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Une académie recyclée, un cabinet léopard, points forts de Parcours -40

Parcours -40, 25 jeunes créateurs dans la ville. Mons, 21 et 22, 28 et 29 mai 2011

 A propos de parcours. Le principe du « parcours d’artistes » installé dans une ville ou un quartier, pour donner d’une part une vitrine à des artistes peu connus, définitivement confidentiels ou en devenir, et, d’autre part, animer le tissu urbain par un prétexte culturel, a déjà été mis à toutes les sauces, commerciales ou électoralistes. Celui qui vient d’être verni à Mons, concocté par les commissaires Bruno Ferlini et Bruno Vandegraaf, est un deux étoiles. Tant par les lieux choisis pour exposer – rentrer dans une vieille école, découvrir un jardin et ses arbres à l’abandon, en pleine ville – que la qualité des artistes sélectionnés dans des registres très différents.Une diversité bien sentie. – On peut y voir des œuvres fines et discrète comme des gommes où des portraits ont été gravés et servant de tampons pour la réalisation de petits livres, le tout exposé dans les vitrines d’un cabinet cossu (Josna Diricq), un monde graphique et illustré commentant le quotidien, réenchantant ses consignes routinières. On a envie de s’assoir, consulter attentivement, entrer dans ces pages, lire, oublier le temps. Mais aussi, on rencontre son contraire, une profusion de peluches et poupées détournées-transformées (biscornues, anormales), limite mauvais goût mais dont l’accumulation et la continuation en dessins, croquis et petit film d’animation forment un univers qui tient la route, « un peu à la Tim Burton » selon un commentaire prononcé par plusieurs visiteurs (Mary G). Ailleurs, on passe de citrons tatoués – anecdotiques et pourtant -à des sculptures en carton, géométrie biscornue de récupération, certaine suspendue dans le faisceau lumineux d’une projection de mots et dont le phrasé est mis en relief par la construction de carton.  Au niveau de la photographie, le spectre est très large aussi, exploration des espaces urbains et de leur esthétique mutante (Triangle de vue),  photos retouchées par ordinateur, magnifique travail en noir et blanc, notamment dans d’anciens sites industriels avec terrils, paysages et regards singuliers sur l’intime, le flou et l’empathie avec les objets et les gens (Jeftah, Isabelle Lebon, Laurence Vray) ou essais sur des moments et des lieux de fuite, de dédits, de maladie sociale refoulée, un lit sale chiffonné, la beauté d’un repas frugal, un visage derrière un tronc (Pierre Liebart), une ruralité étrangéisée (lapin dépiauté, alignement de troncs déréalisé dans la neige)… – Dessins à poils, cannettes, mégots & crucifix. –  Julie Moulin aligne dans 7M3 – un espace d’exposition que j’avais créé dans la nouvelle Médiathèque avec Jean-Pierre Scouflaire, Michel de Reymackers et qui s’illustra par des expositions originales conçues pour le lieu et quelques vernissages légendaires -, une série de dessins où l’abondance capillaire recouvre les visages, comme la résurgence bienvenue d’une sauvagerie tapie dans ses personnages et qui, dès lors, s’épanouit en transportant un bac de Jupiler et, de l’autre bras, brandissant une masse, ou en associant sans marquer la moindre menace, une biche et un fusil de chasse (version moderne de Diane), dans une ligne assez « rock ». Le rideau de cheveux a modifié les personnalités et accommode les contraires. Dans un ancien logis dont l’entrée est décorée de fresques (en carrelages peints) représentant un haut lieu de la civilisation – l’Etna, Pompéï, des vignes -, Emilienne Tempels a déversé un fleuve de canettes vides, poubelle d’objets éphémères, au regard de la consommation et de très longue durée quant à la biodiversité. Confrontation entre la marque d’une culture ancienne et celle que laissera l’art de vie actuel. Dans la chapelle du Bélian, Stéphanie Quirola associe peintures et installations. Représentation de canalisation et conduits industriels monumentaux, le ciel marqué d’une trace sanglante, hélice d’ADN en mégots de cigarettes, toiles et installation jouant sur l’expression « marcher sur des œufs », tas de ciment en poussière. Au passage, devant les vitrines du Dynamusée, on aura souri devant la série des crucifix de Tristan Descamps (In Gode she Trusts). – Recycling, 360°. – Dans l’ancienne Académie des Beaux-Arts, à l’abandon, un collectif détourne les significations anciennes du bâtiment autour du thème « this is not art ». Des collages à observer par la vitre brisée d’une porte, d’anciennes toilettes transformées en trônes, lupanars, cellule de recueillement ou dispositifs à torturer (la chiotte gégène, le WC chaise électrique, mourir par électrocution en tirant la chasse). La cour transformée en grande marelle, une mise en scène avec SDF mort sous ses cartons, à côté de son caddie (pas loin de la case « paradis »). Une mosaïque anarchique et vénéneuse (Barbara Dits), de petites sculptures en tessons de bouteilles. Plein de petites choses éparpillées, placées dans les coins, en plein milieu du chemin, de petits autels, des stèles insolites, des déchets transfigurés, des inscriptions qui ne renient par leur fraîcheur (à défaut d’originalité)… Un bel ensemble foutraque, une vraie cour de recréation, un remue-méninge esthétique à partir de rien, à travers toutes les disciplines, comme devait l’être ce lieu où s’enseignait la maîtrise de l’Art. – Cabinet étrange. – Emelyne Duval a investi un ancien bar tapissé de peaux de léopard et de miroirs, place du Marché aux Herbes, haut lieu de la guindaille montoise. Elle a placé quelques étagères discrètes où ses figurines font leur numéro de retape. Des poupées en plastique dont elle intervertit les membres, les têtes, les transformant en monstres et, soudain, ces êtres dépareillés, associant des parties mâles, femelles et animales, semblent étonnement vivants, prêts à vivre, à bouger et passer à l’acte, prêts à jouer le genre de scènes dessinées et affichées en grand format, en vitrine, sur des filtres translucides. Des tableaux fantasques dont l’interprétation  se construit en plusieurs couches (en oignon) parce que les éléments de la composition se révèlent les uns après les autres. Chaque fois de grandes images comme appartenant à une mythologie commune aux hommes, aux mutants et aux animaux, dans une dimension onirique de l’univers. Souvent, il y a un personnage central, vivant ou mort, dont l’âme migre et c’est à partir de cette dépouille – de sa substance – que l’image élabore son délire, cannibalise le vivant. 1. Une divinité au visage rempli d’yeux et aux épaules enrubannées d’un boa-flux strié – une âme qui chemine -, chevauché au loin par une figure ancienne à haut-de-forme et se terminant par une tête reptile tournée vers une balançoire à femme nue et, au pied de ce mouvement, un scientifique fou, masqué et doté d’un crâne à la Spiderman, scrute les parties génitales et anales d’un zèbre les quatre fer en l’air. Toute la fantasmagorie semble être déclenchée par ce que donne à voir et penser pareil examen. 2. Un gisant, dont le haut n’est plus que squelette et belle tête de mort, tandis que le bas est encore entouré de chair raidie est flanqué d’un petit penseur abîmé dans son néant. Du trou sexuel indéterminé jaillit un serpentin-tourbillon, un flux strié à tête de fêtard. Une bûcheronne à deux têtes dont l’une est dissimulée sous un maque félin, un couple d’humains-oiseaux sur leur trente et un, deux bagarreurs en arrière plan et, devant, une créature géante de carnaval dont la robe laisse sortir des officiants anonymes. Un bambin à l’ancienne, yeux bandés, s’avance vers tous ces mystères, il devra décrire et déterminer ce que ses bras tendus rencontreront, ce que ses mains palperont. 3. Sur un fauve noir nerveux et un peu fourbe (mixte de panthère noire, hyène et loup de Tasmanie), quatre pantins font des acrobaties improbables (sur le point de se casser la gueule ?), derrière un matamore à banane, clé d’automate dans le dos et tatoué. Il promène une petite carabine, une érection optimale et coincée, il semble à son comble et lâche la vapeur, par l’arrière, une âme en forme de serpentin sinueux, flux strié qui virevolte…  – Bémol : Il y a plus à voir et surtout à dire, ce ne sont que des bribes retenues. Chaque artiste fait sa pub, dans chaque lieu visité un cartel donne quelques indications sur l’artiste, mais le site du BAM aurait pu faire un effort, développer la présentation de chaque artiste, un entretien avec els commissaires, au moins reprendre les cartels..  (PH) – Renseignements sur le site du BAM –  Consultez le site des artistes : Josna Diricq Mary G Triangle de Vue Jeftah Isabelle LebonLaurence VrayJulie MoulinPierre LiebartStéphanie Quirola Tristan DescampsRecycling Emelyne Duval

