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Le flou équivoque de nos entrailles

Plastic Reef

Librement inspiré de : des photos d’Elger Esser, des peintures d’Ali Banisadr (Galerie Thaddaeus Ropac) – Plastic Reef et Paleontologic plastic de Maarten Vanden Eynde, une œuvre sans titre de Fabrice Samyn (A.N.T.H.O.P.O.C.E.N.E., galerie Meessen De Clercq) – peintures de Rafaël Carneiro (galerie WhiteProject) – Cuisine et jardinage, La Curée d’Emile Zola – Gilbert Simondon, Communication et information, PUF, 2015 – Pierre Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015 – Franck Fischback, Le sens du social. Les puissances de la coopération, Lux/Humanités, 2015…

Plastic Reef

La cire brillante des tableaux anciens flotte dans les airs, épanchée éolienne. Filtre lumineux patiné, le vernis d’un halo capte, comme dans de l’ambre, l’immensité solennelle du soleil couchant sur de vastes paysages où prédomine le miroir des eaux, douces ou marines, rejoignant l’horizon où ciel, fleuves et océans ne forment qu’une seule crue, transformant la terre en quelques crêtes insulaires. À tel point que le regard est désorienté, le bas et le haut en train de se confondre. Désorienté mais frappé d’une révélation : n’est-ce pas justement pour voir qu’existe sa fonction ? Il y voit, figé, conservé intact et puis irradiant à chaque instant comme une irruption chaque fois neuve, le sentiment qui le submerge quand il baigne dans ces instants magiques, sentiment d’une conjonction miraculeuse entre toutes les substances, matérielles et spirituelles, aériennes et souterraines, animées et inanimées. Cette buée dorée intemporelle coïncide avec la conviction « d’être arrivé », de trouver ce qu’il cherche, ce qu’il veut voir, ce qui peut apaiser toute quête et qu’il ne voudrait plus quitter. Ce sont des instants et des spectacles naturels que l’on qualifie facilement de divins. Des secondes hypersoniques où il se dit ne plus vouloir bouger de là comme contemplant un instant de grâce, origine et fin du monde se rejoignant, se neutralisant. Une taie d’ange, mirage d’une compréhension intime de l’univers, parfaite. Les secondes s’égrènent et emportent au loin, comme une bourrasque déchiquetant les lettres de mots criés, ses rêves éperdus d’arrimage impossible. « (…) Il a glissé une remarque lexicale classique mais loin d’être anodine selon laquelle « nous disons anges » quand Aristote dit « intelligences séparées » (II, 6, p.67). Finalement et juste avant d’entrer dans la discussion du problème de l’origine du monde, il s’est livré à une explication du mot « épanchement » : selon la métaphore d’une source d’eau qui « jaillit de partout et qui arrose continuellement tous les côtés, ce qui est près et ce qui est loin », celui-ci désigne l’action de l’intelligence séparée dont la physique démontre qu’elle est la cause efficiente incorporelle qui donne forme aux objets matériels. » (P. Bouretz, Lumières du Moyen Age. Maïmonide philosophe, Gallimard 2015) Tout cela, il le retrouve béant dans l’obscurité, au bas des escaliers d’aluminium brossé, en tombant littéralement dans de grandes photos exposées, éclairées du dedans. Comme si l’on avait trouvé le moyen, non pas d’imiter ou reproduire, mais de capter et enfermer dans les cadres la réalité de cette lumière de couchants fluviaux. Luminosité elle-même perçue comme une crue spirituelle des fleuves, une inondation dans les airs de la fertilité des eaux. Et elle résiderait dans ces caissons de verre, tapie comme quelques reptiles dans leur vivarium. À moins qu’il ne s’agisse pas de photos mais de fenêtres ouvrant sur des scènes réelles, en train de se passer, loin d’ici, peut-être en d’autres temps, passés ou futurs. De l’intemporel simultané à vif. Cette patine à même le paysage, non pas effet esthétique mais comme produit par le paysage lui-même, donne l’illusion qu’elle ouvre un passage vers d’autres dimensions, qui se matérialise en une sorte de miel laqué, fluide et en suspension dans l’atmosphère sous forme d’infimes gouttelettes et qu’il se peut toucher, goûter. Patine, particulièrement bien incarnée dans la béatitude animale de ces couchants, mais dont il a pris l’habitude de traquer les innombrables avatars. Par exemple, concentrée en billes luisantes, impénétrables, au centre des yeux de jeunes filles qui ne semblent plus savoir quoi regarder, tirant le rideau sur leur intériorité trop désirée. Ce sont dans ces jeunes chairs, des billes de plomb en fusion, diamant de larmes noires qui désarment le voyeur. Braise d’un feu intérieur sans illusion dont l’opacité transparente est l’exact contraire du couchant lumineux, mellifère. Pas le contraire, l’autre versant. Cette brillance elle-même diffractée dans les reflets de la vitre protégeant les portraits, empêchant de regarder ces adolescentes dans les yeux qui nous demandent : quel avenir nous réservez-nous ? Échappées superposées. Mais aussi, ce point de fuite charnel dans l’œil de l’adolescente n’est-il pas de la même consistance – il pensait « essence », mais se méfie du mot – que la taie fantôme qui enrobe les objets insolites dans de vastes entrepôts secrets, militaires et stratégiques, de la NASA ? Aux caméras de surveillance braquées sur ces objets non identifiés, un artiste brésilien substitue d’immenses toiles qui questionnent autant l’histoire du paysage que de la nature morte et surtout, par ce biais, la relation de nos vies sans cesse déterminée par ce qui se trame dans les grands hangars de l’armée. Nous dépendons ainsi d’étranges sculptures abstraites disposées dans des salles cliniques, le tout singeant le dispositif des galeries d’art. Cette bâche souple, translucide sur les machines panoptiques surveillant et enregistrant les moindres faits et gestes de nos errances potentiellement dissidentes, ressemble à l’inquiétant hymen nous séparant de la vérité des choses ou au voile mystique à déchirer pour atteindre la vérité. N’est-ce pas encore un flou structurel, de même nature, qui enrobe les réalisations culinaires, reproduites par le même peintre, à partir d’images d’anciennes encyclopédies gastronomiques, et qu’il gélifie dans une sorte de mémoire tremblée du goût que ces choses pouvaient avoir et qu’il désigne comme désormais perdu, manquant ? Et n’est-ce pas aussi cette fulgurance agitée et trouble d’un détail d’une toile d’Ali Banisadr, la déflagration habituelle et floue des choses en train d’accomplir leurs courses accidentées, entre abstraction et figuration, incommensurable et mesure, les particules vivantes, grouillantes qui tiennent les choses ensemble, malgré tout ? De l’ordre de ces rubans de poussières – paillettes d’or, étoilements, brindilles soufflées – qui tournent dans les rayons de soleil et semblent la matière microscopique dont les tourbillons produisent forces centrifuges ou centripètes. Le flou opératoire et perturbateur de la prise de photo y ajoute un tremblé patiné qui empêche que tout retombe, et donne l’impression d’un mouvement permanent révélant le mécanisme explosif sous-jacent. Essaim bactérien agité et chaos séminal, image inattendue des débuts, des séparations natives, des ruptures fécondes qui se manifestent toujours nimbées d’une luminosité entre origine et fin du monde, prophétique. En tout cas, c’est l’attrait pour les apparitions de ce qui ainsi lustre le rapport aux accidents féconds du monde, qui lui fait tant regarder et renifler la surface lustrée d’aubergines confites, justes sorties du four (avant que les jus et graisses se solidifient), ou ces morceaux de queue de bœuf qui ont mijoté des heures dans le bouillon et le vin, avec légumes et épices, et dont les sucs se sont exprimés, enveloppant la chair réduite d’un caramel foncé, luisant. Ce sont des laques de même famille que celles, majestueuses, des couchants, ou impénétrables, des pupilles de jeunes nymphes farouches. Comme si, toutes ces manipulations et préparations culinaires, longues, fastidieuses, requérant l’attention de tout son être, n’avaient d’autre but que de matérialiser au fond d’une casserole et à la surface des comestibles lentement transformés, un peu de cette munificence paisible et humble des couchants/levants. Un peu de ces tissus lumineux où transitent les humeurs. Un peu de ces résidus d’un philtre magique pour enchanter ou empoisonner des segments de vie, ici ou là.

Durant des années, il se plante devant la baie vitrée et contemple ce qu’elle cadre comme son horizon immédiat, domestique, face à la maison, mélange de ciel et jardin. (Et chaque fois, la manière dont les choses se mettent en place, au réveil, lors du premier coup d’œil par la fenêtre, a-t-il donné lieu à l’apparition de ce gros plan de la toile de Banisadr, mais passant inaperçu au fil du temps…) Il goûte le dégagement de la vue. Le matin, quand il regarde le temps qu’il fait, à l’instar d’un oiseau au bord du nid, inspectant les alentours avant de s’envoler. Ou le soir, pour guetter l’extinction du jour, lire les teintes et formes du crépuscule, des fois qu’elles préfigureraient l’humeur de la nuit ou du lendemain. Simplement, le plus souvent, s’abandonnant à ses rêveries. Son regard ne s’élance pas dans le vide, mais traverse l’entrelacs de branches et de feuilles d’un bouquet d’arbres, d’essences diverses, troncs emmêlés. Proches de la façade, ils sont régulièrement taillés, c’est-à-dire qu’il a – son corps à lui avec leurs corps à eux, corps singulier de chaque arbre puis corps des arbres rassemblés en groupe, en collectif –, une relation régulière avec eux, physique, d’efforts, de soins et de combat, d’étreintes et de risques (quand il doit tailler en hauteur grimpé sur une échelle, en équilibre instable), au rythme des saisons, d’année en année. Les arbres ont cette physionomie particulière des êtres empêchés dans leur croissance naturelle et qui se déforment, se difforment. Le regard se faufilant en ce volume de traits vivants et respirant, eux-mêmes puisant leur vie au ciel et en terre, absorbant et rejetant leur vécu dans l’atmosphère, il peut dire qu’il regarde avec eux, ses yeux, ses regards s’égarant, se mêlant aux branches, leurs fouillis, leurs vides, prenant leurs formes. Son regard, sans qu’il y prenne garde, s’enracine de ténèbres et s’abreuve de lumière, fonctionne à la manière d’un petit bosquet d’essences mélangées. Le regard, bien entendu, ne passe pas à travers ce crible sans être arrêté, détourné, vivre des histoires bifurquées, même si cela ne se traduit, au niveau de la conscience, que par d’imperceptibles soupçons. Les écorces vives et les feuilles agitées par les brises filtrent les lumières, subtilement. Il s’identifie à ces branchies végétales, de bois, écorces, sèves et feuilles. « Remuer un tas de sable, ce n’est pas entrer en communication avec lui, si le sable est homogène et ne recèle aucune singularité ; mais la communication s’amorce si la rencontre d’une pierre, primitivement invisible, modifie le geste ou cause un éboulement, ou bien encore s’il sort un animal caché. » (Simondon, p.77) Ce genre de passe sensuelle et cognitive avec quelques branches et feuilles familières, avec un bout d’horizon presque domestique, bien que complètement banalisé à force d’être pratiqué sans même y penser, participe pourtant des exercices quotidiens qu’il se donne pour résister à l’aliénation du travail et s’offrir des prises sur d’autres mondes à reconquérir. « L’essence et la portée sociales du travail ne sont pas plus tôt affirmées par le capital qu’elles sont aussitôt captées par lui, ne laissant du travail aux travailleurs, d’une part qu’une simple capacité individuelle de travail identifiée à la réalité organique singulière de leurs forces physiques et intellectuelles, et, d’autre part, une expérience vécue du travail comme d’une activité qui leur est étrangère dans la mesure même où elle est enrôlée par le capital. L’essence sociale du travail trouve donc dans le capitalisme une réalisation qu’aucune autre formation sociale n’avait jusque-là été capable de lui donner, mais elle l’est de telle sorte que ceux sui sont les agents de cette réalisation en sont en même temps privés. » (Fischback, p.193)

Avec le temps, comme souvent, la proximité avec la maison devient gênante, les arbres dépérissent attaqués par les insectes, rendus malades par les tailles qui les empêchent de s’épanouir et, un jour, après de nombreuses hésitations, il se résigne à les couper. Il les attaque avec des outils artisanaux, pas de tronçonneuse, mais de simples scies manuelles. Et c’est quelques jours après, revenu à sa position de guetteur rêveur devant sa fenêtre, qu’il est confronté à une disparition, au fait que quelque chose là, de l’ordre du soutien habituel, a disparu. Il sent un vide dans son regard, et même, plus précisément, au sein de l’organe de la vue, une bulle, un caillot de néant qui pénètre l’œil lui-même et remonte la ramification nerveuse, perturbe le circuit physiologique qui transforme en images ce que l’appareil de la vue capture précisément ou laisse entrer sans trier, flux vague du milieu. Comme la bulle d’un niveau indiquant un déséquilibre. Son regard se vide, il doit le reprendre, empêcher qu’il se perde dans une orbite trop lâche qui ne le contient plus. Ce n’est pas simplement le champ de vision qui s’est dégagé. Il sent nettement une défaillance physique du regard, un trou, il ne distingue plus certaines strates qu’il ne voyait pas vraiment mais qui tissaient un support à sa vision, et englobaient la prise en compte de l’invisible du visible. Il a perdu toute une série de vaisseaux capillaires végétaux qui s’étaient incrustés à ses organes, qui drainaient lumières et obscurités, en codaient les intensités et en amélioraient la capacité à pressentir le palimpseste du vivant proche. Les tissus immédiats du milieu. Le buisson agitait ses feuilles comme autant de petites paraboles, tendres et souples au printemps, fermes et fortes en été, raides et ternes à l’automne, qui tamisaient les ombres et les lumières, produisaient différents filtres et patines, selon l’heure et la météo. Sans s’en rendre compte il partageait la vie de ces arbres dont l’atrophie organisée des branches générait cet entrelacs dense, singulier, à l’image d’un nœud primal intérieur. Et quand, sciés, ces arbres ont craqué, sont tombés au sol et qu’il les empoigna pour les déplacer, les ranger comme les dépouilles d’un massacre, il en perçut une sorte d’animalité, comme de tenir de grandes ramures de cervidés s’entrechoquant, encore vivantes. Cette impression électrisa et poétisa sa paume ça à jamais. Ramures encore vibrantes de leurs pensées intérieures, des échanges entre ciel et terre s’effectuant au coeur de leurs embranchements. Quand il a débité les troncs, ce ne sont pas simplement des arbres individuels qui se sont vus réduire en petit tas de bûches. Mais, avant tout, une intrication d’arbres qui s’est désossée, c’est une sorte de bosquet qui s’est rompu et a délivré ses tripes. Un nœud gordien à trancher. Soudain mise à l’air libre, une organisation complexe, de lignes concentriques, de branches creuses comme des tunnels, sonores comme des instruments de percussions. Une collection d’aubiers fermes et roses, ou blancs et friables, des tranches de bois marquées de taches de naissance ou tatouées de chancres, des galeries animales, des courses d’insectes éblouis, des écorces lisses ou moussues et perforées, des galeries paraffinées. Un tableau qui le fascine, une sorte de langage plastique représentant ce qu’avait l’interpénétration de sa vie à celle du bouquet de saules et bouleaux, les formes et traces de cette osmose lente et s’effectuant de façon imperceptible. Il découvrait la chair de tous ses regards déposés dans l’aubier, au fil du temps, et participant à ce mélange de vie et de mort, de végétal et d’animal, de vif et d’inerte, de souche et de parasites, de pourriture et de régénérescence. Ces éléments épars pourraient se résumer en une table de Loi, planchette en partie calcinée, en partie rutilant d’or solaire, qui conserverait dans ses lignes la mémoire du temps vécu et prédirait, dans ses veines, l’instant de sa disparition. Il aimerait conserver une rondelle de bois frais, une autre de bois malade, une autre de bois abritant des galeries, une branche morte, quelques échantillons d’écorce, une poignée de sciures blanches, une autre de sciure orange, quelques cloportes, rassembler tout ça, artistiquement, dans une boîte sous verre, comme les rouages d’instants répétés, emboîtés. Une pièce vers laquelle le désir d’interpréter (et de s’interpréter) reviendrait sans cesse errer, avide du mystère de la présence et de l’absence.

Le genre d’installation qu’il s’attend à retrouver, sous d’autres formes, complètement ou partiellement, au seuil de la galerie d’art contemporain. Mais, avant d’entamer sa visite, un vieux bistro l’attire au coin de la rue et il s’y dirige, ayant envie d’une pause sur un tabouret au bar, café fumant et lecture du journal. La pénombre est paisible mais, comme souvent en ces lieux qui vivent surtout la nuit, pleine de sous-entendus. De la scène de karaoké endormie émane d’étranges remugles de lieux nocturnes renfermés, pas assez aérés. Là aussi, il règne une sorte de patine, la chaleur des scènes extraverties des noctambules, des rêves élémentaires désinhibés par l’alcool et la promiscuité, ayant dégagé une buée qui, la journée, refroidit et gélifie dans le tamisage de l’éclairage minimal. Relent de tabac refroidi, de parfums criards éventés, de sueurs éventées, d’excitations retombées. Il tisonne une suite de souvenirs lointains de nuits perdues à écluser dans les cafés borgnes. Il inspecte les lieux, il balaie les murs et s’approche pour regarder des cadres remplis de petites photos superposées, photos prises lors de soirées festives. Comme on exposerait, dans une maison, des compositions de photos de famille. Ambiance de chenilles, farandoles et olas. Il distingue nettement, jaillie de la clientèle exubérante et nombreuse, surtout masculine, des jeunes filles quasiment nues, en string, pavoisées sur ressorts ou chaussées de cothurnes. Ce genre d’hôtesse professionnelle du strip-tease. Les gueules hilares des mecs, la cohue vicelarde, les mains qui se posent sans gêne sur la peau nue des filles, serrent leurs tailles, palpent et pelotent les seins, autour, tout ce qui est atteignable dans l’anonymat de la foule. Et, maladivement, au profond des tripes, comme l’opposé parfait de ses valeurs affichées, il est pris par l’envie d’être englouti dans une pareille foule, participant à l’hystérie de possession collective des nymphes déshabillées. S’oubliant. S’excitant, farfouillant, enfonçant dans la masse des corps ses bras et mains baladeuses, jusqu’au cou, avides de toucher, saisir, plus que la peau, mais l’intérieur. Comme quand, laissant tremper ses membres dans l’eau, par-dessus le bord d’une barque légère, au fil paresseux de l’eau, il rencontre une algue, le gravier du fond, une roche, un trou de vase, un bois, une carapace, voire le frétillement d’un banc d’alevins ou l’écaille d’une truite rapide. Exalté d’être une partie d’un corps mâle multiple phagocytant les proies immolées, les gentilles prostituées souriantes qui, pour se protéger de ce qui viole leur intimité, font de leur corps une sorte d’outil professionnel, d’enveloppe insensibilisée ( ?) aux attouchements contractuels. Cet évidement du corps, cette dépersonnalisation contrainte leur donne une beauté détachée de statue, intemporelle, qui en accentue l’érotique et libère tous les instincts. Il farfouillerait, ses doigts lubriques comme simple élément de l’ensemble grouillant, gagneraient une sorte de totale innocence. Et le fait de sentir son bras lui échapper, avalé par un ensemble, le disculperait de s’emparer, selon les touches, d’un duvet ras, du tégument d’un téton dressé, de l’onde tiède d’une croupe, la soie d’un ventre, la fronce d’un nombril, un sillon humide. Barboter dans de la taie d’anges. Il songe à La Curée, description de la société parisienne débauchée, sous le troisième empire, houle d’argent, spéculation, pouvoir et sexe. Zola parsème son texte d’apparitions de femmes voluptueuses, leurs toilettes, leurs corps exhibés, leurs peaux nues et leurs bijoux dans les salons, les bals, les voitures au parc. D’apparition en apparition, ces surfaces dénudées – surtout les cous, nuques, gorges, épaules, bras – alimentent un précis particulier de la peau désirée, désirante, soignées pour la volupté, pour tourner les têtes et faire marcher les affaires, ferments sexuels des transactions et des montages capitalistes aberrants. Dans le flot de l’intrigue, la femme-objet est toujours le point de mire, qui dupe, entretient la confusion entre ambition et fantasme. Ainsi de cette apparition de Renée : « Décolletée jusqu’à la pointe des seins, les bras découverts avec des touffes de violette sur les épaules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et de satin, pareille à une de ces nymphes dont le buste se dégage des chênes sacrés ; et sa gorge blanche, son corps souple était déjà si heureux de sa demi-liberté que le regard s’attendait toujours à voir peu à peu le corsage et les jupes glisser, comme le vêtement d’une baigneuse, folle de chair. » (p.336) Et ceci, lors du mouvement des convives s’installant au banquet : « Les épaules nues, étoilées de diamants, flanquées d’habits noirs qui faisaient ressortir la pâleur, ajoutèrent leurs blancheurs laiteuses au rayonnement de la table. » (p.339) Toujours la peau, surface de charmes, superficie vénéneuse, semble nourrie des décors décadents de certaines maisons pensées pour l’esbroufe sociale, parcelles de nudité faisant partie des végétations fantasmatiques: « A ses pieds, le bassin, la masse d’eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l’attouchement d’une main moite de volupté. » (p.357) Et puis l’écrivain pénètre l’intimité et décrit les soins qui exacerbent la délicatesse voluptueuse de ces peaux de femmes, entretenues pour briller exclusivement dans ces fêtes et parades et aider les hommes à mener bien leurs ambitions: « La jeune femme aimait à rester là, jusqu’à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette baignoire rose, ces tables et cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d’épaules et de seins ; et, selon l’heure de la journée, on eût dit la peau neigeuse d’une enfant ou la peau chaude d’une femme. C’était une grande nudité. Quand Renée sortait du bain, son corps blond n’ajoutait qu’un peu de rose à toute cette chair rose de la pièce. » (p. 480) Il marine avec complaisance dans cette évocation de bouts de texte, de bouts de chair, accoudé au comptoir de ce qui semble une sorte d’antichambre au bordel, fixant de ses yeux vagues les profondeurs tamisées, y cherchant la peau désirée, lointaine, sorte de mirage hors du temps. Il sourit et prend presque plaisir à cette résurgence de l’ordure, remontant de profond, le rendant capable de tout pour participer à l’hallali de quelques biches nues, mépriser ses principes, renier les belles valeurs. Se rouler dans ses ordures et le reniement.

