Archives de Tag: médiathèque et numérique

L’iPod et le différé, culture et scénario du pire

Il y a une semaine, le journal Le Soir, dans sa page « Polémiques » pose la quesion « L’iPod a-t-il tué ou sauvé la musique ? » Par musique, vous savez bien, il faut entendre « industrie du disque ». C’est une pleine page, coupée verticalement en deux, à gauche le pour, à droite le contre. – Le pour. – Du côté pour, c’est Raphaël Charlier qui s’y colle. C’est un animateur de radio (Pire FM) qui a basé son émission sur ce que les gens écoutent avce leur iPod. Genre, il se balade dans la rue, accoste des passants en train de sadonner à leur prothèse sonore et leur demand e : « vous écoutez quoi, là, en ce moment » ? S’en suit une petite interview de la personne, sympa. « C’est intéressant de voir que deux personnes peuvent écouter la même chanson au même endroit et s’en faire une interprétation complètement différente. » Outre la perfection technique de l’appareil merveilleux d’Apple, son principal bénéfice réside, selon Raphaël Charlier en « ce qu’il permet à chacun de se promener où il veut tout en écoutant sa musique préférée ». Entendez bien, « sa musique préférée », comme dans tous les slogans des opérateurs qui vendent du flux vers des sources sonores. A la manière des parents qui enclenchent toujours la même ritournele mécanique pour calmer et endormir bébé. Il est déjà bizarre, au fond, de ne jamais rencontrer quelqu’un qui serait en train d’écouter, dans son iPod, une musique qui ne fasse pas partie de ses « préférées ». Et qui répondrait à Raphaël Charlier : « là, j’écoute un truc, je sais pas du tout ce que c’est, je m’interroge, peut-être pouvez-vous m’aider ? écoutez-en un bout, dites-moi ! ». Pourtant, s’intéresser à la musique, se cultiver, implique aussi d’écouter attentivement beaucoup de créations « non préférées », sinon, comment entretenir son « agilité » sensorielle et mentale sur toutes les questions musicales, sur les multiples aspects de la relation à la musique, comment pouvoir être un auditeur dont les choix peuvent aider l’émergence de nouvelles formes, en soutien au progressisme ? Je n’écoute pas cette émission sur PureFM sponsorisée, d’une ceraine manière, par iPod ! Mais on m’en a parlé, quelqu’un, même, une fois qui semblait s’y être penché de très près. Voici son commentaire : « une fois que le contact a été établi avec un adepte de l’iPod, l’animateur va chercher dans la discothèque de son émission le titre que son « client » était en train d’écouter, et le diffuse sur antenne. Il trouve quasi toujours le disque correspondant dans la discothèque de la radio. Or, celle-ci est très réduite, limitée à tout ce qui est le plus connu, mainstream de chez mainstream ». Que peut-on en tirer comme conclusion ? Qu’il trie au préalable les personnes qu’il présente dans l’émission ou que, globalement, les gens écoutent les mêmes choses relevant d’un répertoire étroit ? Bizarre que le présentateur ne se pose pas cette question, qu’il ne soit pas lui-même surpris, interpellé par cette coïncidence entre ce que des gens en principe choisis au hasard écoute et le choix arbitraire opéré par une discothèque très coonsensuelle. Non, ça ne l’effleure même pas. Comme s’il n’imaginait pas que l’on puisse écouter d’autres choses, inconnues de lui et qui n’existeraient pas en support physique dans la discothèque de son employeur (radio publique). Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs musicaux en-dehors de ce qui fait tourner son émission. Une étrange manière de clôturer le champ des goûts et des couleurs aux intérêts d’une démarche, ici radiophonique, et, de ce fait, de contribuer à coincer la pratique musicale dans une production « immédiate », sans « différé » possible, sans recul de la perception mais bien dans l’obligation du « préféré ». – Le contre, sans surprise. – Pour fairr valoir un avis contraire, Le Soir fait appel à Olivier Maeterlinck, représentant des industries, directeur de la Belgian Entertainment Association. A part préciser quelques données historiques (iPod arrivé avant iTunes), la position d’Olivier Maeterlinck est sans surprise : l’iPod est un appareil qui s’inscrit dans une dynamique qui fait surgir le téléchargement illégal et met en danger l’économie musicale. Mais, pas trop de panique, l’industrie « propose de nouveaux modèles de distribution » et de citer le sempiternel bon élève : Radiohead. Le « pour » et le « contre », finalement, sont plutôt assez proches, s’entendent sur le fond (de commerce) et cherchent des solutions au devenir de l’industrie des supports musicaux, dont ils dépendent, en créant l’enfermement des goûts musicaux dans ce qui est le plus facilement exploitable et correspond à la discothèque d’une émission radio draguant l’audience jeune la plus large. Tant Raphaël Charlier qu’Olivier Maeterlinck, en forçant à peine le trait, apparaissent comme les chevilles ouvrières de ce qui vient écraser l’espace d’action des institutions et associations oeuvrant à élargir et structurer la curiosité culturelle, à promouvoir une interrogation vive sur la diversité des expressions. Parce qu’ils agissent, consciemment ou non, en promouvant une économie (l’iPod est aussi un accélérateur économique des goûts les mieux formatés en faveur de ce qui peut s’écouter n’importe où) basée sur la satisfaction rapide, immédiate. Ce sont des acteurs de tout ce qui court-circuite le long terme du culturel. En conclusion, nous pourrions dire aussi que cette pleine page du journal Le Soir est au service de cette manière d’envisager l’économie culturelle. Peu « polémique ». – Rappelons l’enjeu du différé.