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Musée et bonnes manières

Manières noires, BAM (Beaux-Arts Mons), 02.10.2010 au 13.02.2011

Bouffée d’oxygène. – « La manière noire est une technique de gravure qui fait apparaître le motif désiré en clair, avec toute la gamme possible des demi-teintes, sur un fond noir. » (Extrait du Guide du visiteur) C’est un sentiment de fraîcheur que l’on éprouve en abordant les salles du BAM, la sensation d’un espace qui se dégage. Une imperceptible déstabilisation aussi, semblable à celle que l’on affronte en se déplaçant dans l’obscurité lorsque les objets ne se révèlent pas là où nous imaginions les trouver, mais tant pis, on se déleste et l’on avance avec le sentiment de revenir à l’essentiel. Noir et blanc. Blanc et noir. Ça respire. La simplicité inaugurale du discours va se complexifier – se nuancer, se différencier -, au fil du parcours, sans jamais s’embrouiller. L’option bipolaire ne revient pas à décréter que tout est blanc ou tout est noir et qu’il faut choisir son camp, que du contraire. En montrant comment cet archétype de l’antinomie n’a cessé de se diffracter et de s’ouvrir aux multiples manifestations et textures de lumières, d’ombres, de reflets, de contrastes, le dispositif évacue les simplismes, les idiotismes. – Caméra, écritures. – Au premier niveau, la première pièce est une sculpture de Louise Nevelson, assemblage de bouts de bois teints en noir représentant un appareil photo, une chambre noire. Cet objet lustré, sorte d’antiquité qui donne l’impression d’avoir toujours existé, rappelle que l’obscurité totale enfermée dans une boîte est une condition première pour se représenter le monde, engendrer des représentations (métaphoriquement ou mécaniquement, artisanalement ou industriellement). Au deuxième niveau, selon une symétrie verticale, une vitrine semblable offre au regard un objet qui ressemble à celui du bas, un assemblage de petits livres noircis, patinés. La parenté s’installe par l’évocation de la lecture qui envoie dans le cerveau, camera obscura de l’être, des signes, des symboles, des messages codés qui, dans la matière grise, redeviennent images abstraites ou figuratives. La manière dont le cerveau va interpréter, utiliser les informations qui ont été écrites dans les livres, est imprévisible. C’est une installation de James Lee Byars, The Books of 33 Secrets. (Ceci pour illustrer le fait que la scénographie ne se contente pas de juxtaposer des œuvres, tout au long de leur installation, il y a correspondance, interpellation, traits d’union, rejets, ombres portées, fulgurances relayées, on est pris dans un réseau stimulant.)-  – Musique du hasard et constellation. – C’est l’occasion de revoir aussi des classiques dont le sens irradie toute la ramification de la thématique abordée. Ainsi, de l’œuvre que Marcel Broodthaers consacre au poème de Mallarmé, Un coup de dé jamais n’abolira le hasard, Images (1969). (On reste dans la représentation du monde écrit.) Le regard qui court à la surface des 12 panneaux métalliques où, d’une certaine manière le poème est occulté, chaque vers comme endeuillé, recouvert d’un feutre funèbre, capte l’image originale qui préluda en big bang raffiné à l’œuvre mallarméenne. Soit, dans la nuit infinie de l’ignorance humaine, le jaillissement de dès jetés par une force irrépressible, dans la tentative haletante d’abolir le hasard et s’épuisant impuissants, avalés par les ténèbres. La mise en page du poème est respectée (ici, tout est poème, les espaces, les blancs de la page, tout participe au sens et au rythme), son empreinte est reconnaissable, saute à la figure, sauf que les mots sont remplacés par des rectangles noirs. On dirait une partition graphique, c’est la musique qui subsiste. L’infini, ici scandé graphiquement, s’exprime autrement dans les photos d’étoiles de Thomas Ruff (clichés professionnels qu’il sélectionne, recadre, modifiant ainsi leur fonction et leur rôle esthétique), masse constellée, dynamique insondable gelée où lumières et masse aveugle ne se distinguent plus. Cette œuvre foisonnante, qui donne le tournis de l’espace, se trouve en vis-à-vis avec l’œuvre de John Murphy (Vela) qui joue, schématiquement, naïvement, avec le motif de la constellation. Une toile noire au relief spongieux figé sur laquelle le squelette stellaire est dessiné, scolaire, comme au tableau noir. Le motif de l’écriture, celui des mouvements d’étoiles, se combine dans Composition de Michaux (toujours impressionnant de revoir les originaux, à chaque fois, ça surgit, comme si c’était en train de se faire, de se peindre sous nos yeux.) Que voit-on là dedans ? Une déformation, un déplacement des structures du langage, toute l’écriture en quoi consiste cet être est aspirée, s’en va ailleurs, sans savoir où. L’altération des sens fait bouger, déporte les matières réticulaires qui captent les informations et forment le sens. Les synapses se défont et recomposent d’autres cheminements, il n’y a plus rien de connu, il faut tout réinterpréter. – Collage, scènes et charbons. – Il y a un formidable collage de Pierrette Bloch (et aussi de longues frises de traits, ou de ronds), un grand carton industriel comme enduit de goudron, déchiré, les morceaux recollés maladroitement. Plis, déchirures. L’opacité mate du plan noir qui se craquelle de l’intérieur. Dans les photos fascinantes d’Hiroshi Sugimoto, on voit des théâtres, des salles de cinéma à l’ancienne où les écrans sont ces portes de lumière aveuglante, irréelle, vers l’au-delà, l’ailleurs, une fiction irreprésentable dont les reflets soulignent la disposition des rangées de fauteuils déserts. Les spectateurs ont été aspirés, leur âme sucée par les projections, par la succession d’autres réalités fictives dans lesquelles ils se projettent… (Techniquement, le photographe a procédé avec un temps de pose très lent, calculé selon la durée du film projeté sur l’écran, et cette luminosité vide, fantomatique, est celle produite par la superposition de toutes les images du film photographié au ralenti… !?). Le Tas de charbon de Bernar Venet, brillant, presque voluptueux, vient rappeler bien à propos, à quelques kilomètres du Borinage, la relation au noir, quotidienne, de toute une population vivant de l’activité des mines. Les bonnes surprises sont nombreuses : une série d’Aurélie Nemours, de beaux Dubuffet, les photos presque monochromes de Patrick Everaert (on y distingue un couple figé) et de Dirk Braeckman (impact d’un flash sur une surface peinte, genre de chambranle en bois recouvert de tellement de couches de latex qu’il semble artificiel, plastique), la monumentale reprise de Guernica par Art & Langage, d’autres photos de Thomas Ruff extraites de ce qu’enregistraient des caméras de surveillance en Irak, Les concessions de Boltanski, tout simple, tout choc… – Accessoires, design. – De manière intelligente, le lien est établit entre les œuvres d’art et le noir dans la mode, le vêtement et la parure. La manière de porter le noir. Le noir sur la chair. Et aussi les objets avec lesquels on vit, on crée son décor, son confort et qui entretienne les échanges avec la nuit. Pas de faute note, même le dispositif pour identifier les œuvres est idéal : pas de cartel pénible à lire, elliptique, mais des numéros bien visibles au sol, et un Guide du visiteur pratique, facile à consulter. Une réussite, une des expos les plus réussies du moment qui mériterait un succès de foule. Soulignons encore qu’elle tire parti en grande partie de collections « proches » : IDEA, Musée de la Photographie de Charleroi, Belgacom, Frac de Nord Pas-de-Calais…  Il y a aussi, au sein de l’exposition, des travaux thématiques réalisés par la Maison des Ateliers et l’on peut voir, à l’extérieur, dans la vitrine du Dynamusée, la preuve que les animations avec les enfants creusent la thématique (belle Belgique noire…), ce qui dénote un ancrage dans la créativité locale, non négligeable. (PH) – Article sur l’exposition Miroir Noir à la Fondation d’entreprise Ricard.

