de savoirs, le « Marché », devenu hégémonique et dont l’expansion a été appelée mondialisation, est intrinsèquement un processus de désindividuation, c’est-à-dire de destitution de toutes les institutions et de discrédit frappant toutes les formes d’autorités – ne reconnaissant plus de la loi que sa violence, et non sa force symbolique, que l’on appelle son autorité – ce qui conduit inévitablement à la déraison planétaire devenue patente et mimétiquement affolante, où les systèmes de crédit sont en ruine et, avec eux, toute confiance, toute créance, toute croyance dans un avenir et donc tout investissement, au sens le plus large du terme. » (B. Stiegler, Etats de choc, p.298) Pénétré par le poison, il nous sera d’autant plus malaisé d’y voir clair que nous n’aurons pas cultivé en suffisance la conviction qu’il n’existe pas de savoir ne véhiculant aussi son contraire : « il n’y a pas de savoir conceptuel et rationnel qui n’induise pas de l’irrationnel ou de la rationalisation – qui est toujours une manière de prolétariser le rationnel par l’intermédiaire des rétentions tertiaires, et ce à défaut d’en avoir produit une critique appropriée dans l’université ». (B.Stiegler, ibid., p.319) Toutes conditions qui, en profondeur, ajoutent à la confusion et conditionnent les démarches éperdues des personnes qu’étreint la catastrophe.

Avançant dans le texte Underground, je croise les témoins intoxiqués de Murakami, les uns après les autres, comme errants dans un long et étroit tunnel blafard surmonté de ces mots : « je cherche le moyen d’aimer être complètement perdu » (Carsten Höller). Je suis frappé par l’attention hagarde qui tressaille dans les traits de leurs visages. Et non seulement parce que le gaz sarin provoque une dilatation douloureuse de la pupille, trou noir qui mange toute lumière, je suis impressionné par l’inexpressivité sombre qui envahit leur regard, une désorientation abyssale, des regards coupés de ce qui les entoure, envahis par une étrange brillance signalant l’angle mort de la vision. Une brillance mate, martelée, m’évoquant des surfaces métalliques, des morceaux d’armures bosselées. Tout au fond des orbites assombries, tourne une parable froide en ferblanterie, cherchant vainement à capter des ondes qui fassent sens, à rassurer sur le fait que la vie continue à passer… Il leur arrive, à ces personnages conservant l’apparence de la normalité alors que leur existence est prise de convulsions, une étrange métamorphose dont, peut-être, certaines photos de Dagata donnent une idée. Je pense à certains nus perturbés, gestatifs, aux molécules déformées par le flou, empêchant toute affirmation définitive d’appartenance sexuelle. Le bougé masque des contours et articulations, rajoute des membres et des formes par transparence, des prolongations fantomatiques, des voiles organiques, des vestiges de l’évolution qui reviennent, ou des amorces de nouvelles adaptation qui viennent. Adaptations aux formes du désir ou à l’absence de désir. Humeurs et haleines s’échappent du corps, de la chair, en rubans de Moëbius déchirés, lacérés. Ces nus, que l’on devine chargés d’expériences, autant gratuites que prostituées, se débattent dans des devenirs larvaires. On voit peu leurs regards, absorbés à l’intérieur, implosés, emportés par les oriflammes chevelures, laminés par des lumières troubles, avalés par des contorsions.

