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Entre la chute et les remparts, les enclaves

Chute/remparts/enclaves

Librement divagué à partir (notamment) de : Juan José Saer, Grand Fugue, Seuil, 2007 – Axel Honneth, Le droit de la liberté, Gallimard, 2015 – Bruce Nauman, Fondation Cartier pour l’art contemporain – Jean-Marie Schaeffer, L’expérience esthétique, Gallimard, 2015

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Rarement, il n’a trouvé dans un texte une telle coïncidence avec la mort, rarement lu une écriture accompagner aussi résolument le glissement progressif, inéluctable, vers le néant, l’annulation, la négation. Pente nihiliste. Sans effet particulier, sans révélations fracassantes ni rien de sensationnel dans le récit proprement dit. Simplement, un texte imprégné de décomposition, y compris dans l’espèce de joie et d’exaltation, un momentané regain de vie matérialiste accordé au narrateur par un important prix littéraire. Un rebond vitaliste porteur aussi de chaos. L’auteur de ces lignes, pense-t-il, est probablement rongé par ses penchants morbides, cultivés avec soin, et son dégoût de la vie exacerbé par la déchéance physique du grand âge. Il était peut-être, tout en rédigeant ce journal, réellement en train d’agonir à petit feu ou, en tout cas, convaincu de passer l’arme à gauche ; et, en tant qu’écrivain, il s’acharnait à saisir un fil narratif même déconstruit et avait décidé de tout noter, jusqu’au dernier instant de conscience, et même au-delà, s’accommodant à l’avance des incohérences éventuelles. D’une certaine manière s’accrochant à la dimension éternelle qu’il attribue tout de même, certaines fois, à l’œuvre qui s’écrit, à la part des phrases qui nous survivrait et au mythe de l’artiste hors normes comme planche de salut fugitive. Peut-être le personnage tombait-il dans une ostentation littéraire de la dépression, confessant par ailleurs ses penchants à l’apitoiement, au ressassement sombre, mais ayant aussi de bonnes raisons, liées à son expérience des camps et aux progrès d’une maladie dégénérative, d’être affecté par de telles pathologies dépressives. « Silence. Abandon. Cicatrice douloureuse. Ça commence peut-être ainsi… Silence de plus en plus profond. Sentiment croissant d’abandon. Douleur de plus en plus indigne. » (P.255) « Une inertie maladive s’est emparée de moi. Je gémis sous le poids de ma dépression. Bateau à la dérive, je tangue par ci, je tangue par là… Je me réveille tôt et seul. La mort rôde autour de moi, je vis déjà un sentiment de perte : la disparition de Kertész me fait de la peine, il avait encore tant de choses à faire, tant de joie connaître… » (p. 267). « Je ne peux pas mettre un terme… Mettre un terme à l’écriture, mettre un terme à la vie… » (p.268) « J’aurai une mort brouillonne, comme un mauvais employé qu’on a mis à la porte et qui s’en va la tête rentrée dans les épaules, laissant sur son bureau et dans son secrétaire un désordre dans lequel ses successeurs ne se retrouveront pas. » (p. 274) « Confusion, peurs, dépression, impuissance, nullité. Lumbago. Horizons bouchés. Tout simplement, c’est fini… » (p.274) Et puis, ce qui le retient de ranger catégoriquement le livre parmi les recueils de litanies stériles, c’est qu’il ressent quelque chose en lui, une sonde ambulatoire qui se balade dans tous ses centres vitaux et qui sème, chez lui aussi, l’attirance magnétique pour les zones d’échouages. En même temps que l’ensemble de ses forces cherche inlassablement le courant changeant d’un auto-récit – à transformer en texte durant de longues heures d’occupation qui distillent la sensation d’avoir un sens à sa vie -, il sait que ce désir d’écrire est un subterfuge littéraire le dispensant de reconnaître ouvertement ne tenir à plus aucun fil. Ce désir d’écrire, informe et instinctif, est une sorte d’élément ancestral, gélatineux, luminescent, ballotant en ses entrailles intestinales et cérébrales et qui l’aide à expérimenter déséquilibre et équilibre, se projeter vers l’avant ; en quelque sorte, ça ressemble à un grouillement de méduses au fond de son être. « Je me sers des méduses pour comprendre l’ébauche de toute l’évolution. Elles sont extraordinaires car se sont les premières à avoir eu une reproduction sexuée. Les premières à avoir eu l’organe de la vue. Mais le plus incroyable est à venir : la méduse détient peut-être les clés de l’immortalité. Les polypes fixés ne s’abîment jamais. Ils bourgeonnent en permanence, sans que leurs télomères ne s’altèrent. » (Jacqueline Goy, dans Libération, juillet 2014). Il a, plus qu’il ne le voudrait, partie liée avec les fumeroles mortifères, le découragement, la perte de croyance en quelque action que ce soit. Quoi qu’il fasse pour agir, rester vivant, créatif, il contribue malgré lui au processus de transformation du vivant singulier en cadavérique impersonnel. Son être-pour-la-mort prend le dessus. Ne fut-ce que dans le désir de revenir à un degré zéro, un état qui serait celui d’avant la naissance, associé à l’effet de pénétrer nulle part. Ce qu’il éprouve parfois vaguement quand il se trouve exporté dans un coin de terre qu’il ne connaît pas. « Vaguement » comme chaque fois ouvrant ou réactualisant en lui un espace de terrain vague vital autant que problématique, une aspiration à épouser du vent. Au départ, cette impression de ne rien connaître, d’être parachuté dans un pays inconnu, une tabula rasa. Puis, dénicher la carte de cette région, et tenter de l’interpréter, mais avec difficulté, comme si le nom des localités provenaient d’une autre langue, de racines incompréhensibles. Il lui semble presque impossible de les prononcer mentalement, il bégaie, les déforme. Et il s’en rend compte surtout quand, hésitant, mettant pied-à-terre, il accoste un quidam pour demander son chemin  : il bafouille, estropie les syllabes, doit s’y reprendre à deux fois pour se faire comprendre. Il s’attire, au début, l’expression de surprise que l’on réserve aux perdus. S’élançant sur les routes de ces campagnes, alors, comme s’aventurant sur un terrain vierge, dont il ne connaît aucun trait, aucun carrefour, aucune fonction de liaison entre les différents lieux-dits et villages. Au début, progression rompue, avec beaucoup d’arrêts, carte en main et sens de l’orientation tourmenté! Puis, au fil des incursions journalières, des éléments de la carte s’impriment en son cerveau et font la jonction avec l’expérience spatiale que son corps enregistre traversant les paysages et la ramification des routes. Et petit à petit des repères s’installent, les noms de patelins s’inscrivent en lui, leur sonorité devient familière forcément, il repasse plusieurs fois aux mêmes endroits, cela devient un décor amadoué dans lequel il glisse toujours plus loin, en ayant de moins en moins besoin de consulter la carte, intégrant peu à peu la disposition cardinale des sites principaux et la logique des traits qui les relient en réseau polyphonique. Ainsi renaît en lui, mécaniquement, à la force des jambes et du muscle cardiaque, au gré de l’aération que mène une respiration dilatée, la croyance qu’il conserve la faculté d’atteindre de nouveaux territoires, de tout simplement se déplacer, changer de géographie. Surtout, légèrement à l’écart de la mer, mais y conduisant et même s’y jetant, et rompant avec les étendues dégagées de pâtures et de champs labourés qui couvrent les points culminants, il prend plaisir à pénétrer des zones particulières qui se révèlent progressivement des enclaves, vallées larges accueillant fleuves ou rivières. Le cours d’eau est souvent invisible parmi les forêts, les champs et les rideaux de roseaux, sauf quand il franchit un pont inattendu ou se rapproche inopinément d’une berge. Et alors, le courant sombre et brillant, rapide, fuyant, happe son regard, enveloppe son corps d’une fraîcheur minérale. Mais quelle odeur ça a ? Comment saisir le parfum de l’air ? Eau douce, eau saumâtre, parfum de terre ou de vase, arôme de ce qui se décompose et fragrance de cette pourriture raffinée, purifiée dans les rapides ? Là où elle est la plus limpide et vive ne brasse-t-elle pas et ne diffuse-t-elle pas quelques molécules odorantes des cailloux lisses ou garnis d’algues qu’elle déplace et polit sans cesse dans son flux inchoatif ? Lui revient instantanément le souvenir d’une dégustation où un vin l’avait frappé par son goût de terre, d’humus, sans qu’il sache vraiment d’où lui venait cette évidence et si cela correspondait à une qualité ou un défaut objectifs du vin, avant que le sommelier ne recoure lui-même cette comparaison. Ou, à ce restaurateur qui, pour évoquer un blanc régional, avait parlé du goût des pierres de rivières. Mettre des mots précis sur ce qu’il respire si près du fleuve le renvoie à cette fascination pour le vin, le défi sans cesse renouveler de caractériser le goût que ça a. Métaphore d’un terroir, d’une relation plante et sol, d’un climat, d’un travail de la main. Dans le dépouillement d’une gorgée – là, une plénitude et son effacement, presque simultanés -, éprouver la quintessence de la déréliction de nommer, de dire le sens même de sa vie, essayer d’écrire ce qu’il vit. Un voile, juste une ligne d’horizon liquide sous le palais, chargée peu à peu, au fur et à mesure qu’opère la porosité entre tissus et salive vineuse, d’un travail intérieur complexe et ramifié qu’il aime fouiller, mais qui ne dévoile ses rouages que de manière accidentelle. « Dans ses travaux expérimentaux, Rolls a montré que, chez les primates, une émotion aussi élémentaire que le goût n’est générée qu’après un traitement cognitif déjà relativement poussé, puisque même lorsqu’elle a atteint le niveau du cortex primaire, l’information du signal gustatif continue à être décodée sans réaction d’évaluation hédonique. » (JM Schaeffer, p. 135) Ce qui l’incite à courir les cavistes, traquer les flacons qui contiendraient des réminiscences le concernant, c’est-à-dire, des vins dont les cépages, la symbiose entre végétal et minéral, les modes de culture et d’élevage ainsi que l’esthétique de l’emballage, le nom et l’étiquette, vont lui parler, ont des chances de rencontrer ce qu’il attend du boire. En ce qui le concerne, il sera souvent question, humant et s’humectant d’un nouveau vin à découvrir, de souvenirs de fleuve, rivière, vallée et forêt, cailloux, algues, crustacés, vase et humus, berges herbeuses, reine de prés, géranium, enclave. Cela, finalement, en une sorte d’eucharistie, maintenir actuel ce qui s’incarne en lui ! Pour renouveler la sensation de la gorgée primale et absolue, réitérer cette impression d’une gorgée originelle qui s’embrume ensuite dans l’ébriété, diluant la conviction d’avoir réellement vécu cette première gorgée, reconduit au désir d’en recréer les conditions d’apparition, pour plus tard, au risque de l’alcoolisme. « Ce qui lui plaît vraiment, ce sont les soupçons de saveur qui parfois brillent dans chaque bouteille, dans chaque verre, et même dans chaque gorgée puis s’évaporent, pétillement empirique qui suscite des réminiscences d’épices, de bois ou de cuir. Imprévisibles et fugitives, ces étincelles sensorielles qui, paradoxales, rendent plus étrange et plus secret le goût du vin s’allument, soudaines, dans la conscience, promettent une vive évidence, mais à l’instant même où elles apparaissent, très discrètes, s’éteignent. » (Juan José Saer, p. 278)

