Archives mensuelles : juin 2011

Mickey et les tireurs fous.

Même si, sur la photo de famille des puissants de ce monde, chaque gentil décideur est affublé d’un masque de méchant, ce n’est qu’un méchant connoté Walt Disney, c’est juste pour rire, on sait que le gentil triomphe toujours. Cette image est saisissante, elle dénonce, met en scène l’hypocrisie en révélant l’antinomie entre la respectabilité et la responsabilité au niveau de l’état catastrophique du monde et, dans un même mouvement, signale l’impossibilité de dénoncer. On a beau leur mettre des gueules de méchant, qu’est-ce que ça change ? Même chose pour les troupes armées passées en revue par un officier à tête de Mickey ou la petite fille emmenée par deux militaires cachés sous le même masque bon enfant jusqu’au malaise. J’ai aperçu aussi, de la même série, mais en lambeaux, la photo d’un corps supplicié, mourant de malnutrition et, lui aussi, dissimulé sous les traits de la même créature optimiste, increvable, à tel point que l’on en oubliait presque de regarder le corps anémié, tordu, au profit du masque, par contraste, monstrueux. L’industrie des dessins animés hollywoodiens continue ses bonnes œuvres, inculque ses scénarios répétitifs et massivement normatifs qui brouillent la relation au réel car, à force d’être plongé dans l’écran omniprésent de ces scénarios, on doit s’imaginer vivre dans ce genre de construction, on pense à la manière de ces structures narratives. C’est un camouflage systématique des points de tension politiques, de tous les malaises dans la civilisation néolibérale. C’est une politique de la diversion permanente. Il n’y a pas d’un côté l’organisation du contrôle voire de la répression et de la terreur, les appareils de pouvoir imposant des politiques destructrices et, de l’autre, les industries de loisirs avec ces produits du divertissement toujours renouvelés et toujours semblables. Tout cela se tient et fonctionne ensemble. C’est ce que mettent en scène ces papiers collés où l’irruption des visages de dessins animés dans des images du réel inquiétant – l’armée toujours massée aux portes de l’événement, prête à intervenir, une poignée de décideurs pour la planète entière, quoi de plus angoissant ? – désamorce toute critique, désagrège la responsabilité. Ce cul-de-sac de la dénonciation, comment n’éveillerait-il pas le désir d’en finir, de passer ou de faire passer de l’autre côté ? Regardez ce squelette rose épousant la grille d’un caniveau ou la silhouette de ce bonhomme comme casqué d’une bombe à retardement. Du côté des dynamites-sardines, ficelées en botte et placées à l’angle de plusieurs rues courues, le compte à rebours a commencé. La bombe blanche collée au mur, en arrêt. Regardez ce singe rouge braquer son arme, de sang froid et mélancolique, vers tous ceux qui descendirent de lui. C’est l’origine qui vient clore un futur catastrophique, mieux vaut le descendre avant, ne pas prolonger les souffrances d’un présent abîmé. Le grand guerrier issu de jeux vidéos n’y va pas par quatre chemin : cette créature 3D des hommes se retourne contre eux, renvoie la folie du massacre à l’expéditeur. Monsieur que offre une vision soft, décalée parce que presque mondaine et évoquant les boudoirs, des rapports de violence entre femme masquée et séducteur à tête de mort. Le trottoir assène un verdict sans appel : il te faut du vice pour supporter ta nullité ! La création colorée de Macay, nuage de fleurs et de bouches cantatrices, laissant flotter deux femmes épargnées, l’une dans la pesanteur d’un rêve clos, l’autre enfermée dans une sensation de douceur, souligne par son vaste fond rouge combien, là, il manque de fleurs, de chansons et de femmes sachant rêver et capter la douceur. Les contrastes entre rouge, gris, quelques autres couleurs primaires et la disposition suspendue, sans ancrage, accentue l’impression qu’apparaît là, sous formes de stigmates oniriques, la représentation d’un manque. Et toutes ces images transperçantes, aperçues en rue récemment à Paris, j’en revis le dard pénétrant dans le regard factice de sculptures, à Namur. Notamment dans les pupilles fixes de cette meute de loups rouges de Sweetlove, attendant le visiteur derrière la porte, chaussés de basket aux pattes de devant et portant des bidons d’eau. Porteurs d’eau pour l’humanité qui aura dilapidé ses réserves. Ces animaux en voie de disparition, bafoués par l’homme, lui pardonnent et lui apportent le précieux liquide indispensable à sa survie. Belle leçon. (PH) – Vidéo Macay fait le mur – Exposition Sweetlove

 

 

 

 

Chambre à coucher dépecée

Le vent d’après, exposition des diplômés 2010 de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, Paris, jusqu’au 10 juillet 2011.

