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Ado plan cul seringue & photos

Larry Clark, l’exposition, la polémique.

Que dire du battage autour de l’exposition de Larry Clark au Musée d’Art Moderne de Paris !? Il est vraiment surprenant et déplaisant que la censure vienne sanctionner l’accès à ces images. C’est l’indicateur d’une tendance moralisatrice réelle qui travaille la société, en même temps qu’elle ne cesse de surenchérir en exhibition, par la banalisation de la pornographie, que ce soit dans l’accès de plus en plus facile aux produits de l’industrie pornographique, dans la débauche visuelle « libertine » de la publicité ou dans les discours consumériste qui draguent les pulsions de plus en plus bassement, de toutes les manières imaginables, avec de moins en moins de vergogne, y compris dans la mise en scène de certains jeux télévisuels. Peut-être n’est-ce qu’une maladresse, mais cet acte de censure fait vraiment faux cul. Du genre : tous les débordements de la pornographie industrielle, nous, autorités publiques politiques, sommes impuissants à les réguler, mais là, cette expo, nous avons les moyens de la rogner, nous avons de l’autorité sur cette parcelle de nudité photographiée, alors on y va, tranchons. L’indignation que soulève la censure exercée sur Larry Clark est-elle, pour autant, toujours bien étayée ? Le propos le plus courant : « ils » en voient bien pire n’importe quand, n’importe où, quand « ils » veulent. Et c’est vrai, formellement. Le flux d’images pornographiques accessibles sur Internet épuise en quelques clics les possibles du sexe, du plus beau soft au plus monstrueux, avec une surenchère dans le crade et le violent qui n’était avant que rare au niveau de l’édition (sous le manteau, circuit parallèle) ou le fruit d’imaginations qui pouvaient, le cas échéant, y investir une dimension « politique ». Mais je crois que ce n’est pas comparable, c’est une erreur de mettre en parallèle le travail de Larry Clark et ce que montre l’industrie pornographique (qu’il s’agisse de productions « d’amateurs » ne change rien au fait que cela relève de l’industrialisation de la mise en image du sexe, ces amateurs venant stimuler l’industrie pornographique, comme n’importe quel consommateur mis au travail). Ce faisant, on sous-entend qu’il y a une sorte de continuité entre les deux terrains, comme si l’un restait en deçà de ce que montrait l’autre. Or, il n’y a pas continuité, ce sont des terrains différents. Ce qui fait peut-être que la pornographie peut aussi très bien glisser et ne laisser aucun impact significatif c’est qu’elle est dépourvue d’intention esthétique, elle est superficielle, elle emprisonne les pulsions, elle peut rendre addict par son flot répétitif hypnotique, mais elle n’a aucune profondeur de langage. Ce n’est pas le cas avec des photos soignées, liées à une démarche troublante d’approche des corps photographiés, chargées d’intentions, encadrées et accrochées au mur d’un musée d’art moderne. L’effet de subversion peut se révéler bien plus fort même si l’objet photographié, – la posture, les situations – est bien moins hard que la moindre scène pornographique. Il y a, bien entendu, dans la démarche de l’artiste, la restitution impressionnante d’une foule d’informations à caractère social, économique, politique. La plasticité des corps adolescents en pleine mutation, en pleine hésitation, est superbement rendue. Ce mélange de rage mal employée et d’ennui qui pèse des tonnes. Cet âge qui encaisse beaucoup plus que les autres les anomalies de la société, ses tendances perverses, ses paradoxes, ses constitutions schizoïdes. Ces jeunes qui n’ont rien grand-chose d’autre, pour passer le temps, que d’observer les effets que telle ou telle « substance » ou « affect » entraînent sur leur être, leur constitution, leur métabolisme, leur intégrité. Drogue, sexe, flirt avec la mort. Quasiment sans filtre. La manière très particulière dont le cinéaste a réussi à s’infiltrer dans ces milieux donne une qualité singulière de témoignage à ses photos et ses films. Précisément sur le sexe, où il restitue ce mélange surprenant d’hyper maturité par la contagion pornographique (ils ont déjà vu tous les possibles, sont écrasés par les performances surhumaines de la baise dans la pornographie