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Coups vicieux et hors jeux.

A propos de : Adel Abdessemed, Je suis innocent (Centre Pompidou) – Etienne Balibar, Saeculum. Culture, religion, idéologie (Galilée 2012)

Je n’ai rien à voir avec ça… Je regarde peu ce qui se passe sur les terrains de foot, sinon du coin de l’oeil. Plus exactement – car ce peu est quasiment un voeu pieux -, vu la permanente intrusion du football dans tous les champs d’information et de socialisation, y compris les plus informels comme le bruit d’ambiance conversationnel des transports en public certains jours, j’invente des accommodations. Je me renseigne de loin, homéopathiquement, plutôt que de m’engager dans une insensée opposition et une attitude de refoulement non exempte de danger, de dérapage, par exemple, de fil en aiguille, se rapprocher de comportements de réactions, anti-populaires. Je ne peux nier non plus des passes plus organiques, lointaines ou souterraines, avec le jeu de football, comme le souvenir de courses, de mouvements et d’infimes exploits techniques dans cette prairie magnifique avec son immense merisier et sa vue sur les rochers de l’autre rive de la Meuse où, gamins du quartier, nous nous retrouvions pour taper le ballon, avant de nous égayer pour d’autres jeux sans règles, dans les talus, les taillis, les terrains vagues. Impossible non plus d’écarter les situations de compromissions, par exemple des attachements pour des personnes qui, d’autre part, sont aussi inconditionnelles de football et peuvent en parler autrement. Mais enfin, pourquoi cela doit-il resurgir immense sur la place publique, dans le geste d’un plasticien que l’on dit en vogue (Adel Abdessemed), démarche peut-être racoleuse mais qui complexifie encore la relation à ce sport omniprésent, envahissant ? Manifestation toujours autoritaire d’ériger une effigie monumentale qui parle à tous, qui parle de tous, pour ou contre, qui impose aux regards de se rassembler en un point exposé d’une esplanade urbaine. Je peste et en même temps j’admire la transformation en sculpture figurative gigantesque d’un choc qui a secoué les imaginaires d’un nombre incalculable d’individus, une onde iconique à l’échelle planétaire. Faut-il y voir l’interrogation impertinente, ironique ou désenchantée, sur ce qui fait aujourd’hui sens commun ? L’œuvre est ambiguë, exaltant la virilité du sport et ruinant les dernières illusions quant à la beauté de l’esprit sportif – des corps exemplaires au-dessus des lois. Incident qui a surpris, scandalisé mais à l’image de ce qui avait pourtant toujours été là (les vacheries, la rudesses des contacts). De loin, une sorte de rituel corporel, une presque lévitation et une collision esquissée, là, incontestable et escamotée, volontaire ou involontaire. Combat ou danse, de toute façon il faut être deux. Même si l’on est resté à distance de l’événement originel et de sa contagion médiatique, il n’y a aucun doute sur ce qui représenté, c’est le fameux coup de boule du Mondial 2006, pas besoin de notice, de tourner autour, pas besoin de médiateur. (Contrairement, à ce que prétend le « Guide du visiteur/Centre Pompidou », le contexte n’a absolument pas disparu, il est ancré/encré, il oriente perception et interprétation, il n’a plus besoin d’être figuré. La collision, en aucun cas, ne devient atemporelle.)

Un bronze hyper réaliste de 5 mètres de haut, aérien et brutal, élégant et vicieux. Il pèserait plusieurs tonnes et il semble si léger, en danger de déséquilibre. Quelque chose de géant qui transpose en dur l’incroyable impact fantasmatique de la scène. Enfin, en une exagération votive qui me dérange, qui devrait déranger. À moins qu’elle ne soit feinte, la dimension votive ? La précision du rendu, peut-être, insinue le regard critique de celui qui a passé à la loupe l’enchaînement des mouvements, pour tenter de comprendre par empathie morbide, fascination pour cet entrechoc viril. Reconstituer les faits, faire la preuve que ces deux mâles ne pouvaient que se cogner l’un l’autre, entraînés dans une dynamique musculaire qui les dépasse. La différenciation entre les deux individus, une star et l’autre pas, machines athlétiques de muscles, disparaît sous une teinte d’armure monochrome sombre, mais de près l’on distingue le détail des maillots et la singularité des êtres affrontés, dont les noms sont inscrits au dos des joueurs. Les deux corps sont lisses comme ces statuettes religieuses trop caressées par les croyants qui les prient d’intercéder en leurs faveurs. Ce lisse mat correspond à l’usure du sujet trop vu, trop entendu, trop chanté, trop discuté et commenté pour présenter encore quelque aspérité qu’il resterait à décoder. Reflet de la manière dont les médias épuisent les contenus, les rejettent une fois vidés sans pour autant avoir produit quelque compréhension que ce soit à leur propos. Il n’y a aucune erreur possible quant à la scène reproduite. C’est ce qui fascine et c’en est peut-être même effrayant de voir la place qu’elle occupe dans l’inconscient collectif. Elle a envahi tous les écrans, en boucle, elle s’est infiltrée dans tous les espaces mentaux. Peut-être commençait-elle à faiblir, s’effacer, et la revoilà en trois dimensions, monstrueuse. Tout le monde la reconnaît avec un sourire amusé. Est-ce alors autre chose qu’une gigantesque anecdote internationalisée devant laquelle d’innombrables touristes rigolards viennent se photographier comme ils le feraient au Musée Grévin ? (En ce y compris le joueur italien venant posé devant son sosie et celui de son agresseur.)

Mais ce n’est probablement pas aussi innocent que je le pensais initialement puisque le milieu officiel du football organise des pétitions réclamant le retrait de la sculpture. Le monde du football, à l’instar d’une organisation religieuse qui se sentirait bafouée dans ses principes par la représentation jugée caricaturale de ce qu’ils font subir aux corps, exige la censure d’une œuvre d’art. Il faut que soit caché ce geste haineux parfaitement accompli avec un naturel confondant. Non pas une simple perte de contrôle colérique donc, mais probablement le plus beau, le plus abouti d’une interminable série d’autres coups de pieds, avec ou sans crampons bien placés dans la chair d’autrui, mais aussi de coups de genoux, de coudes et autres vacheries qui émaillent la pratique banale du football. Les traumatismes qui en découlent génèrent un flux important d’activités dans les infirmeries, les hôpitaux, les centres de rééducation et obligent la médecine du sport professionnel à être toujours plus performante. Ce geste est sourd-muet pour nous, accompli comme si les caméras n’existaient pas, comme s’il pouvait fuser sans témoins, échapper aux radars. Dans un angle mort. Mais il ne faut pas oublier l’invisible qui précède le geste et surtout l’inaudible qui enveloppe directement ces scènes d’accrochage. Il faudrait disposer de la bande-son des échanges d’injures qui circulent sur le terrain avec autant d’adresse que le ballon. On en suppose l’existence par quelques témoignages indirects. Elles justifieraient ces actes guerriers qui ont tous des relents d’homophobie, de racisme, d’intolérances communautaires ou religieuses, de jalousie de classes de parvenus, « ta mère », enculé » et autres «macaque » ou « bougnoule ». Et si toute la virtuosité déployée pour attirer l’attention sur la balle qui passe, circule magiquement en de magnifiques mouvements distribués, n’avait comme finalité que l’occultation du vrai but, se frapper volontairement, blesser l’autre !? La sculpture noire fait saillir le négatif de tout le discours lénifiant sur les valeurs intégratives du football, le sport d’équipe comme gestion des conflits intercommunautaires, solution à la violence dans les cités frappées par une économie capitaliste destructrice du social. Le football, de par sa popularité, n’a-t-il pas été désigné comme la voie idéale pour se construire une identité en phase avec les attentes ambivalentes d’une société tolérante, intégrante, en recherche de multiculturalisme !? Au même titre, mis sur un pied d’égalité voire supplantant – même si implicitement considéré comme une solution pour les citoyens de seconde catégorie -, le rôle des institutions culturelles, civiques et religieuses. Se substituant quasiment, par le biais populiste le plus fulgurant et le plus porteur de pessimisme pour l’avenir, à ce qui tenait lieu de discours de politique culturelle.

