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Le presque automne et ses récits d’entrelacements

Fil narratif tiré de : une arrière-saison éclatante – une lisière d’arbres – Bernard Aspe, Les fibres du temps, Éditions NOUS 2018 – Gaëlle Choisne, Temple of Love, Bétonsalon – Esquisses de Franz West…L’été s’éternise et infuse dans son corps un temps figé, eaux endormies, volontés stagnantes, linéarité temporelle déroutée. Cela pourrait avoir la saveur d’un espoir de fuite hors du temps, mais il sait que c’est trop beau pour être vrai. Et, alors qu’il pourrait savourer une sorte d’intemporalité, même illusoire, il sait trop qu’en-dessous, le temps file plus vite que jamais vers le déclin. Les angoisses s’exacerbent. Néanmoins, en surface, il profite des températures douces inespérées, anachroniques, bascule lente, presque immobile, vers l’hiver. Ce qui donne un mélange paradoxal d’anxiété et de farniente. Il paresse, au retour du boulot, scrutant la lisière du bois, mais il angoisse tout autant. Cette frontière, toujours, chaque jour, au fil des ans, le fascine, changeante au fils des saisons et des heures dans la journée. Il ne se lasse pas d’en contempler le rideau de saules, frissonnant sous la brise ou statufié dans la chaleur, et dessous, striées par les troncs, les ténèbres du sous-bois, toujours mouvantes, accompagnant le déplacement de la faune forestière, chevreuils, sangliers, renards, blareaux. Au crépuscule, les saules solidifient la lumière mourante, ils se couvrent de cristallisations lumineuses, et se font végétations sous-marine, pétrifiées et flottantes dans les courants d’air du jour agonisant. Puis le soleil plonge, très vite, un rose pourpre poudroie le vide, virant peu à peu à l’orange, au saumon, au gris irisé de reflets de l’astre passé de l’autre côté, lumière alors métallique, d’étain pulvérisé. Chaque soir, au fil de ces dernières journées chaudes d’arrière-saison – dernières et pourtant toujours suivies d’autres semblables, intactes -, en même temps qu’il se regonfle au contact du dehors, il expulse la douleur d’avoir été cloîtré de si longues heures dans un bureau. Il soigne les plaies que, certains jours, cela inflige, l’air de rien, des plaies d’ineptie, de vacuité violente. Quelque chose revient, qui équivaut à l’impression terrible qu’il avait de perdre son temps à l’école, de languir à mourir, quand il était incapable d’établir quelque lien que ce soit entre le sermon scolaire et sa vie, ce qu’il voyait par la fenêtre, le ciel, le futur, son devenir.

Au moment du souper, il passe de longs instants sur le banc, face au jardin. A ne rien faire. Ce sont des instants de ressassement, de macération où, au fil de l’obstination, d’une obstination qui passe par lui mais qu’il ne pilote pas le moins du monde consciemment, perlent des possibilités de renouveau, de nouveau départ, de motivation neuve et abstraite, disons potentielle. Il s’égare et s’apaise dans les feuillages qui renvoient des lueurs de rouille discrètes, léchées par le dernier soleil, terni en autant de feuilles d’or couvrant la végétation, d’un or passé, craquelé. Les parfum d’humus, de champignon s’élèvent discrètement encore et signale un temps qui vient, celui qui caractérisera le plein automne. Il reste immobile, un bol chaud entre les mains, rempli de soupe de potiron, récolté hier au potager, et cuit dans le lait de coco, saveurs à la fois indigènes et exotiques en harmonie avec celles, délétères, du jardin engourdi. Elles se mêlent – saveurs du bol et saveur du soir -, elles coulent dans le corps à chaque gorgée, intérieur et extérieur s’entretissent, de manière indistincte. Ce qui l’enveloppe à présent, de façon aigüe, mais, en fait, ne cesse de l’envelopper au fil des jours, dans un temps protecteur et commun, c’est-à-dire partagé avec tout ce qui et tous ceux et celles qui sont mêlés à sa vie, de près ou de loin, physiquement ou fantomatiquement, est provisoirement perméable, réversible, et il s’en trouve fragile, inquiet, en même temps qu’à l’affût, excité par cet instant de brèche, d’ouverture, comme s’il devenait, dans le milieu où il baigne, un point de réversibilité. Après le repas pris dans la cuisine aux fenêtres et portes grandes ouvertes, il ressort déguster le dessert et retrouve le même genre d’impression, dans l’obscurité plus franche et palpable, au cœur d’une anormale douceur, à chaque bouchée prise dans un gâteau léger, de chocolat et d’amande. Ce sont les mêmes échanges entre pâte fruitée de l’air et texture pâtissière. Et, par bouffées mordorées, à chaque saute de vent, les relents délicats – presque une hallucination olfactive d’abord, une évocation d’un parfum perdu, puis cela devient entêtant, enivrant, intime, d’une intimité charnelle et spirituelle avec la pulpe du vivant qu’irradie les arbres – des coings d’or éparpillés au sol, mûrissant, fermentant, pourrissant – il y en a trop, surabondance de l’arbre, de la nature. Et il réécoute en lui, à répétition, envoûté par la persistance fragile des migrations, un cri du ciel qui lui fit interrompre ses préparations culinaires, quelques heures plus tôt, cris rauques, pas solitaires mais en chorale, balises acoustiques de conversation tissée, aérienne, une traîne de signaux sonores, un itinéraire dans les airs, des cris qui tiennent ensemble et se déplacent à travers le cosmos. Le temps de courir dehors il aperçut dans le ciel, bas, vers l’ouest, pas très loin, un vol d’oies virant vers le couchant. Rareté, manifestation d’un temps en voie de perdition (80% des espèces migrantes auront disparu en 2050) ? Rémanence, scènes captées plusieurs fois – à chaque fois, surprise intégrale, sensation d’être chanceux de surprendre un tel vol -, tout au long de son existence, autre manière de se situer par rapport au temps qui passe, autres repères chronologiques, un autre temps que celui du contrat de travail, de la pointeuse, de l’horloge professionnelle. Ces instants qui, au fil de sa vie, l’ont guidé, sans pour autant constituer un fil conscient et structuré, mais en le mettant en contact, ponctuellement, avec des émotions vives déstabilisantes, une perméabilité brute avec ce qui constitue le milieu, une extase brève, reconnaissante, face à la beauté mystérieuse de la nature. Dans le silence recueilli suivant l’évanouissement des ailes et cous tendus à l’horizon, chaque fois il se fredonne la chanson de Brassens, « les oiseaux de passage ». Gorge nouée. Ces instants qui l’ont régulièrement exalté, comblé et convaincu d’aller de l’avant, parvenu à l’âge qui est le sien à présent, ne l’orientent plus prioritairement vers le futur, mais le diluent dans toutes les directions du temps, libèrent la fatigue d’être depuis si longtemps avec lui-même et le ramène à la problématique d’être encore capable, ou non, de se tenir compagnie à lui-même. En a-t-il encore les ressources, le désir, étant entendu qu’il ne s’agit pas de garder la main sur des éléments identitaires, internes, autonomes, sur une essence de son soi. Bien au contraire. « La capacité à se tenir compagnie ne repose pas sur une unité formelle de la réflexion, mais sur l’opération du tri entre les pensées que l’on reconnaît comme siennes et celles qui nous traversent sans nous définir – c’est bien la condition pour savoir qui me tient compagnie. La « conscience », c’est le travail du deux-en-un, la capacité acquise à se tenir compagnie à soi-même, qui pourtant ne donne pas lieu à une transparence de soi à soi. Il y a travail précisément parce qu’il y a une opacité intrinsèque de notre être. Il y a travail de la division à l’échelle du sujet, travail du deux-en-un parce qu’il y a opacité à soi du « soi ». La « conscience », c’est donc le rapport entre un travail éthique qui suppose l’invention d’un espace spécifique et une opacité constitutive de l’être à lui-même. Il y a bien unité, mais celle-ci n’est ni une chose, ni un acte réflexif qui garantirait une identité à soi. Ce n’est que lorsqu’il est capable de se diviser que le sujet accède à sa propre unité. » (p.141) S’abandonner aux pensées qui le traversent sans le définir, un flux incessible, une manière de s’oublier… Abandonné dans le crépuscule, tout entier captivé par la magie indescriptible, mais très simple, de l’instant, c’est bien un déchirement entre les divisions qui s’opèrent en lui – alors qu’il épouse les infinies nuances et multiples constituants du soi – et l’espèce d’unité qui en résulte, mais qui lui échappe, une sorte de fluide émanant de son pouls alerté qu’il doit s’efforcer de suivre, comprendre, enclore dans une certaine mesure. L’été est encore là, crée l’illusion d’une permanence, d’une éternité, mais l’automne pointe son nez indubitablement – dans les couleurs, les odeurs -, et il sent que l’hiver va revenir, dans cette manifestation simultanée des trois temps qui brouille les repères entre le disparu et le présent, entre ce qui est mort, ce qui meurt, ce qui s’endort pour renaître plus tard, ce qui le touche et le blesse est le surgissement toujours neuf de ce qu’il a perdu, des disparitions qui ne cessent d’être présentes et de le farcir de non-séparé, de non-séparation avec les choses qui ont compté, qui ont semblé, chaque fois, indiquer un ancrage, une fixation, un arrêt de l’écoulement du temps. A contempler les feuillages d’automne, avec admiration, le regard et le battement cardiaque encore plus élargis par quelques verres de vin, il se perçoit à l’unisson sous la forme d’un feuilleté de « séparé » et de « non-séparé » conjoints et palpitant, mais à vie, sans plus d’espoir que cela débouche sur de nouvelles combinaisons au niveau des formes de vie. Quelque chose de révolu. Tapi dans l’enclos du jardin, esseulé, éperdu, se disant que « pour se sauver », il devrait « démissionner, renoncer à tout », peu à peu, une sorte d’accoutumance à la souffrance s’installe et c’est dans ces instants qu’il communie, de manière brute, abrutie, comme un simple bout de chair traversé d’ondes, avec tout ce qui le déborde, issu de lui-même, y voyant peut-être une issue à laquelle s’abandonner, un penchant à suivre d’instinct. « Chaque être est plus qu’un être. La seule ontologie que l’on puisse s’autoriser n’est pas une théorie de l’être. Elle repose sur l’équation être = plus qu’un. Cette équation procède de la nécessité de penser le devenir et la conservation de ce qui est dans le devenir. Il faut qu’un être soit plus que lui-même pour devenir autre chose que ce qu’il était ; il faut cependant qu’il garde quelque chose de son unicité pour que l’on puisse parler de « lui-même ». Le « plus que » indique qu’il y a en chacun de nous, pour s’en tenir à une image approximative, une quantité indéfinie de surplus ou de surabondance d’être. (…) Au centre de l’individu, il n’y a pas l’individu, mais l’excès qui l’a toujours rapporté à d’autres. » (p.51) Ainsi, sur cette base, se reconstituer vaille que vaille, se maintenir dans une existence, soutenu par des présences.

