Musée et bonnes manières

Manières noires, BAM (Beaux-Arts Mons), 02.10.2010 au 13.02.2011

Bouffée d’oxygène. – « La manière noire est une technique de gravure qui fait apparaître le motif désiré en clair, avec toute la gamme possible des demi-teintes, sur un fond noir. » (Extrait du Guide du visiteur) C’est un sentiment de fraîcheur que l’on éprouve en abordant les salles du BAM, la sensation d’un espace qui se dégage. Une imperceptible déstabilisation aussi, semblable à celle que l’on affronte en se déplaçant dans l’obscurité lorsque les objets ne se révèlent pas là où nous imaginions les trouver, mais tant pis, on se déleste et l’on avance avec le sentiment de revenir à l’essentiel. Noir et blanc. Blanc et noir. Ça respire. La simplicité inaugurale du discours va se complexifier – se nuancer, se différencier -, au fil du parcours, sans jamais s’embrouiller. L’option bipolaire ne revient pas à décréter que tout est blanc ou tout est noir et qu’il faut choisir son camp, que du contraire. En montrant comment cet archétype de l’antinomie n’a cessé de se diffracter et de s’ouvrir aux multiples manifestations et textures de lumières, d’ombres, de reflets, de contrastes, le dispositif évacue les simplismes, les idiotismes. – Caméra, écritures. – Au premier niveau, la première pièce est une sculpture de Louise Nevelson, assemblage de bouts de bois teints en noir représentant un appareil photo, une chambre noire. Cet objet lustré, sorte d’antiquité qui donne l’impression d’avoir toujours existé, rappelle que l’obscurité totale enfermée dans une boîte est une condition première pour se représenter le monde, engendrer des représentations (métaphoriquement ou mécaniquement, artisanalement ou industriellement). Au deuxième niveau, selon une symétrie verticale, une vitrine semblable offre au regard un objet qui ressemble à celui du bas, un assemblage de petits livres noircis, patinés. La parenté s’installe par l’évocation de la lecture qui envoie dans le cerveau, camera obscura de l’être, des signes, des symboles, des messages codés qui, dans la matière grise, redeviennent images abstraites ou figuratives. La manière dont le cerveau va interpréter, utiliser les informations qui ont été écrites dans les livres, est imprévisible. C’est une installation de James Lee Byars, The Books of 33 Secrets. (Ceci pour illustrer le fait que la scénographie ne se contente pas de juxtaposer des œuvres, tout au long de leur installation, il y a correspondance, interpellation, traits d’union, rejets, ombres portées, fulgurances relayées, on est pris dans un réseau stimulant.)-  – Musique du hasard et constellation. – C’est l’occasion de revoir aussi des classiques dont le sens irradie toute la ramification de la thématique abordée. Ainsi, de l’œuvre que Marcel Broodthaers consacre au poème de Mallarmé, Un coup de dé jamais n’abolira le hasard, Images (1969). (On reste dans la représentation du monde écrit.) Le regard qui court à la surface des 12 panneaux métalliques où, d’une certaine manière le poème est occulté, chaque vers comme endeuillé, recouvert d’un feutre funèbre, capte l’image originale qui préluda en big bang raffiné à l’œuvre mallarméenne. Soit, dans la nuit infinie de l’ignorance humaine, le jaillissement de dès jetés par une force irrépressible, dans la tentative haletante d’abolir le hasard et s’épuisant impuissants, avalés par les ténèbres. La mise en page du poème est respectée (ici, tout est poème, les espaces, les blancs de la page, tout participe au sens et au rythme), son empreinte est reconnaissable, saute à la figure, sauf que les mots sont remplacés par des rectangles noirs. On dirait une partition graphique, c’est la musique qui subsiste. L’infini, ici scandé graphiquement, s’exprime autrement dans les photos d’étoiles de Thomas Ruff (clichés professionnels qu’il sélectionne, recadre, modifiant ainsi leur fonction et leur rôle esthétique), masse constellée, dynamique insondable gelée où lumières et masse aveugle ne se distinguent