Cette scène héroïque est directement liée, sortie toute chaude , tête la première, de la matrice d’une énorme compétition mondiale. Le dispositif somptuaire de cette dernière exacerbe, paradoxalement dans un contexte de mondialisation, les appartenances nationales et surtout nationalistes et offre une apothéose planétaire aux organisations de supporters, parmi les dernières institutions bien pourvues de frontières protégeant contre ceux qui n’en sont pas – et permettant surtout de les défier depuis un espace strictement homogène, pur et sectaire, où rien des composantes humaines ne se mélange. Zidane et Materazzi en martyrs de la religion foot révèlent peut-être finalement le négatif du discours dominant sur le foot comme étant ce qui devrait crever les yeux. Un choc sidérant, hérétique, qui sublime ce sport, de manière tout de même abusive (à la manière des prises de pouvoir totalitaires), en symptôme global de ce qui arrive au monde, un concentré crasse de tout le conflictuel entre les peuples et les parties du monde, riches et pauvres, ce qui les a opposé, ce qui essaie de cicatriser et se déchire chaque fois à nouveau, au niveau du local. Et en même temps, ce concentré crasse, totalement déresponsabilisé, infantilisé. Même si c’est donner trop d’importance au football, soit, c’est ainsi. Dans l’économie internationale et vaguement mafieuse du football qui achète des corps –à des tarifs exorbitants proches de ceux pratiqués par le marché des œuvres uniques de l’art le plus spectaculaire -, pour les faire circuler avec plus-value et les attacher à des couleurs et à des terrains spécifiques, les transformer en figures rentables adulées par des communautés en manque de spectacles sacrés – tout simplement de futur -, un quelque chose émerge finalement, serait-ce sous forme de métaphore embrouillée, qui a trait à ce qu’Etienne Balibar appelle les « universalités conflictuelles (universalités religieuses entre elles, et surtout universalité religieuse et universalité civique ou bourgeoise, donc moderne et modernisatrice par rapport aux traditions, aux révélations, aux ascétismes et aux mystiques). » Métaphore embrouillée comme à dessein. Je trouve sidérant de pouvoir introduire une approche du terrain de football comme terrain d’affrontements, théâtre de l’hooliganisme global sur et autour du lieu du foot, par ces lignes qui ouvrent le chapitre « Cosmo-politiques et conflits d’universalités » du livre d’Etienne Balibar, en n’y changeant pratiquement rien : « Les différends relatifs à l’interprétation du rapport entre cultures, religions et institutions publiques sont bel et bien cosmo-politiques, en ce sens, qu’ils cristallisent des éléments venant du monde entier et de son histoire longue au sein d’un microcosme national particulier, ouvert et instable. Dans les conditions d’aujourd’hui, plus on cherche à fermer sur lui-même un problème « national », plus en réalité on le dénature et on le déstabilise. Telle est évidemment la logique des troubles qui éclatent dans ce qu’on pourrait appeler des « banlieues-monde », où les conséquences des migrations, des diasporas, des colonisations et des décolonisations ont banalisé la rencontre des héritages culturels et des religions, donc leurs conflits, sur le fond de gigantesques inégalités de statut social et de reconnaissance institutionnelle. Mais c’est toute la formation sociale qui est, en réalité, concernée. » (Etienne Balibar, Saeculum. Galilée, 2012)

Le lien entre l’œuvre et cette citation de Balibar peut ne pas sembler explicite, mais le contexte qui confère une telle importance à cette passe d’armes du Mondial 2006 s’imbrique bien dans ce que cernent les phrases du philosophe. Y trouve une chair, une palpitation. Et peut-être que cette thématique ainsi balancée peut (me) servir de cadre réflexif pour aborder d’autres œuvres d’Adel Abdessemed, carcasses de voitures, barque échouée de migrants désespérés, Christ en barbelés acérés (…) pour déjouer la méfiance qu’elles m’inspirent en semblant trop proches, trop immédiatement liées aux actualités et à l’industrie des visuels pour télévision et donc comme compromises par le fonctionnement sensationnaliste de l’actualité façadiste. Comme trop réactives, prisonnières d’une exigence « en temps réel », « pour être dans le coup », selon le même processus qui désynchronise le politique et sa mission première de penser en profondeur un projet de société commun.  « La désynchronisation prend la forme d’une hétérogénéité radicale des temporalités auxquelles la politique ne parvient plus à faire face : accélération des sciences et des techniques (notamment de l’information et de la communication), temps court de la décision politique, rythmes de la délibération démocratique et du débat social ou sociétal. Le souci de la rapidité, de la réaction « en temps réel » l’emporte sur la construction de projets à long terme et les décisions politiques apparaissent plutôt comme des réponses politiques circonstancielles à des pressions extérieures, au nombre desquelles il faut évidemment compter celles qui, émanant des médias, entendent transformer chaque décision en « nouvelle de dernière heure ». la distorsion croissante entre le temps long de la politique délibérative et le temps court de la politique décisionnelle creuse encore le paradoxe puisqu’il faut décider de plus en plus vite de ce qui va entraîner – notamment en raison de l’accélération technologique – des effets à très longue portée. » (Myriam Revault d’Allonnes, La Crise sans fin, Seuil 2012)

Si la configuration des œuvres exposées au Centre Pompidou accrédite cette impression d’une constellation de coups rapides, pour que l’artistique percute d’urgence et en temps réel ce qui passe à la une des prompteurs, certaines installations donnent à l’ensemble le recul d’une respiration critique plus ample. Au moins, un doute. L’intervalle entre les œuvres, le réseau de sens parfois même conflictuel entre chaque intervention atténue ce qui pourrait être pris comme de la gratuité et esquisse la possibilité d’une dimension plastique plus profondément délibérative, politique. Il y a d’abord Who’s afraid of the big bad wolf ?, « cet immense bas-relief composé d’animaux naturalisés (qui) renvoie simultanément au martyre de Guernica et aux rêves d’enfance (la peur du loup, les peluches carbonisées)… » (Guide du visiteur, Centre Pompidou). Le geste peut sembler simpliste de réaliser un équivalent de Guernica mais qui étalerait un massacre d’animaux, plus précisément et surtout en enchevêtrement orgiaque et diabolique de carnassiers massacrés, démantibulés, et plus exactement de cette bête qui terrorise particulièrement l’homme, le loup. Ça jubile – le loup est exterminé, inoffensif à jamais, trophées paillasses dont je peux cramer le poil à l’aise – et ça grince – quel désastre, quelle destruction aveugle et sadique du vivant pour une simple phobie, la construction maniaque et séculaire de la peur du loup. En fait « d’aveugle », le bas-relief est parsemé d’yeux fixes, billes de verre qui semblent vivantes du fond de leur au-delà. Et en fait d’animaux empaillés, même si j’ai lu de nombreux commentaires selon quoi l’œuvre serait constituée exclusivement de loups, l’ensemble est plus mélangé, il y a ici ou là des groins pas très canins, des oreilles de lapins, des têtes de bouquetins (ou chevreuils ou biches) affolées. L’ensemble est sans âge, de loin on pourrait imaginer la paroi obscure d’une grotte, sculptée, moulée, ou une tapisserie miteuse, remisée dans les greniers d’un vieux château, à la gloire des loups-garous, ou encore l’impression confuse du premier regard balayant l’intérieur terreux d’un ossuaire, refusant quelques secondes d’identifier ce qu’il reconnaît pourtant. Mais la simplicité du détournement de sens d’un tableau hyper célèbre a aussi l’évidence de rappeler que l’horreur des hécatombes doit être considérée, et de plus en plus, à l’échelle de l’ensemble du vivant et plus uniquement dans les limites de l’histoire humaine.