La météo le rend hyper-sensible à l’immanence irréversible. Et le dépôt qu’elle abandonne comme un don, un acquis, mais reste souvent inaccessible. Dépôts qui s’accumulent, sédimentent, couche temporelle sur couche temporelle. Ces irréversibilités se manifestent sous de très diverses occurrences. Revenir seul dans une chambre où il a vécu la plus inattendue des nuits d’amour et revivre les moindres gestes, même ceux dont il n’avait pas conscience dans le moment même. Retrouver virtuellement une fraîcheur immémoriale des corps qui s’aiment, se prennent, la jeunesse désarmante d’une peau douce, aimante qui l’enveloppe de la révélation inespérée, tardive, qui part des bras et du ventre qui l’accueillent mais s’étend à l’ensemble d’un monde, révélation qu’il peut être désiré absolument, faire partie du « plus qu’un » d’autres individus. Se perdre avec bonheur. Le sentir comme jamais parce que aspiré, pris à l’intérieur d’une autre. Durant une fraction de seconde – mais dont les effets, ensuite, s’éterniseront – croire que l’on rajeunit au contact de la chair fraîche, boire du sang frais retarde le vieillissement, jouir des illusions. Chavirer alors dans la chambre, bien plus tard, seul, des années plus tard, subir un étrange sommeil qui confond les temps, traversé de frictions rêvées entre présence amie et solitude pure et dure. A l’orée d’une grande exposition, parmi les premiers dessins d’un grand artiste réputé pour sa paresse et son penchant à rêvasser étendu sur sa couche, surprendre des compositions abstraites, des ébauches vives, immatures, mais éclairées par des intuitions qui valent sagesse et promesse, des sortes de raccourcis (déjà, là, tout est dit dans l’esquisse, pourquoi passer une vie à élaborer une œuvre, laissez-moi dormir). Coup d’œil magistral sur une organologie juvénile qui ne se présentera plus jamais telle qu’elle pouvait être aperçue à cet âge, à cet instant précis où elles ont été croquées (exactement comme la jeune femme à sa rencontre dans la chambre passée ne se présentera plus jamais telle qu’elle était en cet instant consumé, là aussi, une organologie occasionnelle, printanière, poursuit ses effets sans plus être accessible). Pouvait-il alors s’imaginer, cet artiste (Franz West), à l’orée d’un parcours qui le conduirait à faire l’objet d’une rétrospective dans un grand musée, malgré le côté périssable d’une grande partie de ses interventions ? Comment ce périssable a-t-il trouvé une permanence, a-t-il intégré une mémoire qui reste ? Chavirer en surprenant l’immaturité géniale de ces croquis et ce qu’ils éveillent de ses entrelacements personnels. S’installer à la terrasse d’un pâtissier, en fin d’après-midi, au soleil encore chaud, commander deux gâteaux, et l’instant d’après, s’étonner que les assiettes soient déjà vides, sous-tasse, couvert d’argent, coupelle en carton doré et festonné, restes d’une offrande goinfrée à une vitesse vertigineuse. Le soleil décline et va disparaître, la fraîcheur envahit le trottoir, la rue. Le vent tout d’un coup est glacial. Tout est passé si vite. Il se souvient de ce vieux cycliste qui le rejoint dans une côte, roule à ses côtés, révèle avoir 70 ans et ajoute, avec une simplicité déconcertante, « le temps passe tellement vite ». Il est assailli par une masse de souvenirs. Leur poids lui ôte la parole, lui vide l’esprit, le tire vers le bas. Comme si quelques images passées l’entraînaient vers ce dont il ne se souviendra plus jamais. « Et même lorsqu’il y a des souvenirs, même lorsqu’ils sont évoqués : ils semblent faire signe vers une réalité beaucoup plus large qu’eux, et comme beaucoup plus ancienne, qui, elle, reste inaccessible. S’il en est ainsi, c’est sans doute tout d’abord parce que les souvenirs qui restent nous renvoient à ceux qui ont irrémédiablement disparu. Les souvenirs sont là pour témoigner de la perte irrémédiable qui est au cœur de la mémoire. » (p.109) Il reste trop souvent aimanté par cette part perdue au centre même de ce dont il entretient le souvenir, par l’attraction qu’exerce l’immémorial, « le temps irrémédiablement perdu, un temps qui a eu lieu et dont l’avoir-eu-lieu persiste peut-être quelque part, peut-être nulle part – en tout cas n’y avons-nous nul accès. » (p.111)

