Archives de Tag: cinéma et adolescence

Ado plan cul seringue & photos

Larry Clark, l’exposition, la polémique.

Que dire du battage autour de l’exposition de Larry Clark au Musée d’Art Moderne de Paris !? Il est vraiment surprenant et déplaisant que la censure vienne sanctionner l’accès à ces images. C’est l’indicateur d’une tendance moralisatrice réelle qui travaille la société, en même temps qu’elle ne cesse de surenchérir en exhibition, par la banalisation de la pornographie, que ce soit dans l’accès de plus en plus facile aux produits de l’industrie pornographique, dans la débauche visuelle « libertine » de la publicité ou dans les discours consumériste qui draguent les pulsions de plus en plus bassement, de toutes les manières imaginables, avec de moins en moins de vergogne, y compris dans la mise en scène de certains jeux télévisuels. Peut-être n’est-ce qu’une maladresse, mais cet acte de censure fait vraiment faux cul. Du genre : tous les débordements de la pornographie industrielle, nous, autorités publiques politiques, sommes impuissants à les réguler, mais là, cette expo, nous avons les moyens de la rogner, nous avons de l’autorité sur cette parcelle de nudité photographiée, alors on y va, tranchons. L’indignation que soulève la censure exercée sur Larry Clark est-elle, pour autant, toujours bien étayée ? Le propos le plus courant : « ils » en voient bien pire n’importe quand, n’importe où, quand « ils » veulent. Et c’est vrai, formellement. Le flux d’images pornographiques accessibles sur Internet épuise en quelques clics les possibles du sexe, du plus beau soft au plus monstrueux, avec une surenchère dans le crade et le violent qui n’était avant que rare au niveau de l’édition (sous le manteau, circuit parallèle) ou le fruit d’imaginations qui pouvaient, le cas échéant, y investir une dimension « politique ». Mais je crois que ce n’est pas comparable, c’est une erreur de mettre en parallèle le travail de Larry Clark et ce que montre l’industrie pornographique (qu’il s’agisse de productions « d’amateurs » ne change rien au fait que cela relève de l’industrialisation de la mise en image du sexe, ces amateurs venant stimuler l’industrie pornographique, comme n’importe quel consommateur mis au travail). Ce faisant, on sous-entend qu’il y a une sorte de continuité entre les deux terrains, comme si l’un restait en deçà de ce que montrait l’autre. Or, il n’y a pas continuité, ce sont des terrains différents. Ce qui fait peut-être que la pornographie peut aussi très bien glisser et ne laisser aucun impact significatif c’est qu’elle est dépourvue d’intention esthétique, elle est superficielle, elle emprisonne les pulsions, elle peut rendre addict par son flot répétitif hypnotique, mais elle n’a aucune profondeur de langage. Ce n’est pas le cas avec des photos soignées, liées à une démarche troublante d’approche des corps photographiés, chargées d’intentions, encadrées et accrochées au mur d’un musée d’art moderne. L’effet de subversion peut se révéler bien plus fort même si l’objet photographié, – la posture, les situations – est bien moins hard que la moindre scène pornographique. Il y a, bien entendu, dans la démarche de l’artiste, la restitution impressionnante d’une foule d’informations à caractère social, économique, politique. La plasticité des corps adolescents en pleine mutation, en pleine hésitation, est superbement rendue. Ce mélange de rage mal employée et d’ennui qui pèse des tonnes. Cet âge qui encaisse beaucoup plus que les autres les anomalies de la société, ses tendances perverses, ses paradoxes, ses constitutions schizoïdes. Ces jeunes qui n’ont rien grand-chose d’autre, pour passer le temps, que d’observer les effets que telle ou telle « substance » ou « affect » entraînent sur leur être, leur constitution, leur métabolisme, leur intégrité. Drogue, sexe, flirt avec la mort. Quasiment sans filtre. La manière très particulière dont le cinéaste a réussi à s’infiltrer dans ces milieux donne une qualité singulière de témoignage à ses photos et ses films. Précisément sur le sexe, où il restitue ce mélange surprenant d’hyper maturité par la contagion pornographique (ils