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De la télé aux flashcodes de rue

La télé dans la rue. – Un grand panneau de photos en noir et blanc, des gueules fameuses, on passerait presque devant sans les reconnaître, juste un imperceptible sentiment de déjà-vu, mais au fond « qui est qui est qui et qui faisait quoi ? ». Cette interrogation retient l’attention. Ce sont des portraits réalisés par un anonyme sur les plateaux de la première et deuxième chaîne française, entre 1977 et 1981. L’impact du « trente après » est implacable. La télé a bien changé et de ces/ses célébrités, d’ailleurs, beaucoup ont disparu. Les anciens mettront un nom sur quasiment tous les visages, artistes, politiques, médiatiques, people, comme on le fait en feuilletant un vieil album de famille, en reconnaissant par intuition plutôt que par une méthode rationnelle. Même en ce qui me concerne, alors que je n’avais pas la télévision, il me semble avoir passer beaucoup de temps devant ces émissions. La petite lucarne a immortalisé des types. Pour les jeunes, c’est presque de l’archéologie, il faut expliquer « qui était qui ». Ils ont entendus parler, ils peuvent connaître phonétiquement  les noms sans pouvoir les identifier,ils sont  alignés ainsi comme des inconnus à la morgue.  Ces tronches, leurs attitudes, leurs tics, on s’en rend compte, alors, font partie de ces signes que l’on collectionne (parmi d’autres et par défaut, tellement ils sont « imposés » par répétition, par prégnance) pour conserver l’atmosphère d’une époque, rester en contact avec, garder des clés pour la comprendre, entretenir ses souvenirs. En passant là-devant on mesure à quel point on peut avoir un lien affectif avec une époque, une période, et que cet attachement est saugrenu, on n’en peut rien. Même ceux que l’on détestait (appartenant à un camp opposé)deviennent sympathiques, familiers, anecdotiques. Album de famille élargie.  – La rue enchantée. Autre chose que nous avons tous en commun, ce sont les fables et les histoires dont les personnages sont des animaux qui jouent aux hommes. Ils s’habillent, ils parlent, ils ont les mêmes ennuis, bonheurs et rêves que les humains. Et s’ils étaient toujours parmi nous ? Comme ces chiens de prairie géants, dressés, cachés derrière les éclairs du papier lacérés ? Beaucoup plus loin, pas de doute, en voici deux en pleine promenade, l’un fume même la pipe, ils vont se rencontrer, peut-être se cogner parce qu’ils animent à merveille l’angle de deux rues, l’angle comme événement, lieu de rencontre impromptue, début d’histoire et d’aventure (souvent il faut se cogner). Ce monde enchanté collé de cette manière en grands formats et en traits vivants donnent l’impression que les ombres des mondes enchantés de l’enfance continuent de nous accompagner, de marcher en parallèle, dans l’épaisseur des murs.  – Streetart, technologies et marketing. – Le streetart évolue aussi avec les technologies. Regardez bien ce collage de FLKDS (artiste connu et coté) : il comporte un flash code près de la signature. Ce n’est pas une imitation utilisée comme élément du collage. Si vous possédez l’appareil adéquat vous pouvez vous connecter et visionner une information qui vient compléter l’image collée sur le mur. Certains des masques de Gregos sont aussi pourvus de cette technologie. Gregos, c’est celui qui colle sur les murs les multiples répliques d’un masque qui est le moulage de son visage selon différentes humeurs – souriant, fermé, facétieux (langue tirée) – et qui en passe par toutes les couleurs (vraiment). Plusieurs de ces artistes donnent rendez-vous sur Internet où ils offrent des produits à vendre : des illustrations sur différents supports (posters, T-shirt). Vous pouvez certainement ainsi avoir la face de Gregos dans votre salon et en changer tous les jours selon votre disposition. Pourquoi pas, tout art doit bien trouver des moyens de subsistance. Certains se moquent aussi des flashcodes et y introduisent des virus qui pourraient nous en débarrasser. (PH) – Sur GregosFKLDSite de Gregos Sur FKLD

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Urinoirs du faux du vrai

Au musée, suite. Un grand classique, les urinoirs hors d’usage au Palais de Tokyo. Je n’y passe pas tous les jours, ni tous les mois, mais je ne me souviens pas les avoir vus dans leur état normal, disposés à remplir leur fonction correctement. C’est hors service ou, quand c’est en service, c’est souvent limite. Étant donné la vocation du lieu (l’art contemporain) et l’histoire conceptuelle de l’urinoir, je pense quelques fois qu’il s’agit d’une démarche duchampienne, sur la longueur. Regardez le soin avec lequel le « Urinoirs Hors Service » est calligraphié, un soin narquois, voire jubilatoire. La disposition des collants rouges pour fixer le papier sur le miroir, la bandelette en plastique, rouge et blanche, tirée de biais à l’instar de ces cordons délimitant l’espace d’un délit possible (n a un soupçon, sans preuve, on vérifie, on cherche, on enquête). Sans doute que, depuis, l’ouverture du palais, la mine déconfite de chaque visiteur qui se retrouve là coincé, la vessie pleine, obligé de faire la queue devant le seul WC homme disponible (ce qui reporte parfois longuement l’instant de délivrance, pensez, un WC pour un espace culturel de cette dimension !), est