Et c’est presque sans transition qu’il se trouve devant une petite vitrine où s’aligne ce qu’il prend pour des prototypes de bijoux, tombés d’astres lointains, réels ou fictifs, jaillis des entrailles de la terre ou pétris par les bas-fonds industrieux de l’homme, dans la lignée des joyaux dont Vénus se sert, sortant des flots, pour couvrir ses charmes. Coquillages ou coraux précieux, qu’il aimerait poser sur ses succédanés personnalisés de Vénus, au rivage de ses fictions amoureuses, nudités que son imaginaire charrie, adule ou rudoie à partir de ses expériences et rencontres, mais aussi les impressions de lectures et de peintures, les photos dans les cadres de bistrots louches comme autant de petites invitations malsaines, le déroulé transi de la pornographique sur les écrans). Mais il ne s’agit pas d’orfèvrerie naturelle. Y ressemblant, ce sont des concrétions de déchets de l’activité humaine, pétris, travaillés, partiellement digérés par les éléments et les forces naturelles, puis rejetés, se révélant indigestes et souvent mortels pour les espèces ayant essayé de d’en nourrir. La sédimentation aléatoire d’un plancton industriel réparti dans les étendues océaniques et étouffant le vivant, semant la mort et la disparition des espèces, l’air de rien, et façonné par la dynamique de cette dangereuse épidémie d’entropie, grains de sable enrayant la chaîne du vivant. Ainsi, les flux d’ordures remontent des océans, leurs fines particules broyées, mélangées, forment des cristaux qui s’assemblent et ébauchent de nouvelles pépites ambiguës, contradictoires.. Des imitations de coquillages rares, de nouvelles espèces extravagantes, uniques, pétrifiées, attendant l’incarnation. Mimétisme technologique. Leurs formes fractales que l’on peut imaginer être agrandies plusieurs millions de fois, finalement, permettant de visualiser ce qui est en train d’étouffer la vie sur terre, par en dessous, action invisible de l’homme sur sa planète. Non loin de ce délicat tabernacle vitré et de ces trompeuses reliques – qui montrent que de beaux objets peuvent se créer à partir de ce qui pourrit la vie –, trônent des blocs de récifs chaotiques, colorés, hideux et fantastiques, remontés aussi des profondeurs. Roches volcaniques dans lesquelles se seraient agglomérées d’innombrables déchets civilisationels emportés par les coulées de lave les ensevelissant. Déchets qui offrent les contours d’objets utilitaires, d’ustensiles communs, d’outils et emballages vulgaires. Ces blocs ont, en même temps, l’apparence d’éponges et de masses pulmonaires arrachées aux tréfonds de notre système géologique et climatique (nos entrailles à tous). Les étudier devrait nous rassurer sur le bon fonctionnement des organes de la biosphère. Mais au contraire, l’examen plus précis diagnostique des éponges paralysées, asphyxiées, colonisées par les matières inertes. Ce qui de loin ressemblait aux émissaires de récifs coralliens, témoins de la grande chaîne solidaire et fragile du vivant, archive climatique de la planète, se révèle concaténation monumentale des détritus plastiques et pétrochimiques, non-dégradables, qui envahissent l’atmosphère et les océans, se substituent aux forces respirantes et réparatrices. Fumier synthétique. Énorme chewing-gum mâché par les courants d’air, d’eau et de terre, engluant toutes les crasses de nos égouts. Formidables et hideuses, ces formes malveillantes qui, bien que très récentes, imitent l’apparence de turbulences métamorphiques antédiluviennes, ne sont pas pour rien posées sur le plancher d’une galerie d’art. Leur silhouette de mort rappelle que le culte esthétique du Beau a longtemps signifié (notamment) une volonté de figer les choses, de faire triompher l’artificiel créé par l’homme sur la réalité instable de ce qui l’entourait, désir de maîtriser tout ce qui échapperait à la raison humaine. Ces magnifiques pierreries en toc du délire humain racontent son inéluctable extinction en cours. (Pierre Hemptinne)

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L’extrême pointe des affinités, presque l’adieu

contact/perte de contact

Librement inspiré de : Vivien Roubaud, Galerie In Situ – Gri-Gri, Pascale Marthine Tayou, galerie VnH – Eric Sadin, La vie algorithmique, Editions L’Echappée, 2015 – Jean-Christophe Bailly, L’élargissement du poème, Détroits 2015 – Seung-Taek Lee et Simon Fujiwara, Presque Rien, galerie Marian Goodman – Aharon Gluska, Imagined Landscapes, Galerie Lazarev

Contact/perte contact

C’est une salle dont les parois ne protègent pas. Celui ou celle qui s’y avance devient la cible de forces embusquées. Une pluie de pieux en pagaille en jaillit et strie l’espace. Ils ne semblent pas figés, ne chutent pas non plus. Ils poursuivent leurs jets tendus, lentement, imperceptiblement. Ces pieux sont d’énormes crayons de couleurs, troncs bruts bien taillés, pointes affûtées. Cela ravive instantanément, presque épidermique, une image qui l’avait impressionné, dans une BD lue et relue lorsqu’il était enfant, il ne sait plus laquelle. Un homme y était enfermé dans une cage face au trône baroque d’un méchant. Celui-ci savoure une vengeance exorbitante et explique au captif à quelle torture il va être soumis: « je vais appuyer sur ce bouton et la cage sera traversée de part en part, en tous sens et lentement, de lances aiguisés qui te transperceront. » Variante automatisée du martyr de Saint-Sébastian. Le mécanisme infernal est déclenché et, on ne sait par quel miracle, il s’enraye, le prisonnier est épargné in extremis, les pointes meurtrières soudain pétrifiées contre sa peau, juste écorchée. Ici, les crayons de couleurs géants surgissent de la matière, plongent dans le vide, à la recherche de… Leurs mines effilées restent suspendues, inutiles. Que cherchent-ils à atteindre dans leur course immobile ? Qui manipule ces outils du dessin ? Sont-ils, à tête chercheuse, dirigés vers une feuille pour y tracer traits, hachures, coloriages, ou bien visent-ils directement le cœur, la peau, la chair, projettent-ils de dessiner à même l’organisme et l’être qui s’aventurerait dans la cage. Ou poursuivent-ils un être placé bien plus loin, encore hors d’atteinte, mais que les crayons dans leur élan projettent de percer. Mais, c’est pour lui, surtout, un miroir où le frappe l’impossibilité d’atteindre désormais ce qu’il veut toucher de ses traits, désir suspendu, perdu dans le vide.

Et plus loin, dans un réduit où règne la pénombre, il découvre d’autres objets, différents et pourtant de même nature. Ce sont, rangés sur des étagères, des constellations de points multicolores, en lévitation cosmique au-dessus de glaise craquelée, symbole de croûte terrestre ou de cuir humain marqué par les aléas de la vie. Ce sont des épingles vaudoues plantées dans la terre craquelée de l’intérieur d’un plat, cratère parcheminé représentant une vie particulière, le siège d’une personne précise. Ou encore plus loin, dans une sorte de grotte, les mêmes aiguilles, disséminées dans une vaste installation de globes aspergés de couleurs blanchâtres, éjaculats, sondent et hérissent des morceaux de tissu ou de laine, enroulés et noués sur des anses de vanneries abstraites, comme des pansements sur des doigts ou des coudes écorchés. Ces vanneries ressemblent à de petits animaux totems. Les tricots, à des étoffes fétiches. Petits objets votifs perdus dans une rocaille de calebasses, autant de messages secrets qui attendent leurs hypothétiques destinataires. Les aiguilles comme des antennes cherchant à capter des ondes. Autant de tentatives de reprendre contact avec des existences évoluant dans des dimensions différentes ou, au contraire, tableau de liaisons rompues, aiguilles désensibilisées attestant de vies qui se sont séparées et restent suspendues, en attente de nouvelles, de messages. En demande de soins.

C’est plutôt le signe d’un constat d’une rupture des communications intérieures, télépathiques, qu’il redoute. Non pas la preuve d’un contact avec un autre monde où évolueraient les âmes disparues, mais bien le contraire, une manière de tromper l’absence, de sonder les cicatrices attestant de la distance absconse s’instaurant entre les êtres jadis fusionnés, sans espoir. Une esthétique de l’abandon et de la substitution. Un exercice de piquage des zones sensibles anesthésiées, cherchant machinalement un reste de nerf à vif. Et, ensuite, banderilles décochées à tout hasard, quand parviennent des frissons, des semblants d’appels de l’au-delà, cherchant à capter d’autres ondes communicantes au sein de matières banales, élémentaires, qui auraient pris l’empreinte de l’air respiré par d’autres présences porteuses d’éventuelles affinités et ressemblances, renvoyant par similitude aux traces du temps partagé autrefois dans un même souffle. Un presque rien où s’accrocher, où respirer la mélancolie. Des émois de substitution, les cercles concentriques de l’éloignement. Les crayons suspendus dans le vide, les aiguilles plantées qui restent sans réponse, ce sont aussi ses doigts qui ouvrent, dardent et plongent dans les sexes et anus de jeunes prostituées « ressemblant à ». Allant et venant, ils jouent avec l’élasticité, la succion des lèvres et l’anneau musclé des sphincters, l’humidité soyeuse spongieuse des parois, coulissant dans le creux abyssal. Perforations pour du beurre, comme s’il n’y avait rien dans le trou. Pourtant, cela procure un plaisir fascinant, une excitation hypnotique très dense, mais sans jamais toucher la sensation d’une rencontre providentielle, d’une coïncidence charnelle puissante et dérobée à la fois. Ses doigts affairés sont comme les crayons qui traversent l’écran, branlant le rien et se figent, déroutés, s’engouffrant alors dans la bouche, la sienne, celles des filles.

Ce piquage d’aiguilles vaudoues, c’est aussi ce à quoi il lui semble s’adonner quand, accroupi ou couché dans l’herbe du jardin, rampant à l’abri des buis ou dissimulé derrière un tronc, il se concentre sur l’affairement d’un couple de bergeronnettes printanières, dans le périmètre de soixante mètres autour de leur nid, caché dans la vigne vierge. Il grave en lui, mentalement, les trajets, les stations, les oscillations, les cris rituels, à quel moment du jour, selon quelles répétitions, quels parcours et détours avant de s’engouffrer dans le nid, le bec rempli d’insectes. Tous ces trajets, dans les airs ou sur le gravier arpenté furtivement, dont il cherche à saisir une vue d’ensemble, comme le dessin d’un désir, d’un filet désirant lancé dans le vide mental pour faire revenir, advenir une présence cachée. L’appâter. Protéger un vécu qui s’estompe. Ou, du moins, essayer une voyance qui permettrait d’apercevoir, au loin, dans le vide, des résurgences d’un transport amoureux, des souvenirs vivaces continuant leur vie indépendante sur des orbites imaginaires et qui, peut-être un jour, reviendrait coïncider avec son présent, sa chair. Mais aussi tous les gestes qu’il effectue et répète dans le jardin, par exemple cultivant d’année en année ses plantes de rhubarbe, les visitant, les contemplant puis, un jour de vacance ensoleillé, récoltant les tiges aux larges feuilles. La lame au plus près de la terre. Puis la main et le canif qui décollent l’éventail pachydermique pour conserver la partie comestible, les bâtons qu’il rassemble en fagot dans l’herbe puis qu’il transporte à la cuisine. Les passer à l’eau puis l’extraction patiente des filaments, le jus astringent sur ses doigts, le tronçonnage, la cuisson lente, au sucre de canne. En parallèle, la préparation de la pâte, le mélange et malaxage des ingrédients hétérogènes jusqu’à une boule élastique, homogène, souple et érotique, la mise au repos puis l’aplatissement sous le rouleau fariné, le placement dans la forme, le piquage à la fourchette (cela lui rappelant le plat à l’intérieur de glaise garnie d’aiguilles). Autant de gestes de soin effectués avec concentration, soin à lui-même, aux choses et aux présents du jardin, de la nature, aux âmes, aux riens, au néant, gestes qui invoquent, rappellent, convoquent. Signes adressés à l’absente, douceur des mouvements décochés gratuitement, la mélancolie du faire exhalée discrètement comme on parle à l’oreille d’un fantôme, les saveurs que ses actions font jaillir et éloignent pour aller flatter d’autres palais et narines, depuis l’âpreté fruitée de la rhubarbe crue s’adoucissant et se confondant dans l’odeur de la pâte au four. (Enfants, ils jouaient à la survie et s’entraînaient à mordre dans la rhubarbe crue, s’exerçant à savourer, avaler en grimaçant le moins possible.) Tout ce travail presque somnambule le replace virtuellement dans la dramaturgie de l’artiste réalisant une rocaille de calebasses où il essaime ses petits objets vivants mais léthargiques, votifs. Ce qui tisse, en rappel, les sensations accumulées, soigneusement conservées, de pénétrer l’intériorité organique de l’autre à distance, en parasite chimérique et réveille, quand se reproduit mentalement l’éloignement, le chagrin de la sortie, retour dans un monde où les corps réintègrent leur étanchéité distincte et leur objectivité scientifique.

« Jusque-là, malgré des expériences éparses, le « monde sous-cutané » relevait de l’inconnu ou de la plus familière étrangeté, signalant dans son épaisseur mystérieuse et défendue la distance irréductible qui devait être maintenue avec soi, dont seul Dieu détenait une connaissance intégrale. Sa propre morphologie attestait de l’énigme imposée par la structure réglée mais en large partie impénétrable du réel. » (E. Sadin, p.87) Face au corps qu’il dénudait et caressait, à la manière d’un acupuncteur ou d’un attoucheur magnétique, l’enjeu était que le « monde sous-cutané » – celui, particulier, qu’il tente d’englober et d’intégrer à la fois mais, de manière universelle, tout monde sous-cutané, y compris le sien – redevienne, irradiant, un mystère complet, une énigme totale. Pour réinventer, imaginer autre chose, une mécanique poétique, d’autres corporéités libérant de toutes les enveloppes assignées, assignantes. Cette irradiation est la source dans laquelle il a un besoin irrépressible de plonger le visage, espérant un recommencement possible, une recomposition favorable sous l’étoile d’une chance qu’il n’aurait pas eue jusqu’ici. Le goût insensé d’un nouveau départ, imminent, qui participe de l’excitation résignée du joueur quand il mise son bulletin du Lotto. L’irréductible de ce que fabriquent les corps en interaction, qui se cherchent ou s’instrumentalisent mutuellement pour atteindre quelque chose à travers eux-mêmes, leurs organes, leurs physiologies mélangées en une organologie innovante, en pleine gestation. Une entité issue de leurs échanges et qui, partiellement, leur échappe. Le corps de l’autre, et le sien pour l’autre, en certains instants, relevant d’assemblage d’outils singuliers, incompréhensibles que l’on manipule, explore, pour forger des possibles, gagner d’autres dimensions, incarner d’autres matières. Inventer leur usage. Comme quand, débusquant une pierre patinée dont la forme intrigue, on la tourne en tous sens pour en deviner son usage préhistorique, aux sources de l’invention.

Quelque chose de ces énergies-là le traverse désormais sans s’arrêter, sans plus le nourrir, déferle, ruisselle, comme l’eau entre les doigts. Il est dans cet écoulement, il en fait partie, écoulement vers le rien, machines et éblouissements solitaires, éphémères, éclairs magnifiques à fleur de peau et qu’il observe pourtant de loin. Craignant toujours que ça tarisse. Mais cela, cette avidité à saisir ces manifestations électriques, erratiques, imprévisibles qui illuminent l’obscurité, consistant toujours en un courant qu’il poursuit de manière singulière, une dérive individualisante, le système nerveux externalisé d’une subjectivité propre. Fragile et dérisoire et pourtant, aussi bien, le mince réseau d’un ressenti qui lui procure une ligne de résistance, tordue et ténue, certes, mais indispensable, au régime numérique de plus en plus envahissant. Entre les mains de tout le monde ; il ne croise plus d’individus qui ne soient connectés, pourvus de réalité augmentée. Il n’y a plus de relation qui n’ait son pendant, prolongation ou ombre virtuelle, sur les réseaux sociaux par exemple. Plus de technologie qui n’introduise du robot dans ses actions, ne transforme une part de son être biologique en chair d’automate, ça s’immisce de partout. Et cela exige un effort quasi inhumain pour produire la preuve de l’invasion aliénante et s’en défendre. Au risque d’être accusé de paranoïa. « Les technologies numériques ne déterminent pas seulement le quotidien, jusqu’au « style de vie » même, mais ordonnent le cadre de la perception et de l’action humaine via les objets et les systèmes élaborés par le techno-pouvoir. (…) Le techno-pouvoir ne représente pas une instance qui déciderait de la politique intérieure ou extérieure d’une nation, qui gérerait des budgets publics, ou qui se soucierait de la meilleure préservation de la société et des conditions de vie. il est composé d’une foultitude d’acteurs épars, qui agissent toujours plus profondément sur le cours des existences et des choses, produisant des effets de gouvernementalité. (…) Nébuleuse globalisée et hétérogène qui malgré la paradoxale discrétion – quasi paranoïaque – qui la caractérise, est dotée de « visages » et affublée de noms : Google, Microsoft, IBM, Oracle, Apple, Amazon, Facebook, Twitter, Netflix, Alibaba, Baidu, Samsung… Soit les industries des architectures réseaux, des logiciels, de la téléphonie, de l’indexation des données, de la diffusion des productions culturelles, des plateformes relationnelles, qui structurent massivement le fonctionnement des sociétés et accompagnent le quotidien de milliards d’individus. » (E. Sadin p. 199) Contre cela, la fusion crue de corps, le sien et un autre, qui se retrouvent et pénètrent de manière improbable, inattendue, apporte l’impression sauvage, momentanée, désespérée, d’échapper au quadrillage neuronal de la vie algorithmique.

Et jouir de sa ténue et tordue ligne de résistance au cancer du capitalisme cognitif que propage le numérique, la sentir qui prend vigueur par mimétisme, c’est ce qu’il éprouve aussi, en s’abandonnant à la contemplation de drôles de machines, irrationnelles, sophistiquées et désossées, sans utilité apparente. Au début, sans comprendre quoi que ce soit, hébété, mais content d’être là, d’avoir quelque chose à regarder, à peine entré dans la galerie, sur le sol du hall. Puis, de plus en plus excité, en empathie. Ainsi, quand se met à bouger à terre une bestiole technologique, entre cafard kafkaïen et locomotive apocalyptique, dont le moteur décarcassé est externalisé, délocalisé, en train de muter en insecte géant incrusté au plafond. Et la chose se met à tourner en rond, par secousses, saccades, courbe presque carrée. Tourner en rond contrarié, c’est ce que lui-même fait depuis des années, sans laisser de traces hormis pour lui-même, graphomane traîné dans son jus. Et voir soudain des automates qui échappent à leur condition de machine servile et s’emparent de ce mouvement rotatif perpétuel, ça le fascine. La chose se déplace en libérant des jets d’encre et, confinée dans un territoire déterminé par la longueur des câbles qui la relie à son cerveau, elle trace et creuse les contours épais, quadrillés, brodés, striés d’un gouffre infini. Un œil vide cerné de treillis réticulaire. Puis, de longues minutes léthargiques. Plus rien ne se passe. Le mécanisme semble avoir rendu l’âme. Mais contre toute attente, ça redémarre, cahin-caha, puis avec zèle chaotique. Et sans cesse des lignes d’encre sont ajoutées comme ferait un oiseau faufilant de nouvelles brindilles entre celles constituant déjà son nid. « HP deskjet, ordinateur, wifi, roulement à billes, ressort, deux-cent-vingt volts ». Et, au centre, darde le précipice, dévorant. Comme, en quelque sorte, dans les peintures du duo iranien Peyback où la prolifération bactérienne s’articule autour de trous noirs, de soleils d’encre, d’azurs insolents, insondables. Quelque chose de très lointain qui évoque la naissance de mondes pullulant, le nôtre n’étant, du coup, qu’une infime unité singulière parmi ces nuées plurielles, un possible parmi des millions d’autres. Face à ces jungles picturales où son œil ne se pose nulle part mais se laisse embarquer dans un tournis nauséeux, il appréhende le souvenir de quelque chose de fort, relatif au sentiment amoureux, lui rivant aux tripes la conviction d’être « passé à côté de ». De cela, qui ne se peut dire, il ne lui en resterait qu’un grouillement atrophié, en attente de nouveaux départs, vivant sans cesse, bien que désormais esseulé, dans la contemplation scrutatrice du visage et du regard de l’amante tels qu’imprimés en lui sous leurs formes changeantes et multiples et d’où ils tirent les indices de sa propre existence, se livrant continuellement, dans le vide, à « cette passion herméneutique qui nous vient aussitôt qu’il est sérieusement question d’interroger cette altérité qui est là devant nous, en écart avec elle-même et sans fin se dérobant ». Exercice par lequel il entretient, bien au-delà de la séparation, l’amour même. « L’amour est le nom de cette passion herméneutique, et ce que scrute l’amant dans le visage et le corps de l’autre, c’est bien sûr ce qui le distingue comme écart entre tous les écarts qui font la multiplicité des êtres, mais ce sont aussi, et dans une inquiétude bouleversée, les moindres signes et les moindres mouvements par lesquels, en cet écart qui lui est propre, l’autre s’écarte de lui-même ou de ce qui lui a été assigné comme place par l’attention qui lui est portée. Or l’autre est inassignable, et de cette beauté ou de ce danger, le regard est le signe éperdu. Telle est l’aporie du regard aux yeux de qui le voit : ce qui signe le distinct et la singularité plus qu’aucun autre trait est en même temps le signe même de l’inassignable, le signe ouvert d’un départ toujours possible et toujours déjà engagé. » (Jean-Christophe Bailly, « L’élargissement du poème », p.161) Si, au sein de l’absence et du manque qui s’installent en piliers du quotidien, il demeure dans l’examen quasi astrologique des différentes versions du visage aimé déposées en lui, lors des étreintes spirituelles ou charnelles, il se demande quelques fois, avec le temps, dans quelle mesure ce qu’il contemple reste fidèle à l’originale. N’a-t-il pas plutôt affaire à une reconstruction constante, approximative et inventive, du visage aimé, à la manière d’un mouvement perpétuel et dérivant ? Il songe à ce travail d’artiste, Aharon Gluska, dont il avait pris les grands tableaux pour des photos réalistes, en noir et blanc, des grands espaces désertiques (Imagined Landscapes). Or, il n’en était rien, ces représentations résultent de procédés complexes et bricolés, de toiles immergées dans des pigments qui se mélangent, se dégradent, se fixent arbitrairement, géologiquement. Le travail du peintre-sculpteur est d’inscrire, graver, dans cette matière devenue presque minérale, l’apparence des étendues arides qui se sont imprimées en lui, d’y révéler une réalité photographique des images intérieures de ces déserts incorporés. Et, il avait été tiraillé par de subtils parallélismes entre ces paysages et ceux parmi lesquels sa mémoire sentimentale erre, constitués des pigments recomposés, transformés en matériau brut de peinture, des visages de l’amante, sans cesse décomposés par l’oubli et réinventés par la mémoire et l’interprétation du passé. Chaque recomposition prenant place sur les murs d’une chambre muséale, au profond de son imaginaire. Ce qu’il éprouve chaque fois qu’il parcourt intensément cette galerie de portraits, dans cette conjonction d’images, est bien un sentiment d’errance, sur le tracé lointain des affinités de plus en plus diaphanes et intangibles, dans d’autres temporalités. « Contempler un portrait, que ce soit dans un musée ou pour une raison sentimentale, c’est d’abord se retrouver en plein dans une expérience de seuil, c’est être dans une sorte de ralenti de la liminalité. » (J.C. Bailly, p.162) Touchant à cet endroit précis, déjà éprouvé face à des portraits tangibles – mais ici de manière encore plus troublante s’agissant de portraits secrétés en lui-même, copies de l’originale générées en grande série par son cerveau et les innombrables cellules de la mémoire réparties sur toute la surface de son corps -, où tous les portraits « sont chaque fois celui d’une personne, c’est-à-dire bien sûr d’un individu singulier mais aussi et tout autant celui d’une personne grammaticale générique qui n’est ni un simple je, ni un tu, ni non plus un il (ou elle), mais une puissance rétractée qui erre entre ses pronoms. Il me semble que tous autant que nous sommes, nous appartenons à cette puissante errante. » (J.C. Bailly, p.163)