La barque d’émigrants échoués, probablement morts en mer ou repêchés in extremis, est suspendue en l’air comme portée par la grue du chalut qui l’a extraite des flots. Mais aussi comme ces barques représentées ou exhaussées telles quelles dans la nef centrale de certaines églises ou chapelles côtières, en souvenir de marins perdus en mer. Ex-voto ambivalent qui attise la culpabilité (dans la mondialisation nous sommes tous liés les uns aux autres, nous sommes tous complices des forfaits d’une économie dont nous tirons un meilleur profit que d’autres). L’œuvre a ce geste charitable (dans le bon sens du terme) de créer une égalité entre « nos » marins avalés par les flots et ces « marins » d’un nouveau genre qui s’embarquent par désespoir en espérant accoster un meilleur monde, le nôtre (autrefois, c’est nous qui expédions des explorateurs vers de possibles rivages prospères). Ce sont des marins de même valeur dont le sort doit nous affecter comme relevant de la même histoire universelle des migrations et être célébrés avec les mêmes soins. Du coup, la barque débordant de sacs-poubelles informes – une cargaison d’existences sans valeurs, de corps bons à jeter, détritus d’une humanité qui n’a plus de place pour tout le monde  -, malgré son évidente photogénie et son raccourci esthétique, frappe autrement plus juste. La place d’où l’on regarde est bien définie : nous ne sommes pas dans la chaloupe, nous ne faisons pas partie de ceux qui confient leur destin à d’aussi improbables esquifs et c’est la raison pour laquelle il est difficile de considérer l’objet, là, comme une œuvre d’art légitime pouvant être achetée, revendue, prêtée à différents exposants, au bénéfice d’un seul, artiste ou collectionneur d’art. L’œuvre est au croisement de quelque chose déjà trop montré, trop vu et d’une autre chose irreprésentable. En même temps, la relation esthétique à ce drame actuel des flux migratoires, rendu presque banal, indolore et invisible par la couverture médiatique, parce qu’elle pose problème en activant le plaisir ici déplacé de trouver beau ce qui ne peut pas l’être, favorise une autre réflexion, complexe, incluant cette part de culpabilité mondialisée. Sollicitant tout l’appareil du sensible grâce à la portée métaphorique de la mise en scène qui nécessite plus d’engagement pour sentir ce qu’il y a là devant que ne l’exige le défilé télévisuel d’images horribles, l’œuvre d’Adel Abdessemed permet de dégager la longue généalogie historique de cet épisode épouvantable de l’actuelle mondialisation : « Il n’y aurait pas de société mondialisée s’il n’y avait pas eu un procès pluriséculaire de « mondialisation du monde » dont les forces motrices ne furent pas seulement des processus capitalistes anonymes d’accumulation et de marchandisation, mais des histoires d’empire, de colonisation et de décolonisation ou de néocolonisation – donc des histoires de maîtrise et de servitude. Mais il nous faut aussi étudier dans sa composition propre le mixte social, culturel et religieux qui a été produit par cette histoire et qui, désormais, se développe en enjambant les vieilles frontières. » (E. Balibar, Saeculum, Galilée 2012)

Les sacs-poubelles expédiés, sans vergogne, en mer pour y disparaître, voisinent avec quatre crucifiés tressés de barbelés hérissés de lames de rasoirs. Cette série s’intitule Décor, un titre qui détourne l’attention de la spécificité du représenté en suggérant qu’il soit considéré comme un matériau, spirituel et physique, une institution qui nous enveloppe de son tranchant et que nous enveloppons fatalement du nôtre, qui caractérise surtout la pièce dans laquelle nous jouons, au quotidien, toujours confrontés d’une manière ou d’une autre aux résidus incarnés de la parole du Christ (des croyants, des croyances, des incroyants). C’est une image redoutable de la passion jamais apaisée, non plus quelques engins de torture localisés, comme une couronne d’épines perçant la peau et l’os des tempes, mais un corps entier fait de réseaux aiguisés qui lacèrent l’ensemble de son pourtour et de fond en comble. De ces fils qui partout dans l’histoire moderne a servi à isoler les populations à asservir, humilier, rayer de la carte. C’est aussi le tableau de suppliciés enfermés dans l’irrésolution de leurs tourments – et donc des nôtres car, à l’image du Christ dont ils imitent le calvaire, ils prennent sur eux ce qui du religieux nous tourmente – puisque leur porter secours reviendrait à se couper, perdre soi-même des lambeaux de chair, s’amputer. Ils ne sont pas à prendre avec des pincettes. Cela donne une idée assez juste, horrible, du problème insoluble que le religieux en crise, comme une bombe à retardement, pond actuellement au cœur de l’évolution du monde dont la modernité repose sur la laïcité, en s’emparant partout des corps pour les déchirer : « Il est vrai cependant qu’un thème qui n’est jamais indépendant du sexe (ou du désir qu’il structure) traverse en un sens toutes les différences anthropologiques et la question sans cesse déplacée à laquelle elles donnent lieu : c’est le corps comme puissance vitale et surtout comme instrument ou enveloppe d’une âme qui l’enveloppe à son tour, comme beauté et obscénité ou abjection, comme condition « vulnérable » (Judith Butler) ou « asservie » (Bertrand Ogilvie). De sorte que peut-être j’aurais dû – en pleine continuité avec le débat sur le trouble que le voile islamique a produit dans l’institution séculière – poser que ce qui fait problème dans et pour la religion, mais aussi par elle, c’est l’usage signifiant du corps par des sujets, toujours évidemment dans le cadre d’une certaine « perception » réciproque. » (Etienne Balibar) Ce qui me frappe, néanmoins, c’est l’alignement de quatre christs, sans leur croix. Non pas « le » christ mais un multiple de « sauveurs du monde », de torturés « rachetant les péchés du monde » par leur dernier souffle sur une croix. Ce qui va à l’encontre du principe d’un rédempteur unique et atteste que cette passion extrême et sinistre est attendue de beaucoup, au même titre que certaines causes formant de jeunes corps à s’épanouir en terroristes kamikazes. Prosélytisme funèbre.

Dans la même salle, les carcasses de voitures brûlées, symbole de poussées insurrectionnelles qui secouent ponctuellement les banlieues – là où pourrissent et fermentent localement les dividendes négatifs de la mondialisation, économiques, communautaires, religieux, laïcs -, complètent le diagnostic. Ce ne sont pas les épaves authentiques, martyrs automobiles qui auraient été récupérées, déplacées et recontextualisées à la manière d’un ready made. Ce sont des empreintes, leurs doubles symétriques. Elles ont été reproduites à l’identique par moulage et passées au four, cuites. Là aussi, le rendu est magnifique, aboutissement d’un savoir-faire méticuleux et je rabroue un élan admiratif vers ces surfaces et volumes géométriques, cabossés, de table rase, d’objets dépossédés de toutes ses fonctions, rendus étranges. Prêt à devenir n’importe quoi, selon l’imagination. Par rapport aux cadavres issus d’un vandalisme spectaculaire, s’agit-il d’une version aseptisée ? La distance que le processus de création instaure entre l’original et sa copie artistique, impliquant de se coltiner l’objet brut, la matière première calcinée et d’imaginer les techniques de translation, n’est-ce pas ce qui complique idéalement la relation à la casse inacceptable et permet de déjouer les lois du tout réactif ? Parce que l’esthétique, la relation à la possibilité d’un beau dans ce qui ne devrait pas en comporter selon la morale, oblige à revenir à l’essentiel via une expérience sensible, à distance ? Se mouiller. Cette opération n’est-elle pas une passe nécessaire pour transformer le résultat d’un acte qualifié unanimement de grave délinquance et donc nié, bâillonné au niveau du sens et des responsabilités à partager politiquement, en image universelle d’un dysfonctionnement sociétal, plus large et grave, à prendre en considération et à réfléchir ? Ce que rend possible quelques fois l’espace muséal  – et qui peut être sa fonction principale – par une mise en scène politique du sensible. Autrement dit, la première réaction qui consiste à s’insurger « ah non, c’est trop facile, prendre ces voitures ruinées, superbement réduites à l’ossature minimale, comme objets esthétiques, trop facile comme acte, trop simple comme geste à prétention politique » est peut-être orientée par le refus instrumentalisé de regarder vraiment ce que signifient ces voitures incendiées, de s’arrêter à l’inqualifiable dégradation violente d’un bien privé hautement symbolique, en refusant de penser plus loin.

