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Supercherie culturelle sur le Net (Events).

Dans la rubrique « Technologie » du journal Le Soir, on pouvait lire jeudi un article intitulé « Une plaque tournante culturelle sur le Net ». Le directeur de Net Evens détaillait le nouveau développement que sa société allait jouer au sein du groupe Rossel, dont elle est une filiale (et qui détient Le Soir). L’objectif est aussi de montrer le « rôle que peut jouer une entreprise très orientée vers les nouvelles technologies lorsqu’elle est adossée à un groupe de médias ». C’est effectivement intéressant à observer. Voici comment est présenté le rôle de Net Events par rapport à la production éditoriale du grand quotidien belge. « L’un des rôles confiés à Net Events est de centraliser tous les contenus culturels du groupe dans sa base de données et de créer des liens pertinents entre tous ces contenus. Cela va du cahier Culture du Soir au Mad, en passant par Cinenews ou Ticket-Net. » Que faut-il entendre par « liens pertinents » ? ceci : « Si l’on poste une critique du film sur le site du Mad, on va y ajouter la possibilité de voir la bande-annonce, un lien vers la programmation en salle, un renvoi vers l’interview de l’un des acteurs du film sur le site de l’un des titres du groupe (Rossel). Lorsqu’il s’agit d’un événement musical, on peut aussi proposer l’achat du CD sur la boutique du Soir ou l’achat d’un billet pour le concert chez Ticket-Net». Ce qui est décrit finalement ainsi est une habile (ou grossière selon l’angle d’approche) tentative de détourner la logique des réseaux dits sociaux, soit la production de critique (au sens large) ascendante, au profit d’un groupe de presse en difficulté.C’est ce que certains sociologues (Cfr. Mon compte-rendu sur les Rendez-vous du nouveau monde industriel, 2009) appellent l’internaute mis au travail « bénévolement ». Ce qu’il produit gratuitement sur le Net, en écrivant quelques lignes sur un site, en laissant une trace même succincte de son passage sur une plate-forme, est capté, détourné pour valoriser autre chose, se transformer en publicité involontaire pour des contenus déjà existants. Ce genre de contribution, quand elles se multiplient, peut rapporter gros à ceux qui mettent le dispositif piège en place, pas aux contributeurs malgré eux. En effet, plus le volume participatif s’accroît, plus les annonceurs peuvent être intéressés. Comment fonctionne le système ? Je viens écrire un avis (parler de production de critique est souvent un bien grand mot) et pour illustrer mon propos je fais un lien vers un article du journal Le Soir (je n’aurai pas le choix sur cette plate-forme-là, je ne pourrai pas choisir La Libre Belgique), un article qui, fatalement, crise de la presse oblige, a été écrit dans une pression certaine exercée par la recherche d’audimat. Au départ, l’esprit qui consiste à produire son travail rédactionnel critique en toute indépendance sur le Net est de se libérer précisément des contraintes de ce genre d’audimat. En tout état de cause, là où vous pensez être indépendant, vous réalisez une pub pour Le Soir (peut-être recevrez-vous un cadeau…). Vous pouvez aussi pour illustrer votre message, faire un lien vers des images : soit, la bande-annonce, rien d’autre qu’un montage publicitaire. Le nombre de visionnements par bande-annonce, s’il devient conséquent, rapportera peut-être quelque chose au groupe Rossel. S’il s’agit de musique, vous pouvez orienter votre lecteur vers l’achat d’un CD ou d’un ticket de concert (si vous êtes efficace, vous bénéficierez peut-être, après un certain temps, d’un geste commercial, ce n’est pas dit dans l’article, je ne fais qu’imaginer). Qu’Internet inspire de nouvelles stratégies de racolage promotionnel, on ne peut être étonné, on s’y attend. Mais qu’elles se drapent dans l’argument « culturel », c’est dangereux et ne devrait pas être permis. Les pouvoirs publics devraient se soucier de préserver une politique culturelle publique forte et, dès lors, empêcher l’utilisation marchande, dépourvue de la moindre vergogne, de la force de travail spontanée des internautes. C’est de la manipulation. Un dévoiement cynique des efforts que tout un chacun consent pour développer des pratiques culturelles désintéressées sur Internet. Rectifions : »Net Events, une plaque tournante qui convertit votre pratique culturelle en publicité pour d’autres». (PH)

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L’amour du cinéma se mesure-t-il ainsi ?