Sinon, l’eau est omniprésente sous la végétation, derrière les haies, entre les troncs, le fleuve multiplie ses métastases immobiles, d’innombrables étangs de toutes tailles et de zones marécageuses, de flaques et de darses endormies sous les herbes séchées. Du coin de l’œil, il happe avide toutes ces surfaces luisantes, lisses, traversées de tiges, striées de pailles, couvertes de mousses, limpides ou putrides. À tel point que, derrière le rideau de verdure, ténu en ce prélude au printemps, ce n’est plus un fleuve qui se dessine, mais une sorte d’archipel non encore cartographié, incertain, et une espèce de vaste miroir à ciel ouvert, fragmenté en mille éclats. Tout cela aperçu du vélo, soit au ras de la moire fluide quand la route file au même niveau que l’eau, soit en surplomb quand il a fallu grimper une belle côte qui conduit à un hameau, et d’où aussi, il est plus facile d’apercevoir, correspondant aux claquettements entendus quand il filait au plus vite le nez dans le guidon, intrigué par ce bruit qu’il mettra longtemps à plus ou moins identifier, quelques cigognes perchées sur leur nid. L’instant d’apercevoir ces silhouettes blanches et noires, et il a envie de retrouver ces longues heures d’affût à observer dans des jumelles le vol de grands oiseaux, grues ou aigrettes, ou parmi les communautés de canards, quelques avocettes élégantes, sur une patte. Finesse animale, suspendue, lui rappelant la fragilité merveilleuse de certaine nudité féminine qui l’a toujours beaucoup ému. Longues heures durant lesquelles, par la vertu des verres grossissant, les distances disparaissent et il se sent proche, même plus que cela, incorporé comme en rêve dans les formes à plumes qui lui remplissent le regard. Avec l’excitation latente de celui qui découvre au télescope, voyeur, un événement spatial hors du commun, jusqu’ici dérobé, et qui parlerait de la naissance du monde. Comme cette fois où, embusqué dans la cabane de planches, balayant à la jumelle l’herbe d’une rive lointaine, il vit soudain la chute d’un corps, un bolide striant l’air. Un épervier de fondre sur un vanneau presque plus grand que lui et engager un singulier combat. Le rapace s’acharnait sur sa proie, invisible, plaqué dans l’herbe haute, et qui durant de longues minutes chaotiques, tenta quelques sursauts, déployant une grande aile qui cherchait à impulser un mouvement, des secousses pour se dégager des serres, mais en vain. Le nuage de duvet voletait toujours plus dense. Gouttes de sang. Difficile de s’arracher à ce spectacle qui, sans les jumelles, lui aurait complément échappé, se déroulant pourtant dans son champ de vision. « Penché vers le télescope, tout en regardant au travers de l’oculaire et en réglant l’appareil d’une seule main comme pour obtenir une parfaite visibilité, ou un cadrage plus précis, ou une mobilité rapide de l’engin pour pouvoir suivre à tout moment le déplacement routinier des corps qu’il prétendait avec sa main libre il tenait serrés à la hauteur des cuisses les bords de sa robe de chambre (…) En le voyant penché, l’œil collé à l’oculaire du télescope, Tomatis éprouva une violente impression d’obscénité, de perversion torve et satisfaite, comme si Brando avait épié une femme nue, encore que cette modeste perversion lui aurait en tout cas causé moins de répugnance que de le voir fouiller, de son regard indiscret, dans l’intimité des étoiles. » (Juan José Saer, p. 258)

Se faufiler dans ces enclaves géo-esthétiques, c’est comme de changer d’air, traversé par une ventilation agréable. Quand il en franchit imperceptiblement la frontière invisible – simplement il sent que ses mouvements et pensées rencontrent d’autres échos -, il a l’impression de rejoindre un abri, une oasis immatérielle mais charnue. Et cette impression, il le sait, est un charme inépuisable pour autant qu’il ne cesse d’y jouir de la vélocité exaltante de sa mécanique en équilibre, du bon fonctionnement des jambes et du cœur. Comme si, là, il bénéficiait d’une facilité musculaire exceptionnelle, d’une excellence sportive rarement atteinte, comme s’il se retrouvait dans un paradis pour cycliste, au même niveau que n’importe quel champion et que cette vélocité intranquille était la condition pour embrasser l’esprit du lieu, s’y blottir. S’arrêter trop longtemps pour contempler, en s’imaginant prendre racine dans cet enchantement, ce serait risquer l’enlisement dans une faille anachronique, voire archaïque et d’où s’extraire pourrait se révéler périlleux. Les villages ont été construits selon une économie basée sur les ressources du fleuve, poissons, écrevisses, pisciculture, moulin à eau pour produire électricité et moudre les grains (les champs ne sont pas loin), l’élevage d’escargots, l’exploitation gastronomique des grenouilles… L’image d’une certaine autarcie perdure dans l’atmosphère, l’esthétique de ces lieux un peu perdus qui, sur la carte, ont bien la physionomie d’un espace clos, écosystème retranché et qui correspondent aux enclaves mentales où il se coule pour rejoindre et côtoyer, notamment, les souvenirs d’autres nasses de bonheurs ou d’aliénation. Certaines, en effet, frisent parfois l’enfermement et l’obsession maladive, le rituel hypnotique. Comme la bulle pornographique qu’il affectionne, fasciné par les images sur l’écran, flux industriel de sexes. Il y traque, à la manière d’un collectionneur fou et à l’intérieur des scènes répétitives, attentif de manière démente aux morphologies des femmes et à leur manière de se donner et de chevaucher, d’embrasser et caresser, lécher et sucer, au cœur de cette plasticité sexuelle, parmi la tension vibrante des muscles et le roulis soyeux de la chair – le ronron frémissant ou le tressautement désarticulé, arythmique, des ventres, cuisses, fesses, seins réagissant aux secousses intérieures de la queue -, les détails qui vont cristalliser son attention sur d’infimes ressemblances corporelles, revivre virtuellement et inlassablement l’excitation qu’ils partageaient, lui et son amante, et qui était une immense surprise, de l’inattendu et jamais un dû. Il cherche à produire et reproduire cette hypnose à distance, par substitution, dans l’aliénation pornographique et ses milliards de pixels de culs. Un peu à la manière dont il traquerait une sorte de matière noire dont les éléments invisibles, en permanence, continuerait à le relier à son amante perdue, persisterait à faire interagir leurs désirs, dans d’autres dimensions, déterminant par là même la forme qu’emprunteraient leurs vies séparées, les maintenant ensemble, reliés aux mêmes explosions, aux mêmes mystères orgasmiques, enfouis, relégués dans les couches intérieures de leurs cosmos. Il en découlerait ce qu’il aime qualifier de gravitation mutuelle, souterraine. « Voilà en effet une substance dont on ne connaît pas la nature, mais qui représente près de 85% de la masse de l’Univers. Sans elle, les amas de galaxies se disloqueraient, les étoiles s’échapperaient de leurs galaxies. Le grand chaos, en somme. Présente aux confins de l’Univers comme au cœur de la Voie lactée, on ne sait pourtant pas à quoi elle ressemble. On cherche à la piéger au fond des mines, sous les montagnes , dans des détecteurs toujours plus grands… En vain. » (La matière noire, amoureuse d’elle-même. N. Herzberg, Le Monde, 18/04/15). Dans ces enclaves, il lui semble plonger dans des réserves insondables de ces particules où chaque sensation se transforme en signes chatoyants le renvoyant aux effusions amoureuses loin derrière lui, recréant des liens possibles, cryptés, avec le corps disparu.