ont déjà vu tous les possibles, sont écrasés par les performances surhumaines de la baise dans la pornographie industrielle) et biologiquement, mentalement, toujours maladroits, malhabiles, fébriles. Mélange explosif, maladif, de cynisme et de naïveté. (Mais de là à prétendre, comme JM Wynants dans Le Soir, que ce sexe est morne…  j’hésiterais quant à moi à affirmer ce genre de chose… comment savoir !?). Donc, il y a cette dimension « révélatrice », indéniablement. Comme dans ses films, comme dans la séquence de Destricted où son dispositif de casting met à jour, chez les jeunes, le conditionnement par la pornographie performeuse de la notion des relations entre sexes (entre genres). Et cela donne aussi des clichés très artistiques dans le cru. Comme ces deux portraits juxtaposés où, dans des poses très différentes, du fait de la différenciation sexuelle des corps, un garçon et une jeune fille contemplent chacun, lui penché vers l’érection, elle en acrobatie cul par-dessus tête pour s’ouvrir un angle de vue qui se refuse (pas évident). Je ne nie pas la dimension sociale et politique de Larry Clark, mais il est difficile de ne pas y voir non plus une part perverse. Qui serait la continuation de ce que l’on peut voir dans les photos réalisées par sa mère, mise en scène de figurines, de Mickey, etc. Il y a dans le regard posé, quelque chose qui échappe à l’objectivité, au reportage, au désir de rendre compte d’une réalité occultée. Il y a une sorte de participation à ce monde de désirs fourvoyés, d’attirance pour les pratiques dangereuses. Quelque chose d’attardé ? En progressant dans l’exposition, l’intensité se dilue, et les portraits qui se multiplient en série ressemblent à ceux d’un jeune amant qui fascine, assumé ou non, qu’importe, la nature photographique, en tout cas, change fortement. Une sorte de coup de foudre a eu lieu, les corps sont photographiés autrement, mais toujours avec la capacité à saisir comment le « peu d’avenir et de perspective » travaille les poses, les attitudes, les creux et les reliefs. Comment la fatigue d’être ado se porte dans les plis du corps. – Larry Clark ne s’est jamais privé, je pense, d’une part de voyeurisme, ces clichés mélangent les genres. Même s’il s’agit d’une autre époque, d’un autre milieu, il n’y a jamais cette part de voyeurisme dans le film On the Bowery de Rugosin (je choisis ce comparatif parce que je viens de le regarder). Si depuis son ouverture et la polémique sur la censure, l’exposition a reçu 19.000 visites, l’impression que j’en ai eu est qu’elle est loin de fasciner et retenir les visiteurs. Il me semble que beaucoup semblaient déçus (tout ça pour ça), refluaient vite avec un sourire léger sur les lèvres, et que c’est toujours sur la série de Tulsa que l’on s’attarde le plus. Elle a une profondeur qui s’étiole vite ensuite.) – Larry Clark en médiathèqueTexte de présentation sur Destricted

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Nos enfants sont nos parents (comme disait l’autre)

Henner Winckler, « Lucy », (VVO136)

On découvre Maggy, adolescente, avec un bébé sur les bras. Le père ne lui semble pas à la hauteur de la situation, elle vivote chez sa mère, sans formation et en rupture scolaire. Rien n’est fixé hormis le fait qu’elle est mère, apprend/joue à être mère, avec des phases où elle ressent ça comme une corvée, une amputation, et d’autres où elle est dans cette peau maternante de manière innée, proche d’un épanouissement qu’elle n’a pas vu venir, qui vient trop tôt, qu’elle ne comprend pas encore. Un apprentissage qui s’accomplit à l’instinct, dans un mélange d’irresponsabilité et de maturité toute fraîche, sans dramatisation. Si le tableau objectivé est plutôt sombre – aucun avenir ne se dessine franchement -, Henner Winckler ne noircit pas le tableau, désamorce tout regard moralisateur, écarte la tentation facile de mettre en scène des tensions, des impasses, des dérapages, de récupérer le sensationnalisme de faits-divers impliquant des adolescents parents. Il procède à une mise à plat pour que la fiction soit un moment de réflexion, contribue à un regard neuf. Il documente une situation par une fiction qui