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L’esprit médiathèque, médiathèque de l’esprit

Colloque « Médiathèques et circulation des savoirs », Bruxelles, le 20 mai 2010.

C’est au cœur d’un quartier en plein chantier et mutation (admirer tranchées, palissades, sols éventrés, décor de ville retranchée et ses jeux de grues, ébauches de nouvelles constructions, circulation de reflets dans les parois vitrées – anciennes désaffectées, nouvelles clinquantes – comme esquisses d’une perspective qui se cherche, théâtre de gestation) et dans un bâtiment historique signé Art Nouveau (par rapport à l’environnement, une audace datée, quelque chose d’intemporel, une sorte de valeur sûre), le Résidence Palace, que la Médiathèque organisait un colloque interne pour nourrir la réflexion de sa propre mutation, alimenter en énergie le moteur qui doit lui permettre de passer d’un modèle ancien vers de nouveaux avatars adaptés à son époque.  – Grande jam de neurones – La formule colloque – avec ses aspects plus académiques et rigides – avait été retenue, au détriment des modalités plus souples et à la mode des successions de tables rondes et « ateliers » parce que dans un processus où il convient de changer la culture d’entreprise, il faut pouvoir prendre du recul, consacrer une réflexion de fond aux obstacles à affronter, et surtout se donner collectivement un vocabulaire commun, partagé, acquérir ensemble de mêmes critères analytiques, des grilles d’analyse bien choisies en fonction des intérêts de l’association et de ses missions (et c’est bien la responsabilité d’une direction de proposer de pareils outils). Cela peut se faire en se livrant à des lectures croisées, communes, dont on peut  ensuite échanger les acquis, qui doivent constituer la matière de débats internes continus pour ancrer dans les pratiques quotidiennes un « appareil critique » collectif (et dans notre médiathèque, les réunions sur la Sélec jouent partiellement cet office). Ce qui, bien entendu, n’a rien à voir avec la construction d’une pensée unique. Il y a de la marge ! Il était important aussi que l’immersion dans le courant d’idées où puiser des arguments pour construire les étapes suivantes de notre projet, pour donne du corps aux documents devant justifier notre existence et notre utilité aux yeux des pouvoirs publics, soit vécue par l’ensemble de la communauté de travail, depuis le personnel au profil disons « culturel », en charge de la constitution d’un corpus théorique, celui en  charge de la médiation de terrain mais l’ensemble du personnel dit de gestion, ressources humaines, comptabilité, informatique, infographie et autres composantes fonctionnelles. L’effet « contagion » de la pertinence d’un projet ne démarre que si la dynamique interne atteint une forte cohésion à tous les étages de son réacteur humain… C’était aussi la première fois que les médiathèques, globalement étaient fermées et que l’ensemble du personnel se retrouvait dans une salle, pour ne journée, avec comme seul travail devant lui celui de réfléchir, secouer ses neurones, se consacrer à des interventions apportant des éclairages, des concepts, des formules susceptibles de faire évoluer le diagnostic sur le quotidien, et de donner des éléments pour structurer et organiser le changement (ce qui ne solutionne pas immédiatement une situation anxiogène mais peut contribuer à atténuer le stress, l’impression du « no future » que l’on colle à tout ce qui reste lié à des supports physiques, à une culture concrète. Depuis longtemps, donc, l’occasion d’une photo de famille, rien que ça, ça valait la peine, ça signifie bien aussi que, même dans une situation difficile, l’association peut se rassembler, la direction accorde beaucoup d’importance aux vecteurs de cohésion dans le personnel et pend plaisir à réunir tous les effectifs. Programme. Après un mot d’accueil bien senti du Directeur Général, soulignant bien ce plaisir de se retrouver pour réfléchir ensemble, la journée s’ouvrait par une table ronde réunissant plusieurs approches du concept de médiathèque. Quel est le Lego qui peut faire fonctionner ensemble médiathèque, bibliothèque et lieux de spectacle (salle de théâtre, salle de concerts) ? Puisqu’en Belgique l’existence d’une médiathèque unique s’est terminée dans un plan de restructuration où certaines de ses composantes ont été reprises par d’autres opérateurs culturels. Frédéric Delcor, Secrétaire Général de la Communauté française, a d’abord souligné toute l’importance qu’il accordait à tout dispositif pouvant contrebalancer le poids des autoroutes du loisir et ouvrir les curiosités vers les répertoires de la diversité culturelle et de la différence. Yves Vasseur, Intendant