Il traverse les villages sans s’arrêter. Le regard, photographique, furetant dans tous les coins, à la manière d’un radar. Les volets ouverts ou fermés, les couleurs fraîches ou passées, la disposition de l’église et de la mairie, leurs abords, les drapeaux de la République, les restes d’affiches sur les panneaux publics, les enseignes, les rideaux, les commerces, le mobilier urbain, la statue du Poilu, les jardins, les fleurs, le bistrot, les garages ouverts, les outils, les véhicules d’un autre âge, l’école, les engins agricoles sous le platane, la fontaine, les restes d’un lavoir. Il reste attentif aux signes d’anomie et d’activité, mais préfère continuer sur sa lancée, pieds fixés aux pédales, cul sur la selle, poings au guidon. Un sillage. Les élections sont récentes et leurs résultats, exprimant un penchant sans équivoque vers l’extrême droite et les réflexes nationalistes, ne le mettent pas à l’aise. À ce qu’il ressent en s’immergeant dans le paysage naturel, s’ajoute inévitablement ce qui émane de la vie humaine telle qu’elle s’organise, en symbiose harmonieuse ou dysphorique, dans cet environnement. La pauvreté économique affleure partout, en tout cas, le manque d’aisance et de prospérité. L’aspect « reculé » de paysage partiellement à l’écart de la civilisation (l’autoroute n’est jamais éloignée) est renforcé par la dimension d’abandon social qu’il perçoit dans l’ensemble de la société et qu’il projette ici, en citadin, dans la physionomie engourdie, apathique, des villages campagnards (sachant que la vie agricole est rarement aujourd’hui vecteur de réussite florissante). Le contexte général de la techno-société marqué par l’absence de projet individuel et collectif pour les gens, le manque de perspective et la panne du progrès, la régression des droits sociaux, s’infiltre sournoisement dans les manières d’habiter les territoires champêtres. Il y a une arriération contrainte qui conduit à de multiples replis sur soi, à la résurgence des anciens petits métiers du bois, des champs, de la maraude, du braconnage qui, sous le pittoresque, prennent le statut d’activités qui améliorent l’ordinaire, deviennent indispensables à conduire sa vie de manière décente. Il ne peut écarter, chaque fois que la route le rapproche des habitations, et donc des habitants, d’autres réflexions sur le désintérêt des gens pour la politique dont on parle tant. Une lame de fond qui ne doit épargner aucune enclave, même si, selon leur situation géographique et géopolitique, les impacts seront plus ou moins violents, explicites ou diffus, délétères. « Les populations des pays d’Europe occidentale perçoivent, de façon plus ou moins articulée, l’existence d’une tension entre l’ordre économique capitaliste et l’Etat de droit démocratique. Toutefois, cette prise de conscience s’exprime moins dans des phénomènes de protestation politique que dans un état d’esprit diffus, une sorte d’ « acrimonie » à l’endroit de la politique. Ceux qui entretiennent cette défiance sans objet précis supposent, pas tout à fait à tort, qu’un arrangement informel se dissimule derrière chaque décision n’ayant été l’objet d’aucune procédure démocratique. (…) En effet, les mesures étatiques en question soit ne son absolument plus l’objet du moindre débat au sein des parlements, soit sont justifiées, dans les situations de crise, au motif de contraintes objectives. Mais le simple soupçon, confirmé par des enquêtes journalistiques, que les décisions individuelles des puissances étatiques privilégiant systématiquement les intérêts économiques se multiplient, ce simple soupçon, donc, suffit manifestement aux citoyennes et aux citoyens pour qu’ils se retirent des arènes officielles de la formation de la volonté politique. Les causes d’un tel retrait ne sont pas tant une privatisation galopante ou un désintérêt pour la politique, mais la prise de conscience dégrisante que la liberté sociale de l’auto-législation démocratique ne s’est pas étendue aux organes en question de l’Etat de droit. (Axel Honneth, Le droit de la liberté, p.497, 498))

Aussi, et dans le même ordre d’idée mais par un autre biais, il ne peut faire abstraction, malgré l’illusion que le cycliste aime entretenir, une fois qu’il est sur sa bécane, d’être seul dans une cosmologie d’espaces naturels préservés, de hameaux et villages typiques, que la relation au réel, à ce qui est, est largement en train de changer, et que c’est probablement perceptible ici aussi, dans ce qu’il prend pour une enclave. En effet, chaque maison, même la plus isolée, est certainement connectée à Internet et nombreux sont les occupants à surfer, à compenser leur isolement géographique par une circulation effrénée dans l’environnement numérique. Où, du moins, ils se sentent accompagnés, pris dans un dispositif qui leur répond, qui interagit, une manière enveloppante de comptabiliser – et du reste aussi « compatibiliser » -le monde et qui peut être rassurante. Ce qu’évoque notamment Antoinette Rouvroy à propos de l’action des algorithmes qui développe une présence agissante semblable à celle de la matière noire dans l’univers ! « Cette mise en nombre de la vie même, à laquelle est substituée non pas une vérité, mais une réalité numérique, une réalité qui se prétend le monde, c’est-à-dire qui se prétend non construite, est un phénomène très significatif de notre époque, bien qu’il paraisse abstrait. On peut avoir l’impression que ça ne nous touche pas dans nos affects quotidiens, mais je pense que c’est faux, et je fais l’hypothèse que c’est d’autant plus efficace que cela paraît tout à fait inoffensif. Dès lors qu’il « suffit » de faire tourner des algorithmes sur des quantités massives de données pour en faire surgir comme par magie des hypothèses à propos du monde, lesquelles ne vont pas nécessairement être vérifiées, mais seront opérationnelles, on a effectivement l’impression d’avoir décroché le Graal, d’avoir atteint l’idée d’une vérité qui ne doit plus, pour s’imposer, passer par aucune épreuve, aucune enquête, aucun examen, et qui, pour surgir, ne dépend plus d’aucun événement. » (Le régime de vérité numérique, dans la revue Socio, Le Tournant numérique et après ? p.118, avril 2015)

