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Gangrène de petites phrases, remède du complexe

À propos de : Pierre Bourdieu, Sur l’Etat, Cours au Collège de France, Seuil 2011 – Annie Ernaux, Ecrire la vie, Gallimard 2011 – Intervention d’un jeune homme à une table ronde – Un couple d’adolescents dans le tram – Salomé de Richard Strauss (en général et La Monnaie en particulier) – Des œuvres de Pedro Cabrita Reis, Noritoshi Hirakawa, Bruno Perrament, Fabrice Samyn…

Je ressasse quelques images récemment imprimées en moi, qui se mettent en travers de mon chemin quand j’essaie de penser à quelque chose de précis, je tombe sur elles à tout bout de champ, sans raison. À l’inverse, quand je fixe une de ces images pour tenter d’analyser l’effet qu’elle produit, mes pensées sont propulsées dans de multiples directions, vagues, ne produisent rien d’autre que des points de fuite. Elles sont là, avec leurs forces autant centrifuges que centripètes, des signaux de composition de soi ou d’éclatement de ce que l’on croit être, rien n’est simple dans la réception des œuvres d’art, heureusement. Elles sont là parce que je ne peux ou ne veux résoudre ce qu’elles m’évoquent…

Ligne d’horizon possible de Pedro Cabrita Reis en fait partie. Rien de spectaculaire. Un trait, mais qui se répartit dans deux cadres distincts, accrochés à des hauteurs différentes et en chacun de ces cadres, sous le verre, son filament horizontal traverse des fenêtres de papier blanc à des hauteurs différentes. J’aime immédiatement. Et après ? Une union dissociée. La simplicité du trait et la complexité de formes géométriques tout autour. Du même artiste portugais, la grande sculpture de barres métalliques emmêlées, n’est-ce pas, agrandi un million de fois, un atome de cette ligne d’horizon crayonnée ? Et la couleur cachée de cette ligne d’horizon, dessinée au crayon noir, n’est-ce pas celle qui stagne dans le grand vase peint par Bruno Perrament ? Objet qui m’intrigue par le peu qu’il laisse voir de son intérieur selon l’angle de vue choisi par le peintre, alors que c’est manifestement la part la plus significative, celle qui donne du corps et volume, du secret et énigmatise la perspective. Là, la peinture affleure ou disparaît. C’est la tache qui focalise l’attention parce qu’elle ouvre du vague, de l’abstrait, dans la figure même d’une belle image figurative, imposante, élément de décor des visites de châteaux. Est-ce de l’ombre, la crasse déposée par les liquides successifs sur les parois intérieures du vase, est-ce une eau saumâtre parcourue de reflets, mais alors reflets de quoi, peut-on le deviner, le déduire de ce qui transparaît dans la peinture ? Cette vasque monumentale réveille les souvenirs d’un grand jardin privé, entretenu par des domestiques, où nous avions la permission d’aller jouer, enfants. Poursuivis et menacés à l’intérieur du jeu de guerre auquel nous nous adonnions, nous avions le droit de nous hisser sur le vase, réfugiés au bord du vide, obscur et mousseux, insondable chatoiement. Si nous avions le temps, avant que l’ennemi nous prenne, de faire résonner au fond un caillou ou un bâton, nous pouvions opter pour l’invisibilité, nous dérober à la mort, disparaître pour renaître loin, sous un autre avatar, dans les buissons du parc, tandis que nos poursuivants devaient fermer les yeux. Aujourd’hui, si j’essaie de me rappeler ce que nous voyions au fond du vase, ou plutôt ce que cela faisait d’essayer de lire en son gouffre, j’éprouve une volupté paradoxale semblable au vertige devant les photos plongeantes de Noritoshi Hirakawa, « depuis les parapets les plus fréquentés de Suisse » et qui « fixent la dernière vision qu’a celui ou celle qui se lance dans le vide » (feuillet de la galerie In Situ/Fabienne Leclerc). Ce fragment de peinture, infini pâteux et aqueux, je nage dedans. Impression d’être corporellement dans la peinture comme à certains endroits de l’exposition de Fabrice Samyn, Vanishing Point of Vue. Je suis fasciné depuis toujours, dans la peinture ancienne, par les points de fuite paysagers, ces fenêtres ou ouvertures dans les murailles de châteaux ou monastères, qui portent le regard loin de la scène centrale, vers des horizons universaux. Ces détails vides, éléments décentrés apportant de la respiration au thème principal, Fabrice Samyn en fait le sujet central de deux toiles, gros plan sur ces échappées, lointains brumeux, nature académique jusqu’à l’abstrait ou l’irréel. Plus exactement, il ne les invente pas, il les copie de toiles existantes, il peint la meurtrière tournée vers l’infini, fente luisante au fond de deux toiles du XVIe siècle consacrée à une célébration mystérieuse, la Vierge se mariant, un mariage en harmonie avec l’immaculée conception. « En entrant le visiteur peut choisir entre la salle de gauche ou celle de droite. À cet endroit, il est en position parfaite pour regarder alternativement deux peintures qui se font face, Between Vanishing Points. Ce sont deux paysages qui se répondent l’un l’autre. Deux détails isolés depuis deux peintures célèbres traitant du même sujet : Le Mariage de la Vierge peint, d’une part, par Le Pérugin vers 1500 et, d’autre part, par son élève Raphaël en 1504. » (Feuillet de la galerie Meessen De Clercq). Je me suis rarement senti aussi happé par un dispositif pictural, âme migrant dans la matière peinte, tâtonnant dans un brouillard aveuglant, cherchant à se fixer dans un sentiment de fuite heureuse, sans perte, comme un retour à une géographie d’avant la dispersion à la surface du globe. Ces ouvertures sont en elles-mêmes d’une simplicité confondante, édénique, tout en apportant à la toile une complexité diabolique. Le sens de ce qui est représenté est toujours ailleurs, dans l’insaisissable, dans ce qui fuite. « Et le point de fuite ne se trouve pas au bout de l’horizon mais dans les profondeurs du gouffre infernal d’abord et sur les hauteurs de la montagne du Purgatoire ensuite. Dante ne cherche pas à fuir : il s’ingénie à se fixer dans le lieu. Il n’est pas encore en proie à la pulsion spatiale qui hantera les générations à venir et les conduira à franchir tous les non plus ultra de ce monde et d’autres mondes encore. » (Bertrand Westphal, Le monde plausible) Je serais bien en peine d’expliquer complètement pourquoi ces images me collent, me touchent, et s’imbriquent, se répondent. Il est impossible d’imaginer une intention d’artiste et un impact prévu, intentionnel, un résultat rationnel. Il est rarement envisageable d’exprimer pleinement ce que l’on ressent. On s’appuie sur quelques rares mots, de petites phrases bancales, approximatives, elles sonnent bien, mais on sent qu’elles disent peu, il faudrait de nombreuses et longues phrases et cela requiert un investissement conséquent. La réception de ces œuvres est complexe et crée de la complexité. Et c’est ce qui importe, du sens sans finalité, sans explication aboutie, des hypothèses