L’art en son miroir : suis-je le plus érudit?

Prix de la Fondation d’entreprise Ricard. – Qu’est-ce que j’ai reçu, qu’ai-je éprouvé, que suis-je en mesure de donner après avoir passé un (trop) peu de temps dans l’exposition « Monsieur Miroir » à la fondation Ricard dont Emilie Renard est la commissaire ? Je me souviens, ce n’était pas désagréable, l’atmosphère était doucement attrayante, stimulante bien que diffuse (comme conduite par des jeux de sens longuement diffractés), le regard était pris en charge de manière intéressante, quelque chose se réfléchissait, voire éblouissait de manière énigmatique, oui, mais pour que ça se révèle pleinement, combien de temps aurait-il fallu attendre, rester en contemplation (embuscade) devant la surface hétérogène (néanmoins polie, brillante en facettes) de cet ensemble d’œuvres ? je sais que finissent toujours par se manifester des fils d’interprétation, même face au vide, le cerveau travaille, trie, ponctue, relie, trace des histoires. Pour que ça ne parte pas de rien, fallait-il mimer dans l’espace d’exposition les gestes (techniques et procédés utilisés), selon une disposition en miroir, les gestes que les artistes eux-mêmes avaient dû apprendre, répéter, exécuter, enchaîner, reproduire pour extraire leurs œuvres du néant ? Mimer mentalement, en parfaite intelligence avec les créateurs, les protocoles créatifs, les procédures artistes ? Ce qui exige un niveau de connaissance très élevé tellement cet art procède de conceptualisations et de techniques élaborées, complexes, très spécialisées. Etre compétent pour parler en connaissance de cause de ce qui est exposé là exige un investissement considérable. Le catalogue distribué gratuitement permet surtout de mesurer l’ampleur de cette complexité, il parle surtout aux initiés (aux acteurs du champs, artistes, critiques, collectionneurs). Avant d’en assimiler les tenants et aboutissants sur l’impact que l’œuvre exerce sur notre sensibilité, il faudrait aussi se spécialiser (en miroir). Le personnel de ces galeries le sait qui, souvent, rappelle qu’il est à disposition pour donner des explications. Mais jusqu’où ?  – L’argument. –  La dynamique est le transfert d’images et d’idées à travers différentes représentations, au sein même du travail de chaque artistes, et comment ces déplacements font miroir, entre par exemple un film et une sculpture qui y fait référence, ou encore comment les différentes techniques se passent le relais, à travers des filtres distincts, pour faire aboutir l’idée de départ jusqu’à la représentation finale, en suivant un jeu subtil de miroir (négatif/positif). La première impression, – un vague éblouissement diffus, presque comme une gène dont on ne comprend pas l’origine -, est confirmée par ces propos de la commissaire : « En donnant à voir leurs déplacements successifs, les œuvres perdent au passage toute notion d’original, si bien que dans l’exposition, on ne sait jamais où les choses commencent no où elles finissent. C’est là qu’intervient Monsieur Miroir, en héros de la situation : il propose une unité transitoire au divers et confirme qu’il n’ait pas besoin d’original pour voir des reflets. Autant dire qu’il tient l’exposition dans son œil tant il raisonne par associations dans les raccourcis de sa rétine plate. »  – Quelques reflets. – Si l’installation de Julien Bismuth, pensée pour une performance, reste lettre morte comme un trône vide sous quelques lettres figées d’un rire parti ailleurs, les « 4 fous rires étouffés » attirent le regard, font travailler l’imagination. Quatre traits de boules noires alignées, silencieuses, muettes, comme quatre traits de balles lancées au hasard et qui, en s’immobilisant, pétrifient l’exubérance du hasard. Un écho joyeux (de l’immatériel) solidifié dans des objets hermétiques, brillants, alignés comme des signaux de morse. Bismuth présente aussi, en bout d’exposition, une vidéo où un acteur doit dire son texte devant une salle vide, sans public, sans miroir. Le malaise s’installe, le texte déraille. Ernesto Sartori réalise une grande structure géométrique en bois, biscornue, où il est difficile de distinguer intérieur et extérieur, la structure porteuse de son apparence. Cela fonctionne comme un piège de pentes douces multidirectionnelles, où le regard se perd et où, les multiples recoins, angles perdus, cristaux et cellules, accumulent des traces de vies invisibles, des êtres cachés, des créatures oubliées