(Plus que jamais, je multiplie les « peut-être » et les « peut être ». Je n’avais pas l’intention de m’épancher autant sur le rassemblement de ces quelques pièces d’Abdessemed. Je ne croyais pas que leurs traces en moi allaient susciter autant de mots, de phrases, de recherche… Sans nier le talent manifesté dans la lecture de l’actualité et le don d’en relier politiquement des faits saillants à une histoire artistique et spirituelle, son travail me donnait l’impression d’une fulgurance opportuniste, parfois de brillant gadget plastique. En lisant plusieurs articles dans la presse et sur Internet, dont un blog des Inrockuptibles, il me semble avoir retrouvé trop systématiquement le penchant à douter de la sincérité de l’artiste, un plaisir à accentuer les contradictions entre engagement politique et son statut de vedette du marché de l’art. Comme si la contradiction était un problème en soi. Mais personne ne mettait à l’épreuve – dans ce que j’ai lu du moins -, cette question de la contradiction, en s’y impliquant. J’ai alors considéré ces dénonciations comme très caricaturales, aucun des commentateurs n’engageant un senti personnel, colportant finalement des accusations déjà formulées, en circulation, pour en tirer le bénéfice d’une attitude critique toute faite. Cela m’a conduit à remettre en cause ce qui, dans ma perception, relevait partiellement du même doute.)

La signature de l’exposition est une affiche où l’artiste, léché par des flammes – à moins qu’elles ne jaillissent de lui ? – évoque ces fanatiques désespérés qui s’immolent pour donner droit de cité à leur cause, propager la révolte en d’autres corps semblables au leur. Mais Abed Abdessemed reste impassible, le feu ne l’atteignant pas, même plus, il ne semble pas remarquer qu’il flambe. Forcément, « Je suis innocent » déclare l’affiche, l’air de dire, « si ça brûle, je n’y suis pour rien, je ne joue pas avec le feu ». Le parallèle avec l’immolation permet de différencier le régime de l’art : dans le cas de fanatiques qui cherchent, par désespoir, à propager au sens propre le feu qui les dévore au figuré, religieusement, il y a passage à l’acte avec conséquence extrême. En réaction, l’affiche dit que l’art moderne devrait pouvoir avoir les mêmes effets insurrectionnels, sans destruction du vivant, selon des processus critiques séculaires en chaîne. Contagieux. L’image et le titre renvoient aussi aux procès en sorcellerie dans un parallèle facétieux avec l’accusation d’insincérité et de pacte avec de riches collectionneurs « de droite «  : on brûlait les sorcières, ou plutôt on les soumettait à l’épreuve de feu afin de vérifier si oui ou non elles étaient vraiment filles du diable. Réduites en cendres, elles appartenaient au Mal. De chair ignifugée, elles étaient filles du Bien. Peut-être ? (Pierre Hemptinne) – Je suis innocent au Centre PompidouLes Inrock Coup de boule

  

  

 

 

La prostitution comme seul horizon

Serbis, Brillante Mendoza (2008, Philippines)

Le cinéma y est comme un grand paquebot échoué dans une ville grouillante d’un pays en voie de développement (entendez, qui court après les mirages naufrageurs de l’économie capitaliste mondiale et qui se débrouille, se débat dans un fatras de désirs de vie forgés sur des standards inaccessibles et absurdes et qui les font paraître du coup comme fantomatiques, dépassés, dépareillés, usés comme des bois flottés et agités artificiellement par une électricité déconnectée). À l’instar de ces vieux paquebots rouillés que l’on expédie en Inde pour qu’ils soient découpés au chalumeau par une main d’œuvre démunie, au summum de l’exploitation. Le cinéma réalité de Mendoza rejoint la parabole : ce qui incarnait la prospérité de l’industrie du rêve est vidé de sa substance, isolé, tombe en ruine et en lambeaux. Bientôt ce ne sera plus qu’un souvenir matériel, une carcasse architecturale incongrue, mais dont les relents immatériels produits par sa décomposition, s’étant substitué à la spiritualité, continueront à guider les aspirations, les pulsions. Cet état social représente-t-il un passé de notre civilisation ou son futur !? – De l’économie individuelle aux économies collectives, l’alternative est la norme. – Une famille est installée (on pourrait dire « retranchée ») dans ce palais fatigué, mélancolique. Elle y organise sa survie. Comme dans d’autres films asiatiques (dont les titres, pour le moment, m’échappent), c’est à travers l’état du bâtiment que l’on constate le délabrement général de la société et des services qu’elle est censée mettre à disposition de ses citoyens. Les sanitaires, l’eau, tout ça fonctionne en régression. On a l’impression que c’est grâce aux systèmes « D » imaginés par les locataires que ces dispositifs continuent à être utiles. Retour vers le grégaire, le bricolage permanent, la débrouille épuisante : rien ne fonctionne de soi-même, il faut toujours intervenir, mettre la main, faire en sorte que « ça marche ». L’énergie et le temps qu’il faut y passer sont considérables, absorbent une grande part des forces vitales et installent un suspens malsain : si la fatigue prend le dessus, avec le découragement, c’est la bascule dans la misère et la crasse. Il y a quelque chose, dans cette animation constante qui s’exprime dans une électricité nonchalante traversant les choses et les gens, qui relève de l’énergie du désespoir. La foule est certes mélangée, elle charrie des existences déjà à l’abandon, qui suivent le mouvement (à l’instar de l’homme de la foule de Poe), d’autres qui ont échappé aux flots et sont à sec, mais la majorité semble se débattre, chercher à être  plusieurs endroits à la fois, de manière à sauter sur toutes les opportunités pour se faire un peu de tune. Et tout ça dans des actions « dérisoires », des gestes élémentaires, une économie de trois fois rien, presque invisible, portion négligeable de l’économie mondiale. La bande-son informe remarquablement sur la situation des personnages. Il semble qu’il n’y ait plus de séparation entre le dedans et le dehors, les rumeurs de la rue envahissent tout, les murs sont poreux, dans chaque pièce, on entend tout ce qui se passe dehors. Même si le corps se soustrait à l’activité de la rue, se cache derrière des murs, le mental est immergé dans le grouillement urbain, cacophonie, chaosphonie, il est toujours ballotté comme un fétu sur les vagues.  L’intensité varie selon les heures, les moments de la journée ou de la nuit, ça vient et ça se retire, mais jamais totalement, ça bruit toujours. La porosité est impressionnante. Les voleurs à la tire sont poursuivis dans les salles et les escaliers du vieux cinéma. Les chèvres font irruption devant l’écran. Une famille, donc, organise sa survie dans ce vieux cinéma, principalement en projetant des films dans l’une des salles et en proposant une cuisine fast-food. Les films sont, indistinctement, des pornos des années 70. On imagine que ce n’est pas par choix esthétique, mais parce qu’il s’agit d’une catégorie au rabais. Comparée à ce qu’elle est aujourd’hui, la filmographie pornographique est bien innocente, disons désuète,  kitsch et quasi romantique, on laisserait presque les enfants regarder. C’est à l’instar de tout ce qui est arrivé à ce qui devrait donner du sens à une vie : en courant vers la brillance occidentale incarnant la liberté des mœurs (l’industrie pornographie a eu ce message), tout s’efface, s’estompe, révélant la nature de leurre des images poursuivies. Mais ça fait toujours office de vitrine pour le commerce du sexe. Ça continue à énerver les pulsions et exciter les envies. Le vaste cinéma, et ses obscurités incontrôlables, est envahi par les franges marginales d’une prostitution de mieux en mieux enracinée dans le quotidien, dans les repères de la population. Autant la frontière entre l’intimité et le public est floue, autant la séparation entre vie affective « normale » et prostitution devient fragile. La jeune fille de la maison apprend à extérioriser sa beauté et sa provocabilité en copiant le manège du sexe commercialisé, là sous ses yeux. Le gamin joue entre la zone familiale et la zone de prostitution en témoin perspicace (la relation à la scène primitive que la psychanalyse étudie beaucoup s’en trouve fortement modifiée, dans le cadre de la formation de la personnalité). Les adolescents « jouent » avec les prostitués, dans le sens où un acte sexuel sur ce terrain n’aurait aucune valeur, ni sentimentale, ni morale : tout le régime d’engagement de soi dans l’autre vacille. On s’habitue dès lors à côtoyer des êtres sans valeur, à être en commerce avec eux, et, en conséquence, à perdre soi-même de la valeur. Qu’a-t-on encore à gagner par le désir ? Dans cette agitation fragile, la mère et la grand-mère semblent n’être jamais en repos, elles incarnent la recherche d’une stabilité, la volonté d’en sortir. La mère a sans cesse l’œil sur ses enfants, elle monte, elle descend les escaliers, elle voit tout, s’esquinte à entretenir une barrière, une enveloppe protectrice, bien souvent symbolique. La grand-mère maintient la présence de quelques valeurs, entretient l’illusion d’une honorabilité, et elle a bien raison. Sa force tient au fait quelle croit encore en quelque chose qui se situe au niveau de leur condition de vie quotidienne. Elle se bat pour faire reconnaître ses droits de femme bafouée par un mari tirant profit de lois à l’avantage de la caste masculine. Elle avance, dans un environnement complètement exposé à une sorte de retour de la loi de la jungle, avec des repères de justice. Alors que les générations suivantes paraissent de plus en plus déboussolées et s’en accommoder d’une certaine manière. Ça devient leur état ordinaire, référentiel. Ce qu’illustre un des derniers dialogues, banal, sur le trottoir, entre un client en recherches de services homosexuels tarifés. Se vendre, inciter un jeune à se vendre, se normalise du fait qu’au moins, ça permet de gagner sa vie. Quelle vie !? La question ne se pose même plus. Et c’est cette absence de la possibilité même de la question que filme Mendoza, sans complaisance, sans en rajouter, tout reste fluide, poétique, dans le sens où « poétique «  est une manière de penser les choses du monde, notamment en faisant apparaître l’importance de ce que l’on ne voit pas, au jour le jour, pris dans la frénésie de la survie. Cinéma essentiel. (PH) – Brillante Mendoza en Médiathèque – Bientôt disponible : Entretien de Brillante Mendoza avec Philippe Delvosalle. –