qui s’accumulent, un travail inlassable au contact des oeuvres. Il n’y a rien d’autre à trouver que ce travail. Cette occupation mentale qui doit conjurer le désir du « dernier mot ». Une tentative perpétuelle pour comprendre qui nous fait progresser sans cesse dans l’art d’interpréter et d’expliciter le fonctionnement de notre imaginaire, mais sans jamais arriver au bout, à un universel imposable, autoritaire. Parce ce que sans cesse, d’autres images prennent le relais et relancent les investigations. Exactement comme lorsque l’on essaie de comprendre la société, la complexité n’est pas une opacité, une manière de noyer le poisson et de propager l’impuissance, c’est une discipline entre point de fuite et point d’équilibre, où les explications et raisonnements clarifient sans cesse mais n’en terminent jamais avec tout ce qu’il y a à élucider, permettent de construire en déminant les pièges des autorités mal placées, celles qui prétendent détenir la clé des origines et des solutions finalistes, qui sont souvent aussi des solutions finales. Et il n’est même pas envisageable d’en finir avec ces autoritarismes, mais de jouer avec, de faire avec, de les neutraliser un tant soit peu par la prise en compte du complexe comme énergie créatrice de solutions évolutives. Énergie qui érode la logique des camps ennemis organisés en partis et antinomies primaires. L’école n’est ni facteur d’intégration ni facteur d’aliénation. Elle est nécessairement les deux à la fois.
Or, dans la gestion des affaires publiques, l’emploi des petites phrases se généralise sans vergogne, en décalage complet avec la complexité à prendre à bras le corps, et ce qui « fuite », au lieu d’ouvrir des points de fuite dans les discours, des espérances, ne conduisent qu’à des apories. Voici le titre et l’introduction d’un article publié dans Le Monde (3 février) : « Comment la parole de M. Sarkozy est distillée. Le chef de l’Etat organise et multiplie les déclarations à huis clos susceptibles de « fuiter » dans la presse. » C’est la consécration du règne des « petites phrases ». Elles ne fonctionnent même plus par incidences, par fuites accidentelles, mais alimentent un système de fuites organisées, mises en scène, c’est tout un scénario qui détermine ainsi notre relation au réel sous forme de d’analyses biaisées, de révélations en trompe-l’oeil. Cela signifie que l’on nous inscrit dans ce scénario, puisqu’il s’adresse à nous, public, citoyen, électeur, que l’on nous y assigne un rôle en fonction de ce qu’implique ce régime des petites phrases. C’est un régime qui, nous prenant pour cible, révèle aussi la représentation que le politique se fait de nous. Il faut tout simplifier pour qu’ils comprennent et faciliter leurs choix électoraux. Après trois minutes, c’est prouvé scientifiquement, ils zappent, les pauvres. La simplification à outrance finit par imposer l’idée de complot, de paranoïa, de réalité tronquée et de classe politique qui a tout faux. « Ce qui est inquiétant, c’est que les gouvernants croient qu’ils commandent aux nuages et qu’ils arrivent à le faire croire aux gouvernés, avec la complicité de gens qui font partie du réseau que sont aujourd’hui les journalistes, par exemple, qui s’inquiètent des petites phrases, qui font croire que les petites phrases agissent et qui, ignorant les mécanismes du type de ceux que je décris, c’est-à-dire les schèmes de réseaux et de causes dans lesquels sont pris les gouvernants, ignorent presque toujours les causalités réelles : les journalistes détournent alors l’attention et privilégient une vision personnaliste du pouvoir et des formes de contestation du pouvoir, qui sont mal appliquées lorsqu’elles s’appliquent à des personnes. » (Bourdieu, Sur l’Etat, page 478, L’usage des sceaux royaux : la chaîne des garanties). On nous déconnecte de plus en plus des causalités réelles, en jetant le discrédit sur tout ce qui prend les apparences du complexe. Pour les dossiers bureaucratiques, faire du one page, pour les interviews, résumer sa pensée en trois minutes, aller à l’essentiel, ne pas embêter les gens avec des raisonnements trop longs, cet essentiel-là étant ce qui alimente la suprématie des petites phrases. La sociologie donne des armes pour résister au charme de ces formules médiatiques. Voici un schéma très simple qui peut néanmoins donner le tournis, comme ces ouvertures illuminées au fond de toiles mystiques ou comme le gouffre d’un vase sondé par un enfant, en réhabilitant le complexe: « Les choses bougent les unes par rapport aux autres et les gens occupent des positions dans ces choses qui bougent, et leurs prises de position sur la chose qui bouge là où ils sont et sur les autres choses qui bougent autour d’eux dépendent de la position qu’ils occupent dans chacun des espaces. » (Pierre Bourdieu)
Lors d’une table ronde avec des orateurs principalement représentatifs des pouvoirs publics ou du secteur non-marchand subventionné, un jeune homme est invité à table pour exposer son expérience. Il représente une petite entreprise ou une association privée, je ne sais plus. Ses premiers mots sont : « Je n’ai pas de stratégie, je travaille sur le terrain, j’essaie de développer des outils utiles à tous, on veut juste « aider » … » Puis il raconte l’histoire de sa petite entreprise de copains, partie de rien, pour le plaisir de créer du flux entre musiciens, amateurs de musiques et organisateurs de concerts, comment cela permet d’orienter les intentions mal définies des uns et des autres, perdus dans le champ, vers telle ou telle action riche en visibilité. Il détaille les quelques outils qu’ils ont réussis à rendre incontournables dans certains réseaux du WEB, il esquisse son pedigree et ses atouts d’entrepreneur décomplexé. Pour montrer qu’il a la tête bien sur les épaules, il sort quelques statistiques sur les visites que leurs sites génèrent pour finir par dire que, toujours fidèles à leur philosophie désintéressée de départ, lui et ses copains ne se mettent jamais en avant, jouent les intermédiaires entre bons flux, ils sont plutôt adeptes du branding, terme en lui-même relevant éminemment du vocabulaire marketing, donc quintessence stratégique, et qu’ils n’ont pas à s’en plaindre, ça marche. Ce jeune homme vif et sympathique, se revendiquant vierge de tout esprit intéressé, en quelques minutes n’a fait que démontrer son aptitude à se vendre. Il lui était probablement impossible de faire autrement dans ce contexte et le temps de parole imparti et, sans nul doute, il est effectivement persuadé de ne poursuivre aucun profit. Il ne ment pas. Il est simplement remarquable d’observer comment l’obligation de se vendre est devenue naturelle au point de brouiller les écarts entre attitudes intéressées et désintéressées. Le discours sur la nécessité de se vendre dans un monde de plus en plus concurrentiel a marqué les esprits. Mais c’est aussi un grand classique du double-jeu situationnel, ce