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Le sexisme Proximus

Atteindre la parité femme homme est politiquement affirmé comme une priorité. Tout ce qui freine cet objectif est régulièrement présenté comme obstacles à surmonter, mentalités à transformer, législation à adopter. Chaque fois qu’un constat objectif, appuyé sur des enquêtes scientifiques, vient démontrer qu’on en est loin – par exemple qu’à responsabilités égales, le salaire diffère -, cela fait la une de la presse, on crie au scandale. Mais les gros producteurs d’images, les marques et leurs publicités, ne cessent de jouer avec les clichés sexistes, ils en ont besoin, les caricatures sont plus facilement exploitables que des identités différenciées, nuancées, complexes. Des plaintes sont déposées régulièrement à l’encontre des images trop choquantes, mais les plus pénibles, celles qui font le plus de tort sont probablement celles qui paraissent inoffensives, pratiquant un soi-disant second degré, ou enveloppant leur message d’un discret clin d’œil, l’air de dire « on n’est pas dupe ». Il n’empêche qu’elles ne font que renforcer la vie déjà dure de ces clichés parce que le marketing les aime. Campagne publicitaire sexiste de Proximus. – Voir la dernière campagne de Proximus, massive, guimauve et sans dentelle. Petits et grands panneaux, partout. Pour encourager l’usage d’Internet via son GSM au nom de futilités transformées en argument massue. Il faut convaincre que se connecter où que l’on soit est absolument crucial, voire vital. Premières images : d’une part, une jeune femme en train de se demander « a-t-il répondu à mon mail ? » (avec une variante Facebook), visage légèrement mièvre, fleur bleu terne dans les yeux nunuches et, d’autre part, un mec, regard vers les cimes des marquoirs (le sublime, la transcendance) en train de se faire du mouron : « ont-ils marqué ? » (comment prendrait-il le temps de lui répondre par mail!). Il pourrait y avoir alternance, la fille s’inquiéterait du but et le mec d’avoir reçu une réponse à son message sentimental. Non. Enfin, pas à ce stade, la campagne commence, ça viendra peut-être, mais, en l’état, c’est pleinement une campagne lamentablement sexiste. Humour et second degré potentiels (mais indétectables) n’y changent rien, en la matière, l’intérêt est de vendre quelque chose, et l’usage d’un éventuel second degré ne contribuera en rien à combattre (atténuer) l’imposition ces stéréotypes. Voilà un fric bête dépensé dans un but commercial qui viendra soutenir une carence de l’Etat (le défaut de parité), les pouvoirs publics investissant certainement pas mal d’argent, mais forcément moins et donc pour rien, afin de promouvoir les principes de la parité (campagnes de sensibilisation, mais qu’ont-elles à vendre, ces campagnes !?). Autre exemple de court-circuit qui ruine l’autorité de l’Etat. Celui-ci n’est pas à même d’imposer la parité parce qu’il n’a pas la capacité de surpasser la puissance publicitaires, au bénéfice d’un message d’intérêt public. Quelles sont les possibilités d’attaquer une campagne sexiste sur grands panneaux, étalés sur la voie publique, bafouant l’intérêt commun pour vendre des connections immédiates? (PH)