(Version provisoire) – L’exposition des diplômés félicités de l’école de Beaux-Arts de Paris, cette année, est de grande qualité. Tant par le niveau des jeunes artistes retenus que par le travail du jury et par la scénographie de l’exposition confiée en partie à Ulla von Brandenburg. Chaque artiste et chaque œuvre mériteraient d’êtres relevés et commentés. Je m’attacherai à n’en évoquer que trois : Natalia Villanueva, Marcos Avila Forero et Sabrina Vitali.  – Gris-gris de chambre à coucher. –  Je regarde et je ne comprends rien. Il faut chercher et ça commence par le plaisir de papillonner des yeux, verticalement et horizontalement, de bas en haut, de haut en bas et selon de multiples obliques, sur ce vaste nuancier de matières empaquetées de transparence –à une certaine distance, elles se discernent mal, brouillées par les reflets sur le plastique qui les enrobe – et d’objets colorés ou non, alignés par affinités, selon des familles. Une force indistincte s’en dégage, peut-être la représentation maniaco-dépressive d’une vacuité insupportable surmontée à force de rassembler une absurde collection de « trucs » ramassés à gauche à droite, mais peut-être aussi la tentative désespérée d’une narration géologique, couche par couche, plis après plis, d’un moment de vie éblouissant dans sa banalité incompréhensible, répétitive et mystérieuse dans sa manière d’oblitérer ou dégager l’avenir. Il flotte alors autour de ces rangements une beauté mélancolique de mécanique démontée vainement pour en comprendre le fonctionnement. Eparpillée, elle ne livre aucun de ses secrets, ne retrouvera jamais son intégralité corporelle et fonctionnelle, devenue à jamais l’autre morcelé (et on aimera la regarder pour ça). Je pense encore aux tiroirs de ces grandes armoires de quincailleries ou à ces systèmes de rangement de fiches dont l’accumulation tend à regrouper et recouper toutes les informations nécessaires à comprendre le monde, ou du moins, un morceau temporel spécifique du monde. Puis je me retourne, cherchant ce qui manque à la compréhension de ce tableau et, au centre de la cloison blanche en vis-à-vis, je vois une bête photo de chambre à coucher. Alors – et l’effet est très rapide – s’installe un passionnant jeu de miroir puisque, d’une part, la totalité de ce que renferment les sachets obsessionnels est le réel de la chambre, tentative de saisir tout ce qu’elle a pu contenir, et que, d’autre part, cette photo d’une chambre quelconque est l’image de la totalité découpée, émiettée et collectionnée dans les sachets. Tout ce que montre la photo et qui constitue l’ameublement et le décor d’une chambre a été méticuleusement démonté, découpé en portions égales pour pouvoir être enfermé, petits bouts par petits bouts, dans ces sachets industriels de même format dans l’espoir, probablement, de révéler aussi – en tout cas de l’archiver, le conserver, empêcher qu’il s’évapore – l’inmontrable, ce que la photo ne capte pas. Un démontage archivage maniaque impressionnant ! On aimerait voir les outils utilisés, la succession et l’accumulation de gestes depuis le premier jusqu’à la conclusion, regarder un film de cette performance et en connaître la durée. Situé en tant que visiteur entre ces deux représentations qui ne fonctionnent pas l’une sans l’autre, on se trouve pris dans un mouvement de téléportation réciproque, traversé par un mouvement de double translation, dans un sens ça se matérialise, dans l’autre ça se dématérialise, l’un déconstruit et l’autre rappelle l’unité construite, le croisement brouille ces deux pôles – finalement lequel précède l’autre, la photo, les sachets ? -, mais c’est en tout cas un mouvement dans lequel se construit de l’absence et de la disparition car le résultat de l’intervention de l’artiste est que la chambre n’existe plus en tant que telle (je devrais dire plutôt qu’elle change de forme de présence). Elle s’abstrait. Ce qui est ainsi montré plastiquement m’évoque le diagramme d’une écriture, cette pulsion à saisir dans la description textuelle acharnée d’une chambre tout ce qui en compose les caractéristiques et les profondeurs matérielles, jusqu’au moindre ressort et brin de tissu, jusqu’à se perdre dans une catalographie chimérique. C’est la tentation de démontrer par une écriture qui s’enroule sur elle-même que tout influence tout, la couleur, la texture des tissus, la nature du matelas, le dessin dans les tissus, la bourre des oreillers, la sciure du parquet, les fibres des tentures, les tubulures et soquets d’ampoules. Pour décrire le moindre événement  – spirituel ou sentimental, de plénitude ou quiétude, de joie ou angoisse -, qui se serait passé dans cette chambre, sans doute faudrait-il décomposer puis imbriquer dans les mots, phrases et ponctuation tous les rouages de cet événement avec les éléments du décor, leur visible et leur caché, leur structure interne respective. Le grand panneau avec tous les sachets a la gueule d’une énumération « nouveau roman ». Les fonctions principales dévolues à la chambre à coucher – être seul avec soi-même, dormir-rêver, coucher avec quelqu’un, sans doute trois fonctions qui sont liguées de près ou de loin -, sont questionnées par l’installation de Natalia Villanueva au fil d’une froide radioscopie et qui n’est pas sans rappeler l’implacable autopsie proustienne d’un baiser  : que fabrique-t-on dans nos chambres à soi, que signifie dormir rêver et, au fond, c’est quoi coucher avec quelqu’un !? Le dispositif, au fond lui-même onirique – le découpage pourtant bien concret de la chambre continue à ressembler à une vue de l’esprit -, ne débouche sur aucune réponse sinon une dynamique positive dans sa circularité: il est vital de décomposer et analyser, il l’est tout autant de ne pas trouver des explications à tout. La chambre conserve son mystère et ses fonctions principaux. – Miel et cheveux. – La même artiste, Natalia Villanueva, présente une autre installation basée sur la série et l’accumulation : Kill me Honey où elle joue, plastiquement avec le terme « miel » comme nourriture, choisissant de montrer son absence dans une colonne de bocaux vides qui redeviennent disponibles pour enfermer tout autre chose que du miel, recyclage des récipients et motilité des contenants, et métaphoriquement, avec l’utilisation sentimentale du mot anglais, « chéri ». De loin, cette colonne de compartiments d’alvéoles de verre, a quelque chose d’un incubateur d’énergie, la forme d’un réacteur calorique. Quand on s’approche, les bocaux ne sont pas vides, ils contiennent tous une mèche de cheveux. Votive, volée ? Un don de soi, mèche après mèche ou le constat d’un effet de disparition dans l’autre, cheveux après cheveux, dissolution de son être dans honey ? – L’enfance et la guerre. – Sur un tout autre registre, Marcos Avila Forero joue aussi avec le trouble des limites entre territoires et leur contrôle ou effets incontrôlés (c’est bien de cela que traite, sur le terrain de l’intime, N. Villanueva). Son installation A San Vicente, un entraînement, met en scène une trouble interpénétration entre guerre jouée et guerre réelle, entre l’enfance où l’on joue à la guerre et le passage contraint à un vrai rôle guerrier. Dans la forêt, les guérilléros s’entraînent avec des fusils en bois et en faisant le bruit des armes et des combats avec la bouche, comme quasiment tous les petits garçons, hélas l’ont fait et le font. L’important est de s’entraîner d’abord, j’imagine, aux mouvements, au camouflage, aux déplacements stratégiques dont l’efficacité dépend du dialogue avec la forêt déformée en alliée militaire. Ensuite, on leur donnera de vraies armes. L’artiste reproduit ces mitraillettes factices, en brûle le bout du canon pour obtenir du charbon de bois et s’en sert pour dessiner la forêt tout en diffusant l’enregistrement d’une scène de guerre mimée. Dans la vidéo A Tarapoto, un manati, il relate une intervention sur le terrain en Amazonie, entre réel et mythologie, entre monde moderne et monde traditionnel. Le manati, levantin, est un animal quasiment disparu de l’écosystème suite aux diverses exploitations de la forêt. Sa disparition écologique s’accompagne de l’effacement progressif de tous les mythes et croyances qui s’y attachaient. La perte d’un animal entraîne aussi la perte d’une culture, la modernisation brutale altère autant l’extérieur que l’intérieur. Marcos Avila Forero a demandé à un sculpteur du village d’abattre un arbre et d’y sculpter un manami en bois. Un magnifique leurre qui sera envoyé comme message, au fil de l’eau, vers le territoire des Manaties, dans l’espoir de réactualiser les échanges entre mythes et réalité. – Sucre et barque. – C’est aussi à ce genre de bascule, de messages tremblants à faire passer entre des frontières, que travaille Sabrina Vitali. Ce que l’on distingue en premier de son œuvre est, au sol, un vaste gâchis de formes fondues, une mégalopole bigarrée de cire ayant souffert du soleil. Des natures mortes peintes, avalées par un ogre, mal digérées et vomies, mélangées aux sucs gastriques, parce que quelque chose, dans cet informe recraché au sol, m’évoque un vaste patrimoine de toiles, des fruits et nourritures peintes dans leur munificence ou morgue mélancolique. Il s’agit de reliefs  en sucre. La vision de ce désastre se regarde en stéréophonie avec une vidéo où le même décor, replacé dans une pièce d’un bâtiment ancien, plongé dans l’obscurité est progressivement découvert, éclairé par l’artiste qui promène sa main porteuse d’un bougeoir. La flamme fait briller, donne du lustre et du fantastique aux restes fondus qui ne représentent rien tels qu’ils s’étalent à nos pieds. Sur l’écran, grâce à cet art de montrer, on découvre un nouveau tableau, celui d’une décomposition somptueuse, une assomption baroque fascinante. Dans le catalogue de l’exposition, l’artiste a choisi une citation de Jean Rousset : « Le monde est à l’envers ou « chancelant », en état de bascule, sur le point de se renverser ; la réalité est instable ou illusoire comme un décor de théâtre. Et l’homme lui aussi est en équilibre, convaincu de n’être jamais tout à fait ce qu’il est ou ce qu’il paraît être. » (La littérature de l’âge baroque en France, Circé et le paon, J. Corti, 1954) – PH – Le vent d’aprèsSite de l’école des Beaux-Arts, bio des artistes Site de Natalia Villanueva Site de Marcos Avila Forero

Le cinéma sans clitoris

Osez « Osez le féminisme » à propos de « Osez le clitoris », campagne de sensibilisation féministe en France. A la française. – L’affaire DSK a conduit l’historienne américaine Joan W. Scott à publier un article dans Libération dénonçant certaines positions complaisantes à l’égard du diplomate français. Elle vise quelques intellectuelles françaises proches des revues Esprit, Commentaire et Le Débat, qui se réclament du « féminisme à la française », un concept surprenant. C’est à vrai dire un bien étrange féminisme évacuant, notamment, toute dimension politique des relations entre sexes et considérant que la galanterie à la française est la meilleure garantie du respect entre hommes et femmes, correspond le mieux à l’aspiration des femmes et évitant la brutalité des moeurs à l’américaine (je raccourcis, mais à peine). Citée par Joan Scott, Claude Habib estime que « la quête de l’égalité des droits individuels pour les femmes a conduit à la « brutalisation des mœurs » ». Autre citation : « Mona Ozouf estime, et s’en félicite, qu’en France (contrairement aux Etats-Unis) « les différences sont … dans un rapport de subordination – et non d’opposition – à l’égalité. » Elle note également (citant Montesquieu) que les mœurs ont bien plus d’importance que les lois. Ceci, écrit-elle, a permis aux femmes de comprendre, à travers les âges, « l’inanité de l’égalité juridique et politique » qu’il faut comparer à l’influence et au plaisir qu’elles tirent du jeu de la séduction. Pour les deux intellectuelles, un féminisme qui réclame l’égalité des droits s’apparente au lesbianisme, une déviation par rapport à l’ordre naturel des choses. » Gratiné. Didier Eribon, dans une réaction publiée aussi dans Libération, est très très gentil de simplement qualifier ce genre de position de « néoconservatisme », disons qu’il garde son calme au profit de l’argumentation, une belle leçon.-  Oser à la française aussi, mais pas les mêmes françaises. – Et pendant qu’a lieu cet échange où l’obscurantisme tente de reprendre en mains les relations homme/femmes, Lucie Sabau, de l’association Osez le féminisme lance l’opération « Osez le clitoris ». L’article du quotidien français Libération titre : « Le clito, clé de voûte d’un changement de mentalité ». Voici notamment ce qu’elle explique : « Si les petites filles grandissaient en réalisant que leur sexe n’est pas un trou mais qu’il est composé d’un muscle – le vagin qui enserre -, du clitoris et sa double arche, organe de plaisir, elles ne se positionneraient pas de la même manière dans la société. Ce serait plus facile de ne pas se voir en réceptacle destiné à faire des bébés. » Oui mais, ne faudrait-il pas alors jeter tout Lacan !? Et avec Lacan bien d’autres qui n’écrivent que par lui ? Notamment Slavoj Zizek? Elle rappelle combien les idées dominantes sur la manière dont doivent se passer les rapports amoureux et/ou sexuels sont régies par le plaisir projeté par l’homme et traditionnellement, même si ce lien paraît obscur à certains, fondement de l’ordre social . A la journaliste qui la charrie du genre « oui, mais, on ne vous a pas attendue pour découvrir le clitoris !? », elle rappelle que ce n’est que récemment que les recherches scientifiques ont découvert les spécificités de cet organe (en 1998 et 2005) constitué de 10.000 terminaisons nerveuses. Un record. C’est dire que la science a peu investi pour comprendre la femme et faire la place à son imaginaire érotique, comparativement à ce qui a été fait pour le sexe mâle. – Du côté des hommes. – Un article (beaucoup plus long) publié lui le 6 juin, rendant compte d’une enquête inédite sur la manière dont les hommes parlent de leur plaisir, ne peut que conforter ce que dit Lucie Sabau. Un bref échantillon qui donne le ton consternant : « Le chapitre des préliminaires est l’occasion de plusieurs déconvenues. A quoi servent-ils ? « Je ne sais pas », répond honnêtement l’un des mâles interrogés. « A rien, en tout cas, moi, je n’en ai pas besoin », confirme un autre. « Toute caresse sexuelle manuelle est inutile, le rapport, c’est la pénétration », assène un troisième. « Cela ne sert pas grand-chose dans notre cas, vu qu’elle est déjà excitée dans sa tête avant de commencer », livre un dernier. » Il faut noter que ces témoignages ont été recueilli sur base d’un questionnaire ouvert auquel chacun répondait anonymement chez lui, seul devant son ordinateur. – Désinformation et propagande. – La féministe qui organise l’opération « Osez le clitoris » regrette la « désinformation dans le porno, la pub, les magazines… ». Pour le porno, peut-être faut-il « nuancer » : il y a bien un genre consacré aux jeux olympiques du cunnilingus forcené de vraies épreuves d’endurance et de force à la fois, l’école de l’acharnement. Mais il ne faut pas se contenter de fustiger pub et magazine. Que dire du cinéma !? Je suis depuis longtemps interloqué par les conventions respectées – assénées, devrais-je dire – dans une (très) grande partie du cinéma pour représenter l’étreinte amoureuse ou l’acte sexuel (sans amour) : tu ouvres, je rentre et c’est l’extase, un beau hop fusionnel immédiat, systématique. C’est sans doute pour cette raison que l’on appelle cela cinéma de « fiction » usant « d’effets spéciaux ». Avec quelle facilité une très grande partie du cinéma conforte-t-elle (le terme est faible) une image dominante et biaisée, affirmée comme la réalité convenue, de ce qu’est l’accouplement, tout en prétendant faire de l’amour sont sujet principal d’investigation  sur lequel se spécialise et se fonde le voyeurisme commercial du grand écran et des salles obscures. Si l’on retire de l’histoire du cinéma tous les films qui méprisent la réalité de la problématique sexuelle pour en renforcer le cliché complaisant à l’égard de la partie masculine de la population, tout ce cinéma qui ne se préoccupe donc pas du changement de mentalité que devrait entraîner la décision d’« Osez le clitoris » et notamment dans la manière de scénariser, de filmer, dialoguer cette matière du désir, que reste-t-il !? Ici, le politiquement correct dans la manière de montrer le sexe est destructeur, régressif. Sans oublier que l’on peut encore trier et raffiner la typologie des dégâts à l’intérieur de ce florilège : combien de scènes où l’acte est forcé par l’homme et conduit tout de même, avec la même rapidité, à l’extase (l’homme sait ce qui est bon pour vous, c’est ce qui est bon pour lui) !? Comme constitution latente et prégnante d’un appareil justificatif au viol, on ne fait pas mieux.  Il ne s’agit pas tant de changer la manière de montrer les actes érotiques ou purement sexuels – faut-il forcément les montrer du reste !? – que de problématiser autrement les relations hommes femmes. Parce que cette prise en compte conduirait nécessairement, outre à montrer autrement les éventuelles scènes d’ébats, à d’autres manières de réfléchir sur les relations amoureuses. Il faut noter que cette situation  n’est pas beaucoup plus reluisante pour une bonne partie de la littérature ! – Des médiathèques clitoridiennes. – Dans la perspective où les médiathèques évoluent vers des centres d’interprétation des arts vivants, des lieux où l’on fait parler et où l’on dialogue sur le sens des œuvres, elles pourraient favoriser des relectures intéressantes des musiques et du cinéma sous cet angle d’approche. Selon différentes pistes d’études possibles : démontrer objectivement la récurrence de la propagande de la pénétration ( !), ouvrir des pistes vers des formes d’art qui recherchent la fragilité, contournent ces certitudes et ouvrent la possibilité d’autres terrains d’entente. Quand on parle de rôle éducatif des médiathèques, cela devrait concerner ces matières aussi. (PH) – Osez le féminisme