Le souvenir pugnace de la chambre et de son avoir-eu-lieu– une fête des corps qu’il revit d’autant plus intensément que sa propre enveloppe corporelle se dégrade et selon une résurgence que tout peut provoquer, à l’improviste, par exemple en regardant une pâtisserie disparue, offrande ingurgitée aussi sec, comme en rêve, absorbée par la masse de ce qui s’engrange dans son nulle part, sa production de temps irrémédiablement perdu -, il le berce et/ou le conjure en errant dans le temple de l’amour qui s’est érigé spontanément de leurs rencontres et fusions, dont elle lui a offert un jour la clé avant de tout dématérialisé, tout déterritorialisé totalement, qui reste enfoui en lui et, ici ou là, se manifeste par des bribes, des bouffées de nulle part, quelque chose dont il poursuit l’édification par défaut, dans le vide et sans forcément le vouloir, dont il rencontre parfois des avatars concrets, mimétiques, et qui font signe, comme ce Temple of Loveinopiné de l’artiste Gaëlle Choisne, particulier et barge. Il arpentait la ville éberluée de tant de soleil et de relents tardifs d’été et débouche sur cette esplanade où s’ébat la jeunesse, multitude de jeunes femmes et hommes, occupés par leurs études, leurs sentiments, leurs empathies ou antipathies, leurs dynamiques des corps et des âmes propres à leur génération et qu’il observe comme un étranger, quelqu’un d’un autre temps, d’un autre genre. Il entre dans ce temps provisoire, pour se recueillir, attiré par le titre, espérant une rencontre, une coïncidence. Au moins un refuge où se délester de ses obsessions et manques. Outre l’accueil sympathique, simple, chaleureux, typique d’un lieu d’art moderne implanté sur un campus, les énergies y sont paradoxales, est-ce un vrai temple vandalisé, mis à sac, dont les symboles auraient été retournés, remplacés par des équivalents sacrilège ou, au contraire, un arrangement hétéroclite, un culte bricolé au sein d’un environnement abandonné, délabré, décoré avec des bibelots pauvres et récupérés à gauche à droite mais animés d’une ferveur merveilleuse, déroutante. Une église profane au cœur d’un squat. Quelques colonnes de plâtre bâclées, rachitiques, blanchâtres, des grillages de chantier, rouillés. L’ébauche d’un péristyle rongé, bancal, sculptures ou stalagmites, accès vers cavité cultuelle ou naturelle ? D’autres repères verticaux sont dispersés dans l’espace, silhouettes théâtrales, souples, volutes de tissus, draperies enroulées, torsadées, fumées votives qui s’élèvent, ou rayons célestes qui descendent au sol, apportant la révélation. Organismes en lévitation, chevelures de déités ? Il est difficile de décider si ces présences, qui peuvent aussi évoquer des corps équarris, des chrysalides plissées et géantes de ténèbres veloutées, ou des carcasses sacrificielles vidées de leurs substances sont pendues par la tête ou par les pieds. D’où l’impression d’un espace à l’assise incertaine, tête en bas, célébrant l’inversion des valeurs et certitudes. L’autel minimaliste de verre exhibe deux mains bleues réunies dessinant l’orbe du vide, du tout, la vacuité de ce qui prétend tout unifier. Partout, discrets, des bijoux de pacotille offerts aux divinités, épinglés dans les plis des tissus, des flacons de parfum bon marché, des pendentifs porte bonheur, des pochettes surprises proposant des substances d’envoûtement, à bas prix, tout un commerce populaire de la séduction trouble, recours banals à la magie noire vulgarisée. L’espoir disséminé, atomisé en de petits riens et flirtant avec un commerce qui exploite et régule la misère sentimentale. D’authentiques coquilles d’huîtres suspendues à des chaînettes comme remerciements de l’effet aphrodisiaque que leur chair a procuré. D’autres, énormes, blanches, sculptures empilées comme objets d’un culte halluciné et maniaque à la génitalité femelle. Certaines de ces vasques ont été utilisées, sont tachées ou garnie de fines poussières brillantes, fluorescentes, éclaboussées de déjections colorées. (En commentaire iconographique, dans le guide du visiteur, une photo de la toile troublante de Jan Steen (1660), la Mangeuse d’huîtres. En vêtement cossu et chaud, bordé de fourrure voluptueuse, une femme regarde le visiteur, bouche et yeux avenant, expression pleine de sous-entendu, tandis qu’elle montre l’intérieur d’une huître ouverte qu’elle sale délicatement. A l’arrière-plan, les cuisines où l’on s’active, probablement, à nettoyer d’autres coquillages et la tenture qui ferme le lit. La blancheur laiteuse de la peau dans la pénombre de la pièce accentue le parallèle suggestif avec la chair de l’huître. Gavée d’huîtres, le personnage se profile en maîtresse des désirs, des techniques aphrodisiaques et experte dans le don sexuel.) Des cigarettes éparpillés, dédiées à une déesse qui en est friande, en attente d’être fumées, certaines consommées indiquant que la déesse passe parfois, daigne accepter les dons. Des restes de fruits grignotés, une grappe de raisin dégarnie, séchée. Des soucoupes, des cendriers. Plusieurs fenêtres cinématographiques sont encastrées dans le dispositif, projections de mauvaise qualité, pirates, comme arrachées à leur contexte, sur un mur blanc trop éclairé ou des écrans vieillots, presque obsolètes. Un film tourné comme en cachette révèle la recette et la fabrication d’un philtre d’amour. Trouble procédure de recherche d’influence sur soi, les autres, l’Autre. Un autre plonge dans le ressac cosmogonique – on ne sait s’il s’agit des turbulences aux origines de l’univers ou des remous des abysses océaniques -, mais c’est une sorte de raz-de-marée, lent, tourbillonnaire et psychédélique. Un troisième, brut, nous place face à la transe d’un mangeur de braise, dans les ténèbres. Un quatrième fixe l’instant magique d’un papillon se posant sur une main et y insiste, porteur d’un message d’empathie d’exception, installation d’une improbable rencontre. Une métaphore de ces moments d’élection au cœur des coups de foudre. Juste au-dessus, posée sur le poste de télévision, une plante carnivore, débonnaire, rappelle les complémentarités dévorantes entre différentes formes du vivant.

