Archives mensuelles : juin 2008

Vroum vroum, sillons et saphyrs

City Sonics 2008, première impression: « Other Side, break », Cléa Coudsi + Eric Herbin

Other Side, break (C. Coudsi/E. Herbin)

C’est dans la salle St-Georges à Mons, en plein coeur de la ville et comme dispositif imaginaire central de la nouvelle édition « City Sonics ». Deux immenses circuits (pensez à ces circuits pour faire des courses de petites voitures électriques) composés avec des morceaux de microsillons. Virages, chicanes, boucles. Chaque circuit est parcouru inlassablement par une camionnette montée sur une tête de lecture, équipée de diffuseurs: elle lit la musique dans les sillons sciés et mis bout à bout, soigneusement raccordés, selon la logique du circuit à construire. Des bouts de musiques, une rapide successions de citations parcellaires, et pas mal de scratch, de fritures cadencées. Le passage des camionnettes réalise un mixe entre le contenu de toutes ces plaques assemblées par morceaux. Le titre et le texte de l’expo font explicitement références aux techniques des dj’s. L’installation m’enchante profondément parce qu’elle est plus qu’un commentaire plasticien de pratiques « breakbeat » (« élément premier du rap qui consiste à extraire et répéter en rythme de minuscules portions d’un disque »). Mais voilà bien un panorama, un paysage de microsillons qui ressemble à ce qu’ont laissé en moi tous les LP écoutés, manipulés. Des circuits sinueux, tourmentés, avec tenue de route difficile. La généalogie de ce que j’ai écouté en microsillons se constitue ainsi: des fragments, des extraits disparates qui s’emboîtent pour ne faire qu’un parcours accidenté et une mémoire qui lit ou déchiffre, ici ou là, un élément reconnaissable, reconstitué. L’histoire intime de la musique écoutée depuis mon premier 33tours ressemble à une construction plus ou moins savante de glissements, de scratch, des virages très expressifs, des flash qui ressortent, de longs processus comme zappés, juste un son abstrait et une vitesse, un vent qui décoiffe… Fascinant à voir tourner. Indispensable pour tous les amoureux du LP. (PH)

La Médiathèque de Mons dans City Sonics.

Programme complet City Sonics.

Other side, break

 

Crépuscule des rêves

« Eldorado », Bouli Lanners, 2008

Comme on parle de films (ou d’histoires, de romans) post guerre nucléaire (la maigre vie néo-primitive après le grand clash de l’hyper-technologique), on pourrait évoquer ici un film « post Eldorado ». L’Eldorado comme le rêve d’une vie meilleure, souvent proche du mauvais rêve illusionniste, construction fantasmatique de vie nouvelle basée sur un gain au Loto, bref, sur une activité aléatoire de chercheurs d’or (depuis la quête réelle du minerais jusqu’à la traque de divers héritages ou combines d’enrichissement « magiques », voire de substances procurant la sensation d’échapper aux misères). Ici deux personnages, en marge des villes, dont les Eldorados vacillent et sont en train de flamber, de partir en fumée. A quoi me fait penser la lumière dominante du film souvent « jaune », pré-crépusculaire, ou cendrée. Ce qui leur permet de vivre ou survivre est en train de se consumer, cul de sac. Ils se trouvent liés par hasard et vont s’agiter, se déplacer, chercher une sortie en parcourant la campagne, la forêt. Le feu au cul, ils se lancent dans une échappée où, soudain, resurgit quelque chose d’aventurier, une chevauchée surprenante animée par des rencontres de spécimen inattendus (le monde est peuplé de singuliers personnages, plein de sauvages qui restent à découvrir, à comprendre, quelque chose de la « terre vierge » subsiste). Le cinéaste parvient à donner l’impression d’immenses espaces sauvages en filmant la route dans les Ardennes. La fuite, mine de rien, ouvre des possibilités, des perspectives. Les déplacements sont rendus dynamiques par une approche western et permettent le suspens d’une authentique échappée (rédemption). Les marginaux croisés au bord du chemin, ceci dit, vivent tous sur des bouts d’Eldorado rétrécis. Des survivants. Ce qui reste de la famille, attachée à la terre, est affreusement conservatrice (c’est peu dire) et n’offre aucune solution de repli. La plongée dans la nature, bain abrupt dans la Semois par exemple, ne parvient pas à faire office de baptême pour une réelle nouvelle vie. Juste un intermède. Finalement, dans une société où l’on se défait de ses chiens (animaux domestiques souvent chargés d’être messagers de l’Eldorado intime) en les balançant des ponts, que reste-t-il comme issue? Chacun des personnages, accolés arbitrairement le temps de quelques jours, retourne remuer et fouiller les cendres de son Eldorado particulier. Pas un immense film, une belle réalisation de climat, d’ambiance.