désamorce toute lourdeur, toute surdétermination. Entre la vie chez sa mère, les sorties en boîte avec les copines – le bébé étant alors confié lestement à des copains, mais sans que ça ne pose problème, sans que ça dégénère en négligence, maltraitance, traumatisme -, Maggy tombe amoureuse. Le garçon est plus âgé, travaille en discothèque et développe quelques combines lucratives, pas très avouables, sur le Net. Assez pour être économiquement indépendant. Rapidement, « ils se mettent en ménage ». Il y a désir l’un pour l’autre, plaisir à être ensemble, mais la manière de « se mettre ensemble », de « faire couple stable, officiel », a quelque chose de superficiel, comme s’ils entraient dans une image, comme s’ils imitaient les indications d’un mode d’emploi, un kit du vivre ensemble. D’où viennent les représentations qui les guident ? Des photos de magazines people, des personnages de séries télévisées ? Il y a comme un passage hésitant, déstabilisant entre le flirt et le temps partagé. Quelque chose de fluide, léger, sans conséquences doit se solidifier, acquérir une consistance dont ils ignorent, qui est comme une matière étrangère, un corps étranger qui s’immisce entre eux. Cette consistance se doit d’être rassurante parce qu’elle se construit autour d’un tiers, le bébé Lucy qui garde, effectivement, à des degrés divers selon elle ou lui, les caractères d’une invitée étrangère. Qui vient bouleverser. On peut dire que dès qu’ils se posent, passent un moment ensemble au salon – en-dehors du shopping, des repas, des sorties, de l’une ou l’autre obligation, de la baise, bref dès qu’ils ont du loisir et ça représente encore beaucoup de temps -, c’est face à la télévision, la télécommande en main. Non pas pour regarder quelque chose de précis, un film, une émission repérée dans le programme que l’on décide de regarder selon un plan d’intérêts. Non, c’est pour se vautrer et ouvrir la vanne aux images, se connecter au flux continu, boire et grignoter. Le regard agrandi, vague, rêveur. Il n’y a dans le scénario aucune charge caractérisée contre la télévision. (J’ai bien dit que les éléments sont posés, jamais accentués. Le trait n’est jamais forcé, à l’inverse d’un certain cinéma dit social qui « dépouille » son esthétique pour accentuer la charge mélodramatique.) Mais ce regard téléphage est bien celui que ces deux jeunes promènent sur leur réalité, c’est avec ce regard qu’ils composent leur quotidien, les scènes et leurs rôles, leur mise en place. Le contact visuel avec la réalité, l’appréhension des contextes avec leurs tenants et aboutissants par le regard qui jauge comment s’y impliquer est lâche, il glisse, il déconnecte, il se faufile. Ce qui confère, paradoxalement, une étrange légèreté, rien ne se fige, les bases d’une plasticité non engagée dont il est possible de retirer un enseignement profitable. La situation entre Maggy et son copain ne tient pas longtemps. Il n’y a rien pour fonder une relation entre eux à travers un enfant – ça ne correspond à aucun projet, malgré de bonnes intentions, un enfant ne correspond pas à quelque chose qu’ils puissent partager, avoir ensemble, au-delà d’en être tous les deux les parents biologiques, à la limite ils ne savent pas pleinement ce qu’est un enfant, c’est de l’inconnu -, ils sont là comme des pièces rapportées, leurs rythmes de vies se dissociant, se désolidarisant. Les contraintes du bébé, l’absence de liberté, la privation de sorties et son lot d’insouciances nocturnes, le retour des ex respectifs, tout ça les mine sérieusement. C’est pas cool. Maggy se barre avec la poussette, l’essentiel, ça reste Lucy. Elle tourne en rond, désemparée mais sans perdre vraiment la tête, elle a quelque chose de buté, on se dit qu’elle va craquer, on ne voit pas ce qui peut la faire tenir – quand va-t-elle mesurer l’abîme de l’avenir ? -, pourtant elle semble s’accrocher à quelque chose. Elle revient à l’appartement de sa mère qui, malgré quelques tensions et vacheries mère-fille, maintient un support affectif indéfectible, une aptitude à comprendre et à consoler qui dépasse le soutien raisonné. Angoissée, Maggy veut lui confier Lucy et, dans la transaction, est