que Bourdieu appelle la « mauvaise foi sartrienne : le fait de se mentir à soi-même, de se raconter qu’on agit pour l’universel alors qu’on s’approprie l’universel pour ses intérêts particuliers. » Et ce n’est pas une manière de condamner sommairement, mais de réintroduire le complexe : « Cette appropriation privée de l’universel, que l’on a tendance à considérer comme un abus de pouvoir, est malgré tout quelque chose qui fait progresser l’universel. […] La transgression qui se masque au nom de l’universel contribue un peu à faire avancer l’universel dans la mesure où l’on pourra utiliser l’universel contre elle pour la critiquer… » Ce déni stratégique de la posture stratégique chez le jeune homme de la table ronde, prête à sourire, tellement il intériorise une perception puérile de ce en quoi consiste le stratégique dans le comportement social. Heureusement, c’est plus compliqué sinon les relations humaines sombreraient dans l’ennui du binaire. « Le mot de stratégie donne souvent lieu à des malentendus, parce qu’il est très fortement associé à une philosophie finaliste de l’action, à l’idée que poser une stratégie reviendrait à poser des fins explicites par rapport auxquelles l’action présente s’organiserait. En fait, je ne donne pas du tout ce sens à ce mot : je pense que les stratégies renvoient à des séquences d’action ordonnées par rapport à une fin, sans qu’elles aient pour principe la fin objectivement atteinte, sans que la fin objectivement atteinte soit explicitement posée comme fin de l’action. » Et un peu plus loin, Pierre Bourdieu précise cette approche en enchaînant avec la notion de jeu : « Le sujet des stratégies n’est pas une conscience posant explicitement ses fins ni un mécanisme inconscient, mais un sens du jeu – c’est la métaphore que j’emploie toujours : un sens du jeu, un sens pratique, guidé par un habitus, par des dispositions à jouer non pas selon des règles, mais selon les régularités implicites d’un jeu dans lequel on est immergé depuis la petite enfance. » (P. Bourdieu, Sur l’Etat, page 380, La notion de système de stratégies de reproduction) Pour avoir un dialogue constructif avec le jeune homme représentant le sens de l’initiative privée dans un contexte d’échanges entre opérateurs du public, il aurait fallu créer un terrain d’entente commun, en explicitant les « régularités implicites » liées aux positions des uns et des autres selon leur place dans le jeu. À défaut de ces explications délicates et fastidieuses, les tables rondes hétérogènes sont souvent stériles, productrices de petites phrases, alors qu’on leur attribue des vertus de points de fuite salutaires pour la pensée.
En moins d’une heure, la neige a déposé quelques centimètres d’ouate sur la ville, la circulation stresse et patine, les voitures roulent pare-choc contre pare-choc, les trams retardés et plus rares sont pris d’assaut par les étudiants égayés, énervés, hésitant entre l’envie de se vautrer et jouer dans la neige et la crainte de rater leurs trains, de rentrer chez eux à des heures impossibles. Je me trouve coincé sur une petite banquette de tram devant un couple d’adolescents. Lui est affalé, les genoux bien avant, des sacs calés entre ses jambes, m’obligeant à m’asseoir de biais, empiétant sur le passage. Elle, bien droite, appuyée contre la vitre embuée, à contre jour, fine, de longs cheveux noirs. Tourné vers elle, il évoque les crêpes de la Chandeleur et constate que cela ne lui évoque rien. Il la questionne : « hé ! ho ! la Chandeleur, les crêpes, le 2 février, ne me dis pas que… » Et quand, décidément, il réalise que cela n’évoque que de vagues souvenirs chez sa petite amie, qu’elle n’a avec cette tradition que des liens lâches, « chez nous, on fait des crêpes n’importe quel jour », je le vois pâlir, s’offusquer. Je crois à une parodie d’indignation. Mais la fille sent qu’elle doit se justifier plus que cela : « Tu sais, je n’ai jamais retenu toutes ces dates par cœur, chez moi, on n’était pas très strict sur le vrai jour. » Et alors, à la tension qu’exprime le visage du jeune mec, il est clair qu’il ne plaisante pas, un point sensible, du sacré a été atteint en lui. Cela me surprend tellement qu’un bref instant je me demande si ce n’est pas un simple d’esprit. Mais non. Et il pousse plus loin l’examen : « Comment ça, ces dates !? Noël, Toussaint, Saint-Nicolas, tu sais tout de même bien quel jour ça tombe ? » Les réponses de la jeune fille ne sont pas toutes erronées, mais balbutiantes, pas ancrées dans son rythme de vie, à la limite ça ne la concerne pas. Et l’autre alors de déclarer en la regardant dans les yeux : « Tu me choques. Je suis choqué, vraiment. Ce n’est même plus de l’ordre de la culture générale, c’est… c’est… c’est comme ça, on sait cela, un point c’est tout. » La jeune fille n’est pas blessée, ni même contrariée, elle n’argumente plus en faveur de son attitude, mais elle a une subtile lueur, un peu de commisération, tu ne te rends pas compte combien c’est tellement plus gai, elle lui laisse croire qu’il a raison. Elle s’illumine comme ces perspectives aveuglantes dans les tableaux anciens et dont les portes vers un ailleurs dématérialisé dans la science-fiction ne sont qu’une version parmi d’autres. Une seconde, un éclair, une épiphanie, le visage de la jeune fille a été pour moi musical, son expression m’a fait pensé à une déchirure lumineuse dans le chant de Salomé quand elle se dévoile au prophète et lui ouvre pleinement la révélation de l’amour, après un dialogue de sourd où son sentiment clair s’enhardit malgré les répliques barbares de Iokanaan. Les interprétations les plus courantes de Salomé remuent les profils de femme lubrique, allumeuse morbide, dépravée provocante, femme fatale ne respectant rien. Si la femme fatale est souvent magnifiée, présentée comme figure adulée, il faut rappeler tout ce que cette notion trouble doit au machisme conservateur, axé sur ce fantasme de la chute qui n’est attribuée qu’aux sortilèges amoureux de la femme, chute honnie et désirée à la fois. L’homme chute parce que la femme l’affaiblit. Avant de faire face à la lumière de Salomé, le sinistre prophète a, du reste, annoncé la couleur, rappelant de quel côté du genre il se situe. À propos de la mère de Salomé, il clame qu’elle doit quitter « sa couche impure, sa couche incestueuse » et « qu’elle se repente de ses crimes ». Il s’exalte virilement plus loin en rappelant qu’en toute bonne justice divine, cette femme incestueuse devrait être lapidée. On pense avec effroi aux femmes qui, aujourd’hui encore, sont bien lapidées pour ce genre de « crime ». Mais si, étant donné le matériau utilisé pour le livret et le goût fin de siècle pour le décadent, on peut comprendre la posture adoptée dans le texte, c’est tout autre chose qui se produit dans la musique de Strauss, un point de fuite bouleversant, le rayonnement d’une musique blanche déjouant les stéréotypes de la