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Copier c’est apprendre. Une mascotte pour La Sélec.

AudioIntroduction. Je voulais initialement, dans cette rubrique « le qui le pourquoi », traiter de front la question du modèle « médiathèque » comme accès privilégié aux musiques : suffit-il de déclarer, dans l’excitation ambiguë procurée par les dites nouvelles technologies, comme certains l’ont fait compulsivement que ce modèle est dépassé pour qu’il en soit ainsi ? Que se jouait-il dans la fréquentation d’une médiathèque : un accès technique, logistique à des médias physiques ou la possibilité d’accéder à un dispositif de prise de connaissance sur les musiques et le cinéma, soit un service public proposant une discipline désignée la « pratique du prêt » selon la forme extérieure qu’elle revêt, cette discipline consistant à « se cultiver » ? Voilà, alors partant de mon expérience personnelle, celle d’une longue expérience d’usager de la Médiathèque, avant d’en devenir un employé, puis un cadre, je me propose dans cette rubrique une réflexion sur ce que pouvait représenter le « modèle médiathèque » à l’époque du microsillon, puis à ses heures de gloire, et d’examiner ce qu’il en est aujourd’hui de ces éléments qui justifiaient pleinement, socialement, l’existence de cette médiathèque. J’ai raconté dans l’article précédent (« fenêtre sur le monde ») l’importance comme site d’ouverture culturelle sur le monde, palliant une pauvreté d’information. La copie. Je me pencherai cette fois sur l’importance de la copie dans un processus d’acquisition de connaissances culturelles. Puisque la modification des procédés de copie et de transmission de copies est pointée comme une des causes qui rendrait obsolète les missions du prêt public de médias physiques. Le débat est très ancien, ce sont les contextes qui ont évolué, mais il y a toujours eu des intérêts opposés au fait que la Médiathèque puisse encourager la copie. Il a toujours été opposé à cette vision que la copie privée à usage personnel était tout à fait légitime. Argument non sans fragilité : l’usage personnel a des frontières parfois floues. Néanmoins, il m’a toujours semblé qu’il y avait là quelque chose d’indispensable à défendre. Les techniques de copie, de multiplication des documents, sont des technologies de mémoire. Quand je copie, que je stocke sur un support technique une musique, un film, c’est pour en soutenir ma mémoire, en soutenir les traces que j’en conserve mentalement par la possibilité de recourir facilement à une réécoute (etc.), c’est pour y revenir dans un but de mieux connaître ce contenu, de mieux connaître en quoi il m’intéresse (= se cultiver). En tenant compte que l’ampleur de ces documents est tellement étendue qu’il est impossible de tout acheter en « version originale » (mais c’est d’emblée un marché de la copie) et que, de plus, le marché ne rend pas tout disponible. L’exercice de la copie privée, dans un but de mieux connaître les musiques, est indispensable parce qu’elle empêche que les technologies de la mémorisation soient totalement liées aux lois du marché. Cela permet que les supports techniques de mémoire de plus en plus sophistiqués puissent encourager des pratiques de connaissances personnelles et individualisantes, selon une logique non-marchande où la copie « privée » devrait être rentabilisée à l’égal des autres copies « légales », ce que sont les microsillons et les CD et les DVD sur un marché de la copie, mais comme une copie moins chère, de seconde classe. La K7.  