Que deviennent les nourritures étoilées!?

L’Astrance, restaurant.

L’Astrance.

 

Que retient-on d’un repas sinon ce que l’organisme en extrait, amalgame et dédie à ses fonctions vitales ? Et d’une nourriture aussi élaborée que celle servie par Pascal Barbot, que faisons-nous, plus ou mieux qu’avec ce que procure une cuisine ordinaire? Cela ne me semble pas facile à éclairer tellement ce que j’avale se dépêche de devenir autre chose et de se confondre avec ce que je suis, de faire corps. Des images, des phrases lues, des musiques entendues, des paroles gravées, la mémoire les convoque facilement, je peux les revivre, les ressasser, les sentir se sédimenter en moi, à différents niveaux. Mais les associations de saveurs qui impriment, entre langue et palais, leurs images gustatives holographiques, labiles, sont pour moi plus difficiles à mémoriser. Qu’est-ce que je retiens d’une telle pitance étoilée ? Une couleur générale, une « patte », celle de la personne qui a pensé ces associations et leur a donné une forme, une matière, parce que ce genre de menu se déploie homogène en un seul élan, une gamme, une tonalité dirait-on en musique, dans laquelle le chef sculpte ses idées. Ensuite, le souvenir de ce qui a été mangé va fixer quelques fulgurances, des détails qui frappent l’imagination. Là, on peut établir un parallèle avec la manière de dévorer des yeux une peinture, ce qu’il y a d’exposé sur et dans la matière d’une toile. Et, parce qu’il est surtout question de surface et de profondeur, à « association de saveurs », je préfère le terme baudelairien de « correspondance » qui ouvre un champ moins délimité, aux perspectives plus larges et où les propositions ne se contentent pas de former des couples stables, une bonne fois pour toutes, mais ouvrent le jeu, appellent et répondent à des référents de toutes natures, renvoient toujours à un point lointain indéfini – loin de l’assiette, de la bouche, des fourneaux -, qui leur donne du sens et d’où toute cette magie que libère la combinaison des saveurs provient. (À l’opposé donc, « association de saveurs » réduit l’expérience à quelque chose de très factuel qui se déroule strictement entre l’assiette et la bouche.) Ce que le chef invente en établissant des liens inédits entre des chairs animales, végétales, florales, marines, terrestres, célestes, ce qu’il fraye dans l’imaginaire des goûts – trouvailles rendues possibles par un traçage inédit dans son cerveau qui cherche par où passer à travers la nourriture pour atteindre l’esprit de la cuisine -, par un bond entre corporéités étrangères, devient la possibilité d’un frayage créatif dans mes propres matières grises. Que j’utiliserai comme bon me semble et pas forcément pour reproduire ce que j’ai mangé (ce serait peine perdue). Je m’approprie ces correspondances, ou plutôt j’en deviens le corps hébergeur, à l’instant où, les savourant, elles illuminent des points intenses de plaisir, puis s’estompent progressivement dans la déglutition et, lorsque, après quelques heures, il me sera impossible de les revivre telles quelles parce que l’arrière-goût renvoie leur décomposition, je me souviendrai par contre de l’effet produit à leur apogée, une tache, un contour illuminé. Je pourrai étudier leur trace, leur ombre, le vide qu’elles laissent à l’intérieur des muqueuses ébahies, comblées, une fois qu’elles sont digérées, ingérées. Mais une part de cela reste en moi, c’est un acquis. Et un jour, dans certaines circonstances précises mais impossibles à prévoir, elles vont se réactiver et seront indispensables pour qualifier et expliquer une nouvelle émotion balbutiante, peut-être d’un tout autre ordre que gastronomique, certainement même. Une musique, le passage d’une chanson, une couleur dans un tableau, une lumière spéciale dans un champ, le parfum d’une inconnue, le timbre d’une voix redécouverte, le souvenir d’un baiser léger et heureux, le rythme d’une lecture, la forme d’un arbre, quelque chose qui interpelle et prend de cours et, soudain, pour décrire l’effet que ça fait, ce sera un article visuel, sonore ou gustatif de ce repas-là qui resurgira : olive-café-réglisse, par exemple, ou aubergine-miso. Mais ce sera la correspondance établie entre olive-café-réglisse telle que pratiquée par le chef de ce restaurant, pas n’importe quelle interprétation de cette partition. Il ne faut pas oublier que ces savoir-faire sont très personnalisés (et transmettent de la personnalité). Au risque de me répéter, ils ne visent pas simplement à s’illustrer dans des concordances inattendues, inédites entre légumes, fleurs, poissons, viandes… Ce sont plutôt des principes d’emboîtement des sucs, jus, couleurs et textures, selon des vocabulaires idiosyncrasiques élaborés par les chefs et qui stimulent, dans l’exercice de goûter, l’interrogation sur le « d’où vient ce goût ? » et « d’où vient que je ressente cette surprise intense ? » Quelque chose survient qui, avant de libérer la saveur singulière – est-elle identique à la table d’à côté où l’on sert le même plat ? -, efface toute certitude et capacité à anticiper. On dépose sur la langue et commence le travail d’identification qui pourrait ressembler à un long baiser avec cette nourriture étoilée. On caresse des lèvres, furtivement, on enroule dans la langue, on promène sous le palais, on rassemble la matière et on suce, on fait fondre, on promène d’une joue à l’autre, on contrôle la salive, on mâche lentement, on retarde l’instant d’avaler, mais inéluctablement, on avale, et l’on ne sait plus d’où va venir (le manque d’habitude contribue à cela) ce qui déclenche ce plaisir exagéré de manger qui culmine à l’instant où l’on reconnaît les ingrédients et de quelle nature est leur connivence. Par exemple, ce collier d’agneau fondant, sur un lit de girolles où se cachent abricots et amandes fraîches, accompagné d’un Pouilly-Fuissé incroyable, à l’arôme caramel, affolent les papilles – elles chavirent -, mais rien de ce que je vois dans l’assiette et le verre et sur quoi je peux mettre un nom et attribuer une sapidité ne m’aide à comprendre et décrire précisément ce qui me touche. Ça se passe ailleurs. Comment se rapprocher de cet ailleurs ? En mangeant plusieurs fois les mêmes créations jusqu’à ce que le moindre détail s’imprime et puisse être saisi par les mots ? Mais il faudrait être considérablement sponsorisé. Autrement, en laissant travailler dans son corps les impressions reçues, trop intenses pour être analysées à la première prise quoique le corps, heureusement, soit à même d’en tirer une connaissance immédiate, intuitive, organique et chimique. Il faut laisser incuber et puis partir à la recherche des reliefs enfouis ou les laisser remonter à la surface. Une auto-archéologie des repas étoilés après qu’ils se soient désintégrés en plein vol, glissant dans le tube digestif. Le souvenir du repas est comme nature morte, une nappe de fête sur lequel chaque plat est représenté en relief, conservant tous ses parfums et saveurs originaux, une toile que j’engouffre et ensevelis dans mes souvenirs, au creux de l’organisme qui digère, pense et transforme en rêves tout ce qu’il avale, comme procédait le peintre Simon Hantaï en enterrant ses grandes peintures pliées, les confiant au travail de la terre, ses insectes, ses champignons et les en ressortait arrangées, portant la marque des entrailles, mélangeant les dessins et inscriptions du peintre et de la terre. Au fur et à mesure que, combinées à de nouvelles correspondances incluant des registres très divers, des particules savoureuses de ce menu vont s’intégrer au vocabulaire qui me permet de caractériser ce que je ressens – tiens, ce regard est très girolles-abricot-amandes -, j’aurai un renvoi heureux des étoiles, je serai proche des idées qui en ornaient les assiettes.– Une idée du menu. – Il m’a été impossible de retenir en détail les strates de chaque plat. Chaque composition est fouillée, mais précise, très « ligne claire » dans sa complexité, faite de plusieurs phrases imbriquées, les phrases sont longues, enroulées. Chaque ingrédient est présenté dans son individualité la plus forte, intégralement. Il n’y a pas de centre, tout est important. C’est raffiné mais jamais mièvre, ça a du corps, c’est relevé, solidement ponctué et épicé. Voici une idée, juste le canevas du « menu printemps », selon une annotation déficiente : 1) un gâteau léger, presque une mille-feuille d’ondes à peine perceptibles, des lamelles de champignon cru, de fines langues de foie gras mariné dans le verjus, de la dentelle de pomme et une croûte biscuit, juste une ligne craquante, huile de noisette… 2) Velouté de petits pois, crème émulsionnée au safran et, dans le fond, un yaourt à la cardamome… 3) Langoustines dorées, petits légumes de printemps (carottes, radis, coriandre, mange-tout, feuille de chou, fleur…), avec un consommé de crevettes, citronnelle et gingembre… 4) Saint-pierre, pois gourmands et fenouil, sauce au curry, chutney de mangue et papaye, un trait de crème au piment, accompagné d’un couteau à la fleur de thym… 5) Collier d’agneau, girolles, abricots, amande, feuilles de capucine… 6) Pigeonneau en deux cuissons, un morceau de suprême à la casserole, un bout de cuisse confit, aubergine au miso caramélisé, ail noir chinois, purée olive-café-réglisse, rôtie avec foies de volaille, petits pois… 7) Fromage blanc et purée de pomme de terre passée au siphon, avec une boule de glace vanille bourbon… 8) Une succession de desserts avec sorbet de gingembre et pimprenelle, compote de rhubarbes, crème coco et fine galette de riz grillé, un sorbet fraise sur une gelée de sureau, un gâteau de griotte avec une glace au chocolat blanc et une mélasse de framboise… (PH)