du Manège.Mons et Commissaire de Mons 2015 a évoqué le volontarisme du Manège dans son désir d’incorporer une médiathèque dans sa stratégie de terrain, mais a aussi, lucidement, pointé quelques difficultés pour trouver le modèle opérationnel, efficace. Il a esquissé quelques pistes en lien avec un modèle français expérimenté à Saint-Sauveur. Annick Maquestiau (directrice de la bibliothèque d’Uccle) a témoigné de la rencontre entre le métier de bibliothécaire et médiathècaire (une première en Belgique). Xavier Galaup (Directeur adjoint de la bibliothèque départementale du Haut-Rhin) et fer de lance en France de la rénovation des médiathèques, a présenté un tableau dense et structuré de la situation française, des tendances, des expériences, des réflexions. Il évoquera le succès des nouveaux équipements qui attirent un public plus hétérogène que celui des médiathèques anciennes, déplaçant et démultipliant les effets de socialisation des espaces culturels publics. Ce sont des lieux pour « séjourner », être ailleurs, autrement. Il évoquera le problème que l’on connaît bien : les animations, la médiation devraient être considérées comme « collection » à part entière. Il posera la question que l’on doit tous affronter : comment être plus fort que Google !? (Une des réponses : en travaillant entre médiathèques à l’échelle européenne sur des programmes de « contenus » : de type métadonnées complètes et originales, traversées par un point de vue d’appareil critique accompagnées de vastes programmes d’animations vivantes dans toutes les médiathèques européennes, impliquant conférenciers, musiciens… (Après cette table ronde, Yves Poliart et Pierre Hemptinne levaient un voile sur « Archipel, une organologie des musiques actuelles », projet qui illustre la stratégie suivie pou se positionner, mais nous reviendrons sur ce projet !).  – Les termes de la problématique, discours descendant et discours ascendant, question d’esprit– Si le thème du colloque était bien « médiathèque et circulation des savoirs », le programme suivait bien plusieurs étapes de ce questionnement : avec qui organiser la circulation, c’est la question de relais institutionnels. Avec Archipel, ce qui était examiné était bien : qu’avons-nous à dire, à raconter, que pouvons-nous apporter qui nous soit propre ? Et c’est bien par là qu’il faut commencer si l’on veut, à un moment ou l’autre, être quelque part, « plus fort que Google » !!  Le premier ajustement à effectuer vise les termes mêmes du problème de base. Là où le discours courant (la presse, l’opinion de surface) considère que la médiathèque est mise en danger par le téléchargement, il convient de poser un diagnostic qui embrasse mieux les forces en présence, et que l’on pourrait présenter rapidement avec cette citation de Bernard Stiegler : «D’autre part, tout en soulignant le caractère littéralement salvateur de la logique ascendante de la génération de métadonnées sur le web dit « social », je tenterai cependant de montrer qu’aucune activité de l’esprit ne peut se passer d’une logique délibérative, critique et redescendante, supposant la mise au point d’appareils critiques et de dispositifs rétentionnels. » C’est bien là que ça se joue et pas uniquement dans la mutation des supports de transmission (CD vs numérique). L’avenir des médiathèques est aussi lié à l’avenir de l’esprit, ressource première du devenir humain ! L’appareil critique, c’est ce que nous pouvons développer comme discours sur les collections et les pratiques, la question des savoirs professionnels à restituer sur la place publique, et le rétentionnel peut figurer nos collections et nos métadonnées professionnelles, la mutualisation de nos connaissances, bref ce qui peut différencier un savoir institutionnel (sans l’autorité à l’ancienne) et un savoir individuel. Dans un contexte où priment ce que tout un chacun peut placer comme « information » sur Internet, y a-t-il encore une place pour le discours délibératif des institutions, quel est-il, comment se forment des discours redescendants ? – – Connaissance des publics et attention. – Se charger de la circulation des savoirs implique de se pencher sur la connaissance des publics. Cette connaissance des publics, dans les derniers développements de la société, s’est professionnalisée et est prise en charge par des spécialistes qui se proposent de nous décharger de ce travail et de cette pensée : ce sont les agences en communication et marketing. Ils savent très bien ce que veulent le public, ils ont étudié ça à fond. Joëlle Le Marec, avec son laboratoire de recherche, étudie depuis 20 ans les pratiques des publics dans leur rencontre avec les musées (scientifiques et autres) et