 

Adieu bas, slips, guêpières et strings

Mariana Otero, « Entre nos mains », 2010

Leur savoir-faire brille au bout des doigts routiniers, leur capital est un trésor banal (entre artisanat et industrialisation du geste)dont les mains détiennent les clés, et, le temps du vacillement de leur entreprise, avant l’effondrement, ils et elles tentent de saisir leur sort entre leurs mains. Presque à l’aveugle, comme la caresse d’un ruban de dentelle, l’ébauche d’un rêve, que l’on tente de retenir, saisir, matérialiser. Un désir fugace. Ou comment les désirs abîmés dans la condition de travail, l’abrutissement dans un boulot tout de même pas folichon, ne parviennent pas à se réveiller, à se diriger vers autre, s’emparer d’un nouveau destin. Il y a du somnambulisme social dans cette  « révolte » au sein de l’usine. Mariana Otero avec le tableau sensible et nuancé de cette usine de lingerie féminine, en faillite, et dont le personnel ambitionne, à tâtons, d’en prendre la direction sous forme de coopérative, alimente une réflexion critique sur l’état du capitalisme, loin des clichés. Elle ne s’amuse pas à reproduire le pathos d’une confrontation patron et employés. Ce n’est plus pertinent. Ses images captent les signes d’incrédulité sur les visages quand ils se sentent happés par la faille économique au fond de laquelle le chômage ouvre la gueule. Ce gouffre qui leur signifie que leur travail ne vaut plus grand chose sur le marché du travail. Rattrapé par un capitalisme à l’ancienne, impitoyable, que l’on disait mort, terrassé par les nouveaux discoures managériaux. Comment lutter, comment résister ? Même s’il s’agit ici de montrer des personnes qui cherchent une forme d’affranchissement, le scénario de la documentariste remet en selle subtilement les formes d’aliénation salariale et ses conséquences. Rien à voir avec ce que l’on a pu connaître dans certaines usines, jadis, où existaient un militantisme et où une telle action de prise de pouvoir par les salariés aurait été conduite avec un discours politique, des slogans, des revendications, une stratégie volontariste impliquant un point de vue global sur la société. Ce n’est pas le cas ici. Quasiment personne du personnel ne semble avoir la maîtrise d’un discours économique et politique. L’idée de reprendre en main l’usine fait lentement son chemin. Par la parole ordinaire, des échanges simples, des questions élémentaires. Dans le personnel, il y a une forte présence immigrée et toutes ces couturières africaines ou asiatiques n’ont pas une maîtrise complète du français. Le projet coopératif fait son chemin par empathie aussi. Rencontrant le doute et les limitations intellectuelles (sans rien de péjoratif, comme signe de dépossession de son destin, disparition d’une culture de l’économie politique sur le terrain). Limitations assumées : « on ne sait pas penser tout ça, faut qu’on nous explique mieux, autrement, comment être sûr de bien tout comprendre, à qui faire confiance ? » La fierté s’éveille dans ce processus car, même si c’est en trébuchant, le sentiment d’avancer, de se réveiller, de voir autrement son travail et son avenir, a des répercussions positives. Néanmoins, la motivation principale reste, quand il est exprimé, l’attachement pour l’entreprise et de continuer à y vivre, de pouvoir travailler le plus longtemps possible. Par « atavisme » resurgissent, certes,  des résidus de lutte de classe, à propos par exemple du patron qui n’acceptera jamais de ne plus être complètement le patron. Mais la lutte qui s’engage pour s’approprier l’usine n’est inspirée par aucun rêve particulier d’un monde meilleur, de la vision idéaliste d’une société autre. L’ambition principale, à la limite, est de substituer au patron incapable pour que les choses continuent à tourner comme elles ont toujours tourné. Ce sont des gens simples dépassés par le contexte économique et on leur présente cette ouverture-là pour continuer à faire ce qu’ils ont toujours fait. Le film montre bien comment les choses évoluent selon un contexte, un environnement, sans véritable centre de décision, sans véritable tête pensante et agissante, il y a un courant dominant et, perdu dans ce courant, un collectif qui tente de faire corps, d’orienter l’embarcation, en donnant un coup de rame ici, un coup de gaffe là. Cela tient au fait que la direction n’est pas vraiment montrée, qu’il n’y a pas de rôle syndical clairement identifié en tant que tel, et que les consultants extérieurs et les cadres qui tentent de trouver une solution, sont des gestionnaires eux-mêmes un peu limités, bornés par des possibilités d’interventions très étroites. Il est intéressant de faire le lien avec Frédéric Lordon et son livre « Capitalisme, désir et servitude » (La Fabrique, 2010), s’interroge sur la « trivialité » et la « banalité » qui fondent le salariat. « Car c’est finalement une affaire très étrange que des personnes « acceptent » ainsi de s’activer à la réalisation d’un désir qui n’est primitivement pas le leur. Et seule la force de l’habitude – celle de l’omniprésence des rapports patronaux sous lesquels nous vivons – peut faire perdre de vue l’immensité du travail social requis pour produire du « se mouvoir pour autrui » à d’aussi larges échelles. » Il attire l’attention et se propose de penser et soumettre à question un état de fait tellement trivial et ordinaire qu’il passe désormais inaperçu, qu’on ne le scrute plus, on le laisse agir impunément. Cette « affaire étrange », l’impact de cet « immense travail social » sur le quotidien et le mental d’individus salariés, c’est ce que Mariana Otero fait apparaître dans cette situation sans issue. Sans grande théâtralité, sans excès de pathos. Presque sans fièvre, tout comme le personnel avance vers une solution sans vraiment y croire (parce qu’ils ne comprennent pas tout). Les personnages du film, alors qu’ils sont saisis en action de revendication, ne cessent de sembler « interdits », « privés de ». Dans cette posture où ils n’auraient pas d’autre désir que d’assumer par eux-mêmes la forme de leur aliénation (et c’est bien dans cette situation que nous sommes quasiment tous). « C’est donc bien sur ce tout premier désir que fait fonds l’enrôlement salarial : l’employeur occupant dans la structure sociale du capitalisme la position du pourvoyeur d’argent, il détient la clé du désir basal, hiérarchiquement supérieur, condition de tous les autres – survivre – et, par définition, les tient sous sa dépendance. » Le film montre aussi que, dans le contexte global du capitalisme qui met leur entreprise en danger de mourir (faillite), le temps nécessaire pour trouver la bonne structure, convaincre les indécis, élaborer un plan fiable, rassembler de l’argent, renverser l’image négative de leur marque, que ce temps leur manque, le temps joue contre eux. Ce qui est presque dans l’ordre des choses. « Or, comme l’attestent indirectement la rareté et la précarité des rébellions salariales, c’est le capital qui a le temps d’attendre. La force de travail individuelle, elle, doit se reproduire tous les jours. La fermeture de son accès à l’argent lui est très rapidement fatal et ne peut être combattue que par l’organisation de formes ou d’autres de solidarité salariale. » Les images de la réalisatrice réalisent une peinture différenciée, réaliste mais non dépourvue de tendresse et de poésie, de cet état dégradant du travail et de son accommodement pour raison de survie. (PH) – Films de Mariana Otero en Médiathèque

