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Clignements oculaires & tête d’épingle, cheminer à nouveau

Bruant...

À propos de/digression sur : fragments (re)lus chez Didi-Huberman, Bernard Stiegler, Catherine Malabou, Dominique Quessada, Josep Pla, articles de journaux (Le Monde, Libération) – Souvenir d’une exposition de Jean-Baptiste Bruant et Maria Spangara (Galerie du Jour) – Chemins de plage et de terre…

Chemin...

Je me sens au havre – où à la plage – dans la traversée de ces états intermédiaires où je me sais mélangé à quelque chose qui chemine mais sans en voir le terme ni la finalité précise – par agglutination en quelque sorte -, ou lorsque, en fonction d’un cycle de saisons secrètes, je suis mû par la nécessité de recommencer quelque chose, de reprendre un travail délaissé ou encore, lorsqu’un besoin impérieux me conduit à revenir sur certains jugements sans pour autant les remplacer par d’autres, à réviser l’interprétation que j’avais forgée de certains événements, textes ou œuvres, cela impliquant de modifier des traces mémorielles, les examiner, les modifier, les effacer partiellement, changer quelque chose en soi et du coup s’infléchir, obvier, ne plus tellement se (re)connaître. On se fond alors provisoirement dans un tout, les frontières entre soi et l’environnement s’estompent et c’est la surprise d’éprouver que, bien qu’homme, on ne se situe en aucun centre de quoi que ce soit. (Surprise est dit par convention, on devrait parler plutôt de soulagement, d’heureux dénouement, de même que ces états ne se transforment en havre que lorsqu’ils cessent d’être intermèdes entre deux moments, deux situations)

Bien entendu, tout cela je l’enregistre à un niveau modeste, celui des choses simples par lesquelles je me noue au vivant autant qu’à l’inerte, simultanément, à corps perdu (générant de pertes autant que retrouvailles). Mais, toute proportion gardée, cette constitution me rend sensible à cette substance vitale qui irrigue l’œuvre de Marcel Duchamp, « son caractère de bricolage expérimental ou, pour le dire avec plus de précision, sa fonction heuristique. C’est un genre d’œuvre conçue comme un essai perpétuel : donc jamais close en droit, toujours à refaire. Elle ne procède que par hypothèses constamment jetées, constamment recueillies à l’aune de leur polyvalence et de leur efficacité concrète, fût-elle tout ce qu’il y a de plus imprévu. » (Didi-Huberman, Sur le fil, p.12, 2013) Ce qui, surtout si l’on suit le lien que tissent ces œuvres avec le travail mental que le spectateur doit aussi bricoler sans cesse pour en recevoir les forces hypothétiques – et prothétiques, finalement -, se trouver sur leurs trajectoires et ne pas passer à côté, rejoint la pensée « en train de se faire » dont parle Bernard Stiegler : « (qui n’est une pensée que lorsqu’elle est toujours à nouveau en train de se faire). » À la manière des clignements oculaires qui, nous dit-on aujourd’hui procurent d’indispensables micro-repos au cerveau – une sorte de lubrifiant que serait ce saupoudrage de sommeil -, une pensée ne se fraie un chemin en moi que si, à tout instant, je m’en dessaisi. Le dessaisissement clignotant ayant un effet de propulsion, de protention. Indispensable au travail incessant de clarification par reprises successives du formulé qui conduit à une possible pacification, individuelle d’abord et en tout cas installe ce travail dans un soucis de « paix civile » à long terme : « Le logos, qui n’est pas une simple faculté intellectuelle, mais un ordre psycho-social, comme forme attentionnelle rationnelle, est cette paix civile : sur l’agora de la polis, qui devient policée en cela même, il remplace les armes et met fin aux guerres claniques en faisant du polemos « père de toutes choses » le principe dynamique non plus de la guerre, mais du dialogue, et comme diachronie de cette transindividuation qu’est la pensée « en train de se faire » (qui n’est une pensée que lorsqu’elle est toujours à nouveau en train de se faire). » (B. Stiegler, Etats de choc, Mille et une nuits, 2012) Ce qui vaut mieux que l’indignation et la résistance rance, parce qu’au moins créative, tournée vers la recherche d’une alternative. Dans ces instants – parfaitement représentés pas la perplexité jubilatoire devant certaines oeuvres d’art ou l’impénétrabilité de certains textes en première lecture -, peut-être suis-je traversé ou dispersé en recherche d’une nouvelle configuration, pataugeant dans cet état que Dominique Quessada appelle « l’inséparation » et où, selon lui, « L’être humain se tient dans un monde désormais sans Autre. Il résulte de ce « sans », de cette disparition, un état du monde sorti de la juridiction de la dialectique : coexistence des contradictions, simultanéité de plusieurs états de la vérité, stabilité de l’irrésolution, absence de dépassement par la synthèse, remise en cause des certitudes du progrès linéaires, etc. » (Dominique Quessada, L’inséparé. Essai sur un monde sans autre, PUF, 2013)

