Noir c’est noir

« Miroirs Noirs ». Une proposition de Vincent Romagny, du 26 mai au 26 juin 2010, Fondation d’entreprise Ricard.

Du premier contact. Le texte de présentation de cette exposition conceptuelle n’est pas d’un accès aisé, la théorisation, par où le commissaire se projette artiste faisant travailler les œuvres d’autres artistes, s’interpose entre des faits et leur évidence à la manière d’un voile noir aveuglant. J’ai eu la chance de débarquer au premier jour de l’exposition, lendemain de vernissage et Vincent Romagny était occupé à parcourir son cheminent créatif thématique et de l’expliquer, le verbaliser, au personnel de la galerie, phase obligée pour que celui-ci, à un moment ou l’autre, puisse produire de la « médiation artistique », restituer les histoires à partir desquelles rentrer dans l’épaisseur de l’exposé. Malheureusement, je n’ai pu enregistrer le discours, mes notes sont approximatives et j’aurais dû, dès lors, commencer à écrire immédiatement après la visite (mémoire plus fraîche). En tout cas, ce fil narratif du commissaire, beaucoup plus illustré, étoffé et accrocheur devrait être systématiquement enregistré et rendu disponible en audioguide pour éviter de rentrer là et de se mirer dans un hermétisme branché (il faut s’être inculqué une fameuse connaissance des artistes représentés, ou être immergé dans le milieu galeriste, pour reconstituer de manière plus ou moins fidèle le récit du commissaire). La démonstration à laquelle j’ai assisté n’était pas exempte de « parisianisme », de pédantisme parfois (pour un provincial en tout cas), mais sans rien de méchant, et il n’y avait pas que ça, mais aussi de la sensibilité, de la recherche, de la sincéritéMiroir noir. Le point de départ est donc le « miroir noir », et un des déclencheurs, le livre que lui consacre Arnaud Maillet en 2005, « Le Miroir noir, enquête sur le côté obscur du reflet ». C’est un dispositif d’optique inventé à la Renaissance, un tissu noir tendu derrière une vitre qui reflète en atténuant les effets de profondeur et facilite le travail des peintres. Mais l’essentiel est que l’image ainsi reflétée semble autre, reflétée d’ailleurs, d’un autre part, d’un au-delà. Le noir comme substance qui reflète, restitue l’image tout en la montrant conservée dans l’emprise du noir, de la nuit, de l’obscur. Le noir surdétermine l’apparition dans le miroir. C’est à partir de là que le miroir noir connaîtra de nombreuses utilisations occultes, deviendra objet de divination et, même si les procédés et dispositifs changent de caractère, c’est par le même schème sémantique qu’il jouera un grand rôle dans l’art. Le fond noir, ainsi, est postulé comme milieu indispensable pour toute apparition. Selon Vincent Romagny, le trait d’un dessin, par exemple, n’est pas quelque chose qui « s’ajoute », si je puis dire, mais ce qui émerge, ce qui reste, après décantation du fond noir, le trait noir est dans une relation de continuum avec le noir originel qui fait miroir absolu. La source de chaque image serait alors « le monochrome et la destination le blanc du mur ». (Tout ça pour cadrer très succinctement la thématique, mais ça donne une idée, j’espère, du monde proposé au regard.) – Premier regard panoramique – En balayant d’un premier regard l’espace de la galerie, on distingue bien un espace où le noir et le blanc se dispute les volumes, de grandes surfaces noires, réfléchissantes (pas seulement en termes de matières, mais parce qu’elles évoquent des choses déjà vues, des pratiques connues de l’art contemporain par lesquelles celui-ci cherche des dispositifs qui puisse rendre compte de la correspondance entre notre obscurité intérieure et celle d’où émerge la création artistique), lisses, volumineuses, ou drapées, voire lacérées (d’une manière ou d’une autre, d’un miroir, il faut y entrer puis en sortir et quand on y étouffe, on s’en éjecte sans ménagement, en déchirant ses tissus matriciels), et puis une série de zones plus petites, plus éclatées, où les contacts entre le visible et l’invisible sont plus acharnés, incertains ou plus ludiques, ou encore plus flous, plus métaphoriques. Il y d’abord une grande draperie noire, rideau de théâtre, opaque, rideau de mise en scène occulte pour appariteur charlatan, une grande surface qui capte la lumière et l’enferme de ses fibres. Le designer David Dubois y a juste placé, comme un œil ouvert dans l’immensité terne et insondable, un œil de verre, un miroir noir qui contemple la salle et le visiteur. Clin d’œil aussi au dispositif voyeur où un trou dans le rideau permet de regarder ce qui se passe de l’autre côté, versant du licencieux ou de l’incroyable (monstrueux). Le même présente aussi un T-Shirt noir tendu au mur, à l’envers comme les chauve-souris, la partie abdominale en miroir noir, avec une citation blanche en référence au film de Monteiro « Blanche Neige » (disponible en médiathèque). Dans ce premier regard, s’impose aussi une grande pièce de Clément Rodzielski, un plan noir consistant, épais, lourd, projeté et bloqué dans sa course par un pilier (peinture aérosol, MDF, piètement métallique). De même que l’étoffe noire (Michael Riedel), membrane de passage vers l’intérieur du miroir, déchirée en son centre, laissant pendre des lambeaux animés autour d’une vaste gueulante blanche, même distinguée partiellement à cause de l’angle du mur, introduit d’emblée un mouvement dans l’accrochage, quelque chose qui bouge, qui tourbillonne au ralenti au centre du noir et peut happer, ou recracher. Proférer.  – La profondeur – De la profondeur est donnée par la présence d’anciennes gravures, notamment des images de signes se mirant dans des miroirs, Eugène Le Roux et Alphonse Masson. Celle de ce dernier est particulièrement saisissante avec son atmosphère magique – magie noire – renvoyant aussi à l’univers des cabinets de curiosités, ces ancêtres des musées où l’on montrait ce qui défiait l’entendement humain mais qui, aussi, commençait à organiser un savoir de l’inconnu. Le singe qui se contemple est montré de dos, son reflet surgit d’un fond noir, mais il nous est impossible de vérifier s’il s’agit bien du « visage » du singe devant le miroir. Peut-être est-ce un autre singe qui vient ainsi à sa rencontre. Il y a aussi deux gravures de John Martin (1789), l’une s’intitule « Satan dans la grotte » où l’on distingue un ange phosphorescent dans un univers de ténèbres abyssales et contrastées ; l’autre est une scène de forêt nocturne, sous la lumière lunaire transcendante, une nymphe nue se tient debout, le pied près de l’eau, effrayée par ce qu’elle voit, se mire néanmoins dans le lac noir et brillant, comme hésitant à y entrer. Un effet de rencontre saisissante.  – Flux et reflux du regard. – Bruno Perramant a peint une grande toile, ce que l’on voit du monde, en quelque sorte, en étant à l’intérieur du miroir noir (n’hésitez pas à évoquer la caverne de Platon). Le regard embrasse un paysage de rivage, un vide marin bordé par un chemin géométrique, ce genre de sentier le long des côtes où l’on a l’impression d’être nulle part, entre deux mondes (chemin en général appelé « des douaniers », d’ailleurs), sorte de chemin de ronde lumineux surveillant ce qui peut venir, du noir, transgresser le monde éclairé. Stéphane Kropf a superposé 20 couches de couleurs différentes, acrylique, « sans état d’âme », sans attendre qu’elles sèchent, sans leur laisser de répit pour qu’elles interagissent le plus possible ensemble. Le résultat est un monochrome différencié, pétillant de cristaux, comme si, entre chaque couche de peinture, de la lumière avait été emprisonnée et ressortait par infime cristallisation. Un rideau de pluie bitumeux, chaud, vaporeux, abrasif. Enfin, toutes les couleurs ressemblent à ça quand elles sont absorbées par le miroir noir. Autre manière de traiter le monochrome avec Jutta Koether, bloc de noir brillant, en partie fondu, attaqué par des matières hétérogènes qui viennent, par magnétisme, se coller, s’incruster à la matière noire, l’antimatière. « Bitches Brew, Black Version #2, Acrylique noire, stylo d’argent, verre liquide sur bois, punaises ». Le commissaire : « … le monochrome dont les punaises pourraient crever les yeux qui s’en approchent » (propos presque littéral), jolie phrase ! Parlant des images de Pierre Leguillon, surtout de sa démarche s’agissant de recycler les images des autres (ceux-ci jouant un rôle sophistiqué de prête-nom) et détaillant un ensemble exposé comportant une photo de machine à écrire, il en parlera comme « machine faisant office de miroir noir pour l’écrivain » ! Il y a aussi les paysages fabuleux et vénéneux de Mirka Lugosi « Au pays où fleurit l’angoisse », « Elle glisse à la surface du miroir », paysages entre préhistoire et surfaces fantasmées d’autres planètes, à situer comme le genre d’apparitions prémonitoires pouvant surgir du miroir noir ; il y a aussi quelques images dont le trait cultive le continuum avec le désir, le gore, les limbes équivoques. Les objets de Gyan Panchal, étranges miroirs technologiques, dont une cartouche d’encre d’imprimante, exactement une poche qui crache le noir, relie l’imprimé (image, texte, formes, taches) au continuum du néant, de l’obscur fécond. Il y a surtout, exposé sur tréteaux, un remarquable portfolio avec des créations de chaque artiste présent dans l’exposition. C’est chic, intelligent, amusant (même s’il y manque un je-ne-sais-quoi de débraillé, de moins contrôlé, de plus inquiétant.) (PH)


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3 réponses à “Noir c’est noir

  1. Il y a eu déjà en mars dernier une expo à l’Arsenic de Lausanne sur cette idée du « miroir noir ». Mais « Black miror » s’attachait à analyser les codes issus de la musique rock.
    Il y avait des oeuvres de : Jean Luc Verna, Steven Shearer, Elodie Lesourd, Davide Balula et d’autres…

    http://www.theatre-arsenic.ch/site_arsenic/fiches/fiches09_10/expo2.htm

    • merci beaucoup
      j’avais envie, en effet, en complément, de souligner quelques références rock, mais pas seulement, il y a des pochettes qui font références à ce concept…

  2. Pingback: Musée et bonnes manières | Comment c’est !?

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