L’effroi dans les yeux des victimes du gaz sarin, saisis vifs par l’ennemi invisible, c’est le même que l’on retrouve, sous d’autres formes et dans d’autres circonstances, chez d’autres êtres terrorisés par l’invisibilité de l’envahisseur et qui font profession de le conjurer. Ainsi, cette patrouille de bidasses en manœuvre et que met en scène Denis Côté dans Les lignes ennemies. Elle progresse dans le sous-bois, de tronc en tronc, en rampant, en investissant des cabanes abandonnées selon les tactiques et gestes théâtraux de la guérilla urbaine. Armes au poing et ballet culturiste des corps. La discipline, l’entretien du moral des troupes, aucune négligence n’est tolérée, ils sont sur un front délicat, longue durée. La guerre des nerfs face à un ennemi qui se cache fait des dégâts. Un militaire s’éclipse. Un autre a des hallucinations. Le périmètre où ils jouent à la guerre se révèle finalement très limité. Une réserve d’indiens où quelques nostalgiques en treillis entretient le culte de l’ennemi invisible toujours en train de s’infiltrer parmi nos réseaux et organisations. Dans la salle d’entraînement Boxing Gym, Frederick Wiseman filme une grande diversité de personnes, de tous âges et sexes différents, qui se préparent à démolir leur adversaire fétiche – l’adversaire même qui peut en passer par plusieurs formes successives, intermédiaires, préparatoires tout au long de combats agencés par les règles de la compétition – et ce, en boxant le vide, en cognant du vent. Ce lieu où, finalement, comme le déclare un des habitués, on apprend à démolir quelqu’un d’autre sur un ring, est montré comme un formidable espace de socialisation où le sens civique et le respect de soi et de l’autre sont élevés au plus point. Et quelle recherche esthétique raffinée des gestes – bras, épaules, hanches, jambes, pieds – tout au long de cette obsession : fracasser l’ennemi invisible ! On y croise de jeunes personnes dont la priorité avant tout est de garder la forme et de cultiver le beau geste de frappe et d’esquive, des bagarreurs de rue qui viennent s’inculquer une discipline qui les dissuadera de se battre n’importe comment et pour n’importe quoi, des athlètes flagadas qui aimeraient relancer leur carrière, de vieux nostalgiques du « noble art », des militaires qui améliorent leur culture des coups et blessures.

Je ruminais cette convergence entre des publics et des situations différents, mais tous orientant l’attention vers l’ennemi invisible, quand j’entrai par hasard dans une galerie d’art, juste pour voir quelque chose, me changer les esprits. Quand je vis alignées sur le mur blanc, des espèces de grands surfaces troubles, opaques autant que réfléchissantes et que je lus les quelques lignes du feuillet au vocabulaire un peu caricatural, en tout cas relatant de manière trop littéral la prise que ces surfaces offraient à ’expérience – « Les œuvres de Jacob Kassay jouent au sens propre comme au figuré sur l’opacité, le reflet et le transfert. Ses monochromes argentés, réalisés par un procédé d’électro-galvanisation, s’offrent directement au visiteur par l’expérience sensible, notamment par l’interaction qui s’opère lorsque le spectateur se place dans le champ de la toile, comme devant un miroir » -, je faillis m’enfuir. Et finalement, je restai longtemps, captivé par les variations musicales que mes déplacements dans la galerie, modifiant la répartition des lumières naturelles et artificielles, faisaient courir sur la cornée argentée, calcifiée des toiles rectangulaires. Le dispositif était simpliste, mais il me rappela trop cette substance laiteuse et métallique, taie étale qu’il me semblait avoir vu frémir au fond des yeux de ces personnes prises par le gaz mortel sur lequel elle cherchait désespérément à mettre un visage, un corps, un nom. Des miroirs détournés, orientés vers l’opacité et les angles morts. Des rectangles de peaux en culture, les variations de lumières altérant la surface à la manière de couleurs modifiant l’incarnation d’un visage, rouge, pâle, cireux, rembruni, terreux, vermeil, resplendissant. Et les mouvements de ces colorations incarnées s’accompagnant d’imperceptibles ondes aigues comme au passage du doigt sur le bord de verres à pied en cristal. Lointaines harmoniques.

Quelques heures plus tard, je vis une variante explicite et brutale de cette violence invisible qui désintègre toute raison de vivre. C’était un grand dessin noir et blanc, sur un volet métallique, image donnant corps et récit à une agression ordinaire que l’on ne prend même plus la peine de dénoncer. Une sorte de mercenaire journaliste, activiste de la guerre civile qui se répand partout, vise la tête d’un autre personne, avec une arme à rétention tertiaire, entre la caméra et le micro. Le coup transforme le sujet en « une » de gazette, manière de représenter le décervelage actuel. Cette action d’un commando des médias de masse est à replacer dans le grand œuvre du « maketing (qui) détruit les processus d’identification sans lesquels il ne peut pas y avoir d’individuation collective : il détruit l’identification aux parents tout aussi bien que l’identification à la nation fondée par ses savoirs et ses façons de les transmettre ». L’arrière-plan de cette image est tout autant le contexte politique et économique où la « Commission européenne ; tout au contraire de ce qui lui aurait permis d’intégrer l’idée d’une individuation européenne, fondée sur la culture européenne, a promu une société de consommateurs avec trente ou quarante ans de retard sur les Etats-Unis et en liquidant toute ambition en matière de savoirs. » (B. Stiegler, ibid., p.350) Il faut regarder se profiler cette impasse avec circonspection, refuser d’y voir l’inéluctable, s’efforcer de garder l’esprit disponible à des alternatives, à inventer. Cet ennemi n’est pas invisible.  (P. Hemptinne)