Je me souviens, non sans peine, avoir erré dans la Galerie du jour (Agnès B.), parmi les objets d’une scénographie plutôt lâche, en arrêt sous le cirque équivoque de son immense titre « bâillements des grands méats/apparitions incongrues du tigre », exposition de Jean-Baptiste Bruant et Maria Spangara. Je sais y avoir été écrasé par l’ennui, et n’y avoir rien compris, sans que cela ne me dérange réellement, au contraire, l’ébahissement ou l’ahurissement, l’impossibilité de traduire ce que je voyais en une narration instantanée, logique, me semblant être l’objet même du travail présenté, sa matière, sa substance. Peut-être la meilleure manière d’y faire preuve d’une présence participative. J’appréciai la consternation – sans rien de péjoratif – née de la dissociation extrême entre le fait d’être là et le sens introuvable, invisible, de l’intention des artistes. Les éléments mécaniques exposés me semblaient les pièces de quelque chose qui avaient eu lieu ou les outils et les matières premières pour la fabrication de quelque machine ou situation oubliée ou à venir, hypothétique. Quelque chose de démonté. Ou en cours d’installation ? Exactement comme lorsque l’on rentre dans un quelconque atelier, au repos, désert, que les instruments se trouvent rangés ou abandonnés n’importe où, des bouts de bois, des éléments métalliques gisants sur l’établi, et que l’on se demande ce que l’on peut bien fabriquer ici, en temps ordinaire. Fabriquer ou dé-fabriquer. À l’endroit, à l’envers. J’éprouvai un réel intérêt pour certains ustensiles désoeuvrés, je les photographiai pour leur effet esthétique, ainsi ces sortes de sommiers, de structures à ressorts appuyés au mur. Mais cet intérêt n’avait que peu à voir avec le message des artistes. Il était le même que si j’avais déniché ces dentelles de ferrailles dans un quelconque hangar poussiéreux, désuet. Et sans doute se réactivaient alors des situations antérieures où visitant en intrus des entrepôts délabrés remplis de machines délabrées, je m’étais trouvé privés de ressources photographiques pour garder des traces de ce que l’on essayait de recomposer dans ces ombres poisseuses de graisse, assemblant les parties valides de plusieurs moteurs endommagés pour construire un prototype improbable. L’enquête (trop courte, bâclée) menée sur le lieu même, dans la galerie, compilant les rares documents rédigés pour les initiés, me conduisit à repérer qu’à certains moments les artistes investissent le lieu, sont présents, s’emparent de toutes les pièces et outils et les mettent en mouvement, en performance gestuelle et spirituelle, à même le plan d’immanence le plus immédiat et à même le plan occulte le plus obtus ou farfelu. Alors, probablement, tout s’emboîte. En leur absence, des vidéos restituent cela, ce qui a eu lieu, la mémoire est exposée dans des téléviseurs froids, l’on dirait des gesticulations d’une autre époque, d’une autre planète. Mais même ainsi, ce qui s’articule entre ces objets, l’espace, ces corps, ces bruits, ces voix n’est pas évident, ne crée rien d’homogène, de directement identifiable en une catégorie de pensée sensible. Rien à voir avec les anciens happenings. Plusieurs semaines après, quand je redécouvre les photos dans les archives de mon ordinateur, je ne sais plus d’où elles proviennent, de quelles vadrouilles elles sont l’empreinte. Je dois faire un effort de mémoire. Par définition, le dispositif montre quelque chose en train de se faire, tantôt activé, tantôt au repos sous le regard impassible – blasé ou incrédule – des visiteurs, mais quelque chose est en cours, qui réussira ou échouera, là n’est pas la question. Il m’a semblé que le petit texte de présentation, bien compréhensible en tant que tel, n’était pas d’une grande aide pour produire une interprétation qui conférerait une incarnation au corps disparate de l’œuvre. C’était une amorce d’explication, toutefois, que, bien qu’il n’atténuât que chichement ma déroute, je devais conserver, ruminer, métaboliser en moi, pour peut-être… « De manière évidente, ces travaux éclairent des obsessions cardinales à leurs yeux, à savoir la hantise de la fin du mouvement, l’hypothèse du Golem, une pratique du souffle comme musique, entre transe soufie d’Alep et symphonie somnambulique de bouches, la croyance en un ésotérisme opératif, la ventriloquie comme moyen de l’occultisme, ou comment — et cela, Derrida l’a merveilleusement énoncé — les fantômes parlent par nos bouches. » Après une formule un peu creuse sur « l’importance incontestable » des deux artistes, Jean-Yves Jouannais conclut qu’ils sont « les inventeurs incontestables d’un genre qu’ils passeront leur vie à essayer, non pas de définir, mais de partager avec nous », cela rejoignant le besoin d’œuvres qui nous maintiennent dans les flux attentionnels, les flux des « pensées en train de se faire » en lieu et place d’un art et d’un savoir sur l’art, donc sur le monde, qui ont longtemps asséné les pensées toutes faites. Imagine-t-on ce que cela changerait au quotidien, dans toutes nos relations, dans toutes nos entreprises, de ne plus s’assujettir aux formes de certitudes, préférant les processus en cours, ce qui se partage parce qu’échappant à la clôture des définitions arrêtées, toujours pris dans les plis de relecture des choses du vivant, sans point d’ancrage !?