Il y connaît ce désir – dans ces enclaves où les routes, répliques de celles qu’il traçait dans le sable pour imaginer des courses de véhicules, invitent à jouer au cycliste sillonnant une réplique de l’univers – de n’en voir jamais le bout, que la succession de virages à angle droit au sortir de petits ponts pavés, de montées raides et de descentes abruptes avant et après chaque chapelle, de faux plats à flanc de coteaux entre chaque hameau, soit sans fin. Pourtant, inévitablement, à force de pédaler et de se dilater dans la joie d’épouser ces routes de vallée, soudain, dans son élan, il franchit la limite dans l’autre sens, expulsé. Il se retrouve sur une route ordinaire, hors des vallées. Et, sur le champ, un peu à court d’haleine, redevenant poussif et asthmatique, la flèche d’une nostalgie puissante le transperce, vive, nostalgie pour l’instant qu’il vient de vivre. C’est à l’instant où cela se produit qu’il mesure combien il évoluait depuis un certain temps, qui n’est pas mesurable, dans un climax heureux, un air lui convenant à merveille, légèrement euphorique. Tissant à coup de pédale et de rythme cardiaque ajusté à l’effort, un état thymique s’épanchant au fur et à mesure de la vitesse du vélo et des pensées qu’il sème en chemin, à la manière dont on décrit l’expansion continue de l’univers, état thymique qu’il sécrète à la manière d’une enveloppe protectrice, savoureuse, dont il pourrait ne plus se défaire. Pourtant, la collision avec un changement inévitable d’environnement rompt le charme, comme lorsque l’on bute sur le point final, ou la suspension définitivement ouverte, d’un texte fictionnel devenu auto-matriciel. « Une nostalgie imprévue de la veille l’assaille et la vision du changement constant, du devenir, s’incarne dans ces nuages qui ont existé et qui, peu à peu, subreptices pour l’œil et pour l’attention, se transformant, se défaisant, ignorés, ont cessé d’être des nuages et ont disparu. Le jour précédent lui semble maintenant avoir été la plus intime de ses possessions dont il se sent soudain dépouillé ; comme il est toujours imprégné de lambeaux frais de sensations, d’expériences, il le ressent plus sien que la totalité de son passé et il sait en même temps que, comme un mort récent, sa présence trompeuse dissimule la distance sans mesure qui sépare l’instant présent de ses prédécesseurs abolis, la substance fossilisée du souvenir de la masse charnue qui bat, entend, voit, palpe, sent et respire. » (Juan José Saer, p. 276) Nostalgie imprévue de l’instant à peine passé qui se transforme en vertige lorsqu’il s’avance sur les remparts de la ville, pris du désir de regarder de haut le pays dont il vient de parcourir les creux et les crêtes, laissant son vélo contre une muraille, empruntant les escaliers de pierre et de terre, malaisément, se dandinant comme un canard du fait des calles placées dans la semelle de ces chaussures cyclistes. Brutal retour au sol, passage rapide du sentiment d’aisance, sur la selle, à celui d’handicap, debout sur la terre. Il embrasse du regard les confins boisés et vallonnés d’où émergent, éparpillés, un clocher, une abbaye, la tour d’un pigeonnier, la cavité d’une carrière. Les forêts sont encore terreuses car les bourgeons à peine entrouverts sont en suspens, néanmoins, cela suffit pour éclairer légèrement la palette des bruns, l’adoucir de l’intérieur. Parmi ces étendues d’arbres, il le sait, se cachent ces vallées où il vient de pédaler des heures, dans un autre monde. Impossible de les identifier, de retrouver leur trace dans le paysage, elles sont comme englouties, disparues dans la masse forestière. Impossible, depuis cette hauteur, de voir les routes empruntées. Monde englouti silencieusement. Et se revoyant y sillonner le ruban d’asphalte étroit et sinueux, son esprit dévie vers d’autres images, plus anciennes, celles de ses promenades en kayak, l’avancée presque aérienne de l’esquif, sillage tranché et éphémère, le lent retour à l’inertie dans le courant, un trait dans un miroir lointain, frôlant les berges de glaise d’où jaillissait parfois un martin-pêcheur. Ce souvenir avive toujours sa mélancolie. De même que, vue des remparts face au couchant, la campagne à contre-jour, envahie par l’humidité du soir, semble réfléchie dans un miroir déformant. Dématérialisée. À l’instar de ces vieilles toiles au vernis jauni et craquelé qui voient leurs paysages ensevelis sous une couche de brume temporelle presque impénétrable.   « Plus d’une fois, ils se trouvaient dans quelque passage inconnu et, cessant de ramer, ils laissaient aller le canot à la dérive, corrigeant à peine de temps en temps sa trajectoire d’un coup d’aviron, sachant qu’à un moment ou un autre ils se retrouveraient dans un endroit familier de cette étendue incessante et déserte d’îles et d’eau. (…) C’était une expérience sans nom, quand la diversité de l’apparence en laquelle le monde se décomposait était réabsorbée par le flux qui, de temps en temps, lui permettait d’onduler pendant une durée incalculable dans l’espace qui lui appartenait, pour l’effacer presque immédiatement. (…) Dans cette immobilité générale, le glissement du canot différait du mouvement habituel, à cause du silence sans doute, mais aussi de la facilité avec laquelle cette substance luminescente, ondulante et vibratoire, qui conférait aux choses un halo supraterrestre, se laissait traverser sans effort, avec lenteur et calme, consentante et propice. » (Juan José Saer, p. 373, 374, 375) Repassant par la ville fortifiée qui domine la région, passage obligé d’un versant à l’autre de la vallée principale, celle qui se transforme en estuaire vers la mer, il grimpe avec délices la route qui monte le long des remparts et puis trace ses lacets pavés dans la ville, débouche sur la vaste place bordée de terrasses de bistrots. Pris d’un désir compulsif, il range le vélo contre la muraille, au fond d’une ruelle, et grimpe un talus herbeux, en canard, la pointe des pieds pointés en l’air, du fait des attaches volumineuses encastrées dans la semelle de ses chaussures cyclistes. Il avance sur ces remparts, sortes de jardins suspendus, hésitant, claudiquant. Bien que ces épais remparts représentent une belle assise pour surplomber le pays, il y avance presque au bord du vertige. Du fait de l’absence de parapet ou d’une quelconque protection, il développe une peur irrationnelle de la chute, pour lui mais aussi pour les autres promeneurs épars. Comme si, à tout instant, un coup de vent pouvait déséquilibrer n’importe quel corps et l’emporter. La chute est imminente, de la chute, quelque chose doit ou va chuter, il a ça sans cesse sous ses yeux, au creux du ventre, la bascule dans le vide. Un point de côté, la conviction que quelque part, quelque chose a chuté et que cela aura pour lui un effet domino. Message reçu, flèche décochée, « Hier, plaisir vélo, 32 kms, chute corporelle. Crise, vomissements, douleurs, écrasements intenses côté gauche de la tête. Jambe gauche bloquée. » Le sentiment de marcher sur un nœud tellurique où tout peut trébucher est accentué par la contemplation des bouquets d’arbres, regroupés aux bords arrondis de la courtine et qui, encore nus, semblent de loin pousser dans le vide ou tomber dans le ciel. Découpés sur l’abîme, ils ont l’ambiguïté des reflets de forêts qui bordent les étangs, sont-ils les vrais arbres ou sont-ils les reflets d’arbres plus grands, placés plus loin, ailleurs ? Racines, dentelles végétales déterritorialisées, perdues dans l’espace. Il calme ce roulis en contemplant aux pieds des murs de la forteresse, les rouleaux et rideaux des lianes, emmêlées, au repos, attendant, comme des nœuds touffus de serpents, de reverdir, de retrouver la circulation de sève pour reprendre leur progression recouvrant tout sur leur passage, ruines, fossés, arbres, clôtures, poteaux électriques. Ou encore, plus reposant, les jardins, les potagers, les gestes lents des corps penchés sur la terre, le manche en bois d’un outil à la main.

Une échappée prend fin et il lui semble retomber dans une ornière. Un rail. Ses instincts animaux frémissaient, frétillaient, s’égayaient, convaincus d’être libérés à jamais et les revoici reconduits à la niche, entravés par le col, traînés en rond, sans fin. Jusqu’à épuisement, perdre leurs poils, leurs muscles, leur sang, n’être plus que des formes, des silhouettes, des imitations, accessoires de théâtre. En cage, en cave. Comme dans cette œuvre de Bruce Nauman, Manège, où le carrousel de quelques corps ou fragments de corps, glissant au sol ou tournoyant dans les airs, mêlés à leurs ombres sur les murs, donne d’abord un sentiment de joyeuseté dubitative avant que le sourire ne se fige vraiment. Les corps ont quelque chose d’excédé et d’exténué, dépossédés et inconscients dans leur douleur écorchée, ce sont des moulages de taxidermie, daim, lynx, coyotes, ours, chevaux, entiers ou tronqués. Juste des restes d’animalité usés jusqu’à la corde. Représentation d’une humanité qui, non seulement extermine les autres espèces, mais extirpe violemment, même en soi, en tout être, les restes de bêtes, les résurgences totémiques, la part animale, ce que j’ai en moi de lynx, de daim, de coyote. Il faut les poursuivre, les persécuter, les torturer, les priver de liberté, les contraindre à l’abdication, la castration. Trophées sinistres exhibés dans les manèges de la pensée, pour la gloire de l’homme triomphant de la nature…