La globalisation. En chantant, malgré tout.

Saskia Sassen, « La globalisation. Une sociologie. », 324 pages, Gallimard, 2009 (pour la traduction, texte de 2007)

 sassenTout ce qui a trait à la globalisation, à la mondialisation, est stratégiquement capital dans une réflexion sur l’avenir des services culturels aux populations. L’avenir des opérateurs culturels est lié au devenir global puisqu’il s’agit d’une dimension où s’épanouissent par excellence les industries culturelles. Penser ce que doivent devenir ici, dans notre société, médiathèques et bibliothèques ne peut se faire sans investiguer les études effectuées sur toutes les dimensions de la globalisation. Notamment ce que l’on peut caractériser comme étant la création et le développement d’un « imaginaire global ». C’est bien par la constitution d’un tel imaginaire que l’on donne envie d’aller vers un style de vie propre à la société globalisée. Les médiathèques et le bibliothèques sont bien là, dans le corps social, pour éviter que l’on fasse n’importe quoi avec ces questions d’imaginaire (de désir). Finalement, l’imaginaire global est peu analysé dans le livre de Saskia Sassen… (Il est bien mentionné page 138 : « … les imaginaires façonnés par l’industrie du divertissement global… », mais sans plus, pas de développement particulier sur la question.) Personnellement, mon attention est attirée sur cet ouvrage par un entretien dans Le Monde. L’auteur y est présentée comme une consultante experte sur toutes les questions liées à la notion de « ville globale » et décrite comme une parfaite représentante de la nouvelle classe globale (sous entendu : elle sait de quoi elle parle). Toujours en déplacement, toujours en avion, sa ville est l’aéroport global, selon l’approche de Virilio et proche de certains personnages dans le théâtre de Falk Richter (il la cite par ailleurs avec une légère ironie dans une note de bas de page !). Et elle se sent bien dans ce nouveau nomadisme. Comme garantie du sérieux de son travail sociologique sur la globalisation, il aurait mieux valu exposer sa méthode de travail de sociologue. Le texte se tisse autour de quelques idées fixes martelées comme des révélations destinées probablement à une catégorie d’individus qui auraient, de la globalisation, une représentation très caricaturale, du genre : l’économie globale est totalement délocalisée et dématérialisée, les travailleurs de l’économie globale sont tous des cols blancs, des cadres supérieurs techniciens… Idées fixes/Portes ouvertes. Donc, les idées fixes s’appuient sur une enfilade de portes ouvertes que Saskia Sassen enfonce comme pour la première fois : « Il n’y a pas d’industrie ou d’entreprise entièrement dématérialisée. » (Merci) A partir de là, elle construit sa réflexion qui consiste à dire qu’il faut penser les choses autrement, forger de nouveaux concepts pour réfléchir de manière appropriée ce rapprochement entre le réel et le virtuel, aborder d’une manière neuve toutes ces questions de frontières entre vieux monde national et monde global, ce qu’elle appelle les « zones frontalières analytiques » entre systèmes de représentations qui se recoupent : « Pourquoi zones frontalières ? Parce que ce sont des espaces qui sont constitués en termes de discontinuités – les discontinuités trouvent là un terrain plutôt que d’être réduites à des lignes de séparation. Une grande partie de mon travail sur la globalisation économique et les villes s’est concentré sur ces discontinuités et a été un effort pour les reconstituer analytiquement en zones frontalières plutôt qu’en lignes de séparation. Cette perspective fait surgir un terrain sur lequel ces discontinuités peuvent être reconstruites en termes d’opérations économiques dont les propriétés ne sont pas simplement une fonction des espaces de chaque côté (c’est-à-dire une réduction à la condition de ligne de séparation), mais aussi, et de manière plus centrale, une fonction de la discontinuité même, l’argument étant que les discontinuités font partie intégrante, sont un élément du système économique. » Refrain sur les anciens : « les catégories anciennes ne suffisent pas », entendez les catégories anciennes d’analyse, celles qui servent jusqu’ici à critiquer la globalisation. Il faut de nouvelles catégories, refonder la sociologie en fonction de ce qui se met en place dans la globalisation. L’Etat National. Saskia Sassen ne s’exprime jamais comme Robert Castel : « La mondialisation des échanges, la libre circulation des marchandises et des capitaux, vont faire que cet Etat-nation n’a plus l’autonomie suffisante pour décider et mettre en œuvre ses politiques économiques et sociales. » Mais Robert Castel est un utilisateur typique des catégories anciennes. S. Sassen ne nie pas que les tendances actuelles puissent engendrer un déficit démocratique mais, dans l’ensemble, elle semble considérer que ce qui se passe est une évolution aux issues incertaines, à l’égard desquelles il faut rester vigilant, mais susceptible aussi d’aller vers le mieux. L’Etat-nation ne disparaît pas, il est toujours une cheville ouvrière importante de la globalisation, c’est à partie de ses lois que sont discutées les règles de l’économie globale, simplement, il doit composer avec plus d’acteurs, d’autres enjeux, dont des intervenants puissants et privés. Tous les visages de la globalisation. La globalisation n’est pas constituée que des quartiers de la haute finance dans les villes globales mais aussi de tous les quartiers pauvres où se rassemblent le fruit de toutes les migrations, d’origines diverses, les petites mains de la globalisation (puisque comme la globalisation a des implantations concrètes, elle a des besoins très physiques, manutentions, entretiens, techniciens…). Pour comprendre la globalisation, selon l’auteur, il faut aussi analyser sur le même plan cette partie de population qui en participe : pas comme une conséquence, un dégât, mais un acteur à part entière, déterminant. Elle suggère que ce rassemblement de populations de cultures différentes, pour faire fonctionner les assises urbaines de la globalisation, fait que la globalisation est forcément porteuse de valeurs interculturelles. L’approche de l’émigration me semble assez confuse, parfois ambiguë, avec cependant des évidences, en fin de compte, que l’on ne peut que partager. A tel point que je m’interroge : à qui destine-t-elle ces pages sur l’émigration ? Qui vise-t-elle quand elle évoque ceux qui font de l’émigration des récits trop généraux et simplifiés ? Tout ça pour enfoncer une autre porte ouverte : les pays à forte immigration ont ou ont eu une politique d’appel, le passé colonial doit être tenu en compte… OK. Mais cela semble tellement évident que ça en devient troublant : vit-elle dans un monde où l’on n’a plus aucune notion de ces racines de l’émigration, écrit-elle pour une nouvelle classe qui a perdu la mémoire de ces flux de population, qu’il faille le leur rappeler comme s’il s’agissait du résultat de nouvelles recherches audacieuses ? Son objectif d’aborder les problématiques sans tabou la conduit aussi à souligner que les pires conditions d’existence peuvent progressivement apporter du positif : dans les populations émigrées dont la culture d’origine est très défavorable au statut de la femme, celle-ci est amenée à jouer un nouveau rôle. C’est souvent elle qui prend les choses en mains pour contacter les services sociaux, entreprendre les démarches pour obtenir le minimex… Elle développe aussi un chapitre sur un autre aspect de la globalisation, le marché du sexe, la femme marchandisée. C’est sans doute le seul thème où elle se scandalise sans réserve mais dans des pages qui restent au niveau de ce que l’on peut lire dans un reportage sérieux. Globalisation et nouvelle militance. À ceux qui critiquent la globalisation en se plaçant trop du côté des anciennes catégories, elle rappelle ce qui a été exploité en long et en large par les journaux lors des forums contre la mondialisation. Les outils de la globalisation permettent de nouvelles associations transnationales, d’élaborer de nouveaux modes d’actions et de pressions, de contraindre les pouvoirs publics de prendre en compte de nouveaux sujets politiques. Bref, de peser sur l’élaboration des politiques globales. Elle ne partage certainement pas l’opinion de Robert Castel : « … certaines ONG portent sans doute des aspirations sociales, mais leur pouvoir est incomparablement plus faible que celui des grandes instances internationales comme la Banque mondiale, le FMI ou l’OCDE dont le souci principal n’est pas (c’est un euphémisme) d’imposer des contraintes fortes à l’hégémonie du marché. » Saskia Sassen croit complètement à la possibilité d’une démocratie directe à partir des nouvelles technologies : « … la technologie peut-elle contribuer à la formation de sphères publiques interfrontalières pour ces types d’acteurs sociaux et elle peut le faire sans avoir besoin de passer par des institutions globales et en utilisant des formes de reconnaissance qui ne dépendent pas beaucoup d’une interaction directe ou dune action conjointe sur le terrain. Parmi les implications de ces options se trouve la possibilité de former des réseaux globaux qui court-circuitent l’autorité centrale et – ce qui est particulièrement important pour les organisations démunies – la possibilité pour ceux qui ne pourront peut-être jamais voyager de participer néanmoins à des luttes globales et de faire partie de publics globaux. » Toutes ces tentatives de créer des réseaux internationaux de résistance au niveau de la globalisation marchande sont décrites dans ce livre, en tout cas c’est ainsi que je le sens, non pas comme un argument contre la globalisation telle qu’elle se met en place financièrement (et en 2007, elle ne voyait rien poindre de la crise actuelle), mais comme un argument contre ceux qui démontent la forme actuelle de globalisation : « voyez, la globalisation que vous critiquez a aussi rendu possible cette résistance militante globale, elles se développeront ensemble. » Un peu sur la méthode. Beaucoup d’idées citées ou d’informations sont juste formulées comme des éléments fondamentaux sans aucun développement mais suivies, entre parenthèses, d’une série de noms et de dates : des auteurs et des dates de publications de livres d’où viennent ces idées qui ne sont plus à remettre en cause (matière connue, fixée, acquise). Exemple : « La ville est un espace bien plus concret pour la politique que la nation. Elle devient un lieu où les acteurs politiques informels peuvent faire partie de la scène politique d’une façon qui est plus difficile, voire impossible, au niveau national (par exemple, Williamson, Alperoviyz et Imbroscio en 2002). » Il y a une bibliographie de 42 pages. Ce n’est pas inintéressant à lire, comme si on découvrait comment pense la globalisation, par le biais d’une représentante de sa classe dominante, traversée par toutes les contradictions de cette nouvelle gouvernance mondiale. (PH) – Séminaire à écouter – 