Et comment être assez fou pour revendiquer un quelconque ancrage, une fixation de valeurs et de repères quand, quelques lignes journalistiques sur l’état de l’Univers peuvent foudroyer d’une sidération implacable, à tomber à genoux ? Ainsi, dans cet article du journal Le Monde, le 22 mars 2013 (L’enfance de l’Univers dévoilée. Le satellite européen Planck livre des images inédites sur le cosmos, 380 000 ans après le Big Bang), ces quelques lignes : « Cette phase, aux détails encore flous, correspond à une fantastique dilatation de l’espace. Quelques milliardièmes de milliardièmes de milliardièmes de secondes après le Big Bang (le chiffre précis n’est pas encore connu), l’Univers passe d’une tête d’épingle à sa taille presque actuelle. Les mots en fait ne suffisent pas à décrire l’événement, car l’expansion correspond en réalité à une multiplication des distances par 10 exposant 25, un « un » suivi de 25 zéros… ». « Le chiffre n’est pas encore précis », « Tête d’épingle ». Une sidération magique, de nature à aveugler tout entendement, qui me reconduit aux sévères perplexités, dès longtemps éprouvées – tellement longtemps qu’elles me semblent la « tête d’épingle » de ce que je suis devenu, une expansion aléatoire sans narration linéaire, sans direction consciente, mélangée à d’autres narrations -,  à peine entrouvert mon premier livre de philosophie, face aux textes denses, ma première tentative de lecture autodidacte, de profane absolu, me pétrifiant de ce sentiment de n’y rien comprendre, de ne rien pénétrer, et que pourtant c’était bien cela le début du processus, mâcher une saveur incomprise, qui ne se livre pas d’emblée. Et alors s’engager dans l’obligeante jouissance de relire, discipline du relire – dès lors plus uniquement les pages imprimées mais simultanément leur premier reflet incompréhensible gravé en moi comme un début d’écriture, de traduction à moi -, souvent avec honte et sans fin, piétinement, bégaiement, pour progressivement entrevoir du sens, pas forcément celui consigné dans le texte. Ce qui, à posteriori, se révèlerait normal jusqu’à y prendre goût, en faire peut-être mon état préféré de bête qui fouit, recherche des possibles, à défaut de recevoir le savoir.  « […] la proposition prédicative, en solidifiant et en figeant les déterminations, court-circuite le savoir, s’il est vrai que celui-ci est toujours, d’abord et avant tout, l’individuation du sujet devenant majeur, et ne recevant pas le savoir, mais le transformant en s’y (trans)formant lui-même. » (B. Stiegler, Etats de choc, p.197) Ce qu’éclaire rétrospectivement ces quelques lignes de Catherine Malabou (citée par B. Stiegler) : « la spécificité de la proposition philosophique  tient à ce que, d’elle, il ne peut y avoir de première lecture. Ce qui se manifeste à la première appréhension de la proposition est son illisibilité fondamentale […]. Au moment où le lecteur subit le « choc en retour », il « ne doit pas être pour soi, mais faire corps avec le contenu même » [La phénoménologie de l’esprit] de la proposition, c’est-à-dire épouser son mouvement de recul […]. Le lecteur ne trouve rien au lieu où il revient. Cette origine n’ayant jamais eu de première fois, le lecteur ne découvre aucune présence substantielle, aucun substrat qui attendrait d’être identifié […]. Le lecteur se trouve du même coup projeté en avant, requis pour donner la forme. » (C. Malabou, L’avenir de Hegel) Relire, comme marcher à nouveau, remarcher sur des sentiers ou des plages de nombreuses fois arpentées et que l’on aurait longtemps négligés. Revenir, re-parcourir les mêmes circuits, retrouver les mêmes sentes, comprendre ses pas en y remettant ses pas, voir le sol et ses détails autrement, le regard ramassant les objets qui balisent le sol, que la mer rejette et qui s’ensablent, les ficelles, les coquillages égrenés, les gants dépareillés de pêcheur, les bois, les brindilles qui s’emmêlent, les filets roulés comme des dépouilles abîmées. Ou en bordure des champs crayeux, les cailloux, les racines, les empreintes, les trous, les ornières, les graviers, les touffes d’herbe. Tous les reliefs que le marcheur silencieux happe, caresse, polit dans son souffle comme s’il s’agissait des perles d’un chapelet, une lecture aveugle qui chemine en lui, devient son silence, son ressac. Aspérités qui sortent de l’anonymat poussiéreux pour tramer une intelligibilité provisoire de l’immanence. Ainsi dans le texte trop vaste, qui donne le vertige, tracer une crête, relire au plus près, en s’accrochant à de petits riens qui semblent indiquer une lumière, une signification accessible et que l’on soigne à tâtons, par essais et erreurs, en cherchant les bonnes dispositions intérieures, comment transformer cela en chair, en nerf, en sang et puis en saveurs, nouvelles et à répertorier. Presque par sorcellerie. Un peu à la manière de la biodynamie, selon ce que raconte Olivier Bertrand dans la chronique Parlons Crus du 15 mars, consacrée à la famille Goisot près de Saint-Bris-le-Vineux. C’est après une dégustation chez des confrères qu’un des membres de la famille conclut « qu’il se passait dans les vins quelque chose que je n’avais jamais bu jusque-là », et qu’ils « testent quelques décoctions sur une parcelle isolée. Le millésime semble manquer de lumière ? Quelques grammes de silice broyée dans une eau assez pure brumisée sur la plante lui donneraient une « impulsion », une orientation l’aidant à capter la lumière.Certaines moquent la biodynamie, caricaturent, traient les convertis de crédules. Les Goisot ont abordé cela de façon pragmatique, en paysans. Ont trouvé plus de tension, plus de précision dans « l’identité » de chaque parcelle. » Ce n’est rien d’autre qu’un système d’attention et de soins portés à la terre, l’environnement de la plante, à l’aveugle, rendu possible et efficace parce que là aussi, il y a renoncement aux certitudes, « plus j’ai avancé, plus je me suis posé de questions ». De la relecture, je passais vers le travail de la vigne et de celui-ci, histoire de boucler, je repassa du côté de la création d’une langue, à inventer à partir d’un sol aride, en soignant inévitablement tout l’écosystème langagier, ce qu’exprime très bien Josep Pla à propos d’un auteur catalan : « Carner travaille une langue qui littérairement reste à faire, pauvre, rigide, ankylosée, très limitée dans son lexique, pleine de zones corrompues, sèche comme un os, d’une anarchie orthographique entretenue par les groupes intellectuels du pays, se développant dans une ville chaotique et immense, au milieu de l’indifférence d’une grande partie de la population, au sein d’un groupe humain qui possède, moins la dureté d’un diamant, qu’un pouvoir d’absorption purement biologique – l’aspiration d’une énorme éponge. » (Josep Pla, Le cahier gris, Gallimard, 2013) Je re-repasse vers les chemins, dans ses paysages de calcaire anémiés, végétations noires, brunes et grises, de printemps qui ne vient pas, de vert qui n’éclôt coincé sous la croûte hivernale se prolongeant, foulant des sentiers pauvres, rigides, ankylosés, secs comme de l’os, et exaltants, précisément parce que. (PH)

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L’esprit médiathèque, médiathèque de l’esprit

Colloque « Médiathèques et circulation des savoirs », Bruxelles, le 20 mai 2010.