Au fond d’un sac à dos qu’il n’a plus ouvert depuis des mois, il retrouve une serviette en papier pliée, enveloppant deux madeleines séchées, presque momifiées, qu’il avait ainsi emballées pour les manger en guise de petit casse-croûte, lors d’une dernière sortie à vélo dans les montagnes, à la fin de l’été précédent. Touchant viatique pour accompagner les plongées dans les enclaves. Restes de pâtes momifiés imitant des fragments de château de sable, des parcelles de muraille, nourriture oubliée, moulée par le temps passé, l’oubli. Les regardant, les observant comme à la jumelle, les caressant, les roulant d’une main à l’autre, il chute dans le souvenir vague. (Pierre Hemptinne)

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Le temps des villages

Quand les vacances ont permis de pédaler dans des paysages « remarquables », le retour aux routes ordinaires de chez nous a parfois quelque chose de déprimant. Curieusement, c’est en renouant avec des conditions climatiques  ingrates, par exemple la drache du 15 août, que l’on retrouve un plaisir à rouler ici. Ou bien en découvrant que, comme chaque année, les villages ont à coeur de construire un calendrier festif, calendrier qu’il faut réintégrer, c’est la réalité de la vie hors vacances… En effet, le cycliste qui sillonne les rues de campagne rencontre de nombreuses activités de villages. Fêtes en tout genre, animations très locales, survivances de pratiques folkloriques. La traversée des bourgs, des hameaux est souvent « détournée ». Là où habituellement il ne se passe rien règne une atmosphère événementielle. Agitation, drapeaux, banderoles, haut-parleurs, musiques dans la rue, annonces au micro et parking improvisé pour les voitures quand il s’agit de kermesses d’une certaine ampleur. Mais certaines activités sont plus modestes, simplement destinées aux habitants du lieu ne visant rien de plus que la convivialité, le fait de rythmer ensemble le temps qui passe, l’été qui s’achève. Le 15 août est particulièrement célébré. Cette année, tout en pédalant sur les routes boueuses, ruisselantes, on pouvait constater que tous les petits calvaires, toutes les petites chapelles, dédiées à la vierge ou non, avaient été visités, fleuris ou allumés. Plus aucune trace des pratiquants mais nul doute qu’il y avait eu de petits cortèges votifs, se déplaçant contrits sous la pluie. En déboulant d’une route traversant le bois de la Houssière, en même temps que l’on retrouve les rafales de vent et les traits de pluie, de plus en plus arrosé de terre, on découvre un immense champ transformé en compétition de motocross. Les engins tournent, les caravanes sont alignées, les barbecues fument, quelques concurrents nettoient leurs motos au karscher, des badauds se promènent chope en main. De nombreux chapiteaux à l’approche des villages signalent l’organisation de bals, de concerts, de concours de pétanques arrosés. Beaucoup de ses organisations ont quelque chose de désuet ou d’immuable, d’intemporel et cela accentue l’impression du cycliste de rouler dans une dimension du temps. Ce samedi, en arrivant à Ronquières, il y a un petit attroupement sur le pont, un bonimenteur parle au micro depuis un grand chapiteau encore vide, mais on peut remarquer que les voitures s’arrêtent, se garent, des curieux descendent, rejoignent le pont. Au pied de celui-ci, des groupes sont en train de mettre à l’eau des baignoires décorées qui doivent faire office de barques. À Petit-Roeulx, la rue principale du village est condamnée et partagée en deux couloirs pour une course de cuistax à laquelle ne semble participer que des jeunes des environs, pas encore de spectateurs (ou il est trop tôt). En approchant dans un village plus loin, des vigiles habillées de blouses fluos « Maes Sport » surveillent les carrefours. Une course cycliste va passer, les gens sortent sur leur seuil, s’installent dans des fauteuils, il y a de l’agitation sous le calicot « Arrivée ». On vous regarde comme si vous étiez un échappé ou un retardé de la course! Des places villageoises accueillent des tournois de balle pelote, mais ça n’intéresse que de petits groupes d’amateurs. N’empêche, ce jeu rituel, traditionnel, aux cris caractéristiques, qui fait fonctionner le bistrot du coin, installe pour le cycliste de passage, une atmosphère particulière dont il ne capte que quelques éléments, des temporalités se croisent. La place, habituellement déserte, est aperçue dans sa fonction sociale. – Et au sortir des villages, à cette époque (fin de l’été, approche de l’automne), on retrouve les paysages de champs de maïs, si particuliers, qui protègent un peu du vent, coupent l’horizon, créent l’impression de rouler dans un labyrinthe. L’alternance de ces instants « sauvages », coupés de tout entre ces foules d’épis balancés sur leurs plantes alignées, où l’on prend de face la rudesse des campagnes battues par les vents qui remplissent oreilles et cerveau, et de ces petits événements villageois peinards, sans prétention et colorés, s’efforçant de maintenir du lien et du sens dans le maillage campagnard, illustrant de manière décalée le « bien vivre » loin du rythme urbain, se moule dans la temporalité sportive du corps, concentré sur son effort physique mesuré par le battement des jambes et du cœur (et dont le compteur enregistre la durée, la vitesse et la cadence), une belle expérience de l’hétérogénéité du présent. (PH)

De village en village, la curiosité des moments festifs, preuve de l’imagination locale. Ici, le début d’un concours de baignoires.

Rouler entre des champs de maïs, c’est particulier, sauvage, hypnotique!!!

Paysage plus calme, sans l’agitation du vent, au « ravitaillement ».

