Miracles de la nymphomanie

« Le voyage aux Pyrénées », Arnaud et Jean-Marie Larrieu. Avec Sabine Azéma et Jean-Pierre Darroussin, 2008, Ecran Total 2009

arenberg Écran total a le mérite, en programmant quelques inédits récents, de rendre compte à quel point le circuit normal de diffusion cinématographique est frileux, prend de moins en moins de risques et que la proportion de films dits d’auteurs novateurs (bon ou mauvais, on s’en fout) est de plus en plus réduite (elle se réduit à un alibi, concentré sur la part pouvant séduire au-delà du public cinéphile). Cela a pour conséquence que la critique de cinéma traite aussi de moins en moins de ce cinéma là, de ces esthétiques-là, que les publics susceptibles de s’y intéresser grâce à leur capacité à y prendre du plaisir ne vont pas certainement pas augmenter et que, tout simplement, l’information accessible sur l’état du cinéma de création est très fragmentaire. Écran Total, en diffusant d’autre part, une bonne part de classiques pallie aussi à la faiblesse croissant de la télévision dans son rôle d’accès au patrimoine classique du cinéma. Le voyage aux Pyrénées, titre du film des frères Larrieux, comme on dit « aller aux eaux » ou « aller à Lourdes », associe pêle-mêle dimensions touristique, thérapeutique et religieuse. Avec un petit accent de crise, petit cri de désespoir semi étouffé : on tente ça en dernier recours, après avoir tout essayé, on ne sait jamais, un miracle pourrait se produire. Le couple qui débarque ainsi dans le petit village du bout du monde, tenté par une confrontation avec le potentiel de sublimation de la montagne et de ses cimes autant sauvages que vierges, est célèbre, parisien, un vrai couple d’icônes. Détachés de la réalité des gens ordinaires, ils planent, ils sont d’un autre monde. Du reste, ils peuvent raconter ce qu’ils veulent, il peut leur arriver n’importe quoi, ils seront observés comme régis par d’autres lois. Dans ce statut de quasi-divinité, ce couple indissoluble vit une singulière épreuve : la femme est depuis plusieurs semaines atteinte de nymphomanie aiguë à l’égard des inconnus. Ça ne donne même pas lieu réellement à une crise de couple, l’un et l’autre semblent au-dessus de cela, à la limite, s’il ne tenait qu’à eux, ils ne se sentiraient qu’à peine concernés, les dieux sont bien au-dessus de cela. Mais c’est gênant, socialement, pour l’image, la légende… Dans une esthétique de carte postale, appuyée ou détournée, un paysage magnifique et une nature où il est facile de se perdre, le film déroule les tâtonnements de cette femme et cet homme pour trouver une issue à ce dérèglement sexuel. (Esthétique de carte postale : dans les cadrages, les couleurs, les attitudes des personnages, mais aussi les commentaires, les « petites phrases » propres à cet art du cabotinage que l’on cultive au dos des cartes que l’on envoie de vacances.) Les paramètres sont réunis pour orchestrer une belle gaudriole . Mais les réalisateurs ont d’autres ressources et savent surtout jouer avec les codes. Ils vont filer vers une douce folie progressive, en bifurquant subtilement, à partir des fondamentaux de la comédie lourdingue à la française, vers un absurde teinté de burlesque, jouant de légèreté. Les processus surprennent. Ils tiennent à peu de choses : par exemple, exploiter la présence supposée de l’ours, comme pôle animal, le magnétisme de la bête exerçant une force attractive sur la « malade », tout en faisant de cet ours, jusqu’au moment de son apparition, quelque chose de profondément ambigu, dérisoire, personnalisant l’esprit de cabotinage, essence de la comédie, de l’identité du comédien et de la comédienne. On est dans le cirque des sentiments, des désirs, et qui flottent dans océan de conventions, de références, presque sans plus tenir aux enveloppes qui les portent. Peu d’effets spéciaux pour provoquer les coups de théâtre mais la dynamique spirituelle même d’une randonnée en montagne, source d’imprévus, de détours, d’accidents, de désorientation profonde qui grise le cerveau et le fait s’égarer dans d’autres voies logiques. La trame narrative fonctionne avec des dispositifs simples, des babioles, des bricolages, des trouvailles basiques auxquels le cinéma, bien construit, fait croire, c’est bien la magie du cinéma (au lieu des grosses machineries qui tentent de faire croire au cinéma). Un pied dans le quotidien de stars à la montagne et l’autre dans le fantastique qui, au fur et à mesure qu’ils cherchent à résoudre leur problème humain, terre-à-terre, prend l’allure d’une avalanche irrésistible, capable d’emporter tout sur son passage. On frise le sublime juste au bord du précipice du grotesque. Quand l’ultime coup de théâtre survient, par une nuit d’orage très très électrique. Leur couple foudroyé subit une métamorphose radicale, leur genre sexuel ayant migré d’une enveloppe corporelle à l’autre. Suit une belle partition sur l’échange des identités, des rôles et de leurs conséquences. Avec ce fantasme de se sentir une fois dans la peau de l’autre sexe. Qu’est-ce qua ça fait ? Q’est-ce que ça vient déranger ? Après l’effroi et le sentiment de perte, les arrangements se mettent en place. Ne se retrouvent-ils pas finalement dans la combinaison idéale pour deux narcisses artistes : faire l’amour à l’autre tout en ayant l’impression de s’aimer soi ? En tout cas, l’économie du désir revient au centre de leurs rapports. (PH) – Cinéma des frères Larrieux en prêt public – Filmographies Azéma et Darroussin en prêt public …