soigneusement filmée, enregistrée, archivée. Un jour, ça ressortira. – Dans la rue, retour. – En quelque sorte arraché aux lieux publics pour subir une sacralisation artistique, voici l’effigie de l’urinoir, dessiné, stylé, devenu complètement abstrait et conceptuel qui revient se coller au mur. Sur des murs de ruelle où il n’est pas rare de surprendre un pisseur sauvage ou de détecter des relents d’urine. C’est une manière, peut-être, de dire que, une fois passé par la fabrication d’un copyright artistique – capturé, détourné, approprié par une autre économie, symbolique, fonctionnant à la gloire d’un seul homme -, l’objet est inutile, ne veut plus rien dire. Usé. Il est là, en ligne claire, presque page blanche attendant une recréation, de retrouver un vrai usage. Bref, est-ce une image qui sert encore  penser ? Exposé au musée, le vrai urinoir ne pouvait servir à se soulager, et exposé en faux, dans un lieu où l’urgence surgit souvent de pouvoir se vider, il est impuissant à récolter quoi que ce soit. En tout cas, avec celui-ci, personne n’a encore essayé. – Faire le mur. – Poché en grande quantité sur les trottoirs, dans plusieurs quartiers, ce sympathique « Faites le mur », pancarte brandie par un rongeur hippie (est-ce une intervention de Banksy, une référence, un détournement?). Quel mur ? Pour aller où ? Franchir quoi ? Rien n’est explicite et, en l’absence d’un commentaire plus élaboré, le slogan, au-delà de faire sourire, risque de paraître fort passéiste. Faire le mur, c’est une image dans un monde où nous sommes envahis d’images techniques, industrielles. Comme le formule ce penseur cité par Didi-Huberman : « Les images techniques, écrit Flusser, ont pour fonction de libérer magiquement leurs destinataires de la nécessité d’une pensée conceptuelle – en substituant à la conscience historique une conscience magique de second degré et à la faculté conceptuelle une imagination de second degré. » Didi-Huberman pose alors cette question : « Comment, dans cette situation, mettre en œuvre une objection d’images ? Comment construire une alternative au pouvoir des images techniques que les pouvoirs politique instrumentalisent sans relâche à l’encontre de notre bien public ? Comment ouvrir nos yeux, comment réapprendre les images ? » Faire le mur, ce serait construire pareille objection d’images. Citant ensuite Harun Farock dont il analyse les œuvres, il souligne ces propos de l’artiste : « (…) je sais qu’il est impossible de faire exactement le contraire de ce que fait la télé », une constatation qui prend forme après une longue pratique d’objecteur d’images.Confortant ce constat artistique, Didi-Huberman n’en poursuit pas moins l’invitation à aller contre. « Mais il est fort possible – il est nécessaire d’inventer les possibilités – de construire des objets qui la prennent (la télé) à revers, qui l’attaquent de biais, qui adoptent une autre économie, qui obéissent à d’autres règles de la méthode. » Et de proposer d’agir en deux mouvements (pas forcément successifs, linéaires, mais simultanés, en boucle, en tourbillon, en lignes brisées) : désarmer les yeux, réarmer les yeux. Désarmer les yeux : « faire tomber les remparts que l’idée préalable – le préjugé – interpose entre l’œil et la chose. Mettre en pièce le sentiment de familiarité avec toute image, l’impression que « c’est tout vu » et que, par conséquent, ce n’est même pas la peine de regarder. Lazlo Moholy-Nagy, Bertolt Brecht et walter Benjamin appelaient cela un « analphabétisme de l’image » : lorsque les clichés photographiques – ou cinématographiques – ne suscitent chez leur spectateur que « clichés linguistiques », c’est-à-dire lorsque les idées préconçues – les représentations – nous empêchent tout simplement de regarder ce qui se présente sous nos yeux. » Pour ce qui est de réarmer les yeux, l’historien de l’art s’inspire d’un concept développé par Guattari et Deleuze dans Mille Plateaux, celui de « machine de guerre ». « Il faut en somme fabriquer, contre les appareils d’images, d’autres appareils qui leur feront la guerre par le simple fait qu’ils existent, qu’ils fonctionnent et qu’ils transmettent du sens. Opposer au pouvoir des images d’autres images où se libère la puissance du regard : ce pourrait être, en résumé, la tâche que se donne Harun Farocki à chaque nouveau montage. » Et cette tâche, ici définie dans la pratique d’un artiste, elle doit être celle des médiathèques (contre tous les analphabétismes), tirant parti des productions d’artistes tels qu’Harun Farocki, ou développant sur la production artistique catalographiée dans leurs collections, des interprétations qui auront le même effet que le montage artistique (fonctionnant selon des logiques créatives similaires).  Est-ce en ce sens que le gentil rongeur hippie manifeste en brandissant son slogan ? Difficile d’en avoir le cœur net. Toutes ces créations d’images dans la rue, placées très différemment sur le sismographe de la colère sociale, vont-elles dans le sens de stimuler l’objection d’images ? Rien n’est moins sûr. En tout cas, histoire de faire le mur, le chat et le tigre sont champions. Ils sont intenables, bien que l’un est en voie de disparition (presque aussi conceptuel, bientôt, que l’urinoir). Réapprendre à lire, vérifier l’état de sa vue avec 5 lettres f o l i e… (PH) – Georges Didi-Huberman, Remontage du temps subi. L’oeil de l’histoire, 2. , Editions de Minuit, 2010 – Banksy, faites le mur