Garrigues vs oasis

On explore peu la manière dont on se fait prendre par un paysage. Ça se dit et s’explique difficilement, cette force qui nous laisse imprimés dans quelques paysages types qui nous ont fait forte impression. On y reste, on en devient partie intégrante, virtuellement certes, mais on y vit, on vit avec eux dans la mesure où ils nous aident à penser en images, en formes, en lumières, ils alimentent un mode de formulation et de conceptualisation qui échappent aux mots, tout en l’alimentant (les mots ont besoin des non mots). Je suis passé là à vélo en 2008, un peu par hasard, dans la chaleur parfumée d’une heure matinale, en m’écartant de la route principale, l’objectif étant d’aller voir le Pic Saint Loup. La route serpente et je vais suffisamment vite pour ne pas pouvoir détailler de quoi est fait le paysage. Il semble aride, limite monotone, mais poussant ses caractéristiques à l’excès, il fait l’effet d’une enclave éveillant le désir d’y rester. C’est en effet une plaine protégée par des hauteurs boisées et promontoires rocheux. Après quelques kilomètres on traverse le village ombragé de Pompignan qui distribue l’accès vers Saint-Hippolyte-du-Fort ou Ferrières-les-Verreriess, chaque fois en imposant le passage d’une colline ou une grimpette à flanc de coteau, la plus belle échappée étant celle vers Montpellier, tracée par une belle route platanée, droite vers le Causse de l’Hortus au sommet duquel on accède par un beau casse-pattes, un col en miniature, une belle route en lacets comme celle que l’on trace de la main dans les buttes de sable, à la plage. Une fois en haut, c’est tout droit dans le causse, petite forêt, prairies sèches, caillasses, à droite la vue sur les Cévennes s’élargit, on aperçoit l’Aigoual. Au bout du causse, on redescend en zigzag et l’on déboule dans le florissant et épicé vignoble du Pic Saint Loup. Mais l’enchantement particulier du vignoble Pic Saint Loup ne faut pas oublier la traversée de cette garrigue exemplaire, cet espace désertique bordé par les contreforts cévenols marque l’imagination. Dans le mécanisme de cet attrait, il est forcément question de vitesse et d’inertie. Dans un monde où les moyens d’aller toujours plus vite sont légion, faire du vélo en cherchant, selon ses capacités naturelles, à atteindre les meilleurs vitesses, a quelque chose d’archaïque. Même si les machines sont sophistiquées et les costumes de la plupart des pratiquants criards, l’attirail reste rudimentaire l’organologie corps-vélo-route, sommaire. C’est déjà, de toute façon, se mettre en vacances du rythme social effréné. C’est le genre de panorama étendu, faussement plat, rapidement embrassé du regard – on croit n’en avoir qu’une vision générale mais je suis certain que le cerveau enregistre beaucoup plus de détails, prend l’empreinte du paysage -, qui crée cette sensation de nous retenir en formulant, à la manière des chants de sirène, une incitation à l’anachronisme que tout le corps entend et ressent. Car vivre au rythme de la vie qui est en phase avec ce type de nature, vivre en phase avec ce qui se passe là, c’est forcément rompre avec la vitesse quotidienne de la vie moderne laborieuse, c’est épouser l’anachronisme, abandonner, se reposer, bifurquer, renoncer à être actuel (« langage, vêtements, carnet d’adresses, connaissance du monde et de la société »). Ce sont des « oasis de décélération » pour utiliser l’expression de Hartmut Rosa dans « Accélération. Une critique sociale du temps ». Comparant l’effet de l’instabilité sociale due aux changements incessants à une situation d’éboulement géologique : « Comme à l’occasion d’un tremblement de terre, toutes les couches (du sol) ne se déplacent pas ici au même rythme : on assiste à des phénomènes de désynchronisation par lesquels différents domaines se déplacent à des rythmes divers ; des « oasis de décélération » isolées se recréent en permanence qui, comme des blocs de granit qui restent immobiles durant un tremblement de terre, promettent une stabilité limitée dans un environnement qui se transforme à un rythme vertigineux. » Voilà, on pénètre dans certains lieux – idéalement à pied lors d’une randonnée assez longue ou à vélo – en y sentant cette possibilité de désynchronisation stable, comme une chance, la retrouvaille avec un élément perdu, l’hypothèse d’un ressourcement (mais ce n’est jamais, pour autant, acquis !). On sait que pour creuser l’impression première que dépose ce paysage en nous, soit pour comprendre et jouir de son empreinte déjà installée dans notre imaginaire, il serait nécessaire d’en établir une topographie détaillée, de vivre à son rythme. Celui des gens qui y habitent, en partageant leurs récits, leurs connaissances orales du lieu, en répertoriant faune et flore (pas formellement, mais en immersion sur le terrain, en observatoire), épouser et éprouver les reliefs, s’imprégner des jeux d’ombre au fil des heures… Bref, freiner, descendre de bécane, passer d’un état à un autre. L’aspect aride de cette inattendue plaine de Pompignan tient à la saison : au printemps, l’impression est sans aucun doute très différente. La zone est protégée, classée Natura 2000, cela peut expliquer une fécondité peu courante : à l’orée des bocages de petits chênes, je n’ai jamais vu voler autant de lucanes, ces grands et splendides longicornes noirs, intrigants. Dès la nuit tombée, une multitude de chants de petits hiboux forme une polyphonie techno douce et bucolique, envoûtante. Le sol est brûlé, mais la diversité de plantes est impressionnante, réduite à l’état de trames filées. Les vols irréguliers et le chant rigolo des guêpiers, l’apparition de huppes, achèvent le tableau d’une vie empruntant des formes moins connues, rares, disparues ailleurs, d’un écosystème préservé (illusion). La diversité florale comme spectrale du fait d’être séchée sur place, en bout de vie, est certainement perceptible par les sens seconds du randonneur ou du pédaleur, dès le premier passage. En été, ce sont les épines de Jésus, buissons couverts de fleurs jaunes, qui attirent le regard, foisonnant. Ils étaient autrefois mangés par les moutons. Les troupeaux sont moins nombreux, les bergeries camouflées dans le paysage sont recyclées en maisons ou gîtes de tourisme, mais il en reste, actuellement en alpage. Sur les collines basses, il y a quelques hameaux dissimulés. La carotte sauvage se retrouve du nord au sud, mais elle est particulièrement belle quand elle recouvre des champs entiers comme ici, bordée de chardons bleu ciel, pas loin de quelques parcelles de céréales dorées. Il y a bien entendu des vignes, Pompignan possède sa coopérative et, là et plus loin, de jeunes vignerons cherchent à donner une identité à des cuvées du « piémont cévenol », façon bio. Mais il y a aussi, quotas obligent, des vignes arrachées, pas mal. Dans le village, une boulangerie épicerie, un bar brasserie irrégulier. Vie sociale ténue, perspective économique fragile. C’est pourtant en traçant sa route, entre sport, nature et médiation culturelle, dans ce genre d’élément rayonnant, entre vitesse et point mort, que l’on imagine brièvement d’autres vies, d’autres organisations, d’autres possibles. Un bar, un vigneron, une halte à l’ombre, ça suffit. (PH)

Danser Ventoux

Certaines photos aériennes du sommet du Mont Ventoux, reproduites en carte postale, sont d’une beauté fascinante, entre le paysage naturel et le site culturel. Si on y reconnaît sans ambages le vaste crâne d’une montagne, cela ressemble aussi à une gigantesque poterie primitive, usée, patinée, altérée, forme énigmatique façonnée par une civilisation, échouée. Les chemins et les routes, gravés au fil des siècles selon l’usage, dessinent des arabesques difficiles à déchiffrer, traces d’une langue ancienne qu’on ne peut deviner, « entendre », qu’en les parcourant en pèlerin. Un vestige majestueux qui porte témoignage, dans son érosion même, de l’empreinte des climats, des nuages, des vents, des cieux et du passage laborieux des hommes. Au pied du Ventoux, à Bédoin par exemple, c’est du Ventoux qu’il est question, le village est occupé non-stop par le commerce du pédalage. Location de vélos, ventes de matériels et de doses énergétiques, voitures belges et hollandaises qui débarquent des cyclistes, cyclistes qui marchent en faisant clac clac, concours de mécaniques et de maillots tous plus bariolés les uns que les autres, il n’y a que ça, dans tous les sens, toutes les terrasses, toutes les boutiques, toute l’économie touristique enfle avec le vélo, c’est plusieurs milliers tous les jours qui partent à l’assaut du Mont et la majorité de Bédouin. C’est presque écoeurant même pour un cycliste ! C’est un col rendu mythique par le Tour de France et les souffrances infligées au peloton. Il y a comme une obsession de « faire le Ventoux ». Cela donne aussi chaque année un nombre important de sauvetages, voire en hélicoptère pour évacuer des imprudents dont le cœur lâche près du sommet. La montagne attire, sa masse énorme, sombre (on voit peu de choses de ce qui se passe dedans) et son sommet dégagé, désert, brillant. Par Bédoin, c’est direct, une rampe de lancement à flanc de coteaux et puis l’attaque est frontale jusqu’au Chalet, le nez contre la montagne, arbres et rochers. Les lacets sont brefs, serrés, sans fioriture, la masse montagneuse se développe étouffante, absorbante, il faut s’accrocher. Personnellement, il a fallu une demi-heure avant que le cœur trouve son rythme, parvienne à respirer sans se laisser étouffer par la pression de la forêt et de la pente rocailleuse. Ensuite, il y un déclic, l’organisme trouve son allure, son balancement dansé, il est en équilibre et a l’impression de pouvoir continuer ainsi durant des heures (douce illusion, ivresse). Au fameux Chalet, tout se dégage, plus de végétations devant soi, on entre dans une sorte de sanctuaire dépouillé, cette fascinante calotte de roche et céramique, l’immense os crânien de la montagne saillant contre le ciel, on s’élance avec un frisson provoqué par la beauté impressionnante du site naturel et par son importance dans l’histoire de la saga cycliste. On progresse minuscule et lent – forcément, à l’échelle de ce paysage – dans les lacets élégants de la route runique où l’on entend de lointaines sonnailles. Il fait froid au sommet et venteux, un jeune cycliste cherche à se débarrasser de ses crampes, un autre place du journal sous son maillot avant de redescendre… Deux jours après, je me rends à Sault pour faire connaissance avec cet autre accès au Mont. Un peu après Bédoin, dans les vignobles, le jour et les premiers rayons de soleil, décochés de l’autre côté du Ventoux, atteignent le sommet, délicatement, on dirait une apparition, une manifestation irréelle. Pour atteindre Sault, y arriver, à partir de Flassan, je sinue dans le massif montagneux, Les Holières, Combe de Ripert, La Peyrière, jusque 900 mètres. La route n’est pas facile, mais elle se laisse avaler, on respire, et elle permet de sentir autrement la montagne que lors de l’attaque frontale. Après, on rejoint la route venant de Mormoiron, on grimpe presque à mille mètres et on descend dans la vallée de la Nesque avec une vue magnifique sur les champs, les cultures d’épeautres dorés et les champs de lavande violette très sombre. À Sault, le bar du Progrès est idéal avant d’entamer l’ascension. Et on se lance vers le Ventoux en pente douce, avec des cultures, des fermes, des pâtures. On rentre lentement dans les bois, il y a régulièrement des espaces ouverts avec des petits champs, un hameau, une chapelle. La pente varie, quelques assauts raides, mais aussi de longues périodes très roulantes, voire des faux plats qui laisse le temps de respirer, regarder. On zigzague d’un versant à l’autre, on traverse de nombreux lieux dits, Les Avens, Les Porchiés, le Ventouret, Les Reynards, avec un paysage qui se ferme sur ses arbres ou ouvre ses rideaux vers la vallée. On se dit que le Ventoux, ce n’est pas uniquement trois routes pour que des cyclistes se fassent un sommet hors catégories mais un massif gigantesque traversé de chemins et de lieux nommés. Ce que confirme la lecture d’une carte détaillée : incroyable comme elle parle cette montagne, quelle constellation de sites baptisés, de sentiers tracés, de croisements, de combes, de jas, de plaines, de vallons, d’adrets, de roches, de collets… Je me dis que j’aimerais la connaître plus de l’intérieur, y marcher des heures, que cela changerait l’esprit et la manière de danser sur le vélo au moment de l’attaquer de face, yeux dans les yeux, par ses côtes goudronnées. Et l’on finit tout de même par se retrouver au Chalet Reynard pour les six derniers kilomètres les plus mythiques. Il est presque onze heures et c’est la ruée. Des groupes qui se disloquent, des solitaires qui flambent, des couples qui luttent pour rester côte à côte, des éclopés qui s’accrochent, des frimeurs qui flambent, des fortiches qui filent, des crâneurs qui se font mal, des respirations douloureuses, des grimaces, des défaillances, des abandons. Des familles qui encouragent, des photographes opportunistes qui filent leur carte. Garder son rythme, monter au train. Un original qui monte sur des skis à roulettes. Au sommet, il y a du monde et on y rejoue les marchands du temple ! La température est bonne, on reste, la vue est splendide. On boit, on mange, on reprend son souffle, on compare ses impressions, ses moyennes, ses souvenirs. Quelques-uns qui semblaient finir le plus à l’aise s’effondrent assis derrière le parapet, peinent à se reconstituer. Sans arrêt, il en arrive de nouveaux. Deux jours plus tard, je reviendrai par Malaucène et, alors que ce versant est réputé moins exigeant que celui de Bédoin, je souffrirai le martyre dans certains passages (les trois kilomètres du milieu à plus de 10%). Sans doute que l’organisme n’était pas prêt pour se voir infliger trois fois ce genre de grimpette, mais le parcours est plus plaisant, diversifié, avec de belles vues sur la plaine, d’autres montagnes au loin et, heureusement, il y a des portions plus reposantes où l’on peut rajouter quelques dents, action des doigts, déclic, jeu de chaîne, changement de déhanchement et de balancier, nuances de la danse. Au sommet les poubelles débordaient, mais il faisait encore calme, à peine neuf heures. En descendant, à hauteur de la stèle, je m’arrêtai pour admirer un très grand troupeau de moutons dérivant dans la caillasse, suivi par deux chiens. Bien plus intéressant à regarder. – Ventoux, infos pratiques –  (PH)