femme pécheresse, du moins à cet instant, du côté de Salomé, car c’est l’amour pur qui s’exhale, transcendé, au-dessus de tout, une chance, une rédemption. Et ce que lui répond Jochanaan, au nom de la religion du Père, fondement du machisme, est d’une brutalité innommable, d’un obscurantisme crétin endurci, rien que dans la manière de rembarrer celle qui l’interpelle : Fille de luxure, Fille de Babylone, Fille de Sodome ! Il prévient, hors de lui, bandé dans ses attributs de prophète hystérique, que si elle le touche cela reviendrait à profaner la maison de Dieu, ni plus ni moins. Il assène tant et plus dans son délire que « c’est par la femme que le mal est entré dans le monde », un bon vieux classique toujours vivace chez tous les fondamentalistes actuels, juifs ou islamistes, et tout ce qu’il conseille à celle qui lui ouvre les portes de l’amour est d’aller se « prosterner devant le Fils de l’Homme » en se couvrant le visage de cendres pour implorer pardon d’être une femme aussi impudente. Face à l’amour du vivant porté par l’héroïne, les héros dressent leur peur de la castration, la volonté de dominer le néant en invoquant le lien avec Dieu et en exerçant le pouvoir de condamner à mort. Mais aujourd’hui encore, les livrets d’opéra entretiennent la vieille imagerie de Salomé en femme fatale, des metteurs en scène s’obstinent, par manque d’imagination ou d’analyse, à la présenter en jeune garce allumeuse (Guy Joosten à La Monnaie de Bruxelles, février 2012).
Mais si je vois la musique de Strauss-Salomé sur le visage de l’adolescente du tram, quand elle écoute les rebuffades de son petit ami, j’entends bien dans les propos de ce dernier, la sinistre tonalité prophétique de celui qui détient le pouvoir de faire respecter la loi du Père, enfin il faudrait dire « il croit détenir ce pouvoir pour faire croire qu’il le détient et entretenir la croyance que ce pouvoir existe ». Et en l’occurrence, ici, il a la charge de faire appliquer la loi du calendrier, celle qui détermine la relation au temps. « Il n’y a rien de plus banal que le calendrier. Le calendrier républicain avec les fêtes civiques, les jours fériés, est quelque chose de tout à fait trivial auquel nous n’accordons pas d’attention. Nous l’acceptons comme allant de soi. Notre perception de la temporalité est organisée en fonction des structures de ce temps public. […] Voilà un bel exemple de public au cœur même du privé : au cœur même de notre mémoire, nous trouvons l’Etat, les fêtes civiques, civiles ou religieuses, et nous trouvons les calendriers spécifiques de différentes catégories, le calendrier scolaire ou le calendrier religieux. Nous retrouvons donc tout un ensemble de structures de la temporalité sociale marquée par des repères sociaux et par des activités spécifiques collectives. On le constate au cœur même de notre conscience personnelle. » (Pierre Bourdieu, Sur l’Etat)
Face à la jeune fille qui lui ouvre l’espace du possible, en appelle à l’imagination amoureuse pour inventer leur propre calendrier, le garçon rappelle la loi, incarne le prophète choqué par un blasphème calendaire. Et quelques minutes plus tard, sa main paternaliste vient couvrir celle de sa copine, avec mansuétude, je vais t’apprendre à t’orienter dans la vie, je vais t’inculquer ta place, je suis un mec, le fils de mon père fils de son père, et sache que ma mère m’a toujours servi les crêpes au jour précis de la Chandeleur. En assistant sans trop de vergogne à cette scène, avec l’envie, plus d’une fois, d’adresser la parole à la jeune fille, car il doit être rafraîchissant de parler à une personne hors calendrier, comme d’égarer son regard dans la perspective infinie des toiles anciennes, les aspects vieillots que j’attribue peut-être à tort, sur des indices extérieurs trompeurs, à cette relation amoureuse entre adolescents, m’attristent, me mélancolisent dans le décor imprévu de neige. Est-ce que fondamentalement quelque chose a changé entre filles et garçons ? Je pense à quelques pages d’Annie Ernaux, dont cet extrait sur la première fois. « … on sautait les marches deux par deux vers la cave d’où s’échappait la musique de la surboum, que le sentiment d’une jeunesse absolue et précaire à ce moment-là nous submergeait, comme si on allait mourir à la fin des vacances à la manière du film Elle n’a dansé qu’un seul été. C’est à cause de cette sensation éperdue qu’on se retrouvait après un slow sur un lit de camp ou sur la plage avec un sexe d’homme – jamais vu sauf en photo et encore – et du sperme dans la bouche pour avoir refusé d’ouvrir les cuisses, se souvenant in extremis du calendrier Ogino. Un jour blanc se levait, sans signification. Sur les mots qu’on aurait voulu oublier aussitôt après les avoir entendus, prends ma queue suce-moi, il fallait mettre ceux d’une chanson d’amour, c’était hier ce matin-là c’était hier et c’est loin déjà, embellir, construire la fiction de la « première fois » sur le mode sentimental, envelopper de mélancolie le souvenir d’un dépucelage raté. Si on n’y arrivait pas, on s’achetait des éclairs et des bonbons, on noyait le chagrin dans la crème et le sucre ou bien l’on s’en purgeait par l’anorexie. Mais une chose était sûre, il ne serait plus jamais possible de se rappeler comment était le monde avant d’avoir eu un corps nu contre le sien. » (Annie Ernaux, Les Années, Ecrire la Vie, Gallimard, 2011)
Techniquement, bien entendu, beaucoup de paramètres ont changé, l’ignorance des choses de l’amour n’est pas de même nature. La transformation du visage de la jeune fille en matière musicale, coïncidence surprenante avec la manière dont Richard Strauss exprime l’amour féminin soudain, convulsion délicate qui révulse l’homme frustre, cette musique infinie dans ce visage frêle et, somme toute quelconque, par laquelle je pouvais saisir quelques mouvements de son âme, à la fois un mouvement vers son copain, l’enveloppant d’amour sans condition, et un éloignement, constatant qu’il ne pourrait jamais la rejoindre au fond d’elle-même, mais s’en faisant une raison, pardonnant, correspondait à cette nécessité intérieure, impérieuse, dont parle Annie Ernaux de recouvrir le réel par les mots et les sons d’une chanson d’amour et de construire la fiction sentimentale selon son propre calendrier. Pour corriger un déséquilibre, prendre sur soi. Ligne d’horizon probable, vues plongeantes du photographe japonais, points de fuite en peinture et gouffre du vase vers de nouveaux avatars, Salomé amoureuse et monstre prophète s’incarnant dans un couple d’adolescents, la complexité sociologique comme réponse à la gangrène des petites phrases, les lignes brisées et constructives de l’écriture vitale d’Annie Ernaux, tout cela se rassemble d’autant mieux en un seul texte que j’en ai mélangé les éléments, sans le vouloir, en rêvassant devant, oui, mais ensuite dans les dessins floraux de givres, constellations de cristaux, rhizomes stellaires. (PH)