Frédéric Mitterrand et le psychopouvoir

Le cerveau et le cœur. Sous l’intitulé « Je t’ai dans le cortex, mon amour », Libération (4/11/10) rend compte de nouvelles recherches scientifiques qui « prouvent » que c’est dans le cerveau que se déclenche le coup de foudre, la naissance de l’amour. Douze éléments précis du cerveau « qui travaillent de conserve pour libérer en vrac dopamine, ocytocine et adrénaline. Un véritable philtre d’amour composé de substances super euphorisantes qui rendent in love en seulement… cinq secondes chrono. » Le ton général de l’article joue allègrement avec l’antinomie cœur-cerveau, « on pensait que ça venait du cœur, et non, ça vient de la tête », un ton très journalistique, forcément binaire, où l’événement doit venir contredire un état de fait établi (loi du sensationnel), où il faut toujours une « révélation », un vainqueur et un vaincu. Alors que ces découvertes incessantes qui changent notre perception du cerveau et de l’organisme devraient de plus en plus permettre d’en finir avec la binarité du sensationnalisme. Le cerveau, comme certains chercheurs et penseurs l’affirment de plus en plus, n’est pas un organe localisé de manière étroite, stricte. Pour « fabriquer » ce coup de foudre en quelques secondes, par exemple, il a enregistré des informations multiples venant des yeux, de la peau, du nez, de l’oreille… Et ensuite, il se prolonge, il « matérialise » son coup de foudre en le rendant perceptible dans le cœur. C’est lorsque ça s’emballe dans la toquante que le signal est donné, que tout l’organisme sait où il en est. Voilà, on a déjà une constellation d’organes, de transmissions, de symbolisations, ça travaille ensemble et non dans des rivalités et des oppositions. Le plus stupéfiant est que ce genre d’avancées des connaissances qui lient de plus en plus biologie, neurobiologie, culture, milieu, économie, devrait amener une prise de conscience dans un journal comme Libération : il y a de quoi enfin re-politiser leur ligne éditoriale de manière opportune. En effet, en prenant au sérieux cette nouvelle compréhension du cerveau, dans la fabrication des émotions (un lieu de connexions dans une organologie bien plus vaste), on ne parle plus des arts et de leur réception dans le corps et dans la société de la même manière. On peut ne plus parler des médias, des politiques, des luttes sociales, des économies selon le même angle d’approche qui ne conduit nulle part, sinon  entériner le statut quo. On peut informer, apporter quelque chose. – La culture sans tête. – Difficile de juger d’un texte de treize pages par le biais d’un article de plus ou moins 5000 signes dans Le Monde, mais il y a de quoi paniquer en lisant les intentions du Ministère de la Culture français. Et d’abord, treize pages, pour esquisser une politique culturelle d’un grand pays, avec les enjeux environnementaux actuels, ça semble louche ! Le souffle ne peut y être, ou les idées en sont absentes ! Il y a, semble-t-il, une série de constats peu édifiants, mais l’essentiel est dans la volonté d’en finir avec la « démocratisation de la culture » dont, dit le rapport, on peut constater qu’elle ne mène à rien, en tout cas elle n’atteint pas ses objectifs. Et c’est bien vrai. Mais l’analyse de cet échec ne tient pas en treize pages ! la raison principale qui en est donnée semble être l’inspiration élitiste de cette politique de démocratisation. Il faut cesser de vouloir rendre « populaire » les arts « élitistes » (ce qui, dans la production artistique, est considéré comme les meilleures productions de l’esprit), il faut travailler avec la culture de chacun (c’est ce qui est désigné comme la diversité culturelle !). Clairement, l’institution en quoi consiste une politique culturelle publique n’a plus à constituer une offre éclairée mais à répondre à la demande. Ce que fait déjà le ministère avec sa carte de téléchargement pour jeunes : elle n’est porteuse d’aucun message sur la culture musicale, elle ne profite qu’à des offres privées, commerciales, qui draguent la demande ! De cette manière, ce serait abdiquer, organiser le sabordage du « ministère de la culture ». Si on y ajoute la diminution des moyens financiers alloués à la culture, aux arts, à l’éducation artistique, on peut s’attendre à des répercussions graves. Dans son dernier ouvrage, Bernard Stiegler essaie de caractériser et de démontrer le caractère inéluctable d’une certaine « apocalypse de l’esprit ». Même si l’on souhaite (à juste titre), atténuer quelque peu le catastrophisme, il y a quelque chose ainsi qui se trame, et les orientations politiques du genre de celles prises par Frédéric Mitterrand ne peuvent qu’accélérer le mouvement. Il opte radicalement, semble-t-il, pour le circuit court, l’effet direct, immédiat, il faut que la culture soit aussi rentable que les industries culturelles. Mais c’est impossible, sauf à se dissoudre dans celles-ci.  