toujours là (jadis immenses et devenues microscopiques), des résurgences d’autres temps végétaux et minéraux, des fossiles, des vestiges. Mick Peter insère dans le vide géométrique de formes coupées en deux (demi-lunes en potence), d’étranges fils à plomb, saucisses au bout de leur ficelle. C’est un travail de moulage et de recouvrement à tel point que cette hétérogénéité se trouve camouflée en un seul plan. Indistinct. Jessica Warboys réunit plusieurs éléments de son travail : objets sculptures, peintures, film où un personnage ritualise le maniement de divers objets (trouvés ou matériau de son atelier), en travaillant autant la production de son, le jeu d’ombres portées, que l’assemblage des formes (harmonies, hétéroclites), comme les métamorphoses symboliques de l’opérateur (théâtral, sacré). Avec un côté « enfoui », vieillot. Les peintures sont de vastes toiles qui recouvrent le mur et s’intitulent « Sea Painting ». Les toiles ont été pliées, refermées sur des quantités de pigments et abandonnées à la mer. Celle-ci ayant fait son œuvre, les toiles sont retirées de l’eau, dépliées, séchées. Les pigments ont pris l’empreinte (miroir) des mouvements de vagues. Procédé marin en miroir avec celui, terrien, d’Hantaï qui enfouissait ses toiles attendant que la pourriture agisse et s’invite dans l’œuvre. Isabelle Cornaro assemble sur des tables des objets moulés, en plâtre. Patinés, noircis, déterrés. Usuels, décoratifs, abstraits. On les contemple, bizarrement, comme une surface lisse sombre à travers laquelle on aperçoit le fruit d’une archéologie impersonnelle, des archétypes, des formes qui sont parties constituantes de l’histoire de tout un chacun, mélange de cultures et de strates géologiques universelles. Elle a aussi réalisé, si je comprends bien, des peintures au spray, à partir d’images floues projetées par un film. Ces peintures sont ensuite photographiées, imprimées, exposées…  Soraya Rhofir rassemble toutes sortes d’images mythologiques, de l’Antiquité, de la modernité, ou de l’hyper modernité superficielle, en une manifestation joyeuse, recluse dans un coin. Le coup d’oeil en retire l’impression d’une profusion où tout se mélange, les périodes s’écrasent, les personnages s’auto-engendrent, s’équivalent.  Neil Beloufa, avec « Le futur présent », organise un ensemble étrange de mobilier en bois (mobilier urbain, forestier, campagnard, refuge d’où, de quoi ?),  pot de fleur artificiel, de deux photos (Tour Eifel et Tour Montparnasse reflétées dans le miroir embué, givré de l’hiver) et d’un film vidéo tourné en Afrique, « Kempinski, qui n’est pas sans intérêt (ambiance, plans, poésie…). Mais comment fonctionne le tout ? Là, il faut rester à l’affût, se faire oublier, guetter, attendre que se manifeste des traits de sens se transmettant d’un élément à l’autre du décor artificiel. On part tout de même avec des signes, des éclairs, des impressions durables. – Érudition – Actuellement au Plateau/Frac Ile de France, une exposition « Les vigiles, les menteurs, les rêveurs » qui s’inscrit dans une série consacrée à « l’érudition concrète » (Troisième volet). Il s’agit, dixit le commissaire, « une fois encore d’interroger la manière dont certains artistes renouvellent la relation entre l’art et la connaissance, donnant à voir en formes et en actes le résultat d’études et d’investigations personnelles via des dispositifs alternatifs de collecte, manipulation et restitution d’objets de savoir. » Comment l’art est une discipline d’intervention sur la connaissance du monde, de la société, faisant évoluer les créativités militantes. C’est strictement une exposition où il y a peu à voir du premier coup d’œil. Il faut systématiquement, pour appréhender un tant soi peut ce qui se passe là, s’asseoir, lire, consulter, s’interroger et, idéalement, pour chaque témoignage exposé, dialoguer avec un médiateur (ou médiatrice) éclairé, spécialiste et capable de vulgarisation, de donner vie à des pratiques d’intervention artistico-politique qui, ainsi placées en dispositif d’exposition, semblent désincarnées, difficiles à cerner. C’est le genre d’exposition à laquelle consacrer une demi-journée pour en assimiler correctement quelque chose. C’est un processus d’érudition. L’accès est gratuit, le personnel est disponible, mais encore faut-il être dans un jour où l’on a envie de produire cet effort. (PH) – Fondation d’entreprise Ricard. –

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