Filmographie Bouli Lanners.

 

 

Seasick Steve, jamais à la niche!

Seasick Steve, « dog house music », KS1045

pochette du CD

Nerveux, hargneux et bagarreur, avec au coin de l’œil une tendresse incommensurable et une moquerie mélancolique, du blues essentiel. Il semble n’avoir pas pris une ride, de s’être conservé dans son jus originel, de baigner dans sa liberté fondamentale, libre comme l’air. Du blues léger dont les paroles et les notes circulent libres comme l’air. Sans attaches capitalistes, il flotte, céleste. Il m’évoque toujours les errances à pied, les déplacements débrouillards, les espaces collatéraux des chiens laissés pour compte, le dépouillement bohème à la Rimbaud, le dialogue avec les astres, la langue des plantes et des cailloux du chemin. Une certaine noblesse du trois fois rien.

J’avoue que j’ignorais jusqu’à peu son existence ; en regardant les photos et vidéos sur Internet, je suis quasi certain de l’avoir vu une fois jouer dans la rue à Paris, Saint-Germain des Près. Il jouait presque allongé de tout son long, sans demander l’aumône. J’avais été impressionné par la force rude et sèche du blues qu’il éjaculait/éructait dans la rue, par intermittences illuminées. Sans complaisance. C’était « la rue vous parle telle quelle », au lieu de « la charité m’sieurs dames ». (Les musiciens de rue, en général, cherchent à brosser le chaland moyen dans le sens du poil). CD très mal distribué! (Parlons de la crise du disque!?) Le genre de CD sublime, qui ne sera pas acheté à la tonne via Internet et que les diffuseurs ne livrent pas à la Médiathèque! Je l’ai trouvé chez un disquaire encore indépendant, à Namur, grand amateur de blues! 

Le meilleur texte jamais écrit sur Seasick Steve!

Références Discographiques.

Seasick Steve à la télé.

Infos biographies.

le CD

Moondog revient dans les vagues

Une plaquette séduisante consacrée à Louis Thomas Hardin (1016) alias Moondog. Pas une bio qui cherche à en imposer. Plus ou moins 40 petites pages. Le texte est espacé, aéré. Toutes les années de la vie de Moondog sont égrenées. Elles sont toutes importantes, pas comme dans les biographies officielles où l’on peut passer des « années creuses ». C’est qu’avec ce genre d’artistes, qui se forme à partir de tout et n’importe quoi, l’écoulement du temps se change déjà en quelque chose d’autre. « 1928 Choses éloignées, bien que proches ». Voici une année bien remplie. C’est une élégante stèle en papier fin qui rend hommage à l’oeuvre d’un musicien hors catégorie, légère et dense, fluide et insaisissable. L’objet et l’écriture, le style et la typographie ont une consistance magique. Lapidaire, la biographie mêle faits réels, anecdotes légendaires, humblement et sans pathos elle assemble des bribes de l’aura extraordinaire qui entoure Moondog.  Peut-être une figure essentielle de ce qu’est un musicien dans le monde? Moondog, c’est ce musicien inclassable, primitif et raffiné, populaire et savant, avant-gardiste et simple mélodiste. Musicien et poète installé dans la rue. « 1932. Louis T. Hardin traîne près des ballasts, rencontre des hobos, se fabrique des flûtes d’une après-midi. Il glane des bricoles laissées à l’abandon sur un terrain vague, près d’une voie ferrée. Il met la main sur une amorce de dynamite. Qui explose. » Moondog est aveugle. Et proche de la culture indienne. C’est un mythe auprès d’un public averti, un créateur vénéré par d’innombrables grands noms (du classique au blues en passant par le jazz). Sa musique contient des perles d’une simplicité populaire dans le bon sens du terme. Pourquoi n’est-il pas connu du grand public? Mystère. « Glass et Reich le considèrent comme le père du minimalisme. Moondog refuse cette paternité. » Le texte de Pierre Hill se lit comme un poème traçant les contours d’un être imaginaire, trop idéal, trop proche de l’essence musicale de la poésie pour être vrai. Pourtant il a bien existé et laisse une discographie abondante, diversifiée, un univers à explorer stimulant autant le rapport théorique aux sons et aux rythmes que les expériences émotionnelle inédites. (Pierre Hill, « Moondog Légende », Editions de l’Attente, Collection SPOOM)

 

Internet et Musiques, toujours les mêmes notes.