C’est au cœur d’un quartier en plein chantier et mutation (admirer tranchées, palissades, sols éventrés, décor de ville retranchée et ses jeux de grues, ébauches de nouvelles constructions, circulation de reflets dans les parois vitrées – anciennes désaffectées, nouvelles clinquantes – comme esquisses d’une perspective qui se cherche, théâtre de gestation) et dans un bâtiment historique signé Art Nouveau (par rapport à l’environnement, une audace datée, quelque chose d’intemporel, une sorte de valeur sûre), le Résidence Palace, que la Médiathèque organisait un colloque interne pour nourrir la réflexion de sa propre mutation, alimenter en énergie le moteur qui doit lui permettre de passer d’un modèle ancien vers de nouveaux avatars adaptés à son époque.  – Grande jam de neurones – La formule colloque – avec ses aspects plus académiques et rigides – avait été retenue, au détriment des modalités plus souples et à la mode des successions de tables rondes et « ateliers » parce que dans un processus où il convient de changer la culture d’entreprise, il faut pouvoir prendre du recul, consacrer une réflexion de fond aux obstacles à affronter, et surtout se donner collectivement un vocabulaire commun, partagé, acquérir ensemble de mêmes critères analytiques, des grilles d’analyse bien choisies en fonction des intérêts de l’association et de ses missions (et c’est bien la responsabilité d’une direction de proposer de pareils outils). Cela peut se faire en se livrant à des lectures croisées, communes, dont on peut  ensuite échanger les acquis, qui doivent constituer la matière de débats internes continus pour ancrer dans les pratiques quotidiennes un « appareil critique » collectif (et dans notre médiathèque, les réunions sur la Sélec jouent partiellement cet office). Ce qui, bien entendu, n’a rien à voir avec la construction d’une pensée unique. Il y a de la marge ! Il était important aussi que l’immersion dans le courant d’idées où puiser des arguments pour construire les étapes suivantes de notre projet, pour donne du corps aux documents devant justifier notre existence et notre utilité aux yeux des pouvoirs publics, soit vécue par l’ensemble de la communauté de travail, depuis le personnel au profil disons « culturel », en charge de la constitution d’un corpus théorique, celui en  charge de la médiation de terrain mais l’ensemble du personnel dit de gestion, ressources humaines, comptabilité, informatique, infographie et autres composantes fonctionnelles. L’effet « contagion » de la pertinence d’un projet ne démarre que si la dynamique interne atteint une forte cohésion à tous les étages de son réacteur humain… C’était aussi la première fois que les médiathèques, globalement étaient fermées et que l’ensemble du personnel se retrouvait dans une salle, pour ne journée, avec comme seul travail devant lui celui de réfléchir, secouer ses neurones, se consacrer à des interventions apportant des éclairages, des concepts, des formules susceptibles de faire évoluer le diagnostic sur le quotidien, et de donner des éléments pour structurer et organiser le changement (ce qui ne solutionne pas immédiatement une situation anxiogène mais peut contribuer à atténuer le stress, l’impression du « no future » que l’on colle à tout ce qui reste lié à des supports physiques, à une culture concrète. Depuis longtemps, donc, l’occasion d’une photo de famille, rien que ça, ça valait la peine, ça signifie bien aussi que, même dans une situation difficile, l’association peut se rassembler, la direction accorde beaucoup d’importance aux vecteurs de cohésion dans le personnel et pend plaisir à réunir tous les effectifs. Programme. Après un mot d’accueil bien senti du Directeur Général, soulignant bien ce plaisir de se retrouver pour réfléchir ensemble, la journée s’ouvrait par une table ronde réunissant plusieurs approches du concept de médiathèque. Quel est le Lego qui peut faire fonctionner ensemble médiathèque, bibliothèque et lieux de spectacle (salle de théâtre, salle de concerts) ? Puisqu’en Belgique l’existence d’une médiathèque unique s’est terminée dans un plan de restructuration où certaines de ses composantes ont été reprises par d’autres opérateurs culturels. Frédéric Delcor, Secrétaire Général de la Communauté française, a d’abord souligné toute l’importance qu’il accordait à tout dispositif pouvant contrebalancer le poids des autoroutes du loisir et ouvrir les curiosités vers les répertoires de la diversité culturelle et de la différence. Yves Vasseur, Intendant du Manège.Mons et Commissaire de Mons 2015 a évoqué le volontarisme du Manège dans son désir d’incorporer une médiathèque dans sa stratégie de terrain, mais a aussi, lucidement, pointé quelques difficultés pour trouver le modèle opérationnel, efficace. Il a esquissé quelques pistes en lien avec un modèle français expérimenté à Saint-Sauveur. Annick Maquestiau (directrice de la bibliothèque d’Uccle) a témoigné de la rencontre entre le métier de bibliothécaire et médiathècaire (une première en Belgique). Xavier Galaup (Directeur adjoint de la bibliothèque départementale du Haut-Rhin) et fer de lance en France de la rénovation des médiathèques, a présenté un tableau dense et structuré de la situation française, des tendances, des expériences, des réflexions. Il évoquera le succès des nouveaux équipements qui attirent un public plus hétérogène que celui des médiathèques anciennes, déplaçant et démultipliant les effets de socialisation des espaces culturels publics. Ce sont des lieux pour « séjourner », être ailleurs, autrement. Il évoquera le problème que l’on connaît bien : les animations, la médiation devraient être considérées comme « collection » à part entière. Il posera la question que l’on doit tous affronter : comment être plus fort que Google !? (Une des réponses : en travaillant entre médiathèques à l’échelle européenne sur des programmes de « contenus » : de type métadonnées complètes et originales, traversées par un point de vue d’appareil critique accompagnées de vastes programmes d’animations vivantes dans toutes les médiathèques européennes, impliquant conférenciers, musiciens… (Après cette table ronde, Yves Poliart et Pierre Hemptinne levaient un voile sur « Archipel, une organologie des musiques actuelles », projet qui illustre la stratégie suivie pou se positionner, mais nous reviendrons sur ce projet !).  – Les termes de la problématique, discours descendant et discours ascendant, question d’esprit– Si le thème du colloque était bien « médiathèque et circulation des savoirs », le programme suivait bien plusieurs étapes de ce questionnement : avec qui organiser la circulation, c’est la question de relais institutionnels. Avec Archipel, ce qui était examiné était bien : qu’avons-nous à dire, à raconter, que pouvons-nous apporter qui nous soit propre ? Et c’est bien par là qu’il faut commencer si l’on veut, à un moment ou l’autre, être quelque part, « plus fort que Google » !!  