Et c’est bien porté par cette force d’errance qu’il continue sa découverte de ce que présente la galerie et avance alors dans les remises sombres du bricoleur à l’origine de cet agencement surprenant (imprimante éclatée tatouant au sol l’armature du gouffre), cave où luisent des sphères autonomes, de tailles diverses, semblables à ces bulles de savon que l’on souffle en trempant un anneau dans l’eau savonnée, mais en taille géante. Et désactivées. Bulles, aussi, qui évoquent ces univers clos, limités, où il est possible de cultiver, à l’abri des influences délétères, les cellules souches d’un autre monde ou de préserver, dans une atmosphère artificiellement entretenue, des vestiges de civilisations imaginaires qui, sans cela, dépériraient, disparaîtraient, nous faisant perdre le lien avec certains composants de nos origines rêvées. Hangar de montgolfières translucides attendant que le plafond s’ouvre pour s’élancer dans le ciel et se diluer dans la lumière. Les sphères fragiles et brillantes flottent ainsi à l’intersection de l’espoir et du deuil, de la perte et de l’invention, de l’échouage et de l’envol, luisances mélancoliques. À l’intérieur des globes sont suspendus des luminaires, des lustres, des loupiotes garnies de verroteries. Des objets de brocantes qui renvoient au passé, à ces objets qui véhiculent des vécus cryptés, qui ont capté le pathos quotidien de gens qui ont pris plaisir en leur compagnie (en identifiant leur âme au design de ces objets de leur décor), mais ne sont aujourd’hui rien d’autre qu’une patine sentimentale. Telle quelle, c’est une esthétique de loupiotes tremblantes, aperçues dans la nuit, impossibles à localiser sur terre, sur mer ou dans les airs, qui se confondent avec l’apparition aléatoire d’étoiles de berger ou la ponctuation d’un phare essoufflé. Elles sont là isolées, mises sous vide par un collectionneur de ces lueurs qui laissent croire, à tort ou à raison, qu’il existe d’autres vies à explorer dans l’univers, quelque part, dans des temps révolus mais à nouveau accessibles, ou dans d’autres espaces-temps que la vie humaine n’a pas encore atteints. Mais ces lucioles de l’artisanat sont en pannes, immobiles, comme embaumées. Il avance donc interloqué dans cette ambiance très tristement paisible d’énormes larmes suspendues où dorment des lustres électriques, quand, soudain, sa présence perturbe le repos et déclenche des mouvements anarchiques. Dans leur bulle, les vieux lustres se mettent à s’agiter – ainsi quand, jadis suspendus à leur plafond usuel, pouvait sévir un tremblement de terre, ou les secousses d’explosions guerrières -, tournent en tous sens, rentrent en transe centrifuge. À tour de rôle, à l’unisson, se répondant de sphère en sphère, à la manière de personnages de carnaval agitant leurs attirails symboliques. Son préféré étant celui dont les rangées de pendeloques ressemblent à une robe d’apparat, brillante, révélant ses volants successifs dans la rotation exaltée. Évoquant ce point de fuite fixé en général sans résultat quand la jupe d’une danseuse tournoyante s’envole comme une corolle horizontale et que voir ce qu’il y a en dessous relève de l’inimaginable (tout en étant au fait de l’anatomie sexuelle et en principe à l’abri de toute surprise). Danse de Saint-Guy qui rebat les cartes. Les sources de lumières deviennent alors complètement vagues et floues comme lorsque l’on contemple, à l’instant de basculer dans le sommeil, les feux d’un candélabre, brouillés, globuleux à travers les paupières presque fermées, les cils humectés de fluide lacrymal. Lumières essorées. Évocation approximative d’ovnis. Il y a quatre sphères, mais cela lui fait l’effet d’un panorama céleste sans fin, elles se réfléchissent l’une l’autre, l’une en l’autre. Mise sous verre nostalgique de métaphores d’orgasmes circonstanciés, pas n’importe lesquels, pas un orgasme parmi d’autres, mais tel et tel, qui auraient une histoire particulière, auraient capté la vérité inappropriable de moments exceptionnels. Bruits de moteurs, transmissions robotiques et une sorte de grésillement aérien, comme le passage de comètes gazeuses, complètent le climat de survie artificielle de tout ce que l’amour laisse entrevoir sans en offrir la propriété, la saisir concrète. « Le son cristallin des pampilles amplifié dans sa caisse de résonance double l’expérience visuelle d’une contemplation sonore » (feuillet de la galerie). Cela le renvoie au premier crépuscule dans un village de montagne, où il s’était isolé pour écrire. De tous les versants, l’arrivée du repos déclenchait des appels, des éclats de rire, des conversations de commensaux, des impacts de balles sur les frontons, l’apparition de points lumineux depuis les vallées jusqu’aux sommets, en des zones où il n’avait pas imaginé l’existence d’habitations, et tous ces événements semblaient fonctionner en échos des uns des autres et l’attirait dans son filet de correspondances magnétiques. Toutes les choses, les animaux, les habitants participaient à une sorte d’immense yodle cosmique, sans s’en rendre compte. Il lui avait semblé se retrouver dans une atmosphère extralucide, baigner dans des brises cristallines propices à la télépathie et disposer d’une sorte de « fenêtre de tir » à pensées lui permettant de placer ses messages les plus intimes, informulables, en plein cœur lointain de son amante (en principe hors d’atteinte, la région étant privée de « réseau »). « Gonflable, contrepoids, transmission scooter électrique, lustre à pampilles, collecteur tournant, chaîne de moto, vingt-quatre volts. »

Il circule entre les gonflables transparents. Sous vide, les lustres accomplissent leurs numéros de cirque, valsent et caracolent, puis retournent provisoirement à leur inertie, selon une logique sérielle déterminée. Ça s’éteint, ça redémarre. Toujours au même point. Séquences identiques. Il n’y a pas de fin établie, envisageable, sauf si survenait un accident, une panne. Vase clos. L’exaltation du début – il va se passer quelques chose de fabuleux -, se tasse un peu. Le merveilleux redevient imminent chaque fois que les objets s’agitent et décollent, mais il n’y a plus de surprise radicale dans leurs parades foutraques et répétitives. Juste des rémanences bégayantes qu’il contemple de loin. C’est un merveilleux simulé, observé de loin via un dispositif poétique machinique représentant ce que l’artiste avait en tête, et qui accentue la mélancolie de n’y être rattaché que par de fragiles et tortueux filaments. À l’instar des empreintes de ses rencontres amoureuses qui s’éventent, s’émoussent.

S’émousser ne signifie pas disparaître, mais se transformer infiniment lentement, se diluer parmi d’autres choses, par affinité de texture, empruntant d’autres apparences. Si les portraits collectionnés de l’amante s’estompent, deviennent par exemple juste des champs colorés, abstraits, ils n’en gardent pas moins leur force sentimentale et voluptueuse. S’il n’y pense quelques fois que sous la forme d’un vaste champ couleur chair, voile veloutée teintée ici ou là de subtiles zones incarnates qui semblent bouger, se déplacer, palpiter, c’est à la manière de la surface lunaire observée depuis la terre, et de ces reliefs et cratères qui ont toujours inspiré à l’homme des représentations poétiques de géographies vierges, à l’image de ses astres intimes. Ce que restituent assez bien les plans très rapprochés peints avec des produits cosmétiques que Simon Fujiwara réalise, lui, pour figurer la part insondable du visage. Un horizon indistinct. Marbrures poudreuses. Il déconcerte en révélant cette consistance nuageuse, impersonnelle, à même le masque du pouvoir (la chancelière allemande). Ce qui le reliait aux visages dont il entretient et explore les portraits évolutifs, avec le temps, inévitablement, à la fois devient excessivement ténu, certains jours semblant même dérisoire, presque rien, mais ce rien, ce filament concentre toute la force originale, indestructible, du lien initial, il est habité d’une survie plastique prodigieuse, se recyclant sans cesse sous d’autres formes. Bernard Lahire explique que, lorsque le religieux se transforme en équivalents séculiers, il ne disparaît pas pour autant du social, il continue sa destinée religieuse sous d’autres formes, camouflés en quelque sorte.

La dalle de marbre, posée à terre, cassée, séparée en deux, se confondait presque avec le sol, granularités du béton et du marbre confondues. Juste un relief qui pouvait être un trompe-l’œil. Il n’y vit rien, sinon une surface brillante qui captait les reflets des lampes, des fenêtres, l’ombre des visiteurs. Une surface neutre, brisée, réfléchissant la vie liminale. Ce n’est qu’en s’accroupissant, qu’il vit ce qu’il n’avait pas vu, l’eau maintenue par magie sur toute la surface de la dalle, tenue à distance du bord de quelques centimètres. Fine vague pétrifiée. Un coffrage de transparence sur le marbre. Une présence imperceptible qui impose une forme au liquide, l’empêche de se répandre, rend visible le fil qui subsiste malgré tout, entre le présent et les fulgurances passées. C’est le même liquide léthargique qui envahit ses yeux quand, de manière incompréhensible, à l’instant de l’endormissement, certaines images resurgissent et semblent lui proposer leurs lumières dans un espace-temps préservé, où rien n’a changé, où les illuminations de l’émoi restent intactes, prises dans une cataracte lisse d’une eau translucide, sphérique et gelée. Regarder ces lumières les yeux brouillés en se gardant bien d’y toucher, au risque d’électrocution. (Pierre Hemptinne)
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Ablutions et points de fuite

AblutionAblutionLibrement divagué à partir de : Juan José Saer, Glose, Le Tripode, 2015 – Marc-Antoine Fehr, Point de Fuite, Centre Culturel Suisse – Bernard Lahire, Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré. La Découverte, 2015 – Pascale Marthine Tayou, Gri-Gri, VnH Gallery – Miquel Barcelo, L’inassèchement, Galerie Thaddaeus Ropac – C’est le Printemps, 2014, Dard et Ribot…

AblutionUn léger tohu-bohu émousse le macadam nocturne. Des ombres, des faisceaux lumineux courbes, brisés, mouchetés, mouvants, entrelardent des corps. Deux ou trois vitrines irradient de leurs néons blafards et kitsch une grappe de jeunes le verre à la main, debout ou étendus l’un sur l’autre sur le trottoir, entre fiesta échangiste et vernissage blasé. Il peine à faire rentrer dans des schèmes descriptifs ou narratifs ce qui se déroule devant lui. De temps à autre, comme jaillissant d’un gâteau surprise, de jeunes nymphettes acidulées et à peines vêtues traversent l’attroupement, quasi irréelles tant elles semblent sorties directement de magazines de mode libertins. Glacées. Plutôt garnies d’accessoires qu’habillées de vêtements. Elles happent des partenaires, masculins ou féminins, avec lesquels elles posent ensuite pour des photos excentriques, sur le seuil, des imitations de scènes compromettantes de mariage. Le temps de quelques crépitements de flash dans la nuit, elles s’en vont, en vraies entraîneuses, guincher à l’intérieur d’une des boutiques aux parois tapissées de grandes photos aux teintes psychédéliques, montrant l’une ou l’autre de ces jeunes mannequins, débridées et dénudées, sous tous les angles, entre photo d’art et porno soft, avec une très superficielle esthétique SM. Les codes de l’exhibition sexuelle euphémisés en fadaises publicitaires, pastellisés jusqu’au fade obscène, troublant d’être incarnés par une poupée asexuée. Il regarde, longe les flancs et crêtes de cette manifestation, ne se sent ni rejeté ni aimanté, mais ne voit aucune manière de s’arrimer à ces parades mêlant hystérie et anomie. Il pourrait saisir un initié, à la marge, le tirer à l’écart loin des décibels et en le prier de bien vouloir lui dresser une fiche technique de la fête, qui, quoi, pourquoi, comment. Pourrait-il ainsi s’immiscer, approcher, aller toucher l’une de ces jeunes filles incroyables, fictionnelles, pourrait-il aller, selon d’invraisemblables péripéties, jusqu’à doigter une de ces créatures provocantes, l’air de rien, façon saint-esprit, lui pincer l’intime comme l’on fait quand s’il s’agit de s’assurer d’un rêve ou d’une réalité, vérifier si ce n’est que matière synthétique ou peau authentique, qui absorbe l’émotion des doigts qui la palpent et les trouble de ses propres palpitations ? Mais il s’en détourne, s’éloigne, remonte la rue, fatigué, l’hôtel n’est pas loin, mais où va-t-il ? Il a passé quelques heures dans des galeries, ses pas sonores arpentant l’espace de monstration, passant et repassant devant l’autel où de jeunes dames suivent la cote de leurs artistes, démarchent des collectionneurs, traquent d’autres artistes prometteurs à faire entrer dans l’écurie. Il n’y a pas vu le temps passer, absorbé par de nouvelles images inattendues, des choses jamais vues, mais faisant écho à d’autres enfouies en lui, pense-t-il sous réserve de vérification, stimulant le terrain de fouilles des correspondances. Ou, comme s’il les avait attendues. « Je devais un jour me trouver en face de ça. » Il en garde une certaine excitation, confuse, inchoative qui le rend incapable, au stade actuel, de dire quoi que ce soit sur les œuvres contemplées. C’est comme si, introduites dans les cases cellulaires où s’accumulent les images qui, interprétées, permettent de retracer ses trajectoires, ces nouvelles acquisitions entraînaient une reconfiguration de tout le visuel déjà archivé neurologiquement, contraignait à en reprendre tout le possible interprétable. Du coup, le temps de cette digestion cruciale, les facultés nécessaires à ébaucher une histoire dans laquelle se situer, sont indisponibles. Provisoirement, sa capacité à traduire en mots ce qu’il voit, ce qu’il sent, entre quelles inconnues il évolue, est suspendue. « Toute image est d’abord une énigme tendue, bloc de sens qui glisse hors du langage et qui interrompt en nous le flux de la pensée. » (J-C Bailly, p. 122) C’est cela, sa pensée consciente est interrompue, accaparée par les processus souterrains, nébuleuse. Il tangue légèrement comme un être sans pensée, ce qui est la démarche un peu saccadée de ces créatures inventées à l’image de l’homme, par des savants fous qui n’ont pas pu les lester d’un cerveau, d’un esprit. Il oscille entre extase et souffrance à force d’incertitude inexplicable, comme quand (il imagine, car il n’y a jamais joué) tourne la bille infernale et divine de la roulette. Tout se reconfigure et il peut aussi bien, au terme des opérations qu’il ne maîtrise pas, se perdre, tout perdre, ne plus reconnaître ce qu’il est ou au contraire retomber sur ses pattes, bien dans sa peau, avec le bonus de nouveaux repères cognitifs et émotionnels dus à l’absorption de nouvelles images fortes. Il se compare à ces personnages de roman qui découvrent n’avoir aucune destination : « Mais, justement, ils ne vont nulle part et, libres, pourrait-on dire, de projets et de destin, ils avancent dans une actualité intacte, palpable, qui se déplie en eux et qu’ils déplient à leur tour, organisation fine et mobile du rugueux qui délimite et contient à l’extérieur, pendant un laps de temps imprévisible, la dérive du tout, aveugle, qui décourage et déchire. » (Juan José Saer, p. 182) Complètement absorbé par une actualité récente qui se déplie et se replie en lui. La bouteille de vin descendue au bar du restaurant n’a probablement fait qu’accentuer cet état de fait. Le breuvage fruité a ouvert en lui une cavité sans frontières, une sorte de grappe nuageuse qui croît sans cesse, correspondant au plaisir expansif d’absorber cette saveur particulière qui remplit la bouche et s’épanche sans bords, de chercher à en analyser les composantes, les molécules tant chimiques que poétiques, travail qui accapare les ressources matérielles et symboliques de son être. Nuage qui s’élargit à chaque gorgée, la Syrah veloutée et épicée, primesautière et consistante – peut-être dotée d’attributs attribués aux nymphettes transgressives de la fiesta – , répétant cette sensation inespérée de la goulée originelle, condensant finement diverses fragrances caractéristiques du printemps, capiteuses et immatures à la fois. Une touche de griotte ou framboise, ou les deux ensemble, une pointe d’astringence, une promesse de mûre et cet arrière-goût dilué de géranium. Ce qui lui rappelle, il y a quelques jours alors qu’il bêche le jardin, ce mélange de muguets dont le vent agite les clochettes et les relents de lilas et d’aubépines qu’apportent les bourrasques, composition qui, à son tour, lui évoqua, lors d’une première accolade, le contact fortuit avec la peau d’une jeune femme, dans la nuque, sous la chevelure. Un bouquet floral et sucré, subtilement torréfié par la candeur du corps, une sauvagerie de houblon, de pulpe d’agrume et une verdeur de pollen, un rien d’amertume poivrée, quelque chose de virginal. Quelque chose, au niveau du désir, de premier matin du monde, à peine humé. Plus exactement, dans la bouffée odorante, les vestiges restaurés du premier matin. Un arôme difficile à fixer, plutôt volatile, tantôt évident et, la seconde d’après, devenu illusion, aussi délicat à stabiliser que certains pouls enfouis, fantasques. Et tandis qu’il boit – mais est-ce encore boire, cette agitation du liquide sous le palais, brassé par la langue, jusqu’à ce qu’il s’évapore, se désagrège et s’incorpore directement sous forme de bruine ? – , il accueille la saison du renouveau qu’exalte la Syrah, une primeur virginale et candide aussi en quelque sorte, cherchant des mots pour la qualifier au fur et à mesure qu’elle émerveille ses entrailles physiques et psychiques, cette tentative langagière ressemblant à un frêle esquif déporté dans sa quête vers le large, sans fin, traçant un fragile sillage d’adéquation et d’inadéquation entre lui et le monde, tel qu’il est, sans assurance d’un lendemain. Trouvant même de l’apaisement à intérioriser, métaboliser cette incertitude du lendemain. Une extase. « Et dans toutes les cultures les humains ont su tirer profit d’un ensemble de ressources mentales dont la genèse remonte haut dans l’histoire du vivant pour se ménager des expériences (intermittentes) donnant naissance à des plages de transparence où tout semble tomber en place, simplement et naturellement, ne laissant momentanément plus de lieu pour quelques questions ou inquiétude que ce soit. » (JL Schaeffer, p.310) Ce qui explique qu’il se sent gonflé de béatitude, toutes voiles dehors mais forcément éphémère et non sans menace de découragement, de déchirures, abstraites, comme sans objet ni raison, sans pitié.