Dans Libération du 24 juin, Alain Bazot (Président de l’UFC – Que Choisir) publie un article « Le Net donne la note ». Contre la régression que veut mettre en place le gouvernement français à l’égard des pratiques de « piratage », pour « mettre l’innovation en musique », entendez l’innovation du point de vue économique, industriel. Les exemples d’innovations à suivre sont toujours les mêmes: Radiohead, NiN et maintenant Métallica… Et bien entendu la stratégie « 360° »! A propos de laquelle, Mr. Alain Bazot ose: « Les artistes, même s’ils doivent s’enfermer dans des contrats de dix ans, sont heureux de cette collaboration, et pour cause, ils toucheront la moitié des bénéfices… ». Tout ça à propos de Life Nation qui met en place sa stratégie à coup de « millions de dollars » et que l’auteur de l’article oppose aux majors (qui pourtant adoptent la stratégie de cette major de la publicité, du marketing douteux qu’est Life Nation). Mais voilà, je connais beaucoup d’artistes qui n’aimeraient pas être liés de la sorte par ce genre de contrat. Cela représente beaucoup de créateurs, beaucoup de répertoires musicaux différents qui n’intéressent ni les majors, ni Life Nation, ni le gouvernement français. Et c’est au détour de ce genre de réalité que l’on peut prendre conscience que les dualismes qu’actionnent de façon simpliste ce genre d’article (avec en plus tous les clichés: Internet rend tout accessible pour n’importe qui) ne prennent pas en compte la musique. Il n’est jamais question finalement d’une politique de l’esprit en faveur de la musique et de l’attention qu’il convient de lui apporter. Il est plus important de défendre les industries qui font vivre grassement quelques artistes et donnent de quoi moudre à toute une série de médias. C’est étonnant que toute ce remue ménage pour traiter des évolutions du marché de la musique consultent majoritairement des acteurs économiques de ce marché. Jamais des spécialistes non-marchand, et donc désintéressés, et donc capable d’aborder ces questions selon une vue d’ensemble de ce qui lie musiques et esprit. Jamais la parole n’est donnée à des spécialistes connaissant la réalité globale de la créativité musicale, la réalité des répertoires actuelles dans toute leur ampleur et complexité et non pas seulement selon la réalité médiatisé. Et c’est ce qui fait que l’on peut dans la presse répéter (pour ceux qui défendent leurs intérêts) et lire jusqu’à la nausée des lieux communs comme: Internet permet « à un jeune qui fait de la musique dans sa chambre à Clermont-Ferrand d’être écouté par un ado de 15 ans à Pékin et ce dernier peut nous dire, à nous producteurs, ce qu’il en pense. » Ainsi se construisent des mythes, des fables sidérantes. Et d’abord de quelles musiques parlent-on, de quelles chambres, de quels ados? Ces généralisations sont dangereuses. Ces assertions manquent cruellement de professionnalisme. Les adolescents n’utilisent pas Internet pour s’ouvrir et découvrir d’autres cultures (des études sérieuses le démontrent). En attendant, alors que la musique semble faire l’objet de toutes les attentions, elle permet de vendre de tout, cartes de banques, GSM, fringues, Ipod, alors que toute la presse régulièrement se penche avec sollicitude au chevet du marché de la musique, il faut bien dire que les musiques souffrent considérablement d’un manque considérable de considération. Elles sont exploitées au bénéfice de quelque chose qui n’a plus rien à voir avec l’intelligence, avec l’esprit, elles sont au coeur du marketing, du nouveau capitalisme culturel. Alors que les musiques devraient être traitées comme nouveau régime de soins contre ce nouveau capitalisme. Qui prospère sur le genre de prises de positions caricaturales de Mr.Alain Bazot qui semble prendre en compte des « réalités musicales » très réduites. (PH)

Simon Scouflaire en chantier.