Le premier ajustement à effectuer vise les termes mêmes du problème de base. Là où le discours courant (la presse, l’opinion de surface) considère que la médiathèque est mise en danger par le téléchargement, il convient de poser un diagnostic qui embrasse mieux les forces en présence, et que l’on pourrait présenter rapidement avec cette citation de Bernard Stiegler : «D’autre part, tout en soulignant le caractère littéralement salvateur de la logique ascendante de la génération de métadonnées sur le web dit « social », je tenterai cependant de montrer qu’aucune activité de l’esprit ne peut se passer d’une logique délibérative, critique et redescendante, supposant la mise au point d’appareils critiques et de dispositifs rétentionnels. » C’est bien là que ça se joue et pas uniquement dans la mutation des supports de transmission (CD vs numérique). L’avenir des médiathèques est aussi lié à l’avenir de l’esprit, ressource première du devenir humain ! L’appareil critique, c’est ce que nous pouvons développer comme discours sur les collections et les pratiques, la question des savoirs professionnels à restituer sur la place publique, et le rétentionnel peut figurer nos collections et nos métadonnées professionnelles, la mutualisation de nos connaissances, bref ce qui peut différencier un savoir institutionnel (sans l’autorité à l’ancienne) et un savoir individuel. Dans un contexte où priment ce que tout un chacun peut placer comme « information » sur Internet, y a-t-il encore une place pour le discours délibératif des institutions, quel est-il, comment se forment des discours redescendants ? – – Connaissance des publics et attention. – Se charger de la circulation des savoirs implique de se pencher sur la connaissance des publics. Cette connaissance des publics, dans les derniers développements de la société, s’est professionnalisée et est prise en charge par des spécialistes qui se proposent de nous décharger de ce travail et de cette pensée : ce sont les agences en communication et marketing. Ils savent très bien ce que veulent le public, ils ont étudié ça à fond. Joëlle Le Marec, avec son laboratoire de recherche, étudie depuis 20 ans les pratiques des publics dans leur rencontre avec les musées (scientifiques et autres) et les bibliothèques. Elle scrute leurs attentes à l’égard des institutions et les enseignements qu’elle en tire sont pour le moins plus riches et contrastés que les clichés abondants. Et si le fonctionnement général ne nus dispensera pas de faire appel à des experts en communication et marketing, il est indispensable de nuancer et différencier notre approche de ces questions. Les publics ne se réduisent pas à ce qu’en dit le marketing et leurs besoins sous la loupe trahissent une autre position que celle qui consisterait à dire que le « salut viendra en dehors des institutions. Il y a un réel besoin de celles-ci, un attachement à leur rôle dans le social. Dans ce qui change les relations entre le public et une politique culturelle et scientifique publiques, elle épingle la saturation de l’effet agenda. Cette pression pour nous « occuper » l’esprit constamment de choses qui peuvent très bien ne pas nous concerner mais qui nécessitent néanmoins un traitement, une attention : même si je m’en fous du foot, il prend tellement de place que je dois faire un effort pour évacuer le foot de mon esprit. La question d’absence de vide, de sur-occupation et d’hyper-choix est certainement centrale dans les stratégies d’une institution préoccupée de « circulation des savoirs ». La confusion, au sein des institutions, de la communication strictement scientifique ou culturel d’une part et, d’autre part, un type de communication plus publicitaire, liée ou non à un sponsor, nécessite de la part des publics de nouvelles compétences : il doit déjà produire un effort, exercer une compétence caractéristique et significative pour trier les différentes communications qu’on lui adresse, qui cherche à s’emparer de son attention. Elle évoque ce cas d’enfants en visite à la Cité des Sciences et qui, arrêté sur un stand de sponsors camouflant sa démarche de marketing sous un semblant scientifique (histoire des télécommunications), demandaient : « quand est-ce qu’on va à la Cité des Sciences ? » ! Indice de désorientation. Indice aussi que la compétence pour identifier et trier les strates de la communication qui embrouille l’accès à un bien culturel peut se substituer à la compétence et au temps normalement consacré à réellement tirer profit du bien culturel. Dans la stratégie communicationnelle d’une institution, il y a là beaucoup d’enseignements pour développer une éthique du recours à ces techniques devenues incontournables pour « atteindre les publics » ! Ces travaux académiques doivent aussi nous inspirer quant à la cible de nos projets : les institutions doivent viser les apprentissages de lecture et d’acquisition des biens culturels, décanter la saturation, proposer des comportements critiques pour échapper à l’effet agenda, offrir des lieux où l’attention peut se libérer et retrouver sa liberté délibérative.– Pratique de lecture et attention. – Alain Giffard est un spécialiste de ce que le numérique introduit comme changement dans les pratiques de lecture et l’on peut dire qu’il étudie ça de près et depuis longtemps (il est un des premiers à avoir fait procéder à la numérisation d’un livre dans le cadre d’un projet de « postes de lecture assistée » à la Bibliothèque National, il est le concepteur des « espaces numériques »). Après avoir rappelé que la pratique de la lecture « classique » reflue tant quantitativement que qualitativement, il développe minutieusement le procédé de la lecture dite industrielle en rappelant la confusion qui s’installe entre les différentes étapes de la lecture. Par exemple, dans les centres numériques, on croit apprendre la lecture numérique quand on enseigne la navigation. Or, tous les actes en quoi consiste la navigation correspondant aux opérations de prélecture, après il faut encore lire. Ainsi, on croit que naviguer en « lisant » une série d’information, c’est lire. De même que l’on peut croire que « copier/coller » c’est écrire !. Le passage d’une lecture de scrutation à une lecture soutenue, de la lecture d’information à une lecture d’étude, celle qui en Occident  associe lecture et réflexion, ce passage vers la lecture comme technique de soi, soit un exercice culturel de la lecture, c’est ce passage est de plus en plus court-circuité. Au profit de la captation de l’attention vers autre chose. La lecture industrielle et tous ses dispositifs numériques de « prélecture » sert à détourner l’attention de la lecture d’étude au profit de la lecture d’autres messages, d’autres occupations dans lesquelles la publicité et le marketing (de même que l’effet agenda) occupent une large place. (C’est probablement dans cette dynamique négative que se joue la difficulté, pour les institutions culturelles publiques, d’assumer encore un rôle prescripteur désintéressé en faveur de pratiques culturelles d’étude, de technique de soi). Au passage, il proposera une approche des questions de violence  l’école où l’on a une génération à qui, un certain discours public déclare « vous êtes en phase avec l’ère numérique, c’est votre époque, c’est très bien, vous la comprenez mieux que nous, vous êtes des meilleurs « lecteurs numériques » que nous, vous êtes l’avenir », et puis qui se trouve face à l’obligation de faire l’apprentissage d’une lecture classique, d’étude et face à cette exigence des verdicts graves de déconsidération : « vous ne savez pas lire ». Les parallèles entre ce qui passe au niveau des processus de lecture industrielle de l’écrit et les pratiques de l’écoute industrielle des musiques devraient être posés « scientifiquement ». Malheureusement, peu de chercheurs s’intéressent à l’écoute des musiques. Mais la convergence, à nous observateurs privilégiés des pratiques d’écoute, est évidente. Là aussi il apparaît que la vraie question est celle de l’attention. Le travail de médiation doit intégrer ce paramètre comme fondamental : penser des dispositifs, des agencements de lectures différenciées, au service d’une attention bénéfique au développement de pratiques culturelles qualitatives (plus riches en satisfactions personnelles, plus rentables sur le terrain des techniques de soi). – La clôture festive – Une bonne partie du personnel se retrouvait ensuite au Music Village, près de la Grand-Place, pour un peu de détente. Groupes de musique impliquant des médiathécaires ou DJ… (PH) – Note de lecture sur une livre de Joëlle Le Marec –  Le blog « académique » de J. Le Marec et son blog « Indiscipline » – Un texte sur la lecture industriel, blog d’Alain Giffard