L’Etat dès lors ne joue plus son rôle de soutenir les dispositifs de circuits lents et longs (dont l’esprit a besoin pour apprendre, découvrir, être créatif). Surtout, c’est un rendez-vous manqué, comme celui que j’évoquais plus haut à propos de Libération face à certains progrès des connaissances. Rendez-vous qui manque le nécessaire recentrage d’une politique culturelle publique  qui, dans une société où l’on comprend mieux ce qui s’empare de l’esprit pour l’instrumentaliser, devrait précisément être au centre du soin qu’il faut apporter aux êtres vivants, à leur savoir-vivre, leurs savoir-faire, comme soin dédié au cerveau, à l’organologie générale dont l’avenir dépend et la sensation que « la vie vaut la peine d’être vécue ». À l’encontre des visées marchandes. La culture, décidément, ce n’est pas quelque chose qui règle et s’organise en 13 pages. Monsieur Frédéric Mitterrand n’aurait pas pris toute la mesure de sa charge. « Ce ne sont pas simplement les particularismes culturels qui se sont perdus, devenant soir les objets de la patrimonialisation muséale et de la curiosité touristique (c’est-à-dire de l’intégration dans la modalité « culturelle » du marketing) soit les symboles des luttes dites « identitaires » : ce sont aussi les savoir-vivre les plus élémentaires et les savoir-faire incorporés par les métiers qui se sont dissous pendant qu’étaient également liquidés les savoirs académiques et universalistes issus des processus de transindividuation anamnésiques. La régression des savoir-vivre et des savoir-faire locaux n’a jamais conduit à la progression des savoirs universels : c’est tout à fait le contraire qui s’est produit. Et c’est ce triple déficit de savoirs que désigne ici le désapprentissage – qui est une régression dans la minorité au sens kantien. » (B. Stiegler, « Ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue », 2010).  Le Ministre de la Culture Frédéric Mitterrand prend le parti de renforcer cette régression, en flattant la demande (quelle demande ? construite comment ?), en abondant dans le sens touristique et la « modalité culturelle du marketing »). Cette orientation politique ne fera qu’affaiblir « les institutions de programme en charge de la formation de circuits longs constitutifs des disciplines et savoirs universels, c’est-à-dire théoriques » au bénéfice des industries de programmes qui savent comment faire pour « répondre à la demande » qu’elles construisent au préalable. Tout ça, encore une fois, en s’inscrivant dans une visée politique électoraliste à la petite semaine, soumise à la logique binaire du succès rapide, en tournant le dos au long terme, à la responsabilité. Car ce qui est derrière ce genre d’orientation, c’est aussi la soumission aux « logiques ascendantes », tout le monde sait tout et peut tout dire sur Internet, contre les « logiques descendantes », celles des institutions qui longtemps, certes, ont pris tout le monde de haut mais qui, néanmoins, ont toujours un rôle fondamental à jouer dans la formation et la circulation des savoirs. Plutôt que de jouer une logique contre l’autre, selon un calcul électoral, il faut inventer des dispositifs pour les faire fonctionner ensemble, les faire collaborer pour innover en termes de « circuits longs ». – Télévision, audiovisuel, infini. – En matière de politique numérique et audiovisuel, la France (mais pas qu’elle, c’est une tendance bien soutenue) a déjà pris position en faveur de tout ce qui contribue à organiser systématiquement la consommation à tous les niveaux de la vie – à l’intérieur pour qu’il en soit de même à l’extérieur -, un systématisme qui implique d’abandonner,  « l’abandon – des objets, des institutions, des relations, des lieux et de tout ce qui peut être pris en charge par le marché, et qui doit donc être abandonné par le symbolique, c’est-à-dire désymbolisé » (B. Stiegler). C’est bien ce qu’est en train de consolider Frédéric Mitterrand, l’abandon d’une politique culturelle basée sur les institutions, en faveur de tout ce qui peut être organisé par le marché. Il désymbolise la culture, les arts, la création. Ça ne fait que renforcer les décisions de Sarkozy en matière de télévision. Télévision dont Stiegler rappelle à quel point elle est un poison (mais pourrait être aussi autre chose) : « C’est la synaptogenèse de l’enfant qui est structurellement altérée par l’immersion de son cerveau dans le milieu médiatique. Cette modification des circuits cérébraux est l’intériorisation d’une modification des circuits sociaux – car tel est le cerveau : un organe relationnel qui intériorise plastiquement les dispositifs relationnels sociaux, qui sont eux-mêmes supportés par les choses, objets et artefacts qui trament le commerce humain comme épreuves de la Chose. » (La Chose, comme l’histoire de l’inconscient de puis Freud, comme ce qui doit rester non élucider, infini, pour entretenir le désir). Frédéric Mitterrand et son ministère font apparemment, en treize pages, un pacte avec le psychopouvoir. Ce qui est dit dans ce document n’est pas neuf, mais c’est peut-être la première fois, à si grande échelle, que la culture est mise délibérément au service du psychopouvoir : « Le psychopouvoirà présent  mondialisé est une organisation systématique de la captation de l’attention rendue possible par les psychotechnologies qui se sont développées avec la radio (1920), avec la télévision (1950) et avec les technologies numériques (1990), se disséminant sur toute la surface de la planète à travers diverses formes de réseaux, et aboutissant à une canalisation industrielle et constante de l’attention qui engendre depuis peu un