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La politique et l’angoisse temporelle

Sincérité politique. – Dans un long portrait que lui consacre le journal Le Soir, Madame Laurette Onkelinx, actuelle vice-première ministre socialiste belge, confie son problème de temps. « Mon plus gros problème, c’est le temps. Ne même plus avoir le temps de penser au temps. Pourquoi ça m’obsède cette question de temps ? (…) C’est quoi cette contraction du temps ? Et qu’est-ce que ça produit, par rapport à la patience, à la réflexion, son soi intérieur aussi, le temps qu’on peut prendre ou ne pas prendre, le fait d’être toujours en éveil ? Je trouve ça fascinant. J’aurais envie de prendre du temps pour réfléchir à cela. En politique, on prend de moins en moins de temps, on a besoin d’immédiateté. » – Les conséquences de la vitesse. -Elle n’est évidemment pas la seule personnalité politique à souffrir de manque de temps. C’est une question cruciale et je trouve que la sincérité de sa confession est remarquable. L’évolution de la notion du temps dans la modernité avancée bouleverse les rapports économiques et sociaux, déplace toute la problématique de la construction de son identité, transforme les relations intergénérationnelles et, en définitive, pèse effectivement lourd, comme le laisse entendre Madame Onkelinx, sur la manière d’utiliser son cerveau au service de soi et du bien collectif. En effet, quelles sont les ressources créatives de la pensée politique quand elle a de moins en moins de temps pour penser, réfléchir, prendre du recul, quand on a même plus le temps de nourrir une pensée sur le temps qui nous mène ? Il s’agit de rien de moins de l’aveu que la classe politique n’a plus prise sur le rythme de vie qu’impose la dérégulation sociale. On ne peut que recommander à quelqu’un d’aussi consciente sur le danger que représente d’être sur une pente temporelle qui s’éboule de lire un ouvrage récemment traduit de l’allemand et publié par La Découverte : Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. » – Accélération des générations. – L’auteur, bien entendu, pointe tous les processus d’accélération de l’industrialisation et du capitalisme, depuis la période prémoderne jusqu’à l’époque actuelle de modernité avancée, en détaillant les rouages de la surenchère. Il expose en détail des signes évidents de cette accélération, notamment au niveau de la transmission des biens et connaissances, des vecteurs identitaires qui, dans les sociétés traditionnelles, s’étale sur plusieurs générations en développant une sorte de permanence alors que, dans la modernité elle s’effectue de manière intergénérationnelle et que, de plus en plus les changements, se vivent aujourd’hui à l’échelle intragénérationnelle, ce qui explique des fractures entre les différentes âges. Il souligne les transformations importantes intervenues dans la gestion du temps de travail, quand on en termine avec le temps linéaire capitaliste classique, et leurs conséquences sur les processus identitaires : « Lorsque les entreprises (et aussi, de plus en plus, les institutions publiques) ne prescrivent plus le temps de travail de manière abstraite, mais se contentent de fixer à leurs employés ou à des intervenants (en apparence) indépendants des délais de livraison et de production, le temps linéaire et le temps de l’événement se croisent alors de manière très précaire : sans le cadre stable d’institutions temporelles collectives, sans des « temps libres » allégés des préoccupations économiques, il s’agit finalement d’atteindre une efficience temporelle dans l’économie encore supérieure à celle de l’ancien régime temporel régulé, inflexible et linéaire. Il me semble par conséquent souhaitable de parler, au moins à propos des agencements du temps de travail qui semblent se dessiner, d’une « colonisation du temps de l’événement par le temps linéaire » – et de l’autonomie temporelle par l’hétéronomie ; cette forme de colonisation mène à des « pratiques temporelles radicalement situatives » non seulement au plan microsocial de la conduite de vie individuelle, mais aussi dans le registre macrosocial de l’organisation politique, et même dans celui de la stratégie économique elle-même. » On le sait, on le dit assez, la maîtrise du temps, en tout cas des manières appropriées de s’interroger sur le rythme temporel avec lequel composer, est indispensable pour mener à bien un projet, construire un avenir. Dès lors que les gestionnaires confessent voir leur échapper la possibilité même de réfléchir au temps, quel est leur levier d’action ? L’extrait de Hartmut Rosa – avec les défauts d’un extrait – laisse entendre tout de même l’importance du problème. – Vitesse et éternité. – Avec l’accélération du rythme de vie, quelque chose de plus profond se joue qui concerne les notions de bonne et de mauvaise vie, ni plus ni moins l’enjeu d’être satisfait de sa vie dès lors que l’on peut la considérer bien remplie. Bien plus que l’optimisation de la rentabilité du temps voulue par les mécanismes du capitalisme, il y aurait derrière l’accélération un modèle culturel chargé de régler nos relations à la mort. Il y aurait là la transposition d’un thème religieux, la promesse d’une vie meilleure dans l’éternité. La vitesse et la quantité de choses supplémentaires qu’elle permet de vivre donneraient l’impression de reculer la mort, de vivre de manière intense dans une sorte de mouvement puissant, sans fin. « Celui qui vit deux fois plus vite peut réaliser deux fois plus de possibilités du monde, atteindre deux fois plus d’objectifs, faire des expériences, enrichir son vécu : il double ainsi la mesure dans laquelle il épuise les opportunités du monde. On voit à quel point l’accélération technique et l’élévation du rythme de vie sont culturellement reliées par l’augmentation quantitative et à quel point la croissance et l’accélération sont culturellement liées. (…) Pour celui qui atteint une vitesse infinie, la mort, comme annihilation des options, n’est plus à craindre ; une infinité de « tâches vitales » le sépare de sa survenue. » Il s’opère ainsi, dans toute la vie, subrepticement, une « restructuration de la hiérarchie des valeurs dû aux problèmes de temps » (H. Rosa citant N. Luhmann) – Le temps et les institutions.- Et on atteint alors des implications concernant directement le rôle des institutions notamment culturelles et politiques pour réinstaurer les conditions d’une nouvelle maîtrise du flux temporel. Parce que bien évidemment, les industries culturelles associées aux technologies de la communication, ont fortement contribué à l’accélération de tous les aspects de la vie, suscitant le savoir-faire lié au multitasking. « Puisqu’en raison d’une instabilité et de rythmes de transformation élevés la structure de la société favorise le court terme et que l’industrie du divertissement offre toutes sortes de possibilités d’expériences plus attrayantes et procurant une « ratification immédiate » et un rapport « input output » favorable, on consacre moins de ressources temporelles aux activités considérées comme les plus valables et plus satisfaisantes en principe, mais qui exigent un plus grand investissement temporal ou à plus long terme. »  J’ai souvent insisté dans ce blog sur le danger que l’impératif du court terme fait courir à toute possibilité de pouvoir continuer à accomplir une politique culturelle publique, un « entretien » de l’intelligence humaine selon des principes non-marchands (ne faisant qu’acter des observations de terrain en médiathèque et m’inspirer des travaux d’autres penseurs). – Retrouver du temps, par les institutions. – S’agissant de l’avenir de la société et de la capacité humaine à créer son futur le rôle du politique et des institutions culturelles est bien d’encourager le désir de prendre du temps, de privilégier aussi le long terme dans le choix de ses pratiques culturelles (l’idéal étant de pouvoir associer différentes vitesses, ce qui est réservé aux populations à capital culturel bien pourvu). « Les générations à venir ne s’impliqueront dans des pratiques de long terme, et exigeant des investissements préalables élevés (ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix qu’elles les percevront comme valables) que si elles y sont incitées par des relations de confiance stables et des modèles fiables. De tels rapports de confiance ne peuvent eux-mêmes se bâtir que dans la durée. La création « d’oasis de décélération » sous la protection des autorités politiques, et dans laquelle on pourrait se livrer à des expériences de ce genre, serait donc une exigence culturelle. Les chances de succès d’une telle autotransformation dépendent cependant de manière décisive des conditions structurelles d’une gouvernance politique de l’évolution sociale. Or, à l’évidence, elles se détériorent dans la société contemporaine, en raison de la désynchronisation des sphères fonctionnelles engendrées par l’accélération. » Voici, il me semble, exprimé de manière remarquable et avec un vocabulaire nouveau, en le rattachant à la question cruciale de la gestion du temps des cerveaux, le but qu’il conviendrait d’assigner aux institutions sociales et culturelles qui donnent du sens, en principe, à la vie en société : favoriser des pratiques culturelles dans des oasis de décélération. Non pas inverser le rythme temporel dominant. Le tempérer par des oasis que doit imposer le politique. Or, à partir du moment où le politique en vient à avouer être dépassé par le temps… !? Au moins l’aveu permet-il une prise de conscience, un sursaut… (PH)