les bibliothèques. Elle scrute leurs attentes à l’égard des institutions et les enseignements qu’elle en tire sont pour le moins plus riches et contrastés que les clichés abondants. Et si le fonctionnement général ne nus dispensera pas de faire appel à des experts en communication et marketing, il est indispensable de nuancer et différencier notre approche de ces questions. Les publics ne se réduisent pas à ce qu’en dit le marketing et leurs besoins sous la loupe trahissent une autre position que celle qui consisterait à dire que le « salut viendra en dehors des institutions. Il y a un réel besoin de celles-ci, un attachement à leur rôle dans le social. Dans ce qui change les relations entre le public et une politique culturelle et scientifique publiques, elle épingle la saturation de l’effet agenda. Cette pression pour nous « occuper » l’esprit constamment de choses qui peuvent très bien ne pas nous concerner mais qui nécessitent néanmoins un traitement, une attention : même si je m’en fous du foot, il prend tellement de place que je dois faire un effort pour évacuer le foot de mon esprit. La question d’absence de vide, de sur-occupation et d’hyper-choix est certainement centrale dans les stratégies d’une institution préoccupée de « circulation des savoirs ». La confusion, au sein des institutions, de la communication strictement scientifique ou culturel d’une part et, d’autre part, un type de communication plus publicitaire, liée ou non à un sponsor, nécessite de la part des publics de nouvelles compétences : il doit déjà produire un effort, exercer une compétence caractéristique et significative pour trier les différentes communications qu’on lui adresse, qui cherche à s’emparer de son attention. Elle évoque ce cas d’enfants en visite à la Cité des Sciences et qui, arrêté sur un stand de sponsors camouflant sa démarche de marketing sous un semblant scientifique (histoire des télécommunications), demandaient : « quand est-ce qu’on va à la Cité des Sciences ? » ! Indice de désorientation. Indice aussi que la compétence pour identifier et trier les strates de la communication qui embrouille l’accès à un bien culturel peut se substituer à la compétence et au temps normalement consacré à réellement tirer profit du bien culturel. Dans la stratégie communicationnelle d’une institution, il y a là beaucoup d’enseignements pour développer une éthique du recours à ces techniques devenues incontournables pour « atteindre les publics » ! Ces travaux académiques doivent aussi nous inspirer quant à la cible de nos projets : les institutions doivent viser les apprentissages de lecture et d’acquisition des biens culturels, décanter la saturation, proposer des comportements critiques pour échapper à l’effet agenda, offrir des lieux où l’attention peut se libérer et retrouver sa liberté délibérative.– Pratique de lecture et attention. – Alain Giffard est un spécialiste de ce que le numérique introduit comme changement dans les pratiques de lecture et l’on peut dire qu’il étudie ça de près et depuis longtemps (il est un des premiers à avoir fait procéder à la numérisation d’un livre dans le cadre d’un projet de « postes de lecture assistée » à la Bibliothèque National, il est le concepteur des « espaces numériques »). Après avoir rappelé que la pratique de la lecture « classique » reflue tant quantitativement que qualitativement, il développe minutieusement le procédé de la lecture dite industrielle en rappelant la confusion qui s’installe entre les différentes étapes de la lecture. Par exemple, dans les centres numériques, on croit apprendre la lecture numérique quand on enseigne la navigation. Or, tous les actes en quoi consiste la navigation correspondant aux opérations de prélecture, après il faut encore lire. Ainsi, on croit que naviguer en « lisant » une série d’information, c’est lire. De même que l’on peut croire que « copier/coller » c’est écrire !. Le passage d’une lecture de scrutation à une lecture soutenue, de la lecture d’information à une lecture d’étude, celle qui en Occident  associe lecture et réflexion, ce passage vers la lecture comme technique de soi, soit un exercice culturel de la lecture, c’est ce passage est de plus en plus court-circuité. Au profit de la captation de l’attention vers autre chose. La lecture industrielle et tous ses dispositifs numériques de « prélecture » sert à détourner l’attention de la lecture d’étude au profit de la lecture d’autres messages, d’autres occupations dans lesquelles la publicité et le marketing (de même que l’effet agenda) occupent une large place. (C’est probablement dans cette dynamique négative que se joue la difficulté, pour les institutions culturelles