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Hold up et marketing

Dans son dernier livre, Bernard Stiegler consacre des efforts conséquents pour expliquer comment et pourquoi le marketing a pris le contrôle de nos sociétés modernes, quelles sont les conséquences et comment réagir (par le biais d’une économie de la contribution). Si le vocabulaire n’est pas toujours évident et semble parfois devenir caricatural, c’est qu’il travaille à élucider des mécanismes enfouis, très pointus – à l’intersection du spirituel et du corporel, de l’intangible et du biologique -, et qui ne se laissent appréhender que par des ressources langagières relativement raréfiées (comme l’on dit de l’air et des espèces vivantes à partir d’une certaine hauteur). Il livre des schémas que tous les acteurs (bafoués, forcément) d’une politique culturelle publique devraient assimiler, reproduire, injecter dans le débat et le combat quotidien (imposer les termes avec lesquels questionner le réel, c’est un acte culturel important) afin d’engendrer peu à peu une réplique au court-termisme qui ruine toute intention à cultiver la société. Il rappelle ce qui s’est passé avec l’industrialisation comme mise en place d’un régime technique de la prolétarisation des savoir-faire, l’apparition du consumérisme « lorsque l’industrie luttant contre la tendance à la baisse du taux de profit organise systématiquement une innovation permanente qui suppose le développement d’une société consumériste et qui repose sur la transformation systématique et continuelle des modes de vie. » Quand le consumérisme rencontre ses limites économiques, « Thatcher et Reagan amorceront la dérégulation, la déréglementation et finalement la liquidation de tous les appareils d’Etat, l’enjeu sera de confier ces processus d’ajustement au seul marché, c’est-à-dire au marketing qui exploitera dès lors lui-même et sans limites les psychotechnologies constituant l’infrastructure des médias – et au service d’un contrôle comportemental narcotique : anesthésique et producteur d’addiction. » Les politiques publiques sont dépossédées de leur pouvoir régulateur, y compris dans la manière dont les nouvelles technologies se répandent et colonisent les cerveaux et les corps au quotidien. « L’innovation technologique est imposée par le marketing comme processus d’adaptation des individus psychiques et sociaux, et non pas appropriée comme valeur d’individuation et processus d’adoption définissant un régime thérapeutique, c’est-à-dire un savoir-vivre (therapeuma et épimelia comme technique de soi et des autres). » Ce qui inclut d’adapter son organisme et toutes ses fonctions à la vitesse du progrès social. Une force est exercée (s’adapter ou être dépassé) qui évacue les fonctions délibératives, les facultés de questionner, de transformer et d’adopter. – Guignol et marketing. – Sur ces entrefaites, Le Soir publie aujourd’hui un long entretien (une page) de Bob Gilbreah, à l’occasion du congrès international de marketing qui se tient à Gand. Le message est clair : arrêtez d’envahir l’espace public avec la publicité ! « Il faut passer à un nouveau modèle de marketing, basé sur le sens ». Le marketing doit apporter aux gens du sens, du savoir, les aider dans leur recherche d’accomplissement. C’est le summum en matière de marketing : « le marketing de l’accomplissement » qui consiste « à aider les gens à s’améliorer eux-mêmes ou le monde autour d’eux » ! On voit déjà que le marketing emprunte un discours « spirituel », sans vergogne. Quelques exemples sont donnés de grandes marques qui innovent dans cette voie : ne pas se contenter d’offrir des recettes mais proposer des cours de cuisine, ne plus seulement vendre des barres énergétiques mais proposer des coachs sportifs (pour des amateurs qui participeront « pour la première fois à des événements sportifs, seront filmés, et alimenteront le besoin de la pub en vidéos « amateurs pour créer du buzz dans les « réseaux sociaux »), vendre des langes en donnant l’occasion aux acheteurs d’offrir des vaccins pour « un enfant dans un pays en voie de développement » (belle marchandisation de la charité)… Et tout ça est débité sérieusement, posément, presque scientifiquement, avec le ton d’un responsable soucieux du bien public, comme si le marketing allait prendre en charge, désormais ou, plutôt, allait faire main basse sur tout « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». En ayant déclaré plus tôt qu’il fallait en finir avec la publicité « invasive », quand il décrit comme une voie diamétralement opposée, ces nouvelles manières d’envahir le mental des gens, cela n’est identifié comme « invasif ». C’est pervers! Pourtant, c’est bien un pas de plus dans le contrôle comportemental qu’accomplit ce marketing de l’accomplissement (hold up sur les mots, une fois de plus : il s’agit plutôt de désaccomplissement). C’est répondre certes à des besoins de sens – dont certains ne sont plus rencontrés, forcément, par l’Etat et les pouvoirs publics -, mais en envahissant le temps de cerveau disponible de manière un peu plus durable qu’une simple publicité, au profit des marques. C’est substituer de manière encore plus profonde la logique court-termiste à tout ce qui devrait pouvoir vivre selon le long terme, le temps du cycle du désir. Ce qui est effrayant est la confiscation réalisée sans complexe de toute une série de termes tel que « donner du sens à sa vie », accomplissement, savoir… Alors que –  mais il faut le rappeler et pouvoir expliciter des mécanismes, les démasquer, grâce à un discours « techniciste » à la Siegler -, le marketing joue et séduit à travers des informations sans savoirs, sans savoir-vivre, sans savoir-faire, ou des formes de savoir qui dépossèdent de l’aptitude à s’individuer et à contribuer à l’individuation des autres. Au final, on individue des marques. Et, alors que les pouvoirs publics s’interrogent encore sur la manière de pousser tout le monde à suivre le rythme de la technologie numérique (ah ! réduire la fracture en prônant ce que le marketing recommande en matière d’adaptation technologique du vivant), le marketing est un coup plus loin, dans le court-circuit juteux entre le monde digitale et le monde réel. L’emprise exercée sur les corps et le mental ne peut qu’en être radicalement plus efficace. Il faut occuper les gens sur le Net et dans la vraie vie. L’exploitation de l’énergie vitale – la captation de l’économie du désir -,  et son détournement au profit de la consommation atteint des sommets. J’ai parfois quelques réticences à l’égard du parti pris catastrophisme et e recours systématique aux termes apocalyptiques, mais le visage lisse et le discours évangéliste de Bob Gilbreath fait froid dans le dos. (PH)