- Dans son livre Philosophie du vivre (Gallimard, 2011), François Jullien nous fournit une approche très utile du différé (et qui rejoint ce que nous avions présenté déjà dans ce blog, en parlant de Harmut Rosa et de ses « oasis temporelles ») :  « … la société contemporaine est portée à négliger une telle valeur du différé (et que, par exemple, l’éducation, qui compte nécessairement sur du différé, y est rendue si difficile). Une culture telle que l’actuelle, anticipant toujours davantage et par suite se précipitant vers ses buts, et cédant à la fascination de « l’en temps réel » (la technologie de la communication y pourvoit), méconnaît cet apport généreux du délai. Or une civilisation n’est forte – à l’instar de l’individu – qu’à hauteur du différé qu’elle peut supporter : de ce qu’une génération sait planter (comme ressource à venir) sans prétendre elle-même récolter – je ne verrai pas ombreux les chênes dont j’ai reboisé la colline. » (F. Jullien) La manière même de consacrer une page aux dix ans d’une petite machine commerciale à écouter la musique en dit long sur la mécanique médiatique qui réduit ce temps/espace différé dont l’éducation et la culture ont besoin. – Prospectives culturelles, le pire n’est pas exclu. – Quand on évoque la possibilité que, sous peu, la politique culturelle des Etats soit menée presque exclusivement par les industries, on se fait traité assez souvent de paranos. Le ministère de la culture français a commandé une analyse sur nos futurs culturels au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). Plusieus futurs possibles ont été testé et confrontés aux avis de spécialistes du milieu (théâtres, bibliothèques, musées). Quatre grands scénarios émergent, depuis la continuation des priorités actuelles centrées sur « l’exception culturelle » et qui couperaient la politique publique du grand public, jusqu’au recentrage sur des questions « d’identité nationale et régionale », en passant par une hypothèse ambitieuse mais très utopique d’une démarche européenne associant l’art et la culture dans une politique du « durable » à tous niveaux du projet sociétal. La piste la plus crédible est celle du « marché culturel » : il « valide en quelque sorte les sombres pronostics des syndicats. Le ministère disparaît, la politique culturelle s’efface au profit d’un renforcement des acteurs économiques de la culture. Les productions « médiatiques valorisables au sein des industries culturelles » fleurissent. Par contraste, « nombre de troupes, compagnies ou ensembles disparaissent », ou survivent… » (Le Monde, Clarisse Fabre). Ce n’est que de la prospective, mais c’est la première fois que cela est écrit, noir sur blanc, comme une hypothèse banalisée, qui plus est dans une étude officielle commanditée par un ministère. Même si les auteurs de l’étude concluent par des pirouettes du genre « Les quatre scénarios sont faux, mais d’une certaine manière, ils vont se produie », c’est inquiétant. – L’exemple anglais en avant-garde. – La rigueur budgétaire mise en place an Angleterre a des impacts immédiats : « Des centaines de lieux culturels anglais sacrifiés » (Le Monde, Virginie Malingre, 1-04-11) le budget public de la culture a été diminué de 15%. « Sur 1330 lieux qui ont sollicité une aide à l’ACE pour 2012-2015, seuls 695 ont obtenus quelque chose. » Ce sont les institutions phares qui s’en sortent le mieux, celles dont le prestige permet par ailleurs de draîner l’essentiel du mécénat et sponsoring pour équilibrer leurs comptes. Celles aussi qui rivalisent le mieux avec les industries du diverstissement, sur le même terrain qu’elles, pour attirer de l’audience, celles donc qui préparent le terrain au scénario du pire décrit dans la prospective française (celui du « marché culturel », disparition du ministère). Les restrictions des subventions culturelles vont frapper les petites structures, plus fragiles, plus proches de démarches sociales et de démocratisation de la culture, plus attentives aux nouvelles esthétiques, aux artistes émergents, aux acteurs de la diversité culturelle. On peut s’attendre à une grave détérioration du tissu artistique et culturel, à une dramatique destruction de ce qui rend possible le différé, le tout préparant d’autant mieux le terrain aux industries de programme dans leur ambition de se substituer aux ministères. J’aurais bien déguster une brésilienne en lisant ces articles de presse et en ressassant colère et amertume qu’ils éveillent, mais elle se fait rare. (PH) – Prospectives culturelles, lire l’étude. –