phénomène massif de destruction de cette attention que la nosologie américaine décrit notamment comme attention dificit disorder. » (B. Stiegler)  – Télévision et roman. -Dans son dernier roman, Gonçalo M. Tavares (Apprendre à prier à l’ère de la technique) décrit au scalpel un personnage de domination entre l’ancien et le nouveau monde. Homme de discipline, de sciences et de savoir – formé par un père militaire supérieur qui lui lègue son pouvoir par le biais d’une formidable bibliothèque -, il officie comme brillant chirurgien, technicien désincarné au service du vivant, avant de souhaiter mettre son intelligence au service de la politique, afin de goûter le plaisir du pouvoir (profil autoritaire, limite dictateur). Sa conversion se déroule sans accroc, avant qu’il ne soit rattrapé par le vivant, une maladie implacable, fulgurante, au cœur de son cerveau. Dans ses derniers instants, on lui impose et il finit par tolérer la télévision. Il s’est tellement dégradé qu’il finit par y voir autre chose (et peut-être, la Chose qu’évoque Stiegler, ce qui soutient le désir, l’infini, l’inconnu). Il n’y voit plus que de la lumière. »En réalité, Lenz Buchmann ne voit plus les images. Ce qui se passe, ce qui est en train de se passer dans ce poste, le contenu proprement dit, il ne parvient plus à le saisir, ni par l’intellect ni même par la vue. Les images diffusées pourraient être celles d’une tragique inondation ou d’un concours pour enfants : il ne saurait distinguer les deux événements. » Jusqu’à se sentir appeler par la lumière télévisuelle jusqu’à, à travers elle, littéralement, passer de l’autre côté. « La lumière qui vient de la télévision est indéniablement une lumière forte, mais le plaisir qu’elle fait naître chez Lenz ne cesse de croître. Jamais il n’a ressenti une telle impression de bien-être, de protection : sous cette lumière, rien ne pourrait lui arriver ». « La lumière, quant à elle, ne cesse de l’appeler. Il voudrait ressentir de la haine, mais n’y parvient pas. Elle l’apaise et l’appelle. » Intéressant mais ambigu quand le fil narratif place les livres du côté du pouvoir affirmé dans sa quintessence élitaire et que la « punition » du personnage principal prend la forme d’une acceptation de la télévision, instrument jusqu’ici méprisé comme trop populaire, au point de passer l’arme à gauche dans sa lumière, de voir son âme migrer dans ce qui émane des tubes cathodiques. (PH) – Tavares – Be

20 heures et après ?

Ah, sur la question des retraites qui remplit les rues, Monsieur Pujadas s’affiche vif, acerbe, dans son interview du Ministre Eric Woerth. Voire impertinent, cinglant ? Franchement irrévérencieux ?  Longtemps à la lèche à l’égard du régime sarkozyste, parce que ça rapportait de l’audience, le vent a tourné, l’audimat est plutôt anti-Sarkozy, il faut suivre. Même chose pour le « remplaçant » de Pujadas, quelques jours après, face à Monsieur Coppé. Alors lui, comme présentateur, il me surprend. Question mimiques, intonations, jeu d’épaule, mouvement vers la caméra, on dirait qu’il joue un présentateur du 20 heures, dans une série télévisée. C’est étonnant. Là aussi, pour donner le ton d’un journalisme indépendant, il est bien de poser des questions susceptibles de déranger, de soulever une contradiction criante, voire de mettre la personnalité politique face à un discours d’opposant mais venant de son propre camp, ça c’est croustillant. Mais chercher la question qui peut déstabiliser ne suffit pas à effectuer un travail de critique. Et surtout, ça ne fait pas du questionneur une personne critique à l’égard du pouvoir en place, heureusement, non, il est dans un jeu, là, il pose la question que l’homme de la rue aurait envie de balancer, il ne faut pas lui en vouloir. Probablement y a-t-il des sondages pour choisir les questions les plus en phase avec l’audimat. Comme le politique procède au même type de sondage pour tenir à jour son stock de formules porteuses, de thématiques à évoquer. Quel est le discours des invités du 20 heures, genre Woerth et Coppé, sur la question des retraites ? Il n’y a pas d’autres choix, c’est la voix de la raison, c’est le sens de la responsabilité, c’est ainsi, il faut être courageux et on les remerciera. Face à une telle propagande brutale en faveur de la naturalisation des questions économiques – c’est-à-dire que les lois économiques sont exposées comme des lois de la nature qu’il n’est possible que d’accepter -, les procédés à la Pujadas ne sont que des piqûres, évidemment. Les journalistes aiment simplifier, « répondez par oui ou par non », ou bien ils s’amusent à vrai/faux, tout ce qui conforte la pensée binaire (impuissante à produire un travail critique). Ces lois naturelles de l’économie protègent une vision bien précise de ce qu’est l’économie, à qui elle doit profiter et dans quel type de société. Sauf qu’elles ne découlent pas de la nature, elles sont inventées par l’homme et, elles devraient pouvoir être revues et corrigées, la société n’ayant jamais autant produit de richesses, afin de continuer la ligne du progrès et de la sagesse qui veut que l’on travaille de moins en moins, de moins en moins longtemps et tout ça dans une prospérité qui ne peut que s’améliorer ! Comment serions-nous créatifs sur les mécanismes devant assurer le paiement de retraites décentes à tout