soudain même prête à s’en défaire complètement – l’effacer de sa vie – pour recommencer une vie libre, récupérer et garder son mec. Un moment de bluff, de panique. Elle s’accroche un peu au copain, pas longtemps, retourne en virée avec une copine, drague et couche, va montrer son bébé à l’école, visite le père de l’enfant et ses beaux-parents, elle tourne en rond, Maggy flotte, le regard clair et écarquillé comme cherchant à embrasser tous les écrans de la téléréalité où elle se voit patauger, cherchant à passer e l’autre côté. Elle se démène, elle semble déterminée, têtue dans le flottement. Elle est en train de réaliser les conséquences de ses actes, les répercussions de la maternité qui l’ont complètement changée à un point tel qu’elle ne l’a pas encore complètement réalisé, intégré. Si bien que la confrontation avec ces contraintes – il y a quelque chose qu’elle ne peut pas gommer, évacuer, avorter, pour revenir en arrière -, avec son poids de douleur et de mal-être n’est pas présentée comme un processus d’expiation. Mais de transformation. Il n’y a pas de punition, mais des ajustements, la vie travaille, cherche des solutions. Heureusement, même si personne dans son entourage ne semble vraiment en mesure de la prendre en charge, personne ne l’accable. Elle n’est pas rejetée, on ne lui impose aucun stigmate, tout le monde l’intègre avec cette donnée nouvelle, un enfant. Avec simplicité. Un peu chahutée, transportée d’une maison à une autre, devant intégrer de nouveaux visages – tantôt la grand-mère est omniprésente, tantôt elle est rare et c’est un mec en casquette qui la dorlote ou un type inconnu qui la berce quand elle se réveille la nuit, avec chaque fois des mondes de différences au niveau des voix, des odeurs, des formes, des touchers – la petite Lucy ne souffre pas de la situation : elle dort normalement, a des crises de larmes normales, elle « prend » bien, s’adapte à la crèche comme n’importe quel bébé, elle sourit, semble vive et curieuse, porteuse d’avenir. Rien ne semble perturber le développement de ce bébé. Il a une force indéniable, il n’est pas abîmé par la situation. Maggy ne s’y trompe pas qui, fatiguée de courir, d’essayer de trouver par elle-même une solution, abandonne, revient simplement à la crèche, son véritable point d’ancrage et de reconstruction. Ça ne clarifie rien, ce n’est pas un happy end qui dresse un joli tableau de « comment tout s’arrange », simplement la jeune mère sent qu’en s’accrochant à son enfant, en répondant à ses attentes, en cherchant son bien-être, elle intègre un processus qui donne du sens. C’est, d’une certaine manière, son capital vie, avec ses cotations à la hausse, à la baisse, ses récessions, dépressions, inflations, ses pertes, ses galères, tout cela pouvant se transformer en bout du compte en gain global. On « fabrique » nos enfants, ils deviennent ce que nous sommes – en nous mêmes et organologiquement avec tout ce qui nous entoure -, et ils nous forment, nous devenons ce qu’ils deviennent, c’est un échange et la crise d’adolescence – ici « résolue » dans une maternité précoce – est cet instant agité de passages incalculables!  Là non plus, Henner Winckler ne force pas le trait de l’optimisme, il termine avec une question ouverte, un écran vierge.  (PH) – Henner Winckler en prêt public – A télécharger sur UniversCiné Extrait Youtube, lancement

L’adolescent et la meute

Christoph Hochhausler, « L’imposteur »

Arbre à came accidentel. C’est la nuit, un lieu qui ne se laisse pas saisir d’emblée, un entre-deux, c’est à l’écart et si l’on a du mal à l’identifier c’est justement parce qu’il s’agit d’un écart banal, il se confond avec l’obscurité, il cache, camouffle ce qui se passe. Il y a un long trait légèrement phosphorescent, sale et cabossé, un signe courbé, un accent, presque un logo.  