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Médiathèques recherchent effet boule-de-neige

Mon analyse de ce que j’ai pu capter de la  « 10ème journée d’étude des bibliothécaires musicaux » organisée à Aix-en-Provence par l’ACIM n’a pas fait que des heureux si j’en crois le bref commentaire sur le site (intéressant) des médiathécaires de Dole. Je ne voudrais pas trop polémiquer, peut-être atténuer tout au plus quelques formules, éventuellement mieux expliquer ma position. – Le choix stratégique d’un vocabulaire n’est pas d’euphoriser. -Ainsi, si je mentionne le « capitalisme cognitif », ce n’est pas pour les supposées vertus euphorisantes du terme, on n’est pas là pour ça. C’est pour indiquer tout un vocabulaire et un appareil conceptuel récents, avec ses bons et mauvais côtés, mais qui est à notre disposition pour réfléchir les questions du numérique, des technologies dites de la dématérialisation, au profit d’acteurs culturels du genre « médiathèques », « bibliothèques ». Je crois que le choix d’un vocabulaire est important et quand une assemblée, un collectif le partage comme un outil de travail commun, la créativité de ce groupe en sera d’autant plus forte et il sera à même de faire évoluer ce vocabulaire à son avantage, voire de le transformer en actions. Quand je regrettais, à titre symbolique, que les travaux ne se soient pas intéressés à la notion de « capitalisme cognitif » c’était une manière de dire que le choix n’avait pas été fait, là, dans ces journées-là, de placer les médiathèques dans les perspectives et les enjeux d’une politique des connaissances, d’une politique de l’esprit. Le vocabulaire dominant dans les échanges était bien un vocabulaire de l’accès : ce qui nous place d’emblée dans une fragilité folle où nous n’avons pas grand-chose à faire valoir, soyons lucides, nous ne pouvons que courir derrière les dominants de ce marché, nous n’avons pas la main. Nous ne l’avons pas, ne risquons pas de l’avoir parce que nous dépendons des politiques publiques et que celles-ci ne pèsent pas lourd sur le terrain industriel des dites nouvelles technologies. Bien sûr, j’aurais pu préciser que cela ne signifiait pas forcément que l’ACIM ne défendait qu’une doctrine de l’accès. Voici la conclusion d’un texte de Christian Fauré (ingénieur et philosophe), « Dataware et infrastructure du cloud computing » : « … contrairement à l’écriture et même à l’édition qui pourtant nécessitait déjà des machines, le web s’est inscrit presque immédiatement dans des logiques industrielles d’économies d’échelle nécessitant des infrastructures et des investissements importants. Or nous avons déjà connu de telles périodes où l’investissement était tel qu’il a fallu que ce soit les Etats et la puissance publique qui les financent :  le téléphone, l’électricité, les transports. À chacune de ces révolutions industrielles la puissance publique a joué son rôle d’acteur de premier rang dans le cadre d’une politique industrielle. Mais là, pour ces plates-formes web, rien. De manière inédite, aussi bien les fonds publics que les politiques publiques sont restés inexistants ou inaudibles. Pire peut-être, ces politiques se limitent à favoriser l’accès à internet et à offrir des débits de connexion toujours plus importants, mais pour quoi faire ? » C’est exactement à cette question « pour quoi faire », en matière d’accès aux musiques et aux pratiques d’écoute, que nous, les médiathéques censées être les garantes d’une relation non mercantile aux musiques, devons répondre, nous réunir pour apporter des propositions d’envergure (parce qu’il faut venir avec quelque chose de grand). – Histoire de vexation – Ce qui a particulièrement vexé – et je le comprends, là j’aurais dû emprunter quelque détour – se trouve dans l’introduction d’un billet gastronomique où j’explique que je cherche à table une compensation à une journée sans étincelle, sans