La tendresse de Léviathan

Léviathan, Anish Kapoor, Monumenta 2011

Précaution. Je ne suis pas historien d’art et ne vise surtout pas à imiter leur savoir-faire. Des œuvres d’art, m’intéresse ce qu’elles impressionnent en moi, qui est déjà bien assez difficile à discerner et exprimer. Je cherche à savoir ce que je fabrique avec elles et qui, indirectement, renseigne aussi sur le régime de consistance de l’art. Rien de plus. Dans le cas de l’œuvre évoquée ici, je ne tends bien entendu pas à une description fidèle ni à une explication de ce qu’aurait voulu dire l’artiste. J’ai regardé, absorbé, et ça a éveillé une partie de ce qui suit…   Introduction au Léviathan ivre. Léviathan est pour moi un mot inséparable du Bateau Ivre tel qu’il se mélancolise magnifiquement en moi au fur et à mesure que je vieillis, m’éloignant du temps de sa première lecture. Léviathan est cette chose échouée qui « pourrit dans les joncs » sous l’extraordinaire agitation fébrile, la déferlante du poème. C’est une charogne fantastique dont la pourriture vivante installe un point mort, comme un point de côté dans la course poétique et prépare la chute. C’est son pouls qui bat dans la déception finale, quand le rêve se dégonfle et retourne aux accroupissements, aux jeux simplets dans la proximité des faits humbles. Il est de la famille des fabuleux Béhémots et autre Maelström que le poète cite aussi. Ce Léviathan est un ferment de décomposition ou de recomposition, de désenchantement ou d’enchantement. Dans sa débâcle, le poème laisse le choix (quand on le relit à 50 ans, mais pas à 15)…  Monumenta et le retour du monstre. – Monumenta invite des artistes à créer en fonction de l’espace du Grand Palais. Anish Kapoor joue à merveille avec les dimensions impressionnantes du bâtiment qui n’est qu’une ossature somptuaire enfermant du rien, du vide. C’est à partir de ce creux que la Bête s’invente, ce n’est pas une création installée là pour occuper l’espace, elle procède du vide, elle a gonflé en l’absorbant et le transformant en autre chose, elle s’est nourrie de la vacuité abyssale insupportable à l’homme, d’où il a toujours fait jaillir son bestiaire apocalyptique. De cet inconnu de la création – de ce qui n’est pas encore créé – peut surgir la destruction. Le Léviathan de Kapoor est le résultat d’une réduction très lente – régie par une temporalité échappant à celle qui règle la réalisation des travaux humains. C’est l’aboutissement d’une décantation sans fin de l’inexistence négative. Là, si calme, assagi, il ne se comprend tout à fait que comme le précipité d’un long passé tumultueux. Pour son apparence, je pense évidemment aux formes improbables qui peuvent subsister au fond d’un canyon vertigineux après des millénaires d’érosion. Ici, canyon et torrent correspondraient aux systèmes de pensée, aux errements des croyances, aux ruissellements en tous sens de la déréliction et des monstres devant lesquels elle se prosterne pour en épouser les gouffres. Reposent en fait sur le sol trois formes de maternité abstraite, des œufs énormes reliés par un profilage corporel courbe fait pour fendre les eaux, s’élever dans les airs ou se démultiplier, continuer à s’étendre, engendrer une quatrième boule, et ainsi de suite tant qu’il reste de l’espace à coloniser. La première impression de minéralité s’estompe au profit de l’organicité de la chose, parce que ce qui la recouvre a le côté membraneux du viscéral, parce que ses formes m’évoquent le résultat excessif d’un travail tumoral dément, celui des sécrétions parasites qui gonflent dans l’estomac et peuvent atteindre la taille d’un ballon de football (dit-on). C’est une autre sorte de minéralité, maladive, dont le corps peut être enceint et dont la dégaine de parasite prospère n’a jamais fini de croître. Première impression de beauté devant un formidable spécimen de mal rongeant le monde ? Sauf que ce Léviathan a l’air si gentil qu’il doit avoir la fonction d’annihiler le mal rongeur. Devant ces imposantes ogives maternelles, je me suis souvenu d’un objet bien plus petit, un étrange ballon que mon père m’avait montré quand j’étais enfant : une boule d’herbes extraite des entrailles d’une vache et qui, séparé de son environnement, s’était solidifiée, plastifiée, était devenue pierre de rumination. Ici, aussi, ce sont des formes ruminantes qui se nourrissent du vide et allaitent nos rêves qu’un animal incompréhensible puisse venir démentir tous les savoirs rationnels, réenchanter la nature, la rendre à son incommensurabilité, alors que jadis, ce genre de bestiole fantasmatique semaient la terreur et annonçaient la fin. Puis je remarque les coutures, les traits d’un dessin et les ramures régulières comme preuves d’un dispositif pensé et construit par l’homme. Ces lignes de construction donnent au Léviathan un air de ressemblance avec toutes sortes de machines utopiques, prototypes volants ou sous-marins rangés dans le bestiaire de l’extrême. Sous la verrière majestueuse, le Léviathan prend la lumière. Le bas de l’organisme est sombre, opaque. Plus le regard s’élève et parcourt les surfaces arrondies et plus les couleurs semblent moins stables que prévu. Selon le soleil, selon ce qui se reflète de la structure de la verrière, il y a de grandes zones d’un brun décoloré, avec de légers reflets verdâtres, je pense alors aux reflets que l’on observe quand on manipule des foies en cuisine, foie de veau, ou de volaille. Il y a des effets d’éclaboussures, « des taches de vins bleus et des vomissures », de ces sucs gastriques et de ces jus rosés recrachés après une indigestion. Le fuselage des courbes, comme une houle céleste sombre, est « infusé d’astres, et lactescent, dévorant les azurs verts ». Et dans l’insondable voluptueux de ces montagnes mammaires, il est possible d’apercevoir un bout de « la nuit verte aux neiges éblouies » et d’imaginer « la circulation des sèves inouïes, et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ». Toutes les teintes chavirées du Bateau ivre s’y retrouvent, du sol jusqu’aux sommets fascinants de ces dômes. Là-haut, si proche des cieux, baignée sans cesse de la lumière la plus blanche, leur peau se serait amenuisé, ne serait plus qu’un réseau très fin de vaisseaux, une surface dépigmentée, laiteuse et suintante, telle qu’on imagine être le chyle (ce qui, des aliments décomposés, est absorbé par les vaisseaux lymphatiques). Ces sommités laiteuses donnent l’impression que l’intérieur du Léviathan communique avec l’extérieur, que l’extérieur est bu par la masse intérieure, ténèbres et plein jour, visible et invisible s’absorbent mutuellement, échangent leurs sucs à travers cette bête faussement amorphe, en gestation ininterrompue d’elle-même. Elle est apaisante à regarder, masse sombre dont le métabolisme annule les conflits entre valences opposées, réconcilie les contraires. À l’intérieur, on y pénètre comme pour de fracassantes attractions de foires ou, mieux, la forêt assourdissante d’une cathédrale (J.K. Huysmans), par de vieilles portes en bois. Des tourniquets poussifs qui happent les curieux, un à un, dans le ventre de la chose. Il n’y a aucun fracas, rien d’assourdissant, juste le dépouillement. Une simplicité désarmante. Des entrailles florales vides aérées par trois vastes ventricules. Des matrices montgolfières. La lumière est-elle celle du soleil filtrée par la peau de la Bête ou bien est-elle fabriquée ici et projetée à l’extérieur, irradiée par tous les pores de Léviathan? Est-ce le couchant ou le levant ? Ni l’un ni l’autre, ni couchant ni levant, l’illusion d’un entre-deux radieux, tamisé. Il était la bête annonciatrice de fin du monde, il s’inverse et devient celui qui, dans un monde d’inquiétude, rassérène, apporte une douceur chimérique, un sentiment de protection. Sous ses trois grandes corolles illuminées, chair soyeuse de vitrail monochrome, c’est un refuge qui abolit momentanément les conflits et le tortueux. Et je me prends à penser qu’à l’instar de la menace nucléaire qui fait construire ici ou là des abris collectifs voire des villes souterraines souvent secrètes, l’accélération sociale qui atomise le temps individuant devrait inspirer l’édification, un peu partout dans les villes, de ces Léviathan de douceur, des abris-vacuoles collectives car, s’il est indispensable de se prémunir individuellement et de préserver sa chambre-à-soi, cela n’a de sens que si  des lieux publics confèrent aux bienfaits de la décompression le statut de bien commun. Sinon, comme pour n’importe quelle menace radicale contre laquelle seuls quelques privilégiés ont pu se doter d’abris efficaces (et dans le cas de la tension temporelle, abris mentaux), après la catastrophe, on risque de se trouver bien seul(e)s. Ce Léviathan anti-catastrophe, anti-apocalypse, montre le chemin.   (PH)