Devant une fontaine monumentale à tête de lion, une femme SDF fait ses ablutions. Penchée, elle appuie sur un gros poussoir dissimulé dans la paroi de pierre et un filet d’eau coule de la gueule du fauve, le jet intercepté par sa bouche. Comme l’on fait, flâneur ou randonneur assoiffé, pour boire aux fontaines publiques. Ses sacs éparpillés au sol, elle est debout dans le clair de lune, brosse à dent brandie, la mousse du dentifrice coulant aux commissures des lèvres et elle s’adresse à la ville, au cosmos. Est-ce la même qu’il a aperçue quelques heures plutôt, dans le quartier, allongée sur les pavés, somnolente, hébétée (le stéréotype de la clocharde imbibée de vinasse) ? Il avait instantanément pensé à une petite peinture (Marc-Antoine Fehr) d’une femme endormie en plein air, en tout cas dans un espace public, à l’écart d’un lieu de passage, sur le côté, vue de dos. Une robe bleue presque luisante d’usure sombre, sans forme, épouse le corps épaissi, vaguement cassé, et ressemble à une voile affalée. Un mollet nu replié, une chevelure grise négligée. À l’avant-plan, à droite et à la place de l’oreiller, une étoffe pliée, dépliée, une sorte de mue rejetée, ocre lumineux. Toile écrue d’un sac de voyage en train de se vider, se dégonfler. Elle ne demande plus rien à personne, si proche et si inaccessible dans une solitude irréversible, elle est dans l’abandon de soi et de l’autre, elle est presque déjà dans la dépossession de son corps, des contingences. Presque évanouie, inaperçue. Elle tourne le dos au public, orientée vers un mur, mais un mur qui serait immatériel, de lumière et de sable, un vide granuleux vers quoi elle aspire, sans impatience, sans crainte. Une fenêtre ouverte sur un paysage qu’elle est seule à voir, point de fuite. Elle attend d’y fondre. Il contourne la fontaine, se remémorant la peinture – y avait-il des éraflures de sang séché sur le mur ? – et il a l’impression que la clocharde au dentifrice l’interpelle, il envisage l’indifférence mais, finalement, s’arrête et lui demande ce qu’elle veut. D’abord surprise, elle reprend son oraison, là où il l’a interrompue, l’incluant alors dans le grand tout auquel elle s’adresse. Plutôt, parmi lequel et pour lequel elle décline sa position. Comme le font des aviateurs dans les airs lorsque les ondes d’une tour de contrôle les contactent, « veuillez faire connaître votre situation, origine et destination ». Elle se tourne successivement vers les quatre points cardinaux, tout en s’interrompant pour cracher l’eau savonneuse de ses ablutions buccales, et énumère les caractéristiques climatiques de chaque pôle. Le Sud, soleil, long été hiver court, le Nord, froid, glace, neige… Puis, elle reprend de manière plus détaillée, et décrit les végétations spécifiques selon les types de paysage, au sud les pins, les oliviers, les amandiers, au nord les chênes, les forêts de sapins… Et elle embrasse ainsi le monde de plus en plus largement, « par là, vous avez l’Allemagne et, derrière, la Chine… », elle le survole, évoquant les coutumes (caricaturales) des différents peuples. Une sorte de résumé géographique. Elle soigne son élocution, son regard a des éclairs de crainte, peur d’avoir oublié sa leçon. Cela a beau être, du point de vue des connaissances, élémentaire et sommaire, cela revêt toutes les caractéristiques d’un savoir crucial, indispensable à la survie, à ne pas sombrer dans la rue, broyée dans l’indistinct. Parler, entretenir quelques vestiges scolaires, quelques acquisitions culturelles et livresques, augmentées de diverses choses vues et apprises dans la vraie vie, rassembler cela en un bagage intellectuel social, type de connaissances normées qu’elle sait partager avec de nombreuses personnes et en même temps, bagage personnalisé, par sa vision, sa manière de l’exprimer, garantie de maintenir un minimum de singularité. Rester quelqu’un, continuer à savoir qui et où l’on est. L’enjeu est terrible et elle le sait, elle se donne et se concentre autant que si elle était sur une vraie scène. Ou passant une audition fatidique. (Il songe qu’il y a un mois à peine, il a assisté, sur une place républicaine pas très éloignée de la fontaine, à une manifestation dénonçant les morts de la rue, l’installation d’un cimetière symbolique et des voix pour épeler le nom des victimes. « Au moins 480 morts de la rue ont été recensés. » http://mortsdelarue.org) Il l’écoute ensuite énumérer les fontaines encore fonctionnelles dans Paris, citant le quartier, le nom de la rue, l’origine de son installation, son fonctionnement, quasiment une étude sur son débit, le goût de son eau. Et puis, plus inattendu, elle évoque ce qu’il y a sous les fontaines, la terre, et les bestioles qui se nourrissent du sol-sol et que parfois elle voit resurgir, d’entre les pavés, ou des tuyaux (quand ils ne sont plus en service). La terre, comme le rappel d’où elle vient, la campagne qui manque, ce que la ville recouvre et fait presque oublier. Quelle distance entre les instants passés en galerie d’art, et à présent, ces quelques minutes d’écoute de la femme de la rue ! Quel contraste et, pourtant, au niveau de ce qui l’intéresse de retenir, de saisir, dans le souci de se transformer en être attentif, à l’écoute peut-être jusqu’à l’impuissance mélancolique et en réaction à un environnement qui encourage l’indifférence individualiste – prolétarisation du sensible, aliénation du sacré – il a la conviction de se livrer à la même recherche. Il s’entend murmurer, « pour chaque heure passée dans les galeries d’art, tu devrais consacrer trois heures à écouter les clochardes dans la nuit ». Déambulant dans les galeries ou y paradant, s’y réfugiant comme en des havres sacrés, retirés du temps, soustraits aux contraintes et pressions du travail ? Jouissant de l’atmosphère recueillie et de la disposition qui réservent l’approche des objets d’art récents, inédits et uniques, à ceux qui connaissent les adresses et osent pousser les portes. Jouissant réellement de la proximité soudaine avec quelque chose de rare quand, soudain, son cœur se met à battre de manière singulière face à une œuvre convoquant l’inattendu, la révélation, l’entraînant dans une opération qui réactualise le sacré brut, désarmant la distanciation critique, ce qui provoque une sorte de grand soulagement. Rareté qui ne tient pas à l’œuvre seule, mais à la conjonction de tous les éléments qui font qu’il se trouve, lui, à ce moment précis, devant elle, depuis des éléments factuels (avoir eu du temps libre, se trouver dans cette ville à cet instant) jusqu’à d’autres plus nébuleux comme la constitution historique de sa sensibilité, l’humeur du moment, la réceptivité neuronale. Jouant l’humble, il parade dans cet espace sophistiqué et aussi dépouillé qu’un autel, espace qui excite l’attractivité de la recherche (Bailly), la satisfaction qui consiste à se sentir appartenir au clan de ceux qui se trouvent engagés dans cette activité de recherche, de ceux qui ont le potentiel pour comprendre, intégrer ce genre de rareté à leur métabolisme et le cran de supporter l’état de recherche. De défendre dans leur savoir être cette exigence de la culture. Finalement, le même genre de rareté vécue quand, durant plusieurs jours, il repère un oiseau jamais vu jusqu’ici dans son jardin et qu’il va traquer, en douceur, pour le surprendre tel qu’il est et objectiver les éléments d’identification de l’espèce. Silhouette, becs, couleurs, taille, chant, vol. Et, encore mieux, essayer de comprendre le mobile de ce séjour passager, car il est évident qu’il n’est là que pour un temps limité, une étape. Il n’est jamais au repos, sans arrêt agité, sa longue queue et son cou gracile pris de tressautements vifs, attendant quelque chose, cherchant de quoi soigner ou réparer une avarie. Le mobile se cache dans une conjonction d’éléments propres à l’oiseau et d’autres appartenant au jardin, ses arbres, ses fleurs, ses plantes sauvages, ses écorces, ses insectes, ses mousses, quelque chose l’attire, dont il a besoin, quelque chose de perdu ? Et donc, lui, dans la galerie, mis en recherche entre les objets exposés et ce qu’ils éveillent en lui – paradant comme l’oiseau au poitrail jaune, et à la longue queue presque handicapante, passant du cognassier à la vigne vierge –, en goûtant la qualité de l’instant, oint du rôle sacré de tout prétendant à la connaissance de l’art. Se persuadant être le centre, le destinataire, de la conjonction favorable de ces éléments divers qui, n’étant pas destinés à communiquer entre eux, soudain s’envoient des signaux, créant les conditions d’éveil pour que quelque chose de caché lui soit révélé et qui ne pouvait se révéler ainsi qu’en réagissant à quelque propriété qu’il est le seul à détenir, enfouie dans sa subjectivité, dans son histoire personnelle, confortant son appartenance au régime singulier de l’art. Gagnant en « supplément d’âme ». « Sachant que les vivants cherchent à s’approprier les objets (chefs d’œuvre) en question en les achetant ou en s’associant d’une façon comme d’une autre à eux, on peut dire que les objets et les morts sont fondamentalement liés aux hiérarchies du passé comme à celles du présent, et qu’ils participent ainsi de la domination, de la légitimité et de la construction des puissances relatives dans le monde présent des vivants. S’associer à des objets sacrés, jugés importants, est une manière de se grandir et, au fond, de se sentir légitime d’exister comme on existe. Posséder matériellement ou maîtriser symboliquement (par la connaissance) des objets sacrés, c’est se sacraliser soi-même et sortir de l’état d’insignifiance qui est le lot de tous ceux qui n’ont aucune espèce de rapport avec les foyers sacrés collectivement organisés. Supplément d’âme, justification de son existence, sentiment d’importance sociale : toutes les tentatives de rapprochement d’avec le sacré sont des stratégies de mise à distance de l’insignifiance et de l’absurdité de toute existence mortelle. » (Lahire, page 281) Il collecte ces suppléments d’âme et cherche inlassablement à en faire fructifier le capital. Une manière de se prémunir contre la peur des ruptures et des exclusions qui lui semblent toujours pas très loin. Il a vécu ainsi quelques instants troubles où il n’était pas très éloigné de la rue. Quelques circonstances où il a dû essayer de rassembler quelques pièces, en abordant les passants, pour prendre un train, se payer un repas. Rien de grave, mais juste assez pour sentir le souffle du gouffre. Avec l’âge et la construction d’une situation sociale, certes confortable, mais qui lui semble fragile, si pas usurpée, il craint de plus en plus de chuter. Il regarde et écoute fasciné la clocharde en souvenir des heures passées près du pavé, pas à la porte, pas abandonné, mais dans l’anti-chambre du lâcher prise. Et il se demande si la crise économique ne lui réserve pas des lendemains désenchantés, sur la paille. Qu’en sera-t-il de la vieillesse compte tenu des conneries des politiques sur les pensions !? Il a alors une image fulgurante de mort, gueule ouverte face au ciel qui y engouffre son infini azur. « Comme on était en plein été, il a dû mourir, sous le ciel ouvert, face à cette lumière intense et indéchiffrable que son intelligence avait affrontée tous les jours de sa vie. » (J.J. Saer, L’ancêtre) Il s’éloigne, enfoncé. Comme toujours, ce qui le sauve, l’empêche de sombrer complètement, le maintient entre deux eaux où il parvient à happer quelques chapelets de bulles d’air, c’est ce qui le lie – comme à quelque chose qui lui a été donné, une sorte de signe électif ou une faune et flore protectrices–, aux jeux lointains de silhouettes sous-marines. Dans la nuit. Ce sont des dessins lents et spasmodiques qui grouillent sur ces membranes où son être aspire à la nuit profonde des choses. Et qui renvoie à certaines nuits d’amour où l’échange des corps ne se raconte plus, ne se traduit même plus en images. Ce sont des flux de peaux, de langues, de salives, de cheveux, de muscles, de trous, de regards, d’oreilles, de poils, de nombrils, d’ongles, de muqueuses, de cartilages, d’os, de sueurs, de cyprines, de foutres mélangés, multipliant, démultipliant la sensation de retournements, de possession et dépossession, de limites extrêmes de corps qui deviennent le bout extrême du corps de l’autre. Ainsi de suite dans l’infini miroir nocturne, avec la sensation de plonger, rejoindre la vie fusionnelle de leurs abîmes, obscurité totale et éclairage tremblé de leurs organes excités, photophores. Dans ce ruissellement – comme quand, dans une rivière, il laisse la main flotter dans le courant et la danse des algues, imaginant toutes sortes d’êtres vivants défilant dans le courant et frôlant ses doigts et sa paume –, il intercepte tout de même, après coup, des ondulations, des lignes, des courbes, des chaleurs, des éclairs, des vitesses satinées qui n’appartiennent qu’à elle, et qui bourdonnent à même sa peau, longtemps après, à la manière de brûlures d’orties alanguies. Ces souvenirs parcourent aussi sa peau, de bas en haut, à la manière des persistances rétiniennes, justement, le confortant dans l’idée que l’on ne regarde pas qu’avec l’œil. « Ces souvenirs-là ne se présentent pas sous forme d’images, mais plutôt comme des frémissements, des nœuds semés dans le corps, des palpitations, des rumeurs inaudibles, des frissons. En entrant dans l’air translucide du matin, le corps se souvient, sans que la mémoire le sache, d’un air fait de la même substance qui l’enveloppait, identique, en des années déjà enterrées. Je peux dire que, d’une certaine façon, mon corps entier se souvient à sa manière de ces années de vie épaisse et charnelle et que cette vie semble l’avoir tellement imprégné qu’elle l’a rendu insensible à toute autre expérience. » (JJ Saer, L’ancêtre, p.163) Cette « vie épaisse et charnelle » des ébats amoureux– avec le recul, ils se présentent comme un état prolongé au sein d’un élément aquatique lointain, traversé de quelques rayons solaires diffractés– , se transforme en énergie fossilisée, en grands fonds marins d’où son goût pour la vie et son activité intellectuelle, désirante, tirent toute la biodiversité dont ils ont besoin pour survivre et s’exprimer. Parmi ce magma vital, qui a l’apparence fluide des images qui s’envolent et aussi de la permanence empâtée de certains bas-reliefs sans âge, certains souvenirs de l’amante nageant nue dans leurs instants à eux, réapparaissent stylisés à la manière de traits stellaires, des formes de vie antérieure qui flottent dans une rencontre des grands fonds et du zénith, un grouillement animal floral. Souvenirs du corps sirène en multiples dérivés d’une faune qui traverse les siècles. Sur fond de sable plissé, comme les draps d’un lit après les étreintes, feuilles d’une mue ou enveloppe suaire des instants d’oublis, le dessin de bivalves géants, l’ombre d’un nautile, le squelette d’ammonites, la présence fossile d’une généalogie animale de leurs instincts. Mais, avant tout, tiré de l’obscurité où ces images devaient proliférer, exhibé sous les projecteurs que l’on réserve aux retables sacrés, de l’espace vierge, fantasme par excellence, où croisent de rares fantômes d’hydres, poulpes, gorgones, éponges, calamars, crevettes. Peintures rupestres abyssales. Une tête de chimère, des cicatrices de croûtes volcaniques, des étoiles de mer, l’ombre d’un coelacanthe, des fragments de méduses spectrales aux cheveux dérivants. Des restes de carcasses indéfinissables, industrielles ou antédiluviennes, en décomposition magique. Dans le grésillement imperceptible de la neige marine. Le souvenir du sentiment amoureux soudain coïncide avec son premier émerveillement que suscita l’horizon marin du grand aquarium de Lisbonne. Et l’imagination des formes passant sous ses yeux – tournés vers l’intérieur – ressemble à celle qui le submergeait quand il approchait son visage de l’intimité moulée dans une incroyable dentelle, fine, chaude, parfumée et vivante, un peu poisseuse comme un tapis d’algue, un écran moelleux dissimulant une crevasse sous le film animé d’une danse ténue d’infimes phytoplanctons, bioluminescents. Il songe au dessin tourbillonnant de duvets garnissant un nid qu’il avait trouvé au jardin, encore tiède. Diffusant une fragrance le renvoyant aux arômes de la nuque – en plus corporel, maturé dans la sueur, dans des jus internes, viscéraux –, et au goût de la Syrah printanière, y ajoutant peut-être un rehaut de rhubarbe chauffée au soleil ? Quoique… Il se rappelle cette rubrique dans Libération (« Parlons cru ») où une vigneronne vantait la touche de cul de sa Syrah… Tout cela, ces souvenirs, ces tableaux, ce qui des uns aux autres créent des réponses, un espace de recherche, lui restitue le silence profond de ce qui précède et dépasse les mots, l’apnée radieuse sans objet, sans raison, inaccessible paradis perdu que mime l’apnée amoureuse. Dans ces profondeurs, les épaves des apnées resplendissent, se disloquent en nouvelles formes, se décomposent et ressuscitent en énergies nouvelles, désirantes. Ruminant ces anciennes illuminations, accusant un coup de vieux, de fatigue, il s’apparente à ces silhouettes solitaires, penchées ou claudicantes, s’enfonçant dans l’allée d’un cimetière ou un errant entre les géométries d’ifs taillés d’un parc funéraire, allant se recueillir sur une tombe, communier avec une absente qu’il aspire à rejoindre ou méditer, sur un banc abrité, aux rares instants sublimes intenses qu’il revivra bientôt, dans l’ultime seconde de déprise de soi, de tout. Il se sent appelé et transpercé, déporté dans ces points de fuite des quelques petites toiles de Marc-Antoine Fehr, vite vues dans un centre culturel désoeuvré, et désormais accrochées en lui.

Et finalement, cherchant la meilleure position pour s’endormir dans son lit d’hôtel, il se raccroche, sans trop savoir pourquoi, à l’impression, très forte, laissée en lui par de grands tableaux de craies alignées. Forte à proportion de la dimension énigmatique. Il ne reste de la journée éprouvante, une fois les paupières baissées, qu’un rideau de traits, temps strié. Pourquoi ces immensités de craies bien rangées ? Selon le texte de la galerie, pour dresser « un champ coloré répétitif, dansant » et rythmer « la cérémonie d’initiation ». Texte qui joue sans hésiter la mise en place du sacré : le visiteur est un profane face à un parcours initiatique, l’artiste est aussi un marabout, « ce systématisme spirituel questionne l’aspect sacralisé de l’exposition et ses cérémonials. » Ce questionnement – à vérifier – prend place dans une galerie qui vient de changer de propriétaire, prend ses remarques et entend rebaptiser les espaces selon les souhaits des nouveaux propriétaires. Derrière l’autel minimaliste, les assistantes et assistant, ressemblant presque aux nymphettes de la fiesta débordant sur la rue, connectés à Internet, regards rivés sur leurs écrans, travaillent à ourdir les relations entre profane et sacré, au profit de leur marque (VnH). Cet affairement feutré qui atteste des liens actifs avec le marché de l’art signifie assez au visiteur lambda qu’il ne joue pas dans la même cour, son compte en banque ne lui permettant pas de participer à ces transactions, ce qui, en outre, lui rappelle l’inaccessibilité matérielle des œuvres qu’il vient contempler. Il n’en a qu’une jouissance provisoire et spirituelle, gratuite. « À travers la séparation, la distance entre un objet constitué en spectacle et un sujet qui l’admire, le respecte, le vénère, etc., ce qui s’apprend ans le rapport à l’art, c’est, sous une forme euphémisée, un rapport de soumission. Dans le rapport à Dieu comme à l’œuvre d’art, structuré par les oppositions entre le sacré et le profane, le supérieur et l’inférieur, le haut et le bas, le spirituel et le matériel, le digne et l’indigne, le noble et le vulgaire, se joue une sorte de répétition du rapport au puissant, au dominant, à celui qui impose l’admiration, la vénération et le respect. » (B. Lahire, p. 248). Et surtout, ceci, qui recoupe de manière plus crue le sentiment de sa propre valeur marchande et sociale, que lui communique l’environnement des chapelles de l’art : « Si le smicard peut se sentir petit devant un tableau de 17 millions d’euros, c’est justement parce qu’il perçoit l’écart entre ce qu’il représente et ce que représente l’objet en question, notamment l’écart de ses possibilités réelles d’action, et ce que l’objet symbolise comme possibilités réelles d’action. » (Lahire, p.479) Mais, tout de même, le premier coup d’œil béat devant ces étendues verticales de craies !? Verticales, certes, mais finalement, plus il les regarde, multidirectionnelles. C’est bien, s’il en croît la maigre explication fournie, à l’objet scolaire, utilisé pour inscrire au tableau ce qu’il convient d’apprendre et retenir, qu’il est fait référence. C’est ainsi qu’il entend cette citation de l’artiste : « l’odeur des craies étouffant nos désirs de chérubins… ». L’autorité de la craie sur tableau noir. À cette oppression olfactive, les tableaux échappent par une accumulation inimaginable, une exhibition incomptable de craies, qui dépasse presque l’entendement, et fait que le bâton de craie n’a plus rien de sérieux, est gagné par de la folie, ne colle plus avec l’image sévère de l’outil professoral qui permet d’inscrire au tableau les savoirs, les consignes, sanctions, les devoirs du journal de classe. Il se dégage de cela une musicalité enveloppante, frondeuse. Dans le demi-sommeil – après le vin, l’apparition des nymphettes et les péroraisons autant édifiantes que soûlantes de la sans-abri–, cette musicalité s’effrite, rejoint la neige marine et le guide vers d’autres images englouties. Ainsi, certains de ces tableaux de craie se fondent dans d’autres parois qu’il connaît bien, par cœur, qui sont aussi des surfaces d’alignement, de tranches les unes à côté des autres, ce sont les pans de ses bibliothèques qui recouvrent tous les murs de ses pièces de vie. Plans verticaux striés, rythmés de traits, objets de savoir vus de profils, ils forment des ensembles, tous ces livres coagulés en un tout qui correspond à ce qu’il a lu, qui est aussi de la matière interne, ingérée. Trop habitué à les avoir sous les yeux, il les regarde désormais sans les voir comme il regarde ce qui tapisse son abîme. Il a le sentiment d’en connaître les contenus de manière précise, pour y avoir plongé, y avoir passé des heures de sa vie, mais ce n’est plus qu’une impression vague, l’aura de la littérature digérée, qui l’aide à se distinguer du néant. Les surfaces bibliothèques communiquent une impression d’ordre, de la même manière que les grands tableaux de craies juxtaposées. Mais, de même qu’en rentrant dans le corps bibliothèque, en sortant ici ou là, un volume, l’ouvrant, lisant quelques lignes, il va renouer avec des accidents, des désordres ou des contre-ordres – et d’abord réaliser qu’il ne se souvient plus de ce qu’il a lu, qu’il est donc fait de « blancs »–, les retables de craies collées bout à bout comme des ex-voto, comme ce que permet le savoir inversé, retourné, frissonnent aussi d’accidents, de trouées. On y voit se profiler un mystérieux effet domino qui emporte ces milliers de craies dans la perversion de sens cherché par l’artiste. Il y en a où, à bien regarder, l’alignement a été soufflé, affichant un grand éparpillement parcouru de noeuds. Mais, surtout, en approchant, en maints endroits, la régularité est rompue, la glu qui sert à fixer les bâtonnets crayeux a coulé comme de la sève, s’échappe. À la manière de ces blessures dans les troncs d’arbre d’où suinte de la résine, qui se transforme en gomme agglutinée en abcès translucides, en chandelles irrégulières. Dans certains tableaux, il s’agit de coulées de caramel blanc ou de mélasse noire, épaisse. Ailleurs, des exsudations de suif, de la lave graisseuse, chair fondue. Et de petits fragments de rêves, pacotilles et brimborions, y sont charriés, reviennent à la surface, reprennent pied dans les failles, suintent dans les interstices. Des baves exorcisées, libérées par les aiguilles vaudoues en petits bouillonnements, saignements caoutchouteux où brillent grelots d’or, têtes de mort, couronnes dorées, brillants, étoiles de mer, fleurettes en verroterie, écorces, étoupe, bois flottés, perles de toutes les couleurs, bagues. Bibelots des rêves jamais taris, résistant aux « étouffements de la craie », ou dévoilement de la poudre aux yeux que lance les savoirs dominants pour envoûter les dominés (les « chérubins ») ? Il trouva quelque apparentement entre ces tohu-bohu de sèves, de breloques colorées, et le risotto du chef des Enfants rouges, crémeux, à la nage, recouvert d’une émulsion perlée légèrement parfumée de moka, parsemée d’olives noires torréfiées et moulues, de quelques infimes billes rouges, et il l’avala à la cuillère en même temps que ses pensées continuaient à dévorer les parties boursouflées des tableaux de craies, et c’était comme si les deux nourritures se mélangeaient.

Le bouquet humé dans le cou, les perspectives de sorties de secours embrassées dans les petites peintures, le discours de la clocharde entendu comme une révélation, cette sorte d’extase devant les grands tableaux de craies, ni plus ni moins fantastique qu’une gorgée de C’est le printemps !, à chaque fois, ce qu’il retient est d’avoir été plongé dans état très proche de celui, particulier, d’une lecture, longue et concentrée, quand tout disparaît, même le livre, même ce qu’il lit, même qui lit, et que s’installe un état merveilleux autant qu’improbable où plus rien n’existe, instant où s’intensifie, justement, le sentiment d’exister. « L’ardeur du jour s’est peu à peu atténuée et le bourdonnement interne qui, monotone, traverse la partie éclairée de son esprit, s’est vu morcelé grâce à la pointe claire de l’attention, laquelle, comme la pointe d’un diamant, s’est progressivement frayé passage pour reléguer, à coups d’ajustements successifs, les plis de l’obscur. A un moment donné, après plusieurs essais laborieux, les plis s’écartent et les facettes du diamant, émergeant de l’ombre, se concentrent sur la partie transparente qui se stabilise et se fixe pour atteindre la perfection et disparaître à son tour, disséminée en sa propre transparence, de sorte que ce n’est pas uniquement le bourdonnement – lequel est temps, chair et barbarie – qui disparaît avec elle mais aussi le livre et le lecteur, libérant un espace où l’intemporel et l’immatériel, non moins réels que la putréfaction et les heures, se déploient victorieux. » (Saer, page 107) En ce point de fuite secrété par l’exercice de la lecture, dans cet état d’envoûtement où attention rime avec disparition, il pratique ses ablutions, se prépare à décliner sa position à qui l’interpellerait, il ne se sent jamais aussi bien, aussi convaincu d’être quelque part que dans ces dissolutions, évaporations… (Pierre Hemptinne)

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Circonvolutions piquées et cicatrices touchées

cabinet de curiosité...

Librement divagué à partir de : un reste de nourriture… – 930°c de Chaim van Luit et Atelier sketches de Hreinn Fridfinnsson (Galerie MSSNDCLRCQ, Bruxelles) – Kader Attia, Continuum of Repair : the Light of Jacob’s Ladder (Bozar, Bruxelles) – Claude Louis-Combet, Bethsabée, au clair comme à l’obscur, Editions Corti, 2015 – Elodie Antoine, Deliquescence, Aeroplastics contemporary, Bruxelles – Le bord des mondes, Palais de Tokyo…

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Le nez dans les reliefs. Un morceau de porc, viande et bout de gras, deux ou trois choux de Bruxelles fondants, défaits, et quelques chanterelles confites, l’ensemble enrobé d’un jus teinté de piment d’Espelette, sauce à peine défigée par le passage au four. Ce sont des restes, modestes, et les regardant et humant, il convoque les saveurs d’hier et leurs préliminaires. Déjà le passé. Il revoit les gestes de préparation du repas, le dressage rapide des assiettes et, mine de rien, juste après la première gorgée de vin, l’émotion de la première bouchée, l’association simple de ces produits choisis et cuisinés, sans chichis, mais avec soins. Il s’apprête à avaler ce reliquat, manger un morceau d’hier. Et il s’interroge sur la bonification des mets qui auront, d’une certaine manière, maturé leurs accointances, s’affinant au repos au fond de la casserole, à température ambiante, sous la pellicule des sucs savoureux se mélangeant et les isolant de l’atmosphère d’un film subtil, une sorte de cire moelleuse ralentissant l’oxydation. Au-delà de ce que promet l’immédiat de ces quelques bouchées, il guette l’effet du temps sur les comestibles, la patine des saveurs qui est aussi le début de la décomposition. Les retrouver semblables à hier mais plus amples et plus souples, avec une longueur mélodieuse imprévisible, à la manière d’un vêtement qui a pris les formes de son corps et qui, lorsqu’il l’enfile alors qu’il a été oublié au portemanteau, semble lui transmettre une mémoire sensible de son ancienne enveloppe. Souvenir du volume qu’il remplissait et qu’il retrouve plus lâche. Mélancolie. Mesurer ce qui a changé depuis hier dans le reste de côtelette ibérique mélangée aux choux et champignons, sans qu’il puisse l’exprimer directement avec des mots dans un diagnostic clinique, c’est sentir frémir de manière palpable, sous ses papilles, une action semblable à celle de ses souvenirs qui modifient naturellement, sans volonté délibérée de falsification, mais par le simple fait mécanique de transiter dans ses synapses, les actes du passé, sans espoir aucune de vérification, de retrouver l’original. Voir s’éloigner l’essence de la chose, comme disent les phénoménologues, en goûter le déplacement irréversible. Un fil continu d’altérations éparses remarquables ou complètement banales, parmi lesquelles il cherche sans cesse celles qui proviendraient des retombées d’une relation amoureuse pour les fondre en une seule clé commémorative, ouvrant des dimensions insoupçonnées de la mémoire. Un sillage. Toujours entre deux chaises, pôle solaire et pôle maniaco-dépressif, entre la recherche fébrile de nouveaux indices conduisant vers une rencontre inédite, recommencée, et la collection macabre de débris organiques en vue de reconstituer un corps perdu, désintégré. Avant d’enfourner la fourchette, le regard sur la fibre carnée attendrie, il se souvient en outre de l’incident à la boucherie, la veille, une autre résurgence. Un individu agité qui le précède dans la queue lui semble étranger et familier. C’est-à-dire quelqu’un avec qui il ne se sent aucune affinité, un vrai étranger dont il ne comprend ni les gestes agités ni les paroles susurrées, dont les mimiques extravagances lui semblent dangereuses ; et quelqu’un néanmoins en qui il appréhende un proche, indéfectiblement lié à une partie de sa vie. Ce genre de membre de la famille que l’on s’efforce un jour d’oublier après en avoir recherché le commerce. Il se révèle en effet être une vieille connaissance, resurgie ainsi du passé. Leurs regards se croisent dans le grand miroir juste derrière l’étalage des viandes et charcuteries, il se retourne et le reconnaît. En quelques minutes, avant de disparaître, il lui déverse, sous forme de réquisitoire implacable, la liste des maux, réels et imaginaires, qui l’accablent depuis les années qu’ils ne se sont plus vus, le rendant en quelque sorte non pas responsable, mais absolument indigne de n’être pas resté en contact pour éponger régulièrement l’énumération doloriste et participer ainsi à la prise en charge des abominables disgrâces. Une digression. Ce n’est pas le genre de témoins du passé qu’il cherche à ferrer, c’est dans le beaucoup plus diffus qu’il drague, dans les couches de poussières fines, les minerais discrets et rares, éparpillés…