Il se sent bien, finalement, dans cet environnement dépouillé de tout prestige, constitué de restes sentimentaux, élémentaires, basiques, dévastés, sans illusion. C’est pourtant l’image d’une société presque sans soin, au commerce amoureux et à l’économie libidinale exsangues mais qui organise, selon une économie de la faillite et du rebut, des lieux de réconforts dépourvus de tout, où tout est à inventer sous forme de substituts de fortune, d’échouage, le tout comme arrimé solidairement par des chapelets de perles plastiques, surgissant ici, s’enroulant, reliant, disparaissant. Le tout constitue une référence aux formes récentes d‘encampement par où cherche à s’inventer de nouvelles manières d’habiter le monde, contre les frontières dominantes, excluantes. La pauvreté des offrandes rassemblées ici ou là, comme des trésors d’imagination exténuée, lui évoque les petits arrangements essoufflés par lesquels il se donne l’illusion de maintenir une bonne relation avec son édifice amoureux qui lentement s’efface en lui, coule comme un navire dans une fosse marine, mais de plus en plus prégnant au fur et à mesure que croît l’effacement (que ça rejoint un gisement d’immémorial, de temps commun avec d’autres flux de vie). Tous les jours se reconstruit en lui, au départ des ressources mentales et affectives, un décor de pacotille, un théâtre de vieilles tentures, de grillages rouillés, de coquilles vides, de colifichets sacrés, de broutilles parfumées, de nacres vulgaires, de rituels approximatifs, de philtres mélancoliques, un peu glauque mais où il persiste à croire que du merveilleux est en veilleuse, en attente, peut resurgir. Une mise en scène crue, nue et incantatoire par quoi, par fantasme, obstination, il reste en contact, peau contre peau avec le temps disparu et tout ce qu’il a pu contenir d’excitant, histoire d’entrelacements, récit d’entrelacs, repris, abandonné, repris, éteints, résurgents.

Et pour finir, se concentrer avec plénitude et reconnaissance sur la beauté de certains fragments textuels tels que : « L’image qui montre le mieux l’unité du continu et du discontinu est celle de l’entrelacement des fibres. Il y a bien une continuité de l’entrelacs, et pourtant les fibres qui le constituent sont faites de longueurs différentes, elles ne commencent ni ne s’arrêtent toutes au même endroit, et certaines d’entre elles commencent même bien après que d’autres se sont arrêtées. La discontinuité vient de leur pluralité, de leur inégalité et surtout du fait que l’on ne peut isoler une fibre qui serait présente du début à la fin – et quand bien même on le pourrait, cela n’aurait rien de significatif. » (p.100) Il passerait son temps à établir l’archéologie de ces fibres telles qu’elles passent à travers lui, le constituent en singularité et le relie à d’autres, et en démêler une sorte de récit continu, discontinu, soit une forme de vie à venir. (Pierre Hemptinne)


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Ces bons et mauvais génies qui gouvernent les flux et réseaux

Yves Citton, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance. Editions Amsterdam, 370 pages, 2011