– Le site d’A. Kapoor. – WikipédiaMonumenta 2011Video

Comment C’est se livre avec vous si voulez

Ce blog va devenir un livre. C’est une mutation qui demande du temps et du travail. Il ne suffit pas d’appuyer sur Print. L’écriture a tenu lieu ici d’atelier, d’expérience, souvent les textes ont été publiés dans leur quasi premier jet, pour suivre au mieux le rythme des événements ou des vides qui composent une démarche culturelle. Soit la relation aux œuvres et, plus exactement, comment les recevoir, que met-on en place pour les accueillir, soigner son potentiel réceptif à ce qu’elles véhiculent. Comment C’est, d’une manière complètement profane, a voulu faire l’expérience de ce que Foucault (après les Grecs) appelait les techniques de soi et que Bernard Stiegler a étendu aux techniques de soin que l’on se donne et que l’on donne aux autres, en cultivant le commerce avec les œuvres de l’esprit (notamment). Quelle est la part que l’amateur d’art apporte à la création d’un environnement propice aux alchimies de l’individuation individuelle et collective ? Et ce contre les forces managériales et marketing qui tendent à ruiner ces contextes propices à la consistance de l’existence. Le projet était d’exprimer ce que je ressens, ce que je parviens à comprendre et interpréter, à l’écrire pour le retenir et le rendre disponible à des lecteurs qui passent, voir dans quelle mesure cela pouvait ne plus être qu’à moi, démontrer qu’en étant simplement attentif à ce que l’on ressent, on peut produire du bien partageable. Et ceci en lisant un livre, regardant une exposition, visionnant un film, écoutant une musique… Mais j’ai élargi le propos en rendant compte d’autres pratiques : la cuisine, le vélo, le jardinage, la promenade, la lecture de paysage pour montrer que les pratiques culturelles se nourrissent de ça aussi et qu’elles n’ont rien à voir avec la consommation culturelle court-termiste de plus en plus préconisée par les médias et les nouvelles technologies d’accès aux biens culturels. Elles englobent plus largement nos manières de vivre et sentir, elles demandent un temps qui n’est pas celui de l’achat compulsif. Parallèlement, le blog a accueilli, au contact de l’actualité qui détricote toute visée culturelle à long terme de la société, une réflexion sur la place essentielle qu’il conviendrait de restituer aux institutions culturelles, seules capables de donner des perspectives constructives aux pratiques des amateurs. – La marche à suivre : participez. – La première étape est de sélectionner, parmi les textes publiés, une centaine d’écrits représentatifs de la démarche globale, en vue de composer la matière du livre. Le choix portera à travers toutes les catégories dans leurs convergences complémentaires. Si vous avez été lecteur ou lectrice, si des textes vous ont intéressé – voire « marqué » -, faites-le moi savoir, nous en tiendrons compte pour la constitution du corps textuel et vous en serez remercié. Après sélection, je devrai effectuer un travail conséquent de réécriture pour rendre le tout publiable! Donc, ça va prendre quelques mois ! – La suite… Après, Comment c’est prendra d’autres formes, je creuserai certainement le même filon mais dans des projets plus personnels et intimes, car si j’ai examiné ici, globalement dans le cadre de mes fonctions de direction au sein d’une médiathèque, comment le lien entre différentes pratiques changent les capacités de réception de l’art, mais comment aussi l’art donne envie de développer ses autres savoir-faire sensibles (cuisiner, s’immerger dans un paysage, jardiner), l’essentiel ensuite serait de se pencher sur comment nos proches, ceux que l’on aime, sont touchés, en bien ou mal par les œuvres avec lesquelles on se construit, comment ces mêmes proches interfèrent sur notre appareil sensible face aux œuvres, comment le sentiment amoureux se construit aussi dans un va-et-vient entre des œuvres d’art (littéraires) et l’image (les images) de l’être aimé(e), comment l’amour pour quelqu’un ouvre à la perception d’autres dimensions des œuvres (plastiques, littéraires), dans une belle confusion clairvoyante qui permet au vivant de se réapproprier au cœur de sa dynamique sociale, le « sans prix », réfractaire à toute marchandisation. Mais cela touche à des choses qui, évidemment, nécessiteront d’autres manières d’écrire et publier. – Infos pratiques. Si vous voulez suggérer des textes à ne pas oublier dans ce passage du blog vers l’objet livre, écrivez-moi : pierre.hemptinne@lamediatheque.be
Ce projet d’édition sera réalisé avec l’asbl Bruits, par intérêt pour sa démarche, sa philosophie, son engagement culturel. (PH)

