Adieu bas, slips, guêpières et strings

Mariana Otero, « Entre nos mains », 2010

Leur savoir-faire brille au bout des doigts routiniers, leur capital est un trésor banal (entre artisanat et industrialisation du geste)dont les mains détiennent les clés, et, le temps du vacillement de leur entreprise, avant l’effondrement, ils et elles tentent de saisir leur sort entre leurs mains. Presque à l’aveugle, comme la caresse d’un ruban de dentelle, l’ébauche d’un rêve, que l’on tente de retenir, saisir, matérialiser. Un désir fugace. Ou comment les désirs abîmés dans la condition de travail, l’abrutissement dans un boulot tout de même pas folichon, ne parviennent pas à se réveiller, à se diriger vers autre, s’emparer d’un nouveau destin. Il y a du somnambulisme social dans cette  « révolte » au sein de l’usine. Mariana Otero avec le tableau sensible et nuancé de cette usine de lingerie féminine, en faillite, et dont le personnel ambitionne, à tâtons, d’en prendre la direction sous forme de coopérative, alimente une réflexion critique sur l’état du capitalisme, loin des clichés. Elle ne s’amuse pas à reproduire le pathos d’une confrontation patron et employés. Ce n’est plus pertinent. Ses images captent les signes d’incrédulité sur les visages quand ils se sentent happés par la faille économique au fond de laquelle le chômage ouvre la gueule. Ce gouffre qui leur signifie que leur travail ne vaut plus grand chose sur le marché du travail. Rattrapé par un capitalisme à l’ancienne, impitoyable, que l’on disait mort, terrassé par les nouveaux discoures managériaux. Comment lutter, comment résister ? Même s’il s’agit ici de montrer des personnes qui cherchent une forme d’affranchissement, le scénario de la documentariste remet en selle subtilement les formes d’aliénation salariale et ses conséquences. Rien à voir avec ce que l’on a pu connaître dans certaines usines, jadis, où existaient un militantisme et où une telle action de prise de pouvoir par les salariés aurait été conduite avec un discours politique, des slogans, des revendications, une stratégie volontariste impliquant un point de vue global sur la société. Ce n’est pas le cas ici. Quasiment personne du personnel ne semble avoir la maîtrise d’un discours économique et politique. L’idée de reprendre en main l’usine fait lentement son chemin. Par la parole ordinaire, des échanges simples, des questions élémentaires. Dans le personnel, il y a une forte présence immigrée et toutes ces couturières africaines ou asiatiques n’ont pas une maîtrise complète du français. Le projet coopératif fait son chemin par empathie aussi. Rencontrant le doute et les limitations intellectuelles (sans rien de péjoratif, comme signe de dépossession de son destin, disparition d’une culture de l’économie politique sur le terrain). Limitations assumées : « on ne sait pas penser tout ça, faut qu’on nous explique mieux, autrement, comment être sûr de bien tout comprendre, à qui faire confiance ? » La fierté s’éveille dans ce processus car, même si c’est en trébuchant, le sentiment d’avancer, de se réveiller, de voir autrement son travail et son avenir, a des répercussions positives. Néanmoins, la motivation principale reste, quand il est exprimé, l’attachement pour l’entreprise et de continuer à y vivre, de pouvoir travailler le plus longtemps possible. Par « atavisme » resurgissent, certes,  des résidus de lutte de classe, à propos par exemple du patron qui n’acceptera jamais de ne plus être complètement le patron. Mais la lutte qui s’engage pour s’approprier l’usine n’est inspirée par aucun rêve particulier d’un monde meilleur, de la vision idéaliste d’une société autre. L’ambition principale, à la limite, est de substituer au patron incapable pour que les choses continuent à tourner comme elles ont toujours tourné. Ce sont des gens simples dépassés par le contexte économique et on leur présente cette ouverture-là pour continuer à faire ce qu’ils ont toujours fait. Le film montre bien comment les choses évoluent selon un contexte, un environnement, sans véritable centre de décision, sans véritable tête pensante et agissante, il y a un courant dominant et, perdu dans ce courant, un collectif qui tente de faire corps, d’orienter l’embarcation, en donnant un coup de rame ici, un coup de gaffe là. Cela tient au fait que la direction n’est pas vraiment montrée, qu’il n’y a pas de rôle syndical clairement identifié en tant que tel, et que les consultants extérieurs et les cadres qui tentent de trouver une solution, sont des gestionnaires eux-mêmes un peu limités, bornés par des possibilités d’interventions très étroites. Il est intéressant de faire le lien avec Frédéric Lordon et son livre « Capitalisme, désir et servitude » (La Fabrique, 2010), s’interroge sur la « trivialité » et la « banalité » qui fondent le salariat. « Car c’est finalement une affaire très étrange que des personnes « acceptent » ainsi de s’activer à la réalisation d’un désir qui n’est primitivement pas le leur. Et seule la force de l’habitude – celle de l’omniprésence des rapports patronaux sous lesquels nous vivons – peut faire perdre de vue l’immensité du travail social requis pour produire du « se mouvoir pour autrui » à d’aussi larges échelles. » Il attire l’attention et se propose de penser et soumettre à question un état de fait tellement trivial et ordinaire qu’il passe désormais inaperçu, qu’on ne le scrute plus, on le laisse agir impunément. Cette « affaire étrange », l’impact de cet « immense travail social » sur le quotidien et le mental d’individus salariés, c’est ce que Mariana Otero fait apparaître dans cette situation sans issue. Sans grande théâtralité, sans excès de pathos. Presque sans fièvre, tout comme le personnel avance vers une solution sans vraiment y croire (parce qu’ils ne comprennent pas tout). Les personnages du film, alors qu’ils sont saisis en action de revendication, ne cessent de sembler « interdits », « privés de ». Dans cette posture où ils n’auraient pas d’autre désir que d’assumer par eux-mêmes la forme de leur aliénation (et c’est bien dans cette situation que nous sommes quasiment tous). « C’est donc bien sur ce tout premier désir que fait fonds l’enrôlement salarial : l’employeur occupant dans la structure sociale du capitalisme la position du pourvoyeur d’argent, il détient la clé du désir basal, hiérarchiquement supérieur, condition de tous les autres – survivre – et, par définition, les tient sous sa dépendance. » Le film montre aussi que, dans le contexte global du capitalisme qui met leur entreprise en danger de mourir (faillite), le temps nécessaire pour trouver la bonne structure, convaincre les indécis, élaborer un plan fiable, rassembler de l’argent, renverser l’image négative de leur marque, que ce temps leur manque, le temps joue contre eux. Ce qui est presque dans l’ordre des choses. « Or, comme l’attestent indirectement la rareté et la précarité des rébellions salariales, c’est le capital qui a le temps d’attendre. La force de travail individuelle, elle, doit se reproduire tous les jours. La fermeture de son accès à l’argent lui est très rapidement fatal et ne peut être combattue que par l’organisation de formes ou d’autres de solidarité salariale. » Les images de la réalisatrice réalisent une peinture différenciée, réaliste mais non dépourvue de tendresse et de poésie, de cet état dégradant du travail et de son accommodement pour raison de survie. (PH) – Films de Mariana Otero en Médiathèque

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