Frédéric Mitterrand et le psychopouvoir

Le cerveau et le cœur. Sous l’intitulé « Je t’ai dans le cortex, mon amour », Libération (4/11/10) rend compte de nouvelles recherches scientifiques qui « prouvent » que c’est dans le cerveau que se déclenche le coup de foudre, la naissance de l’amour. Douze éléments précis du cerveau « qui travaillent de conserve pour libérer en vrac dopamine, ocytocine et adrénaline. Un véritable philtre d’amour composé de substances super euphorisantes qui rendent in love en seulement… cinq secondes chrono. » Le ton général de l’article joue allègrement avec l’antinomie cœur-cerveau, « on pensait que ça venait du cœur, et non, ça vient de la tête », un ton très journalistique, forcément binaire, où l’événement doit venir contredire un état de fait établi (loi du sensationnel), où il faut toujours une « révélation », un vainqueur et un vaincu. Alors que ces découvertes incessantes qui changent notre perception du cerveau et de l’organisme devraient de plus en plus permettre d’en finir avec la binarité du sensationnalisme. Le cerveau, comme certains chercheurs et penseurs l’affirment de plus en plus, n’est pas un organe localisé de manière étroite, stricte. Pour « fabriquer » ce coup de foudre en quelques secondes, par exemple, il a enregistré des informations multiples venant des yeux, de la peau, du nez, de l’oreille… Et ensuite, il se prolonge, il « matérialise » son coup de foudre en le rendant perceptible dans le cœur. C’est lorsque ça s’emballe dans la toquante que le signal est donné, que tout l’organisme sait où il en est. Voilà, on a déjà une constellation d’organes, de transmissions, de symbolisations, ça travaille ensemble et non dans des rivalités et des oppositions. Le plus stupéfiant est que ce genre d’avancées des connaissances qui lient de plus en plus biologie, neurobiologie, culture, milieu, économie, devrait amener une prise de conscience dans un journal comme Libération : il y a de quoi enfin re-politiser leur ligne éditoriale de manière opportune. En effet, en prenant au sérieux cette nouvelle compréhension du cerveau, dans la fabrication des émotions (un lieu de connexions dans une organologie bien plus vaste), on ne parle plus des arts et de leur réception dans le corps et dans la société de la même manière. On peut ne plus parler des médias, des politiques, des luttes sociales, des économies selon le même angle d’approche qui ne conduit nulle part, sinon  entériner le statut quo. On peut informer, apporter quelque chose. – La culture sans tête. – Difficile de juger d’un texte de treize pages par le biais d’un article de plus ou moins 5000 signes dans Le Monde, mais il y a de quoi paniquer en lisant les intentions du Ministère de la Culture français. Et d’abord, treize pages, pour esquisser une politique culturelle d’un grand pays, avec les enjeux environnementaux actuels, ça semble louche ! Le souffle ne peut y être, ou les idées en sont absentes ! Il y a, semble-t-il, une série de constats peu édifiants, mais l’essentiel est dans la volonté d’en finir avec la « démocratisation de la culture » dont, dit le rapport, on peut constater qu’elle ne mène à rien, en tout cas elle n’atteint pas ses objectifs. Et c’est bien vrai. Mais l’analyse de cet échec ne tient pas en treize pages ! la raison principale qui en est donnée semble être l’inspiration élitiste de cette politique de démocratisation. Il faut cesser de vouloir rendre « populaire » les arts « élitistes » (ce qui, dans la production artistique, est considéré comme les meilleures productions de l’esprit), il faut travailler avec la culture de chacun (c’est ce qui est désigné comme la diversité culturelle !). Clairement, l’institution en quoi consiste une politique culturelle publique n’a plus à constituer une offre éclairée mais à répondre à la demande. Ce que fait déjà le ministère avec sa carte de téléchargement pour jeunes : elle n’est porteuse d’aucun message sur la culture musicale, elle ne profite qu’à des offres privées, commerciales, qui draguent la demande ! De cette manière, ce serait abdiquer, organiser le sabordage du « ministère de la culture ». Si on y ajoute la diminution des moyens financiers alloués à la culture, aux arts, à l’éducation artistique, on peut s’attendre à des répercussions graves. Dans son dernier ouvrage, Bernard Stiegler essaie de caractériser et de démontrer le caractère inéluctable d’une certaine « apocalypse de l’esprit ». Même si l’on souhaite (à juste titre), atténuer quelque peu le catastrophisme, il y a quelque chose ainsi qui se trame, et les orientations politiques du genre de celles prises par Frédéric Mitterrand ne peuvent qu’accélérer le mouvement. Il opte radicalement, semble-t-il, pour le circuit court, l’effet direct, immédiat, il faut que la culture soit aussi rentable que les industries culturelles. Mais c’est impossible, sauf à se dissoudre dans celles-ci.  