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Y a comme un malaise

Alain Ehrenberg, « La société du malaise », Odile Jacob, 2010, 439 pages

Si, à une époque, on pouvait parler de « malaise dans la civilisation », aujourd’hui on n’hésite donc plus à qualifier l’état de notre civilisation en « société du malaise ». Les discours – scientifiques, managériaux, publicitaires – sur le mal être psychique diffus, la souffrance mentale en lien avec les nouveaux statuts de l’individu et les attentes à son égard, sont au centre de ce qui organise les sociétés, inséparables des interrogations sur le bonheur, les modèles d’épanouissement. Le livre vaut (déjà) par la comparaison riche et bien synthétisée entre la situation américaine et française, notamment en ce qui concerne les spécificités dans le développement de la psychanalyse et la manière de « faire impact » dans la culture de masse, via les techniques de soi, la réflexivité, les notions distinctes d’individus, de névrose… « Les psychanalyses américaines et française ont souvent été opposées : la première est médicale, accorde une grande valeur à la guérison, à l’adaptation et à la réalité extérieure ; elle pratique une alliance thérapeutique avec le patient en cherchant à le comprendre ; elle vise à être scientifique (au sens des sciences biologiques) ; son souci du moi fort est congruent avec l’individualisme américain, et même si « l’ère Hartmann » est terminée depuis les années 1970, la Psychologie du Moi a structuré et façonné une psychologie psychanalytique ou psychodynamique qui a donné le ton à l’histoire de la psychanalyse américaine après la Seconde Guerre mondiale. La psychanalyse française, elle, est littéraire et philosophique : elle refuse d’attribuer un rôle causal à la réalité sociale et est beaucoup plus centrée sur les fantasmes. » L’ouvrage est aussi très instructif pour son analyse de la notion d’autonomie, valeur montante de tous les discours (managériaux, politiques, médiaux…), et de ses liaisons avec l’établissement de nouvelles formes de souffrance au travail. Alain Ehrenberg en établit l’historique, les enjeux qu’y placent les différents champs et les dynamiques caractéristiques de part et d’autre de l’Atlantique. L’autonomie comme aspiration à la liberté devient une condition obligatoire, imposée, essentiellement dans les attitudes « préconisées » au travail. « Les nouveaux systèmes de management des ressources humaines imposent une autonomie consistant à s’impliquer dans son travail de telle sorte que chaque individu soit l’entrepreneur de sa propre tâche. L’autonomie subordonne la discipline : celle-ci était un moyen d’obtenir une obéissance mécanique, elle est désormais le moyen d’obtenir de l’autonomie, de la capacité à agir par soi-même. Là où on disciplinait le personnel, on mobilise la ressource humaine. Le management passe d’une centration sur le poste de travail à un souci de l’individu qui combine vitesse d’adaptation, changement permanent, souplesse psychique. » Ou encore ceci, concernant le travail comme moyen d’épanouissement : « Depuis le début des années 1980, le travail est à la fois promu comme tel par le management et vécu comme tel par les salariés. Dans le même mouvement, il est devenu le ressort d’une nouvelle souffrance psychique. La raison tient à ce que ce n’est pas l’autonomie indépendance qui se concrétisera, mais l’autonomie comme activité coopératrice dans des relations sociales marquées par la compétition et la réactivité face aux variations du marché et de la demande. L’autonomie est devenue la condition du travail, mais elle a changé de signification sociale. Et si elle divise les Français, c’est parce qu’elle est associée à l’idée de compétition. Plus d’autonomie devait engendrer moins de contraintes. C’est le contraire qui s’est produit. » Le propos est d’examiner comment deux sociétés différentes, américaine et française, tentent de faire face à la crise et ses nouvelles maladies. Aux USA, par exemple, en 1996, il est constaté que « la croissance économique ne signifie plus la possibilité de saisir les opportunités pour réussir sa vie, mais la peur de la réduction d’effectifs et du licenciement. Ce changement ne change pourtant rien à « la croyance que le succès économique ou l’infortune relève de la responsabilité individuelle