Plasticités urbaines

« Cités, Mons-Brugge #3 », Aux Abattoirs, Mons, jusqu’au 04/07/2010

Au vernissage de l’exposition « Cités Mons-Brugge », échange récurrent d’œuvres et d’artistes entre les villes de Bruges et de Mons, les discours officiels des échevins ont évoqué les ambitions culturelles des deux cités, notamment « Mons 2015 », évoqué au passage le thème de l’exposition « la relation des artistes à la ville », affirmé en relation à la situation du pays que l’art ne connaît pas de frontière (linguistique) – postulat bien joli mais qu’il faudrait tout de même vérifier, l’histoire ayant fourni bien de contre-exemples ! Mais aucun artiste n’a été nommé, aucune œuvre présentée, rien n’a été dit de façon explicite sur le travail des artistes, sur leur présence. Comme si la partie proprement artistique de l’événement était reléguée au rang de prétexte, sans préméditation, mais par usage.Nuages rouges – En arrivant, au centre de la pelouse d’honneur où devaient jadis transiter les bestiaux, une tache sanglante, aérienne et joyeuse. On la retrouve à l’intérieur, multipliée, en nuages rebondis, aux belles formes de coussins où l’on a envie de s’enfouir, s’enfouir en l’air. Chaque nuage est doté d’une laisse et d’une poignée : on pourrait les adopter, les promener derrière soi, au-dessus de sa tête, les attirer pour qu’ils nous frôlent. Amadouer les nuages empourprés par le couchant (ou le lever du soleil), ne plus avoir peur de ce qui anime le ciel, se connecter aux formes fantasques des grands cieux. L’artiste, Amandine Forsy, née en 1981 a participé au Prix de la jeune sculpture en 2008 et avait placé dans le parc du château de Colonster, de la même étoffe rougeoyante, de longs intestins flasques tombés du ciel, enroulés en labyrinthe dans l’herbe ou encore un sac noir de tissu suspendu aux branches, ressemblant à un fruit monstrueux ou aux abris organiques de parasites ou d’êtres invisibles peuplant la forêt, oeuvre baptisée « Maison ». – Grammatisation urbaine. – L’exposition s’ouvre essentiellement avec une ligne d’horizon. Une installation de Sven Overheul (Gand) : « Forbiden City, Skyline #1 ». Une fenêtre de lumière projetée sur le mur dans laquelle se dessine la silhouette étirée, à contre-jour, d’une ville. Une structure stéréotypée de cubes, de volumes adossés, de building ramassés. Un squelette, comme une arête rocheuse. Mais ce n’est pas si simple : le cadre lumineux provient d’une vieille machine, un rétroprojecteur. Le dessin sombre et géométrique dans le faisceau lumineux est l’ombre portée de lettres d’imprimerie alignées sur l’appareil. En un trait, un rapprochement entre l’architecture de la langue imprimée, de la connaissance et les structures urbaines dominantes où se concentre la plus grande partie de l’humanité. Du coup, l’ombre de cette ville a quelque chose d’immatériel, s’étire comme une phrase, manifestation d’une langue difficile à déconstruire. – Terrain vague et dancing –  Barbara Dits (1980, Leuze) a remporté le Grand Prix du Hainaut en 2006 avec une série de photos (« Humanisme #2 ») consacrée aux immeubles en construction ou démolition, entre nouveau corps de logis et habitat désaffecté, clapiers pimpants ou désossés. Quartiers de grands immeubles d’une géométrie morte entourés de zones pelletées, jonchées de grabats, où l’urbain semble toujours un territoire de guerre de tranchée. Aux Abattoirs elle accroche quelques photos consacrées aux topographies particulières où fleurissent les grands dancings. Entre deux villes, entre grand route et campagne, près de zoning industriel ou de friches économiques. Elle saisit avec acuité l’esthétique évolutive particulière de ces lieux de plaisir et de défoulement : comment certaines boîtes, une fois déclassées, boudées par les jeunes, deviennent des boîtes pour vieux, enseignes et logos ringard, mélancoliques. Enfin, les boîtes tendances ont le look fonctionnel d’usines quelconques, anonymes le jour, clignotantes et singulières la nuit. Et surtout bien protégées par des grillages et des batteries de caméras de surveillance. Les corps qui font la fête sont surveillés, l’accès aux plaisirs nocturnes est bien gardé. Yoko Tack (Gand, née à Séoul en 1979) récolte de nombreux clichés dans la ville et les rassemble en carnets de mémoire. C’est en archiviste compulsive qu’elle capte des détails, les marges sociales, des fantômes, des vides, des lézardes, la nature, la signalisation, des mouvements, des failles, terrains vagues micro ou macro, sociaux et économiques, urbains ou mentaux. Et, dans ce matériau vaste et hétérogène, elle extrait des séries imprimées alors en grand format et qu’elle tente de faire parler. Par exemple deux poumons de verdure très alvéolés et encombrés (« Tress 1 & 2 »), une femme à un carrefour impersonnel (tension et contradiction entre la banalité de la situation photographiée et le fait d’être à un carrefour de sa vie), une maison à la fois singulière et sans intérêt et enfin, intitulée « Mons », curieusement, un sous-bois ravagé et proliférant organisé autour d’un tronc d’arbre rompu continuant à croître, à inventer ses formes de vie. Il place en exergue cette phrase « Quand je pense à quelque chose, je pense à autre chose » (Jean-Luc Godard, Eloge de l’amour). – Tracé de mémoire, topographie de la fragilité – Sofie Van der Linden (1986, Turnhout) s’est promenée dans Mons en remplissant ses croquis de repères, d’esquisses, de plans. Dans un deuxième temps, celui de l’atelier, elle cherche à se rappeler les lieux et à en donner une représentation telle que sa mémoire les a enregistrés, en tout cas telle qu’elle les restitue. La