         

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Ado plan cul seringue & photos

Larry Clark, l’exposition, la polémique.

Que dire du battage autour de l’exposition de Larry Clark au Musée d’Art Moderne de Paris !? Il est vraiment surprenant et déplaisant que la censure vienne sanctionner l’accès à ces images. C’est l’indicateur d’une tendance moralisatrice réelle qui travaille la société, en même temps qu’elle ne cesse de surenchérir en exhibition, par la banalisation de la pornographie, que ce soit dans l’accès de plus en plus facile aux produits de l’industrie pornographique, dans la débauche visuelle « libertine » de la publicité ou dans les discours consumériste qui draguent les pulsions de plus en plus bassement, de toutes les manières imaginables, avec de moins en moins de vergogne, y compris dans la mise en scène de certains jeux télévisuels. Peut-être n’est-ce qu’une maladresse, mais cet acte de censure fait vraiment faux cul. Du genre : tous les débordements de la pornographie industrielle, nous, autorités publiques politiques, sommes impuissants à les réguler, mais là, cette expo, nous avons les moyens de la rogner, nous avons de l’autorité sur cette parcelle de nudité photographiée, alors on y va, tranchons. L’indignation que soulève la censure exercée sur Larry Clark est-elle, pour autant, toujours bien étayée ? Le propos le plus courant : « ils » en voient bien pire n’importe quand, n’importe où, quand « ils » veulent. Et c’est vrai, formellement. Le flux d’images pornographiques accessibles sur Internet épuise en quelques clics les possibles du sexe, du plus beau soft au plus monstrueux, avec une surenchère dans le crade et le violent qui n’était avant que rare au niveau de l’édition (sous le manteau, circuit parallèle) ou le fruit d’imaginations qui pouvaient, le cas échéant, y investir une dimension « politique ». Mais je crois que ce n’est pas comparable, c’est une erreur de mettre en parallèle le travail de Larry Clark et ce que montre l’industrie pornographique (qu’il s’agisse de productions « d’amateurs » ne change rien au fait que cela relève de l’industrialisation de la mise en image du sexe, ces amateurs venant stimuler l’industrie pornographique, comme n’importe quel consommateur mis au travail). Ce faisant, on sous-entend qu’il y a une sorte de continuité entre les deux terrains, comme si l’un restait en deçà de ce que montrait l’autre. Or, il n’y a pas continuité, ce sont des terrains différents. Ce qui fait peut-être que la pornographie peut aussi très bien glisser et ne laisser aucun impact significatif c’est qu’elle est dépourvue d’intention esthétique, elle est superficielle, elle emprisonne les pulsions, elle peut rendre addict par son flot répétitif hypnotique, mais elle n’a aucune profondeur de langage. Ce n’est pas le cas avec des photos soignées, liées à une démarche troublante d’approche des corps photographiés, chargées d’intentions, encadrées et accrochées au mur d’un musée d’art moderne. L’effet de subversion peut se révéler bien plus fort même si l’objet photographié, – la posture, les situations – est bien moins hard que la moindre scène pornographique. Il y a, bien entendu, dans la démarche de l’artiste, la restitution impressionnante d’une foule d’informations à caractère social, économique, politique. La plasticité des corps adolescents en pleine mutation, en pleine hésitation, est superbement rendue. Ce mélange de rage mal employée et d’ennui qui pèse des tonnes. Cet âge qui encaisse beaucoup plus que les autres les anomalies de la société, ses tendances perverses, ses paradoxes, ses constitutions schizoïdes. Ces jeunes qui n’ont rien grand-chose d’autre, pour passer le temps, que d’observer les effets que telle ou telle « substance » ou « affect » entraînent sur leur être, leur constitution, leur métabolisme, leur intégrité. Drogue, sexe, flirt avec la mort. Quasiment sans filtre. La manière très particulière dont le cinéaste a réussi à s’infiltrer dans ces milieux donne une qualité singulière de témoignage à ses photos et ses films. Précisément sur le sexe, où il restitue ce mélange surprenant d’hyper maturité par la contagion pornographique (ils ont déjà vu tous les possibles, sont écrasés par les performances surhumaines de la baise dans la pornographie industrielle) et biologiquement, mentalement, toujours maladroits, malhabiles, fébriles. Mélange explosif, maladif, de cynisme et de naïveté. (Mais de là à prétendre, comme JM Wynants dans Le Soir, que ce sexe est morne…  j’hésiterais quant à moi à affirmer ce genre de chose… comment savoir !?). Donc, il y a cette dimension « révélatrice », indéniablement. Comme dans ses films, comme dans la séquence de Destricted où son dispositif de casting met à jour, chez les jeunes, le conditionnement par la pornographie performeuse de la notion des relations entre sexes (entre genres). Et cela donne aussi des clichés très artistiques dans le cru. Comme ces deux portraits juxtaposés où, dans des poses très différentes, du fait de la différenciation sexuelle des corps, un garçon et une jeune fille contemplent chacun, lui penché vers l’érection, elle en acrobatie cul par-dessus tête pour s’ouvrir un angle de vue qui se refuse (pas évident). Je ne nie pas la dimension sociale et politique de Larry Clark, mais il est difficile de ne pas y voir non plus une part perverse. Qui serait la continuation de ce que l’on peut voir dans les photos réalisées par sa mère, mise en scène de figurines, de Mickey, etc. Il y a dans le regard posé, quelque chose qui échappe à l’objectivité, au reportage, au désir de rendre compte d’une réalité occultée. Il y a une sorte de participation à ce monde de désirs fourvoyés, d’attirance pour les pratiques dangereuses. Quelque chose d’attardé ? En progressant dans l’exposition, l’intensité se dilue, et les portraits qui se multiplient en série ressemblent à ceux d’un jeune amant qui fascine, assumé ou non, qu’importe, la nature photographique, en tout cas, change fortement. Une sorte de coup de foudre a eu lieu, les corps sont photographiés autrement, mais toujours avec la capacité à saisir comment le « peu d’avenir et de perspective » travaille les poses, les attitudes, les creux et les reliefs. Comment la fatigue d’être ado se porte dans les plis du corps. – Larry Clark ne s’est jamais privé, je pense, d’une part de voyeurisme, ces clichés mélangent les genres. Même s’il s’agit d’une autre époque, d’un autre milieu, il n’y a jamais cette part de voyeurisme dans le film On the Bowery de Rugosin (je choisis ce comparatif parce que je viens de le regarder). Si depuis son ouverture et la polémique sur la censure, l’exposition a reçu 19.000 visites, l’impression que j’en ai eu est qu’elle est loin de fasciner et retenir les visiteurs. Il me semble que beaucoup semblaient déçus (tout ça pour ça), refluaient vite avec un sourire léger sur les lèvres, et que c’est toujours sur la série de Tulsa que l’on s’attarde le plus. Elle a une profondeur qui s’étiole vite ensuite.) – Larry Clark en médiathèqueTexte de présentation sur Destricted