le monde si, déjà, on pose que les mécanismes sont hors d’atteintes, régis par une nature intouchable ? Toute la question de la redistribution est taboue (pour des réformateurs qui aiment se targuer de ne pas en avoir), confisquée, escamotée. Surtout quand il s’agit d’actualiser ces questions de redistribution, de les adapter aux évolutions sociétales. La mainmise sur la marge de manœuvre – il n’y a pas d’autre issue, c’est la raison même, il n’y a pas d’alternative – inhibe toute capacité créative de repenser nos organisations sociales et économiques, parce qu’avant d’en arriver à émettre des propositions, il faut commencer par démanteler le béton armé. Le poids de la naturalisation des règles économiques est énorme. Ce sont surtout des systèmes de gestion qui méprisent le potentiel inventif de toute une société qui n’a jamais été autant tournée vers la circulation et la mutualisation des connaissances. Mais « la plupart des logiciels convoqués par les discours politiques, ceux de la droite rénovée comme ceux de la gauche traditionnelle, en sont restés à des cadres de pensée relevant de l’âge du capitalisme industriel, complètement inadaptés aux besoins réels de nos nouvelles formes de vie, de production et d’échanges », (Yves Citton, L’avenir des Humanités, La Découverte). Et Yves Citton continue : « Le vice de forme de l’immense majorité des mesures promues par nos gouvernements  tient à ce qu’elles réduisent leur prise en compte de l’activité intellectuelle à la seule couche la plus superficielle qui en émerge sous formes de produits individualisables, quantifiables et marchandisables. » Il prend comme exemple les projets de réforme, en France, de la politique de la recherche. Mais on peut en prendre d’autres. – La carte Musique passera-t-elle au 20 heures ? – En vue de la présentation du projet Archipel  la Bpi (Centre Pompidou), j’avais écrit au ministère de la culture français pour sensibiliser au rôle que les médiathèques doivent jouer dans l’accès aux musiques et au cinéma, selon une philosophie publique et non-marchande pour équilibrer le monopole commercial. Je n’ai pas réussi à intéresser à cette cause. Mais dans le cadre de la loi Hadopi, le même ministère va promouvoir une carte « musique » pour encourager les jeunes à télécharger légalement. Cette carte coûte 25 euros et donne droit à 50 euros de téléchargement. Les 25 euros de différence sont payés aux opérateurs de communication nantis de plate-forme de téléchargement en règle avec la loi. Soit 25 millions offerts à l’industrie musicale dont l’offre est dégueulasse et ne contribue qu’à marchandiser l’accès aux musiques, le rôle de la musique dans la société. Il suffit de voir la liste des titres les plus téléchargés pour comprendre quel massacre est en train de se perpétrer en termes de compétences culturelles. Plusieurs experts considèrent que cet argent du ministère, avec sa carte Musique, ira en grande partie directement chez Apple, qui en a bien besoin ! 25 millions pour promouvoir une politique « médiathèque » dans l’accès aux musiques, ça aurait pu être bien. Mais qu’en dira-t-on au 20 heures ? Suspens. (PH)

Le poulpe vs les cheveux de Boris.

Vendredi 20 août, page télé du journal Le Soir où je m’arrête rarement, je suis attiré par la bouille Boris Lehman. Hélas, c’est pour tomber sur un article consternant titré « Un doc qui donne juste envie de s’enfuir ». Heureusement, la rubrique s’intitule « télésubjectif », ça déresponsabilise le journal, c’est un encouragement au laisser-aller. L’article est signé Agnès Gorissen. Je ne suis pas un adorateur de Boris Lehman, je n’en fais pas un génie incompris, je ne me gêne pas, si je dois en débattre, pour signaler des faiblesses et des manies agaçantes dans sa manière de faire. Il n’empêche que cet article, réagissant au film « Histoire de mes cheveux » diffusé sur  La Deux, doit être considéré comme un torchon et une infamie. C’est en enfilement d’arguments populistes et de réflexes poujadismes : et tout ça, bien entendu, selon les grands classiques de ce genre de rhétorique, au nom du « commun des mortels » qui ne pourront que prendre « leurs jambes à leur cou ». Quelle est la compétence d’Agnès Gorissen pour juger de ce genre de réalisation ? Oui, elle a dit beaucoup de bien, la semaine précédente, d’un documentaire animalier (le poulpe, ah, avec lui on en apprend des choses). Ce n’est pas le même genre, mais on aurait pu croire qu’un animal comme Boris, du coup, ça pouvait lui convenir. Eh bien non, toutes les bêtes ne sont pas sur un pied d’égalité. Il y quelque temps, dans le cadre de mon travail, j’ai dû écrire un texte sur les films de Boris Leman, réédités en DVD et introduits dans le patrimoine de la Médiathèque. Je connaissais un peu le personnage, des bribes de ses films, peu de chose. J’ai passé pas mal d’heures à regarder, attentivement, en prenant des notes, en essayant de comprendre. Parfois en souriant, parfois en étant emporté, parfois en grinçant des dents. Formellement, ce n’est même pas une œuvre éblouissante de radicalité esthétique. Elle est éblouissante de radicalité humaine dans la narration d’un homme ordinaire (le commun des mortels) confronté à l’image, à l’obligation de se raconter en images pour exister, à l’obsession de savoir comment il est vraiment une fois couché sur