Quand école ne rime plus avec culture

« Enseignement en Culture. De l’utopie à la réalité ? », débat, La Bellone, Bruxelles, 29 mars 2010

L’association « Culture et démocratie », dans la continuation d’un colloque organisé en 2008, lance une série de tables rondes pour débattre d’un « enseignement en culture » et déboucher sur des propositions concrètes à transmettre au politique. Une tâche fondamentale autant que colossale.Les termes du débat – En ouverture, le « modérateur » Eddy Caekelberg (journaliste RTBF) préviendra avec humour : vu le niveau plutôt bas des ambitions culturelles et la prédominance du rendement, il vaut mieux viser des propositions très concrètes, éviter de voler trop haut, de se faire des illusions (il s’excusera en s’accusant de cynisme probablement précoce »). À la suite de quoi les invités introduiront la question culturelle sous trois angles différents. –L’anthropologue Anne-Marie Vuillemenot rappellera quelques fondamentaux, le « hors culture il n’y a rien », qu’il y a les tenants de la « culture comme partie du tout » avec ses dangers d’élitisme ( ?), les partisans de la « culture comme un tout », plantera rapidement le décor de la très ancienne opposition « nature/culture » (renvoyant à Philippe Descola), reviendra sur les risques de réduire la culture à un système de valeurs entraînant toute une série d’interrogations embarrassantes sur l’égocentrisme, sur qui décide des valeurs, du glissement vers la constitution de ces valeurs comme système de sens homogène mettant en péril la diversité. Elle orientera la définition de base vers une notion large et empirique du genre « partage de représentations et de pratiques »… – Antoine Pickels (auteur, directeur de La Bellone) esquivera le devoir de définir la culture. Mais il fait une nette distinction entre « art » et « culture », l’art étant pour lui ce qui s’oppose à la culture, en apportant du nouveau, des ruptures de sens, en séparant des choses connues et déplaçant les valeurs, les repères. (Ce qui est intéressant et juste, mais relève déjà d’une distinction faite à l’intérieur de l’art : parce qu’une vaste production artistique ne vient que renforcer le connu, les valeurs en place, rassurer.) – Jacques Liesenborghs, ancien enseignant, directeur d’école, fondateur de « Changement pour l’égalité » se centrera, lui, sur son parcours individuel. Parce que finalement, comme le rappellera plus tard Pol Biot, tout part du récit individuel. Il retrace son parcours scolaire, l’acquisition d’une culture littéraire classique sans saveur, archéologique et coupée de l’humanisme, historie de rappeler que « dans le temps, c’était pas forcément mieux ». Après un passage à l’université coupée de la société (années 50/60), il découvre d’autres cultures endogènes, celles des populations défavorisées ou plus populaires, à l’armée.  68 est ensuite un moment clé, d’ouverture et de révélations. Il orientera son travail vers l’école professionnelle, au contact de l’émigration… La culture pour lui a apporté des réponses à des questions vitales, existentielles, la culture est moteur d’action individuelle et collective… – Parole à la salle, éléments de débats. – Ensuite, parole à la salle, après une synthèse bien torchée qui aura mis au centre des conceptions, comme invariant unissant les différentes approches, le « récit collectif », le « récit commun ». – Or, je me méfie de cette notion, que l’on peut estimer contaminable par celle « d’identité », l’adhésion au « récit collectif » pouvant jauger le degré d’intégration, en tout cas c’est une notion qui demande a être très vite explicitée, mise à plat. Nous sommes déjà, individuellement, constitués d’innombrables récits, superpositions de temporalités, interactions de fantômes ; comment pourrait-il y avoir « un » récit collectif !? À moins de comprendre le récit collectif comme l’interface – ni plus ni moins – permettant à tous les récits individuels (et chaque individu pouvant se nourrir de plusieurs récits singuliers) de se comprendre, de s’échanger, de contribuer à la transduction d’éléments individuants. – L’ouverture du débat étant très générale, petit à petit, les interventions de la salle vont aller dans le sens de « marquer des territoires ». (Ce qui est logique et incontournable si, avec un groupe donné, on entame un long processus de clarification des questions complexes de politique culturelle.) Territoires où reprennent position les antinomies, les contraires qui structurent habituellement l’environnement culturel alors qu’il conviendrait sans doute de poser au débat des préalables qui contraignent à dépasser, à échapper au piège de ces contraires. Défense de la musique classique contemporaine, ici, avec une crainte certes fondée du populisme. Témoignage d’ateliers entre jeunes où les filles défendent la culture contre les garçons préférant le sport, rappel judicieux d’un clivage corroboré par des enquêtes, les filles investissant beaucoup plus que les garons dans les pratiques culturelles savantes, mais réintroduisant l’opposition sport/culture dans une forme improductive. Position d’artiste espagnol déclarant qu’il ne se voit pas émigrant, c’est-à-dire dans une situation particulière par rapport à une culture à intégrer, mais que nous sommes tous des migrants. Intervention pleine de fougue pour encourager « ces messieurs » à venir sur le terrain, là où le hip-hop relève et rajeunit la culture (comme si les autres terrains, classique, jazz, ne mettaient pas en contact avec la culture vivante)… Enfin, toutes ces prises de positions sont intéressantes, respectables et « justes » à plus d’un égard. Mais elles font glisser les échanges dans le disparate, les particularismes, les « chapelles ». – Quand il est question de pratiques. -Sans doute est-il préférable d’entamer le travail avec un appareil théorique plus rigoureux, carré et des orientations déjà bien dessinées, à la manière d’Ars Industrialis. Exemple : Antine Pickels insiste sur l’importance d’éduquer à l’art plutôt que de prêcher pour un retour à