Pas vu, pas pris. L’animal du dimanche.

Je dévale un raidillon au macadam boueux, entre des talus hauts et pentus, qui débouche sur quelques maisons alignées près d’une rivière. Elles sont adossées à l’ancienne propriété de l’abbaye de Cambron-Casteau (aujourd’hui Paradiso) et, devant elle, une vaste parcelle boisée. Avant de déboucher sur le hameau, à droite, un champ cultivé court vers la lisière du bois. Le nez dans le guidon (attention au macadam glissant, aux trous dans la roue), gardant un œil sur le ciel bleu peu à peu rongé par le gris et sombre, soudain, une apparition, là à droite, dans le vert du champ. Un cerf !!??? Une voiture passe à cet instant et la bête fait volte face, retourne en quelques bonds vers les arbres. Bien sûr, ce n’est pas un cerf, c’est un chevreuil mâle, avec des bois magnifiques, imposants, je n’en ai jamais vu par ici (des chevreuils souvent, oui). Je largue le vélo et, en habit de cycliste, j’extirpe le Gsm de sa pochette étanche pour essayer de capter une image, une preuve… Je reviens en arrière et rentre dans le champ, longeant les arbres. Il est au loin, à peine distinct, tendu, le museau en l’air, l’arc de ses bois fièrement dressé, il regarde vers la route car, vraiment, il veut la traverser, on lui a coupé son chemin. Et voilà, c’est toujours pareil dans ces instants, le GSM se déclare défaillant du côté de la mémoire. Je n’aurai eu le temps que de prendre un plan large de la lisière du bois où il se tient. L’œil nu le distincte, l’image captée par l’appareil, non. On entend, dans l’enregistrement, une maman demander à son enfant « tu le vois ? ». Et on l’aura bien vu puisque soudain, il se décide, revient vers la route, traverse le champ au galop, sa silhouette se dessine merveilleusement sur le signe. En haut du talus, il hésite brièvement, se précipite, franchit la bande de macadam et se rue dans les champs de l’autre côté vers le couvert d’autres parties boisées. Pourvu qu’il ne croise pas le chemin de chasseurs ahuris qui tirent les faisans remis récemment en liberté. Là, tout près, derrière les vieux murs de l’abbaye, il y a plein d’animaux en cage. Leur spectacle ne provoquera jamais la surprise et l’émerveillement de ce chevreuil patriarche, vénérable en pleine liberté. La preuve qu’il reste là tout près de nous, du sauvage, du non éteint, de la nature intacte, préservée (on se demande comment). D’un tel spectacle, de voir un tel animal, quelque chose passe en nous, c’est curieux, comme s’il portait un message ou transmettait une énergie, une force, une complicité étrange (comme en tout phénomène d’apparition où l’on se sent « élu »). J’ai essayé de pédaler ensuite en respectant la force et la superbe sauvagerie de l’animal qui m’avait fait le privilège d’apparaître. En traçant ma route entre soleil et bourrasque, soleil et cieux d’encre. J’ai ressenti la frustration de n’avoir pu en capter des images que j’aurais exhibées à des tiers. C’est le réflexe (compulsif) youtube, avoir pour tout vécu des images à poster, comme si c’était désormais la seule manière de vivre et d’éprouver les choses. Prend-on encore la peine d’exprimer les choses, de les cerner avec des mots, de vérifier la réalité de leur expérience par l’expression formulée ou suffit-il de publier, dans la voie lactée du tout communicationnel, quelques images approximatives ? Je me dirai finalement satisfait, la défaillance technologique faisant bien les choses, que la rencontre entre le cycliste du dimanche et le cerf-, chevreuil changeant de cachette, ne donnât lieu qu’à un intraitable hors champ. Au moins, il reste partiellement immatériel, intangible, son âme n’est pas enfermée dans les appareils humains à fabriquer des images, et ça lui donne un atout pour échapper aux chasseurs. Mais que cette lisière du bois est belle, habitée, quelle fascinante présence se fond dans sa tapisserie et se détachera vers le spectateur ébahi. (PH) – (Fixer cette lisière du hors champ, c’est là sans y être, tout au bout, dans l’ombre des troncs et du sous-bois, vidéo du rien 🙂



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4 réponses à “Pas vu, pas pris. L’animal du dimanche.