Apologie du mineur. – Yves Citton étudie de manière touffue l’œuvre de Charles Tiphaigne de la Roche, « obscur médecin normand » et littérateur mineur du XVIIIème siècle. Ce qui caractérise les écrivains mineurs, dit-il, c’est « qu’en les lisant on a l’impression de retrouver ce que d’autres avaient déjà dit cent fois (et cent fois mieux) ». Il souligne leur richesse potentielle dès lors que l’on entreprend d’aller voir derrière les clichés qu’ils brassent consciencieusement. En répétant des banalités et des vérités éculées, ils reflètent non seulement une sorte de sagesse immanente de la multitude, mais surtout, ils apportent, en tant que voix singulières reprenant ce que pense la multitude, « un infléchissement propre à la reprise des voix communes » et, surtout, « c’est dans le détail de tels infléchissements qu’il faut souvent aller chercher de quoi éclairer à la fois les raisons profondes et les limites manifestes de ce qui circule comme lieux communs au sein des multitudes ». Ce penchant d’Yves Citton pour l’écrivain mineur se situe dans une stratégie qui vise à repenser la place de l’analyse littéraire : « les projets portant sur des quidams ayant jusqu’à présent échappé au statut d’auteur nous conduisent à revendiquer une vérité propre à l’espace des marges, à valoriser une conception tensive de l’écriture, à concevoir la pratique  littéraire sur le mode de la reprise, à réinscrire l’énonciation individuelle sur son arrière-fond collectif, et à proposer ainsi le tableau dynamique d’une sorte de « modernité alternative ». » Charles Tiphaigne manie le conte moral et merveilleux, le commentaire philosophique et la fable, la dissertation et l’essai scientifique, il brasse tous les savoirs de son époque, avérés ou rêvés. Son registre va de la fantaisie onirique à une étude prémonitoire dénonçant les effets néfastes de la surpêche. Son objectif serait d’expliciter, d’élucider les raisonnements et ce qui construit les savoirs de son époque, d’inciter, selon un style non-autoritaire, à « s’enhardir l’esprit », à penser par soi-même. En sondant les idées communes, il en a tiré des descriptions et des inventions quelques fois prémonitoires. Ainsi, exploitant le désir humain de représenter le plus fidèlement possible ce qu’il voit autour de lui, il décrit dans un de ses récits un procédé de fabrication d’image furieusement proche de la photographie ! – Des esprits, des flux, des cerveaux. – Son ouvrage le plus connu décrit la vie et l’action des Zaziris. Une sorte d’ethnologie des esprits invisibles qui se jouent des hommes et orientent leurs actions, leurs passions, leurs lubies. Ce sont les forces qui forment les envies, les aspirations, les inspirations, guident les idées, orientent raison ou déraison, désir ou mélancolie. La présentation des coutumes de ces génies et de leurs interactions avec les hommes relève de l’imaginaire débridé en y associant tout ce que Tiphaigne a appris au contact des philosophes, en transposant dans une trame littéraire ce qu’il a appris en hydraulique, mécanique, botanique, en médecine… L’étude de la transpiration, ce qui s’évapore de l’être et circule dans le grand tout, lui donne un modèle pour se représenter comment circulent et s’échangent les particules d’esprit, de désir, d’images, d’être en être, du monde végétal au monde animal et humain. Il élabore des conceptions surprenantes pour son époque. Ainsi, en se représentant le monde comme un espace baigné de flux en tous sens, il ne situe pas le cerveau comme une unité centrale qui contrôle tout, mais il peut être aussi bien solitaire que disséminé, nœud où passent toutes les fibres nerveuses des êtres et des choses. L’image du filet, du tamis ou de la toile d’araignée sert aussi bien à définir le cerveau comme une fonction de tri. Ce sont des manières d’envisager la « place du cerveau » très proches des thèses les plus récentes qui laissent entendre que le cerveau est partout et nulle part. C’est de plus une approche qui connecte les cerveaux entre eux et postule l’existence d’une intelligence collective. « En observant les mécanismes à travers lesquels différentes individus « solitaires et disséminés » font société, on sera bien inspiré de les considérer comme formant ensemble un cerveau collectif, un filtre commun agissant comme un réseau de connexions – et cela même en l’absence de toute soumission à un Etat totalisateur. » Tiphaigne élabore des théories qui peuvent paraître loufoques en son siècle quant à la transformation de biens spirituels en biens matériels et vice-versa, quant à la façon dont ces productions spirituelles et organiques circulent, s’échangent, tissent des liens, forment des fondements« membraniques » aux sociétés. Expliquer comment les âmes se constituent de ce qui les traverse selon des canaux décrits à la manière de nanotubes flexibles conduit Tiphaigne à cerner avant l’heure les phénomènes de transindividuation. C’est ce que relève Citton : « « Je » me compose des multiples images de moi que je crois reconnaître dans les opinions d’autrui, de la fixation de quelques-unes de ces images sur des scènes fantasmatiques, au fil de rencontres aléatoires et chaotiques qui me frappent comme par une baguette magique brandie par un vieillard aveugle et ivre. Autrement dit : nos subjectivités n’ont pas d’autre substance que les flux transindividuels de narcissisme qui nous traversent sans cesse. En tant que « sujet », c’est-à-dire en tant qu’esprit, je ne suis rien d’autre que les flux d’images qui me traversent et me constituent par leur passage, au fur et à mesure que les images « fixées » en moi (les fantasmes) réagissent aux images nouvelles qui m’arrivent des sens. » – Phénoménologie de la croissance et du biopouvoir. – Ainsi, une littérature du XVIIIe siècle analyse l’idéologie de la croissance comme une poussée à produire toujours plus sans jamais s’interroger sur le pourquoi, le comment, la finalité au point de mettre en péril l’équilibre entre l’homme et la nature. Mais surtout, en produisant la phénoménologie des flux immatériels déterminant les croyances et le rythme de vie des humains, il permet de mieux se représenter les agissements du biopouvoir, concept élaboré au XXme siècle notamment par Michel Foucault.  Au sein des flux qui font voyager tout ce qui alimente le monde visible et invisible, conscient et inconscient, chaque être fonctionne à la manière d’un filet, une structure réticulaire pour capter ce qui le nourrit, lui permet de se développer. Cette structure le relie aussi à d’autres structures. Les forces du biopouvoir cherchent à prendre le contrôle de ce qui transite dans ces fibres et filets pour faire fonctionner les structures réticulaires en tant qu’unités et collectifs de production tout à son service. Cette même organisation en filets et connexions réticulaires peut aussi contribuer à s’émanciper, penser par soi-même, autrement. Il est demandé à chacun de produire, à l’intérieur de ces réseaux, de l’innovation, de l’énergie, de l’électricité. Le biopouvoir néolibéral s’ingénie à capter et capitaliser ces énergies avec de plus en plus d’efficacité que lui procure les nouvelles technologies de l’information, de la communication, du marketing, du virtuel, des réseaux sociaux. Voici un bref échantillon de la réflexion : « Les filets sont non seulement ce qui permet de capturer des proies désirables au sein des flux qui nous entourent ; ils sont aussi ce qui tisse mon identité, en l’attachant (faiblement et imperceptiblement) à « chacun de mes concitoyens ». Au sein d’un tel imaginaire, l’innovateur est celui qui parvient à mobiliser ces filets pour faire advenir de nouveaux modes de tissage. La lumière nouvelle qu’il fait advenir au monde ne provient vraisemblablement pas de sa propre identité individuée, mais relève d’une propriété du réseau (électrique) dont il tire sa tension propre. Le filet illustre une ontologie du réseau qui est le double de l’ontologie du filtre évoquée dans un chapitre antérieur : un filet doit être flexible pour épouser les flux et reflux de ce qui l’entoure. ; il doit jouer de la transparence à la fois pour laisser passer ce qui le traverse et pour pouvoir identifier précisément ce qu’il entend saisir au sein de ces flux ; il ne tient son identité que de ce qu’il parvient à tenir ensemble les différents liens qui le constituent. Que ce même mot de filet soit employé par Tiphaigne pour faire contraste avec le mot lien, en signalant la faiblesse de ce qui me relie à autrui dans la socialité biopolitique, voilà qui touche au plus profond de la dimension affective de cette socialité : la Zazirocratie est un régime où chacun est poussé à travailler dur, de façon à affirmer sa singularité et son excellence, tendant toutes ses fibres à l’extrême pour être aussi productif que possible, élargissant aussi loin que possible les réseaux qu’il peut mobiliser pour valoriser sa capacité d’innovation, mais – de ce fait même -, la Zazirocratie est un régime délié, froid, cruel,brutal, impitoyable et profondément solitaire. » – Morts-vivants, dividus, vacuoles. – Le biopouvoir est une technologie de pouvoir qui repose sur sa capacité à engendrer les désirs et les rêves des individus. « Si l’action politique doit se fixer une tâche – qu’elle s’appuie sur les institutions existantes ou qu’elle cherche à contrer leurs effets -, c’est celle d’influencer les rêves et les désirs des citoyens. Et, dans la mesure où chacun ne rêve qu’un rêve à la fois, l’action politique consiste d’abord à occuper les esprits par les rêves qui conviennent le mieux à l’agenda politique visé. » La gestion des flux qui baigne les esprits confère la puissance d’engendrer des morts vivants dociles qui produiront les rêves souhaités (et l’on sait que les rêves des uns influencent les rêves des autres). « Est mort-vivant celui dont l’être s’est soudainement figé pour s’identifier au simulacre-cliché qui le représente autour de lui. (…) Le vrai problème tient bien davantage à une fixité qui congèle les flux du devenir, et enferme la circulation vitale dans la répétition des mêmes gestes – figés et sages comme des images. Ce n’est pas le simulacre, mais sa fixation qui nous menace de mort spirituelle. » Soumis aux injonctions constantes des flux qui poussent à produire, consommer, désirer et rêver selon « l’agenda politique », des êtres deviennent des prolétaires de la consommation, sont incapables de se réfréner, ce sont des vies sans frein, littéralement (Sanfrein est un personnage inventé par Tiphaigne). Les êtres sans frein ne sont plus des individus, mais du dividu, « à savoir  d’un ensemble hétérogène de facteurs agissant à l’intérieur d’un individu, mais non-intégrables en une totalité cohérente. Livré non seulement à une succession de passions discontinues mais aussi et surtout à la tension synchronique d’aspirations incompatibles entre elles, le dividu demande à être traité comme une multiplicité plus ou moins convergente, davantage que comme une personne unifiée. Comme la girouette, il est l’inconséquence même. » Contre ces pathologies effrayantes et diagnostiquées déjà il y a deux siècles ( !), comment se protéger ? En renforçant nos aptitudes à trier, à filtrer ce qui nous traverse. Non pas en nous coupant du monde, en restant immerger dans les flux mais en se dotant d’une certaine coquille protectrice. En instituant de la distance où enhardir sa pensée. En cultivant les vacuoles (Hartmut Rosa), les « chambres à soi » (Virginia Woolf). « Du point de vue d’une biopolitique émancipatrice, ce qui compte, c’est de cultiver les dynamiques qui favorisent le renforcement parallèle de la circulation vitalisante de l’esprit universel et de la constitution de coquilles protégées au sein desquelles peut prendre forme le travail de réflexion propre à l’âme raisonnable. » À titre d’exemple de vacuole exemplaire, Yves Citton expose les vertus singulières de l’écriture et de la lecture, « l’espace du livre apparaissant ainsi comme une figure majeure de la coquille ou de la vacuole », ce qu’il démontre remarquablement avec cette analyse et l’interprétation foisonnantes de l’œuvre de Tiphaigne. – En quoi ça nous parle. – Montrer qu’une œuvre littéraire du XVIIIe siècle peut aider à mieux se représenter comme agissent les pouvoirs dématérialisés du biopouvoir, ça donne, je pense, une meilleure idée de ce dont il s’agit. Ce n’est plus simplement une idée actuelle pour disqualifier des formes de pouvoir difficiles à cerner. Détailler de manière aussi élaborée – serait-ce dans la fantaisie -, l’impact du spirituel sur le matériel, la circulation des idées et des rêves dans les filets, d’âme en âme, cela facilite la compréhension d’une action culturelle non-marchande dans une économie de la culture de plus en plus fabricante de dividus. Or, quand on travaille en bibliothèque ou en médiathèque pour que chacun puisse entretenir sa ou ses vacuoles au contact d’un patrimoine d’idées, d’images, de textes et de musiques à l’écart des flux éreintants, la difficulté, aujourd’hui où le modèle économique de ces institutions productrices de vacuoles n’est plus assurée, est bien de se représenter l’utilité de ce que l’on fait. Est-ce que cela a un impact réel, est-ce que ça change quelque chose ? Comment le savoir ? Comment évaluer ? Quand les études que nous pourrions commander, la plupart du temps, ne prennent pas en compte des individus mais des « profils » ! Il faut se convaincre que le travail inventif – faire parler les collections d’une médiathèque afin de capter l’attention des individus qui s’y promènent -, va dans le sens d’une « biopolitique émancipatrice », il faut sen convaincre par un minimum de théorisation. La littérature de Tiphaigne, l’interprétation qu’en fait Citton, nous aident à forger et entretenir la croyance que le travail non-marchand a des répercussions positives. Personne ne nous en apportera la preuve à grande échelle, il faut s’en convaincre, raisonnablement (c’est-à-dire sans s’imaginer que le marketing va nous apporter toutes les réponses). C’est un livre gigogne – les réflexions de Citton pliées dans les phrases et fantaisies plissées de Tiphaigne -, passionnant, qui fourmille de bien d’autres trouvailles combatives, éclairantes. Il est toujours réjouissant de découvrir une nouvelle peuve que les pensées « archipéliques » (Edouard Glissant) ou rhizomatique (Deleuze) ont une généalogie plus ancienne qu’on le croit généralement, elles relèvent d’imaginaires qui ont une histoire, minoritaires. (PH) – Charles Tiphaigne de la RoceheYves Citton