spatialité, bien que s’appliquant à du réel, intègre de l’imaginaire, le trait, bien que très réaliste, ouvre à l’onirisme. C’est qu’elle ne cherche pas à transcrire strictement les images « photographiées » par son esprit, mais qu’elle se laisse guider par la connaissance entière du corps, de la marche dans les rues, elle traduit une déambulation, des formes, des volumes et des cheminements, ce n’est pas uniquement l’œil qui prend l’empreinte de la ville (ou d’autres paysages). Elle dessine aussi des détails, une fenêtre, un pignon, une façade, un réseau de lampes… C’est très méticuleux, de la dentelle au crayon, presque totalement mimétique jusqu’à l’étouffement, mais dans l’ordonnancement rigoureux elle place un stigmate, un accroc, une déchirure, le genre de détail par lequel il semble que tout le tissu urbain va se détricoter, partir en lambeaux. Frais et sordide. Samuel Coisne, précisément, traite de la dialectique urbaine violence/fragilité en passant d’un matériau à l’autre. Une ville historique, archéologique, en frigolite blanche. Des vitres percutées qui exhibent des broderies étoilées. Imprimées dans le verre, des circuits urbain réticulaires, entre toile d’araignée, carte graphique, circuits électroniques. Un bac de néons colorés qui rassemble dans un périmètre dérisoire toutes les lumières festives et publicitaires de la ville. Je retiens particulièrement un plâtre noir, brillant, pouvant évoquer les contours de bâtiments urbains surmontés de machines, dispositifs sanitaires, système d’air conditionné, une part de ces machineries qui rendent les immeubles habitables et fonctionnels alors que l’œuvre est un moulage du coffre à outils de l’artiste. – Ville imaginaire, lieux hantés  et salle de bain– A l’inverse de cette démarche, et pourtant la rejoignant quelque peu sous certains angles, Jonas Marga fantasme sur la « ville carrée » décrite dans l’épopée de Gilgamesh (texte pré biblique). Il en construit une archéologie imaginaire : création de maquettes, vestiges archéologiques, restes de temples, traces d’une ville fantôme qu’il photographie ensuite et imprime en grand format comme pour en attester l’incontournable historicité, la prégnance importante. Un cabinet de curiosités qui rappelle l’importance de la ville engloutie, d’une mythologie de villes vers lesquelles l’homme ne cesse de fouiller sa mémoire pour s’en donner des représentations, champ d’études et de recherche pouvant influencer la conception idéale de ce que doit être une ville, aujourd’hui. Marie-Laure Delaby améliore une installation déjà présentée en galeries d’art et initiée en ateliers organisés par Imal (arts numériques, Bruxelles). Soit une toile, au premier regard morne, d’une infrastructure urbaine désertée et pourtant « habitée ». Une partie de l’infrastructure d’un stade, les abords d’un vaste souterrain, un immense parking sous la ville, les espaces occultes sous les fondations du centre urbain, un élément architectural à la fois complètement sinistré et pourtant comme animé, intérieurement, d’une sombre célébration. Vieux bunker panoptique aménagé pour raver. Sur cette surface peinte est projeté un gribouillis électrique, une excitation visuelle orageuse, un signe hermétique viral, une projection épileptique de lumières crues. Apparition évanescente. Face à la toile, une chambre noire délimitée par des rideaux noirs. À l’intérieur, une projection : c’est l’image reproduite sur la toile mais telle qu’elle s’imprimerait sur la rétine selon un flux stroboscopique violent et fascinant. Contagion fasciste de l’image. Juste à côté, et à l’écart du thème de l’exposition, une installation se consacre à ce qui fait tache indélébile, sur la peau, dans la tête, ce dont on ne parvient pas à se laver. Que ce soit lié à un forfait authentique ou non. Un climat inconscient, abstrait, de culpabilité. Le basculement dans la névrose de la saleté qui peut sourdre, s’implanter, faire basculer un psychisme dans des contextes de promiscuité trop dense où la distance vitale entre les êtres est réduite au minimum. Céline Depré (Ciply) projette sur le mur l’image d’un homme qui se lave inlassablement les mains dans un évier. Dans son dos – dans la salle d’exposition – des tablettes de verre de salle de bain où sont alignées des savonnettes usagées, frottées, lissées par des mains, usées par le frottement des taches imaginaires (laissant entendre que la pratique est répandue, répétitive, nombreuse et partagée). Ces savonnettes ont des airs de matières ectoplasmiques. Plastiquement, c’est très joli, avec la lumière et le verre, les savons blancs semblent léviter en ligne. En s’approchant, en se penchant, on découvre que sur une deuxième tablette plus basse, en dessous de chaque savon, et prenant la forme de celui-ci, l’artiste a dessiné avec raffinement, les traits d’un visage à chaque fois différent (par le genre et la morphologie renvoyant autant à des types modernes qu’anciens). Ce sont des figures qui apparaissent sur le papier comme par l’effet d’une encre sympathique, on dirait d’abord des taches ressemblant à des portraits. Ce sont de ces souvenirs qui attachent à des histoires dont quelques fois, on voudrait se détacher, en se lavant une bonne fois pour toute, tous ces visages du passé qui déteignent sur notre présent et nous engagent selon leurs attentes dans l’avenir. Les couples de Karenne Marenne (1975) ne craignent pas, eux, de s’entacher, amoureux aux profils tatiesques, enlacés politiques devant des cités grillagées ou une centrale nucléaire, « Le progrès mon amour ». (PH) – Article sur l’édition Mons-Brugge #2 en 2009, à Bruges –