Des ados épatent la galerie

Rineke Dijkstra, Galerie Marian Goodman, Du 29 avril au 5 juin 2010

Ses portraits d’adolescents et adolescentes sont parmi les plus émouvants et dérangeants, puissants. Je pense particulièrement à la série où ils sont sur la plage, tournant le dos à la mer, étirés et figés dans leur carcasse provisoire entre ciel et terre. Il y a, concentrée et incarnée en deux yeux fixes, une immense incertitude résignée dans leur regard, de la même espèce que celle, démesurée, qui s’exprime dans la ligne d’horizon incommensurable, décor où règne le dieu Protée, celui-là même qui habite leurs corps (Protée, divinité de la mer qui pouvait prendre des formes variées). Ces jeunes sont effectivement en train de se demander quelles formes ils sont en train de prendre…Rites d’initiation au musée – C’est toujours le monde adolescent qu’elle scrute dans ces nouveaux travaux, mais en vidéo. Il y a d’abord un triptyque consacré à un groupe d’écoliers (Tate Liverpool) en visite au musée d’art. (Il s’agit donc d’un travail plastique qui documente ce qui se passe dans la médiation culturelle !) L’image sur les trois écrans peut être parfaitement synchronisée et donner une vue panoramique du groupe, bien unifiée ; ensuite, les formats et les vitesses varient, sur deux des écrans, le plan reste large et sur celui du milieu, on se focalise sur un membre du groupe, ou sur un sous-groupe. La relation entre les écrans traduit des composantes de la dynamique de groupe, selon la parole, les affinités. Les enfants sont en uniforme, bien détachés sur fond blanc. Un studio a été improvisé à l’intérieur du musée. Les élèves parlent d’une œuvre, racontent ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent, construisent phrase après phrase une interprétation collective constituée des propositions individualisées, hésitantes d’abord, de plus en plus inspirée. On a l’impression que plus les uns et les autres énoncent ce qu’ils identifient comme parties de l’œuvre, dignes d’être dites, et donc s’approprient une compétence à discerner ce que l’art raconte, plus les langues se délient, plus l’imagination s’emballe. Ils sont dès lors devant un tableau qui au départ laisse perplexe – en tout cas rend la parole hésitante, difficile à faire sortir -, peut-être n’éveille que peu d’évocations et qui peu à peu apparaît comme une image en pleine métamorphose, en pleine vie, là, devant eux, quelque chose d’immense se met à bouger, à se transformer. (Et on retrouve la ligne d’horizon marine hantée par Protée, les regards des enfants s’enfièvrent, l’activité créatrice qui s’empare d’eux face à l’art, l’art de deviner ce que les formes deviennent, vers où elles vont rencontre leur désir de comprendre ce qui leur arrive, de deviner la forme et la place qu’ils vont occuper dans le vivant.) En alternance, sur un autre mur, on voit une élève du même groupe, assise par terre, en train de dessiner le motif d’une toile, « La femme qui pleure » de Picasso. Les regards furtifs, les regards qui s’attardent, fixent un détail ou cherchent à embrasser une signification d’ensemble, les regards qui s’absentent, s’éloignent du travail assigné et de l’œuvre, puis y reviennent. Les coups d’oeils rares, furtifs avec les condisciples occupés à la même tâche, de part et d’autre (on les devine). Les coups de crayons appliqués, cherchant la fidélité au modèle, ce transfert étonnant entre le regard et les gestes de la main. Tout l’engagement du corps dans les traits, le tracé respectueux (comme si le corps, bien que plutôt statique, mimait les formes et les sentiments à reproduire). Enfin, l’impression qu’à un certain moment, elle abandonne la reproduction picturale, elle griffonne, hachure comme elle l’entend, elle fait son dessin, conquiert un espace de liberté. L’ensemble se situe entre la contrainte, le devoir impersonnel et la découverte, ici aussi, d’une immensité difficile à déchiffrer, mais dans laquelle il est possible d’inscrire des formes à soi, des ébauches, des rites crayonnés par lesquels appréhender la métamorphose en cours de ce que l’on est. Ce qui reste ce que l’art doit déclencher en nous à tout âge ! – Rites de passage en discothèque – Respectant la réalité d’un partage entre « culture haute » et « culture basse », la photographe a réalisé le même travail mais dans un autre contexte, avec un autre type d’expression artistique. On quitte le musée où les adolescents sont confrontés à un art adulte, reconnu, légitime, au sommet des échelles de valeur esthétique, pour la boîte de nuit. Elle ne filme plus des jeunes face aux œuvres mais habités par les musiques qui leur collent la peau, qui les représentent. Elle a recruté dans une boîte de Liverpool une série d’adolescents acceptant d’incarner, d’interpréter avec leur corps, une de leurs musiques préférées. Un studio a été installé dans le club pendant des jours de fermeture et les jeunes dansent sur fond blanc, bien détachés, comme dans le vide, dans leur bulle, la plastique des mouvements superbement rendue, ethnographique. Dans la galerie, la scénographie comporte 4 grands écrans où les séquences filmées se succèdent, il y en a 6 au total. Une gestuelle assez connue, typée, mais dans un engagement tout de même impressionnant. La musique dans l’ensemble est du genre techno mainstream (pour dire vite), et il y a quelques exécutions qui font réfléchir : il y a une réelle connaissance, une gestion de la transe progressive, une manière éperdue de conjurer l’immensité questionnante que le corps rencontre dans la danse, de chercher les limites des formes bouillonnantes que l’on éprouve dans son organisme en changement. Il  a une dimension chorégraphique inéluctable, une recherche dans l’enchaînement des postures, en dépit même des stéréotypes interprétés. C’est l’immensité des formes et attitudes qu’ils conjurent, un horizon de rythmes et décibels dans lequel ils cherchent à se dissoudre pour être en harmonie avec un monde temporaire de métamorphose et sa sensualité propre (Protée, toujours à l’horizon, dans la mer techno !). Mais chaque cas est différent, même si, de l’un à l’autre, on retrouve le besoin de se nicher dans une identité, de coller, en se secouant, à une image rassurante de ce qui bouge. Le garçon au piercing, sur la musique un peu plus deep, a un abattage impressionnant, il doit certainement répéter, de même que la blonde avec bandeau (l’autre jeune fille est plus dilettante). La métisse sur un flow plus r’n’b est celle qui a le plus de naturel, dilettante mais nantie d’une grâce naturelle, elle a du mal à rentrer dans la musique, reste décalée, puis retrouve l’harmonie, se laisse surprendre par les changements de rythme. Le fan de Metal pratique un autre type de rituel, bien mis au point… Le soin et le respect que Rineke Dijkstra apporte dans son travail de rencontre avec les adolescents lui permet de montrer autrement ce qui les anime, ou ce qui gît comme devenir en eux, entre malaise indéfini et espoir protéiforme, beauté esquissée au rayonnement chétif, timide. Il me semble que, plastiquement, c’est construit remarquablement, méticuleusement, selon des protocoles qui ont quelque chose de très clinique, comme si, à travers eux, l’artiste continuait à s’ausculter, à représenter ce t âge de tous les possibles, de toutes les transformations où éclate le mystère du vivant, une sorte d’apogée maladive. (PH) – En 2005, rétrospective au Jeu de PaumeImages, vidéos