industrielle) et biologiquement, mentalement, toujours maladroits, malhabiles, fébriles. Mélange explosif, maladif, de cynisme et de naïveté. (Mais de là à prétendre, comme JM Wynants dans Le Soir, que ce sexe est morne…  j’hésiterais quant à moi à affirmer ce genre de chose… comment savoir !?). Donc, il y a cette dimension « révélatrice », indéniablement. Comme dans ses films, comme dans la séquence de Destricted où son dispositif de casting met à jour, chez les jeunes, le conditionnement par la pornographie performeuse de la notion des relations entre sexes (entre genres). Et cela donne aussi des clichés très artistiques dans le cru. Comme ces deux portraits juxtaposés où, dans des poses très différentes, du fait de la différenciation sexuelle des corps, un garçon et une jeune fille contemplent chacun, lui penché vers l’érection, elle en acrobatie cul par-dessus tête pour s’ouvrir un angle de vue qui se refuse (pas évident). Je ne nie pas la dimension sociale et politique de Larry Clark, mais il est difficile de ne pas y voir non plus une part perverse. Qui serait la continuation de ce que l’on peut voir dans les photos réalisées par sa mère, mise en scène de figurines, de Mickey, etc. Il y a dans le regard posé, quelque chose qui échappe à l’objectivité, au reportage, au désir de rendre compte d’une réalité occultée. Il y a une sorte de participation à ce monde de désirs fourvoyés, d’attirance pour les pratiques dangereuses. Quelque chose d’attardé ? En progressant dans l’exposition, l’intensité se dilue, et les portraits qui se multiplient en série ressemblent à ceux d’un jeune amant qui fascine, assumé ou non, qu’importe, la nature photographique, en tout cas, change fortement. Une sorte de coup de foudre a eu lieu, les corps sont photographiés autrement, mais toujours avec la capacité à saisir comment le « peu d’avenir et de perspective » travaille les poses, les attitudes, les creux et les reliefs. Comment la fatigue d’être ado se porte dans les plis du corps. – Larry Clark ne s’est jamais privé, je pense, d’une part de voyeurisme, ces clichés mélangent les genres. Même s’il s’agit d’une autre époque, d’un autre milieu, il n’y a jamais cette part de voyeurisme dans le film On the Bowery de Rugosin (je choisis ce comparatif parce que je viens de le regarder). Si depuis son ouverture et la polémique sur la censure, l’exposition a reçu 19.000 visites, l’impression que j’en ai eu est qu’elle est loin de fasciner et retenir les visiteurs. Il me semble que beaucoup semblaient déçus (tout ça pour ça), refluaient vite avec un sourire léger sur les lèvres, et que c’est toujours sur la série de Tulsa que l’on s’attarde le plus. Elle a une profondeur qui s’étiole vite ensuite.) – Larry Clark en médiathèqueTexte de présentation sur Destricted

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Brésilienne (7), identité nationale

– Pâtisserie –. La brésilienne n’est plus systématiquement fidèle au rendez-vous chez Mokafé. Il faut en profiter quand elle est de passage, comme aujourd’hui.Elle a un certain sérieux, pas sosotte, elle n’a pas cette hyper fraîcheur émoustillée où rien ne semble encore fixé de son identité pâtissière, toutes molécules encore en agitation, jeune tarte agaçante de trop s’émulsionner elle-même où, quand on y mord, la bouche absorbe une couche de vide. La tarte d’aujourd’hui a encore de beaux jours devant elle, elle a juste la maturité des signes avant-coureurs du déclin, le croustillant en partie ramolli. Pour le reste, chaque couche est bien à sa place et elle dose bien le plaisir qu’elle donne, avec fermeté et juste ce qu’il faut de folie, de déconstruction. La petite table, la tasse de noir, la sucrerie, position idéale pour ressasser la presse ou en dépouiller quelques nouvelles. – Mons 2015 plus clair. – Maintenant que c’est officiel, le projet va pouvoir s’élaborer en transparence et organiser l’adhésion de la population. On en sait déjà plus sur les lignes directrices qui se trament autour de 5 figures tutélaires : Van Gogh pour l’image, Lassus pour la musique, Verlaine pour la poésie, Saint-Georges pour la mémoire. Saint-Georges : nul doute qu’un un bon curateur puisse en tirer une extraordinaire exposition accompagnée d’un excellent colloque présidé par Didi-Huberman qui a écrit