Quand j’ai découvert la Médiathèque à Namur, dans les années 70, et que je me suis retrouvé affolé par la quantité et la diversité de musiques à écouter pour appréhender un peu ce qu’était la planète musicale, j’ai donc entrepris frénétiquement, boulimiquement, à emprunter tout systématiquement, dans l’ordre. Et à écouter, seul ou avec des copains. (Les musiques qui émergeaient ainsi, par la bande, dans notre quotidien, étaient parfois si surprenantes, qu’un club d’écoute s’était constitué à l’Athénée. Ce qui nous « décapait » ou nous jetait dans les controverses était très diversifié : ça pouvait être Léo Ferré avec le groupe Zoo, les premiers Slades, un album solo de Steve Lacy… Mais tout ça venait de la Médiathèque : chacun apportait les disques sur lesquels il s’extasiait ou crachait, mais tout venait de la médiathèque, ou avait été acheté après une première écoute rendue possible par le prêt public. Une association de type « lecture publique » initiait un club d’écoute et de discussion sur les musiques, une organisation sociale d’apprentissage, de formation de connaissance, de savoir-faire lié à l’écoute.) Mais il ne suffisait pas d’écouter à la chaîne, ni d’en parler au fur et à mesure en cour de récréation. Il fallait fixer. D’abord comme garder un témoin fixé, physique, de ce que je faisais entrer dans ma mémoire de son. Je faisais donc un usage effréné de la vieille K7 audio. Je peux même préciser, étant donné qu’il y a prescription, que pour assouvir mon besoin de copier (garder une trace de tout ce que j’écoutais, quand je n’allais pas acheter le disque), je me suis fait délinquant culturel, n’hésitant pas à voler des boîtes et des boîtes de K7. J’en ai accumulé plusieurs centaines. C’est ça qui me fournissait un support pour « retenir » quelque chose de la masse importante et chaotique de tout ce qui se déversait dans ma tête. C’est cette pratique qui me donnait un fil pour ordonner. C’est en enregistrant que se développait une autre attention : je n’étais plus attentif uniquement aux sons, à ce qu’ils provoquaient comme émotions, comme réflexions, comme imaginaire, mais je devais décider d’un classement. Au fur et à mesure, j’organisais le rangement par affinités, par ressemblances, je faisais des groupes, des associations en fonction de mes perceptions. Quand j’en venais à introduire une nouvelle K7, dans un groupe déterminé, j’étais enclin à réécouter, au moins en partie, ce qui se trouvait à droite et à gauche sur la rangée. C’est aussi cette collection en devenir qui permettait de partager, de faire écouter, de faire circuler les découvertes, de donner envie à d’autres d’aller écouter autre chose, au-delà. Plusieurs années plus tard, ce trésor de K7 a été récupéré par une radio libre (où j’effectuais une partie de mon service civil) qui en a usé les bandes dans ses émissions. Même si c’est délicat, parce que derrière les questions de droit il y a aussi les questions de subsistance des artistes, il faut maintenir comme essentiel le principe de cette économie de la copie privée. Elle joue un rôle important pour faire circuler une information sur les musiques, une curiosité pour la créativité, pour soutenir le désir de la rencontre avec ce qu’il y a de surprenant dans les musiques. Sur le long terme, le maintien de cette économie de la copie est bénéfique pour les artistes. J’ai, de plus, toujours observé autour de moi que ceux qui copiaient au même rythme que moi, après leurs passages en médiathèque, étaient ceux que je retrouvais le plus souvent en train d’acheter chez les disquaires (ce qui a été plus ou moins prouvé par des enquêtes). Il faudrait donc accepter cette part « non-rentable » financièrement du marché de la musique, mais qui contribue à en faire un marché de la connaissance et du désir culturel. Copie et service public. Cette part de la copie, convenons qu’elle doit aussi se limiter à une part raisonnable. C’est une fonction qui  devrait essentiellement être confiée, émaner de dispositif de type service public. Ce qui renforcerait le caractère social de cette pratique de la copie. Le rôle des services publics, nous rappelle Robert Castel, est « d’assurer la prépondérance de l’intérêt général sur les intérêts privés ». Fréquenter les services publics, en être usager régulier, renforce leur rôle dans les dynamiques de cohésion sociale, l’usage des services publics développe ce que l’on appelle l’interdépendance sociale. « La valeur d’un bien social ne se réduit pas au profit commercial qu’il est possible d’en tirer, et seule la puissance publique peut être le garant de l’intérêt général. » La dérégularisation des services publics, au nom de la concurrence et d’un