l’apprentissage de pratiques artistiques. Oui, c’est plus large, plus généreux, plus utile. En même temps, avoir pratiqué le dessin, bien ou mal, créativement ou non, ça aide aussi à comprendre certaines choses. Parce que la main pense aussi, le savoir de la main est indispensable à dépasser justement les clivages négatifs qui minent les questions culturelles. Et on pense même si on rate ses exercices de dessin. Mais ça veut dire qu’il faut organiser les cours de dessin en fonction, où rater sera aussi important que réussir. L’apprentissage de techniques manuelles, le développement de la sensibilité de la main et du corps (stimuler la part de tous les organes dans le fonctionnement du cerveau) peut s’effectuer avec toutes sortes de disciplines : couture, cuisine, jardinage… Tout cela contribue à l’apprentissage artistique et culturel. C’est toute la théorie de « l’amateur », développée par Bernard Siegler, qui donne des soubassements pour traiter « éduquer à l’art/apprentissage artistique » de manière plus ouverte, sans retomber dans la séparation entre deux approches opposées et bien connues, deux écoles distinctes. – Discours, école et institution. – De bons moments se produisent quand est rappelé que l’école est une institution, qu’elle doit tenir un discours fondateur d’institution. C’est bon de rappeler cette forte évidence que l’on évite de plus en plus dans une époque où le discours ascendant culpabilise le discours descendant d’institutions (y compris les institutions culturelles). Mais est-ce d’emblée pour « instituer des valeurs ». Ou plutôt pour instituer des pratiques générant d’autres attitudes à l’égard des « valeurs » ? Ne faut-il pas changer la valeur des valeurs et transformer les « fondamentaux », avec les compétences qu’ils nécessitent ? Pour les ministères de l’éducation (aussi bien en France qu’en Belgique), instituer des valeurs via l’école, c’est « revenir aux fondamentaux », soit lire écrire compter et Jacques Liesenborghs fustige à raison ce manque flagrant d’ambition qui dit, à lui seul, combien on est tombé bas. Car ces questions de valeurs encouragent, selon moi, des dérives, comme de planter la marche à suivre du côté de « sensibiliser aux grandes œuvres de notre patrimoine » (valeur du « récit collectif » qu’il faut intégrer via la relation aux chefs d’œuvre reconnus, constitutifs d’une identité collective). Il y a de ce côté-là, des choses à ne pas nier, l’importance de certaines créations artistiques dans l’élaboration d’une élévation par la culture, sorte de tabou que, par ailleurs, on n’ose pas transgresser. Mais il est bien question d’élever le niveau, d’élever l’ambition culturelle de la société et de l’enseignement, comment y parvenir sans élever le niveau culturel individuel qui se « décharge » ensuite dans le collectif !? Mais la formulation employée (« sensibiliser grandes œuvres… ») est un peu passée, n’est plus en phase avec le réel décalage qu’il convient de combler. Développer l’approche des « techniques de soi », au sens large, et l’on construit des chemins qui libéreront l’accès à n’importe quel répertoire. Mais le discours paternaliste rappelant que les jeunes défavorisés ont surtout peur d’aller au musée, au théâtre… Il y a de ça, mais la peur a aussi changé de nature, elle est mélangée. La peur, dans le temps face à la culture « savante », était une peur de ne pas comprendre, de s’immiscer dans les biens d’une classe supérieure, de n’être pas digne… Il y a encore de ça, mais ce n’est plus si simple. La dévalorisation de la culture savante, chiante, par les industries de loisirs, complique la tâche. Il y a la peur de l’ennui, la peur de se commettre, la peur d’être moqué par les copains… et surtout il n’y a pas toujours le désir de comprendre, aucune perception de l’intérêt à faire cet effort (cet effort n’est plus un modèle, une « valeur » recherchée, sauf chez les filles). Alors ramener au vieux précepte de l’éducation permanente, « ils ont peur, il faut les emmener au musée… », c’est trop court, partiellement périmé. Rappelons en outre que certains profs sont capables de vaincre tous ces obstacles, d’autres sont justes capables de renforcer les préventions. – Les bons sentiments – Si j’évoque la manière de procéder d’Ars Industrialis c’est que son appareil critique évite d’être la proie facile de bons sentiments. Et c’est vite fait de glisser dans le bon sentiment. Par exemple quand on exhorte les enseignants et futurs enseignants à mettre en contact les élèves avec l’art, à introduire la culture dans leur enseignement, mesure-t-on le mur devant lequel on se trouve ? Si l’art et la culture sont absents de l’école, c’est que le modèle de société a forgé un type d’enseignement et un type d’enseignant où la culture compte pour peu. Les compétences à « enseigner en culture » n’existent plus ou très peu. En tout cas sans professionnalisation de la médiation culturelle. Et il faudrait, en inversant les tendances au niveau de la formation des enseignants, attendre une (ou deux) générations pour que des changements concrets interviennent. Le bon sentiment escamote, en toute bonne foi, la réalité du problème. La culture, c’est le temps long, c’est l’incalculable, tout l’enseignement au niveau mondial privilégie l’adéquation rapide entre une formation et un rendement, le calculable. Si l’école reste dans ce schéma utilitariste, aller au musée, au théâtre, au cinéma, où vous voulez, ne ramènera aucunement l’art à l’école. Je crois que ce n’est même plus comme « avant » où l’on pouvait dire « il en reste toujours quelque chose », « ça finira par porter des fruits », parce que les époques ne sont pas toutes égales, ne se reproduisent pas telles quelles et, qu’avant, les jeunes, les élèves n’étaient pas autant que maintenant happé par des technologies de loisirs qui bouffent le temps de cerveau disponible. Et cet environnement technologique change la donne intergénérationnelle… – De toute façon, heureusement qu’une association comme Culture & Démocratie met les pieds dans le plat! – (PH)