Lin et pluie, des champs entre mondes

Lin et pluie, champ et nuit. – J’étais dehors dans la nuit chaude et j’ai senti les premières fines gouttes de pluie, éparses mais déterminées, les premières depuis longtemps, depuis tellement longtemps que la peau ne se souvient plus de la pluie, ne sait plus à quoi ça ressemble, met en doute la réalité des éclaboussures infinitésimales et est disposée à leur conférer un caractère hallucinatoire.  Impacts physiques très nets et ténus, brèves piqûres  d’aiguilles qui effleurent à peine, ne laissent nulle trace humide – impossible de vérifier leur matérialité, même sur le tissu, elles s’évaporent aussitôt -, plutôt un picotement de lumière entre la peau et le cerveau. Comme un début d’ankylose ou les premiers signes d’une vision psychédélique. Or, cela ne me fit pas penser à de la pluie mais plutôt éprouver l’être des rares fleurs fragiles, graciles, discrètes – presque pas fleurs -, qui piquetaient de bleu imperceptible le champ de lin vu le matin sous le soleil. (Presque liquéfié par la lumière du soleil, déjà que la sécheresse affinait outre mesure la texture du champ de lin, la maigreur de ses lignes et fibres augmentant l’effet de fragile vapeur verte couvrant la terre.) C’était une question de positif/négatif. Le jour, le champ fluide était vert et les fleurs bleues, la nuit, le champ était noir et les fleurs d’infimes flash instables (crépitant en silence sur la peau), mais dans l’un et l’autre cas, j’étais dans le champ, je le vivais. Ou plutôt, ce que j’avais vu le matin, et essayé bien maladroitement de capter avec la caméra-gsm, je le ressentais dans la nuit comme si j’étais le champ de lin – une existence vapeur parmi la moiteur nocturne -, piqué de fleurs jouant à cache-cache. C’est le genre de ressenti éblouissant que l’on peut aussi avoir avec une musique, un texte, une peinture quand, dans le contact avec ces œuvres, cela nous parle de l’intérieur de manière que ces œuvres nous semblent nôtres aussi. Ce qui, dans la fréquentation des œuvres, donne lieu à des va-et-vient, des transpositions de soi vers des entités sensibles extérieures et vice-versa. J’emporte en moi la peinture qui m’a impressionné, je la revivrai sans doute plus tard, dans un autre contexte, de manière impromptue et sans plus pouvoir discerner franchement, dans cette réactualisation intérieure de l’œuvre, ce qui vient du peintre et ce que j’y engendre, organiquement. C’est devenu un élément de mon paysage, je pense et ressens avec elle. – Du champ de lin à la médiation. – On touche là, sans doute, à des dispositions poétiques que l’on peut décider ou non de cultiver et exercer mais qui, dans une relation professionnelle de médiation culturelle – requérant de chacun une part créative parce que l’efficace de ce genre d’action ne se décrète pas selon des manuels techniques -, sont certainement nécessaires pour qu’il s’agisse bien d’un acte de médiation culturelle, pour que le professionnel y joue bien le rôle d’un passeur de culture, c’est-à-dire passeur de valeurs relevant du je ne sais quoi, de l’involontaire de la poésie, d’une dimension de soin spirituel incalculable, plutôt que d’une démarche de vente de type commerciale déguisée en pratique culturelle. Et quand je parle de cultiver des dispositions poétiques, je ne parle pas d’exercices versifiés, ni n’invoque une quelconque méthode qui systématiserait l’expérience poétique, je vise des pratiques et des techniques de soi qui encouragent l’involontaire de la poésie à se manifester. En appeler à cette chose-là, rétive à toute exploitation rationnelle, revient à placer la médiation culturelle dans un circuit long de production de sens. Un circuit long parce qu’il exige de chaque médiateur une vie avec les œuvres (avec certaines œuvres, comme disait Foucault à ses étudiants, pas la peine de trop lire, mieux vaut lire peu et à fond) qui prédispose à partager une dimension poétique irréductible à l’acte commercial de conseil. Quand on parle de politique culturelle tournée vers l’autonomie, c’est de cela que l’on parle, même si cela n’est pas dit : le but n’est pas de défendre telle ou telle œuvre, mais de passer de la vie avec les œuvres, un souffle. C’est ce qui manque à la plupart des programmes culturels que l’on peut lire, qu’ils soient théâtraux, musicaux, cinéphiles, qui ne contiennent que des arguments d’autorité. Notre programme est génial. Ce qui encourage une approche de la médiation culturelle de plus en plus répandue, celle d’une stratégie pour vendre du loisir, de l’occupation dite culturelle, de plus en plus absorbée par les circuits courts. Il suffirait de relire l’interview du directeur de Deezer misant sur le conseil, la « valeur ajoutée », et il suffit d’aller voir à quoi cela correspond sur la plupart des sites qui prétendent offrir du « conseil » : jugements de valeurs creux, formules de vente stéréotypées, informations factuelles sans âme (grand artiste qui a joué avec cet autre artiste génial et a enregistré sur le non moins fabuleux label). On peut voir derrière tout ça l’œuvre du marketing culturel qui détruira toute culture publique, inévitablement, inexorablement, étant donné que ce marketing là est devenu incontournable pour les institutions de programme, elles se tournent vers lui quand elles ne savent plus à quel saint se vouer pour continuer à jouer leur rôle et acceptant alors, avec ce saint particulier, d’assumer de plus en plus de dimensions contradictoires qui forgent leur impuissance sociétale. La médiation culturelle fonctionne à proportion de l’élan désintéressé qu’elle contient, de l’esprit non-marchand qui est valorisant pour l’individu, alors que la moindre formulation émise sous inspiration du marketing est habité par l’intérêt immédiat, ruine tout fondement non-marchand (relire, replonger dans les travaux de Joëlle Le Marec). – Retour au champ. – Ces images de robot balbutiant, prises rapidement entre deux coups de pédales, c’est pour bricoler une collecte de ces « matières » qui prennent une place importante dans le vocabulaire mental, imaginaire, à force de les côtoyer, les traverser, les respirer lors des exercices cyclistes. Montrer que la manière dont du vocabulaire se forme au corps à corps avec ces matières-champs est utile, avec le temps, pour trouver les mots qui parlent des œuvres selon une dimension propre à éveiller l’involontaire poétique que l’art nous offre en commun, est depuis le début un des objectifs de ce blog-atelier. Rouler des heures dans les petites routes de campagnes, parfois tellement gratuitement sinueuses (rien ne semble justifier la plupart des virages !) et dans un paysage si invariable que cela s’apparente à une expérience du sur place, d’autant que c’est là aussi que la prégnance du vent vous coupe le plus du monde, et voir et entendre durant des kilomètres les alouettes s’élever à la verticale à votre passage ou, invisibles, évaporées dans la lumière, très haut, faire retentir leur chant caractéristique, comme toujours sans lendemain, pour signaler l’intrus sur le macadam, apprend peut-être plus sur la musique, la relation à la musique, que la lecture des multiples magazines qui ne disent rien sur le vivre musical, mais entretiennent des clientèles segmentées. Bien entendu, dans un exercice professionnel de médiation, je reviens là au réel, il faudrait associer les deux : les alouettes, les magazines ! (PH) – L’involontaire de la poésie, cité sur Rue des Douradores – Joelle Le Marec –

Matière lin:

Matière froment :

Matière route alouettes : 

 

Dans le coing imaginaire

Dans le coing

 

 