meilleur rendement, « sur le même mode que l’on met en concurrence les marchandises ». L’accès aux musiques et au cinéma via un dispositif de prêt public, stimule des pratiques privées d’acquisition de connaissances, encourage les profils d’amateurs qui vont réinjecter d’une manière ou d’une autre leurs passions, leurs plaisirs de la découverte dans le bien commun, dans la circulation des désirs d’apprendre, des curiosités. Décréter que les « nouveaux accès aux musiques » rendent obsolètes les services de prêts de médias physiques, c’est précisément décider de détricoter un service public au niveau des modes d’accès aux contenus culturels, et de jouer l’accès aux biens culturels comme on le fait de n’importe quelle marchandise. C’est se laisser entraîner sur une marchandisation croissante de l’accès aux musiques et cinémas enregistrés. L’accès à la culture par l’organisation de services publics permet à la culture, aux biens symboliques qui la constitue, de contribuer à la cohésion sociale. Ce qui ne se vérifie pas du côté des industries culturelles et leur manière de tirer profit de certains biens culturels (la cohésion sociale n’est pas l’objectif de ces industries). Au-delà des copies, le contact humain. En manipulant mes K7 –avec la part de bricolage que cela incluait pour différencier les étiquettes, l’emballage- petit à petit, je prenais possession de certains repères. Je n’avais plus simplement écouté plusieurs dizaines de disques de jazz, j’avais aussi passé du temps à les mettre en relation, à les comparer. Même chose pour la musique classique : ça prend du temps de copier sur K7 un opéra de Wagner, des quatuors à cordes de Shostakovich, différentes versions de ceux de Beethoven (avec des faces de 30 ou 45 minutes, il faut rester tout près, écouter, être prêt à retourner la petite galette), et quand on a passé ainsi du temps à écouter, à assimiler, il y a une autre possibilité d’échange humain. Ce n’est qu’à force d’écouter et d’enregistrer, de « classer dans mon système mental archaïque », que je trouvais de quoi, ici ou là, dire sur ce que j’écoutais. Ça me permettait aussi de mieux comprendre, à l’occasion, tel ou tel conseil, telle ou telle suggestion. Bref, le dialogue avec les médiathécaires devenait plus ouvert, plus enrichissant. Il y avait là, pour moi, un collectif de passionnés d’écouteurs, payés pour ça et qui devait avoir élaboré des méthodes, structuré leur approche des répertoires, dont j’avais beaucoup à apprendre. (Ce sera pour le prochain chapitre de cette rubrique.) – Une mascotte. Je suis donc ravis de me retrouver aujourd’hui, de l’intérieur, avec un artiste (Harrisson) qui crée pour La Sélec une image qui a le culot de rappeler que « copier c’est apprendre ». Il ne faut pas légiférer pour organiser le marché, légal ou non de la copie, mais légiférer pour favoriser un marché de la connaissance. Quitte à inventer des rémunérations pour les artistes qui ne soient pas liées au régime de la copie. Cette mascotte qui, en outre, totalement open source, associe le Corbeau et le Renard dans une rengaine radieuse : arrêtons de nous laisser mener par les fables et leur logique immuable, cessons d’opposer les contraires, original et parasite profitent l’un à l’autre, cherchons des solutions de progrès, vers la connaissance partagée (qui nécessite de nouvelles missions de service publics) Le Renard associé au Corbeau dans sa quête de nouvelles musiques et films, très smart, porte un badge « créer c’est copié », c’est aussi se construire, se découvrir, s’individuer. On se crée à partir de ce que créent les autres, on se bricole ainsi, c’est un grand jeu d’influences, de citations, de copiés collés qu’il serait suicidaire de vouloir briser. Le site auquel la mascotte de La Sélec fait référence est un bel exemple : comment, à partir de parties de textes empruntés dans différentes œuvres (et il faut en avoir bien pris connaissance pour y puiser), recomposer son propre texte, sa propre version, alimenter son moi (une réalisation à prendre comme métaphore du butinage indispensable, de la pollinisation culturelle). (PH)