pellicule. Sur le long terme, il est indéniable que ce genre d’œuvre doit exister et qu’elle alimente un questionnement fondamental sur l’image, le monde de l’image, comment on vit en produisant sans cesse des images de soi, les collectionnant, les jetant, les coupant et les collants, les utilisant pour créer des liens… Dans un contexte où toute production artistique lente, difficile, exigeant un temps assez long de familiarisation pour être comprise, dans un environnement où l’argent va surtout aux œuvres qui rapportent de l’argent assez rapidement, il est criminel de démolir ainsi, sans appel, sans argument sérieux légitimé sur un potentiel critique de l’image, une telle réalisation. Il est irresponsable de couper l’herbe sous le pied au travail de pareil original, cinéaste singulier, inclassable. Parce qu’il en faut. On ne peut pas couvrir l’actualité culturelle dans un « grand » quotidien et ne pas comprendre qu’une vie culturelle, dans une société, a besoin de ce genre d’illuminés, créateur minoritaire. Même si les échanges ne sont ni directs ni évidents, la zone des artistes « chiants », ceux « qui font fuir le commun des mortes », est indispensable comme espace de liberté, espace où l’on invente, où l’on crée selon ses désirs, sans chercher à plaire au marché et au grand public. C’est là que des formes nouvelles s’inventent, que des expériences sont faites, bonnes et mauvaises, et qu’elles permettent d’entretenir un esprit critique. Tout n’est pas bon dans cette production dite expérimentale, mais il faut la soutenir, ce qui signifie financer des films de gens comme Boris Lehman, entre autres. C’est aussi un devoir pour la société parce que sans cet investissement, la diversité culturelle perd encore un peu plus de chance d’être réellement ancrée dans notre société. Quand on mesure tous ces enjeux – c’est bien le moins pour une journaliste professionnelle s’exprimant sur une création artistique -, on ne peut écrire un torchon comme celui publié par Le Soir le vendredi 20 août. Ne rien apprendre en regardant les films de Boris Lehman ? Ah non, pas de connaissances formalisées aussi rapidement utiles que ce que l’on peut découvrir sur les moeurs du poulpe dans un documentaire animalier. Pas ce genre de connaissance formelle dont on peut dire directement : « je ne le savais pas ». Mais, un mec vous parle, mots et images, durant des heures de sa vie, ses marottes, ses obsessions, son imaginaire, ses angoisses, et vous n’apprenez rien ? C’est quoi l’humain pour vous, dans ce cas ? N’importe qui peut le faire ? Allez-y, essayez, qu’on rigole. Heureusement, Madame Carine Bratzlavsky (Direction des Antennes Culture, Arte Belgique), réagit ce jeudi 26 août dans Le Soir. Il aurait été déplorable qu’aucune réaction n’ait lieu sous prétexte que Boris Lehman, tout le monde s’en fout, de toute façon. Parce qu’un article aussi indigne ne vise pas que Boris Lehman, mais est révélateur d’une mentalité, voire d’une presse qui n’a plus les moyens d’opter pour une ligne culturelle courageuse (on peut voir ici les effets négatifs à long terme du fameux « lâchez-vous » que la direction de rédaction avait adressé à son équipe, lors du lancement de la nouvelle formule du journal). Ça fait plaisir de lire qu’on n’est pas le seul à penser que cette journaliste était un peu « court ».Pour le reste, la réaction est un peu conventionnelle : « Faut-il rappeler que nombre d’œuvres inaperçues de leurs contemporains sont devenues des classiques et que ce qu’on nous invite à prendre d’emblée comme le dernier des chefs d’oeuvres aujourd’hui n’est bien souvent que l’effet de son budget promotionnel. » Je ne crois pas que Boris Lehman deviendra un classique adulé du grand public cinéphile un jour. Ça, ce sont encore des schémas anciens qui ne correspondent plus aux formes actuelles de reconnaissance et de légitimation de l’art. Il faut affirmer que, même si un cinéaste comme Boris Lehman ne devient jamais un classique, il faut le soutenir financièrement, l’aider à réaliser ses films. Il est le seul à pouvoir le faire et ça enrichit notre compréhension du cinéma, de la relation de l’homme à son double filmé. Il faut soutenir, encourager, financer tous les créateurs qui vont à contre-courant, qui sont lents, sont irrécupérables par quelque segment commercial que ce soit. Futurs classiques ou non. Sans cela, la créativité globale d’une société ne peut que péricliter, se fragiliser en perdant le contact avec l’audace, les folies, les tentatives inutiles, l’absurde, la démesure. Que nous détestions ou non ses films, nous avons besoin de Boris Lehman ! Il symbolise la possibilité de réaliser des films qui n’ont rien à voir avec rien, gratuits, déconnectés, et ça s’est précieux : ça maintient la possibilité d’un regard gratuit, un regard qui ne comprend pas toujours ce qu’il voit, ça c’est précieux. (PH) – Filmographie de Boris Lehman en médiathèque, et elle est bien là! – Boris Lehman et La Sélec _ Autre article « Comment7 » sur Boris Lehman, controverse et conférence à la Médiathèque –

Le Système qui tue

Falk Richter, « Hôtel Palestine, Electronic City, Sous la glace, Le Système », L’Arche, 2008