idée, sans déclic… Mais Nicolas Blondeau a tort de croire que ce que je veux dire c’est « ils étaient nuls et le seul à avoir mis sur la table une idée originale c’est moi » !!! Si c’était le cas, je ne me serais pas senti abattu, découragé et poussé à oublier la confrontation avec un cul-de-sac professionnel dans un exemple remarquable de médiation gastronomique : contenu brillant, savoir-faire raffiné, présentations et commentaires inspirés… Ce serait trop simple, même si je n’ai sans doute pas été assez explicite : je spécifie néanmoins bien que ce qui m’affecte à la sortie de ces journées d’étude est l’impression de faire partie d’un collectif qui se trompe d’adversaire, à tout le moins de cheval de bataille. Or, je sais très bien, et cela faisait déjà l’objet de mon intervention à Blois en 2007 puis à Périgueux en 2009, que la meilleure idée, le projet le plus fabuleux, s’ils ne sont réalisés à l’échelle que d’une seule médiathèque auront peu de poids, ne changeront rien à l’avenir des médiathèques. Il faudrait travailler ensemble et pour que cela se fasse de manière heureuse, avec des débouchés positifs, constructifs, qui puissent à un moment avoir des effets boules-de-neige, encore une fois il faudrait partager diagnostic et vocabulaire de travail. Je mesurais le côté chimérique de cette dimension au soir du 2 avril ! Un peu plus tôt, à la table où se succédaient les interventions, le président de l’ACIM se réjouissait de ce que le politique semblait enclin à aider les médiathèques face au numérique. Certes, des aides se dégagent, et nous en profitons aussi e Belgique. Mais je lui répondais qu’il ne fallait pas trop se réjouir si, dans l’esprit du politique, l’argent pour aider les médiathèques face au numérique n’était destiné qu’à poursuivre une stratégie de l’accès sans répondre au « pour quoi faire ? ». Car alors c’est tendre la corde pour nous pendre. Et, en effet, à l’avis de Christian Fauré cité plus haut et qui cible une géographie très large, mentionnons pour la France le rapport Fourgous qui prône une introduction à l’école des « nouvelles technologies » qui abonde dans le sens des visées industrielles qui nous détruisent et, dans la même veine, le rapport « L’économie de l’immatériel » commandé en 2006 par Thierry Breton alors ministre de l’économie et qui, certainement, continue à en inspirer pas mal… Il y a de quoi être pessimiste. C’est quand même de cela qu’il faut débattre, c’est à cela qu’il faut sensibiliser les médiathécaires : « Notre conviction est que la sortie de ce modèle épuisé et la reconstitution d’une économie industrielle passent par le développement de technologies de l’esprit au service d’une économie de la contribution. On aurait pu espérer qu’un rapport qui parle de l’immatériel et qui ambitionne de dessiner les contours de « La croissance de demain » (c’est son sous-titre) aborderait au moins certains aspects des limites rencontrées par le consumérisme et des possibilités qu’offrent les technologies culturelles et cognitives de sortir de cette impasse en ouvrant la perspective d’une rupture avec le modèle de ce qui est devenu la mécroissance. » (B. Stiegler) Et ces questions de l’usage des technologies culturelles, pour lesquelles les médiathèques devraient s’unir internationalement et défendre un point de vue ambitieux pour soustraire les pratiques d’écoute et de lecture aux logiques industrielles (majors), constituent un tournant capital : elles peuvent « tout aussi bien produire de l’intelligence collective que de la servitude noétique et, en l’occurrence, comme une sorte de servitude volontaire  assistée par ordinateur, le stade actuel est ce qui requiert une régulation inscrite dans une politique plus vaste de développement des technologies de l’esprit. » (B. Stiegler) C’est un débat de fond avec des enjeux importants qui ne mérite pas de coincer au stade de la vexation ! (PH)