Filmé au GSM/ – Première arrivée au sommet, atmosphère générale, le vide, la pente, le repos, le vent et tentative d’autoportrait! – // Deuxième arrivée, atmosphère générale, les arrivés, la route, ceux qui grimpent encore – Le dernier kilomètre, la caillasse, le sanctuaire, le vent enregistré fait un bruit de cailloux frottés l’un contre l’autre, le même bruit, dans l’effort musculaire, que font les musiques, les mots accumulés dans la mémoire, matière mentale à laquelle on s’accroche : – Aperçu du troupeau de moutons :


Pédaler sauvage

Il fait frais quand on part très tôt, dans une lumière presque rose baignant les garrigues, le vent frisquet est bien accueilli par la peau au passage du calvaire, à la sortie du hameau Tourres. Cette lumière vive et rasante du petit matin est dynamique en ce qu’elle cohabite avec une présence accentuée de la nuit, du noir, les ombres en effet sont longues, profondes, chaque forme se découpe nettement. Ce qui est ressourçant n’est pas tellement de pédaler seul en montagne mais c’est de pédaler à travers les différentes facettes d’un large paysage et de sentir comment ces étapes distinctes du paysage fonctionnent ensemble, forment un tout. A coup de pédales et de souffle travaillé, respiration absorbant les aspects de la nature tout au long du déroulé de la route – en pédalant, il semble que l’on regarde et absorbe ce qu’il y a à voir par la respiration, par le passage du souffle et la circulation de l’air, ou que l’on respire par les yeux -, on traverse, on sent ce qui relie les garrigues au sommet aride des cols, en passant par les versants en pente douce, les lacets le long des rivières, les bourgades des contreforts, les vallées plus profondes, les forêts, les alpages… Le lacis de petites routes dans les Cévennes réactive chez moi toujours la même impression d’être un labyrinthe textuel le long duquel chuintent les pneus fins du vélo comme le doigt du lecteur néophyte qui suit mot à mot le cheminement des phrases. On ne sent jamais qu’un petit bout microscopique du texte-paysage, là où l’on se trouve fugacement et selon des caractéristiques très locales, tel aperçu sur la vallée, tel hameau, ici des jardins en terrasse, là des cris d’enfants et des sonnailles de chèvres. On pressent bien la totalité, on sent qu’elle existe, on croit l’embrasser quand on débouche à un sommet, mais c’est une impression très passagère, trompeuse, une illusion, très vite la vision d’ensemble se referme, se protège, continue à émerveiller certes, mais la vue que l’on croyait globale sur le texte-paysage reste hermétique, ne laisse embrasser que la couche extérieure, tout le sombre, toute la nuit et tous les dégradés de lumière à travers les couches de végétaux, toutes les strates langagières restent occultées, protégées. Pédaler le long des routes, monter, descendre, tourner, plonger, remonter en lacets, ne pas voir où l’on va, juste un mur végétal, cette activité de dépense consiste bien à sentir le paysage, pas le penser, ni le lire, encore moins l’élucider, surtout si l’on y met du temps, la durée, la traversée d’éléments variés du paysage, qu’on laisse venir la fatigue jusqu’à ce que ça devienne une sorte d’épreuve car c’est alors que l’on a l’impression que le corps dialogue avec le relief que présente et impose le paysage. Il faut faire avec, s’adapter, produire les efforts appropriés pour avancer, grimper et sinuer sur le chemin revient à épouser le paysage, à danser avec lui et à faire corps avec lui, à se fondre dedans. Pédaler est une sorte de danse qui se substitue à une relation rationnelle avec l’environnement. Au même titre que ce que découvre Warburg chez les Indiens et que nous rappelle Annie Le Brun : « Ce qu’il voit chez les Indiens en est d’abord la confirmation violente, amplifiée par le lointain. Avant tout, parce qu’il en acquiert la certitude physique lors des cérémonies rituelles qui lui permettent de ressentir la complexité, l’intensité et la profondeur de ce qui lie la représentation et son objet, mais aussi de le voir à travers la « représentation de la cause (qui) se déplace entre l’homme et l’animal », dans la mesure où, « au caractère incompréhensible des phénomènes naturels, l’Indien oppose sa volonté de comprendre en se transformant personnellement, en devenant lui-même cette cause des choses », Telle est pour Warburg « la plus grande conquête scientifique des Sauvages, comme on dit », résidant dans le pouvoir d’objectivation de cette métamorphose qu’il voit à la clef de toute représentation. Et c’est bien ce qui le fascine : « la danse des masques est une causalité dansée ». » Chercher une manière de pédaler qui soit équivalente à cela, dans la manière de vivre une relation momentanée avec la montagne et les routes que les hommes y ont tracé (et pas simplement « faire l’Aigoual », « faire le Ventoux »). De Pont D’Hérault jusqu’à l’observatoire de Mont Aigoual, l’ascension est progressive. La vie de la vallée se transforme petit à petit. Au début il y a de nombreuses cultures potagères où s’activent les jardiniers, oignons des Cévennes en terrasses, beaucoup d’ombres agréables. Le village de Valleraugue tout en longueur sur la rivière, un bon endroit pour ravitailler. Après, on continue sur le faux plat, la végétation se durcit et un peu plus loin les lacets commencent. La déclivité n’est pas mortelle, autour de 6%, quelques lacets un peu plus raides. Tout d’un coup on voit l’observatoire, tout là-haut, où l’on va. On se hisse lentement, on passe des feuillus aux résineux. L’air est de plus en plus vif. On passe du soleil à l’ombre. A l’Espérou, ça sent la station de ski au chômage, il y a du dégagement, des prairies. Il reste 9 kilomètres pas très durs. La forêt est superbe, pas loin il y a l’Arboretum de l’Hort-de-Dieu. Des sentiers de traverses parfois surgissent de lents randonneurs qui éveillent toujours un peu de regret : je profiterais encore mieux de cette danse pédalée sur le macadam montagneux – elle aurait plus de sens et m’emplirait de plus de significations- si je connaissais mieux, plus intimement les sentiers et les pentes de l’Aigoual, de l’intérieur. Ainsi, ça reste superficiel, un survol. L’arrivée sur le sommet pelé, à 1567, est toujours lumineuse, herbe rase, pauvre, quelques cailloux, des vaches et leurs sonnailles, peu de touristes, et des vues époustouflantes sur l’enchevêtrement textuel des cimes des Cévennes. La descente est une douce ivresse, on se laisse aller, on s’enfonce. Pour éviter de me retrouver trop vite sur des routes fréquentées, plus bas que Valleraugue, à Peyregrosse, j’ai piqué vers l’intérieur, le col de la Triballe (612), le magnifique hameau de Saint-Martial, redescente sinueuse, remontée au col de la pierre penchée (623), redescente en zigzag, passage dans un autre hameau secret, superbe, Saint-Roman-de-Codières. Il fait chaud, le goudron fond et ses émanations se mélangent avec des senteurs de pins, de lavande, de thym, de réglisse. À certains moments, des nuages de papillons se détachent de la roche et entourent la tête du promeneur. Dans chaque hameau, il est possible de remplir sa gourde, de se rafraîchir dans une fontaine. Il vaut mieux, la danse tape dans les tempes. Les volets s’entrouvrent, un vieux, une vieille dévisage l’étranger assez fou pour circuler au soleil. La descente vers Saint-Hippolyte-du-Fort, à l’ombre sous les arbres, pentes douces faciles à négocier, croisant souvent le Vidourle, l’eau vive qui chante, des potagers bien verts dans les angles de la vallée, des maisons haut perchées, d’anciennes magnaneries austères, le hameau de Cros et l’arrivée dans la ville où attendre la voiture balais. Il faut un sas de décompression quand on descend de la selle, comme si on sortait d’une bulle, on n’entend plus bien ce qui se dit, les oreilles sont couvertes d’un filtre, l’élocution est difficile, les mots sortent difficilement, les phrases s’articulent maladroitement. En faisant corps avec le texte du paysage, on s’est déshabitué du langage des hommes. (PH) – Petite route dans les Cévennes – – Une idée du panorama en haut de l’Aigoual : – Dans un village des Cévennes, cimetière et cigales : – L’ombre du cycliste sur les routes cévenoles –