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

Café de la gare, point de fuite

Le damier patiné du carrelage, strié éclaboussé de rayons de soleil, captive le regard, c’est un motif qui absorbe et repose. C’est une surface de revenances aussi : combien en avons-nous connu, foulé, de ce motif classique, dans des écoles, des administrations… Le buffet de la gare est à l’ancienne, une pièce d’anthologie, vaste comme une Maison du Peuple. Un fort sentiment de déjà vu, de retrouvailles. On s’y croit facilement dans un temple du terminus (on y serait défait de tout, plus de marche en avant, plus de départs, plus de retour), à l’écart du temps. Derrière  le comptoir, de hautes peintures défraîchies représentent le barrage de la Gileppe, la vie traditionnelle dans les Fagnes, un château dans la gloire de ses armes moyenâgeuses. Ce sont des fleurons de la vie touristique régionale et pourtant on dirait des scènes de vie d’une autre époque et d’autres contrées lointaines. Le barrage de la Gileppe évoque les bancs de l’école, les excursions scolaires. Ces dessins, malgré leur piètre qualité, font rêver! Au cœur de cette journée baignée d’un soleil vif, on est frappé, en entrant ici, des colonnes de fumées qui s’élèvent et confinent le rayonnement solaire (lui infligent un effet de retournement). La tabagie obscurantiste accentue l’effet d’un recul de la raison comme d’un retour vers des époques antérieures. (Se rappeler que le cours du temps n’est pas uniforme.) Avec l’effet du contre-jour, la photo restitue un climat nocturne, le négatif de ce que l’on pouvait voir mais le reflet fidèle de l’impression ressentie. Un monsieur âgé est complètement « parti » dans un cocktail historique : café, cigarette, polar. Il ne semble pas être un voyageur immobilisé là entre deux correspondances, ce n’est pas un « pas perdu », usager des services de chemin de fer. Il est là pour fumer, lire et avaler du café, s’oublier, voire se perdre. Fascinant et attachant tellement il est « vrai » tout en étant caricatural, intemporel. Sur les quais, l’air est vif, léger, pétillant d’une presque démesure printanière, l’effet d’une délivrance sans limites. Au bout des voies, il n’y a rien, un éblouissement, un embrassement immatériel, l’horizon transformé en vapeurs aveuglantes auxquelles conduit une ligne mélancolique. Des fumigènes qui semblent spirituelles par rapport à ceux qui remplissaient le café de la gare. L’appétit du départ, l’envie de disparaître, basculer dans ce genre d’ailleurs brumeux, étincelant, en lisant sans fin un livre jamais décourageant (mais sans café, sans cigarette). Je retrouve le même point de fuite, incertain et blanc, juste une évocation – un spot, un flash – qui se reflète sur la peau d’une poire trop mûre, mélancolique. (PH)