La rambarde d’une sortie d’autoroute, des bandes blanches effacées. Des bruits de voiture. Quelqu’un marche, c’est un jeune, paisible ainsi isolé dans cet instant, son ombre sur la rambarde. Il ne fait rien de spécial, il rentre chez lui probablement. Quand, sur la sortie d’autoroute, il se trouve nez à nez avec une voiture crashée, un corps, l’accident est tout frais. Quelque chose fait irruption dans son univers, un événement grandeur nature, ce genre de truc qu’on lit dans les journaux, l’actualité (il lira dans la presse, justement, que c’est une célébrité qui a ainsi trouvé la mort). C’est comme une monstruosité, presque incompréhensible, un ovni de mort chu du monde des adultes, presque irréel et dont, à la limite, il fait ce qu’il veut, ça lui appartient. Il ramasse une pièce tordue avec un certain plaisir et joue avec, baguette magique qui le fait entrer en contact avec… La nuit, l’autoroute, l’accident, le corps, la carcasse brisée du véhicule, le morceau d’axe de transmission : le début d’un engrenage. Il y aura plusieurs scènes nocturnes scandant le film, comportant un traitement très graphique des mouvements de voitures, des lumières, pas pour faire joli, mais pour révéler, d’une certaine manière, la beauté qu’il y voit, lui, et qui a pour conséquence qu’il s’y sent bien, en chair et en os comme en rêve. Comment ça l’enveloppe de signes. Certaines de ces scènes sont des fantasmes toutes liées à l’atmosphère de cet endroit impersonnel de passages rapides, l’autoroute, les talus et terrains vagues qui les borde, la clôture antibruit, le parking, les toilettes. Fantasmes de relations sexuelles impliquant des motards de passage, pas vraiment sordide mais comme restaurant des échanges hiérarchisés, d’autorité, de structures de clan un peu sauvage. Mais ayant ce genre d’images en lui, de multiplicités obscures récurrentes avec lesquelles il  fixe des rendez-vous, on comprend déjà mieux l’apathie ténébreuse qu’il affiche la plupart du temps. L’ennui est le déphasage. – La mécanique excluante des entretiens d’embauche. -Armin a une passion pour la mécanique, c’est le seul truc qui le branche, triturer un moteur, détecter la panne, réparer  (on le comprend par une scène où il apparaît en son meilleur jour, vivant, bavard, sûr de son affaire). Mais cette passion reste lettres mortes, il ne sait pas la valoriser, l’axe de transmission entre ce désir et, par exemple, le marché du travail, les attentes de la famille, ne fonctionne pas. Le levier est tordu, biaisé. Il passe entretien sur entretien d’embauche de manière lamentable, incapable de se sentir présent, impliqué, d’être spontané, de parler de lui naturellement. À tel point qu’à chaque fois qu’il postule un emploi il ressemble à un imposteur, quelqu’un qui s’en fout, qui ne sait pas ce qu’il veut. Il a l’air réellement misérable et vulnérable face aux questionnaires et aux tests pour jauger de sa personnalité. À chaque fois ce sont des examens redoutables, rôdés, conduits par des adultes sûrs d’eux, exerçant une pression normative implacable, celle qui détecte et trie les « bons pour la productivité, la rentabilité »! Armin n’est pas joueur, ne sait pas se vendre, même s’il est un pratiquant acharné de jeux vidéos, la compétition le désarme. Il semble atteint par ce que l’on appelle la « torpeur médiatique », l’exposition à trop de médias qui renvoient votre image, dans lesquels on contemple ses pulsions, les triturant jouant avec indéfiniment. – La famille et la meute – Il reste niché dans sa famille, avec son père et sa mère, et l’absence de deux grands frères « qui ont réussi », qui ont du moins des vies normales, un boulot, une femme… Il n’y a rien de particulièrement malsain ni anormal dans les relations familiales, les parents font ce qu’ils peuvent, essayent de maintenir un cadre et, en même temps, ils ont le sentiment que ce cadet leur échappe (télé, jeux, pas de boulot, pas de qualification), qu’ils ne savent pas solutionner son impasse alors qu’ils ont su jouer leur rôle avec les aînés. Ainsi apparaît une cassure dans les générations. Arnim est plutôt renfermé, paumé, mou, attiré par de petites transgressions, de petits plaisirs barges. Mais l’accident le travaille, il a vu là, en primeur, un événement qui se retrouve dans la presse. Il a été témoin le témoin d’un instant de mort tout chaud. Il se sent comme impliqué, ça distille surtout en lui l’excitation d’une fiction qu’il peut échafauder pour s’y installer, se transformer, devenir composé (« transformer », comme le jeu). C’est de ce côté-là, par le biais de l’axe de transmission devenu une sorte de fétiche de l’accidentel, qu’il va chercher à élaborer des plans de vie, des scénarios « pour s’en sortir », et pas dans les entretiens d’embauche. En cultivant une logique de l’accident. Le fait-divers a pondu en lui sa fascination, il veut faire corps avec lui et rentrer dans une autre réalité. Il rédige et expédie une lettre anonyme affirmant que l’accident est criminel. L’impact est important et le réjouit, c’est une sorte de succès. Il réitère l’expérience avec un autre accident dans la ville. Il est attiré de manière morbide, et sans très bien comprendre ce qui l’anime, ce qu’il veut, par les possibilités de rencontrer ce qui pourrait bouleverser sa vie, en manipulant l’information concernant ces ruptures de la vie quotidienne (mort en voiture d’un industriel, explosion et incendie d’un bâtiment). Sans pour autant que ça devienne réellement méchant et « sévère ». Il conduit en même temps l’amorce d’une relation avec une jeune fille. Maladroitement, sans parvenir à réellement poser des actes, nouer des liens, mais il y a quand même un fil qui s’établit. Quand il est emmené par les flics, juste au moment où la fille arrive, il a soudain un sourire magnifique – certes de petit con si on le juge en fonction des actes qui conduisent à cette curieuse détente -, il est heureux d’être vu dans la peau de celui qui a fait déraillé une réalité, qui est au centre de l’attention, et qui, étant marqué socialement, marque l’autre et va compter. Le vide muet et assourdissant qui s’échappe des lèvres de ce sourire satisfait est abyssal, bouillonnant, désespérant. Sans lourdeur – c’est allemand quand même -, Christoph Hochhausler dresse le tableau d’un adolescent qui échappe aux parents, de l’intérieur, fracture numérique, fracture culturelle, fracture industrielle. Il y a une belle fluidité dans les lieux, depuis la matière nuit, l’autoroute, la banlieue, la salle de sport, la promenade en bordure d’un ancien site industriel, le commissariat de police, une rue quelconque et l’organisme de la maison : souvent filmée « au milieu », hall d’entrée qui distribue les pièces, les fonctions et les personnes vers le haut ou le bas ; la chambre, le salon et la télé, la salle à manger avec les invités, la cuisine et un peu de complicité avec la mère… tous ces lieux semblent reliés comme un arbre à came qui se tord imperceptiblement, se sabote et se fausse ; conduit à la rupture. Rupture de la délinquance inconsciente, sorte d’appel au secours. – La bêtise synopsis contre l’énergie libidinale. – Je lisais une fiche (soi disante complète) du film sur un site Internet où la situation était décrite comme celle d’un adolescent couvé, étouffé par sa famille… Vision trop systématique, désespérante de banalité ! Il y a dans le film une multiplicité d’engrenages qui conduisent au déraillement et pourraient ne pas y conduire. Ce genre de mise en synopsis a toujours pour fonction de simplifier à outrance, de ramener aux fondamentaux psychologiques (ce genre de crasses pulsionnelles qui illustrent un portail comme celui de Skynet, par exemple). Dans un chapitre de son dernier livre, « Qui a peur des loups hégéliens ? », où elle s’attaque aux relations Hegel – Deleuze, elle rappelle la magnifique charge de Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux contre Freud : l’homme aux Loups voyait plein de loups et Freud ramène tout à un loup unique : « Freud n’a de cesse de revenir aux unités molaires et de retrouver ses thèmes familiers, le père, le pénis, le vagin, la castration, … etc. (…) Qui ignore (…) que les loups vont par meute ? Personne sauf Freud. » Et toujours cité par Catherine Malabou : « le loup, les loups, ce sont des intensités, des vitesses, des températures, des distances variables indécomposables ». Je dirais la même chose de ce film : au lieu de tout ramener à une pauvre exploitation du thème qui pourrait s’enfermer dans « un ado dans le cocon étouffant de sa famille », Christophe Hochhausler filme son sujet en une multitude, une organisation d’un espace cinématographique fait d’intensités, de