Jacob Kassay Jacob KassayJacob KassayJacob KassayJacob KassayJacob KassayPress

 

 

 

 

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

Le jury d’art, l’épreuve du jugement

En étant invité à partager les travaux d’un jury de fin d’année dans une école d’art, je mettais les pieds dans une expérience perturbante du jugement sur l’art. Sur le savoir faire artistique, sur la dimension artiste d’individus se consacrant à ces études. La formation artistique impliquant une large part de subjectivité (plus exactement d’un certain usage des techniques de soi appliquées aux formes d’expression, concentrées sur le talent expressif), les modes d’évaluation ne peuvent s’effectuer exclusivement sur des critères objectifs (histoire de l’art, les techniques…). Il faut jauger de la créativité, de la pertinence, de l’originalité, de la force du propos, toutes valeurs qui échappent à priori aux grilles d’analyses rationnelles. Il s’agit d’un jury de la classe « Image plurielle » du « 75 » (Bruxelles). « Image plurielle » regroupe différentes techniques de l’image (sérigraphie, gravure, numérique), ce qui est une démarche originale. Dans une société où la fabrication de l’image prend une part tellement importante, croiser les histoires et les modes de fabrication permet une approche critique, transversale du visuel. Cela rejoint aussi les analyses d’Alain Giffard sur la lecture industrielle (numérique) : elle n’a des chances d’être productive que si la compétence de lecture traditionnelle est activée. La créativité en image numérique sera d’autant plus intéressante que la main n’aura pas perdu la mémoire de toutes les manières de former et imprimer les images. Un tel programme gagnerait à proposer, en option, des cours de philosophie sur l’image. – Face aux élèves – La séance commence par une présentation du jury composé de techniciens, d’artistes, de profs et de «  culturel généraliste » (comme moi). Puis, dans les salles d’exposition de la Médiatine, commence la confrontation aux étudiants (de première, deuxième et troisième). Il aura fallu beaucoup de temps pour que je trouve un tant soi peu mes marques (il faudrait pratiquer cet exercice plusieurs fois !). Si je pouvais imaginer procéder simplement, comme quand je rentre dans un musée ou une galerie, en essayant de regarder le plus simplement possible, sans a priori, il s’est avéré que ça ne tenait pas la route. Dans une galerie, un musée, il y a des cadres, des codes de valeurs, tout un discours qui entoure ce qui exposé et qui offre des assises pour asseoir un jugement, trouver des repères. Ce n’est pas le cas ici. On ne cherche pas la même chose, on ne peut pas s’attendre aux mêmes relations. On ne peut exclure d’avoir à faire à un génie, à quelqu’un de vraiment doué, mais dans l’ensemble, ce sont des artistes en devenir. Des projets d’artiste. Jeunes. À leur âge, qu’est-ce qu’on connaissait, quelle était notre attitude qu’est-ce que l’on savait formuler, exprimer, dessiner ? J’ai aussi un problème dans ce genre de situation, c’est que je suis très empathique, donc influençable par tout le contexte que l’étudiant peut mettre en place en expliquant son travail, en répondant à des questions. D’autre part, les sens s’émoussent (comme pour une dégustation de vin, il faudrait faire des breaks, remettre les capteurs à zéro), et je peux percevoir plus de choses dans une production moyenne examinée au début du processus que dans un travail costaud mais approché après plusieurs heures ! J’ai surtout éprouvé une difficulté pour objectiver des éléments sur lesquels fonder mes cotations ! Car, il ne suffit pas, ici, de rendre compte de ce que l’on a éprouvé, de ce que déclenche une œuvre comme quand on chronique ou analyse une visite d’exposition. Il faut attribuer des points à plusieurs étudiants selon, si possible, des critères égaux. Difficile quand, comme moi, on ne se base pas en priorité sur la technique. En fait, j’ai commencé à entrevoir la possibilité de pouvoir juger et justifier un jugement, en écoutant les avis des autres membres du jury, en croisant les éléments que chacun soulignait selon sa sensibilité, ses angles d’approche, ses compétences. Quand se met en place une discussion, une confrontation, une expression des avis, par réaction, par confrontation aux éclairages que chacun apporte, un regard personnel peut se construire. (C’est aussi très instructif, j’ai été impressionné par la capacité de certains membres du jury à mettre en perspective des faces cachées des techniques utilisées, à se souvenir, lors de la délibération, après le repas, de détails structurels de telle ou telle œuvre ; bien entendu, il s’agit de praticiens, parfois de longue date, n’empêche c’est le reflet justement de connaissances qui viennent de la main et se transmettent à l’œil, au jugement esthétique.)  – Carnets d’études – J’ai cherché à sentir, à faire s’exprimer les désirs d’art. Dans quoi ils se projettent. Ce qu’ils ont envie de faire. Ce qu’ils espèrent découvrir et atteindre en pratiquant l’art. Si une part significative d’élèves ne présentaient pas le jury, ceux qui étaient là étaient pour la plupart impliqués. Même si je n’ai pas senti de manière très nette que l’art était pour l’un ou l’autre quelque chose de vraiment essentiel (à part peut-être dans le cas d’Aurélie Dumont où les processus de fabrication d’image qu’elles élaborent semblent indispensables à son équilibre psychique). Une pièce à juger très intéressante est le carnet de note que l’équipe pédagogique demande à chaque étudiant de tenir. C’est une très bonne idée. L’analyse détaillée du contenu de ces carnets, compte tenu de ma manière d’approcher une œuvre, aurait pu seule structurer mon jugement. C’est là que l’on peut discerner le rapport entre l’état de recherche, l’esprit de veille toujours à l’affût des signes qui, cumulés, recoupés, peuvent faire sens, peuvent faire image, et l’aboutissement d’un travail exposé. Quelque chose du cheminement mental artistique peut s’y lire, la discipline s’y exprime, la méthode, le sérieux, le caractère global (comme n’importe quel cahier intime). Certains cahiers sont des collages compulsifs, approximatifs, des exercices : que consigne-t-on ? que retient-on, qu’est-ce qui mérite de figurer dans un carnet ? Selon quelle pratique de l’attention ? Il y a du flottement, des choses légères, du pathos premier degré, des trucs convenus (normal). Puis, dans certaines pages, des ébauches, des esquisses, les premières traces d’un projet, quelque chose se noue qui portera ses fruits peut-être dans longtemps, qui va dormir, se réveiller un jour, faire tilt en rencontrant une autre émotion, un souvenir. Le premier cahier qui me frappe est celui, dense, très ramifié et honnête dans la manière de se donner à ce type de prospection, de Pauline Clesse. C’est assurément un exercice à continuer sur le long terme. On voit déjà, en deuxième, ou en troisième, que le carnet devient un vrai outil de travail. Que ce soit les croquis de Jonathan Dekeirsscheiter ou le grand cahier coloré de Marie-Elise Michel Volma qui y ressasse ses problématiques d’identité ou encore les petits carnets de Nicolas Colon qu’il va remettre en page (en découpant, copiant, collant) dans un projet de carnet-livre de ses carnets ! Un bel exemple aussi du passage du carnet à l’œuvre aboutie avec quelques réalisations de Evelien Van Steenbergen où des éléments graphiques et textuels expérimentés en carnet, sont agrandis, stylisés, positionnés dans l’espace de l’image gravée. Le travail du cahier comme lieu de travail, de décantation, est aussi exploité à plus d’un titre par Aurélie Dumont quand elle réalise de grands « catalogues » de détails isolés de certaines de ses toiles, pour les individualiser, les agrandir, les transformer en motifs indépendants, les transformer en nouvelles toiles. Alexis Van Ryckel illustre un autre de type de transfert de la mémoire des carnets, des albums photos, des inscriptions de l’histoire familiale vers la réalisation artistique.  Notamment avec une très réussie « chambre noire », installation d’un lieu « révélateur » où les rouleaux d’épreuves photographiques (portraits gravés en noir et blanc) alternent avec des têtes imprimées en grand format, sorties des limbes, élues pour affronter notre mémoire et ressembler à des visages impliqués dans notre histoire personnelle… On se dit qu’il faudrait plus de temps pour tout examiner, ne rien négliger, on panique dans cet exercice de juger des talents (ou non) en devenir et on apprend beaucoup et finalement on s’en sort, il y a globalement convergence dans les cotations, ce qui veut dire qu’il y a tout de même une certaine logique, une cohérence… (PH)