sur le sujet. Pour le reste : Van Gogh ayant souffert au Borinage, Verlaine n’ayant connu de Mons que la prison et Lassus ne s’étant pas non plus éternisé dans la région, le message pourrait caricaturalement sévère : chers artistes, Mons terre de galère, c’est le bagne ou la fuite. On pourrait organiser pour des sélections très larges d’artistes européens des téléréalités ou des résidences originales, du style « revivez les quinze mois de Vincent dans le Borinage » ou, en guise de stage d’écriture carcérale : « retrouvez l’inspiration de Verlaine, en retraite de deux ans à la prison de Mons ». Allez, c’était pour rire. L’autre axe de travail étant la liaison entre culture et nouvelle technologie. Cela incluant, je suppose, tout ce qui concerne les technologies numériques d’accès à la culture où il y a, effectivement, beaucoup à inventer et organiser pour éviter qu’Internet ne devienne l’agent principal d’une la néo-libéralisation et privatisation totales des biens culturels. Les réflexions que nous menons à la Médiathèque pour développer un 2.0 adapté au rôle d’institutions de lecture publique devrait intéresser cette ambition de 2015. – Identité culturelle et nationale. – Avec petit fracas, le Soir annonce la carte blanche que Guy Verhofstadt publie dans Le Monde, mettant en exergue la phrase choc : « Il y a quelque chose de pourri en République française ». On ne lui donne pas tort, mais son texte est sans intérêt, de l’indignation politique basique qui est loin de prendre la mesure de ce qui se passe. L’initiative française serait peut-être à prendre comme un symptôme de ce qui se passe un peu partout. Quand des budgets du ministère de la culture sont de plus en plus, voire exclusivement, destinés à des créations « nationales », en quo cela serait-il moins pourrissant que la république française actuelle ? Alors que tous les ministères de la culture du monde devraient travailler à ouvrir les esprits, à élargir les identités hors des frontières, pour lutter contre les replis, les nationalismes, les reconductions à la frontière. (Celles-ci existent toujours bien : à propos d’un squat violemment évacué et détruit sur le champ pour éviter que les méchants SDF dealers et prostitués ne reviennent y pousser leurs chancres, un élu parisien déclare à propos de personnes à la porte dans le froid : « ils sont sans droit ni titre ». Entendez, citoyens humains en situation administrative irrégulière, vous pouvez crever de froid, il n’y a pas lieu de vous secourir. Ça fait froid dans le dos ce genre d’élu. (« Opération bulldozer sur un squat de Bagnolet », Libération). Et ce n’est pas ce magnifique cas de censure, au nom de l’identité nationale incarnée par le président (!?), qui réchauffera l’atmosphère : une installation de l’artiste chinoise Siu-Ian Ko, en façade de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans le cadre d’une exposition « Week-end de sept jours », a été retirée d’autorité le jour même de son installation, par peur des réactions de l’autorité suprême, pouvant influer sur les subventions allouées à l’école. Cette installation est constituée de quatre bannières portant chacune un mot : « moins », « travailler », « gagner », « plus », slogan de campagne sarkoziste. La commissaire, Clare Carolin, a démissionné, refusant d’être complice de cette saloperie. Le directeur couillon (Henry-Claude Rousseau), capable de proférer des indignités pour justifier son geste, par exemple de laisser entendre que le travail de l’artiste est celui d’une débutante, « étudiante ». Laissons le mot de la fin à l’artiste : « Cela montre le degré de conservatisme du climat politique et le degré de peur qu’inspire Sarkozy ». – Relever le débat avec philosophie. Il ne faut pas compter sur les politiques pour rehausser le débat sur l’identité nationale, ils s’opposent des formules toutes faites, dans un sens comme dans l’autre, ils marquent leur camp, ils retrouvent de cette bonne antinomie droite-gauche qui fait ronronner le débat. Il faut aller chercher du côté des philosophes. (Pas BHL qui s’est payé une belle tranche de pub sous prétexte d’avoir été pigeonné par un auteur bidon. Qui sait !? L’ignorait-il vraiment ? En tout cas, sur ce coup-là, il est beau joueur et doit être ravi de l’empressement bovin de la presse à