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Une trajectoire médiathèque: la fenêtre.

 

 

 

 

 

 

 

Les raisons de donner un futur au concept de « médiathèque » (mais aussi de bibliothèque, de toutes ces choses que le numérique peut engloutir) est aussi à chercher dans les parcours de culture que les gens ont réalisé grâce à lui. Le « à quoi ça a servi » pour aider à imaginer « à quoi ça servira », en comparant des vécus et leurs contextes respectifs. Dans ma manière d’investiguer des pistes de modernisation pour la Médiathèque, mon vécu est évidemment important, on réfléchit, on invente avec les bribes de son expérience. (J’ai d’abord été longtemps un usager de la médiathèque et en y travaillant je continue à me référer aux attentes que j’avais en tant qu’usager mordu.) Je suis devenu membre de l’association en 1973, à Namur, j’avais 13 ans. Je me suis orienté vers le prolongement des sillons écoutés à la maison: nous avions un ou deux disques de Brassens, de Chopin, de Beethoven, un autre d’Armstrong (une compilation). Sinon, je connaissais la variété française qui passait à la radio. Mais c’était l’âge d’or, hein! Dassin, François, Polnareff…  Je découvre donc d’abord une réalité discographique bien plus large: l’oeuvre de Beethoven dans la diversité de ses facettes, le nombre de disques, la place que ça prend. La quantité de chansons de Brassens, les thèmes récurrents, une atmosphère, une « philosophie » chansonnière, Armstrong, ce n’est pas qu’une compile… A l’Athénée, il y avait sur le temps de midi un club d’écoute animé par des « grands ». Ils empruntaient la discographie complète d’un groupe à la Médiathèque et en faisaient la présentation. On commence à dévorer « Best », « Rock’n’Folk » chez le marchand de journaux. Avec un ami on décide de s’attaquer systématiquement aux collections de la Médiathèque: « à gauche en entrant, tout par ordre alphabétique. » Alors, ce sont des gouffres, des infinis, des montagnes, des couleurs, des éblouissements. Des accélérations prodigieuses de la sensation de soi et de la vie en générale. L’effet accéléré de ces sons insoupçonnés n’a d’égale que l’agitation dans laquelle nous mettait les ‘Illuminations », « Les Fleurs du Mal » ou le « Pèse nerfs ». Il faut savoir qu’à gauche en entrant il y avait le jazz. Et donc, on arrive vite à Ayler, Coltrane, Dolphy… Voilà des mondes que je ne pouvais imaginer, qui n’avaient jamais infiltré les cercles de la famille, qui n’étaient pas non plus très populaires dans une ville endormie comme Namur. Donc, une fenêtre extraordinaire sur le monde. Un souffle aspirant. En même temps: à part bouffer du microsillon, écouter, comparer, retenir les noms, comment expliquer ces mondes musicaux nouveaux pour lesquels nos oreilles n’étaient pas préparées, qui pouvaient réellement nous en parler? C’était un terrain de connaissance à défricher, un accès à une liberté qui désemparait aussi, beaucoup de ces musiques étaient aussi très récentes, très peu d’aînés étaient capables de servir de guide. L’accès à l’information était relativement rare. C’est un aspect qui a profondément changé. Mais la fenêtre existe toujours bel et bien. Mais encombrée, recouverte, cachée par tellement d’autres choses que l’idée de la chercher n’est peut-être même plus très présente aux esprits, n’est plus ressentie comme besoin… Il est besoin de théoriser et de politiser la nécessité d’accéder à ce genre de fenêtre. Comme un stade utile dans un engagement culturel nécessaire à un groupe, une communauté, une société. Comme une étape incontournable pour activer réellement une confrontation à la diversité culturelle et par là revendiquer la maturité. (à suivre)

Attention, mon attention, votre attention…

Il est coutumier de se présenter dans son blog! Donner des indices, des signes distinctifs qui permettent de rattacher les propos à un « type de personne ». Voici un lien vers quelques éléments biographiques. Mes motivations à créer un blog sont autant privées que professionnelles. Le « comment c’est? » du titre fait référence à une interrogation fondamentale: face au trop plein déversé par la société; c’est quoi « se cultiver », apprendre, maintenir son identité et son équilibre? Comment c’est d’être soi aujourd’hui (forcément à travers les biens culturels)? J’ai la conviction, théorisée par Bernard Stiegler, de vivre dans un monde qui ruine l’attention à soi et aux autres par un marketing qui ne respecte rien. Qui exploite le cerveau comme de vulgaires espaces où implanter des panneaux publicitaires. Ce sont des questions que j’explore forcément dans le cadre de mon boulot de « directeur des collections » à la Médiathèque. Comment redéfinir le rôle du prêt public, quels sont les besoins en politique culturelle, comment orienter les missions d’une institution culturelle dans un environnement qui substitue les industries de programme aux institutions de programme? Questions d’autant plus cruciales quand il s’agit d’une institution qui traite de musiques et de cinéma enregistrés. Ce blog se veut un outil de soin, une pratique pour consacrer de l’attention à tous les mécanismes culturels dévalorisés, bafoués, censurés par un espace public saturé de produits de distraction rapides, immédiats, étouffants (circuits courts). Ouvrir un blog où noter ce que je vois, lis, regarde, consigner des réflexions, rechercher des mécanismes de construction d’une attention à soi et aux autres. Simplement, pour éviter que tout sombre dans le « tout se vaut » et promouvoir modestement l’accès aux « circuits longs ». Se cultiver, ça demande du temps, ça se fait petit à petit, en notant, en écrivant, en retenant de la substance, de la consistance. Il s’agit de consister! Le « qui et le pourquoi » sont ainsi esquissés. Mais ils vont évoluer, en même temps que le blog. C’est pourquoi au lieu de quelques lignes fixes de présentation, j’en fais une catégorie. Je nuancerai et enrichirai le portrait. Je retracerai aussi mon histoire avec la Médiathèque, épisode par épisode, comme éléments d’analyse de ce qu’est comme dispositif public de médiation culturelle, passé, présent et futur, analyse de quel genre d’histoire se noue au sein de ce type d’association et ce que ça apporte à la collectivité d’y nouer des liens sur le long terme. Aussi parce qu’il s’agit d’un environnement de travail qui conduit à professionnaliser certaines approches de la culture… Bref, rassembler des signes pour se raconter et se rendre ainsi assimilable par d’autres histoires.

 

lire les signes

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