Debout dans une cave au blanc éblouissant, presque médical et surréel, le soupirail donnant sur le trottoir quelconque, décontenancé voire ennuyé par l’objet déposé au centre. Descendu comme au centre d’un silo aseptisé où prend encore plus de relief sa manie de tamiser le fond de sa mémoire pour y repêcher des détails physionomiques inaltérés, capables de restituer intacte l’extase de certaines étreintes, l’incompréhensible bonheur de caresser un corps étranger. À force de tamiser, il sait qu’il épuise les fonds, qu’il édulcore les souvenirs, qu’il banalise les perles. En même temps, plus le sentiment de ce qu’avaient de remarquablement émouvant ces détails corporels entrevus dans l’amour, plus il éprouve le besoin de tamiser profond ! Là, sans relation apparente avec son obsession, il tient à la main le feuillet d’une galerie d’art, le regard flottant sur le commentaire imprimé. D’abord, vaguement, par bonne conscience, presque en faisant semblant, puis de plus en plus impliqué, lisant et relisant le même passage, sans sauter aucune phrase, aucun mot, jusqu’à l’évidence : c’est exactement ce qu’il est sans cesse en train de faire s’agissant des vestiges enfouis des amours. « En vue de produire 930° (titre de l’œuvre qui fait référence au point de fusion du laiton), van Luit a acheté un détecteur de métaux et s’est rendu sur des sites belges et allemands où des combats eurent lieu en 1944. Il y a trouvé une grande quantité d’éléments métalliques épars, de douilles, des pièces d’avion ou de boucles de ceinture. Son idée n’était pas de conserver ses objets en tant que tels mais de les utiliser dans un processus de transformation, de reporter les limites de l’objet, de les faire passer du statut d’éléments enfouis dans la terre pendant 70 ans au statut d’éléments on identifiables, fondus dans un nouvel objet, porteur d’une nouvelle charge. Une charge non plus historique mais symbolique. D’où sa décision de choisir la poignée de porte de sa maison. Cet élément permet de fermer une porte sur un espace et de l’ouvrir sur un autre espace. Pris en main quotidiennement, il porte en lui les notions de manipulation (d’usage pourrait-on dire), de limite (entre l’extérieur et l’intimité), de césure entre deux espaces hétérogènes mais complémentaires, d’ouverture sur un nouvel horizon, de passage, du territoire, de la maison. La présentation rappelle celle des musées archéologiques et souligne l’idée de ruine. De plus, en positionnant la poignée légèrement en hauteur, sur un tapis acoustique, l’artiste accentue le contraste entre le poids du métal et la légèreté de ce qu’on pourrait appeler une relique. » (Extrait du feuillet de MSSNDCLRCQ) Ne pas supporter le statu quo de la perte et donc installer un processus continu de transformation de ce qui, ponctuellement et par accident, remonte à la surface. Rassembler d’infimes bribes des illuminations amoureuses, ces détails imperceptibles que le cerveau enregistre, sans s’en rendre compte, quand l’exaltation de la rencontre décuple et déroule à l’infini ses terminaisons nerveuses. Il invente de souder ces miettes ensemble, un alliage fait du grain exceptionnel de ces instants, la texture fine d’une ivresse sans rivage. Cela lui permettrait de se sentir lesté d’un début, d’une origine. Simplement réunir en un tout cohérent, dense, ce qui est dispersé, engendrer un substitut, un fétiche. Aujourd’hui, ces bribes sont de petits caillots diamantés, mystérieux, perdus dans les circonvolutions cérébrales. Il les cartographie en y plantant des épingles à bouts colorés, et devra les extraire avec de fines aiguilles pour les enfiler sur le fil d’un récit en construction. Suspendu dans le vide. Ces poussières et grains de sable patiemment récoltés, il les moule en un seul objet mental indéfinissable, outil atypique, forme orpheline, fragment de sceptre en apesanteur, pièce énigmatique chue d’un engin spatial, sans réel usage, qui lui inspire sans cesse de nouvelles investigations sur ce qui s’est passé lors de l’acmé amoureuse, ce qui s’est enfanté, objet transitionnel d’anciennes fusions, poli par d’innombrables caresses réelles et virtuelles, sphère acoustique où entendre les anciennes combustions, déjà lointaines, déportées et pourtant toujours en train de poursuivre leurs œuvres, mais dans d’autres régions. Offertoire. Astéroïde. Une borne, aussi, délimitant le connu et l’inconnu. C’est la même activité mentale, compulsive, qu’il poursuit quand il erre seul dans la ville, trottoirs, places, squares, bouches de métros, arrêts de bus, devantures des magasins, salles des pas perdus, toujours à l’affût, dans la foule à contre-courant ou frôlant les individus isolés, de détails physionomiques ou de postures ou d’expressivités éphémères qui lui rappelleraient les clés du bonheur. Une silhouette, un sourire, un regard éperdu, une moue, une chevelure, une démarche, le dessin d’une jambe, un port d’épaules, un vêtement et la manière de l’animer… Un peu partout, à même les milliers de corps et de visages qui passent et repassent, il capte des ressemblances fugaces, fortuites, qui font battre le cœur un bref instant, puis s’éteignent, se rallument, ailleurs, plus loin, trop tard. Brasillement. Cela ne signifie pas spécialement qu’il est la proie d’hallucinations ou que son amante fût d’une beauté universelle se reflétant dans toutes les existences. Simplement et plus prosaïquement, il y a tellement peu de variations d’ADN entre les individus et ils vivent dans des environnements culturels tellement partagés, interpénétrés, que la possibilité de similitudes partielles est infinie. Trompe l’œil génétique. Il est normal de régulièrement croiser une personne qui nous fait penser à une autre à qui l’on dira un jour : « j’ai vu ton sosie ». C’est toujours vexant de s’entendre dire ça, parce que l’on se croit unique, mais non, il y a plein de sosies de tout le monde. Ça fourmille d’airs de famille. Ce qui explique les glissements et bifurcations d’affections tout autant que les multiples formes de fétichismes. Mais, à force de traquer toutes ces particularités d’un corps précis qu’il a éprouvé unique et qui se sont détachées de l’original pour s’incruster et vivre désormais de manière indépendante dans d’autres êtres, à fleur de peau et d’organes, réincarnation d’une disparue en reflets sertis dans les mouvements de multiples corps anonymes, il est envahi par l’état d’esprit un peu maladif de celui qui, chimérique, s’obstine à reconstruire l’absente à partir de quelques rouages et colifichets disséminés. Choix libre d’artefacts. Réinventer la présence charnelle jadis réconfortante à partir de quelques restes et vestiges. Au départ de quelques fils emmêlés, trames bousillées comme celles de toiles d’araignées abîmées qui ressemblent à des blessures, déchirures de ce qui tissait un habitat dans le vide. (Atelier sketches de Hreinn fridfinnsson). Lambeaux de parachutes. Il voudrait, ces fils chiffonnés, les redéployer en résilles sensuelles de l’air. En quoi consiste aussi, d’ailleurs, son travail d’écriture, obstiné, sans nulle autre ambition, sans espoir de réussite. Ces parties qui font signes d’une existence à l’autre, il a tendance à les assimiler à sa propre corporéité morcelée depuis la séparation, ce sont des organes certes extérieurs, exilés, étrangers mais colonisés par sa propre histoire, indispensables à sa respiration, à toutes ses fonctions vitales. Ces petits points de chute, infimes ressemblances, il les recueille, les met en jachère quelque part dans sa tête, elles deviennent des cellules souches clonées de l’amante perdue, elles poussent, se développent, se tissent et c’est avec cela qu’il joue au Lego fantasmatique de la poupée. Et il glisse vers la tentation peu reluisante, que la société machiste tient toujours à disposition de ses mâles, de s’acheter ponctuellement un subterfuge, rechercher une prostituée dont l’analogie de fortune avec l’objet du désir génèrerait les bonnes illusions. Humer le paradis artificiel. Tout en sachant que c’est peine perdue. Mais, tout de même, faire l’expérience de ce dispositif délirant où un corps est assigné à la place d’un autre et que la société, par toutes sortes de lois occultes et de préjugés sur la sexualité masculine, considère comme prérogative excusable si pas pleinement légitime des hommes. Il passe et repasse devant les vitrines. Ce ne sont pas les mensurations qu’il observe en priorité, c’est un esprit qui doit se manifester, un éclair, presque rien, un éclat qui laisserait croire que dans cette fille à vendre, là, veille quelque chose de semblable à ce qui se mettait à brûler mutuellement quand son amante et lui s’embrassaient. S’imaginer que cette économie des corps organise la communion avec l’intangible relève de la production intellectuelle malhonnête pour excuser l’immersion dans l’univers de la prostitution. Quelques fois, ses détecteurs ne repèrent rien, pas la moindre alerte, calme plat, rien que de la chair exposée, exploitée. D’autres fois, il suffit d’une étincelle, une fossette, un sourire généreux, une œillade paradoxale, une manière de tourner la tête ou d’enrouler ses longs cheveux noirs, un déhanchement presque malhabile sur les hauts talons, une cambrure de reins à la limite de l’ingénu et il peut y croire. Les choses vont alors très vite, en quelques minutes, il est isolé du monde dans un simulacre de chambre, cabane de fortune, lumières tamisées et néons colorés, et rapidement la jeune fille le rejoint, harnachée de peu, presque nue, simulant l’allant d’un rendez-vous, des retrouvailles. Conventions cinématographiques. Chacun colle à son rôle. Quelques échanges stéréotypés durant lesquels, brièvement, il lui semble enlacer l’immensité charnelle de la femme, stature de prêtresse presque sacrée et, soudain, à la suite d’un déclic qui lui échappe, l’hôtesse chute de ses cothurnes extrêmes. Au plexus, il ressent un incompréhensible changement de dimension. Rappel impromptu, décalé, de ces instants où, pratiquant les échasses, l’équilibre se rompait et, d’une position de géant toisant le jardin ordinaire, il dégringolait sans mal dans l’herbe. Le temps de ce tropisme charnel inattendu et il se retrouve avec une jeune fille ordinaire, petite, grassouillette, fragile et qui pose sur le matelas à la manière d’un modèle impudique. Position fonctionnelle. Les ondes lumineuses artificielles qui baignent la peau lisse et nacrée, tendue, dans un écartèlement étudié pour rendre visibles les moindres détails confèrent au corps l’apparence d’une statue, d’un moulage. Les cuisses écartées, le ventre plat, sont presque marmoréens, marbre en toc qui confine à cette irréalité des choses reproduites en série (comme dans un magasin de souvenirs touristiques). La vulve bistre semble celle d’une automate en plastique. Figée par l’exténuation, étourdie par la surexposition et l’usage excessif des tissus. Le nez dans les reliefs. Il la touche avec précaution, l’effleure à peine, comme s’il craignait qu’elle ne s’évanouisse, épuisée. Sensation d’ailerons de cire, froide et rigide et qui, sous la caresse presque imperceptible, redeviennent chair, se réchauffent, s’assouplissent et louvoient. Il se rappelle la machinerie inventée par Takis, et revue récemment au Palais de Tokyo, où un ruban d’acier, comme on en voit dans les scieries ou autres ateliers industriels, roule et frémit en effleurant un alignement de sexes féminins alignés, révulsés, exorbités dans l’obligation de jouir machiniquement, à la chaîne. Sillage, sciage. Si, dans le manque, c’était la perte du contact avec cette ultime intimité, sublime et triviale, qui symbolisait la souffrance, le substitut – une chatte à la place d’une autre – lui permet de mesurer que, sans la rêverie amoureuse et sa manière lente et sinueuse d’imaginer et même de produire le rapprochement des corps, le sexe aussi immédiat et automatique est dépourvu de l’essentiel de ce qui constituait le désir dans son histoire singulière, interrompue. Pourtant, l’excitation biologique est irrécusable, pas que biologique du reste, il y a aussi ce sentiment trouble de participer à une longue imposture masculine d’assujettissement du sexe féminin. Exercice du pouvoir ni plus ni moins. Peu à peu, son imagination, en partie pour sauver la face, actionne les ficelles du fétichisme et du subterfuge et il sera (presque) convaincu de revivre ce qu’il a perdu, de pénétrer la disparue. En fait non, il ne se sentira jamais englobé par l’autre existence. Vie fantôme, robotique. Il expérimente en quelque sorte une relation sexuelle qui mêle rapport à l’esclave, au personnage de rêve, au robot et qui n’est pas sans opérer quelques incursions aussi dans ce que la culture otaku appelle flirter avec un « personnage moe », ces personnages féminins qui inspirent des attachements obsessionnels sur base d’une ou plusieurs caractéristiques. Mais, bref, le doigt effleurant les lèvres nues, aux airs de chanterelles lancéolées et confites, profitant d’un rapport commercial déséquilibré et déshumanisant, c’est comme s’il touchait, pleinement, une cicatrice. À même la peau de la fille, mais aussi à même sa propre peau intérieure tel qu’il imagine toujours sous les caresses de la disparue. Comme si son doigt s’enfonçait dans sa tête. La cicatrice d’un partagé refoulé, désormais inaccessible et enfoui, la trace refermée, recousue, de leurs corps s’ouvrant l’un à l’autre. Et sous la caresse, la cicatrice, malgré tout, s’ouvre et suinte, revivant une passion. Ou lui offre machinalement le simulacre organique d’une passion réanimée. Il mesure alors l’éloignement irrémédiable.

Réveillant ces poussières radieuses de friction, ces particules de temps partagées, il cherche à cerner la manière dont ses entrailles se sont remplies des irradiations de l’êtres aimé, comme une sorte d’alphabet lui devenant indispensable pour rester connecté au monde, sans prétendre comprendre quoi que ce soit mais, en tout cas, continuant à parler, penser, à produire une création fragile de sens sans cesse actualisé par son travail d’écriture dans le sable du désir (enfui, trompé). Un peu comme le face à face entre un modèle et son peintre où la sensualité qui émane du modèle transfère sa dimension de révélation spirituelle dans les pigments de la peinture et permet au peintre, d’inoculer à sa peinture via les mélanges de matières et les coups de pinceau, quelque chose d’inédit sur la relation au monde. Aller en chercher des ombres et lumières qu’il ne pourrait pas, sans cela, conceptualiser et transformer charnellement en touches colorées sur la toile. C’est ce que raconte Claude Louis-Combet en explorant la relation entre Rembrandt et son amante-servante-modèle, comment l’artiste puise la sensualité de sa peinture dans celle du corps de son amante, énamourée, corps par lequel passe quelque chose comme le désir femelle absolu pour toute figure démiurgique. Situation enjolivée pour les besoins de l’exercice littéraire et qui omet de rappeler le poids de la tradition séculaire qui place le peintre ou le sculpteur face au corps féminin comme face à son objet par excellence, chargé de le représenter et de l’exhiber à l’ensemble de la société, en centre iconique de la construction culturelle. « Elle ne tenait pas de discours. La plupart du temps, elle était silencieuse, passive et soumise ; mais de son visage, de son regard surtout, une profondeur contemplative se faisait jour, qui portait l’artiste à ses confins, d’abord lorsqu’il l’associait à sa création, en tant que modèle, mais bientôt, sans qu’elle fût là, physiquement présente, simplement parce que son souvenir entrait dans la qualité même de l’espace où se déroulait le rituel, quelque peu magique, de la peinture. Or, l’élément qui, dans le souvenir, agissait, de la plus évidente et toutefois subtile façon, consistait en l’imprégnation de tous les sens, chez l’amant, par la nudité de l’amante, l’adhésion de l’homme à la charge de mystère véhiculée par le corps de la femme, dans l’amour et dans la rêverie sur l’amour l’incitait à creuser en lui-même jusqu’à la racine de sa vision du monde : et c’était pour comprendre par quel prodige de vie la lumière naissait de l’ombre. L’artiste ne connaissait rien de plus charnel, de plus sensuel et, en même temps, rien qui fût plus près de communiquer le sentiment, ou plus fortement encore la sensation du spirituel. » (Bethsabée, p. 40) Oui, dans sa tête, il maintient en vie son amante dans cet état de modèle qui l’irrigue sans cesse de ce questionnement stimulant, magique de rester sans réponse : « par quel prodige de vie la lumière naissait de l’ombre », le modèle, lumineux, étant pourtant, avant tout, obscurité, matérialité opaque qui arrête le regard et le renvoie d’où il vient. Mais, cela ne pouvait fonctionner dans sa tête que si la position séculaire du peintre et de son modèle était, dans son cas, aussi inversée, son propre corps jouant le même rôle de modèle scruté et enivrant dans l’imaginaire de l’amante. S’éprouver ainsi modèle pour quelqu’un lui ouvrait de nouveaux champs à explorer, une raison d’être infiniment émouvante.

Fouillant dans les sédiments de cette relation amoureuse – collection de brins entortillés d’humus et crasses accumulées, mélange de merveille tissée et de détritus recrachés, synapses entortillés et comme délaissés, désamorcés, restes de ce qui fût de somptueuses toiles d’araignées filées à deux -, il cherche la trace des instants où le flux entre deux existences est si dense que tout semble expliqué, justifié, sans faille, comme le début d’une connaissance qui ne prêterait le flanc à aucune contradiction, son histoire intime le renvoie aux balbutiements de toute connaissance humaine. Collectionnant des souvenirs, les rassemblant en une sorte de cabinet de curiosités, ne construit-il pas de manière arbitraire le mythe d’origine de sa connaissance, de toute sa culture intérieure ? Ne fait-il pas de son histoire amoureuse le centre de l’univers qui l’intéresse et à partir duquel il va explorer et coloniser tout le reste qui lui reste à découvrir ? Ne reproduit-il pas à l’échelle de sa biographie intime et sans visée calculée, le rôle biaisé des cabinets de curiosité dans la constitution des savoirs de l’Occident ? Accumulant des formules pseudo scientifiques par lesquelles il prétendrait conserver la faculté de circuler entre terre et ciel ? Cette manière de réunir des choses et des objets « curieux » afin de les interroger, de les « faire parler » petit à petit, façonnant au passage la manière de construire un savoir, élaborant sur ces prémisses intuitives, les diverses formes de connaissance et le fondement même des certitudes scientifiques sur le monde et l’univers, dans un esprit de centralité, c’est ce que met en abîme l’installation de Kader Attia au Bozar (Bruxelles), Continuum of Repair : the Light of Jacob’s Ladder. Au centre, un cabinet en bois, avec ses vitrines et ses objets, images, livres, instruments de mesure, représentation des anges et des bons sauvages, pathos fastueux de la genèse, loupes posées sur les textes, portrait de Galilée, planches d’herboristes, étude des races, cartographie de l’Afrique (continent noir), croquis d’une tumeur… Les « curiosités » dans le cabinet de Kader Attia, subtilement, font partie de ces documents fondateurs de la pensée occidentale. Par ce biais, c’est un cabinet qui replace toute une série de présupposés axiomatiques, leur restitue une force exotique voire arbitraire, et éveille la possibilité d’une distance critique. L’échelle de Jacob, échelle pour relier la terre au ciel, symbolise l’ambition des religions mais aussi celle des sciences qui sondent l’univers pour prouver, contre l’existence de Dieu, une origine raisonnée du monde. Cette échelle mythique, invisible, est captée et cachée au centre de l’installation… Tout autour du cabinet, de hautes étagères industrielles garnies de livres, en anglais, allemand, français. C’est l’Occident qui pense et organise le monde, proche et lointain, astrophysique et sentimental. On peut les prendre, les ouvrir, les lire. En attraper des bribes, en tourner les pages, les yeux circulant dans l’infini des lignes, ça fait partie de l’installation. Y mettre du sien. Ouvrages encyclopédiques, religieux, philosophiques, histoire des techniques, histoire de l’art, monographies sur la guerre, livres de propagande, guides pour la vie monastiques… Un choix immense qui symbolise la folie éditoriale que l’homme déploie pour développer une pensée dominante sur les autres et d’abord sur la nature (premier « autre » à domestiquer, maîtriser). Mais n’est-ce pas ainsi aussi, exact reflet de cette trompeuse accumulation de savoirs, qu’il s’est forgé son esprit d’autodidacte ? Avec un peu de tout et de rien mélangés, lecteur touche-à-tout établissant des connexions, des correspondances entre tout et rien, du moment qu’il sentait que ça le reliait au mystère du désir, au corps désiré de son modèle. (Une femme abstraite, autant que possible nue, comme l’exalte Louis-Combet dans son livre, parce qu’un des fondements premiers de l’art a été de prendre possession du nu de la femme, d’instituer qu’il n’avait d’existence que par le regard de l’artiste mâle posé sur lui pour en représenter le « mystère ». Puis, ce modèle abstrait s’est incarné en quelques femmes réelles qu’il a rencontrées.) Un désir qui ne s’assouvit pas de la possession érotique habituelle, mais en perpétuant un travail d’expression qui élabore le corps désiré en corps modèle, pour la peinture ou l’écriture (par exemple), pour sonder le mystère de la lumière naissant de l’obscurité? Cette accumulation de titres de toutes les époques, dans l’enceinte bibliothèque autour du cabinet de curiosité, présentant tout et son contraire sur des matières semblables, jouant de l’association qui s’effectue entre les thèmes affichés et les illustrations des couvertures selon les voisinages, esquisse une archéologie des biais scientifiques et de leurs vulgarisations idéologiques. Il semble que prédominent les gloses inspirées ou détournant les ouvrages de références, plus exigeants. Travaux en grande partie de seconde zone qui symbolisent la production de vide avec lequel l’humanité se brouille l’esprit. Les illusions d’optique de la connaissance projetant les désirs intérieurs individuels et collectifs. Il a vite le sentiment d’un penchant pervers, fascinant, commun à tous ces livres dans leur prétention désuète de dire ce qui est, d’énoncer la vérité univoque de ce qu’est le monde (c’est induit, évidemment, par l’intention de l’artiste responsable de l’installation). Enfin, elle serait désuète si ce genre de production était tari, ce qui est loin d’être le cas. Cette bibliothèque quelque peu infernale se réfléchit au plafond. Là-haut, elle flotte. Là, dans cet enclos, plongeant le regard dans les vitrines du cabinet, parcourant et bouquinant les bibliothèques, il s’oublie, exactement comme dans la chambre de pacotille du bordel. Il aimerait follement, au contraire, des bibliothèques regroupant les littératures et les pensées du doute, de la fragilité, des sensibilités multiples, en tant que telles, voulues comme répertoire dément du doute. Dans le fond, contre le mur, quatre bustes en plâtre, statues pleines de prestance comme celles de personnages importants, genre de figures impériales à qui on l’attribue traditionnellement la responsabilité d’avoir construit l’Histoire, de symboliser l’élévation de la civilisation. Exactement cela, de loin et dans l’attention flottante. Quand celle-ci se fixe et qu’il s’approche lentement, quelque chose cloche. Quelque chose de caché et de cassé. Du genre sale petit secret honteux en attente d’un déballage public pour être requalifié en souffrance universelle refoulée. Selon l’angle de vue, c’est imperceptible mais taraudant ou carrément flagrant, perturbant. Il se rend rapidement compte qu’il s’agit non pas de personnages célèbres, de ceux qui font l’Histoire, mais de ceux qui la subissent, sortes de « soldats inconnus » mais qui n’occulteraient pas l’horreur qui les produit. Qui fonctionneraient à rebours de la fiction du soldat inconnu. C’est le portrait monumental d’anonymes gueules cassées de 14-18 (sur lesquelles l’artiste a déjà beaucoup travaillé). Les visages sont organisés autour de remarquables cicatrices, formes défoncées, béances recousues, qu’il a envie de toucher (au même titre que l’autre jour le sexe d’une fille achetée, apparu en cicatrice de toutes ses amours). Ce sont des défigurations reproduites avec précision, avec un sens développé de l’exactitude historique et chirurgicale et un souci critique de l’esthétique. Empreintes du mal. Liens pervertis avec les signes électifs de type étoile au front. Ici, signes de malédiction. Elles semblent vivantes et palpitantes dans la pierre, et elles remplacent les décorations prestigieuses qui ornent généralement les statues de héros. Elles en sont l’envers et l’enfer. Rappel que les certitudes – indispensables au fait de déclencher la guerre qui n’a jamais lieu sans qu’une civilisation artistique, scientifique et religieuse ne fournisse les justifications du meurtre de masse envisagé – placent au cœur même de l’humanité l’horreur destructrice, sa machine à bousiller la vie. Point d’impact où s’effondre la prétention d’une pensée rationnelle occidentale dominant le monde. À même la chair. Un escalier invite à aller voir au-dessus du cabinet. Dans un jeu de miroirs, un néon cru se reflète, vers le bas comme vers le haut, à l’infini, échelle de traits lumineux hasardeux. Il faut rester longtemps, s’imprégner, regarder, bouquiner, scruter les visages de marbre grimaçants, réprimer – mais pas refouler, entretenir ce désir sans jamais l’assouvir, le conserver vif et frustré – l’envie de toucher la blessure. Et ainsi, s’immiscer dans un détournement de ce qu’est un cabinet de curiosité : non plus une boîte de reflets dans laquelle se mirent nos certitudes préconstruites, mais un espace où, rassemblant les éléments épars d’une réalité proche, les fondements irrationnels et racistes de nos connaissances, on ouvre le questionnement à leur sujet, on déconstruit les évidences et les interprétations manipulatrices en acceptant que toute pensée sur l’Histoire, sur ce qui se passe et vient d’advenir, doit intégrer la pluralité du doute et écarter les essentialismes. Debout sur l’escalier en bois, en position pas très stable, le regard alors surmonte le dispositif qui enclôt les savoirs. Dès qu’il regarde ailleurs, au-delà des cloisons, ce qui se trouve confiné et archivé là semble petit, bricolé. Il peut craindre de basculer et de tomber dans cet espace factice. Le regard circulant de haut en bas, puis de bas en haut, il doit bien convenir qu’effectivement il va et vient sans cesse entre ciel et terre, vice versa, comme un hamster dans la roue jouet de sa cage, et que les barres de l’échelle sont des lignes épileptiques, posées dans le vide, sans fondement, ne tenant que par illusion et conventions. Et cela le renvoie aux flux des néons psychédéliques, aux cloisons de carton-pâte et tentures bon marché délimitant une alcôve des plaisirs simulés. L’ensemble pouvant se trouver symbolisé, mis sous globe et en autopsie, tel un gros cortex congestionné de désirs labyrinthiques, cramoisi et raviné de tous ses conflits internes. Tumulus sanguin pétrifié où repose le concept de l’être rationnel. Il est hérissé d’aiguilles de couturières, aux bouts colorés, de celles que l’on utilise pour faire tenir les pièces dissociées d’un patron ou indiquer sur une carte les carrefours importants d’une marche nocturne ou d’une conquête militaire. Aiguilles plongées dans les sillons et canyons de l’organe de la pensée, là où les rêves inavoués perturbent la rationalité revendiquée de la conscience. Là où ont eu lieu, peut-être des conjonctions amoureuses particulièrement significatives. Courts-circuits. Là où ont été repérés des débris ou des miettes de la disparue, de ces signes qu’il collecte maniaque à la surface des choses et des gens, en vue de les fondre en une seule pièce, articulation nouvelle entre sa respiration et celle du monde. Les petites boules multicolores dessinant l’itinéraire d’une cicatrice réflexive au cœur de la plasticité neuronale. Une sorte de serrure, enfermement ou possibilité de passer à côté, ailleurs. L’organe serti dans une bague, de ces bijoux magiques qui contiennent poison mortel ou poudre miraculeuse, selon les circonstances. (Pierre Hemptinne)