vitesses, températures, bruits, pièces mécaniques… Le trait de la rambarde dans la nuit, le carrelage des toilettes publiques, les posters de voitures scannées, les gestes à la cuisine, le caddy dans le supermarché, la lumière des phares sur le macadam grumeleux, le pansement sur l’avant-bras de la fille, les masques effrayant portés pour des exercices d’entretiens d’embauche, comme des morts discutant pour entrer au paradis du travail, la belles-soeur enceinte, les motards… Tout ça est au moins aussi important que les déterminants familiaux qui sont, au reste, bien plus diversifiés et nuancés que ce que n’en laisse penser une formule aussi sommairement brutale que « ado étouffé par famille ». Tout ça, forme une « meute » selon les pensées de Deleuze-Guattari, c’est la meute au sein de laquelle s’auto-forme l’adolescent. Toujours cité par Malabou : « Une meute « ne représente rien », elle est « l’affect en lui-même », la pulsion en personne » ; son énergie est l’énergie libidinale  elle-même, qui compose, « à tel moment, un seul et même agencement machinique, figure sans visage de la libido. » En ignorant que « les loups vont par paires », et surtout par meute, c’est cette énergie que, selon Deleuze et Guattari, Freud manque par excès de conscience. » Par la « meute » dont il s’entoure, cet adolescent dérive, cherche à s’agencer avec des pulsions qui lui conviennent, cherche à se façonner selon son rêve et non selon le rêve que forgent pour lui la famille et le marché du travail. Le film ne charge ni la famille, ni la société et ses structures normalisantes, c’est montré de manière plutôt sobre. Et l’adolescent, incarnant l’adolescence comateuse, dans cet ensemble générationel – générations humaines, générations technologiques, générations mentalités, générations de meutes – figure l’anomalie, ce qui borde et permet de questionner. Au lieu de normaliser et banaliser l’adolescence, il est clair qu’ici il est figuré dans son profil exceptionnel, restitué à un rôle social de déséquilibrer les repères. « L’anomalie est un « substantif grec qui a perdu son adjectif (et qui) désigne l’inégal, le rugueux, l’aspérité, la pointe de déterritorialisation » ». Avec sa pièce mécanique récupérée d’un cadavre automobile, et qui est une pièce de transmission, de liaison et de démultiplication énergétique, l’adolescent se branche aux forces de l’anomalie, il défie l’ordre des choses, échappe aux cases et se met à tripoter les codes, les déterminants, fausse l’ordre, imagine des « mariages contre nature ». Il est en flottement et fait des expériences avec le « monde des grands ». Critique cinéma et web 2.0 – Or, je suis toujours étonné, de la normalité de ce que l’on trouve comme informations quand on cherche à se documenter via Internet sur ce genre de film. On rencontre peu de partage d’expériences singulières, personnelles. Les photos sont presque toujours les mêmes clichés : l’adolescent dans sa chambre, typique, ou Arnim avec son masque dépersonnalisant. Comme si, ce qui importait, de réduire l’interprétation à « une «  histoire, à une unité (de type freudienne), une formidable redondance malsaine des mêmes critères de lecture. Comme si la manière de regarder un fil était terriblement bridée (Internet, pensait-on, allait débrider les manières de voir ?)Tout fonctionne comme une dissémination machinale de ce que l’on trouve sur les jaquettes, dans un dossier de presse, sur un site de promotion, comme si la communication sur le Web consistait à s’approprier ce type d’information vide, normalisante, qui tue la meute, les multiplicités. Où apparaît dès lors qu’Internet est un medium qui soustrait la multiplicité, réduit à un canal unique. Que signifie s’approprier et propager ce type d’information sinon se mettre au norme, formater sa manière de voir et de parler de son expérience cinématographique, appauvrir son potentiel de compétences culturelles ? Un terrain sur lequel, les institutions de programme, notamment les opérateurs de type lecture publique, ont un rôle à jouer, à prendre, à définir dans leur recadrage de « médiation culturelle ». PH) – Chrsitophe Hochhausler en prêt publicEntretiens filmés à la Sorbonne