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Le désespoir est katangais

« Katanga Business », Thierry Michel, 2009

katangaÀ regarder comment le capitalisme mondial organise son extension et sa pompe à fric en pillant les matières premières africaines, on se dit que les déclarations des grands de ce monde, après le G20, sont bien désuètes ? surréalistes ? hypocrites ? Elles gèrent surtout la partie visible de l’iceberg, celle qui scandalise l’électorat et, en fait de réguler et moraliser le capitalisme, il s’agira essentiellement d’un ravalement de façade. La relance est plus importante (n’en nions pas l’utilité) et ce qui est visé est bien de relancer le système et non de le changer. L’indécence du capitalisme est bien en amont des manipulations bancaires et financières que l’on va réguler, elle est bien dans sa manière de traiter, non pas strictement les humains et leur force de travail (ou de non travail, parce qu’il s’agit parfois, pour croître, de supprimer le travail), mais le vivant dont nous vivons. Les régularisations n’empêcheront pas le mépris du vivant comme source d’enrichissement colossal. Si l’on en doutait encore, le film de Thierry Michel en rappelle la révélation et accable. Tous les opérateurs au Katanga, bien protégés dans le capitalisme décomplexé, le libéralisme soi-disant désidéologisé et naturalisé comme la seule issue pour le monde, empruntent sans vergogne un discours de justification : « nous sommes là pour rétablir les outils industriels, relancer l’économie du Congo, créer de l’emploi ». Ils n’ont que ça à la bouche, ce sont des saints. Et l’on assiste à ce cocktail explosif où la remise en état d’une économie publique est confiée à des entreprises privées que l’on déguise sous le terme « partenaires » (comme s’il pouvait y avoir des intérêts communs, partagés) et dans un contexte où les lois sociales sont très approximatives, où la misère rend les individus très vulnérables à toute exploitation. Sous les nouveaux discours d’évangélisation (relancer l’économie) le capitalisme laisse libre cours à sa sauvagerie. Ce qui est intéressant avec Thierry Michel c’est que, à force de travailler le thème de l’ancienne colonie belge, il connaît parfaitement le terrain, il fait comme partie du paysage. Du coup, son film ne ressemble pas à une enquête à charge, les processus et dispositifs pour interroger, rencontrer, comprendre ce qui se passe, sont très discrets, il donne l’impression d’être partie intégrante de l’action. D’être là, de toute façon. Cet effet d’imprégnation, de plus, le dispense de forcer le trait (ce n’est pas Michael Moore) et le fait de soigner l’image ne passe pas pour un esthétisme déplacé. Il connaît les drames qui se jouent là, il en repère rapidement les indices, mais il est aussi sous le charme du pays, il en aime les paysages, la forêt, les étendues, les couleurs, les traditions, il st fasciné par les mentalités et aussi, les restes du colonialisme. Il raconte tout ça, naturellement, sans emphase. Il y a beaucoup de vues aériennes qui permettent d’embrasser la beauté à couper le souffle de ces contrées et d’en voir l’impact charognard des exploitations minières, des entités isolées, des cicatrices. Ces vues aériennes sont celles, en général, des « partenaires » mondialisés, les vautours, qui vont et viennent en avion, juste pour régler la bonne marche des affaires en liaison avec les cotations boursières. Le Katanga joué en bourse. Les plans rapprochés sont plutôt réservés aux Congolais, une sorte de horde désemparée qui essaie de survivre. Au départ, ils subsistent grâce à une économie parallèle, en marge du marché principal et des grosses exploitations. Petit à petit, cette fragile économie marginale est battue en brèche, réduite à rien sans que, pour autant, l’introduction dans la vraie économie, avec un vrai statut de travailleur digne de ce nom, soit opérée. Avec un Gouverneur impuissant, populiste qui arbitre à vue l’écart entre les attentes du peuple, les exigences des investisseurs, la lutte contre les fraudes et assiste à la réduction progressive de sa marge de manœuvre (au fur et à mesure que l’inactivité, le manque de ressources augmentent dans la population). On pourrait admettre que la remise à flot industrielle et économique de Congo nécessite d’en passer par des phases difficiles, socialement et économiquement (ce que laisse entendre certains intervenants : « ça va venir, soyez patients, ça prend du temps »). Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La brutalité est totale. Le secteur chauffe parce que le cuivre et le cobalt voient leur cote s’envoler. Si vous pouvez investir gros et vote, le rapport risque d’être exceptionnel. Là, le cuivre « est retombé ». Il faut partir investir ailleurs. Et rien n’est résolu. La responsabilité de telle situation incombe à tous les « actionnaires » de la mondialisation (politiques, économiques…), dont tous les membres du G20, si contents sur leur photo « de famille ». En regardant « Katanga Busines » je me disais, en outre : « voici au moins un document professionnel, bien foutu, qui informe bien, qui pose les vraies questions sans être manichéen, on est à mille lieues de la manière dont, en général, on nous informe sur ce genre de question. » Pourquoi ? L’information sur ce qui se passe dans le monde, en général, anciennes colonies ou non, est faite comme un album de famille, précisément, où les anecdotes sont remplacées par des événements transformés en faits-divers. Il faut que les images passent, leur mouvement, leur cadence est plus importante que le message et que l’analyse des situations géopolitiques. (PH) – Filmographie de Thierry Michel disponible en prêt public