publiques, d’assumer encore un rôle prescripteur désintéressé en faveur de pratiques culturelles d’étude, de technique de soi). Au passage, il proposera une approche des questions de violence  l’école où l’on a une génération à qui, un certain discours public déclare « vous êtes en phase avec l’ère numérique, c’est votre époque, c’est très bien, vous la comprenez mieux que nous, vous êtes des meilleurs « lecteurs numériques » que nous, vous êtes l’avenir », et puis qui se trouve face à l’obligation de faire l’apprentissage d’une lecture classique, d’étude et face à cette exigence des verdicts graves de déconsidération : « vous ne savez pas lire ». Les parallèles entre ce qui passe au niveau des processus de lecture industrielle de l’écrit et les pratiques de l’écoute industrielle des musiques devraient être posés « scientifiquement ». Malheureusement, peu de chercheurs s’intéressent à l’écoute des musiques. Mais la convergence, à nous observateurs privilégiés des pratiques d’écoute, est évidente. Là aussi il apparaît que la vraie question est celle de l’attention. Le travail de médiation doit intégrer ce paramètre comme fondamental : penser des dispositifs, des agencements de lectures différenciées, au service d’une attention bénéfique au développement de pratiques culturelles qualitatives (plus riches en satisfactions personnelles, plus rentables sur le terrain des techniques de soi). – La clôture festive – Une bonne partie du personnel se retrouvait ensuite au Music Village, près de la Grand-Place, pour un peu de détente. Groupes de musique impliquant des médiathécaires ou DJ… (PH) – Note de lecture sur une livre de Joëlle Le Marec –  Le blog « académique » de J. Le Marec et son blog « Indiscipline » – Un texte sur la lecture industriel, blog d’Alain Giffard

Copier c’est apprendre. Une mascotte pour La Sélec.

AudioIntroduction. Je voulais initialement, dans cette rubrique « le qui le pourquoi », traiter de front la question du modèle « médiathèque » comme accès privilégié aux musiques : suffit-il de déclarer, dans l’excitation ambiguë procurée par les dites nouvelles technologies, comme certains l’ont fait compulsivement que ce modèle est dépassé pour qu’il en soit ainsi ? Que se jouait-il dans la fréquentation d’une médiathèque : un accès technique, logistique à des médias physiques ou la possibilité d’accéder à un dispositif de prise de connaissance sur les musiques et le cinéma, soit un service public proposant une discipline désignée la « pratique du prêt » selon la forme extérieure qu’elle revêt, cette discipline consistant à « se cultiver » ? Voilà, alors partant de mon expérience personnelle, celle d’une longue expérience d’usager de la Médiathèque, avant d’en devenir un employé, puis un cadre, je me propose dans cette rubrique une réflexion sur ce que pouvait représenter le « modèle médiathèque » à l’époque du microsillon, puis à ses heures de gloire, et d’examiner ce qu’il en est aujourd’hui de ces éléments qui justifiaient pleinement, socialement, l’existence de cette médiathèque. J’ai raconté dans l’article précédent (« fenêtre sur le monde ») l’importance comme site d’ouverture culturelle sur le monde, palliant une pauvreté d’information. La copie. Je me pencherai cette fois sur l’importance de la copie dans un processus d’acquisition de connaissances culturelles. Puisque la modification des procédés de copie et de transmission de copies est pointée comme une des causes qui rendrait obsolète les missions du prêt public de médias physiques. Le débat est très ancien, ce sont les contextes qui ont évolué, mais il y a toujours eu des intérêts opposés au fait que la Médiathèque puisse encourager la copie. Il a toujours été opposé à cette vision que la copie privée à usage personnel était tout à fait légitime. Argument non sans fragilité : l’usage personnel a des frontières parfois floues. Néanmoins, il m’a toujours semblé qu’il y avait là quelque chose d’indispensable à défendre. Les techniques de copie, de multiplication des documents, sont des technologies de mémoire. Quand je copie, que je stocke sur un support technique une musique, un film, c’est pour en soutenir ma mémoire, en soutenir les traces que j’en conserve mentalement par la possibilité de recourir facilement à une réécoute (etc.), c’est pour y revenir dans un but de mieux connaître ce contenu, de mieux connaître en quoi il m’intéresse (= se cultiver). En tenant compte que l’ampleur de ces documents est tellement étendue qu’il est impossible de tout acheter en « version originale » (mais c’est d’emblée un marché de la copie) et que, de plus, le marché ne rend pas tout disponible. L’exercice de la copie privée, dans un but de mieux connaître les musiques, est indispensable parce qu’elle empêche que les technologies de la mémorisation soient totalement liées aux lois du marché. Cela permet que les supports techniques de mémoire de plus en plus sophistiqués puissent encourager des pratiques de connaissances personnelles et individualisantes, selon une logique non-marchande où la copie « privée » devrait être rentabilisée à l’égal des autres copies « légales », ce que sont les microsillons et les CD et les DVD sur un marché de la copie, mais comme une copie moins chère, de seconde classe. La K7.  