L’outil singulier Foucault

Paul Veyne, « Michel Foucault. Sa pensée, sa personne. », Albin Michel/bibliothèque Idées, 215 pages, 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 Une évocation du style de Michel Foucault, une description de son esthétique, « transformation de soi par soi-même », système de pensée, techniques pour agir avec sa pensée, manière d’être dans la vie. Ce n’est pas une analyse réservée aux spécialistes, mais un bel ouvrage de synthèse qui présente les outils principaux que Foucault a forgés pour permettre à tout travailleur intellectuel de mener au mieux ses besognes quotidiennes (appropriation utilitaire!). Rappel de fondamentaux ! D’abord éviter tout présupposé transcendant, « la pensée ne naît pas d’elle même »,  ne pas prendre comme point de départ des « universaux », des idées universelles, ces positions qui préconditionnent l’orientation de l’analyse, le sens des interventions, présupposent les conclusions. Il n’y a pas de système tout fait qui permettrait d’expliquer les choses. Foucault est avant tout historien, archéologue, il cherche à expliquer, en se « mettant dans la peau des personnages », en singularisant les choses, les objets, les éléments du discours. « Aborder chaque question historique en elle-même et jamais comme un cas particulier d’un problème général. » Ensuite, il convient de prendre conscience que l’on ne pense pas seuls, mais avec les moyens du bord, ceux mis à notre disposition par l’époque dans laquelle on vit : les institutions, l’état des connaissances, les lois, les héritages culturels… « À chaque époque, les contemporains sont ainsi enfermés dans des discours comme dans des bocaux faussement transparents, ignorent quels sont ces bocaux et même qu’il y ait bocal. » Cela prédispose à la prudence, à la modestie, et au travail : pas simple d’ausculter les parois du bocal ni de prendre position face à la fabrication institutionnelle des idées reçues. Il n’y a pas vérité absolue, finale, qui bornerait l’histoire, qui donnerait raison à un camp, à une idéologie, mais un processus incessant pour penser ce qui est vrai, en analysant les formations historiques des idées, des croyances, des organisations sociales, des camps et des idéologies, leurs implications dans l’actualité. Se cultiver, se soigner, participer au mieux être de la société, c’est probablement s’inscrire dans cette dynamique qui refuse le mot de la fin et ses adeptes. Pour le transcrire de façon très pratique : s’impliquer dans la vie publique, par exemple au niveau de la politique culturelle, ce n’est pas chercher à avoir raison dans la manière d’interpréter les tendances et besoin de l’époque en se rangeant à priori sous telle ou telle bannière (industrie culturelle, autonomie des individus), mais à dissiper les mirages du piège dialectique pour construire une autre relation au savoir, problématiser autrement tous les objets de ces champs d’action. « La causalité historique est sans premier moteur (l’économie n’est pas la cause suprême qui commanderait tout le reste ; la société pas davantage) : tout agit sur tout, tout réagit contre tout. » Et l’homme est voué à « errer et à se tromper ». L’affirmation est forcément souvent risquée, hasardeuse. Le rôle de tout responsable quel qu’il soit est de contribuer à « diagnostiquer le présent », « dire l’actualité » au plus juste. En tout cas à tendre vers… Cette dynamique foucaldienne s’incarne aussi dans une discipline du style de soi, de la subjectivation et de la rigueur : « On écrit quelque chose quand on l’a déjà fortement usé dans sa tête ; la pensée exsangue, on l’écrit, voilà. Ce que j’ai écrit ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je pourrais écrire et ce que je pourrais faire. » C’est ce genre de discipline (entre autres) qui favorise une autre approche de la recherche de soi.

Voici rapidement épinglés quelques éléments simplifiés qui, depuis mes premières lectures de Foucault, m’ont toujours stimulé! Le livre de Veyne, bien entendu, analyse plus en détails, de façon limpide, la méthode de travail de Foucault, les questions du scepticisme, de la subjectivation, les relations entre savoir et pouvoir. Il y aussi quelques souvenirs personnels du « samouraï » (comme il appelle son « héros »), quelques anecdotes, pas fondamentales mais laisse percevoir, en lien avec les idées, la complexité de la personne, et la difficulté d’une harmonie entre pensée et vivre. Je déplore toujours autant la méfiance (un peu posée) de Foucault à l’égard de la sociologie (alors qu’une certaine sociologie est assez proche des méthodes qu’il préconise dans la construction de l’objet d’étude).

Une citation : « La politique et l’économie ne sont ni des choses qui existent, ni des erreurs, ni des illusions, ni des idéologies. C’est quelque chose qui n’existe pas et qui pourtant est inscrit dans le réel, relevant d’un régime de vérité qui partage le vrai et le faux. » Une étrange musique que j’ai toujours trouvée froide et exaltante,