chantier

Etudiant en quatrième année « sculpture » de l’E.S.A.P.V. (Ecole Supérieure des Arts Plastiques et Visuels de Mons, Belgique), Simon Scouflaire réalise une sorte de grand-oeuvre de compagnonnage, notamment une pièce magistrale en bois de récupération, animée d’une force fragile phénoménale due l’antinomie entre chaos et équilibre structurée. Un étrange cristaux. L’artiste s’est intéressé aux matériaux qui traînent sur les chantiers de construction, plus exactement ces prothèses provisoires de la construction: bois de coffrages, échafaudages… Ces « béquilles » qui permettent à la construction de grandir, de prendre forme, de se solidifier et puis que l’on jette. Mais ces bouts de bois ont pris la patine des intempéries (ils sont exposés par tous les temps), la marque des outils, les chocs de marteau, les coups de lame, les trous de clous et de visses, les attaques de produits rongeant, les stigmates et la sueur. En visitant les chantiers pour apprendre à « lire ces traces » et les bouts d’ histoires qu’elles racontent, il a chaque fois prélevé des échantillons qui lui parlaient, qui semblaient avoir une singularité. Le projet est de les inclure dans un autre type de construction abritant en quelque sorte le coeur de ces signes ouvriers

chantier

La première sculpture est un assemblage de poutres, de planches, de piquets, de tailles différentes, d’affects variés, d’états et de calibres contrastés, une sorte de déséquilibre explosif, en expansion statique, partant dans tous les sens, prêt à chuter en ordre dispersé. Sauf que ce chaos de bois usagés est comme délimité par une logique implacable d’ordre, d’angle droit, une force coupante qui enferme, délimite strictement. Contraste.

Une deuxième sculpture joue sur un autre type de contraste, paysager, étalé au sol: un tas épars, en désordre, comme une colline d’éboulis, de glissements de terrains. S’y trouve adossé un ensemble méticuleux de bouts de poutres de hauteurs et volumes différents qui évoque une ville en extension illimitée.

travaux fin d\'année

Enfin, au mur, un autre travail sur les marques que le hasard du choc imprime au matériau. Des coffrages de plâtre tous réalisés dans le même moule (plâtre avec une armature de toile de jute) et qui sont tombés au sol. Voici les lézardes, les impacts, les fentes, les trous… 

s. scouflaire esapv juin 08

 

Expo/Musée: Superdôme au Palais

« Super Dôme », Palais de Tokyo, Fabien Giraud & Raphaël Siboni, Jonathan Monk, Arcangelo Sassolino, Daniel Firman, Christoph Büchel, jusqu’au 24 août.

Voici l’argument des commissaires : « Le Superdome est un stade mythique : construit en 1975 à la Nouvelle-Orléans (Louisiane), il a accueilli de nombreux Super Bowls (finale du championnat de football américain), un concert des Rolling Stones, le pape Jean-Paul II, la Convention républicaine et les réfugiés de l’ouragan Katrina. Paradoxal, le Superdome jette un pont entre le divertissement le plus grand et la détresse absolue » (Edito revue Palais).  Soit, exactement une partie de la politique des stades étudiée par Peter Sloterdijk. Sans doute qu’impliquer le philosophe dans la conception de l’exposition –ou s’en inspirer- aurait amené un peu de rigueur. A défaut, nous voilà avec un postulat vague, généreux qui rend tout possible !

D’abord « Last manœuvres in the dark » (Fabien Giraud & Raphaël Siboni), En céramique, fichées sur des pieux technologiques, des têtes de Dark Vador alignées en armée maléfique. Toutes reliées entre elles et connectées à un énorme ordinateur mixant toutes les musiques industrielles pour les ordonner en unique méga tube mondial définitif et absolu.

Last Manoeuvres in the Dark

Ensuite l’éléphant qui tient en équilibre sur sa trompe, défi à l’équilibre, projection vers un monde où les lois de l’apesanteur permettraient cette légèreté pachydermique. Dans une cage patibulaire, Arcangelo Sassolino installe un canon à pulvériser les bouteilles de bière. Propulsée à 600 kilomètres à l’heure, impossible de les voir fuser : la détonation coïncide avec l’apparition de quelques bris supplémentaires. Il y a aussi « Dump » de Christophe Büchel, décharge de déchets, de rebuts, en principe visitable, immersion possible via une conduite d’égout (mais condamnée par les autorités lors de notre visite). 

Dump

Jonathan Monk tente d’installer une œuvre en miroir, au Palais et au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris,de créer une étrange bulle où des horloges se décalent et déportent le temps, où un puzzle se montre une fois sans ses pièces de bord, une fois qu’avec celles-ci, où deux toiles reprennent l’univers de David Hockney (avant et après le plongeon) où il ne se passe strictement rien. Il n’y a ni avant ni après.

Toute une série de dispositifs qui, comme on dit vulgairement, permettent d’interroger l’art, de soumettre à la question ses traditions, ses conservatismes, ses « révolutions », ses remises en cause. Mais aussi, une expo de plus qui transforme l’art en parc d’attractions. Les « remises en cause » ne tirent pas à conséquence, se produisent sur un mode événementiel plutôt bien perçu.

Christophe Büchel