L’Etat dès lors ne joue plus son rôle de soutenir les dispositifs de circuits lents et longs (dont l’esprit a besoin pour apprendre, découvrir, être créatif). Surtout, c’est un rendez-vous manqué, comme celui que j’évoquais plus haut à propos de Libération face à certains progrès des connaissances. Rendez-vous qui manque le nécessaire recentrage d’une politique culturelle publique  qui, dans une société où l’on comprend mieux ce qui s’empare de l’esprit pour l’instrumentaliser, devrait précisément être au centre du soin qu’il faut apporter aux êtres vivants, à leur savoir-vivre, leurs savoir-faire, comme soin dédié au cerveau, à l’organologie générale dont l’avenir dépend et la sensation que « la vie vaut la peine d’être vécue ». À l’encontre des visées marchandes. La culture, décidément, ce n’est pas quelque chose qui règle et s’organise en 13 pages. Monsieur Frédéric Mitterrand n’aurait pas pris toute la mesure de sa charge. « Ce ne sont pas simplement les particularismes culturels qui se sont perdus, devenant soir les objets de la patrimonialisation muséale et de la curiosité touristique (c’est-à-dire de l’intégration dans la modalité « culturelle » du marketing) soit les symboles des luttes dites « identitaires » : ce sont aussi les savoir-vivre les plus élémentaires et les savoir-faire incorporés par les métiers qui se sont dissous pendant qu’étaient également liquidés les savoirs académiques et universalistes issus des processus de transindividuation anamnésiques. La régression des savoir-vivre et des savoir-faire locaux n’a jamais conduit à la progression des savoirs universels : c’est tout à fait le contraire qui s’est produit. Et c’est ce triple déficit de savoirs que désigne ici le désapprentissage – qui est une régression dans la minorité au sens kantien. » (B. Stiegler, « Ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue », 2010).  Le Ministre de la Culture Frédéric Mitterrand prend le parti de renforcer cette régression, en flattant la demande (quelle demande ? construite comment ?), en abondant dans le sens touristique et la « modalité culturelle du marketing »). Cette orientation politique ne fera qu’affaiblir « les institutions de programme en charge de la formation de circuits longs constitutifs des disciplines et savoirs universels, c’est-à-dire théoriques » au bénéfice des industries de programmes qui savent comment faire pour « répondre à la demande » qu’elles construisent au préalable. Tout ça, encore une fois, en s’inscrivant dans une visée politique électoraliste à la petite semaine, soumise à la logique binaire du succès rapide, en tournant le dos au long terme, à la responsabilité. Car ce qui est derrière ce genre d’orientation, c’est aussi la soumission aux « logiques ascendantes », tout le monde sait tout et peut tout dire sur Internet, contre les « logiques descendantes », celles des institutions qui longtemps, certes, ont pris tout le monde de haut mais qui, néanmoins, ont toujours un rôle fondamental à jouer dans la formation et la circulation des savoirs. Plutôt que de jouer une logique contre l’autre, selon un calcul électoral, il faut inventer des dispositifs pour les faire fonctionner ensemble, les faire collaborer pour innover en termes de « circuits longs ». – Télévision, audiovisuel, infini. – En matière de politique numérique et audiovisuel, la France (mais pas qu’elle, c’est une tendance bien soutenue) a déjà pris position en faveur de tout ce qui contribue à organiser systématiquement la consommation à tous les niveaux de la vie – à l’intérieur pour qu’il en soit de même à l’extérieur -, un systématisme qui implique d’abandonner,  « l’abandon – des objets, des institutions, des relations, des lieux et de tout ce qui peut être pris en charge par le marché, et qui doit