Le journal Le Soir consacre un article (5 mai 10) à une enquête à l’initiative du Crioc et de Radio Contact pour tenter de « comprendre les goûts des francophones en termes de cinéma et de cinéma belge en particulier, l’attractivité des films ou encore de mesurer le comportement cinématographique de chacun ». La méthode : 660 interviews téléphoniques. La période : avril 2010. Le titre triomphal de l’article : « Les francophones aiment le cinéma ». Mais est-ce si sûre !? L’enquête, comme du reste la plupart des enquêtes supposées renseigner sur les pratiques culturelles, surfe sur de grandes catégories et, surtout, ne se mêle pas d’introduire des critères qualitatifs, que ce soit en termes de pratiques –, – il y a tant de manières de regarder un film, de s’intéresser au cinéma – ou de production. En somme, grosso modo, on reste dans un type de sondage qui intéressera plus l’industrie que la cinéphilie. La manière dont les questions semblent tournées et les préférences exprimées en genre dénotent, en tout cas, des critères de choix formatés par des attentes liées à des catégories de genres bien établies et ne mettent pas en avant des recherches de surprises, d’inattendu. La comédie est le genre qui fait l’unanimité. Posons nous la question : si c’est le premier choix le plus répandu, compte tenu du genre de comédies à l’affiche dans les salles, du genre de comédies le plus mis en avant par le marché (et l’on verra que cela reste la source d’information majeure), on peut raisonnablement se poser la question : est-ce cela aimer le cinéma ? La manière de se positionner par des genres est aussi une manière de se positionner par rapport à un type de narrativité, de scénario, le storytelling conventionnel prédomine. Ce que conforte le premier critère déterminant le choix : « c’est surtout le sujet du film qui l’emporte ». Ce n’est pas forcément idiot, encore faut-il voir où est puisée majoritairement cette information. L’information grand public sur le cinéma schématise les sujets pour en faire des arguments de vente, de séduction (et la presse spécialisée francophone belge est absente ou ne pèse pas lourd). L’article précise que « nombre des personnes interrogées soulignent l’importance de la bande-annonce ainsi que les affiches de films comme déclencheur du choix final ». Cela concerne en fait 21% des sondés. Ce qui signifie que l’emprise de la publicité occupe une place importante dans le choix des films que le public décide d’aller voir. Autrement dit, entre l’industrie et le public, l’existence agissante d’appareils critiques et éducatifs se résume à peu de choses. Un peu plus loin, on apprend (ce n’est pas une surprise) qu’il est très rare d’aller au cinéma pour se retrouver seul face à un écran (pourtant, quand on aime le cinéma, ne devrait pas représenter une horreur, pas plus que de lire seul, bien concentré), mais que « choisir un film à voir » (voir et non regarder) s’inscrit bien davantage dans un programme complet de sortie : boire des verres, aller au restaurant, entre amis, en famille… Le cinéma se consomme en package de loisir. Mais pas trop souvent cependant (8 fois par an en moyenne). Enseignement qui sera très profitable aux industries de l’image. Finalement, le francophone aime-t-il le cinéma ? Peut-être que cette enquête cherchait surtout à sonder les modes de consommation plus que le réel amour du cinéma ? En tout cas, une pratique volontariste du cinéma dit d’auteur, dans des salles « normales » sans pop corn, ne transparaît dans ces pratiques telles qu’on les approche par ce genre de questionnaire. Globalement, on peut en déduire que les grands médias traditionnels (information-promotion) et la publicité restent les prescripteurs essentiels. Les pratiques collaboratives, les réseaux sociaux où échanger des goûts et des coups de cœur, ne semblent pas encore faire remonter sur la place publique, à savoir via ce genre de sondage un peu débile, une réalité significativement autre, une pratique visible, économiquement importante, de réel « amour du cinéma ». (PH) – L’enquête Crioc