L’énigme peinture

« D’ailleurs », exposition organisée par le Bon Vouloir, Mons, Les Abattoirs, jusqu’au 4 avril 2010.Le Bon Vouloir organise cette exposition originale autour du peintre Pat Andréa, représentant de ce que l’on a appelé vers la fin des années 60 la Nouvelle Subjectivité. Terme, semble-t-il, inventé par Jean Clair et qui désignait un retour  franc à la peinture : « il n’est pas interdit de peintre ni de penser par la peinture » tout en recourant à toutes les techniques modernes (acryliques…) et en ciblant la représentation du quotidien (objets, scènes, atmosphères). Mais il est difficile d’établir une unité de la Nouvelle Subjectivité (forcément). Pat Andréa a régulièrement été en bonne place dans toutes les grandes expositions internationales sur ce mouvement (qui compte aussi des gens comme David Hockney) et donc c’est un événement de pouvoir regarder de près un beau choix de ses grandes toiles dans une ville comme Mons. L’exposition est complétée par un choix de peintres qui, d’une manière ou d’une autre, cultivent des affinités, des liaisons, des variations ou des dérivations avec l’œuvre de Pat Andréa. – Trames mythologiques – Je ne rentre pas facilement dans les toiles de Pat Andréa. Ce sont des surfaces hétérogènes, personnages au crayon, postures rigides, personnages de tailles différentes, éléments architecturaux colorés… Elles me font l’effet de scènes mythologiques, à mi-chemin entre la résurgence de scènes anciennes sans cesse rejouées à l’identique et l’émergence de nouvelles bribes de mythes. C’est très illustratif, très narratif et en même temps très éclaté un peu comme dans certaines tendances surréalistes où tout peut être associé avec n’importe quoi. Mais ici, certes, les éléments sont liés, noués, ce n’est pas simple divagation de l’imaginaire. Dans quel sens entendre l’esthétique de mythe de ces images ? « Dans son sens profond, tel que le définit Lévis-Strausq, le mythe a pour fonction de décrire la réalité, de l’expliquer et de la justifier aux yeux des habitants d’une culture singulière. De plus, un mythe n’est pas réductible à un simple récit, il est aussi un « nœud anthropologique »intriquant les dimensions symboliques – certes spécifique au récit – avec des formes propres à la production imaginaire, des praxis et modes de relation au réel. Un mythe articule de façon insécable une série de récits avec des processus, sans qu’existe nécessairement un rapport biunivoque entre eux. » (Miguel Benasayag, « Organismes et artefacts ».) Face à ce genre de représentation, je peux imaginer une multitude de sens, sans jamais être certain de suivre le bon fil. J’ai l’impression qu’il me manque quelque chose, sans doute caché dans la construction iconographique. Les œuvres exposées sont d’inspiration diverse, je m’attacherai plutôt à celle où prédomine le fond blanc. Le liant serait une violence sourde, indiquée par les éléments sexuels et érotiques dans un agencement de tension, de dramatisation du désir. Le blanc n’est pas neutre, c’est le blanc de la colère, de la rage, de la peur (être blanc de rage, être livide comme un linge), d’un état extrême des émotions (être chauffé à blanc). Dans « Volcano », une femme rêveuse, auréolée, laisse une main traîner près du cratère lointain, en éruption. Elle a du sang sur le bras, sur les jambes, ce n’est pas son sang, c’est du sang éclaboussé. Une petite femme sans bras court vers le devant du tableau et vers la rêveuse ensanglantée, terrifiée, hurlante. À gauche, intérieur d’une maison, couloir calme, paisible, portes colorées ouvertes, évoquant les portes de cabines de bain… Le type des femmes est argentin, pays où le peintre a séjourné et où il a été impressionné par le climat violent – torturant – de la dictature. Il me semble que ces récits picturaux sont figés dans le climat de cette terreur, dans la toile invisible de l’horreur totalitaire. Les compositions s’organisent entre les surfaces hystériques du blanc, des compositions géométriques colorées qui déréalisent le réel, l’espace privé et des corps coincés dans ces organisations, jouant des scènes qu’ils espèrent cathartiques (mais rien n’est moins sûr) ! « Head Off » : trois femmes associées dans une exécution. Celle du milieu, la plus grande, porte une petite robe transparente, semble voler vers la gauche, tenant d’une main en forme de griffe la tête coupée d’un homme et de l’autre agrippant le décolleté d’une autre femme, dénudant ses seins. Cette deuxième femme tient un sabre sanglant. La troisième femme, hiératique, regard dans le vague, seins nus, a les mains posées sur les épaules de l’homme décapité. Le tableau est barré à droite d’une immense feuille de bananier. Un chemin de croix se construit, une sorte de liturgie pour exorciser l’impact de la dictature dans le mental d’un peuple… Chaque peintre exposé, malgré les cousinages, est très différent. On change vraiment d’atmosphère et chaque espace présente un choix bien dosé pour bien entrer dans l’univers du peintre, ce n’est pas du zapping. Mais la gymnastique pour comprendre chaque univers, les uns