Le déserteur ado

Ulrich Köhler, « Bungalow », 2002

La première chose, le film rappelle – fait resurgir dans le charroi de voitures et camions du bitume amolli par l’été – la partition du social entre civil et militaire. Deux mondes à part, qui se côtoient en étant séparés par des cloisons invisibles, en quadrillant le quotidien et le paysage de tenues comportementales, réglementaires, qui ne se mélangent pas dans l’exercice de leurs fonctions ! On l’oublie dans un pays libéré du service militaire depuis plusieurs années, mais ce lien à l’armée, à l’uniforme, à la caserne et à la guerre reste important dans certains pays, c’est un des contacts principaux, initiatiques parce qu’à la sortie de l’adolescence, avec l’état et le vivre ensemble. Paul, jeune soldat à la carcasse molle pas encore tout à fait adulte, retenu dans l’enveloppe adolescente, profite d’une pause où civils et ploucs se touchent presque, pour fausser compagnie à la troupe. À ce stade, un doute subsiste, mais difficile d’y voir un geste prémédité, un acte déterminé contre l’armée. Il déserte, empruntent des lignes de fuite, un peu comme on suivrait des courants dominants, ou comme un oiseau se laisse porter par les routes du vent, et se réfugie dans la maison des parents absents, en bordure d’une petite ville rurale. Une sorte de no man’s land entre civil et militaire, d’apparence bourgeoise (père architecte, maison avec piscine). C’est la « cabane » neutre où l’on se réfugie, où l’on veut disparaître, se soustraire. De toute façon, Paul « ne sait plus rien », ce qu’est la vie, ce qu’il veut, ce qu’il faut faire. C’est la panne. Il sombre dans une glandouille magistrale, ouverte sur un vide sordide, fascinant, destructeur, dépressif. La perte d’impulsion, la panne. Évidemment, la panne n’intervient pas à ce moment-là, plus exactement, la narration filmique cadre les moments où elle s’envenime, la panne prend le pas sur l’individu, impose son propre devenir. Presque. Car, évidemment, la panne date d’avant l’entrée à l’armée. Elle faisait le désespoir des parents, surtout de la mère, et c’est bien en désespoir de cause, en espérant, selon l’adage populaire qui prétendait que l’armée faisait du bien et dressait positivement les individus, trouver une solution au mal-être adolescent, qu’il échoue au service militaire. Ces éléments de contextes familiaux sont suggérés, par l’irruption, dans la même maison du frère aîné et de sa petite amie, une jeune actrice danoise. Ce sont des indices à relever dans quelques dialogues, au détour de quelques phrases. Jeune à problème sans projet, sans envie, pâte à modeler. (De même qu’est suggéré d’autres éléments familiaux allemands, comme l’explosion qui éclate dans la petite ville, et qui soulève une curiosité anormale et une pulsion de questionnement refoulée par les uns, expulsée obstinément par les autres. On comprend, lorsque le frère aîné glisse que le capitalisme n’a plus d’ennemi, que cette déflagration ranime des souvenirs d’attentats, voire l’attachement à ce qu’il y ait des attentats, avec nostalgie pour l’époque où le capitalisme avait des ennemis !!? Le frère aîné de Paul est lui, tout à fait ans la vie active, avec une formation et un doctorat en cours, un travail environnemental, un profil actif. Entre lui et sa copine, l’amour est bien en place, labile mais fort, en recherche mais pratiqué, ça circule, ça désire, ça fonctionne. Cela contraste avec l’état de Paul où les désirs tombent et poursuivent leur fermentation dans un état général amorphe où, sans y mettre de moralisation, ils deviennent « mauvais », se retournent contre eux-mêmes, n’hésitent pas à faire mal, voire même à s’attaquer à l’organisme où ils tournent en rond. Le réalisateur représente cela de manière explicite : se branler sans bander, pour la démangeaison, pour des pulsions qui travaillent sans aboutir dans des formes; se branler de cette manière est assez proche de  » s’en battre les couilles »… C’est intéressant d’extirper ainsi, de son processus de militarisation, un jeune informe, qui n’a pas encore trouvé ce qu’il veut faire de sa vie, qui se révolte contre la violence qui lui est faite mais sans prise de conscience, sans anti-militarisme par exemple, mais par réactions primales, butées, contre l’assujettissement. La « désertion » est plus totale que celle qui consiste simplement à rompre avec le régiment! IL est traversé de désertions multiples, qu’il pratique ou qu’il subit. (En même temps, sur son désespoir, plane comme le sentiment qu’il se sent déjà attaché à la caserne, qu’il n’a aucune autre piste.) Il se cache dans le civil, hébété, pataud, inadapté, sans secours. On peut imaginer, quand il sera repri et absorbé par la grande muette et sa police militaire, ce qu’il adviendra de lui, abandon au modelage commando, décervelage. Si le désir pétille entre le frère et son amie, le non-désir d Paul va s’y greffer, comme un parasite. Normal, il ne peut, d’une certaine façon, au stade où il se trouve, sans assistance, que désirer à travers le désir des autres, s’y infiltrer, s’y reconnaître. Prendre le territoire de l’autre, jouer au coucou, rendre cocu. Il va tourner autour de ça comme un malade, révélant au fond de sa jeunesse épaisse et affaissée, une sensibilité exacerbée, à fleur de peau. L’écorché malin qui sent, manigance, cherche à manipuler les désirs d’autrui à son profit, cherche la faille. Mais il a affaire à des individus pas tellement conventionnels, d’une bonne santé évidente, « équilibrée », incapables de vraiment l’aider, mais évitant à l’enfoncer d’avantage en lui offrant, justement, prise. Un geste de chair presque désintéressé, un soin attentionné, délicat, un mouvement d’apaisement, lui sera accordé, comme on cède à un enfant enferré dans sa colère rentrée, qui ne sait plus comment en sortir, comment renouer avec l’échange normal, simple, de tendresse. L’ensemble est filmé sobrement, avec un certain recul : pas beaucoup de gros plans intrusifs, pas d’exagération des états négatifs, un bel enchaînement d’allusions fortes à travers les corps, les regards, les attitudes, les plans de décor. Pas de musique, les bruits de la vie, avec ce que l’on peut y mettre de charges subjectives, tensions ou évasions, conflits ou fusions. Le ronron faussement neutre du fonctionnement machinique (et de tous ses moteurs mécaniques, technologiques ou naturels) qui quadrille le quotidien entre territoires militaires et civils, désirs éprouvés, désirs réprouvés… (PH)