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2 réponses à “Miracles de la nymphomanie

  1. ha !

    je l’ai aussi vu – et beaucoup aimé – à l’écran total la semaine passée. une découverte – très très tardive ! – d’un cinéma que je connaissais de nom et « de titres » (‘peindre ou faire l’amour’, bien sûr) mais dont je n’avais pas vu les films et dont je me faisais une idée un peu fausse.

    du coup, cela fait une semaine qu’avec gwénola on se regarde au compte-goutte (pour ne pas être orphelins trop vite) leurs longs, moyens et courts repris sur les trois dvd actuellement disponibles à la médiathèque. et nous sommes loin d’être déçus (au contraire : de plus en plus convaincus et de plus en plus effarés d’être passé si longtemps à côté).

    ce qui est très gai aussi dans cette mini rétrospective en chambre c’est de voir se dégager sur dix ans (voire quinze pour le court métrage « bernard ou les aparitions » de 1993) les lignes de force de leur cinéma : la montagne, bien sûr (les pyrenées ou la montagne noire), le corps (la nudité) et le désir, les personnages animaux qui font avancer l’intrigue (l’incroyable présence des coqs de bruyère dans « un homme un vrai »), le synchronisme / l’asynchronisme des sentiments amoureux, le doute sur l’identité du père… et de retrouver aussi, de film en film, leur clan de cinéma, complices connus (amalric, azéma, katerine… ) ou moins connu (pia camilla copper, jocelyne desverchère, pierre pellet, gurgon kyap… ) : comme s’il n’y avait pas vraiment chez eux de rôles secondaires – ou, en tout cas, comme si le spectateur devait sentir que le vécu, les sentiments, les convictions et les contradictions des personnages secondaires n’avaient rien à envier à ceux des personnages principaux.

    bref : une grande découverte !

    leur nouveau film – « de science fiction » ! – « les derniers jours du monde » avec encore amalric, karin viard et catherine frot et de la musique de manuel de falla, léo ferré et daniel darc sort fin août au cinéma en france.

    [d’ailleurs, c’est le fait que le tournage – très long et très cher – de ce film-ci était postposé d’un an qui les a poussé à réaliser avec un budget et une équipe relativement réduite la ‘fantaisie’ de ce « voyage aux pyrénées » – écrit et tourné en cinq semaines]

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