Les fruits apparaissent dans le coing. Ils dardent leur forme approximative – ingrate, si l’on veut évoquer le corps incertain de l’adolescence -, des ébauches au fuselage maladroit et à la peau duveteuse, surmontées des restes de corolles et pétales qui forment des hélices molles, cordons ombilicaux chiffonnés qui les rattachent encore à leur être fleur. Pour mieux appréhender ce massif de feuilles et de branches d’où jaillissent ces drôles de dirigeables vaguement obscènes, à la trajectoire incertaine voire improbable, je le parcours et le sonde avec un téléobjectif, comme une montagne lointaine observée à la jumelle. Zoomant et dézoomant, alternant le net et le flou dans une dialectique de l’apparition. J’isole des zones touffues, des branches nues puis des ramifications de rameaux, je promène le regard dans le dessin des branches et des feuilles, je cherche les sentiers qui conduisent à un beau spécimen solitaire ou à un regroupement de bébés coings. Ici, je fouille une masse verte. Là, je descends en courant. Je m’égare sur des coteaux. J’emprunte des vallées, des chemins de crête, des champs marécageux. Ce faisant, j’ai l’impression de déchiffrer la carte d’un pays imaginaire, avec ses reliefs et dépressions, creux et promontoires, lisières et espaces nus totalement fictifs, insitués ailleurs que dans mon imagination. Je trace les itinéraires offrant des vues imprenables sur les fruits, je multiplie les détours pour qu’ils apparaissent chaque fois comme une surprise. Je m’exerce, face à ce paysage de feuilles, à une stratégie du regard, comme on peut le faire quand, avide, on cherche à retenir – matérialiser dans la mémoire – toutes les variations de lumière dans un visage qui raconte ses traversées de mondes lointains – écarquillant ou clignant les yeux, s’éloignant ou s’approchant au plus près, filmant des déplacements et transformations imperceptibles ou photographiant des expressions fixes, récurrentes. On peut développer l’éducation à l’image en enseignant comment déchiffrer un film, une émission de télévision. Apprendre à regarder dans un arbre pourrait être tout aussi instructif. Être resté des heures durant, dans les heures chaudes de l’été, à observer le manège des insectes dans les massifs de fleurs sauvages, en bordure des forêts, m’a aussi appris à laisser venir une histoire dans son décousu fondamental, à ne pas me sentir incommodé par des films lents (par exemple) ou des livres dont le fil narratif se perd dans le corps du texte. Quelque chose se passe, avec ces insectes et ces fleurs, de concret et abstrait, qui n’a ni début ni fin, car chaque année ils se retrouvent, à peu de chose près, en train de raconter le même fragment narratif. En scrutant le cognassier décoré de ces étranges formes, inventant toutes les manœuvres d’approche pour braquer l’objectif grossissant sur ces futurs fruits au modelé vulvaire et/ou phallique, inévitablement, j’épouse des pages lues récemment – je vois à travers ces pages, ou ce que je vois vient réécrire ces lignes en moi. Des pages, encore, des Lances Rouillées où Juan Benet compose les mouvements d’une guérilla dans les montagnes, les montagnes d’une province espagnole imaginaire, Region, dans un mouvement proustien inversé : à travers une ethnographie de la vie mondaine menée en son centre et ses multiples métastases, Proust décrit, sous les us et coutumes ordinaires, toutes les stratégies qui traversent et structurent une société. En écrivant, le nez dessus, très terre à terre, une sorte de traité de la guerre comme principe de vie social, détaillant les milles et une manœuvres pour s’emparer, neutraliser ou détruire l’ennemi, en décortiquant la dynamique des combats, les stratégies à l’intérieur de la stratégie – la guerre étant constitué de différentes initiatives collectives ou individuelles superposées comme des pelures d’oignon -, Juan Benet cerne l’essentiel de la vie à travers une armée de portraits de personnages et de paysages dans ce qu’ils ont d’essentiel à la stratégie du vivant, là, à Region, au cœur de la guerre civile. Les mouvements de troupes, le corps à corps avec les composantes physiques du terrain, l’intelligence à tirer parti des atouts du paysage pour établir une position favorable, tout ça est peint avec une minutie démente s’agissant d’une contrée inventée, qui n’existe que dans sa tête, il a du se le représenter de manière tellement réaliste qu’il se l’est certainement imprimé à l’intérieur. A moins qu’il ne s’agisse de la configuration paysagère de son cerveau que, sans s’en rendre compte, il prend comme décor de son livre. Le théâtre minutieux de ces opérations militaires s’étire sur 670 pages (livre inachevé), c’est dire si ce pays imaginaire vivait dans la tête de l’écrivain. Au point de faire corps avec son texte, avec l’idée qu’il se faisait de son texte (et forcément inachevé puisque pour le conclure il aurait fallu qu’il passe l’arme à gauche et puisse revenir inclure cet événement final dans le texte, l’extinction du paysage intérieur, ses plis et replis, où se déployait sa guérilla d’écriture). Sans doute y a-t-il un parallèle à établir avec l’interprétation que Bernard Lahire propose du terrier de Kafka : le terrier représente la vocation littéraire, le travail d’écriture, le texte projeté, toujours fantasmé et selon, ici, une stratégie textuelle à rapprocher du texte de Benet où la science militaire se confond avec la science littéraire : « Kafka conçoit ses textes comme des façons de pouvoir faire face et combattre ses ennemis (ses démons intérieurs, les obsessions qui le hantent) et, de ce point de vue, il voit ces premiers textes comme des pièges tendus à ces ennemis : « Voilà l’entrée de ma maison » disais-je alors ironiquement aux invisibles ennemis que je voyais déjà périr d’étouffement dans ce labyrinthe. » » Les Lance rouillées transforment Region en labyrinthe où le texte étouffe, sous sa métaphore dévorante, hypertrophiée, l’idée même de la guerre (impression après 180 pages). Quelques lignes sur la guérilla dans ces territoires abstraits : « Aux premières heures du jour, le combat était engagé. Sans préjuger du nombre et de la nature des défenses au col, Estanis décida de lancer une attaque frontale en s’appuyant sur la ligne du talweg, après l’occupation d’un petit rocher escarpé – le piton de Calatrava –  sur son flanc gauche, d’où il pourrait harceler l’ennemi, disperser ses feux et couvrir sa propre avancée. Avant le point du jour, un détachement d’une soixantaine d’hommes, avec trois mitrailleuses et deux mortiers, avait occupé le piton sans – d’après lui – être détecté par l’ennemi, tapi derrière la ligne d’horizon du coteau sans laisser voir ses armes ni ses enseignes ; au dernier moment, au lieu de suivre la trajectoire la plus directe et pentue, Estanis modifia la direction de l’assaut pour le conduire à travers une bergerie située à mi-chemin, dont l’éclat des pierres et des ardoises, au contact des premiers rayons du soleil, attira à tel point son attention qu’il pensa en faire une position de force qui, une fois conquise, pouvait lui épargner une bonne partie de la course à découvert. La première vague d’hommes – salopettes bleues et verdâtres, une casaque kaki de temps à autre, chemises blanches et pantalons de velours, bérets noirs et un casque français ici ou là – se lança vers le haut de la montagne, obéissant tous aux instructions qu’ils avaient reçues un mois durant dans les vallées du Torce : le pas rapide et court, le buste courbé et prêts à faire feu, s’aplatissant au sol tous les trente mètres pour se relever et courir de nouveau une fois choisi le point d’abri suivant, tous ensemble. Sur une mule et derrière le tronc d’un pin, Estanis observa le déploiement tout en épiant aux jumelles l’éventuelle réaction de l’ennemi, et quand il fut assuré que tous les hommes de la première vague avaient atteint l’objectif, sans que ceux du col eussent donné aucun signe de l’avoir remarqué, il leva la main gauche pour indiquer la bergerie vers laquelle se lança la seconde vague, dans les pas de la première. » (Juan Benet, Les lances rouillées, Passage du Nord Ouest) (PH)

Table goûteuse, le « je ne sais quoi » en sus

Les Flâneries gourmandes, 2 rue Berkmans, 1010 Saint-Gilles

Les Flâneries gourmandes, 2 rue Berkmans, 1010 Saint-Gilles

Décrire un repas réussi condamne à recourir presque toujours aux mêmes formules, tant pis, ça le mérite. Aujourd’hui où la cuisine s’ouvre à toutes saveurs, le possible de leurs conjugaisons est illimité et donne souvent lieu à des juxtapositions dont il est parfois malaisé de sentir la cohérence et le corps (ça manque de discours). C’est comme en littérature, une phrase bien écrite peut contenir plein de merveilles encore faut-il, pour faire impression, que ce soit relié à du sens et à ce qui, du sens, fait écho à un je ne sais quoi, que ça dise autre chose que simplement « oh ! regardez toutes les saveurs que je fais se rencontrer dans des compositions inédites ». Même chose dans cet art difficile de la nature morte : il ne suffit pas de mettre côte à côte différents fruits, fleurs ou animal mort, le je ne sais quoi de la nature morte doit s’exprimer dans les relations entre les objets représentés, dans une texture que le peintre ou photographe leur attribue et qui renvoie plus loin, ailleurs. Dans celles de Patrick Faigenbaum, montrées dans l’exposition Jeff Wall au Bozar, les pêches, prunes et citron sont bien plus que cela, entre hyper réalistes et surréalistes. Leurs peaux sont des cartographies sensibles entre visible et invisible, la chair et l’idée de la chair, le cycle des saisons, la naissance et le crépuscule de la vie, ce sont des organismes vivants que même la photographie ne parvient pas à figer. Un menu dégustation, début juin. Du côté de cette consistance plus légère que l’air, le menu dégustation des Flâneries gourmandes est irréprochable. Le carpaccio de langoustines, lamelles de foie gras, crème de petits pois et vinaigrette au yuzu éveille sous le palais l’impression d’un camaïeu délicat, évoque une lumière douce traversant un fragment mythologique champêtre d’un vitrail aux teintes pastel. La délicatesse de la langoustine suggère une chair transparente – appartenant à un animal mythique, transparent lui aussi – dont le parfum se diffuse et « mute » au contact de la vinaigrette fruitée (d’autant que le yuzu a une identité que je ne maîtrise pas encore tellement), un fruité dès lors marin qui épouse, ravi, l’explosive verdeur des petits pois (il y a aussi une subtile correspondance  de « fausses acidités » entre l’agrume oriental et celle des pois que l’on connaît si l’on a l’habitude d’en croquer frais, au jardin). Le foie gras, contrairement à ce que l’on pourrait craindre, ne tue rien, il est à sa place dans la partition, il porte et apporte du charnel aux couleurs diaphanes des autres composantes du tableau. – Couver son œuf. – La spécialité de la maison est une préparation originale de l’œuf fermier. Le chef extrait de l’œuf tout le blanc et y injecte une préparation avant de cuire le tout à basse température, cet œuf devenu un œuf créé par lui, il le couve à sa manière jusqu’à son éclosion en œuf gastronomique. On peut imaginer la technique chirurgicale à laquelle il faut recourir : extraire le liquide sans casser la coquille, lui substituer une substance extérieure… De menu en menu, le chef conjugue ce principe à tous les temps et infinitif. Cette fois l’œuf a cuit lentement en ayant intégré, comme corps étranger, de la crème d’artichaut qui va communiquer son parfum au jaune et qui va, en retour, en recevoir une onctuosité de goût incomparable. Artichaut et jaune d’œuf se marient remarquablement. Cela se complète avec un peu de tomate concassée et, comme garniture, de l’espuma d’anguille fumée qui, une fois le chapeau ôté, jaillit en mousse légère, excitant les faces cachées de l’association jaune/artichaut. Il ne reste plus qu’à tremper la mouillette qui s’imprègne des différentes substances en étage, puis les mélange, les absorbe dans la mie croustillante et les révèle comme un tout, un œuf idéal, l’ombre portée d’une partie de ce que l’on a toujours humé dans la fausse simplicité de l’œuf, une part de l’œuf idéal, infini dans ses possibles. – Des asperges, du maigre, de la fraise. –  La cassolette d’asperges, de ris d’agneau fumé, de jambon Bellota, bulbes d’oignon, tomates confites et jus de roquette, qui pourrait sembler fourre-tout, est magistral de corps. Autant la première entrée jouait sur le diaphane, autant ici sont présentées des mets relevés, prononcés, qui se bagarrent et se marient remarquablement mais, toujours, à la limite. Il ne faut pas que ce soit évident, il faut ouvrir l’interrogation et, avec cette composition, cela va jusqu’à l’opulence. Le maigre est cuit nacré, recouvert d’une fine couche de chorizo. Ce qui l’accompagne – une crème de fenouil, un jus relevé et parfumé à l’orange, une crème de petits piments basques, deux asperges croquantes prennent le couple poisson/charcuterie espagnole dans leur quadriphonie -, déploie à merveille la chair délicate du poisson en lutte équilibrée avec le Chorizo. Le fenouil exprime quelque chose de légèrement ombré dans l’identité de la chair du poisson, le jus relevé à l’orange ainsi que la mousse de piment raffinent la force de la charcuterie et, tous deux, font se rejoindre poisson et chorizo en élargissant leurs palettes d’émotions. Les fraises sont respectées, servies telles qu’en elles-mêmes, sur un consommé de jus, sous une fine émulsion d’huile d’olive et, bien caché en-dessous, le vert tendre d’une panacotta au basilic. Impeccable, sans faute. (PH)- Le restaurant Patrick Faigenbaum

Paysage textuel, jonction séminale entre terrain vague et écriture!