et d’elle seule ». Les inégalités sociales ont eu beau s’accroître en deux décennies, le rêve américain ne faiblit pas. » Même constat côté française, mais avec une focale dirigée vers l’affaiblissement de l’Etat. Crise du libéralisme là-bas, crise de l’antilibéralisme ici, donc forcément déterminée par la réaction à certaines choses qui viennent de là-bas (la consommation de masse, le management). L’auteur suit de près la construction des discours qui dénoncent la situation de crise et cherche à produire la preuve de leurs origines, voire à désigner les coupables. Il s’agit pour lui, en général, d’esprits critiques de type passionné (entendant par là qui s’emportent, oublient l’objectivité de la méthode ?) et sont adeptes, pour les USA, de la jérémiade et pour la France, de la déclinologie. Il prend soin d’atténuer les connotations péjoratives de ces deux termes (mais enfin, le mal est fait !). J’ai souligné les richesses de ce livre, mais je voudrais surtout aborder l’orientation, où l’auteur (selon moi) veut en venir. Orientation. Alain Ehrenberg s’attaque pas mal au sociologue américain Richard Sennet qui a théorisé le malaise américain : l’individualisme poussé à l’extrême met à mal tout projet collectif (énorme raccourci de ma part). Il ne dénie pas toute qualité à ce travail sociologique, mais le stigmatise comme pratiquant la « généralisation hâtive » basée sur « l’abstraction de la vie ordinaire et des dilemmes réels dans lesquels les individus sont pris ». En bref, le sociologue s’appuie sur des cas particuliers, personnels pour expliquer une situation collective, l’état d’une société entière. (J’avoue qu’en lisant le seul livre de Sennet que j’ai lu, j’avais un peu ce sentiment d’une sociologie « généralisant » à partir d’observations particulières, circonscrites, au contraire d’une sociologie à la Lahire, toujours basée sur un appareil d’enquête rigoureux et étendu.) S’agissant d’examiner comment les sociologues « engagés », acteurs de la déclinologie, abordent la question des nouvelles souffrances, il s’intéresse à Axel Honneth, représentant de l’école de Francort et qui a beaucoup travaillé sur le concept de reconnaissance comme valeur éthique à activer pour « résister » aux ravages du management libéral. Tout en reconnaissant aussi la qualité du travail, la manière de le saper est radicalement vicieuse. Selon lui, cette sociologie « considère que la vie sociale est composée de rapports intersubjectifs entre des sujets qui sot évalués comme des consciences morales. Ce sont bien des rapports éthiques, mais est-ce que ce sont des relations sociales ? on ne voit pas des individus accomplissant des actions dans des situations (de vente de production, de gestion de contrat, de résolution de problèmes de machine, de conflits d’intérêts, etc.), engagés dans des opérations pratiques, mais des sujets qui ne doivent se référer qu’à des critères moraux. C’est l’une des difficultés de cette thèse : les sujets ne connaissent que deux situations (être reconnu, ne pas être reconnu), ils ne sont soumis à aucune contrainte, ne sont pas dans des situations où ils ont à répondre de questions pratiques (que doit faire un directeur des ressources humaines partisan de la théorie de Honneth quand il doit licencier ?). » C’est très spécieux et, une fois encore, démagogique parce que la pique repose sur un ressenti inévitable : en lisant Honneth, et en étant directeur d’une association, on ne reste pas tranquille, on peut se sentir mal à l’aise. Mais Axel Honneth n’écrit pas des guides pratiques de gestion. Il ne faut pas tout confondre au risque de manœuvrer malhonnêtement. Un responsable peut très bien lire Honneth : ça l’aidera à intégrer des pratiques de reconnaissance dans sa gestion quotidienne, ça le poussera à conduire des interrogations sur la moralité et l’éthique de ses conduites. Un « manager » ne doit pas lire que des traités de management ! Et encourager les systèmes de reconnaissance ne doit pas empêcher de licencier quand il n’est pas possible de faire autrement. Ça poussera certainement à n’y recourir qu’en ultime choix et avec le plus de correction possible. Ce genre de sociologue critique est aussi suspecté de défendre des valeurs passées, prôner un retour à une société ancienne plus égalitaire !? (En ce qui concerne certains auteurs visés, cela relève presque du procès d’intention ! Je n’ai jamais ressenti Bourdieu comme défenseur d’un ordre passé, il m’a toujours servi, sur le terrain, à développer une ouverture progressiste.) Mais on arrive ainsi vers les pages 300, et l’auteur installe petit à petit sa position. Citant quelques