après les autres, est rude ! Machine et paysage – De Cyr Frimout (Aalter), je retiens quelques belles études de mouvements dynamiques, notamment cette décomposition d’un corps nageant qui s’intègre dans le paysage. Il y a l’effet d’une confluence métaphorique : comme toutes ces études mécaniques ayant permis de démonter le mouvement, la mécanique du déplacement organique, les corps ici en action, sportive ou érotique, sont comme montrés dans leur vitesse, selon une décomposition inspirée de la thermodynamique, ils sont passés dans l’analyse d’une machine désirante; en même temps, une fois ainsi exprimé dans leu force principale, ou leur agrégat de force, ils se réintègrent dans la nature. Le nageur donne l’impression d’une plongée et d’un crawl à même la végétation, les reliefs verts d’un paysage vallonné. La peinture illustre dans ce genre de cas des champs de recherche ouverts par la philosophie. Je citerai encore M. Benasayag évoquant lui-même Gilles Deleuze : « D’autant que les hommes de la modernité savent bien que leurs « désirs » les plus intimes, les tropismes qui les traversent, incluent toujours plus d’éléments en provenance des machines. Un dispositif d’ailleurs parfaitement analogue à celui d’une peuplade qui vit en totale harmonie avec des animaux et qui constate que ses tropismes, désirs et « sens » sont influencés par ce qu’on pourrait appeler, avec Gilles Deleuze, une perception et un devenir animal. On l’a vu, les désirs que nous prétendons si intimes, si « personnels », sont toujours surdéterminés par les éléments du paysage, de l’écosystème que nous habitons. Ainsi, le « désir » d’un homme des montagnes sera largement tissé par les alpages, le condor et le vent. » Cyr Frimout est une belle illustration d’un regard de peintre enrichi par le savoir des machines et par son écosystème naturel, réel ou fantasmatique, où il rêve d’accomplir des immersions organiques complètes, des fusions interdynamiques…  – Autres fenêtres mythologiques – Jan De Winter (Mechelen) expose quelques grands formats où je retrouve aussi une sorte de trame mythologique, dérive d’objets hétéroclites, substituts d’antiquités et morceaux de réels très actuels, balayés par la même force, la même attraction (celle d’une subjectivité qui amasse des éléments lui permettant de comprendre le réel), la même gravitation. « Self Made Man » est une grande silhouette multicolore faite de traits de pinceaux, de coulures de matières colorées. Un homme en devenir, un homme primitif, mais aussi une sorte d’écorché, d’être en chairs vives, la peinture à fleur de peau, directement en contact avec l’extérieur, le, peintre peint avec tout son corps, ses coups de pinceaux représente son système nerveux, neuronal, toujours prêt à capter, absorber de nouvelles perceptions. Assez joli. Mais il présente aussi de petits formats (technique mixte, pastel ou crayon, acrylique, papier) très intrigants ou amusants, comme de réunir en un seul geste, un masque africain et une coiffure rockabilly, drôle de fétiche. Ou cette représentation du désir entre acupuncture saignante, corps en lévitation électrisé entre deux pôles : un masque piqué et pissant aussi le sang au mur, côté plante des pieds et une fenêtre de noir absolu attirant la chevelure. Le courant passe. – Osez les anges –Le territoire de Dario Caterina (Liège) est puissant. Très libre dans sa manière d’associer les techniques (photos, acrylique, dessin, texte, principes de l’installation, dynamique conceptuelle, radioscopie…), il présente un ensemble d’une grande homogénéité sous le titre : « Installation Ornithorynque. De la nécessité des anges. » Cette installation regroupe des grands formats en diptyque qui creusent le filon : « Femme armée de son enfant », « Femme belle aussi de l’intérieur », « Ange qui offre son cœur ». Chaque titre est renforcé par une phrase du genre : « L’homme construit sa philosophie, la femme la possède naturellement », titre de l’œuvre : « Femme Hibou ». L’image principale est « commentée » par un tableau parallèle où la thématique est présentée en rébus totémique, frise de signes symboliques comme des gros plans dissociés de détails génétiques de l’image principale, ou radioscopie de parties corporelles (comme l’intérieur des tableaux ou en opposition à ceux-ci :  images fétiches des nouvelles représentations du réel médicalisé contre les images d’une « nouvelle subjectivité engendrant ses mythes pour comprendre le réel, comprendre signifiant ici s’échapper, retourner vers ses anges primitifs). Alzheimer et Martine au bordel. Frank Maieu cultive un humour pamphlétaire, grinçant, parfois poétique et abyssal, comme cette représentation d’alzheimer (« Dr. Alzheimer, I presume? »). Quant à Geneviève Van der Wielen (Liège), belles images illustratives, recyclage du concept « Martine » croisé avec celui de Blanche Epiphanie, fabrication en série de chromos, imitation des vilaines toiles décorant les mauvaises chambres d’hôtel borgne (selon la tradition) ? L’image d’Epinal, les scènes de genre traités comme des tableaux mythologiques kitsch… (PH)