La longue traîne, théorie qui fait pschitt !

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur », page 347, « L’intensité variable de l’avantage cumulatif ».

livreLa lecture de l’ouvrage de Pierre-Michel me donne l’opportunité de revenir sur cette fameuse théorie de la longue traîne. En 2007, cette théorie de Chris Anderson sur la longue traîne paraît Internet de vertus inédites et inespérées : ce qui jusqu’à présent restait perdu dans la nature, toutes les petites productions de niche, représentant en part de marché des chiffres dérisoires mais en quantité et diversité de productions une mine inépuisable, allaient enfin être révélées au monde dans toute leur réalité et leur étendue, rendues accessibles et surtout exploitables. Augmenter le nombre de consommateurs susceptibles, au niveau de ses choix culturels, d’aller faire du tourisme dans les répertoires nichés et y dépenser, au passage, un peu d’argent, était aussi présenté comme pouvant, à termes, fonder un nouveau modèle économique. Anderson nous promettait « un royaume de plus grande abondance dans lequel toute la production est disponible en permanence, le choix proposé au consommateur est illimité, et la demande, en augmentant, peut se disperser sur cette offre infiniment élargie » (Pierre-Michel Menger). Voici une autre manière d’exprimer la chose : « Le phénomène de la longue traîne serait ce surcroît de consommation que le commerce en ligne et la distribution numérique font apparaître et qui s’adresse aux produits sous-exposés par le commerce traditionnel parce que leurs ventes sont trop faibles ou trop lentes. C’est alors une variété considérable de produits culturels (films en vidéo, disques, livres, etc.) que la révolution technologique dans la distribution rendrait commercialement viables même si leur vente est faible. »

En 2009, après le buzz provoqué par cette prophétie (théorie de gourou plus que réelle étude scientifique), comment analysé l’évolution de la consommation culturelle, a-t-elle été effectivement modifiée en faveur de la longue traîne ?

Éléments de réponse :

« Les achats en lignes se concentrent comme le prédit la loi de Pareto : 10% des titres concentrent 78% des ventes de morceaux de musique, et 1% en concentre 32%. Mais Eleberse (auteur d’une recherche sur la question) note aussi que les ventes, si concentrées soient-elles, étaient opérées à partir d’un million de titres disponibles, soit une offre considérablement supérieure à celle de la distribution physique traditionnelle ou même des programmes de radio. Pour les films vidéo en location, la concentration est moindre mais reste forte : parmi les 16.000 titres offerts, 10% concentrent 48% des locations, et 1%, soit autant que Hollywood produit annuellement de films, rassemble 18% des locations. Une autre de ces études montre que la vente de produits figurant dans la longue traîne augmente effectivement : le nombre de films vidéos vendus en ligne à quelques exemplaires a doublé en cinq ans, mais dans le même temps, le nombre de titres proposés qui n’ont pas été achetés une seule fois a quadruplé. En d’autres termes, la variété croissante de titres offerts à la vente s’accompagne d’une proportion croissante de titres qui se vendent peu ou pas du tout, et, à l’autre bout, d’une concentration croissante des meilleurs ventes (dans le dernier décile de la distribution) sur un nombre de plus en plus réduit de titres. »

Il faut aussi, en outre examiner cet autre aspect :

« La seconde prophétie d’Anderson est que la distribution en ligne modifie le comportement des consommateurs, et les conduit à accorder plus d’attention à des produits de niche (ceux qui correspondent à leurs intérêts spécifiques) qu’aux produits de masse. Internet conduira à allonger la longue traîne et permettra aux individus de découvrir des produits mieux assortis à leurs goûts. Le marché devrait ainsi se fragmenter en une multitude de niches. Loin d’être un jeu à somme nulle, l’évolution devrait correspondre à une expansion des marchés et à un surcroît de consommation : de multiples ventes de niches, agrégées, finissent par dépasser le niveau du marché dominé par les produits de masse. »