Quand j’ai découvert la Médiathèque à Namur, dans les années 70, et que je me suis retrouvé affolé par la quantité et la diversité de musiques à écouter pour appréhender un peu ce qu’était la planète musicale, j’ai donc entrepris frénétiquement, boulimiquement, à emprunter tout systématiquement, dans l’ordre. Et à écouter, seul ou avec des copains. (Les musiques qui émergeaient ainsi, par la bande, dans notre quotidien, étaient parfois si surprenantes, qu’un club d’écoute s’était constitué à l’Athénée. Ce qui nous « décapait » ou nous jetait dans les controverses était très diversifié : ça pouvait être Léo Ferré avec le groupe Zoo, les premiers Slades, un album solo de Steve Lacy… Mais tout ça venait de la Médiathèque : chacun apportait les disques sur lesquels il s’extasiait ou crachait, mais tout venait de la médiathèque, ou avait été acheté après une première écoute rendue possible par le prêt public. Une association de type « lecture publique » initiait un club d’écoute et de discussion sur les musiques, une organisation sociale d’apprentissage, de formation de connaissance, de savoir-faire lié à l’écoute.) Mais il ne suffisait pas d’écouter à la chaîne, ni d’en parler au fur et à mesure en cour de récréation. Il fallait fixer. D’abord comme garder un témoin fixé, physique, de ce que je faisais entrer dans ma mémoire de son. Je faisais donc un usage effréné de la vieille K7 audio. Je peux même préciser, étant donné qu’il y a prescription, que pour assouvir mon besoin de copier (garder une trace de tout ce que j’écoutais, quand je n’allais pas acheter le disque), je me suis fait délinquant culturel, n’hésitant pas à voler des boîtes et des boîtes de K7. J’en ai accumulé plusieurs centaines. C’est ça qui me fournissait un support pour « retenir » quelque chose de la masse importante et chaotique de tout ce qui se déversait dans ma tête. C’est cette pratique qui me donnait un fil pour ordonner. C’est en enregistrant que se développait une autre attention : je n’étais plus attentif uniquement aux sons, à ce qu’ils provoquaient comme émotions, comme réflexions, comme imaginaire, mais je devais décider d’un classement. Au fur et à mesure, j’organisais le rangement par affinités, par ressemblances, je faisais des groupes, des associations en fonction de mes perceptions. Quand j’en venais à introduire une nouvelle K7, dans un groupe déterminé, j’étais enclin à réécouter, au moins en partie, ce qui se trouvait à droite et à gauche sur la rangée. C’est aussi cette collection en devenir qui permettait de partager, de faire écouter, de faire circuler les découvertes, de donner envie à d’autres d’aller écouter autre chose, au-delà. Plusieurs années plus tard, ce trésor de K7 a été récupéré par une radio libre (où j’effectuais une partie de mon service civil) qui en a usé les bandes dans ses émissions. Même si c’est délicat, parce que derrière les questions de droit il y a aussi les questions de subsistance des artistes, il faut maintenir comme essentiel le principe de cette économie de la copie privée. Elle joue un rôle important pour faire circuler une information sur les musiques, une curiosité pour la créativité, pour soutenir le désir de la rencontre avec ce qu’il y a de surprenant dans les musiques. Sur le long terme, le maintien de cette économie de la copie est bénéfique pour les artistes. J’ai, de plus, toujours observé autour de moi que ceux qui copiaient au même rythme que moi, après leurs passages en médiathèque, étaient ceux que je retrouvais le plus souvent en train d’acheter chez les disquaires (ce qui a été plus ou moins prouvé par des enquêtes). Il faudrait donc accepter cette part « non-rentable » financièrement du marché de la musique, mais qui contribue à en faire un marché de la connaissance et du désir culturel. Copie et service public. Cette part de la copie, convenons qu’elle doit aussi se limiter à une part raisonnable. C’est une fonction qui  devrait essentiellement être confiée, émaner de dispositif de type service public. Ce qui renforcerait le caractère social de cette pratique de la copie. Le rôle des services publics, nous rappelle Robert