Brésilienne (7), identité nationale

– Pâtisserie –. La brésilienne n’est plus systématiquement fidèle au rendez-vous chez Mokafé. Il faut en profiter quand elle est de passage, comme aujourd’hui.Elle a un certain sérieux, pas sosotte, elle n’a pas cette hyper fraîcheur émoustillée où rien ne semble encore fixé de son identité pâtissière, toutes molécules encore en agitation, jeune tarte agaçante de trop s’émulsionner elle-même où, quand on y mord, la bouche absorbe une couche de vide. La tarte d’aujourd’hui a encore de beaux jours devant elle, elle a juste la maturité des signes avant-coureurs du déclin, le croustillant en partie ramolli. Pour le reste, chaque couche est bien à sa place et elle dose bien le plaisir qu’elle donne, avec fermeté et juste ce qu’il faut de folie, de déconstruction. La petite table, la tasse de noir, la sucrerie, position idéale pour ressasser la presse ou en dépouiller quelques nouvelles. – Mons 2015 plus clair. – Maintenant que c’est officiel, le projet va pouvoir s’élaborer en transparence et organiser l’adhésion de la population. On en sait déjà plus sur les lignes directrices qui se trament autour de 5 figures tutélaires : Van Gogh pour l’image, Lassus pour la musique, Verlaine pour la poésie, Saint-Georges pour la mémoire. Saint-Georges : nul doute qu’un un bon curateur puisse en tirer une extraordinaire exposition accompagnée d’un excellent colloque présidé par Didi-Huberman qui a écrit sur le sujet. Pour le reste : Van Gogh ayant souffert au Borinage, Verlaine n’ayant connu de Mons que la prison et Lassus ne s’étant pas non plus éternisé dans la région, le message pourrait caricaturalement sévère : chers artistes, Mons terre de galère, c’est le bagne ou la fuite. On pourrait organiser pour des sélections très larges d’artistes européens des téléréalités ou des résidences originales, du style « revivez les quinze mois de Vincent dans le Borinage » ou, en guise de stage d’écriture carcérale : « retrouvez l’inspiration de Verlaine, en retraite de deux ans à la prison de Mons ». Allez, c’était pour rire. L’autre axe de travail étant la liaison entre culture et nouvelle technologie. Cela incluant, je suppose, tout ce qui concerne les technologies numériques d’accès à la culture où il y a, effectivement, beaucoup à inventer et organiser pour éviter qu’Internet ne devienne l’agent principal d’une la néo-libéralisation et privatisation totales des biens culturels. Les réflexions que nous menons à la Médiathèque pour développer un 2.0 adapté au rôle d’institutions de lecture publique devrait intéresser cette ambition de 2015. – Identité culturelle et nationale. – Avec petit fracas, le Soir annonce la carte blanche que Guy Verhofstadt publie dans Le Monde, mettant en exergue la phrase choc : « Il y a quelque chose de pourri en République française ». On ne lui donne pas tort, mais son texte est sans intérêt, de l’indignation politique basique qui est loin de prendre la mesure de ce qui se passe. L’initiative française serait peut-être à prendre comme un symptôme de ce qui se passe un peu partout. Quand des budgets du ministère de la culture sont de plus en plus, voire exclusivement, destinés à des créations « nationales », en quo cela serait-il moins pourrissant que la république française actuelle ? Alors que tous les ministères de la culture du monde devraient travailler à ouvrir les esprits, à élargir les identités hors des frontières, pour lutter contre les replis, les nationalismes, les reconductions à la frontière. (Celles-ci existent toujours bien : à propos d’un squat violemment évacué et détruit sur le champ pour éviter que les méchants SDF dealers et prostitués ne reviennent y pousser leurs chancres, un élu parisien déclare à propos de personnes à la porte dans le froid : « ils sont sans droit ni titre ». Entendez, citoyens humains en situation administrative irrégulière, vous pouvez crever de froid, il n’y a pas lieu de vous secourir. Ça fait froid dans le dos ce genre d’élu. (« Opération bulldozer sur un squat de Bagnolet », Libération). Et ce n’est pas ce magnifique cas de censure, au nom de l’identité nationale incarnée par le président (!?), qui réchauffera l’atmosphère : une installation de l’artiste chinoise Siu-Ian Ko, en façade de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans le cadre d’une exposition « Week-end de sept jours », a été retirée d’autorité le jour même de son installation, par peur des réactions de l’autorité suprême, pouvant influer sur les subventions allouées à l’école. Cette installation est constituée de quatre bannières portant chacune un mot : « moins », « travailler », « gagner », « plus », slogan de campagne sarkoziste. La commissaire, Clare Carolin, a démissionné, refusant d’être complice de cette saloperie. Le directeur couillon (Henry-Claude Rousseau), capable de proférer des indignités pour justifier son geste, par exemple de laisser entendre que le travail de l’artiste est celui d’une débutante, « étudiante ». Laissons le mot de la fin à l’artiste : « Cela montre le degré de conservatisme du climat politique et le degré de peur qu’inspire Sarkozy ». – Relever le débat avec philosophie. Il ne faut pas compter sur les politiques pour rehausser le débat sur l’identité nationale, ils s’opposent des formules toutes faites, dans un sens comme dans l’autre, ils marquent leur camp, ils retrouvent de cette bonne antinomie droite-gauche qui fait ronronner le débat. Il faut aller chercher du côté des philosophes. (Pas BHL qui s’est payé une belle tranche de pub sous prétexte d’avoir été pigeonné par un auteur bidon. Qui sait !? L’ignorait-il vraiment ? En tout cas, sur ce coup-là, il est beau joueur et doit être ravi de l’empressement bovin de la presse à le cornaquer.) Nancy sort chez Galilée « Identité, fragments, franchises » que l’on s’empressera de lire. Extrait d’article chez Libé : « L’identité n’est jamais un « précipité », un « corps » insoluble qui serait le dépôt de caractéristiques historiques, religieuses, géopolitiques, éthiques, sociales ou mythiques d’une nation. Elle est un « simple index tendu (…) dans la direction de cela qui vient, qui ne cesse de venir, qui revient et se transforme, qui fraye des voies nouvelles, qui laisse des traces, mais jamais une chose ni une unité de sens » ». Grouillement du vivant que peuvent parfaitement tuer l’apprentissage et la répétition de mémoire, trop régulière, de la Marseillaise. – En passant par les ponts de singe. – Aussi chez Galilée, une autre plaquette d’intelligence vive qui affronte le sujet tant de face que par un substantiel détour : « Le pont des signes. De la diversité à venir. Fécondité culturelle contre identité nationale ». C’est signé par un grand sinologue, François Jullien. C’est le texte d’une intervention qu’il a été invité à prononcer au Ministère de la Culture du Vietnam. L’introduction retrace le contexte de cette intervention : l’affirmation du Ministère de la culturelle vietnamien d’être là pour défendre l’identité vietnamienne, « et vous, Monsieur Jullien, ne défendez-vous pas l’identité française » ? Non, pas précisément. Ce qu’il défend, concernant la culture française, sont ses ressources : « En revanche, je défends des ressources de la culture française, diverse comme elle est et se métamorphosant comme elle le fait. Ressources et non pas « valeurs » : les valeurs sont les vecteurs d’une affirmation de soi, elles s’inscrivent, quoi qu’on prétende, dans un rapport de forces ; tandis que les ressources sont indéfiniment exportables (exploitables) et sont disponibles à tous. Des valeurs, reconnaissons-le également, sont tôt exclusives – valeurs contre valeurs ; les ressources culturelles, en revanche, sont cumulatives, elles se greffent, se fécondent et se capitalisent. » On ne défend pas des ressources comme on le fait des valeurs, les actions et l’esprit diffèrent fortement. Défendre des ressources, « c’est travailler à ce que la possibilité que ces ressources ont ouverte ne soit pas laissée en friche, ou paresseusement abandonnée, et conduite à se refermer :  à ce que le « filon » exploré, exploité (comme on le dit d’une mine), ne soit pas perdu pour l’humain. » L’auteur, qui développe le concept de fécondité culturelle sur ces questions dynamiques de ressources, établit en outre un lien justifié, non artificiel, entre biodiversité naturelle et culturelle. Le texte proprement dit de sa conférence entre dans le vif du sujet – culture, humain et nature – de façon remarquable, en prenant comme point de départ de sa réflexion les légers ponts de bambous, traditionnels, adaptés au paysage, qui permettent de traverser le Mékong. « Ponts graciles, au diamètre étroit, celui d’une tige de bambou, sur lesquels on voit les riverains continûment monter et descendre, à l’aise, parfois avec leur bicyclette sur le dos. » La contemplation et la méditation font ressortir la complexité des ressources culturelles que représentent ces structures : « Qui s’y arrête se prend alors à songer à tout le savoir technicien accumulé, concerté certes mais non pas calculé ni modélisé, pour associer ainsi la souplesse et la résistance et permettre à ces frêles assemblages de supporter l’ébranlement continu des pas de même que les intempéries ; à toute l’agilité également acquise dans le corps (mais est-ce seulement de « corps » qu’il s’agit ?), à cette capacité déployée de la plante des pieds jusqu’à la faculté de vigilance, d’autocontrôle et de réflexe, et qui s’est transmise durant tant de générations… » Ce qu’examine François Jullien, selon un esprit et une plume réjouissants, est ce que vient changer l’arrivée de nouveaux ponts, plus larges, en béton. Il le fait sans cultiver la nostalgie, sans cet eurocentrisme touristique qui aimerait préserver « ailleurs », l’ancestralité, l’état de nature… Une manière passionnante de s’introduire dans les questions de mondialisation, de globalisation… Passionnante, mais il y a longtemps que la brésilienne a touché le fond. Il est temps que je rentre dans mon bocal.(PH)