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que ces paroles de gourou, brossant les investisseurs Internet dans le sens du poil, aient pu soulever une telle ferveur, être considérée comme une vision géniale. Rien n’est sérieux là-dedans, toute l’approche de la consommation culturelle, de l’évolution des pratiques attirées par les niches révélées, mises enfin sur le marché de manière franche, tout ça est très amateur. Comment s’y laisser prendre ? Et surtout comment avoir pu, comme d’aucuns, y lire la preuve de la mission culturelle révolutionnaire d’Internet alors que son auteur ne présente que de nouvelles pistes consuméristes pour mieux exploiter les cultures moins connues. Les ravages causés par ces élucubrations d’amateur sont sérieux. Puisqu’elles ont légitimé, par ses airs pseudo-scientifiques, ici ou là, des doutes sur le bien-fondé d’investir dans un avenir de la Médiathèque (de la lecture publique). Pourtant… ! La longue traîne est en Médiathèque depuis longtemps, bien avant l’heure ! On l’expose physiquement depuis des dizaines d’années ! Elle est là en chair et en os! Palpable ! Aux yeux de tous et à des tarifs démocratiques ! Il ne fallait pas attendre Internet pour s’y intéresser, pour l’étudier ! Notre équipe de prospection achète, classe, introduit dans une base de données, de manière structurée donc, et avec une attention qualitativement supérieure à celle de simples marchands, le contenu le plus étendu et le plus significatif de ces fameuses niches ! Et ensuite, cette longue traîne est présentée, accompagnée par du personnel capable d’intermédiation, dans nos médiathèques. Tout est là. Et depuis des dizaines d’années, nous réalisons et étudions des statistiques sur l’attractivité exercée par la longue traîne sur les populations (nombreuses et diversifiées) qui nous fréquentent. Malgré un dispositif de prêt public, une mise en valeur dans des lieux culturels, globalement, les résultats sont parallèles à ceux du marché. Il ne suffit donc pas d’exhiber la longue traîne, de faire l’article, ni même de se tenir prêt pour la médiation, pour que les prêts (et la vente) la concernant se développent significativement. Les mécanismes qui orientent la consommation culturelle sont plus complexes et, aussi, orientés par des forces de marketing qui, idéologiquement, n’ont pas envie et ne savent pas vendre des esthétiques qui ne sont pas en phase avec les modèles de la consommation de masse. Tous les produits ne sont pas équivalents, ne relèvent pas des mêmes principes d’économie. Pour avoir envie de ce que l’on appelle les cultures de niches, pour y déceler des promesses de plaisir et les désirer, il faut une éducation adéquate, une formation, des compétences sociales de choix qui ne sont pas encouragées. Le commerce ne fonctionne pas sur des systèmes ni d’ouverture ni de progrès. Sur base de tous les éléments d’études à notre disposition (catalogues achetés, mis en prêt public, chiffres de fréquentation, appréciation des comportements publics en centres de prêt), quelque chose comme la longue traîne avait été théorisé par un des anciens Conseillers de La Médiathèque : Alberto Velho Nogueira. Mais dans un esprit différant des visées de Chris Anderson : il s’agissait d’argumenter en faveur d’investissements pour expliquer et rendre accessibles les expressions de niches (musiques et cinéma), pour créer de nouveaux outils de médiation à l’encontre des contrevérités des marketeurs. L’enjeu social est important, il ne se résume pas à exploiter de nouveaux gisements. L’enjeu est bien l’accès et la circulation de la créativité humaine dans ce qu’elle a de surprenant, d’irréductible au calculable, susceptible de susciter ailleurs, selon les circuits d’individuation, diverses créativités dans divers domaines. Ce dont nous avons bien besoin. Ce travail, cette mission, elle est plus que jamais nécessaire et en cela consiste le projet de titan qui devrait rassembler toutes les médiathèques européennes. Et quand on compare l’amateurisme de la théorie de Chris Anderson (flatter l’air du tems) et, à l’opposé, le professionnalisme que la Médiathèque, par ses outils d’analyse, peut consacrer à l’analyse du même phénomène afin de fonder, sérieusement et rigoureusement, un projet d’avenir et à long terme, il devrait être facile de décider à qui faire confiance. (Il est toujours surprenant de constater que les pouvoirs publics s’engouent plus facilement pour les fumisteries des industries culturelles que pour la connaissance mieux charpentée, plus critique, qui peut venir de ses propres rangs, si je puis dire. ) (PH)