Brésilienne (3)

bresilienne

En vitesse une petite pause, je me faufile dans la clientèle immuable de Mokafé, en partie un peu figée par l’âge, vieillesse dynamique qui cultive le goût de sortir et de se retrouver au bistrot pour le côté social (on fait sa toilette, on raconte, on écoute), en partie touristique (pour eux on est tous typique), en partie milieu d’affaires (l’un ou l’autre repas autour d’un contrat), en partie branché (look cultivé, livres, intérêt pour le programme de Filmer à tout Prix), et je trouve une place sur banquette face à la fenêtre. La fois précédente, la brésilienne était très blonde, lumineuse et vaporeuse, expansive, cette fois-ci elle est dense, compacte, un peu ramassée sur elle-même, plutôt brune un brin introvertie, pas bavarde. Mais tout est à sa place, densité élastique de première fraîcheur. La peau est particulièrement bien garnie, dorée et croustillante et poudreuse à certains endroits. Elle est particulièrement agréable à couper, les tranchent se détachent en restant homogène bien que tremblantes, les dents du couteau laissent de belles traces dans la crème consistante et moelleuse à la fois, la surface lisse et crémeuse se couvre d’une légère humidité. Elle est ma foi vite avalée tout en épinglant quelques phrases et idées dans la (petite) provision de lecture. Dans « Le Monde des Livres », l’attention attirée par l’article sur Michel Meyer : « Il nous faut questionner le questionnement. » Il vient de publier « Principia Rhetorica. Une théorie générale de l’argumentation’ , livre où il réfléchit sur les usages modernes de la rhétorique, l’art de séduire. Particulièrement utile dans une époque où la publicité occupe une place si importante et tend à modifier notre faculté à questionner (donc s’interroger), la publicité escamotant la question en donnant la réponse (convaincre que les questions sont résolues). Approche intéressante, parce que mobilisant une autre discipline que celles habituellement utilisées pour critiquer le fonctionnement du marketing, d’une problématique préoccupante. Le besoin de regards neufs, de créateurs qui renouvellent les manières de poser les questions. C’est un besoin très vif dans le domaine où il convient de dynamiser la culture ou, plutôt, l’appétit culturel, de donner envie de structurer autrement son désir de culture. À ce besoin semble bien répondre Jay Winter avec ses recherches qui donnent lieu à l’édition de « Entre deuil et mémoire. La grande guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe ». Il soumet à la question une idée reçue selon laquelle la guerre de 14-18 et ses horreurs aurait engendré, par réaction, de nouvelles esthétiques, la modernité. Il souligne que la modernité artistique était active avant la guerre et que celle-ci, bien au contraire, a stimulé un besoin de formes et d’esthétiques traditionnelles pour contribuer au travail du deuil, à la consolation. Il y a bien coexistence d’esthétiques. Il en sera autrement après la deuxième grande guerre où le choc sera plus profond d’une horreur bien différente. Surtout, au niveau de la méthode, Jay Winter pratique l’étude comparative entre pays, alors que le marché des publications historiques est de plus en plus « nationaliste ». Voilà un penseur-chercheur qui travaille de façon internationale (européenne), encourage les pratiques collectives pour décloisonner la manière de faire l’Histoire des intérêts nationaux, il faut les encourager. Résister à la crise actuelle, ça commence par se donner des outils d’analyse pour résister aux idées trop faciles, trop facilement propagées. Et à ce titre, un beau petit livre rouge pétant sur l’étal : « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières » de Frédéric Lordon (Raison d’Agir). Ce n’est pas le genre d’ouvrage vite publié, par opportunité avec un grand sujet de société vendeur, avec quelques prises de positions de type « plateau de télévision ». On peut dire que Frédéric Lordon est sur le coup depuis longtemps et son nouveau livre est certainement une référence pour y voir plus clair. Rappelons qu’il avait publié en 2000 : « Fonds de pension, pièges à con » et en 2003, lors de la crise précédente « Et la vertu sauvera le monde… Après la débâcle financière, le salut par l’ »éthique » ? ». L’un et l’autre chez Raisons d’Agir, petits bouquins bien foutus, intelligents et pas chers (collection militante créée par Pierre Bourdieu). Ces publications antérieures suffisent à affirmer : il était impossible de ne pas savoir ! D’autant plus que ce livre-ci, écrit donc avant que n’éclate au grand jour l’ampleur du scandale financier, semble tout à fait synchro avec l’effondrement, il en retrace de façon détaillée la genèse. Ça permet aussi de mesurer la profondeur et la complexité du système. Et que la régulation ne s’effectuera pas avec quelques déclarations politiques soucieuses de calmer l’électorat. Le projet de régulation de la finance, s’il se confirme, sera une guerre de tranchée. Pour s’en convaincre et donner le ton (élégant), une des premières phrases (chapitre « Le déni révisionniste » : « Avec le fatalisme équanime et distingué de ceux qui n’ont jamais eu à souffrir de la fatalité, The Economist décline le registre du « c’est ainsi » : « la crise est le prix de l’innovation », « les financiers ont découvert qu’ils avaient créé des risques qu’ils sont incapables de maîtriser. Ce n’est pas une raison pour condamner globalement le système : il est bien trop utile », et tout cela dit avec un impeccable flegme – en fait celui de qui n’a jamais eu à payer les pots cassés. » Ambiance.  Alimenter une réflexion critique de la crise, de l’histoire, oui, mais pas sans lien avec les littératures singulières ! Celles-ci stimulent les réceptions créatrices et exigeantes de tout texte… Je découvre, sur ce chapitre, un écrivain français dont j’ignorais l’existence (enfin, il est mort), dans un article de Libération : « Martinet, vol brisé ». Jean-Pierre Martinet est né en Gironde en 1944 et mort en 1993. « Qui voudrait nommer une rue du nom de Céline ou de Bernanos ? Jean-Pierre Martinet est de ces cépages-là. Du premier, il a le style, du second l’emportement salutaire et sombre. Écrivain de l’errance, de la mort et du degré alcoolique, Dostoïevski des bords de la Dordogne qui, après des études de lettres et de cinéma travailla à l’ORTF et fit divers métiers –dont critique et kiosquier-, cet écrivain d’une exigence extrême ne connut de son vivant que la reconnaissance d’un petit groupe d’inconditionnels. » (Didier Pourquery/Libération/ 7/11/08) Pour le vérifier, je n’ai trouvé chez Tropismes qu’un seul de ses titres réédités : « Ceux qui n’en mènent pas large » (Le Dilettante), « roman à la fois drôle et désespéré qui suit la dérive d’un acteur au chômage jusqu’au bout de la nuit avec, comme seule lumière celle, ténue, de son frigo vide. » Premières phrases entre une bouchée de brésilienne arrosée de café : « Maman regardait le ciel mais, de là-haut, personne ne le regardait, lui, Maman, il le sentait bien. Il était incollable sur la question. L’instinct du vrai professionnel. Aucune lumière sur lui, pas le moindre petit projecteur, rien. Personne ne bougeait derrière les nuages. Les machinos étaient silencieux, pour une fois. » À voir. Mais il faut d’abord que j’en finisse avant l’interminable Pynchon ! Déjà plusieurs romans piaffent… (PH)

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