donc être abandonné par le symbolique, c’est-à-dire désymbolisé » (B. Stiegler). C’est bien ce qu’est en train de consolider Frédéric Mitterrand, l’abandon d’une politique culturelle basée sur les institutions, en faveur de tout ce qui peut être organisé par le marché. Il désymbolise la culture, les arts, la création. Ça ne fait que renforcer les décisions de Sarkozy en matière de télévision. Télévision dont Stiegler rappelle à quel point elle est un poison (mais pourrait être aussi autre chose) : « C’est la synaptogenèse de l’enfant qui est structurellement altérée par l’immersion de son cerveau dans le milieu médiatique. Cette modification des circuits cérébraux est l’intériorisation d’une modification des circuits sociaux – car tel est le cerveau : un organe relationnel qui intériorise plastiquement les dispositifs relationnels sociaux, qui sont eux-mêmes supportés par les choses, objets et artefacts qui trament le commerce humain comme épreuves de la Chose. » (La Chose, comme l’histoire de l’inconscient de puis Freud, comme ce qui doit rester non élucider, infini, pour entretenir le désir). Frédéric Mitterrand et son ministère font apparemment, en treize pages, un pacte avec le psychopouvoir. Ce qui est dit dans ce document n’est pas neuf, mais c’est peut-être la première fois, à si grande échelle, que la culture est mise délibérément au service du psychopouvoir : « Le psychopouvoirà présent  mondialisé est une organisation systématique de la captation de l’attention rendue possible par les psychotechnologies qui se sont développées avec la radio (1920), avec la télévision (1950) et avec les technologies numériques (1990), se disséminant sur toute la surface de la planète à travers diverses formes de réseaux, et aboutissant à une canalisation industrielle et constante de l’attention qui engendre depuis peu un phénomène massif de destruction de cette attention que la nosologie américaine décrit notamment comme attention dificit disorder. » (B. Stiegler)  – Télévision et roman. -Dans son dernier roman, Gonçalo M. Tavares (Apprendre à prier à l’ère de la technique) décrit au scalpel un personnage de domination entre l’ancien et le nouveau monde. Homme de discipline, de sciences et de savoir – formé par un père militaire supérieur qui lui lègue son pouvoir par le biais d’une formidable bibliothèque -, il officie comme brillant chirurgien, technicien désincarné au service du vivant, avant de souhaiter mettre son intelligence au service de la politique, afin de goûter le plaisir du pouvoir (profil autoritaire, limite dictateur). Sa conversion se déroule sans accroc, avant qu’il ne soit rattrapé par le vivant, une maladie implacable, fulgurante, au cœur de son cerveau. Dans ses derniers instants, on lui impose et il finit par tolérer la télévision. Il s’est tellement dégradé qu’il finit par y voir autre chose (et peut-être, la Chose qu’évoque Stiegler, ce qui soutient le désir, l’infini, l’inconnu). Il n’y voit plus que de la lumière. »En réalité, Lenz Buchmann ne voit plus les images. Ce qui se passe, ce qui est en train de se passer dans ce poste, le contenu proprement dit, il ne parvient plus à le saisir, ni par l’intellect ni même par la vue. Les images diffusées pourraient être celles d’une tragique inondation ou d’un concours pour enfants : il ne saurait distinguer les deux événements. » Jusqu’à se sentir appeler par la lumière télévisuelle jusqu’à, à travers elle, littéralement, passer de l’autre côté. « La lumière qui vient de la télévision est indéniablement une lumière forte, mais le plaisir qu’elle fait naître chez Lenz ne cesse de croître. Jamais il n’a ressenti une telle impression de bien-être, de protection : sous cette lumière, rien ne pourrait lui arriver ». « La lumière, quant à elle, ne cesse de l’appeler. Il voudrait ressentir de la haine, mais n’y parvient pas. Elle l’apaise et l’appelle. » Intéressant mais ambigu quand le fil narratif place les livres du côté du pouvoir affirmé dans sa quintessence élitaire et que la « punition » du personnage principal prend la forme d’une acceptation de la télévision, instrument jusqu’ici méprisé comme trop populaire, au point de passer l’arme à gauche dans sa lumière, de voir son âme migrer dans ce qui émane des tubes cathodiques. (PH) – Tavares – Be

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