 

 

 


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Griffures lunaires et vif-argent de frontières ouvertes

désert et membranes

Librement déliré à partir : photos de Byung-Hun Min – La Galerie Particulière/Paris – Une broderie de Jeanne Tripier (art brut collection abcd/ Bruno De charme – La Maison Rouge) – David Lapoujade, Deleuze, les mouvements aberrants, Editions de Minuit, 2014 – Un repas chez David Toutain – Troisième Jour de Marc Couturier et Sounds of Beneath de Mikail Karikis & Uriel Orlow (Inside, Palais de Tokyo) – dernière rose, fougères séchées au soleil…

SONY DSCDéjà une fois, dans la journée d’errance, il s’est perdu dans des reflets, happé. Il a pataugé dans la matière fantomale. Intrigué, en passant devant une petite galerie, par des rectangles luisants de grisaille où flottent des ombres, abîmes réflecteurs, il entre. Au-dessus d’une balustrade en bois, une image encadrée, deux formes moléculaires, une pâle anguleuse qui a la fulgurance des gerbes de feu d’artifice retombant dans la nuit et, dessus, une noire étouffée, engoncée, énigmatique. Il est difficile de définir clairement de quoi il s’agit car lui-même s’y aperçoit comme en un miroir, fondu dans le plan photographique, ainsi que d’autres parasites, une voiture dans la rue, une passante, la porte de la façade en face, d’autres cadres aveugles… C’est une femme nue s’enfonçant dans un rideau de ténèbres grises, ses épaules nues et la combe dorsale prises dans un faisceau lumineux cru et blafard, déchirant le corps en lambeaux visibles, une comète incertaine. Bien que la silhouette soit verticale, il pense à un corps noyé dont le haut du dos, les omoplates, émergeraient à peine des eaux troubles, la tignasse presque complètement coulée, tirée vers le fond. Plus loin un portrait diaphane et tremblé, jeune femme cheveux noués sur la tête, sorte de turban, presque disparue, embuée. Sur le côté, une autre forme nue, estompée, luminescente, silhouette sans bord bien fixe, plutôt nuageuse. Ectoplasme instable, en train de fondre autour d’un nombril sombre et dardé et d’une toison fournie, nid charbonneux grouillant de vies informelles, en attente. Touffe de fines algues frissonnant au fond de l’eau. Petit brouillard d’encre. C’est l’atmosphère d’une chapelle où invoquer une revenante, réaliser qu’il est impossible de larguer ses hantises, elles sont là, jusqu’au rideau ultime de sa moelle, taches de lumières et de grisaille tout au fond des globes oculaires. « Là je remarque une ou deux lumières de villages scintillant parmi des vapeurs : une tendresse vague nous saisira toujours à la vue de ces signes humains sans orgueil et sans grossièreté. » (Ph. Jaccottet, La promenade sous les arbres, p. 106) Comme jamais, il prend conscience de la fragilité de ce qui, charnellement en lui, subsiste de l’absente, fragilité tenace, vrillée en lui comme un tuteur douloureux, indispensable pour vivre, se tenir debout, penser, travailler, dormir, prendre attitude. Vestiges corporels tout au bout du visible, élimés, suaire brumeux. « Tout part d’un trouble de la perception, comme d’une suspension du monde. Il y a bien d’abord la lumière comme transparence pure – l’Idée ­–, mais cette lumière s’opacifie, devient brumeuse. La brume est le champ moléculaire où s’exerce la perception. Toute perception est désormais perception d’un champ moléculaire. » (D. Lapoujade, p.284) Il se rappelle la fascination prolongée, un mois auparavant, pour le jeu d’éclats argentés à la surface d’un étang, géométrie moléculaire abstraite, labile et jamais fixée, peau tantôt froissée par le vent puis se reformant par magie, sous laquelle évoluait un banc de carpes, écailles contre écailles. Alvéoles défaits, fragmentée à même une membrane huileuse vif-argent ou boue d’aluminium pelliculaire d’où émerge de temps à autre, de l’opaque vase, une carpe venant prendre l’air, masque mortuaire vif, messager de l’au-delà. Taie gélatineuse mouvante. Miroir sans tain qui rend impossible de dire, plus il plonge dans sa contemplation, de quel côté il se trouve, derrière, devant, dedans, dehors. Le ballet poissonneux disparate, presque indistinct et alangui dans l’eau froide, ressemble aux ondulations souples et comme aberrantes des bras, jambes, cuisses, ventre, cou, chevilles, bassin que déclenchent caresses et pénétration comme accomplies dans d’autres réalités temporelles, « quelque part », quand l’attouchement sexuel proprement dit semble s’effectuer à mille lieux de là, dans du sexe séparé des autres organes. Du sexe générique et engendrant une multiplication galopante des réalités organiques. Souvenir de frétillements dont les ondes sismiques lancent encore des éclairs louvoyant dans les eaux troubles de son esprit.

Puis, quelques heures plus tard, attiré par les reflets à la surface d’une vitrine, il se penche et se fige, rattrapé par ces désirs d’enfant transit devant certaines devantures de jouets ou d’objets magiques (dont il ne comprend pas la finalité rationnelle et qu’il fantasme alors selon leur esthétique inspirante), persuadé qu’une part de son devenir dépend de leur possession et de leur usage. Dès lors qu’il se projette dans les maniements et l’appropriation des techniques qui les rendent opératoires, il entrevoit des savoir-faire, des capacités jusqu’ici ignorées venant prolonger celles de ses organes originaires. Des apprentissages et des technologiques irrationnelles miroitent, susceptibles d’ouvrir de nouveaux mondes. Il frémit d’envie à l’idée de ces devenirs qu’écrivent les pratiques liées à ces choses convoitées, inaccessibles. S’échapper toujours, c’est une obsession, ingurgiter des limites, se pencher hors des frontières. Ainsi, dans cette exposition, sous les reflets de la vitrine, il tombe en arrêt devant le morceau de peau tatouée, bariolée, balafrée, cousue. D’abord, même pas un objet tangible, pense-t-il, une image mentale, juste projetée là, en direct d’un cerveau lointain qui l’engendre. Repères topographiques pour retrouver une formule enfouie dans la matière grise. Immédiatement, il sait qu’il aimerait coudre cela au revers de son veston, pour l’avoir toujours avec lui, comme ces matricules de soldats au front devant permettre de les identifier parmi les charniers de corps indifférenciés. C’est une broderie de Jeanne Tripier. Tissu maculé, compresse effrangée – sans bord distinct, sans limite claire – imbibé d’humeurs, des fils le parcourant en tous sens, ressemblant à des vaisseaux sanguins, des varices, des nerfs, des végétations intestinales, des ficelles de boyaux, des trames de tripes. Une cartographie synaptique, des trajets routiers métaphoriques, des réseaux de sentiers dans les friches du pathos, des constellations organiques. Sans distinction évidente entre recto et verso, il voit au travers, il traverse l’image, n’en perçoit ni envers ni endroit, juste une densité pleine, complète, quel que soit le point d’où on l’éprouve. Il aimerait coudre ce dessin dans la doublure de toutes ses vestes. Au cas où il s’égarerait, qu’il perdrait la tête. Il pense qu’alors, découdre ce bout de tissu, le toucher, le triturer entre ses doigts, en palper les reliefs réticulaires, le frotter sur son visage, cela le réconforterait, lui permettrait d’y voir plus clair, de retrouver partiellement son chemin. Une sorte de mode d’emploi. Et qui fulgure selon les mots de Deleuze : « petite image alogique, amnésique, presque aphasique, tantôt se tenant dans le vide, tantôt frissonnant dans l’ouvert. » D’une certaine manière, son esprit traverse cette réticulation graphique de taches, cette carte mémoire à même la peau, il y va et vient, et à chaque traversée, rapide, l’instant d’un éclair, ce qu’il parvient à toucher, c’est le désert, sa solitude, juste le goût de la terre, immense mais perçue le temps d’une fraction de seconde, éblouissante. Une tête d’épingle qui percute cet infini aspiré. Un lointain dépeuplé incertain, au bout du chemin, au bout du tissu qui s’use, s’élime. Chaque fois que ses yeux errent dans cette image et ne trouvent pas la sortie, à la manière d’un insecte dans la corolle d’une fleur, il capte des poussières de « l’insensible du sensible, l’immémorial de la mémoire », autant de petites syncopes discordantes, microscopiques parcelles vierges à partir desquelles commencer une nouvelle histoire, un jour, ou bien fléchir, criblé de trous. Particules qu’il collectionne soigneusement, en attendant, éclosion ou bombe à retardement. « Aller au désert, aller au désert à la façon des nomades, rejoindre sa propre solitude, où se forme la contre-pensée de la pensée. » (D. Lapoujade, p. 277) Exprimé d’une autre manière, cela tricote avec la mélancolie dans laquelle le plonge cet extrait littéraire, le renvoyant à l’attraction d’instants dépouillés de toute volonté de savoir et d’écriture, de toute intention de mémorisation, d’archivage, juste concentré sur le goût de la terre, rien d’autre, tout le corps libéré de ses organes et déployé en buvard vierge instantané, sans écoulement de temps. (À quoi fait écho, peut-être, malgré l’accent d’une « tendance » un peu snob, toute une cuisine épurée centrée sur l’expression la plus simple et juste des « produit », à quoi il s’essaie parfois, approchant une frugalité excitante des sens.) « Aucun goût ne fut jamais en moi pour l’histoire, littéraire ou autre. C’est la terre que j’aime, la puissance des heures qui changent, et par la fenêtre je vois en ce moment précis l’ombre de la nuit d’hiver qui absorbe les arbres, les jardins, les petites vignes, les rocs, ne faisant bientôt plus qu’une seule masse noire où des lumières de phares circulent, alors qu’au-dessus le ciel, pour un moment encore du moins, demeure un espace, une profondeur presque légère, à peine menacée de nuages. Certes, j’ai peu d’espoir de jamais pouvoir saluer dignement tant de forces… » (Philippe Jaccottet, La promenade sous les arbres, p. 94) Il se dit que le bout d’étoffe brodée, trame transitionnelle, chiffon porte-bonheur, pourrait lui conférer des pouvoirs insolites, celui de se traverser, connaître son envers, se franchir de part en part, rester dans le vivant tout en sortant de la vie. « « Supprimer toute verticalité comme transcendance, et nous coucher sur la terre et l’étreindre, sans regarder, sans réflexion, privé de communication. » D’où l’invocation d’êtres couchés, installés sur un plan vibrant comme l’araignée, aux aguets sur sa toile chez Proust, ou comme la puce de mer, enfoncée dans le sable, qui découvre, dans un saut, toute l’étendue de la plage comme plan d’immanence. » (D. Lapoujade p.282) Ne plus parler ni écrire, mais griffonner, couvrir des pages de lignes, de strates, remplir des carnets de carrés, de diagonales et verticales, de stries croisant des chiffres, des lettres, des nœuds, des quadrillages de nidification où peu à peu il endigue la perte de soi, il se sédimente et ébauche de nouvelles existences où migrer. Égrener à l’infini pour se situer dans le désert illimité des variations, sentir les devenirs. Comme ces travaux inlassables de notations de l’impensé dans les carnets de Melvin Way, les sismographies pastel de Joseph Lambert ou l’ingénierie délirante de Jean Perdrizet, couches géologiques de nombres, couveuses de nouveaux machinismes, et qu’il déchiffre chaque fois comme s’il s’agissait de partitions dessinées, y traquant des musiques intérieures qui lui manquent. « On ne peut pas sentir les variations intensives du corps sans organes sans aussitôt les délirer dans un devenir. On se souvient en effet que les devenirs sont réels, sans que soit réel ce qu’on devient. Le devenir est nécessairement hallucinatoire, mais il « exige » de produire le nouveau corps qui lui correspond, les objets qui correspondent à ses hallucinations et les contenus qui correspondent à son délire. » (D. Lapoujade, p.287)

La jubilation face à ces plans qui, cosmiques et organiques, indiquent formellement un lieu où dormirait un trésor, dans une autre dimension de la matière, réel et inaccessible à la fois, n’est pas sans air de famille avec les pertes complètes d’orientation qu’il éprouve quelques fois dans le train, surtout les matins d’hiver, avant le lever du jour, en direction du bureau. Une frayeur dont il explore aussi les facettes délicieuses, déstabilisantes, frôlant la matérialité de temporalités parallèles. Il ne sait pas comment cela se déclenche ni quand ça va venir : tout à coup, il lève la tête de son livre et il constate que le train à fait volte face. Il fonce en sens inverse. Il a beau se raisonner, toutes ses perceptions le confirment : le train roule à contre-voie. Il prend la direction d’un dehors lointain, indéfinissable. L’inconnu. Pas tellement une ligne droite inversée, mais la chute dans l’entonnoir d’un compte à rebours qui rebat toutes les cartes. Il prend conscience, en ces instants de panique – panique parce que toute certitude vole en éclats–, que toute sa pensée, toutes ses actions, même les plus hétérogènes, obéissent et perpétuent un même courant, de gauche à droite, comme son écriture. Dès lors que cet ordre est perturbé, pourra-t-il encore écrire, penser, sera-t-il dispersé dans l’impensé moléculaire ? Et c’est la partie jouissive de cette désorientation, d’apercevoir les alternatives, comme les loupiotes clignotantes de communautés grégaires dans la nuit. « Pour la plupart des gens, le choix d’une direction dominante au plan horizontal simplifie la lecture, le décodage des graphèmes. Mais cela crée des difficultés à une partie d’entre eux, ceux dont l’orientation directionnelle reste indéterminée. Il peut être à leurs yeux sans importante que le phonème « th » soit écrit « ht » ou que la syllabe « god » soit écrite « dog ». L’ordre des lettres est important pour tout le monde, sauf pour ceux qui ne sont initialement ni gauchers, ni droitiers. » (Jack Goody, La raison graphique, p.214) Bien sûr, pour les autres voyageurs dans le wagon, tout reste normal, personne d’autre ne prend conscience de la volte-face. Et quand il croit avoir surmonté le trouble, que tout est rentré dans l’ordre, au moment de descendre à destination, alors que la foule se masse devant la porte de droite, il attend devant celle de gauche, à l’opposé des quais. Là, il panique vraiment. Cela le perturbe et l’intrigue tellement, ce déraillement profond, qu’il en guette les déclics, il voudrait en palper les symptômes, les ausculter comme s’il s’agissait d’une tumeur maligne. Mais ils ne surgissent jamais qu’une fois son attention complètement assoupie, rassurée. Une part de cette désorientation est réactivée, entretenue aussi comme un repère vital, devant des œuvres qui jouent de la confusion entre dedans et dehors. Comme cette vidéo qui survole un site minier abandonné saisi dans toute son étrangeté, son délire, sa configuration ne le faisant ressembler à aucun biotope classique, nature créée de A à Z par une activité industrielle qui retourne la terre, peau retournée, malade d’être ainsi exposée au grand jour, produisant des réactions chimiques surprenantes entre ces matières et l’air qui n’étaient pas censé être un jour en contact. Dans cet environnement, accidentel, teinte et forme des glaises et des végétaux parlent de limites, de déterritorialisation et reterritorialisation (et ne sont pas sans parallèle avec les images d’un intérieur de corps humain, lors d’une opération chirurgical utilisant le robot Da Vinci, telles qu’on le découvre, ébahi, dans le film de Yuti Ancarani). Sur la croûte terrestre constituée des entrailles calcinées des mines, à flanc de terril, un groupe d’hommes se promène, déambule, à la fois solidaire et éparpillé, organisme soudé et brisé. Les visages marqués, les corps éprouvés voire handicapés, claudicants, ils profèrent des sons, reproduisent les bruits intérieurs des galeries où ils ont travaillé des années durant, boyaux où ils ont été transformés, malaxés, aliénés. D’abord figure des sans voix, des bègues, des étourdis de se retrouver vivant en plein jour, cette chorale d’onomatopées élabore un chant de plus en plus complexe et restitue ce que les mots ne peuvent dire, la part concrète d’altération que le langage normal, plus abstrait, évacuerait dans un témoignage normal. Ils font sortir de leurs boyaux organiques internes – tripes, appareil respiratoire, voûtes résonantes du crâne et de la cage thoracique–, l’assourdissant brouhaha claustral des grands fonds, machines, cris, chocs d’outils, crissement de rails, respiration suffoquées, hennissements, échos des abîmes, courants d’air extérieurs, hallucinations auditives. Ils expectorent ainsi – longtemps après, selon une élaboration lente et longue, minéralisation acoustique des scories ingérées mentalement et métabolisées, et cela pas une fois, mais continûment, à chaque répétition de cet exercice de chant sans jamais en venir à bout -l’intériorisation de la mine, comment elle les a moulés, comment ils l’ont intériorisée. Et écoutant ces sons modulés il est lui-même, métaphoriquement, avalé par la mine. Traversant cet écran, il se retrouve, plus loin, dans une chambre crayonnée. Complètement, de bas en haut. Un espace vital, une caverne, une cache comme empreinte totale des moindres déplacements nerveux, neuronaux de la vie qui s’y est déployée. La limite en dur se transformant en brouillard de lignes, plis, brisures, ellipses, frises, comme la buée de l’existence qui s’y trouva confinée. De la même manière que les activités cérébrales laissent certains indices à l’intérieur de la boîte crânienne, à même l’os. Avec, comme première impression, celle de murs tapissés de peaux animales dont la fourrure aurait été coupée ras. Et même, pas tapissés, mais constitués de cette peau. Sensation de rentrer dans une peau. Des raies, des gribouillis capillaires, des traits de pluie, des plis aquatiques, des pilosités arabesques, des foins fauchés, des courants striés. Des praires verticales de griffures, rémanence fantasmatique de celles qui lui décoraient la peau des cuisses et mollets, lors des errances en forêt, après la traversée acharnée des taillis piquants et tranchants, griffures qu’il regardait après coup comme l’empreinte sur sa peau des paysages arpentés, le témoignage d’une fusion avec les éléments naturels, les plantes, les animaux, les insectes tapis dans les fourrés. Les écorchures laissées par le séjour au désert. Des gerbes de graphite comme se détachant du papier, masquant les angles pour former un volume sans repères, venant se coller à son enveloppe, s’y imprimer, reconnaissant dans cet univers d’entrelacs crayonnés, dans l’énergie qui y rayonne, l’idée qu’il se faisait d’une artiste qui l’envoûterait, au loin, quelque part, en traçant sur de grands rouleaux de papier, d’impénétrables brumes où errer sans fin à sa recherche. Il se sent tatoué, retourné par cette obsessionnelle fresque sans début ni fin, meutes d’infimes gouttelettes tombant du ciel, vapeurs sinueuses montent des fleuves et océan, charriant des myriades de poussières. Système d’irrigation multipolaires, lieu de passage et de partage, dès lors qu’en passant à travers quelque chose, il se sait relier plusieurs réalités, plusieurs corps réels et imaginaires, il transporte du dedans dans du dehors et inversement, il propage de l’hybride. Circuit anarchique à travers lequel il devient possible de bifurquer, fausser compagnie. « Que le cerveau ne soit plus pris dans les enchaînements d’images et de langage des sociétés de contrôle, qu’il introduise des coupures irrationnelles, des ré-enchaînements à partir de ces coupures, bref des mouvements aberrants pour se libérer de son asservissement machinique. Alors le cerveau devient comme l’organe du dehors ou la « membrane du dehors et du dedans ». » (D. Lapoujade, p.271)

C’est en traversant sans cesse ces limites tout autant qu’elles le traversent, à cheval sur les frontières, désaxé volontaire du dehors et du dedans, qu’il espère retrouver une plénitude paradoxale, une quiétude dérangée, revoir un certain ventre blanc – lequel, n’en demandez pas trop à sa pauvre tête – , et y rouler de la tête, s’y enfoncer dans le murmure intérieur des grands fonds matriciels, oreiller ombilical où puiser une ardeur qu’il ne connaît qu’épisodiquement, les nuits de pleine lune. « Mais, en réalité, toutes les choses qu’on pouvait discerner cette nuit-là, c’est-à-dire simplement les arbres dans les champs, une meule peut-être, une ou deux maisons et plus loin des collines, toutes ces choses, claires ou noires selon leur position par rapport à la lune, ne semblaient plus simplement les habitants du jour surpris dans leur vêtement de sommeil, mais de vraies créations de la lumière lunaire… » (Philippe Jaccottet, Promenade sous les arbres). Et c’est bien comme étant une de ces créations lunaires – après avoir erré la nuit, aspiré par le ciel immense, la pleine lune, l’air froid et l’espace dilaté -,  qu’il regarde la dernière rose de la saison, miraculée, inattendue presque incongrue, transie, fragile translucide, la soie fragile humectée de lumière lunaire, rose lunatique. L’apparence de certains pétales, confits dans la rosée, évoque les réalisations délicates en sucre et il les mange des yeux, en a presque le goût sur la langue (souvenir aussi d’un lointain sorbet à la rose). Et cela le renvoie à d’autres instants de confusion entre goût, vue et toucher, instant où, précisément, le cheminement des perceptions est dérouté, emprunte des itinéraires aberrants, illogiques, dans l’excitation d’une chasse au trésor futile autant qu’improbable. Alors, tout autant que dans ces expériences de train inversant sa course, il entrevoit des échappées, des portes de sorties, des dehors vierges et des dedans déserts. Comme de se retrouver, dans un restaurant, devant une soucoupe en céramique, raffinée et frustre à la fois, avec en son centre une proéminence volcanique striée concentriquement, un vrai paysage. Reposant sur les bords et occupant une partie décentrée du récipient – à la manière de troncs d’arbres abattus et enjambant une conque – , un ensemble de petits rameaux enchevêtrés, troncs et branches miniatures, épure de bosquet couché, mort. Coudrier ou noisetier. Un ou deux bouts de bois plus tendres, peut-être bambous, se faufilent, suspendus dans cette représentation de buisson forestier. Ce sont en fait des racines comestibles, extraites de la terre et qui, à l’extérieur, ont entamé une lente métamorphose. Il faut les prendre avec les doigts et il est difficile de ne pas toucher, dans cette opération, les autres ramures brindilles. Comme de marauder certains fruits sans pouvoir éviter les ronces. Les unes sont sèches, rigides, la racine est douce, souple et comme encore vivante, toujours en train de se transformer. C’est un salsifis, il a séjourné longtemps dans la chaux, pour éliminer sa pelure épaisse et terreuse, entamer lentement la cuisson périphérique de sa chair, au départ dure et immangeable. Il a été ensuite exposé à l’air libre pour prendre des couleurs instables sous l’effet de l’oxydation et ensuite confié au four pour rôtir délicatement. On dirait un rouleau de moelle végétale. Ou la reproduction fidèle de ces bouts de bois qu’il écorçait au canif et qui séchaient ensuite dans la cabane, brunissaient, se polissaient dans les mains (ils faisaient fonction de toutes sortes d’objets et armes imaginaires, trait d’union et de relais entre les mondes du jeu et du réel). Pour l’accompagner, sur le bord de la céramique, une sève onctueuse, crème de panais et chocolat blanc, lactescence stellaire émulsionnée. Elle offre un mariage de saveurs terrestres et célestes, de suc charnel et de jus minéral, de mystère floral et de foin animal, d’amertume et de douceur qui brouille le partage entre saveurs sauvages et cultivées. Elle active en carrousel des références intimes ou étrangères qui, à peine touchent-elles les papilles, s’élargissent à d’autres souvenirs de tables, de travaux au jardin ou dans les bois, de proximité avec les matières brutes, comme ces tiges mâchonnées ou ces bâtonnets de pailles qui remplaçaient les cigarettes. Subtiles fumaisons de ces climats d’enfance, rencontre vierge avec le goût des choses. La bouche aussi s’émancipe, sort de ses rives, se multiplie. De la même manière, en fin de repas, lorsque les doigts s’enfoncent et fouillent un mélange de fin gravier fluvial et de graines lisses, au fond d’un bol, où dépassent les antennes de drôles de petits rhizomes tronçonnés. Ils touchent quelque chose. Une truffe en chocolat ainsi dénichée à l’aveugle, par les ongles qui creusent à l’instinct, fouissant à la manière des cochons truffiers au pied des chênes. Elle est enrobée de poussières frustes qui contrastent avec la finesse de son cœur. Mise en scène.. Mais ce qui est ressenti par les doigts et accompagné du regard comme un rituel décalé, amusant, se transmet à toute la cavité buccale, à l’instant où le chocolat se répand. Et, parfait de densité, une fois qu’il se désagrège dans la salive et qu’au départ d’un point précis, tête d’épingle explosive, un univers de saveurs entame une expansion sans fin, chaudes et âcres, il y incorpore des sensations hétérogènes, tout ce qui participe de la théâtralisation gastronomique. Sa bouche, sa langue, son palais, ses papilles intériorisent les caractéristiques des graviers et des graines, le mouvement doux, ruisselant, des petits grains quand les doigts fouillent, la silhouette hirsute du morceau de racine, tout ce qui leur permet de mieux sentir. Là aussi, la bouche se décentre, elle est autant dedans que dehors, dorénavant à cheval sur les frontières, position à amadouer.