Castel, est « d’assurer la prépondérance de l’intérêt général sur les intérêts privés ». Fréquenter les services publics, en être usager régulier, renforce leur rôle dans les dynamiques de cohésion sociale, l’usage des services publics développe ce que l’on appelle l’interdépendance sociale. « La valeur d’un bien social ne se réduit pas au profit commercial qu’il est possible d’en tirer, et seule la puissance publique peut être le garant de l’intérêt général. » La dérégularisation des services publics, au nom de la concurrence et d’un meilleur rendement, « sur le même mode que l’on met en concurrence les marchandises ». L’accès aux musiques et au cinéma via un dispositif de prêt public, stimule des pratiques privées d’acquisition de connaissances, encourage les profils d’amateurs qui vont réinjecter d’une manière ou d’une autre leurs passions, leurs plaisirs de la découverte dans le bien commun, dans la circulation des désirs d’apprendre, des curiosités. Décréter que les « nouveaux accès aux musiques » rendent obsolètes les services de prêts de médias physiques, c’est précisément décider de détricoter un service public au niveau des modes d’accès aux contenus culturels, et de jouer l’accès aux biens culturels comme on le fait de n’importe quelle marchandise. C’est se laisser entraîner sur une marchandisation croissante de l’accès aux musiques et cinémas enregistrés. L’accès à la culture par l’organisation de services publics permet à la culture, aux biens symboliques qui la constitue, de contribuer à la cohésion sociale. Ce qui ne se vérifie pas du côté des industries culturelles et leur manière de tirer profit de certains biens culturels (la cohésion sociale n’est pas l’objectif de ces industries). Au-delà des copies, le contact humain. En manipulant mes K7 –avec la part de bricolage que cela incluait pour différencier les étiquettes, l’emballage- petit à petit, je prenais possession de certains repères. Je n’avais plus simplement écouté plusieurs dizaines de disques de jazz, j’avais aussi passé du temps à les mettre en relation, à les comparer. Même chose pour la musique classique : ça prend du temps de copier sur K7 un opéra de Wagner, des quatuors à cordes de Shostakovich, différentes versions de ceux de Beethoven (avec des faces de 30 ou 45 minutes, il faut rester tout près, écouter, être prêt à retourner la petite galette), et quand on a passé ainsi du temps à écouter, à assimiler, il y a une autre possibilité d’échange humain. Ce n’est qu’à force d’écouter et d’enregistrer, de « classer dans mon système mental archaïque », que je trouvais de quoi, ici ou là, dire sur ce que j’écoutais. Ça me permettait aussi de mieux comprendre, à l’occasion, tel ou tel conseil, telle ou telle suggestion. Bref, le dialogue avec les médiathécaires devenait plus ouvert, plus enrichissant. Il y avait là, pour moi, un collectif de passionnés d’écouteurs, payés pour ça et qui devait avoir élaboré des méthodes, structuré leur approche des répertoires, dont j’avais beaucoup à apprendre. (Ce sera pour le prochain chapitre de cette rubrique.) – Une mascotte. Je suis donc ravis de me retrouver aujourd’hui, de l’intérieur, avec un artiste (Harrisson) qui crée pour La Sélec une image qui a le culot de rappeler que « copier c’est apprendre ». Il ne faut pas légiférer pour organiser le marché, légal ou non de la copie, mais légiférer pour favoriser un marché de la connaissance. Quitte à inventer des rémunérations pour les artistes qui ne soient pas liées au régime de la copie. Cette mascotte qui, en outre, totalement open source, associe le Corbeau et le Renard dans une rengaine radieuse : arrêtons de nous laisser mener par les fables et leur logique immuable, cessons d’opposer les contraires, original et parasite profitent l’un à l’autre, cherchons des solutions de progrès, vers la connaissance partagée (qui nécessite de nouvelles missions de service publics) Le Renard associé au Corbeau dans sa quête de nouvelles musiques et films, très smart, porte un badge « créer c’est copié », c’est aussi se construire, se découvrir, s’individuer. On se crée à partir de ce que créent les autres, on se bricole ainsi, c’est un grand jeu d’influences, de citations, de copiés collés qu’il serait suicidaire de vouloir briser. Le site auquel la mascotte de La Sélec fait référence est un bel exemple : comment, à partir de parties de textes empruntés dans différentes œuvres (et il faut en avoir bien pris connaissance pour y puiser), recomposer son propre texte, sa propre version, alimenter son moi (une réalisation à prendre comme métaphore du butinage indispensable, de la pollinisation culturelle). (PH)

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