plus. Cette œuvre foisonnante, qui donne le tournis de l’espace, se trouve en vis-à-vis avec l’œuvre de John Murphy (Vela) qui joue, schématiquement, naïvement, avec le motif de la constellation. Une toile noire au relief spongieux figé sur laquelle le squelette stellaire est dessiné, scolaire, comme au tableau noir. Le motif de l’écriture, celui des mouvements d’étoiles, se combine dans Composition de Michaux (toujours impressionnant de revoir les originaux, à chaque fois, ça surgit, comme si c’était en train de se faire, de se peindre sous nos yeux.) Que voit-on là dedans ? Une déformation, un déplacement des structures du langage, toute l’écriture en quoi consiste cet être est aspirée, s’en va ailleurs, sans savoir où. L’altération des sens fait bouger, déporte les matières réticulaires qui captent les informations et forment le sens. Les synapses se défont et recomposent d’autres cheminements, il n’y a plus rien de connu, il faut tout réinterpréter. – Collage, scènes et charbons. – Il y a un formidable collage de Pierrette Bloch (et aussi de longues frises de traits, ou de ronds), un grand carton industriel comme enduit de goudron, déchiré, les morceaux recollés maladroitement. Plis, déchirures. L’opacité mate du plan noir qui se craquelle de l’intérieur. Dans les photos fascinantes d’Hiroshi Sugimoto, on voit des théâtres, des salles de cinéma à l’ancienne où les écrans sont ces portes de lumière aveuglante, irréelle, vers l’au-delà, l’ailleurs, une fiction irreprésentable dont les reflets soulignent la disposition des rangées de fauteuils déserts. Les spectateurs ont été aspirés, leur âme sucée par les projections, par la succession d’autres réalités fictives dans lesquelles ils se projettent… (Techniquement, le photographe a procédé avec un temps de pose très lent, calculé selon la durée du film projeté sur l’écran, et cette luminosité vide, fantomatique, est celle produite par la superposition de toutes les images du film photographié au ralenti… !?). Le Tas de charbon de Bernar Venet, brillant, presque voluptueux, vient rappeler bien à propos, à quelques kilomètres du Borinage, la relation au noir, quotidienne, de toute une population vivant de l’activité des mines. Les bonnes surprises sont nombreuses : une série d’Aurélie Nemours, de beaux Dubuffet, les photos presque monochromes de Patrick Everaert (on y distingue un couple figé) et de Dirk Braeckman (impact d’un flash sur une surface peinte, genre de chambranle en bois recouvert de tellement de couches de latex qu’il semble artificiel, plastique), la monumentale reprise de Guernica par Art & Langage, d’autres photos de Thomas Ruff extraites de ce qu’enregistraient des caméras de surveillance en Irak, Les concessions de Boltanski, tout simple, tout choc… – Accessoires, design. – De manière intelligente, le lien est établit entre les œuvres d’art et le noir dans la mode, le vêtement et la parure. La manière de porter le noir. Le noir sur la chair. Et aussi les objets avec lesquels on vit, on crée son décor, son confort et qui entretienne les échanges avec la nuit. Pas de faute note, même le dispositif pour identifier les œuvres est idéal : pas de cartel pénible à lire, elliptique, mais des numéros bien visibles au sol, et un Guide du visiteur pratique, facile à consulter. Une réussite, une des expos les plus réussies du moment qui mériterait un succès de foule. Soulignons encore qu’elle tire parti en grande partie de collections « proches » : IDEA, Musée de la Photographie de Charleroi, Belgacom, Frac de Nord Pas-de-Calais…  Il y a aussi, au sein de l’exposition, des travaux thématiques réalisés par la Maison des Ateliers et l’on peut voir, à l’extérieur, dans la vitrine du Dynamusée, la preuve que les animations avec les enfants creusent la thématique (belle Belgique noire…), ce qui dénote un ancrage dans la créativité locale, non négligeable. (PH) – Article sur l’exposition Miroir Noir à la Fondation d’entreprise Ricard.

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