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Insurrection qui vient en images (Gorgone et Dream Team politique)

L’activité intense de contestation stimule, en marge des manifestations, une iconographie forte. (Avec effets de nouveautés, certes, en phase avec l’actualité mais aussi cet effet « rémanence » de luttes anciennes, vieux patrimoine de la rue où s’exprime le peuple, résurgence, formes qui transpirent des murs, nouvelles et fatiguées à la fois.) L’atmosphère de critique, quel que soit son niveau, même si ça ne vole pas toujours très haut, ça dégage une force collective qui repense les conditions de vie contre lesquelles les idéaux butent et s’écrasent. Ça dégage un phénomène enveloppant propice à l’individuation créative. Par exemple ce joli blason où les puissants du monde forment un team rayonnant de managers promettant l’avenir radieux. Sauf que leurs dégaines n’a rien d’engageant, transpirent la corruption, le bling bling, l’impuissance. Une démarche intrigante est celle de GRP et de son personnage vert (Gripa), en combinaison protectrice évoquant la corporéité martienne, les homuncules d’autres dimensions, qui s’invitent chez les hommes pour les observer, les commenter, leur tendre un miroir déplaisant. Gripa m’évoque la grippe dans le sens où, venu d’ailleurs et arrivé chez nous sans immunité adaptée, nous lui avons refilé la grippe et dans l’autre sens : il a tout fait pour être pris en grippe, selon l’expression consacrée, d’où son aspect morose, grincheux, isolé dans sa bulle, en quarantaine. Vu sa fragilité immunitaire, il capte tout le mauvais, la pollution sociale se fixe sur son enveloppe, et il devient ainsi un être microbien imaginaire judicieux à examiner au microscope. On peut, cela dit, le surprendre en toutes sortes de postures, médusé simplement dans la maussaderie contagieuse du monde, ou ambigu, pas loin d’opter pour les voies malignes, s’amuser du mal, s’en repaître. Gripa est par ailleurs intégré aux créations du collectif No Rules Corp qui, actuellement, ne passe pas inaperçu. Notamment dans cette figure avec mitraillette en bandouillère, sombre, charbonneuse et en même temps chatoyante, incandescente, intemporelle, dressée comme un reproche éternel, la guérilla sans fin, immortelle. Sa corporéité relève, elle, de l’apparition, sans doute par la maîtrise de la texture déchirée, lacérée. Comme pour cette tête hurlante, jaillissant du mur, propulsée par des traits de papier déchiré, laissant imaginer un corps invisible dans le rouge, dissout dans le sang, transpercé de traits. (Ce sens de l’apparition caractérise aussi la présence d’un grand flic-RATP flanqué sur la façade du Musée d’Art Moderne.) Ces sujets en arme (porteurs d’armes ou criblés d’impacts) croisent un insurgé plus poétique, qui se multiplie dans des pantalons de couleurs différentes, torse nu comme un bateleur de cirque, comme un gladiateur moderne de la rue. Les différentes occurrences se répondent : là, il brandit une tête de Gorgone, ici une tête d’homme qui se cache les yeux (plus précisément : l’image d’un homme qui se cache les yeux), évitant de regarder le monstre. C’est, en deux gestes symboliques, la représentation des forces à surmonter pour manifester contre un ordre établi et se sentir exister, apparaître en individu. Il faut déjouer la violence descendante qui paralyse (méduse). Se fermer les yeux et crier comme signe de lucidité, comme arme pour trancher la tête de Gorgone. Car avant d’agir, encore faut-il remettre en cause une somme épuisante d’évidences dont la présupposée « nature » laisse entendre qu’il est désormais impossible de changer quoi que ce soit, « c’est ainsi, on n’y peut rien ». (PH) – Info sur No Rules Corp

Faisons marcher le cerveau (disent les murs).

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La crise, la nervosité des changements en cours, la circulation d’angoisse, la perte de confiance dans les moyens traditionnels de transmissions d’idées, de symptômes, de cris et de pensées… L’impression aussi qu’Internet est parfois un trou noir qui absorbe mais ne rend rien, la nécessité d’opposer à la dématérialisation (hypermatérialisation) quelque chose de matériel et proche du marché de l’unique, toutes ces conditions enchevêtrées (et d’autres) font que ça déborde vite et fort sur les murs (et ça se répand, des choses semblables apparaissent dans de petites villes)… Il y a cette frise de portraits de jeunes stylés tous personnalisant dans leur manière de « faire la tête » la pathologie difficile qui consiste à s’appeler « lacrise » en un mot. Sinon, les techniques utilisées pour s’imprimer dans le décor, pour laisser une empreinte de soi sur les parois de la caverne urbaine, sont multiples. Depuis la continuation des pratiques de lacération-déchirures d’affiches pour donner des formes abstraites abîmées de l’état mental jusqu’aux compositions travaillées de figures de papier, personnages imaginaires scotchés aux murs comme des espèces de passe murailles (les murs sont des écrans). On retrouve les contradictions de l’art : message direct, fuyant la pureté et la beauté de l’expression mais aussi recherche de la beauté même s le support et les moyens sont banals, dévalorisés… Il y a aussi d’étranges affiches lettristes au message finalement plutôt basique, histoire d’en revenir au bon sens : « pas besoin de lunettes spéciales faites marcher votre cerveau », qui sent bon aussi le slogan, la militance. Feuilles où l’on vient graffiter un renvoi au manifeste « l’insurrection qui vient », comme quoi, quelque chose de cette insurrection travaille les désirs… Et alors que dans certains séminaires, on déplore (à juste titre) les scénographies obsolètes de la muséographie, certaines vitrines ancestrales se posent comme des installations fascinantes (« Monster Melodies »), ça vit, les idées, les interventions hybrident les matériaux urbains. (PH)

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