La capitale, le monstre, la neige

En route vers 2015/– Topo, maintenant que c’est fait. – De passage ce matin à Mons, sous la neige inattendue en telle intensité, la ville semble déserte. Ou « interdite » après la déclaration « historique » !? Oui, le bourgmestre a raison de décréter l’historicité d’une telle opportunité. Oui, on ne peut qu’espérer que cette chance soit saisie pour propulser la région dans une autre dimension culturelle. Au stade actuel, à part les initiés dans le secret, tout le monde attend un peu d’en savoir un peu plus. Pour la visite des inspecteurs, la Ville a soigné le point faible de sa candidature – la faiblesse du soutien populaire, du monde associatif et d’une part des artistes du cru -, par une mise en scène photographique : des portraits de citoyens, tous genres, toutes catégories, déclarant leur flamme à 2015, c’est capital. Ça a de la gueule, mais bon, il faut aussi relativiser, l’enthousiasme ainsi affiché n’est pas que spontané ni désintéressé : « Pierre, chirurgien », est un proche du « cénacle », il a un petit théâtre pour lequel les subventions seront toujours bienvenues ; Yves est chef de chœur, 2015 peut donner des ailes à son ensemble vocal, quant aux commerçants, voire les agents communaux recrutés… Preuve que la candidate connaît ses faiblesses, ces grandes affiches « 2015 » placardées pour masquer les devantures de magasins vides depuis des années… – L’interférence d’un fait divers. – En tout cas, la coiffeuse parle de la neige et de l’affaire du dépeceur, pas de 2015 ! Il faut dire que la presse a mis le paquet – peut-être à dessein pour « parasiter » l’annonce tant attendue quant au futur statut de capitale culturelle européenne !? Le traitement de ce fait-divers est, une fois de plus, écoeurant. Un médecin – un notable comme on aime dire dans ces cas-là – pète les plombs, harcèle et agresse une jeune femme. C’est inadmissible, il est interpellé par la police… Et, sur le simple fait que ce docteur a fait l’objet de dénonciations anonymes affirmant qu’il serait le fameux dépeceur, tout le monde s’emballe. Y Compris Le Soir qui y consacre, lundi, la grande une et la page trois, complète ! Tout en reconnaissant que la dénonciation anonyme semble peu crédible, en avouant le lendemain qu’il n’y a pas grand- chose dedans ! Magnifique preuve, s’il en était besoin, que la presse évolue vers le bas, la DH est le modèle absolu. (Allez faire un « 2015 » correct avec une presse pareille !) mais la personnalité complexe de la victime –cultivée, raffinée et peu conventionnelle, en contradiction avec le comportement déviant dans lequel il se révèle à la surprise de tous – excite l’envie d’étaler l’affaire. Un beau profil de monstre insoupçonné, « grand amateur de musique classique », répétez-le à l’envi en l’imaginant découper ses victimes, cela vous fera frissonner encore plus fort. – Tourbillon de neige. – S’éloigner dans un train qui traverse la brève tempête de neige, la poudreuse fraîche sur les rails s’envolant – tulle de micro flocons-, les paysages qui défilent brouillés, masqués de blanc, souvent à l’arrêt eux aussi, fait du bien. Comme de traverser une atmosphère en mouvement, réduite en particules volatiles, agitées en tous sens, fouettant l’imagination à son insu, elle qui se contente, une fois le ticket poinçonné, de regarder, contempler, essayer de distinguer, de reconnaître telle prairie, clairière, champ ou passage à niveau. Les contingences se détachent au vu du spectacle inhabituel, on oublie tout le reste, on est dans un tunnel de buée et de reflets, protégé du froid par une vitre sale maculée de traînées de neige un peu fondante, et du dehors accourent des fantômes, des surgissements, des trouées, des ouvertures, des immobilités comme éternelles – à jamais là. (PH)

Peinture et contagion

Keith Haring, « All over », Mons, Bam et Abattoirs, du 09/05 au 13/09/09

haring2C’est une bonne idée de faire venir à Mons l’exposition sur Haring qui avait été montée à Lyon. L’occasion de réviser ses idées reçues sur un artiste dont, si on l’a suivi de loin, on connaît surtout son étonnant merchandising (ses traits, ses croquis, ses figures ont été partout, y compris sur des verres que l’on recevait en faisant le plein à la pompe à essence). L’occasion de s’interroger sur une telle contagion traversant des milieux très différents, des plus branchés aux plus généralistes. Ce qui ne s’opère pas sans, à l’origine, un talent puissant et dynamique, intransigeant dans son « projet » et tout autant soucieux de séduire. Une pratique de l’art exigeante mais immédiatement soucieuse de l’autre, de ce qui vient de l’autre et de ce qu’il reçoit en échange, ce qu’il en fera. En redécouvrant un peu le personnage et son processus créatif, il me semble particulièrement un artiste immergé dans son époque, filtre et éponge à la fois, identifié et identifiant des forces distinctes, des directions, des motifs, actif et militant dans le groupe social qui l’entoure avec ses ramifications, étroitement imbriqué dans les échanges humains, spirituels, formels et informels qui forment une époque. Si bien que ce que restituent avant tout ses œuvres, ses grandes toiles surtout, c’est une sorte de mire sans cesse en mouvement, la mire de la transindividuation, du magma microbien, bactérien, amibien dans lequel se forge les dessins, les motifs dune culture. Par rencontres, étincelles, rejets, fusions, accointances, frictions. De loin, personnellement, dans ce premier contact de l’œil qui balaie la surface de l’œuvre, je ne distingue rien, sinon un ensemble de points, de lignes, de traits, liant et déliant. C’est là-dedans que l’on est. Les éléments qui aboutissent à une représentation de ce qui se passe dans la mêlée d’une époque se forge en passant de l’un à l’autre, devenant traits d’union, construisant petit à petit des sens figuratifs. Des frises abstraites, des jets de lignes indiquant des mouvements, multiplication graphique et stylisée de toutes ces conventions iconographiques qui indiquent le mouvement, l’oscillation, la vibriation, ou le fait que telle forme, telle silhouette, telle entité a forcément à voir avec ce qui l’entoure. Avec cette conséquence que ces oeuvres n’ont pas vraiment de bord, ça commence et ça continue hors de la représentation. Ces frises ressemblent aussi certaines fois à des circuits informatiques ou à ces labyrinthes infinis de certains jeux vidéos semés d’embûches, d’angles carnassiers, de trappes sadiques… (Mais aussi ces labyrinthes spontanés que l’on gribouille dans l’ennui des cours, d’une conférence ou d’une conversation téléphonique, emboîtant de la pointe de son bic un module après l’autre, sans réfléchir.)  A l’intérieur de ce grouillement qui nous traverse, et qui représenterait les projections de bouts de musiques, d’images, des pixels d’émissions de télévisions, de sentiments, de désirs, de haines, des bribes d’idées politiques, des extraits d’idées reçues, des informations économiques broyées, des schémas de danse, tout ça qui nous constitue et nous nourrit, petit bout par petit bout, là-dedans, dans ce bouillon de culture qu’il scrute au microscope (ou dans ce ciel de constellations qu’il explore au télescope) il voit des formes, distingue des scènes, des thèmes. Avec une manière bien à lui de rapprocher les différentes époques et géographies de l’histoire de l’art, préhistoire, art oriental, cubisme, art de la rue et art savant.  Cette manière tiendrait à sa technique basée sur la rapidité et le plaisir du trait, le coup de pinceau. Une sorte de calligraphie élaborée, raffinée, sous psychotropes. Le bien dessiner, le bien peindre, voluptueusement exercé dans la vitesse d’exécution. Le coup de pinceau est en effet phénoménal, dans sa vision globale et sa synthèse figurale. Quelque chose d’inné, comme le coup de patte chez un jeune chat est déjà exécuté à la perfection, avec gourmandise. Ajouté à cela un sens de la couleur qui flashe… – Il y a assez d’informations disponibles sur ce peintre, je tenais juste à exprimer un des éléments qui a contribué au plaisir de visiter cette exposition à Mons. (Même si, sous certains aspects où une comparaison est permise, je préfère le travail de Penck). Il y a deux lieux à visiter : le BAM et les Abattoirs, très bon accueil et, pour une fois, beaucoup de visiteurs. Aux Abattoirs, la présentation complète de l’immense frise réalisée sur des panneaux de métal et la reconstitution de la Pop Shop Tokyo. Admirer au passage le « Keith Haring » réalisé par l’équipe du Dynamusée (équipe pédagogique du BAM). Un seul regret : un travail sur la musique aurait été possible, quand on sait l’importance qu’elle jouait dans le processus créatif du peintre (moteur, immersion dans cette combustion transindividuelle). Des caissons sonores avec des bandes sons de l’époque auraient pu être réalisés, des casques mis à disposition pour les visiteurs désirant regarder avec les oreilles envahies de musiques… (PH)

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