« La ressemblance par contact », G. Didi-Huberman

Georges Didi-Huberman, « La ressemblance par contact. Archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte » Editions de Minuit, 2008, 379 pages

Georges Didi-Huberman explore le monde de l’empreinte, les techniques, les savoir-faire, l’imaginaire : qu’est-ce que l’homme à chercher à étreindre en pratiquant le moulage ? « En quoi cette technique, qui d’abord suppose le contact, transforme-t-elle les conditions fondamentales de la ressemblance et de la représentation ? »

Pratiquée depuis la préhistoire jusqu’aux formes les plus actuelles de l’art, la technique de l’empreinte est une sorte d’anachronisme qui permet de développer une archéologie nouvelle de l’art contemporain,

La première partie décortique la place de l’empreinte dans l’art classique. Pratique d’étude incontournable mais rabaissée : le moulage est une pratique mortifère (d’ailleurs utilisée pour les masques mortuaires), alors que l’art, en reproduisant l’empreinte idéale que les choses impriment à même l’imaginaire de l’artiste, donne la vie.

Sur la dialectique féconde que l’empreinte stimule entre copie du réel et création artistique, Didi-Huberman fonde une approche remarquable du travail de Marcel Duchamp trop systématiquement réduit à un seul ready made (l’urinoir), accusé d’évacuer le savoir-faire, de remplacer la main à la pâte par le n’importe quoi.

Or, se concentrant sur les œuvres principales de l’artiste, Didi-Huberman rappelle à quel point il a maîtrisé de multiples techniques pour réaliser ses machines esthétiques hybrides.

Essentiellement, il s’attache à démontrer à quel point Duchamp pousse le génie du moule comme esprit dialectique de l’art, comme outil de connaissance par l’art et comme accessoire de l’érotisme du geste artistique.

Echantillon :

« On ne s’étonnera pas que Marcel Duchamp ait pensé, un jour, à prendre au mot le jeu des multiples mots et des multiples choses réversibles contenues dans chaque moule. Prendre au mot, pour le sculpteur qu’étai Duchamp, cela impliquait de s’engager dans une chaîne opératoire assez complexe –elle garde, aujourd’hui encore, une bonne part de son mystère- consistant à mouler une « moule », c’est-à-dire à produire le « moule » d’un sexe de femme. » (A propos de Feuille de vigne femelle)

« Feuille de vigne femelle se présente, à bien des égards, comme un défi lancé à la notion de sculpture. Défi qui passe par la rencontre, érotique et technique, d’une « moule » et d’un « moule ». Défi qui passe par l’hypothèse selon laquelle l’empreinte offrirait, mieux que toute autre, la possibilité de renverser l’objet de la sculpture… »

 

La sensibilité et la capacité d’analyse sont extraordinaires, les hypothèses audacieuses, les démonstrations remarquables tout autant que la langue précise et si peu jargonnante. C’est un régal. Qui se termine par une « ouverture », au lieu d’une conclusion, intitulée « Sur un point de vue ichnologique » (science des empreintes) où l’on peut lire des choses comme :

 

« Nous devrions accepter de nous placer devant une sculpture de Donatello, de Rodin ou de Marcel Duchamp, comme devant une empreinte de main préhistorique. Devant une telle empreinte, en effet, nous ne savons rien à l’avance, u alors nous devons critiquer tout ce que nous savons déjà par un examen toujours plus approfondi du matériau lui-même : l’image formée, le substrat, la nature du pigment, les traces de processus, la situation dans la grotte, etc. (…) le préhistorien peut offrir à l’historien de l’art l’exemple salutaire d’un regard plus désorienté, plus dénudé, mais plus resserré aussi (donc capable de problématisation) sur la teneur matérielle et processuelle des images. »

Luc Lebrun, avec qui j’évoquais ce livre, soulignait à quel point ce genre d’étude innovante et pénétrante manque à l’analyse des musiques actuelles qui utilisent aussi beaucoup des techniques d’empreintes (ne serait-ce que dans les field recordings…)

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3 réponses à “« La ressemblance par contact », G. Didi-Huberman

  1. Pingback: Paysage bien moulé | Comment c’est !?

  2. 15/20 par ma prof

    • bon, sans connaître la prof, difficile d’évaluer ce que vaut cette cote, s’il faut bien la prendre ou pas! à l’occasion, présentez-la moi.

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