Page blanche et cote d’Opale

Dans cet endroit, les éléments se rencontrent, se confondent (ils se déplacent et sédimentent l’un dans l’autre), se métamorphosent mutuellement et donnent l’impression que peut en surgir l’imprévisible, l’incalculable, une nouvelle vie (à force de s’y replier comme en un paysage cocon comme c’est le cas quand on se dirige vers ces régions pour se ressourcer, couper les ponts, respirer autre chose). La terre, la rudesse des champs accidentés, la lourdeur de la glaise caillouteuse, la sécheresse de la craie, le dénivelé qui donne des hauts le cœur, le travail fermier côtoie sans cesse le labour infini de la mer et la cavalcade vaporeuse ou plombée du ciel. Les tracteurs rentrent dans les vagues pour y larguer les barques de pêcheurs. Les falaises et les monts roulent des vagues géantes, nues ou boisées, chiffonnées ou peignées. Pédaler dans cette région, le long de la côte ou en s’éloignant à l’intérieur des terres, c’est avoir l’impression de grimper et dévaler des pentes marines, mouvantes. C’est intérioriser un relief jamais figé, le reproduire en soi, le dédoubler, l’emporter pour s’oublier (c’est par là qu’imperceptiblement, on glisse hors de soi pour s’oublier). Pédaler dans ce milieu campagnard forestier marin, frustre et raffiné à la fois dans le sens où l’on semble y côtoyer des formes de vie élémentaires, à peine ébauchées et d’autres déjà très élaborées, complexes, qui nous dépasse, pédaler là impose de dompter le roulis. Les jambes encaissent autrement que sur d’autres reliefs. On traverse des forêts, des villages pentus, des côtes qui cassent les jambes, des corons carriers, des plaines retournées par le vent qui vient du large et dilate les poumons jusqu’à les rompre. On a toujours l’impression d’avaler des cristaux de mer qui s’écoulent comme dans un sablier. On se retrouve toujours nez à nez avec elle, de près ou de loin, confondue avec le ciel, embusquée près des nuages. Cet envahissement, lentement, par le fait de sillonner et d’épouser la configuration géographique trame la possibilité de se trouver ailleurs en organisant une cassure avec l’air que l’on respire habituellement, il ne suffit pas de s’être déplacé en voiture, avec des bagages qu’on déballe dans une maison provisoire, il faut une autre cassure qui passe par une combustion interne, organique, psychique que doit déclencher l’environnement, sa dynamique éolienne, saline, tellurique. Marcher sur les nombreux chemins tracés par divers métiers et espèces au fil des siècles – braconniers, fraudeurs, douaniers, chasseurs, fermiers, errants, oisifs, marins, pêcheurs, marchands, glaneurs, envahisseurs, résistants -, et qui suivent les crêtes, les falaises, plongent dans des combes, contournent des trous d’obus, traînent sur des coteaux ondoyants, favorise aussi la déconnexion. Le passage vers un ailleurs, en tout cas l’illusion d’échapper aux contraintes de la vie laborieuse. Et quand on s’aventure dans des contextes agités, par exemple si le vent ne cesse de déferler avec force plusieurs jours et nuits d’affilée, uniformément, sans à coup, essorant sans répit les talus, les herbes, les buissons d’arbousiers, les jungles de ronciers, l’impression de glisser dans une faille est encore plus nette. Le sol est comme couvert de végétaux fuyants, en vagues successives, pleines d’écumes et de débris revenus du large, du lointain, des brindilles, des fruits momifiés, des fleurs séchées, des bois éclatés, des gerbes de pailles et des plumes. Si d’aventure le ciel est bas et brumeux, laiteux, charpies bruineuses, rétrécissant la vue, une agréable oppression se propage comme de se faufiler dans une dimension aveugle où l’on ne sait plus ce que l’on va rencontrer. Avec qui quoi va-t-on se trouver nez à nez ? Quel bestiaire affolé par ce vent de plusieurs jours et nuits va surgir du brouillard et se jeter dans vos pieds, voire entrer en vous, se mêler à vos membres, à votre sang ? Car la permanence de cette humidité qui, agitée par le vent, ronge le paysage, rapproche les distances et les matières, estompe les différenciations, faisant qu’à la longue il est difficile de dire là c’est de l’eau, là de la pierre, ici de la boue et une touffe d’herbes, plus loin le vide et le ciel, là sous la main une peau ou un vêtement, la séparation entre l’intérieur et l’extérieur, entre la nature et ce que contient l’enveloppe humaine, se désagrège. On gravit le mont presque plaqué au sol par les éléments, marche course reptation envol. On arrive au sommet et on (s’)éclate. Un sommet, c’est un sommet, un trait d’union souligné entre le plein et le vide, l’ascension exalte et son achèvement est une récompense. Même si la colline n’est qu’une imitation de la montagne et de son altitude majestueuse, à son faîte on touche l’intouchable, l’indéfinissable et ses flots invisibles qui irradient. C’est l’appel d’air, la caisse de résonance des désirs, des fantasmes, sans ce vide céleste qu’il semble possible là de renifler, il n’y aurait pas cette aspiration que produit le fait de désirer. Le fait d’avoir la tête plus près des cieux (quelle illusion, mais c’est un jeu dont il vaut mieux accepter les règles, y croire)) fait communiquer avec ce moteur interne, celui qui infinitise nos souhaits, nos désirs en leur donnant du champ libre qui nous dépasse, nous devance, sans quoi nous ne pourrions avancer. C’est comme quand le silence s’installe et que, soudain, on perçoit le bruit de la machinerie principale, imperturbable. (« L’économie libidinale est l’économie de cette infinitisation et constitue en cela un système de soin intrinsèquement long-termiste parce que intrinsèquement tourné vers l’interminable –  qui longtemps s’appela Dieu » B. Stiegler). L’arrivée au sommet rompt le temps ordinaire, un court instant on communique avec l’interminable, difficile à supporter et c’est pour cela que l’on se met en route assez rapidement vers la vallée.  À certains instants, il y a bien cette sensation d’être ouvert, aspiré et de s’apercevoir à l’extérieur, dans les formes fantomatiques du paysage. Les choses se remettent en place le long des falaises où, même si plage mer et ciel sont relativement indistincts, tissés d’un même voile impalpable, le sentiment qui se dégage est celui d’un certain ordre. Rivage et ligne d’horizon se confondent certes, cul par-dessus tête, envers et endroit indistinct, inversion du repère spatial, mais paisiblement, comme un fondamental. Un point de départ, juste avant une page blanche (qui se fait désirer). Face à un tableau, en écoutant une musique, en lisant un livre, de pareilles sensations peuvent submerger, aux instants où quelque chose d’inédit surgit, un passage s’effectue, c’est bien pourquoi la relation aux œuvres peut se décrire comme une relation au paysage.  (PH)