le cornaquer.) Nancy sort chez Galilée « Identité, fragments, franchises » que l’on s’empressera de lire. Extrait d’article chez Libé : « L’identité n’est jamais un « précipité », un « corps » insoluble qui serait le dépôt de caractéristiques historiques, religieuses, géopolitiques, éthiques, sociales ou mythiques d’une nation. Elle est un « simple index tendu (…) dans la direction de cela qui vient, qui ne cesse de venir, qui revient et se transforme, qui fraye des voies nouvelles, qui laisse des traces, mais jamais une chose ni une unité de sens » ». Grouillement du vivant que peuvent parfaitement tuer l’apprentissage et la répétition de mémoire, trop régulière, de la Marseillaise. – En passant par les ponts de singe. – Aussi chez Galilée, une autre plaquette d’intelligence vive qui affronte le sujet tant de face que par un substantiel détour : « Le pont des signes. De la diversité à venir. Fécondité culturelle contre identité nationale ». C’est signé par un grand sinologue, François Jullien. C’est le texte d’une intervention qu’il a été invité à prononcer au Ministère de la Culture du Vietnam. L’introduction retrace le contexte de cette intervention : l’affirmation du Ministère de la culturelle vietnamien d’être là pour défendre l’identité vietnamienne, « et vous, Monsieur Jullien, ne défendez-vous pas l’identité française » ? Non, pas précisément. Ce qu’il défend, concernant la culture française, sont ses ressources : « En revanche, je défends des ressources de la culture française, diverse comme elle est et se métamorphosant comme elle le fait. Ressources et non pas « valeurs » : les valeurs sont les vecteurs d’une affirmation de soi, elles s’inscrivent, quoi qu’on prétende, dans un rapport de forces ; tandis que les ressources sont indéfiniment exportables (exploitables) et sont disponibles à tous. Des valeurs, reconnaissons-le également, sont tôt exclusives – valeurs contre valeurs ; les ressources culturelles, en revanche, sont cumulatives, elles se greffent, se fécondent et se capitalisent. » On ne défend pas des ressources comme on le fait des valeurs, les actions et l’esprit diffèrent fortement. Défendre des ressources, « c’est travailler à ce que la possibilité que ces ressources ont ouverte ne soit pas laissée en friche, ou paresseusement abandonnée, et conduite à se refermer :  à ce que le « filon » exploré, exploité (comme on le dit d’une mine), ne soit pas perdu pour l’humain. » L’auteur, qui développe le concept de fécondité culturelle sur ces questions dynamiques de ressources, établit en outre un lien justifié, non artificiel, entre biodiversité naturelle et culturelle. Le texte proprement dit de sa conférence entre dans le vif du sujet – culture, humain et nature – de façon remarquable, en prenant comme point de départ de sa réflexion les légers ponts de bambous, traditionnels, adaptés au paysage, qui permettent de traverser le Mékong. « Ponts graciles, au diamètre étroit, celui d’une tige de bambou, sur lesquels on voit les riverains continûment monter et descendre, à l’aise, parfois avec leur bicyclette sur le dos. » La contemplation et la méditation font ressortir la complexité des ressources culturelles que représentent ces structures : « Qui s’y arrête se prend alors à songer à tout le savoir technicien accumulé, concerté certes mais non pas calculé ni modélisé, pour associer ainsi la souplesse et la résistance et permettre à ces frêles assemblages de supporter l’ébranlement continu des pas de même que les intempéries ; à toute l’agilité également acquise dans le corps (mais est-ce seulement de « corps » qu’il s’agit ?), à cette capacité déployée de la plante des pieds jusqu’à la faculté de vigilance, d’autocontrôle et de réflexe, et qui s’est transmise durant tant de générations… » Ce qu’examine François Jullien, selon un esprit et une plume réjouissants, est ce que vient changer l’arrivée de nouveaux ponts, plus larges, en béton. Il le fait sans cultiver la nostalgie, sans cet eurocentrisme touristique qui aimerait préserver « ailleurs », l’ancestralité, l’état de nature… Une manière passionnante de s’introduire dans les questions de mondialisation, de globalisation… Passionnante, mais il y a longtemps que la brésilienne a touché le fond. Il est temps que je rentre dans mon bocal.(PH)