déclinologues appelant à définir et faire exister « un véritable contrat social à l’échelle de la société », Alain Ehrenberg répond : « Or les éléments d’un tel contrat social existent, ce contrat emploie ces mots, et ils sont au cœur des débats européens pour un nouvel Etat social ». Comme tout le monde sait, l’Europe investit beaucoup dans un nouveau projet social. À tous ceux qui accusent l’Etat de se désengager de l’éducation, de fuir ses responsabilités face à la précarisation, aux fragilités et nouvelles misères sociales et d’enterrer toujours plus l’Etat Providence, Alain Ehrenberg répond : « lisez les textes politiques, ils prônent tout ce que vous réclamez ». Ainsi : « Ces politiques impliquent notamment un investissement massif dans l’enfance et la petite enfance, qui est le moment le plus décisif de la reproduction des inégalités sociales. Cet investissement a pour but d’agir précocement sur les risques de vulnérabilités. Et surtout ces politiques impliquent de modifier le principe des droits sociaux en tenant compte de « l’égalité des chances tout au long de la vie ». » Alors que, quelques pages auparavant, il démolit le sérieux de sociologues pratiquant la généralisation hâtive, il n’hésite pas à se payer de mots avec les rapports techniques remplis des bonnes intentions politiques ! Culotté ! Quel sérieux que de prêcher la bonne langue de bois ! Je ne le vois nulle part l’investissement massif dans la petite enfance. Ni dans l’encadrement scolaire, ni dans les crèches, ni dans l’environnement culturel et médiatique. Si je lis les rapports d’intention en termes de politique culturelle publique, je serai souvent d’accord. Quant à la mise en pratique, aux moyens dégagés pour passer à l’action… Évidemment, cette posture m’interpelle et je repère alors dans son texte qu’il reprend facilement à son compte des formules slogans telles que « être sa propre entreprise », « prendre en main son propre changement »… La rhétorique bateau du mangement. C’est là qu’il est le problème qui nous aveugle : coincés bêtement par notre antilibéralisme primaire, nous réagirions outrancièrement à un vocabulaire connoté management libéral alors qu’il s’agit tout simplement de concepts indispensables pour résoudre les nouveaux problèmes sociaux, notamment celui, croissant, des inégalités. C’est un formidable morceau de bravoure, bravo : « … la solidarité de la société à l’égard de chacun passe désormais par des mots et par des concepts qui semblent appartenir au « libéralisme », alors que le point décisif dont il est question à travers eux est qu’ils constituent le nouveau paradigme au sein duquel les problèmes de justice, de lutte contre les inégalités, de solidarité, de rapport entre la responsabilité individuelle et la responsabilité collective s’élaborent. (…) Or ce sont plutôt de nouveaux emplois de ces concepts qui sont en voie d’institution dans la société française, ceux de l’élaboration d’un renouveau de l’Etat providence, d’un nouvel Etat social ou d’un nouveau contrat social correspondant à l’autonomie comme condition. » Il faut s’y faire : le vocabulaire et la syntaxe du management sont incontournables, ils sont les seuls. En singeant sa sortie à l’égard d’Honneth, je dirais bien : que fait-on avec ça ? quel mode d’emploi ? qu’est-ce qu’il montre de ces « nouveaux emplois » !? Rien. Il ne manifeste d’aucune expérience pratique qui puisse illustrer ces propos de gloriole anti-déclinologue et qui pourrait éclairer un directeur de ressources humaines… Il m’a été donné d’entendre, dans une formation expérimentale sur la « bonne gouvernance », un enseignant et praticien remarquable du management : Alain Eraly. Grand connaisseur des organisations humaines et de la complexité des comportement en milieu de travail, revenu des formules et concepts flamboyants des consultants technocrates, nourris de philosophie, d’éthique et de morale pour relativiser, prendre du recul et s’imposer des exigences humaines de reconnaissance, familier de quelques grands déclinologues (Boltanski…), conscient que la question de l’équité et de l’inégalité est en passe de devenir de plus en plus explosive, et malgré tout, toujours orienté vers la pratique, la mise en pratique, les solutions concrètes, la lucidité, le bon sens humaniste. Il y a bien un vocabulaire incontournable, technicien, mécanicien. Mais il n’est rien s’il n’est pas connecté et irrigué par d’autres concepts, d’autres pistes critiques, le cerveau ne peut être performant avec une seule gamme d’outils. (PH) – L’auteur – Entretien filmé avec Alain Ehrenberg, enfin, clip promotionnel des éditions Odile Jacob –