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L’ère numérique, la critique des murs

Journées d’études 2008 de l’Association des Directeurs des Bibliothèques Départementales, Périgueux, Centre départementale de Communication.

J’avais le plaisir d’intervenir dans ces journées d’études (ADBDP) dont le thème global était les « médiathèques face au numérique, aux nouvelles pratiques culturelles, aux nouveaux accès aux savoirs »… J’ai été quelque peu surpris par la tournure du programme : si la nouvelle directrice de l’Association semble déterminée à faire bouger les choses, j’ai e l’impression que, dans l’ensemble, les Bibliothèques Départementales commençaient leur réflexion sur ce sujet brûlant. On en est à identifier l’ampleur du changement, se dire qu’il faut changer, à chercher par où commencer. Des résultats très intéressants d’une enquête réalisée par le CREDOC étaient présentées par Mr. Bruno Maresca : évolution de fréquentation des équipements de lecture public, perception de l’image des médiathèques par le public… Dans l’ensemble, les données recoupent celles que nous récoltons dans nos démarches pour mieux comprendre l’évolution des publics. Mais cette enquête repose sur des chiffres de 2005 et donnent, à mon avis, l’impression fausses que les choses se maintiennent, évoluent dans le bon sens, et que les changements s’ils sont nécessaires, ne sont pas urgents. « Pas de précipitation, gérons le changement calmement ! » était plus ou moins la note finale ! (En trois ans, les choses vont vite, la fréquentation a peut-être diminué de 15, de 20 voire de 30 % !?) On se rassure en se basant sur une perception très valorisante du rôle social des bibliothèques et qui concorde avec des résultats similaires obtenus dans des pays nordiques. Mais à quoi cela sert-il si la fréquentation est en nette diminution, ce qui est loin d’être antinomique ? Il y a eu une intervention instructive de Mr. Nicolas Georges (Directeur adjoint de la Direction du Livre et de la lecture) qui a insisté sur l’importance accordée au livre dans la politique culturelle globale du gouvernement. Il a déclaré que des mesures d’urgence sont examinées pour éviter à la filière du livre « le tsunami qui a frappé l’industrie du disque. » Ben tiens, c’est vrai que l’on a laissé crever les disquaires indépendants, mais d’autre part est-ce à l’état de protéger des filières commerciales et de soutenir des industries culturelles (si j’ai bien compris un secteur « industries culturelles » a été créé  la Direction de la Culture) ?

J’espérais surtout, pour ma part, prendre connaissance d’une politique « nouvelles technologies » des Bibliothèques françaises et de proposer des partenariats, de sensibiliser à la mise en chantier de projets européens. Heureusement, il y a eu le contact fructueux avec Lionel Dujol, promoteur de « everitoutheque ». Des prises de position intéressantes de directeurs ont été lues. Des bribes prometteuses. Pour ma part, bien que bousculé par un horaire décalé, j’ai plus ou moins répété mon intervention faite à Blois, en plus direct, et en actualisant certaines informations selon les avancements du nouveau projet de la Médiathèque de la Communauté française de Belgique. Tandis que –mais encore une fois, il s’agit d’impressions peut-être dues à un côté officiel des discours (comme le Président du Conseil régional du Périgord associant accès au savoir et couverture territoriale de la connexion Internet)- l’ébullition « secteur public » en vue d’une conception d’Internet comme « appareil critique » me semblait plutôt très réservée, je découvrais avec plaisir sur les murs de la ville, l’intervention spontanée d’un artiste anonyme : manière dynamique et inventive d’interpeller sur la publicité, l’environnement marketing (une de ses interventions est explicitement tournée vers Universal). Il s’agit de dessins collés et, le plus souvent, partiellement arrachés, hélas.