Temps et poétique de décélération

Sur la table d’une librairie, consacrée aux ouvrages de philosophie et d’économie politique, ce livret bleu, tout simple, ressort comme une évidence et frappe : « La pensée prise au piège ». Comme une évidence, il fait écho à plusieurs lectures récentes et une préoccupation de plus en plus pressante, celle du temps, de la gestion du temps – selon une frontière où le temps intérieur souhaité se bat contre l’invasion du temps extérieur formaté pas toutes sortes de stratégies managériales et marketing. Je fais référence aux ouvrages d’Harmurt Rosa (Accélération) et d’Yves Citton sur l’avenir des Humanités. Tous deux plaident pour l’importance de vacuoles de temps ralenti où se constituer, par la vertu du temps nécessaire à l’interprétation de ce qui nous arrive, ou d’oasis de décélération (individuelles et collectives, personnelles et institutionnelles), ce que Virgina Woolf appelait le « temps à soi ». Dans une économie où le nerf de la guerre devient l’attention des individus qu’il faut capter pour convertir en or, le temps à soi devient une denrée rare, un matériau précieux, une ressource indispensable pour l’avenir de l’humanité et qu’il convient de protéger (comme on le fait pour certaines espèces naturelles). C’est tout ça que, de manière limpide, ce livre qui affiche une simplicité déroutante, rend éclatant dans cet étalage. « La pensée prise au piège » peut s’entendre de plusieurs manières : comment elle se fait prendre au piège et se prive du « temps à soi » ou, encore, comment, en se croyant prise au piège dans quelque chose qui ne peut que lui faire perdre du temps, soudain, elle renoue avec ce temps à soi, là où elle ne l’attendait plus. Prendre du temps, s’offrir une vacuole de temps libre, c’est par exemple lire de la poésie plutôt que de lire et répondre la dizaine de mails qui viennent d’arriver. Et, précisément, en ouvrant La pensée prise au piège, je découvre qu’il s’agit d’un livre de poésie ! Formellement, peut-être s’agit-il d’une erreur de classement (sur base du titre, sans examen du contenu), mais de fait, ce recueil de poèmes se trouve idéalement placé ! L’auteur, Michele Tortorici, s’inspire de la vie sur une île italienne (Favignana) qui devient une métaphore d’un dispositif où se constitue du temps à soi, parce que l’île donne beaucoup de solitude, et d’autres aperçus temporels, mais parce qu’elle est exigeante quant au vécu exigé. C’est selon des trajets, psychiques et géographiques, que se construit ce temps à soi « La métaphore du fil sous-tend l’ensemble du recueil avec des variantes : le village, le sentier, les lignes « tracées au bic sur une carte pour marquer / des routes inconnues », ou, plus abstraitement, « fil distendu au cours du temps », « fil d’obscurité / qui accompagne les pensées ou les disperse » jusqu’à l’image, somptueuse dans son expression, d’un désir inaccessible : Offre-moi un présent qui annelle / le ciel et un fil très long avec lequel je puisse contrôler/ son vol ». (Danièle Robert, la traductrice). Saisi au vol, cet extrait du texte « J’ai fait pousser des arbres » : J’ai fait pousser des arbres qui couvrent/ d’ombres des lieux perdus, sur des routes/ que je ne parcours plus, que je ne saurais : retrouver dans le voyage à travers des pays chaque jour/ nouveaux, chaque fois amas/ inattendus, magazines/ pillés de mémoires ; des pays où le temps/ court comme un fou et que d’infinis retours/ jalonnent d’empreintes incertaines. Je n’ai pas d’autres patrie. J’ai ces racines enfouies qui se nourrissent/ de sédiments et ainsi vivent. Voilà, je me limite ici à l’impression première, devant la table de librairie, à feuilleter le bouquin, lisant quelques passages. – Le choc du temps ralenti. – Dans Point Oméga de Don Delilo, il y a une confrontation remarquablement décrite au temps, plus exactement à l’expérience du temps que provoque l’art quand celui-ci vient, par le biais de l’esthétique, mettre en question le rythme de nos vies. Ce court roman est construit sur la rencontre d’un personnage avec l’installation de Douglas Gordon 24 Hours Psycho, le film de Hitchcock étiré à l’infini. L’installation permet d’appréhender tout ce qui échappe, dans le court normal des choses, à la perception, la multitude de détails dont est construite l’apparence des choses et qui agit sur nous. Le grossissement, le ralentissement, crée chez le personnage principal une sorte de crash hypnotique (mais qui se révélera non dépourvu de dimension morbide). Mais, phénoménologiquement, l’écrivain explique comment ça travaille, dans l’être, quand le temps auquel on est soumis et qui est devenu notre référence, entre en collision avec un autre temps, presque immobile, et qui révèle tous les détails inquiétants de notre rythme quotidien (ce que cache ce rythme). > Citation : « Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. Il profita de quelques minutes où il n’était plus distrait par les allées et venues du public pour regarder le film avec le degré d’intensité requis. La nature du film permettait une concentration totale, mais elle en dépendait aussi. » Et ce qui se passe là, c’est ce que Yves Citton décrit comme le travail de l’interprétation qui a besoin de temps et de distance. Il y a, bien entendu, un descriptif soigné de ce que déclenche comme réflexion le fait de regarder ce film connu, ainsi ralenti, transposé dans une autre plasticité : « Ce qu’il regardait c’était comme du film pur, du temps pur. L’horreur du vieux film d’épouvante était absorbée dans le temps… » Ce qui est fertile est l’espace-temps que ce travail de plasticien instaure entre une nouvelle œuvre et un film connu. Cet espace fait ressortir, fait surgir des impressions, des souvenirs, crée un appel du côté de l’imaginaire, un appel d’air… Ça travaille dans cette zone de l’indéterminé, où le cerveau fouille, cherche, ressasse, rêve, associe, filtre, décompose, recompose et fait sortir un « point de vue », une interprétation, une connaissance sur le vécu… qui remettent en question les « préférences », le connu…La perception est stéréophonique, je regarde le film là devant moi, je regarde aussi, en léger décalage comparatif, le film déjà connu, dont il est une reprise. Cette stéréophonie est source de plaisir. Le personnage central, non identifié à ce stade, observe des visiteurs qui ne parviennent pas à accrocher et imagine ainsi leur difficulté à percevoir ce qui se passe. « Ils avaient besoin de penser en mots. C’était leur problème. L’action se déroulait trop lentement pour s’accommoder de leur vocabulaire filmique. Ils ne pouvaient pas percevoir la pulsation des images projetées à cette vitesse »  Cela demande une adaptation des attentes, des capacités, des compétences culturelles, une aptitude à l’ouverture, c’est une observation intéressante des pratiques en musée … Enfin, une œuvre de cette sorte, ne laisse pas indifférent, elle laisse des traces : il se demande dans quel état il serait s’il se soumettait durant 4 heures, debout, à la contemplation de cette œuvre : « Serait-il capable de sortir et marcher dans la rue après une journée ininterrompue de vie dans ce segment de temps radicalement modifié » ? Cela demande bien un travail, mais un travail lié à du plaisir : « Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs de choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. » Et ce travail, enfin, est lié à ce qui se passe dans les vacuoles, dans le temps à soi, il en est même peut-être la condition : La vraie vie a lieu quand nous sommes seuls, à penser, à ressentir, perdus dans les souvenirs, rêveusement conscients de nous-mêmes, des moments infinitésimaux. » Allez, collectionnons nos vacuoles de temps libres !! (PH) – Article sur Hartmut RosaArticle sur Yves Citton Michele Tortorici, présenté par sa traductrice