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Le Système qui tue

Falk Richter, « Hôtel Palestine, Electronic City, Sous la glace, Le Système », L’Arche, 2008

 falkÀ la première lecture rapide, cela ne ressemble pas à une écriture d’auteur. Plutôt au recyclage de discours connus : langue de bois des puissants face à la presse internationale entendue à la télévision, slogans de la mondialisation, manuel pratique du parfait manager délocalisé… « Hôtel Palestine » est une conférence de presse sur la logique de guerre américaine, journalistes et portes paroles jouent au chat et à la souris (on voit qu’ils se connaissent, ont l’habitude d’échanger leurs phrases toutes faites, s’amusent, sont chacun dans leur rôle, gauche et droite, fonctionnent finalement aussi en vase clos presque sans se préoccuper qu’ils doivent informer le monde)…  « Electronic City » est le tableau explosé des relations humaines high-tech de hauts cadres déterritorialisés (ils ne quittent jamais l’orbite de la mondialisation, ils ne se posent jamais plus nulle part, superbe exil spatio-temporel de luxe… Comment font-ils l’amour, se reproduisent-ils ?)… « Sous la Glace » est un huis clos effarant de managers et coachs qui s’entretuent – au moins mentalement –  dans une surenchère de concepts d’autoévaluation (et l’on pense aux purges staliniennes où le système finit pas se bouffer lui-même)… « Le Système » est l’apothéose, finalement, de ces quatre pièces qui révèlent que la rhétorique guerrière est à l’œuvre à tous les étages de la société. La surface du texte est aussi très familière, elle présente les choses de la même manière que les images télévisuelles : en passant dessus, selon un certain rythme d’indifférence qui dit en quelque sorte : « l’essentiel n’est pas ce que l’on peut dire sur tel et tel événement mais que l’image puisse couler sur une grande multitude de faits-divers, petits et grands, sans s’arrêter, l’important est le mouvement des images, supplantant dans notre mental, la représentation de la rotation terrestre… » Le texte a cette sorte d’indolence, de banalisation, dont nous avons tellement l’habitude de par la prégnance permanente du « petit écran » que l’on ne rentre pas vraiment dans la nature théâtrale du texte. Est-ce d’ailleurs une littérature dramatique ? Le premier indice vient par la bande : une grande partie de ces textes ressemblent à des didascalies (« Indication de jeu dans une œuvre théâtrale, un scénario »), ces commentaires dans le texte par lesquels l’auteur donne ses instructions sur la manière d’interpréter son œuvre, de jouer ses personnages… La dramaturgie dont il est question dans ces pièces est celle de l’état du monde actuel mise en scène par les grands médias selon un système clos dont il est difficile de s’échapper. Le système de représentation audiovisuelle du monde, dans ce que l’on appelle l’actualité, qui ne fait que redoubler, jouer en miroir, le trompe l’œil politique et guerrier, constitue un système du désespoir auquel on ne peut échapper. La stratégie didascalique de Falkner donne une possibilité au spectateur d’organiser autrement dans sa tête toute cette théâtralité mondiale. Il ouvre des « distances », dessine les failles des rhétoriques agressives, souligne les béances malignes, il démonte et remonte le sens réel de la tragédie. Et ce n’est pas simplement en tournant en dérision les arguments bateaux des acteurs des acteurs, mais surtout en faisant remonter à la surface la formidable souffrance qu’engendre ce système chez tous ses petits soldats. Les portes paroles, au-delà de l’immonde de leurs propos, ont l’air de robots au bord des larmes comme s’ils pressentaient la saloperie qu’ils prêchent face à la presse mondiale ; les cadres perdus dans la sphère high-tech de la mondialisation sont tellement rongés par le stress que leur carapace se met à trembler de manques affectifs, fulminer, menace de se désintégrer, les cadres managers ont des délires de massacre où ils se voient mitrailler femmes et enfants dans une grande banque, ils sentent le sang couler sur eux, et après : « Les flux d’argent continuent à bouger, j’entends leur bruit, un bruit rapide et vide, une solitude rapide dans ces bureaux »… Au cœur de ce système d’où le politique au sens réel du terme, à force de ne plus rien diriger, à sauter en marche, il y a une profonde douleur (de celle étudiée par Catherine Malabou, j’y reviendrai), qui correspond à une mutation de la plasticité cérébrale des agents du système et qui est vécue comme une insensibilité à la souffrance, une incapacité à vivre sa douleur de manière à continuer à agir dans le sens du vas clos : « Reprenons depuis le début : nous travaillons et cela n’a pas de valeur au sens propre du terme, il n’y a plus de valeur d’échange et toutes ces entreprises s’effondrent, mais personne ne nous le dit, personne ne nous l’explique, on n’entend pas vraiment parler de cette destruction de la valeur marchande, de la force de travail, de l’énergie vitale et de la culture, c’est sans cesse anéanti, ça aussi c’est une guerre permanente qu’ils mènent, mais ça, on n’en sait rien… »  « Et les gens dont nous n’avons plus besoin, dit le cadre qui s’apprête à aller licencier « tout le monde » dans une entreprise à l’autre bout de la planète, on peut les parquer dans les shows télévisés, ils peuvent passer la journée à applaudir, au moins ils auront quelque chose à faire. » Un ouvrage bien pratique pour entamer une « éducation à l’image » dans les écoles… (PH) – Bande annonce de « Sous la glace » – Exemple de scénographieEntretien avec Stanislas Nordey – 

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