Paysage, terrain vague, Casteau >> << Juan Benet, Les lances rouillées, Editions Passage du Nord Ouest.

 De l’arrêt de bus à la maison, je traverse un quartier résidentiel qui rogne de plus en plus sur d’anciennes terres boisées. Entre deux parcelles loties, il y en a une qui reste vide depuis de longs mois, en attente des permis qui sonneront le début des travaux. Pour préparer l’arrivée d’une maison, elle a été déboisée, nettoyée, raclée, mais, avec le temps qui passe, la nature lui redonne de l’étoffe (provisoire). Les semences conservées dans le sol labouré et les bouts de racines blessées et enfouies reprennent vie. De loin, on dirait une surface aquatique reflétant un paysage de nuages d’été, au couchant, avec quelques multicolores menaces d’orage distillées (des saignées) dans les concrétions de vapeurs. De près, c’est avant tout une explosion de diversité d’espèces végétales, spontanée. Le terrain a été bouleversé et il se recompose petit à petit, mais en inversant l’ordre hiérarchique qui s’établissait entre les arbres, les fleurs et les graminées. Les pousses d’érables, de chênes et châtaigniers sont innombrables mais minuscules et les herbes, les fleurs les supplantent, s’épanouissent de manière presque monstrueuse. C’est le spectacle d’un ordre inversé. Le plantain est géant. On le voit rarement aussi beau. Même chose pour les touffes de trèfles à pleine maturité, aux fleurs déjà séchées. Les plans d’armoise s’élancent sans contrainte, convaincus de pouvoir enfin donner la pleine mesure de leur beauté méconnue, ce qu’ils ont de moins en moins l’occasion de faire par chez nous. Il y a des bouquets de camomilles mais aussi de marguerites. Quelques digitales. De nombreuses graminées répartissent leurs zones gazeuses – toujours cette immatérialité des épis de graines – selon une gamme de couleurs allant du vert acide au roux orangé. C’est un terrain remarquable pour, une flore à la main, apprendre à identifier les espèces, à les comparer, leur donner un nom (qui reste toujours tremblant car persiste toujours un léger doute dans l’identification). Un terrain idéal pour s’abstraire et revenir à un apprentissage humble et fondamental de la connaissance : regarder, fixer des traits, dessiner des formes, les rapporter à des modèles, trouver leur nom, les mettre en relation, comprendre un petit quelque chose à cette configuration de terrain, arracher quelques « certitudes » à la transparence… (Va falloir que j’acquière une flore comme guide pour s’oublier dans la contemplation de ce qui pousse à mes pieds !). Et puis, attiré, je rentre dans ce terrain, je marche dedans. Et après m’être enfoncé un peu plus dans un regard microscopique, qui irait isoler de plus en plus les individus composant cette carte végétale de la région, car y sont rassemblées, comme en un parc naturel, toutes les espèces bafouées ailleurs par les constructions et gestion de la voierie,  j’élargis le coup d’œil, je cherche à embrasser la totalité comme on le fait d’une peinture : s’éloigner de la texture pour capter une vision panoramique. Alors, ce sont des ensembles de textures qui apparaissent composées, des formes abstraites de peaux, carapaces, pilosités laineuses, des taches de couleurs, des formes suggestives vibratoires, à la manière des tapis sensoriels sur lesquels on laisse végéter son bébé, parce que ces contacts exploratoires avec la matière sont bons pour son développement tant psychomoteur que cognitif.  Et, de fait, dans la fatigue intellectuelle de fin de journée, le cerveau (tout ce qui va avec) prend plaisir à se rouler dans ce tableau de plantes sauvages, mais un plaisir physique, à la manière d’un animal qui frotte son cuir dans la poussière ou des herbes drues odorantes pour calmer démangeaison et se récurer. Cette couverture  du sol, hétérogène et néanmoins ramifiée, unie, faite de tiges, de feuilles, de nappes vertes ou rousses, ressemble à ce qui tapisse le cerveau (à un moment donné précis, ce jour-là, fin de journée). Planté là au milieu, enjambant délicatement les différentes zones – celle du trèfle, celle du plantain -, je découvre une sorte de géographie, comme dans ces reconstitutions souvent bébête genre « mini Europe »… . C’est comme le plan d’un pays imaginaire. Une enclave préservée où chaque espèce développe sa province, ses frontières, ses transactions, la circulation des « étrangers » (par exemple quelques orties dans le massif de marguerites). La composition est complexe, tout est distinct et tout est mélangé. La vision qui projette ce concret végétal dans un plan abstrait effectue une translation qui rapproche ce site provisoirement sauvegardé du pays imaginaire de Juan Benet, Region, et de son souffle stylistique pour le saisir, le décrire et lui donner corps dans son écriture et dont je lis pour le moment à petites gorgées Les Lances rouillées. La tonalité, les accidents, la fragilité – un lieu imaginaire a besoin d’être inventé à chaque seconde, il est sous perfusion constante -, les couleurs, l’ordonnancement hétérogène des formes, tout ça sonne comme un fragment de texte de Juan Benet (c’est bien évidemment suggestif et déterminé par le fait que mon cerveau s’immerge dans ce terrain vague tout étant déjà imprégné de phrases de Juan Benet, et néanmoins je prétends que ces voies suggestives donnent aussi des indications objectives partageables, utiles à la compréhension des autres, tant sur le texte que sur le terrain, elles sont les structures portantes de l’interprétation !) Voici un extrait de Juan Benet, description d’un village. C’est sans doute l’évocation aride de la pierre sèche et les mots « grain », « paille », « chapelets de piments secs », « noyers » et « châtaigniers » qui m’ont fait sécrété cette correspondance entre lecture de texte et lecture de terrain vague, tout comme le parallélisme entre la description d’un village condamné, vivant  au ralenti dans un monde moribond et la perception d’un terrain vague reverdi juste avant l’arrivée des pelleteuses qui exécuteront la sentence de mort. Mondes prêts à basculer et être engloutis. Enfin, c’est ce jeu de miroir entre une surface de terrain vague et la profondeur céleste d’un corps textuel qui, au premier regard, me fit percevoir le terrain comme la surface d’un étang réfléchissant un ciel perturbé. Voici l’extrait de Juan Benet : « Toutes les maisons – le village entier, dans ses meilleurs moments, n’a jamais compté plus de vingt feux – sont de plain-pied, avec un comble pour abriter le grain et la paille et où pendent les chapelets de piments secs ; elles sont toutes en pierre sèche, avec parfois une grossière ossature de troncs bruts qui soutient la toiture ; elles sont toutes isolées, entourées de hautes clôtures en pierre, du même type de fabrique, qui enferment ces minuscules potagers d’altitude où l’on ne cultive que le chou, le navet, une pomme de terre toute petite et une tomate verdâtre, ombragés par un corpulent noyer ; il ne semble pas que parmi ses habitants – à en juger par la façon dont ils protègent leurs enceintes – règne l’harmonie et leurs relations, en dépit de la contiguïté et de l’isolement, doivent être fort rares ; on ne voit même pas ces quatre vieux toujours ensemble, assis sur un banc au soleil d’un après-midi automnal ou à l’ombre d’une treille en été ; on ne voit  généralement personne ; tout au plus – et presque toujours de dos -, au fond d’une ruelle (si l’on peut appeler ainsi une chaussée pavée de cailloux bloqués à l’aide d’une boue noire mêlée de fumier, parsemée de mares pestilentielles et flanquée de deux murs de clôture, qui mène à un bois d’ormes), une vieille toute voûtée portant des jupes noires disparaîtra en un instant dans une trouée de la frondaison pour reléguer dans les mirages tout écho sur des habitants qui depuis toujours vivent et travaillent en quête d’on ne sait quoi, assujettis à un vœu de réclusion si ancestral qu’ils n’en ont même pas souvenir. Ainsi, de loin en loin seulement, on entend un braiement lointain – sans doute un âne au soleil qui ne proteste pas contre son abandon mais qui ce jour-là a eu envie de chanter – ou un miaulement aigu, ou encore le gémissement d’un gond, le coup d’éventail d’une queue qui veut éloigner d’un seuil un essaim de mouches ou ce , bien plus solennel, mugissement de bœuf dans une étable sombre, ce noir éclat de devenir retranché dans l’économie sédentaire ; et, bien plus fréquemment – et presque toujours au début de l’été ou aux aubes les plus lugubres de l’automne -, les coups de feu de Numa, pour avise de sa présence et annoncer à qui sait entendre qu’il ne faiblit pas dans sa persévérance à préserver Mantua de toute intrusion. » (PH)