 falkÀ la première lecture rapide, cela ne ressemble pas à une écriture d’auteur. Plutôt au recyclage de discours connus : langue de bois des puissants face à la presse internationale entendue à la télévision, slogans de la mondialisation, manuel pratique du parfait manager délocalisé… « Hôtel Palestine » est une conférence de presse sur la logique de guerre américaine, journalistes et portes paroles jouent au chat et à la souris (on voit qu’ils se connaissent, ont l’habitude d’échanger leurs phrases toutes faites, s’amusent, sont chacun dans leur rôle, gauche et droite, fonctionnent finalement aussi en vase clos presque sans se préoccuper qu’ils doivent informer le monde)…  « Electronic City » est le tableau explosé des relations humaines high-tech de hauts cadres déterritorialisés (ils ne quittent jamais l’orbite de la mondialisation, ils ne se posent jamais plus nulle part, superbe exil spatio-temporel de luxe… Comment font-ils l’amour, se reproduisent-ils ?)… « Sous la Glace » est un huis clos effarant de managers et coachs qui s’entretuent – au moins mentalement –  dans une surenchère de concepts d’autoévaluation (et l’on pense aux purges staliniennes où le système finit pas se bouffer lui-même)… « Le Système » est l’apothéose, finalement, de ces quatre pièces qui révèlent que la rhétorique guerrière est à l’œuvre à tous les étages de la société. La surface du texte est aussi très familière, elle présente les choses de la même manière que les images télévisuelles : en passant dessus, selon un certain rythme d’indifférence qui dit en quelque sorte : « l’essentiel n’est pas ce que l’on peut dire sur tel et tel événement mais que l’image puisse couler sur une grande multitude de faits-divers, petits et grands, sans s’arrêter, l’important est le mouvement des images, supplantant dans notre mental, la représentation de la rotation terrestre… » Le texte a cette sorte d’indolence, de banalisation, dont nous avons tellement l’habitude de par la prégnance permanente du « petit écran » que l’on ne rentre pas vraiment dans la nature théâtrale du texte. Est-ce d’ailleurs une littérature dramatique ? Le premier indice vient par la bande : une grande partie de ces textes ressemblent à des didascalies (« Indication de jeu dans une œuvre théâtrale, un scénario »), ces commentaires dans le texte par lesquels l’auteur donne ses instructions sur la manière d’interpréter son œuvre, de jouer ses personnages… La dramaturgie dont il est question dans ces pièces est celle de l’état du monde actuel mise en scène par les grands médias selon un système clos dont il est difficile de s’échapper. Le système de représentation audiovisuelle du monde, dans ce que l’on appelle l’actualité, qui ne fait que redoubler, jouer en miroir, le trompe l’œil politique et guerrier, constitue un système du désespoir auquel on ne peut échapper. La stratégie didascalique de Falkner donne une possibilité au spectateur d’organiser autrement dans sa tête toute cette théâtralité mondiale. Il ouvre des « distances », dessine les failles des rhétoriques agressives, souligne les béances malignes, il démonte et remonte le sens réel de la tragédie. Et ce n’est pas simplement en tournant en dérision les arguments bateaux des acteurs des acteurs, mais surtout en faisant remonter à la surface la formidable souffrance qu’engendre ce système chez tous ses petits soldats. Les portes paroles, au-delà de l’immonde de leurs propos, ont l’air de robots au bord des larmes comme s’ils pressentaient la saloperie qu’ils prêchent face à la presse mondiale ; les cadres perdus dans la sphère high-tech de la mondialisation sont tellement rongés par le stress que leur carapace se met à trembler de manques affectifs, fulminer, menace de se désintégrer, les cadres managers ont des délires de massacre où ils se voient mitrailler femmes et enfants dans une grande banque, ils sentent le sang couler sur eux, et après : « Les flux d’argent continuent à bouger, j’entends leur bruit, un bruit rapide et vide, une solitude rapide dans ces bureaux »… Au cœur de ce système d’où le politique au sens réel du terme, à force de ne plus rien diriger, à sauter en marche, il y a une profonde douleur (de celle étudiée par Catherine Malabou, j’y reviendrai), qui correspond à une mutation de la plasticité cérébrale des agents du système et qui est vécue comme une insensibilité à la souffrance, une incapacité à vivre sa douleur de manière à continuer à agir dans le sens du vas clos : « Reprenons depuis le début : nous travaillons et cela n’a pas de valeur au sens propre du terme, il n’y a plus de valeur d’échange et toutes ces entreprises s’effondrent, mais personne ne nous le dit, personne ne nous l’explique, on n’entend pas vraiment parler de cette destruction de la valeur marchande, de la force de travail, de l’énergie vitale et de la culture, c’est sans cesse anéanti, ça aussi c’est une guerre permanente qu’ils mènent, mais ça, on n’en sait rien… »  « Et les gens dont nous n’avons plus besoin, dit le cadre qui s’apprête à aller licencier « tout le monde » dans une entreprise à l’autre bout de la planète, on peut les parquer dans les shows télévisés, ils peuvent passer la journée à applaudir, au moins ils auront quelque chose à faire. » Un ouvrage bien pratique pour entamer une « éducation à l’image » dans les écoles… (PH) – Bande annonce de « Sous la glace » – Exemple de scénographieEntretien avec Stanislas Nordey – 

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