Cela lui donne envie de créer de grands registres de traits, de lignes, ou de noircir des carnets de signes, de formes géométriques accumulées, reliées en cellules indissolubles, comme vu dans l’exposition « art brut, collection abcd/Bruno Decharme ». Dessiner des alignements et croisements de lignes, au plus près de la terre, sans plus relever la tête, le bic bien serré entre les doigts, l’ouïe toujours en train de rêver dans l’oreiller ombilical absent, page après page, de manière concentrée, comme quand il construit pendant des heures un château de cartes ou d’allumettes et qu’il sait va s’effondrer. « Retourner la structure du langage sur le dehors des cris inarticulés, retourner le corps organique sur les variations intensives du corps sans organes. Toujours plier, déplier, multiplier pour percer ces formes d’intériorité, et entrer directement en contact avec les multiplicités du « dehors » par la création d’un « dedans » qui en supporte les afflux. L’opération de retournement ou de réversion ne consiste pas à déplacer la limite, parce que dans ce cas, on ne fait que la retrouver un peu plus loin, plus impérieuse encore. Ce sont les contresens les plus fréquents sur les notions de déterritorialisation et de ligne de fuite, comme s’il s’agissait de repousser les limites ou de s’en éloigner, alors qu’il s’agit de les enfourcher et d’être déterritorialisé, mis en fuite par leurs vecteurs. » (D. Lapoujade, p.297) Fougères séchées traversées de soleil, de même famille que des tentacules de pieuvres déshydratés et brodés à même les tissus lumineux, rubans de gastéropodes antédiluviens ou autres fossiles aériens, candélabres de petites ventouses, structures photophores sans intérieur ni extérieur, sans face ni arrière, dentelle de cendres et poussières de rouille, il éprouve la difficulté de les situer, réalité végétale mise en fuite, organisme désertique ultime, son regard s’engouffrant dans leur disparition en cours où appréhender un espace où se cacher, ne plus choisir son camp, rester à cheval. (Pierre Hemptinne)

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L’appel du vide habité

À propos de : Arlt et Banana Head au P’tit Faystival – Assiette fleurie de chez Neptune, restaurant bruxellois – Philippe Corcuff, Où est passée la critique sociale, La Découverte (2012) – Un sous-bois, une pluie, du vent, un pétale, …

 Sous un chapiteau, un couple chante, l’homme joue de la guitare. Une propension au flux confidentiel, des textes à l’écriture soignée et fuyante, une manière de chanter maniérée et une sono, peut-être, pas totalement adaptée font que je ne capte que des bribes de chanson. Le reste est mis en lambeaux et emporté par le vent. Après un certain temps, je ne fais plus d’efforts pour saisir toutes les syllabes, je joue avec l’alternance d’inaudible et de parfaitement articulé, j’invente ce qui manque. Puis le couple descend de scène, abandonne micro et amplification, se débranche. Il avance vers le public et là, littéralement, tourne en rond, frôle les spectateurs. Le brouhaha du bar couvre complètement leurs voix. Entre les têtes des premiers rangs, je vois passer et repasser leurs visages, leurs bouches qui articulent avec fougue, leurs gorges sous tension. Je n’entends rien. Ils aspirent la musique à même les yeux et les lèvres des spectateurs. Ou ils soufflent leur chant silencieux sur les paupières et les bouches de ceux et celles qui peuvent boire leurs paroles. C’est un instant de nudité et d’effleurements magiques. A l’intérieur d’un boucan irrévérencieux le couple se démène pour installer un vide, un silence fragile, ils absorbent les bruits et les étouffent, ils produisent un chant à l’envers, les sons ne sortent pas de leurs gorges mais s’y engouffrent et disparaissent. En tendant l’oreille vers ce cercle qu’ils tracent, passant et repassant à la proue du public, hérauts qui gesticulent et s’époumonent englués dans une émotion qui paralyse leurs cordes vocales, je bascule dans une étrange matière aphone, fluide et expressive. C’est une brèche, un passage entre notre monde et d’autres lieux dont les émissaires, parfois, comme dans les rêves, surgissent, brûlant d’une éloquence verbale et gestuelle entre jouissance et tourment éternel, rapportant les nouvelles fraîches et incroyables d’où vivent tous les disparus, le saint des saints où s’expliquent tous les mystères. Ils s’évertuent à faire passer le message brûlant et restent pourtant inaudibles sous nos yeux, leurs mimes indéchiffrables malgré leur force évocatrice foudroyante. C’est du vide, du silence dont le visage énigmatique a les reliefs d’une chanson que j’espère depuis toujours – ou dont j’attends le retour – mais dont la ritournelle fluide s’épanche dans le sable avant de parvenir à une quelconque oreille (la mienne encore moins).

 

La table a pris racine dans une maison du village, elle a été transplantée telle quelle sur scène, couverte de sa toile cirée à fleurs qui contraste avec l’attirail électronique étalé dessus. Une table de mixage, un sampler, des câbles, un micro, un ensemble hybride où le plus sophistiqué s’allie aux vestiges d’une technologie d’enregistrement analogique, dépassée, presque fétichiste, lecteur Walkman et collection de cassettes bricolées. Un jeune homme en noir, un peu dégingandé, légèrement voûté, officie, concentré et balancé. Ses mains, ses doigts touchent, frappent, les curseurs, les boutons, les écrans, débranchent et rebranchent les appareils, comme si sa vie en dépendait. Je me suis demandé longtemps si c’était sa nappe qui couvrait la table, s’il l’avait choisie. La musique, en soi, n’a rien d’original, des boucles, des couches superposées, un feuillettage magnétique. On pourrait dire qu’on a déjà entendu ça plus de cent fois. Il travaille avec des sons enregistrés sur cassettes qui ont beaucoup de reliefs, de grains, n’ont vraiment rien de synthétique. Probablement sont-ils une part de lui-même, embrouillée. Il manie ces objets avec rudesse comme on presse des fruits. Il capture quelques arpèges à la guitare électrique et les envoie tournoyer à l’infini dans l’espace. Les boucles tournent et se lovent dans l’éther avec une élasticité épatante agrégeant poussières et particules hypnotisées. Les plages sont longues, répétitives, en anneaux de Moebius. Elles se mordent la queue, les boucles s’avalent et se recrachent mutuellement, rappelant ce mouvement de balancier de l’esprit que rappelle de son côté Philippe Corcuff : pour penser par soi-même, il faut aussi penser contre soi-même. Puis il prend le micro, le porte contre ses lèvres, susurre et psalmodie sombrement. Le chant est l’écho lointain, brasillant au fond des galaxies, de la voix de Ian Curtis. Rongée et introvertie, plus monocorde, dépouillée de sa superbe, n’en gardant que la noirceur sinueuse. Il a cette attitude qui n’appartient qu’à l’âge de tous les culots et qui consiste, se posant sur scène avec sa musique intérieure, à haranguer aussi bien le Ciel que l’Enfer. Parfois il voit le public, se rend compte qu’il est en public et a, alors, un étrange sourire, fugitif. Ce sourire d’adolescent dans sa chambre qui, s’essayant à une partie de air guitar, s’aperçoit en hero dans le miroir. Il ne devrait pas être là. Nous ne devrions pas être là. C’est le genre de numéro que nous ne sommes pas censés voir, que l’on exécute pour soi seul, entre quatre murs, gratuitement, sans calcul, sans espoir de quelque audience que ce soit. Exhibition close sur elle-même, confrontée au vide transi des étoiles. Entendue cent fois et néanmoins unique, neuve. Juvénile et touchante. En règle générale, personne ne s’empare de ce qui a été trop fait si ce n’est pour le masquer, le complexifier, mais ici, non, il le rejoue comme si c’était la première fois que quelqu’un pensait à ce truc, crânement, kamikaze, en revenant à une forme antérieure, vintage et artisanale, transformant une technique pour tous, devenue banale, en une technique à soi. N’ayant pas peur, non plus, d’une part de massacre. Et ça décolle bancale, avec une authenticité rare, celle de l’immaturité, à donner la chair de poule. Comme flanque le frisson la voix tremblée de quelqu’un qui chante dans sa salle de bain, convaincu de n’être pas entendu et se livrant au chantonnement nu parce qu’enveloppé d’abandon. Entendre ce qui n’était pas destiné à être entendu, percevoir la lueur d’un astre disparu, inatteignable, c’est osciller progressivement dans un flou incandescent, égarer quelques certitudes, ne plus savoir d’où l’on entend, d’où l’on regarde.

 

En regardant le set de Banana Head, je remue le mot « mélancolie » et je me dis que cette posture abîmée et dansée pourrait s’appeler« slow adolescent ». En tout elle aiguise la nostalgie pour quelque chose qui ressemble à ça. Recommencer. Et quelques jours plus tard, je tombe sur ces mots, exactement les mêmes, dans un livre de Philippe Corcuff, Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs. Je recopie le passage en entier incluant une citation de Protagoras, parce qu’il me semble contenir une partie du climat dégagé par ce jeune homme en noir, fragile et bricoleur, entre néant et avènement, nihilisme et nouveau dieu singé : « Le Grec Protagoras (vers 492-vers 422 av. J.C.), démocrate fort injustement décrié par Platon et Aristote pour cime de « sophisme », a donné à l’agnosticisme une de ses premières formulations : « Touchant aux dieux, je ne suis pas en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas, pas plus que ce qu’ils sont quant à leur aspect. Trop de choses nous empêchent de le savoir : leur invisibilité et la brièveté de la vie humaine. » Protagoras s’efforce ainsi de se retirer du « jeu de langage » de la croyance, de s’exfiltrer de l’arène où luttent croyants et incroyants, tout en évitant d’infester nos débats d’entités divines. Car, pour lui, dans ce monde-là qui seul le préoccupe, « l’homme est la mesure de toutes choses ». J’entendrai ici « l’homme » non pas au sens de tel ou tel individu particulier, ce qui pourrait mener au relativisme du « tout se vaut », mais au sens global de l’humain, comme configuration socio-historique en mouvements et en lieu de questionnements. Cet agnosticisme revêt chez moi une tonalité mélancolique, dans la conscience historique des fragilités humaines et de ce qui leur échappe. La poitrine bombée des totalismes divins et laïquement divins laisse place au doux balancement d’un slow adolescent, sous l’éclairage modeste de Lumières tamisées… » (Ph. Corcuff)

 

 

La cuisine utilisant pétales et herbes sauvages me laisse perplexe. Quelque chose passe dans la bouche d’indiscernable, que j’aime et qu’il m’est souvent impossible de cerner. Une ombre ou une lumière dont je suis incapable de dire ce qu’elles évoquent. Je pense souvent alors à une « saveur placebo ». Sans doute n’ais-je pas le palais assez fin. Il ne capture qu’un sillage estompé, une force éventée. Mais je peux aimer la fraîcheur rebelle, la verdeur irréductible à quelque recette que ce soit, que cela introduit dans un plat. Dernièrement, une fleur de tagète dans un consommé, m’a donné l’impression de manger un peu de cet air parfumé qui flottait près des parterres familiaux, quand nous travaillions à les désherber ou biner. Ou d’absorber une capsule de vent poivré aux abords de grands champs d’où s’élèvent des nuages de pollen. Puis, un monticule de feuilles de petits pois, capucines et pétales de soucis, recouvrant quelques morceaux de poulpe cru – la limite amère de la capucine et de la feuille de pois rejoignant l’iode des tentacules de la bête -, m’a carrément transporté dans l’enfance où une part de nos jeux impliquait de goûter les plantes du jardin et les herbes qui nous faisaient de l’œil dans les prairies et les bois, histoire de vérifier si nous pourrions nous nourrir de ce que la nature offre de cru. Dans la perspective où nous nous trouverions abandonnés ou égarés ! Etait-ce nos lectures qui nous incitaient à tester ce chapitre d’aventure où les témoignages des aînés évoquant la faim endurée pendant la guerre ? C’est ainsi que nous mâchions aussi bien oseille et carotte sauvages, pétales de rose, livèche, plantain, bourrache, chair de cynorhodon… C’est à la fois une pitance qui n’en est pas une, ne nourrit pas son homme – un jeu -, et une alimentation de survie, forcément exceptionnelle, dont le statut fut forgé par l’imaginaire enfantin. Ce qui permet de survivre a plus de prix que ce qui nourrit la vie ordinaire. Le plaisir que j’éprouve à manger des fleurs est celui de manger sans manger, d’avaler du vide suggestif, savoureux, comme dans les conventions de jeux où l’on fait semblant de mâcher des pâtes ou du steak et que l’on en convoque le goût idéal. Le goût qu’ont les fleurs dans mon assiette ressemble à cela. Je l’aurais inventé pour suppléer à une absence en moi et qui pourtant il appartient en propre à la plante. Une sorte de fusion avec le cru floral.

 

Un pétale de pensée perlé de gouttes d’argent, velours nuit imbibé de pluie. J’ai d’abord cru à un papillon noyé. Réplique d’un brimborion décorant un petit cadre couvert d’un velours grenat dans le salon des grands parents, fine nacre violette parsemée de brillants et de petits coquillages cousus. On y voyait, pas très net, en noir et blanc, un oncle photographié enfant et que je n’avais jamais connu. Je ne me souvenais jamais de l’identité de ce personnage, son lien de parenté avec moi restait ésotérique. Je ne comprenais pas comment il pouvait être oncle de qui que ce soit, n’ayant finalement, quasiment jamais existé !? Un trou dans la filiation et la descendance.

 

Le sous-bois d’un bosquet où je me faufile à travers un passage d’orties et de ronces m’accueille comme un vaste autel illuminé. Le soleil rasant, à travers les feuilles, projette des feux follets sur les troncs. Vitrail de flammes votives. L’air est humide, chargé de mouchettes, palpable, matriciel, il colle comme de la toile d’araignée. L’impression est que ma capacité de vision s’élargit et embrasse un champ visuel démesuré, exorbitant, littéralement faisant dévier mon orbite. L’œil s’émiette en dizaine d’yeux qui voient chacun plus qu’ils ne peuvent détailler, à satiété, mais il m’est impossible de faire la synthèse de tous ces regards. En fait, je vois tout sans rien distinguer. Trop de détails superposés, imbriqués, de couche de matières décomposées et de couches de jeunes vies en pagaille. Structures végétales complexes, mortes ou vivantes, zones d’ombres et taches de couleurs comme des lambeaux de peaux déstabilisent l’aptitude à stabiliser les contrastes. C’est impossible à voir ou à photographier normalement. Ce qui donne encore plus de prix au travail photographique d’Eric Poitevin, ses magnifiques sous-bois où la moindre fibre, la plus lointaine et la plus égarée strie ligneuse dans les ténèbres, ressort comme une composante essentielle. Précision infernale. Si je renonce à ouvrir l’œil dans le bosquet, par contre, je m’enroule dans une sorte de voile en velours qui anesthésie les sons et les conduit distinctement, lentement, jusqu’au pavillon. J’entends tous les bruits du voisinage mais comme de loin, détachés de leur environnement. C’est le privilège des cachettes bien choisies.

 

Au sortir du bosquet, bourrasque et averse brutale sur un champ de graminées, à l’arrière de maisons alignées, et soudain un flot de soleil fugace et éblouissant. Dans l’œil, la lumière vive et les traits de pluie ne font qu’un, une hémorragie, collision entre le proche et le lointain, le paysage disparaît quelques fragments de seconde, irradié. Les rafales soulèvent les pollens qui se mêlent aux gouttes. La tempête fouette et tord la lisière du bosquet. Les feuillages retournés affolés se mettent à courir et ourler comme une vague, cherchent à se détacher des troncs, à s’envoler. Ils montrent leurs dessous pâles, argentés, arbres révulsés par une sorte de pâmoison, branches épileptiques. Quelque chose d’animal, l’amorce d’une course vers le vide. C’est beau et ça fait peur, émotion ambivalente. J’ai la même sorte d’émotion quand un chien familier retrousse ses babines, gronde faiblement, un peu d’écume à la gueule et l’échine hérissée, sans que je puisse discerner ce qui l’alerte. Quelque chose qu’il est seul à percevoir. A-t-il peur, est-il en colère, est-il ému ? Par quel appel intérieur ou extérieur est-il ainsi retourné ? Quel aboi du néant ? (PH) – P‘tit Faystival – ArltBanana Head – Blog de Philippe Corcuff

                

 

 

 

Du bunker à la table dressée, expérience sensible et spongieuse

À propos de : Une terrible beauté est née, Biennale de Lyon 2011 (choix d’œuvres et hommage à la commissaire) – Georges Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet (Minuit, 2011) – La Mère Brasier, menu de saison décembre 2011, extrait.

 Je franchis un sas d’air, de tissus et pliures de lumières colorées, une envolée cérémonielle, un péristyle aux allures de voilier, les valves matricielles d’une frontière symbolique et je bute contre une ombre envahissante, qu’il faut contourner, une muraille courbe, fourbe, qui oblige à ruminer « qu’est-ce que c’est ? ». La surprise est que, comme si je venais de traverser un filtre allégeant le poids répétitif des expériences, cette interrogation résonne neuve, enjouée, avec des airs de première fois… L’ombre gênante s’appelle forteresse, morphologiquement entre la tourelle d’un château aux vitraux teintés maléfiques, surplombant un village coi et la cabine de contrôle d’un tank pachydermique, tapi dans la nuit. On pourrait aussi bien parler d’un bunker circulaire, hermétique, garni de frises barbelées évoquant prisons et camps de destruction. C’est un bâtiment de guerre. La matière métallique et la forme ronde rapprochent cette architecture de celle, industrielle, des silos agricoles où l’on conserve les récoltes. Mais c’est le grain de la guerre qui fermente dans cet édifice, les germes continus du désastre rongent la paix de l’esprit à l’intérieur de cette masse aveugle, une carapace panoptique. Puis on trouve, dans la paroi sombre et blindée, de discrets oeilletons qui vrillent la curiosité vers les entrailles. Il est dans la nature de ce château d’intriguer et d’amener à épier par les judas, de s’arranger pour que l’on surprenne, comme par délit, ce qui se trame là-dedans, ce que la guerre fabrique derrière ses murs. La vue est imparfaite, partielle. Ce n’est que plus tard, en accédant à l’étage par une cage d’escalier bleu électrique et balafrée que, soudain, le regard tombe à l’intérieur, bascule dans l’immense cuve, c’est un bunker à ciel ouvert. Il n’y a personne. Un sourire d’amusement s’épanouit avant le froid examen de ce qui est vu. On identifie en premier une sorte de foutoir sympathique, une distillerie loufoque clandestine, l’antre caricatural de quelque vieil illuminé, convoquant l’imagerie peinte par Carl Spitzweg, entre rat de bibliothèque, astrologue et alchimiste. Mais l’amas informe, organisme dépiauté aux tissus et viscères déchirés en feuillets, résultat d’un acharnement occulte à fragmenter lumière et raison, une fois bien regardé, fait froid dans le dos. C’est une machinerie sans âge, abandonnée, mais qui donne l’impression que, même dans l’inertie locale apparente, elle ne cesse de poursuivre son programme, bricolage infernal sur sa lancée, une usine à détruire les livres, la littérature, la pensée, l’écriture, la mémoire. C’est bien cela le désastre de la guerre, c’est une guerre, toujours, contre la pensée. Les armes de la guerre, les fortifications armées, sont des machines qui sapent les œuvres de l’esprit, détruisent l’intelligence de l’ennemi qui n’a pas de visage, peut être n’importe qui. Dans cet antre de chiffonnier – l’ennemi est sans valeur, son cerveau n’est que chiffons à retraiter -, les livres sont démembrés et éparpillés avant d’être effacés, renvoyés au néant. Par incinération, probablement. Ils sont morcelés avant tout pour que le disparate les frappe d’ignominie et que, les pages étant déchirées, désolidarisant et mélangeant leurs textes, le discontinu, à la lettre, puisse triompher et être stigmatisé comme le vrai visage de ces écrits, voué aux gémonies, ce discontinu que l’écriture littéraire, croient-ils, diffuse comme une maladie sournoise tout en prétendant en guérir l’humanité. Mais ce n’est pas exactement cela, on le sait, l’écriture explore, amadoue ou exacerbe le discontinu comme source de vie et, en passant par là, désigne les frontières comme lieux d’ouverture, poumons de secours. Dans le mille-feuilles d’intervalles du discontinu, l’écriture (enfin, bien entendu, une certaine écriture, celle qui garde fervente la valeur expérience) déniche et ensemence un vivier de différences et d’affinités à respecter, à prolonger et à ne surtout pas réduire à quoi que ce soit d’univoque. Cette dynamique est au service d’une « théorie de l’imagination qui était aussi une théorie du savoir, une philosophie des « lignes de suture », des « points de jonction » ou des « rapports intimes et secrets entre les choses ». Il s’agit de Goethe, bien sûr. Goethe qui entendait compléter la critique de la raison kantienne par une critique des sens destinée à ne pas séparer l’activité artistique – mue par sa passion des phénomènes, voire des apparences – d’avec la science et les disciplines spéculative. » (Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet). Alors que l’œuvre de la guerre aspire à assécher ces viviers où germe pareille théorie de l’imagination, forcément proliférante, multiplicatrice de pliures dans les sens et la raison. C’est ce que montrent ces entrailles d’une usine de destruction : le fantasme guerrier consiste à fusiller l’hétérogène, bombarder l’intervalle, parachuter l’univoque, confisquer les frontières en unifiant de force, de part et d’autre des lignes tracées, les territoires du savoir et du sensible, condamnation de toute possibilité d’ouverture. Machinerie de l’obscurantisme, ce château de Robert Kusmirowski (Stronghold, 2011, Biennale de Lyon, La Sucrière) diffuse des ténèbres délétères, rappelant contre quoi l’art contemporain s’érige, renouvelle ses stratégies d’installations et ses procédures d’expériences esthétiques. L’enjeu est de transmuer en écarts de régénération ce que l’esprit de la guerre accuse d’être failles et ruptures dangereuses pour la civilisation, danger qu’il matérialise spectaculairement, symboliquement, en désossant la pagination des livres (de certains livres), en brisant le squelette des bouquins avant de les réduire en fines particules volatiles, cendres et poussières, infime ponctuation de l’air. Une ramification, symétrique et opposée à celle des ténèbres de ce château bibliovore, rayonne dans un autre lieu de la Biennale, La Bruja 1 (La Sorcière) de Cildo Meireles. Les fils d’un balai de sorcière posé dans l’angle d’une grande salle et puis qui rampent sans jamais pouvoir s’arrêter de croître, 3000 kilomètres d’un écheveau noir dont le chaos structure l’espace, étouffe les pas, draine le regard vers le néant prolifique.