Bordures et clé des champs

Les couleurs, les formes, les mouvements et odeurs qui garnissent les accotements, bordures, fossés le long des routes campagnardes participent à la musique du vélo. Ça défile et forme une compagnie, c’est ce que les yeux et le cerveau avalent le plus, courbé sur le guidon (et quand on se relève, le regard fait un saut vers l’horizon, s’échappe, plonge dans une grande flaque de lumière qui floute les champs, au-delà d’un mur de ronces). C’est plaqué par la chaleur ou ondulant sous la bise fraîche, ou tordu par les bourrasques. C’est sombre sous les arbres, surexposé à midi, auréolé le soir (le grand encensoir de Baudelaire), scintillant et fumant de rosée le matin. Sans avoir de turbo, on longe ça assez vite, très près, et c’est incroyable le nombre de formes différentes que l’œil distingue, jaillissantes, ou enfouies dans le fouillis (plus ordonné qu’on ne le croit, c’est ce que l’on se dit à les frôler des heures durant). Graminées, oseille sauvage, boutons d’or, petite ciguë, lamiers, orties, myosotis sont les plus courantes. C’est le premier rideau léger, dont les traits souples lumineux et les taches de lumières s’agrègent à la sueur, aux cellules du cycliste, c’est le premier voile que l’on frôle et par lequel s’effectue une adhérence au paysage, une projection, un échange. Sous le déploiement musculaire, la méditation particulière du sportif atteint une sorte d’hypnose intravertie sous l’effet de la respiration intensifiée par l’effort, méditation paradoxale qui se berce idéalement du défilement de ces plantes sauvages. C’est un public fantôme qui encourage et collabore, être fleuri aide à aller de l’avant, à poursuivre un travail dont l’investissement pourrait quelques fois sembler vain, ridicule. Ça défile et la structure des tiges, grappes, corolles, feuilles se place en résonance – via cet état méditatif enfoui – avec des musiques, des phrases littéraires (leur musicalité aussi), des textures de couleurs et de lumières plastiques que le cerveau rumine, ressasse. Jusqu’à créer un effet d’enveloppement, de concentration et des effets d’emballement et d’ivresse comme de se sentir emporté par une organologie magique, impromptue (un vent dans le dos comme autoproduit !) : le macadam luisant, le pédalier, les roues, le cœur, la chaîne, les bordures fleuries qui masquent, comme une drogue, la douleur de l’effort, la respiration paysagère… Le temps que ça dure, jusqu’au premier carrefour, traversée d’un village, passage à niveau… Je dirais (j’y reviens souvent, ça taraude, c’est pas facile à saisir) que ce sont aussi des états de lecture, des états où l’on exerce son oreille, son sens de la musique, où l’on aiguise le regard de lecture (distinguer le plus de plantes différentes dans les fossés et la vue semble décuplée au fur et à mesure que l’on augmente la rotation des cuisses), c’est comme si on participait à la création d’une musique… (Lors de la dernière Flèche Wallonne, en commentant la victoire épatante de son collègue de peloton, un coureur disait quelque chose du genre: « Vous ne pouvez pas comprendre, faut être coureur pour apprécier ce qu’il a fait, c’est réussir la bonne association de plusieurs éléments, la route, son inclinaison, le souffle, le bon développement » (celui qui permet de décoller)… Il aurait pu ajouter d’autres éléments témoignant que les coureurs, à force de pédalage, sont pris aussi par ces organologies sauvages, impromptues, et que ça les aide à gagner, ça dope sans chimie répréhensible !!) PH

Fabricant de vélo fabriquant

Francisco Lopez, « Machines », (Elevathor Bath, 2010) – composition « Fabrikas ».

C’est une pièce construite à partir de prises de sons effectués à Riga dans plusieurs fabriques, de bière, de chocolat et de vélo. Le son et même le type de cadences ont quelque chose de romantique dans le sens où cela évoque des industries à l’ancienne fonctionnant avec des mécaniques artisanales. Même si l’étoffe machinique a une belle ampleur dans le volume et la trame, ça garde quelque chose d’un peu désuet, ancien. Ça cherche la mémoire. Il est quasiment impossible d’attribuer à ces bruits structurés une identité en fonction de l’objet fabriqué. Rien ne rappelle le vélo, ne fait songer au vélo. Peut-être, à force d’écouter et de chercher – mais alors bien sûr on induit – une combinatoire de couinement discret, en boucle, évoquant un pignon tordu et mal graissé. Ou ici le dérapage accentué de navettes qui rappelle ce que l’on sent dans les jambes – avant de l’entendre – quand le dérailler patine, que la « vitesse passe mal » et casse le rythme. Et puis en associant cette image de machines à l’ancienne et en gardant à l’esprit le sens du vélo, on commence à percevoir cette batterie robotique comme un peloton de machines se faisant la belle et dérivant sur des routes de campagne, s’échappant de l’usine pour suivre ses vélos (très film d’animation). Plus tard on songe aux travailleurs qui ont baigné dans cette atmosphère, ses secousses de manufacture, ses rotatives qui fabriquent d’autres machines d’évasion, tout ce vacarme sériel qui constituait leur paysage sonore mental quotidien –même s’il est ici mis en scène, sculpté, ramassé, et orné de frises en relief qui se rapprochent de choses entendues chez Pierre Bastien où le machinal rejoint le rêve -, l’enveloppe bruitiste qui leur servait d’interface sensorielle et intuitive pour sentir et comprendre le monde. Pour eux, dès qu’il voyait un vélo dans la vie de tous les jours, ou dès qu’ils en touchaient ou s’asseyaient sur la selle d’une bécane, il devait sentir et entendre ce processus de fabrication, ce boucan de mécano vibrer dans tout leur être, plaisir ou nausée. Et finalement, à force d’écouter, on peut se dire qu’en passant des heures régulièrement sur un vélo, dans ce sentiment d’abstraction que procure le paysage qui défile silencieux à la force rotative des mollets, dans le silence du moulinet des jambes, ce qui se trame à l’intérieur, profondément, est probablement ce plain-chant de machine archaïque, primitif, en train de fabriquer l’être-vélo, le devenir vélo de l’aspirant cycliste, fabrication de l’adéquation entre les deux machines, la bécane, l’organisme humain… Joli poème sonore. (PH) – Francisco Lopez en médiathèque