Médiathèques recherchent effet boule-de-neige

Mon analyse de ce que j’ai pu capter de la  « 10ème journée d’étude des bibliothécaires musicaux » organisée à Aix-en-Provence par l’ACIM n’a pas fait que des heureux si j’en crois le bref commentaire sur le site (intéressant) des médiathécaires de Dole. Je ne voudrais pas trop polémiquer, peut-être atténuer tout au plus quelques formules, éventuellement mieux expliquer ma position. – Le choix stratégique d’un vocabulaire n’est pas d’euphoriser. -Ainsi, si je mentionne le « capitalisme cognitif », ce n’est pas pour les supposées vertus euphorisantes du terme, on n’est pas là pour ça. C’est pour indiquer tout un vocabulaire et un appareil conceptuel récents, avec ses bons et mauvais côtés, mais qui est à notre disposition pour réfléchir les questions du numérique, des technologies dites de la dématérialisation, au profit d’acteurs culturels du genre « médiathèques », « bibliothèques ». Je crois que le choix d’un vocabulaire est important et quand une assemblée, un collectif le partage comme un outil de travail commun, la créativité de ce groupe en sera d’autant plus forte et il sera à même de faire évoluer ce vocabulaire à son avantage, voire de le transformer en actions. Quand je regrettais, à titre symbolique, que les travaux ne se soient pas intéressés à la notion de « capitalisme cognitif » c’était une manière de dire que le choix n’avait pas été fait, là, dans ces journées-là, de placer les médiathèques dans les perspectives et les enjeux d’une politique des connaissances, d’une politique de l’esprit. Le vocabulaire dominant dans les échanges était bien un vocabulaire de l’accès : ce qui nous place d’emblée dans une fragilité folle où nous n’avons pas grand-chose à faire valoir, soyons lucides, nous ne pouvons que courir derrière les dominants de ce marché, nous n’avons pas la main. Nous ne l’avons pas, ne risquons pas de l’avoir parce que nous dépendons des politiques publiques et que celles-ci ne pèsent pas lourd sur le terrain industriel des dites nouvelles technologies. Bien sûr, j’aurais pu préciser que cela ne signifiait pas forcément que l’ACIM ne défendait qu’une doctrine de l’accès. Voici la conclusion d’un texte de Christian Fauré (ingénieur et philosophe), « Dataware et infrastructure du cloud computing » : « … contrairement à l’écriture et même à l’édition qui pourtant nécessitait déjà des machines, le web s’est inscrit presque immédiatement dans des logiques industrielles d’économies d’échelle nécessitant des infrastructures et des investissements importants. Or nous avons déjà connu de telles périodes où l’investissement était tel qu’il a fallu que ce soit les Etats et la puissance publique qui les financent :  le téléphone, l’électricité, les transports. À chacune de ces révolutions industrielles la puissance publique a joué son rôle d’acteur de premier rang dans le cadre d’une politique industrielle. Mais là, pour ces plates-formes web, rien. De manière inédite, aussi bien les fonds publics que les politiques publiques sont restés inexistants ou inaudibles. Pire peut-être, ces politiques se limitent à favoriser l’accès à internet et à offrir des débits de connexion toujours plus importants, mais pour quoi faire ? » C’est exactement à cette question « pour quoi faire », en matière d’accès aux musiques et aux pratiques d’écoute, que nous, les médiathéques censées être les garantes d’une relation non mercantile aux musiques, devons répondre, nous réunir pour apporter des propositions d’envergure (parce qu’il faut venir avec quelque chose de grand). – Histoire de vexation – Ce qui a particulièrement vexé – et je le comprends, là j’aurais dû emprunter quelque détour – se trouve dans l’introduction d’un billet gastronomique où j’explique que je cherche à table une compensation à une journée sans étincelle, sans idée, sans déclic… Mais Nicolas Blondeau a tort de croire que ce que je veux dire c’est « ils étaient nuls et le seul à avoir mis sur la table une idée originale c’est moi » !!! Si c’était le cas, je ne me serais pas senti abattu, découragé et poussé à oublier la confrontation avec un cul-de-sac professionnel dans un exemple remarquable de médiation gastronomique : contenu brillant, savoir-faire raffiné, présentations et commentaires inspirés… Ce serait trop simple, même si je n’ai sans doute pas été assez explicite : je spécifie néanmoins bien que ce qui m’affecte à la sortie de ces journées d’étude est l’impression de faire partie d’un collectif qui se trompe d’adversaire, à tout le moins de cheval de bataille. Or, je sais très bien, et cela faisait déjà l’objet de mon intervention à Blois en 2007 puis à Périgueux en 2009, que la meilleure idée, le projet le plus fabuleux, s’ils ne sont réalisés à l’échelle que d’une seule médiathèque auront peu de poids, ne changeront rien à l’avenir des médiathèques. Il faudrait travailler ensemble et pour que cela se fasse de manière heureuse, avec des débouchés positifs, constructifs, qui puissent à un moment avoir des effets boules-de-neige, encore une fois il faudrait partager diagnostic et vocabulaire de travail. Je mesurais le côté chimérique de cette dimension au soir du 2 avril ! Un peu plus tôt, à la table où se succédaient les interventions, le président de l’ACIM se réjouissait de ce que le politique semblait enclin à aider les médiathèques face au numérique. Certes, des aides se dégagent, et nous en profitons aussi e Belgique. Mais je lui répondais qu’il ne fallait pas trop se réjouir si, dans l’esprit du politique, l’argent pour aider les médiathèques face au numérique n’était destiné qu’à poursuivre une stratégie de l’accès sans répondre au « pour quoi faire ? ». Car alors c’est tendre la corde pour nous pendre. Et, en effet, à l’avis de Christian Fauré cité plus haut et qui cible une géographie très large, mentionnons pour la France le rapport Fourgous qui prône une introduction à l’école des « nouvelles technologies » qui abonde dans le sens des visées industrielles qui nous détruisent et, dans la même veine, le rapport « L’économie de l’immatériel » commandé en 2006 par Thierry Breton alors ministre de l’économie et qui, certainement, continue à en inspirer pas mal… Il y a de quoi être pessimiste. C’est quand même de cela qu’il faut débattre, c’est à cela qu’il faut sensibiliser les médiathécaires : « Notre conviction est que la sortie de ce modèle épuisé et la reconstitution d’une économie industrielle passent par le développement de technologies de l’esprit au service d’une économie de la contribution. On aurait pu espérer qu’un rapport qui parle de l’immatériel et qui ambitionne de dessiner les contours de « La croissance de demain » (c’est son sous-titre) aborderait au moins certains aspects des limites rencontrées par le consumérisme et des possibilités qu’offrent les technologies culturelles et cognitives de sortir de cette impasse en ouvrant la perspective d’une rupture avec le modèle de ce qui est devenu la mécroissance. » (B. Stiegler) Et ces questions de l’usage des technologies culturelles, pour lesquelles les médiathèques devraient s’unir internationalement et défendre un point de vue ambitieux pour soustraire les pratiques d’écoute et de lecture aux logiques industrielles (majors), constituent un tournant capital : elles peuvent « tout aussi bien produire de l’intelligence collective que de la servitude noétique et, en l’occurrence, comme une sorte de servitude volontaire  assistée par ordinateur, le stade actuel est ce qui requiert une régulation inscrite dans une politique plus vaste de développement des technologies de l’esprit. » (B. Stiegler) C’est un débat de fond avec des enjeux importants qui ne mérite pas de coincer au stade de la vexation ! (PH)

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