Dans l’ombre du bunker, ça fourmille. Une courte et fulgurante pièce de Beckett, ténèbres, lumière douce puis crue, tapis de détritus, tripes du monde, souffles, vagissements puis rien. Une vidéo de Guillaume Leblond, manipulation de cailloux, boues, outils précaires, matériaux trouvés, assemblés et désassemblés, érection de stèles brutes et d’anti-châteaux forts. Pixador de Laura Lima, soit un athlète académique nu – est-il prométhéen, enchaîné condamné à un tour de force absurde et qui fait mal à voir ou a-t-il spontanément entrepris un travail de sape insensé ? – dans un harnais relié par de longues courroies aux lointains étais obscurs de l’architecture et s’échinant à rompre l’institution et le bâtiment, les codes et le ciment qui font tenir tout cela ensemble, les murs, le plafond, les portes, les œuvres, l’action des visiteurs. Le silence des sirènes d’Eduardo Basualdo, une lagune artificielle de jaspe sombre dont la contenance brillante est aspirée puis recrachée, selon des attractions alternées lunaire et tellurique, par le trou d’un vortex, respiration reptilienne des fluides souterrains régissant la vie en surface. Et non pas une œuvre après l’autre, au gré de la promenade, mais je me trouve dans une œuvre et déjà, les autres, autour, sont appréhendées, perçues, intégrées, happées, j’ai un pied, un œil, une main dans une autre proposition d’artiste et toutes, elles se rejoignent, forment des intersections plastiques dans mon imagination, se retrouvent juxtaposées comme sur de vastes tréteaux où mes capteurs déversent ce qu’ils ramènent dans leurs filets sensitifs. Il y a donc en moi un espace où elles se rejoignent, se chevauchent, forment un mixte, un matériau hybride composé d’éléments de plusieurs œuvres singulières qui n’étaient pas, avant cette Biennale, susceptibles d’éveiller entre elles un faisceaux d’affinités, positives ou négatives. Et si j’ai la sensation physique d’évoluer dans un réseau fibreux de résonances électriques, à tel point que le lieu entre les œuvres est peut-être plus habité que les face-à-face avec chaque pièce, c’est probablement parce que l’exposition a été pensée comme un tout, comme un rassemblement organique sur un vaste plateau où les créations s’interpellent, se bousculent, se prolongent, se coupent et se recoupent, effet spontané et en chaîne de montages et remontages de leurs intentions et propos. J’aime alors m’arrêter dans ce lieu d’intersections, tout le corps à l’écoute et en lecture, comme lorsque plusieurs ondes radios s’interpénètrent et donne l’impression d’engendrer un message attendu, une langue nouvelle dans un bref instant explosif. De multiples trajets se tissent entre les images et donc, le vide entre chaque zone qu’elles occupent – photos, peintures, vidéos, sculptures, installations poèmes, dessins, cartographies – est un grouillement bactérien, du plein qui m’agrège, me digère, je deviens un principe sensible ballotté dans ce vaste plan où les œuvres parlent entre elles, me parlent, me font parler, font bruire ce qui parle à travers les autres visiteurs. Mis à contribution par les pistes de lecture que la commissaire a enchevêtré entre les images réparties dans l’espace, traces de ses échanges avec les artistes, absorbé par un travail tâtonnant et fébrile de prise de connaissance, je suis une table nerveuse labile, support d’un travail d’interprétation toujours à reprendre, à modifier, surface de rencontres et de dispositions passagères, je suis cette chose trouvée dans cet extrait du livre de Didi-Huberman : « La table, elle, n’est que le support d’un travail toujours à reprendre, à modifier si ce n’est à recommencer. Elle n’est que surface de rencontres et de dispositions passagères : on y dépose et on y débarrasse alternativement tout ce que son « plan de travail », comme on dit si bien, accueille sans hiérarchie. L’unicité du tableau fait place, sur une table, à l’ouverture toujours reconduite de nouvelles possibilités, de nouvelles rencontres, de nouvelles multiplicités, de nouvelles configurations. La beauté-cristal du tableau – sa centripète beauté trouvée fièrement fixée, comme un trophée, sur le plan vertical du mur – fait place, sur une table, à la beauté-bris des configurations qui surviennent, des centrifuges beautés-trouvailles indéfiniment mouvantes sur le plan horizontal de son plateau. Dans la fameuse formule de Lautréamont, « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie », les deux objets surprenants, la machine à coudre et le parapluie, ne constituent sans doute pas l’essentiel : ce qui compte est plutôt le support de rencontres qui définit la table elle-même comme ressource de beautés ou de connaissances – connaissances analytiques, connaissances par coupure, recadrage ou « dissections » – nouvelles. » (Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet) C’est parce qu’il se passe cela – ou pour qu’il se passe cela, le réversible est constant -, se sentir exceptionnellement incarné dans cet espace de rencontres, que les tentures monumentales d’Ulla Von Brandenburg m’enveloppent tellement. Voilures successives, rideaux d’écume ourlant des vagues rapprochées qui retardent l’entrée ou la sortie de scène et font de cette entrée ou de cette sortie, la scène proprement dite, de reflux ou d’expulsion, scène qui se suffit à elle-même, où j’ai envie de m’attarder indéfiniment. En traversant initialement, vers l’intérieur, ces hautes étoffes de couleurs plissées, soyeuses, joyeuses ou mélancoliques, perdues dans l’obscurité des cintres – jusqu’où montent-elles ? -, le pressentiment s’emballe que s’ouvre là une visite inédite au monde de l’art. Et, quand, en sens inverse, j’y transite vers la sortie, je sais que la visite ne se clôt pas, les attouchements de robes et corolles que forment les rideaux vont en prolonger indéfiniment les sensations. Lors du trajet à rebours, ce passage matriciel, permanent et accueillant, se nourrit de toutes les sensations qui se sont agglutinées sur moi et sont encore loin d’être absorbées, rangées, leur désordre exubérant fait que je déborde. Le délicat mucus encore indistinct des émotions, les membranes plissées des valves le boivent en même temps que j’enclenche le travail de mémorisation pour fixer au mieux tout ce que j’ai perçu et avoir quelque chance d’emporter le bris de beauté qui me brûle les yeux. Une échelle, une chaise comme oubliées dans les espaces entre les rideaux indiquent les rôles à pourvoir : prendre la place discrète du souffleur, celui qui dira ce qui se passe là-dedans, ou grimper les échelons, partir dans les hauteurs, décrocher ce qui ne se dit pas, chercher chimériquement d’où ça vient. Coulisses qui orchestrent les illusions et les trouvailles exposées, frous-frous d’étoiles qui m’introduisent dans la « grande machine de l’imagination ». Une œuvre qui appareille l’imagination dans le sens de la doter d’outils et dans celui de se mettre à voguer vers le large. La caresse de ces rideaux persiste, m’accompagne durant tout le parcours de la Biennale. M’approchant et m’éloignant des œuvres, m’orientant dans les zones qui les sépare et les relie, je suis toujours en train de passer et repasser sous ces drapés qui bouleversent la frontière entre espaces privé et public, innervent et irriguent les tissus émotifs, les dotent d’une fécondité aveugle, spongieuse, qui fait que les spores libérées par les créations d’artistes vont y trouver un terrain propice pour s’y enfoncer, s’y accomplir, prendre leur temps et imposer leur temporalité à ma vie végétative, plonger dans la profondeur de l’humus émotif et cognitif, aux limites des réserves oniriques, devenir l’égal de ces souvenirs d’enfance rémanents avec lesquels on se construit, renouvelant les matériaux avec lesquels continuer à s’imaginer vivre, se faire au jour le jour.

Une autre installation créée pour la Biennale, au Musée d’Art Contemporain cette fois, The Re-education Machine d’Eva Kotatkova (République Tchèque), fait écho à la forteresse de l’artiste polonais. C’est un labyrinthe anarchique – la pièce est vaste, encombrée, on ne sait où poser le regard ni si l’on peut s’engager dans ce dédale, tourner autour de ses éléments et si oui par où commencer, quelque chose va-t-il appréhender notre corps, en faire un élément de l’installation, déclencher des actions et réactions ? -, dans lequel on peut reconnaître les organes d’une imprimerie à l’ancienne (ce que confirme la notice du guide du visiteur). Mais l’imprimerie est ici retournée comme un gant, elle fonctionne à rebours. Les machines sont employées à contre-emploi, à défaire ce que d’habitude elles fabriquent. Au lieu d’imprimer les caractères sur le papier, elles raturent les textes de certains livres ou les plongent dans des bains d’acide pour en dissoudre la valeur imaginative, comme si elles entreprenaient de ravaler ce qu’elles avaient engendré, d’effacer les œuvres de l’esprit, de vider les bibliothèques. Aux appareils sabotés, détournés – surréalisme cauchemardesque -, l’artiste greffe des images d’écoliers sous grillage, des corps coincés dans des géométries unilatérales, des prothèses comportementales parasitant les schémas mentaux. Ici aussi, l’aspect de bricolage foutraque pourrait donner l’impression d’une entreprise subversive, underground, mais non, il s’agit bien d’unités qui émettent en continu les ondes de Re-education dont l’objectif est d’éradiquer l’hétérogène comme carburant des imaginations déviantes. De fausses imprimeries, ainsi, diffusent des cellules normatives qui, circulant dans le vaste corps des écritures, vont colmater les brèches ouvertes vers l’hétérotopie. Comment repérer ces fausses imprimeries dont les formes camouflées, immergées dans la banalité, sont innombrables ? Mais qu’est-ce que l’hétérotopie ? « En 1984, dans un texte magnifique intitulé « Des espaces autres », Foucault précisera encore ce qu’il veut entendre par « hétérotopies » : espace de crise et de déviance, agencements concrets de lieux incompatibles et de temps hétérogènes, dispositifs socialement isolés mais aisément « pénétrables », enfin machines concrètes d’imagination qui « créent un espace d’illusion qui dénonce comme plus illusoire encore tout l’espace réel, tous les emplacements à l’intérieur desquels la vie humaine est cloisonnée ». L’atlas ne serait-il pas, dans cette perspective même du décloisonnement – et en dépit du fait que Foucault, en 1996, se refuse encore à faire une nette distinction entre « table » et « tableau » -, ce champ opératoire capable de mettre en œuvre, au niveau épistémique, esthétique voire politique, « une espèce de contestation à la fois mythique et réelle de l’espace où nous vivons », bref, l’espace même pour la « plus grande réserve d’imagination » ? » (G. Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet). Et il est réjouissant de constater que de nombreux artistes choisissent la voie des cartographies de l’inconnu, de l’inclassifiable – pour faire surgir l’inépuisable inclassifié – ou le principe des tables, plutôt que le tableau, comme « ressources de beautés et de connaissances ».

Les tables d’artiste, source de lumière, limitent la nuisance des anti-imprimeries et des bunkers aux autodafés de livres ritualisés, ringards. Ainsi, celle de Nicolas Paris, Utopia en espera o Diagramas de un territorio en contraccion (Utopia in Waiting, 2011, Biennale de Lyon, Fondation Bullukian). L’artiste rassemble ou déassemble, selon un principe aléatoire (ramdom order), des dessins inspirés par les phénomènes qui se produisent entre lui et son environnement changeant. Il associe « environnement » et « spectateur », histoire de responsabiliser au maximum ses gestes d’artiste et leurs répercussions au sein de l’ensemble des relations matérielles, immatérielles, humaines, normales, paranormales. Sa technique de dessin est pluridisciplinaire, dessin au trait proprement dit, objets graphiques, bricolages, petits mobiliers, papiers pliés, techniques mixtes. Sur cette table, il puise dans les réflexions de deux grands penseurs de l’architecture utopiste dont une sélection de document sur leurs idées maîtresses est exposée autour de la table. Il s’agit d’une part de Richard Buckminster Fuller, préoccupé, pour le dire vite, de l’architecture comme « articulation entre la Terre et l’Univers » destinée à mieux tirer parti des ressources naturelles et à penser la place de l’homme en fonction des problématiques écologiques et, d’autre part, de Yona Friedman, théoricien de l’architecture souple et mobile. L’esprit de ces deux architectes irrigue celui de Nicolas Paris, l’enveloppe d’un environnement-spectateur avec lequel il dialogue, imaginant comment il pourrait saisir concrètement ces concepts, voir le monde à travers eux, importer leurs technologies dans son savoir-faire et les appliquer au façonnage des choses en quoi consiste son art du dessin, sa prise de contact intelligent avec le monde. Parmi les objets, une page quasi vierge, un blanc imperceptiblement hâlé d’un rythme irrégulier et polysémique, une partition graphique de ponctuation, virgules, apostrophes, points, parenthèses, points d’interrogation, tirets, trémas. Architecture mobile de la phrase, articulation entre texte et musicalité fantôme. Le regard passe et repasse, quadrille, diagonale, à chaque passage des choses apparaissent, d’autres disparaissent, de nouvelles conjonctions à chaque fois. Choses fabriquées, singulières et pourtant ressemblant à des objets trouvés, précis et déterminés et néanmoins aussi énigmatiques que des agencements aléatoires. Cela évoque une longue tradition de jeux de construction où faire coïncider des pièces et des volumes qui, à première vue, n’offrent aucune affinité réciproque. Et si je cachais la constellation de signes émergeant en relief du plateau clair et chaud de la table, stries et ramures d’une pensée scintillant au fond d’une rivière, m’obligeant à décrire et nommer, de mémoire, au moins dix de ces récits-objets!? Ne dois-je pas ainsi jouer avec cette manière d’exposer un laboratoire de dessins et collages en trois dimensions pour m’y projeter, parcelle d’environnement-spectateur pouvant être représentée, interprétée et intégrer la collection insolite? Qu’est-ce qui fait que la table happe autant l’attention, suscite une multitude d’itinéraires et fourmille de combinaisons à expérimenter comme si je les sentais courir sur ma peau et fourmiller dans mon sang ? Pourquoi cet espace-table ouvre-t-il un tel appétit de connaissances qui n’existent pas, qu’il faut déterrer en soi, imaginer ? Parce que, comme jamais ou, plus honnêtement, comme rarement, je sens le visiteur d’expo que je suis à cet instant franchir une limite, s’identifier à la table, devenir « support de rencontres » vivant, humain, plateau qui à la fois encadre et libère complètement, qui « appareille l’observation » pour qu’elle appareille au large, me fait sentir, interprétant ce que je vois, comme un être dessinant l’artiste et déjà dessiné par l’artiste. Cet impact avec la table me rend friable, répand une désagrégation fébrile de mes protections en tant que les idées préconçues et le bagage culturel des préférences s’érigent en protections, en prévenances fermées à l’égard de l’autre, une désagrégation excitante comme un stade inespéré d’ouverture et de recomposition de soi, de clairvoyance trouble, l’enveloppe lisse de l’être certain se mue en tissu d’accidents, alvéoles, anfractuosités, cratères, commence alors pleinement l’état d’éponge. « Dessiner, donc : appareiller son observation mais aussi, faire intervenir son imagination, cette capacité à réagencer toutes les images singulières – ou les cadrages – en constellations, en remontages de la réalité. Procéder, par conséquent, à une opération transterritoriale sur les domaines observés, une opération anachronique sur les présents observés. » (Didi-Huberman)

Cette excitation à se sentir, par le regard et l’attention, par la disponibilité à oser interpréter ce que je vois, partie prenante de ce « réagencement en constellations, en remontage de la réalité » et avant tout de ma réalité, de la manière dont je détermine mon rapport au réel vire à la joie explosive au fur et à mesure que je me laisse gagner par l’atmosphère clairvoyante et discrète du cabinet de lecture et de dessins de Bernardo Ortiz. Foutraque et géométrique. Presque transparent et puissant. Chaos et ordre méticuleux. Foutage de gueule et préciosité rigoureuse. Evanescence et aveuglance. Un cube blanc dialectique. La table est en trois dimensions et l’on pénètre tout au fond de sa poésie concrète. Quelques éléments graphiques d’un livre – tranche, titre, morceaux de couvertures – déclinés en leitmotiv et des impressions de lectures exprimées en topographies, papiers peints collés, croquis éthérés, constellation de mots et nuages de lettres, plaquette de bois peinturlurée et cachetée, géographies faites d’une constellation d’organes-pays pour exercice divinatoire, beaucoup de blanc entre chaque fragment. Et une chaise vide. Ceci, dans la notice du guide du visiteur : « Bernardo Ortiz pratique méthodiquement le dessin, et de façon quotidienne. Ainsi, il donne un compte-rendu détaillé de ses diverses activités (par exemple les livres qu’il a lus, les articles qu’il a écrits, les achats qu’il a faits, la gestion de son argent et les heures consacrées à chacune de ces activités). » Sentiment d’envie, comme j’aimerais ainsi dessiner ce que je lis, écrit, achète, reçois et disperse de toutes parts en les transposant dans un autre langage, d’autres signes, d’autres images, en changeant de monde. On dirait les papiers sensibles, feuilles impressionnables extraites de mon appareil de lecture, mis à sécher dans la chambre noire d’un photographe et révélant à la lumière les formes, textures couleurs et taches qui s’y sont imprimées alors que je lisais, écrivais, regardais… Sauf qu’ici la chambre est clinique, aveuglante, phosphorescente, les images sont à la limite de l’évanouissement, fondues dans la brume qui révèle (la photo jaunit l’impression d’ensemble).

Je retrouve le même éblouissement divinatoire, dont je scrute les formes, les éclats et les formes pour anticiper ce qui va en surgir, en passant à table dans un restaurant dit gastronomique où il est assez courant de n’avoir aucune idée préalable de ce que l’on va manger, ni à quelle sauce on va l’être (mangé). Le vide brillant des assiettes est fascinant, mise en scène d’un prestige qui va se remettre en jeu – on pourrait rejeter le plat qui y sera servi, ou à tout le moins le dénigrer, le trouver fade, dépourvu de parole -, appareil d’une tradition culinaire et d’un art de la table pleins de puissance, presque investi d’autorité d’Etat ( !), surface qui joue de l’anachronisme puisque dans ce cas précis, les initiales tutélaires de la défunte Mère Brasier s’associent au nom du chef actuel signalant que la cuisine de création est histoire d’allers-retours entre le passé d’une discipline et les goûts émergeants, de filiations inventives. En même temps, on sait que l’assiette sera aussi le théâtre de transterritorialité, de saveurs que leurs origines, tant culturelles, géographiques que sociales, ne destinaient pas aux affinités électives ou paradoxales que la chimie ou l’alchimie gastronomique invente. Par cet art de la représentation des affinités célestes qui murmure dans le drapé caché des nourritures terrestres, jouant de l’anachronisme, des filiations et déterritoralisations, pratiquant la réécriture constante de l’histoire des goûts et des couleurs, la table de restaurant s’apparente aux tables d’artiste. Elle est mise ici comme un miroir, les reflets émerveillent et étourdissent, réfléchissent à l’infini les lumières blanches affamées qui pétillent dans le regard de celui qui fait l’éponge, réveillent le souvenir fictionnel de ces boules magiques où le monde entier se donnerait à voir, en voici des bribes qui dansent, le proche et le lointain, le réel et l’irréel dans les mêmes brillances surexposées. Le verre de Condrieux capture l’image du papier peint des murs et son motif à la Buren. Un motif lui-même, dans l’image que nous pouvons conserver de l’œuvre de Buren, décliné à l’infini, construit comme un palais des glaces, étant donné que l’artiste travaille dans la conjugaison du même, à tous les temps et toutes les formes. Sans doute que si je pouvais grossir cette image goutte, dans le verre à vin, j’y apercevrais l’ensemble de la pièce et sur chaque table, dans chaque verre, des reflets semblables, montrant des angles différents de la pièce où je me trouve léviter, en attente d’un menu de saison. Certains de ces reflets seraient troublés tremblants dans l’un ou l’autre verre porté aux lèvres ou presque taris dans d’autres quasiment vidés, bus. Mais ces rayures noires qui apparaissent dans le vin, épousant le ballon de la transparence, me rappellent les doryphores qui s’attaquaient aux plants de pommes de terre, et qui étaient, quand j’étais gosse, évoqués comme une plaie, une menace saisonnière et qui semble aujourd’hui quasiment éradiquée par plusieurs générations de pesticide. En tout cas je n’en entends plus parlé dans les conversations quotidiennes des jardiniers et je n’en ai plus revu depuis l’enfance. Plutôt que l’évocation scientifique de l’insecte nuisible, son surgissement fantomatique me transporte dans le passé, dans des souvenirs larges et vagues, lointains et pourtant si proches en ce qu’ils continuent à toucher. Ces intersections entre une sorte d’éternité et d’immédiat, un fil entre l’inaccessible et le concrètement voluptueux, comme tout à l’heure dans les rideaux d’Ulla Von Brandenburg, nuées qui élèvent sans fin, vers l’abstrait et, simultanément, plissés chaleureux et ouverts réactualisant simultanément le puéril réconfort concret d’être sous les jupes et l’excitation de se blottir sous la table. Le voyage dans le temps initié par cette mise en abîme du papier peint et de son reflet dans un verre engendrant le coléoptère à rayures noires et jaunes comme messager du temps passé et de ses bouleversements irréversibles, se poursuit par l’utilisation raffinée et inattendue de la betterave rouge – un légume que, par expérience, je découvre surtout apprécié par ceux qui aiment avoir la main dans la terre, cultivant leur potager et pour qui la terre n’est plus une masse amorphe et fade où l’on retourne à la fin, dont on redoute qu’elle envahisse la bouche, mais une matière riche en nuances, vivante et source de vie, la matière par excellence à scruter, renifler, toucher, originelle. Les palets rouges ont quasiment perdu le goût terreux, il y est sublimé, fruité, presque floral et, ce goût réagencé et constellé avec celui des feuilles de choux craquant, poudrées de curry et roulées en boule, se marie en intrigante merveilleuse avec la chair marine, corsée, des gambas. Se mettre à table, , manger, , tout songeur et spongieux à force de nouvelles impressions, c’est continuer à baigner dans le travail de l’imagination : « Dessiner, donc : appareiller son observation mais aussi, faire intervenir son imagination, cette capacité à réagencer toutes les images singulières – ou les cadrages – en constellations, en remontages de la réalité. Procéder, par conséquent, à une opération transterritoriale sur les domaines observés, une opération anachronique sur les présents observés. » (PH)