  1. Pour avoir vécu récemment une expérience similaire, je guettais dans ton texte le mot « apparition », parce que c’est ainsi que je l’ai ressenti, une vision presque surnaturelle. En y réfléchissant, il y a là comme un archétype, la silhouette pure de l’animal qui se dessine, dans un environnement qui ne coïncide plus, qui le fragilise : apparition parce que saisissement de l’éphémère. Une apparition qui revient dans de nombreux films – souvent des films de guerre d’ailleurs -, que je rattacherais même au mythe de la licorne…
    Pour en revenir à ma propre expérience, je n’ai pas eu l’idée de prendre une photo… (peut-on photographier une apparition ?) C’était il y a quelques mois et l’image est reste intacte dans mon esprit, toujours aussi forte ; sentiment d’étrangeté et de tristesse – j’ai pensé : cet animal est sur le point de mourir.

  2. Tombé un peu par hasard sur ces réflexions d’intello face à la nature, réflexions amusantes tant dans le texte que dans le commentaire ! Amusant de voir que vous semblez si loin des réalités de la nature qui nous entoure. Sortez de vos livres messieurs et laissez-vous prendre par ce qui vit encore autour de nous sans y voir des licornes ou de l’intangible. Le chevreuil – il n’y a pas de cerfs dans cette région – est bien vivant. D’ailleurs on l’entend sur votre film: il aboie – eh oui exactement comme un chien; parce qu’il est fâché, dérangé… Il en ferait autant s »il avait des jeunes à protéger. Il est d’autant plus matériel qu’il a peut-être déjà disparu, aujourd’hui, avec une balle bien (mal) placée en cette période chasse. Et vous qui aimez manifestement parler de gastronomie, j’imagine que vous mangez parfois du gibier – animal de quel jour de la semaine ? Peu importe mais celui-là il a été pris ! C’est curieux cette façon qu’ont les intello de tous poils, surtout ceux qui aiment jouer aux philosophes, de regarder la nature avec une condescendance intellectuelle doublée d’une impuissance tellement visible qu’elle réduit en cendres beaucoup de leurs beaux discours ou écrits. Des chevreuils, des sangliers, des cerfs, il y en a des centaines tous les jours dans notre petit pays. Ils traversent, ils démolissent les voitures (et vice versa), ils esquintent les plantations, ils réjouissent les papilles gustatives… et surtout, ils représentent (avec les renards très nombreux) les quelques restes de vie sauvage de chez nous. Encore que, le sanglier, le renard et le chevreuil sont mutants. Ils sortent du bois, de plus en plus, et vont glaner ici et là une pitance souvent nouvelle pour eux mais relativement accessible à condition de prendre un peu de risque. Seul le cerf, et sa femelle (un peu plus imprudente quand même) reste le vrai sauvage de nos terres ardennaises. Mais il est animal de tous les jours de la semaine et pas nécessairement insaisissable. Et tant qu’à écrire sur un bloge présenté sur le site de la Médiathèque (raison pour laquelle il m’arrive d’ouvrir ce blog), parlez nous donc de musique !!

    • Merci pour votre message. « Sortir des livres », mais comme vous pouvez voir, je suis souvent dehors! Et en guise de réponse facile je pourrais vous conseiller de lire un peu, pour renouer précisément avec de « l’intangible » comme vous dites, ça vous ferait du bien. (Du reste, je ne vois pas en quoi mon commentaire est moins intello que votre intervention un peu bravache et donneuse de leçon!?) La matérialité des choses n’exclut pas leur spiritualité, heureusement. Etre au fait des mécanismes matérialistes, concrets de chez concrets, n’exclut pas d’être aussi pris de court par l’imprévu, l’émotion, même là d’où on ne l’attend pas. Je suis assez au courant de l’état de la faune et de la flore de nos régions, figurez-vous, et j’ai toujours mis la main dans la terre mais en quoi cela dispense-t-il d’être surpris? Et en quoi cette surprise empêche-t-elle de manger du gibier (ou serait-elle antinomique avec ce plaisir de table)? Et en quoi cette surprise est-elle de la condescendance à l’égard de la nature? (Et pour votre gouverne, ce que l’on entend aboyer sur le film est un vrai chien, tenu en laisse par une femme qui venait aussi, émerveillée, montrer l’animal à son enfant.) Enfin, parler de musique et de cinéma? Je ne fais que ça sur ce blog, ainsi que des pratiques culturelles qui vont avec! Tout se tient! Bien à vous!

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