L’écrivain de l’échec monstrueux

Jean-Pierre Martinet, « Jérôme », Editions Finitude, 458 pages, 2008

 jerome

C’est la deuxième édition, trente après, d’un écrivain français décédé à 49 ans, des suites d’une série de désillusions et d’un grand alcoolisme. Authentique redécouverte et sortie éclatante du purgatoire, revanche des Belles Lettres ou phénomène circonscrit à l’ardeur passionnée de quelques fans ? Je craignais de tomber dans un roman de l’outrance facile, mais non, voici une littérature qui a du souffle, porteuse de visions, très sombres et glauques certes, construite et maîtrisée, portant beau un style pas banal, exigeant. Rien à voir avec une écriture suicidaire. C’est l’apothéose de Jérôme Bauche, jeune « courant d’air de cent cinquante kilos » qui vit chez sa mère, un vieux débris de femme infirme, imbibée. Courant d’air parce qu’il va varier souvent de nature tout au long du roman, se complexifiant peu à peu, de plus en plus difficile à cerner, bien loin des impressions d’attardé qu’il pouvait donner au début. Jérôme a la certitude que « jamais rien ne rachètera la souffrance d’être enfermé dans une montagne de chair de cent cinquante kilos appelée Jérôme Bauche, une forteresse imprenable, bouclé là-dedans, oui, et torturé tous les jours, avec une cruauté raffinée, aucune issue, pas le moindre souterrain pour revoir la lumière du jour, j’avais beau essayé de gratter le sol, parfois, je n’arrivais qu’à m’écorcher les mains, le repas à heure fixe, pas le moindre rai de jour, je grattais la terre comme les bêtes, j’embrassais le salpêtre des murs, je me barbouillais avec mon propre sang, mon propre sperme, jeté là-dedans, oui, cela, cette horreur, on ne pouvait l’ignorer, si seul oui, si seul que mes excréments devenaient mes meilleurs amis (…) ». Les deux premiers chapitres sont consacrés à une longue confrontation avec Mr. Cloret, un saint ami de la famille qui entreprend de raisonner le marginal, de l’amener à embrasser une vie ordinaire, ne plus vivre au crochet de sa vieille mère (utilisant son argent poche à payer le droit de tripoter des lycéennes troubles), avec un bon petit boulot dans une fabrique de fleurs artificielles (genre atelier protégé). Dès le début de cette confrontation, on sent l’âme affolée de Jérôme, envahie de sombres végétations vénéneuses irrévocables, la proie d’hallucinations tandis que l’autre le sermonne, « Je me suis mis soudain à trembler parce qu’un enfant, là-bas, une petite fille blonde au regard éteint, venait de s’écorcher en coupant les fleurs noires, elle pleurait silencieusement sous les troènes en regardant ses mains saigner », fragment d’une scène évolutive qui ponctue le dialogue avec son interlocuteur « je la voyais lentement disparaître dans l’eau, entre les roseaux, je voulais l’aider à mourir mais je ne parvenais pas à faire le moindre geste. » Il ressent l’intervention de Cloret comme celle d’un tortionnaire, celui qui veut imposer l’ordre et l’arracher au monde qu’il s’est construit en se faisant passer pour un idiot avec un corps disproportionné mais peu développé, un cerveau de 8 ans, se consacrant aux fantasmes que lui inspirent les adolescentes du collège Semivolsky (l’action se situe dans un mixe Paris/Saint-Péterbourg, reflet des différentes influences littéraires qui bercent le coeur de Martinet). Jérôme est dévoré de passions pour de très jeunes filles, il se vit en véritable ogre, au moins il est quelque chose de grand, terrible, de répertorié dans les catalogues de monstre. Son idéal absolu, celle qui le fait fondre et le rend fou de jalousie (en permanence, il la voit se caresser ou se laisser toucher par tous les autres élèves), c’est Paulina Semilionova, dite « Polly ». Après avoir étranglé le gêneur moralisateur (non sans l’avoir fait craquer et lui faire avouer qu’il n’était, somme toute, qu’une crapule, dans un nivellement sordide des valeurs),  après avoir assisté au décès inopiné de sa mère, sans doute par coma éthylique, et non sans avoir subi une longue scène où sa génitrice lui crachera le dégoût qu’il lui inspire, avec parfois des rots de tendresse (« Je t’ai laissé sortir de mon ventre, que tu avais pénétré je sais pas trop comment, je t’ai laissé sortir, rien de plus, et tu en as profité, et moi si j’avais su j’aurais pas écarté les jambes, j’aurais serré très fort, très fort, je me serais contractée de l’intérieur, avec des renforts de haine, jusqu’à ce que j’entende tes os craquer. Flaf l’utérus méchant, il t’aurait broyé d’un seul coup, et personne aurait pleuré»), il bascule et part en expédition dans la ville, espérant intercepter Polly dans les parages du collège et de provoquer une explication radicale, de donner un dénouement à son amour insensé, d’une manière ou l’autre, taraudé par des images insoutenables : « j’entendais la plume de Paulina Semilionova, enfin la plume de son stylo, pour être exact, crisser sur la page blanche, elle avait une petite écriture ronde, tout à fait émouvante, très régulière, avec des pleins et des déliés, une bonne écriture d’écolière. Souvent, elle se tachait les doigts, et j’avais envie de les sucer pour avaler l’encre, et parfois, aussi, elle s’endormait sous la langue, sur un livre d’aventures, à la page cinquante-deux, le ras replié, le bras si fin, si fragile, avec son léger duvet blond, les veines si bleues qu’on avait envie de les caresser avec un rasoir pour en faire jaillir ce sang vermeil, éclatant, qui redonne la vie à ceux qui l’ont perdue depuis longtemps (…) ». Commence alors une longe virée infernale, pleine de boissons et d’abjections, de délires paranoïaques et de désespoirs crasseux, une virée dans les bas-fonds de l’humain, des instincts les plus crapuleux où ses étincelles d’espoir désespéré scintillent dans les ténèbres de stupre dégoûtant. Il croisera un ancien professeur, devenu une épave et qui tentera de lui rappeler qu’il avait été un élève brillant, surdoué, sensible et d’une intelligence pas ordinaire, alors, pourquoi tout d’un coup avoir opté pour la régression la plus immonde ? Mais Jérôme ne se souvient plus, vaguement peut-être du cinéclub que le professeur organisait au collègue. Et quand le prof (champion de billard électrique) lui demande s’il reste passionné par « Mizoguchi, Dreyer, Lang Bresson », la réplique est immédiate : « Cela ne m’intéresse plus. Les écrans se sont éteints. Les salles sont vides. Les fauteuils sont crevés. C’est la mort qui fait l’ouvreuse, maintenant. Même quand on lui donne un bon pourboire, elle ne remercie pas. Alors. Quelques pornos, de temps en temps. Autrement rien. Le porno, c’est bien : c’est triste, sale et vulgaire, tout à fait comme la vie. »  Même chose pour le lettré précoce qu’il semble avoir été (il récite par cœur du Faulkner à Mr. Cloret, faisant semblant ne pas savoir d’où ça lui vient, il reconnaît de suite des extraits de Dante qu’une supposée gamine récite dans leurs relations de pissotière) : « Je n’étais jamais aussi heureux que dans mon lit, à feuilleter ma collection de Picsou-Magazine ou de Pim Pam Poum. Il n’y avait que là que je me sentais vraiment en sécurité. » Parce qu’en dehors de cette sécurité immature, il est propulsé par son délire porno-pédophilique idéalisé, une jalousie qui le laboure sans merci, métaphysiquement comme dirait Witkiewicz, engendrant des images de plus en plus prolifiques, de plus en plus insoutenables, tentation infernale, il la voit commettre les pires forfaits, il aura de plus en plus d’hallucinations, prenant ses images rémanentes pour la réalité, dialoguant avec ses visions, suspectant ses interlocuteurs d’avoir plusieurs personnalités, de cacher une réincarnation de Mr. Cloret… « Polly ne se contentait pas de se faire caresser passivement et d’offrir aux narines avides ses odeurs les plus intimes, elle s’emparait aussi des queues et les branlait discrètement, western ou film d’amour, peu importait, comédie musicale, film d’horreur, peu regardante la gamine, experte, déjà précise, la petite chienne (…) ».

Refuge et régression. Le mystère de Jérôme est le mystère de cette régression. Il s’est exilé d’une culture qui l’attirait, d’un accomplissement de soi par des pratiques cinéphiles et littéraires s’éloignant des goûts démagogiques du marché. Quel en est l’origine, le choc déclencheur ? Pourquoi choisir de s’avilir ? Jérôme est ainsi un personnage fondamental de la littérature contemporaine parce qu’il incarne cette volonté délibérée d’en finir avec la culture, de choisir la veulerie, parce que la culture ne lui a pas offert la reconnaissance et l’épanouissement espéré, la culture ne conduit à rien dans un monde qui la proclame sans la reconnaître. Martinet transcende ainsi ses propres échecs sociaux sanctionnant sa volonté de faire du cinéma, de se faire éditer, de vivre de petits boulots liés de loin à la culture (kiosquier). Mais justement, il transcende ces échecs par la création d’un personnage, un archétype dont il faut s’emparer pour penser la culture aujourd’hui. Jérôme, lui, a décidé de ne plus rien transcender. Il se laisse glisser au rang de cloporte ravagé de souffrances inextinguibles, secoués aussi de rêves et d’extases sublimes, mais sublimes pour un corps et des tripes de cloporte. Mais qu’est ce qui fabrique les cloportes ? Plus profondément, d’où provient cette régression qui agit et peut finalement s’emparer de n’importe qui, comme une maladie contagieuse ? De ce type de contagion dont parle Martinet quand Jérôme a passé une nuit enlacé au cadavre de sa mère et se demande si la mort n’est pas contagieuse !? (En sens inverse, et dans d’ultimes élans d’amour pour son prochain, il tentera de faire revenir une petite prostituée qui s’est pendue, en se couchant nu sur elle, espérant lui « faire passer de la vie »). ll continuera son chemin de croix bien arrosé, alternant les sentiments primaires, la peur, la joie, l’angoisse, la légèreté, la culpabilité, l’impunité, la haine, la reconnaissance, la brutalité crasse, la tendresse baroque, se complaisant souvent dans des actes ignobles, par dégoût délibéré de la vie, du monde, volonté d’en finir, se vautrant dans la fange avec délice. « Je m’étais peut-être engagé dans une impasse, mais mieux valait l’explorer jusqu’au bout, jusqu’à ce que je me fracasse contre le mur. » Et pourtant, en approchant inexorablement du non-retour (il a décidé d’éliminer Polly), il a de brefs remords, « J’aurais bien aimé vivre. Je suis absolument certain que ça m’aurait plus, contrairement à ce que Solange a essayé de me faire croire pendant des années. Oh oui alors. Les vivants sont si lumineux. Même les plus minables rayonnent étrangement. » Le dénouement est sinistre et comme inachevé, une sorte de bain de sang en cascade, suspendu, comme l’amorce d’un geste criminel perpétuel, avec juste le soupçon que peut-être tout ça n’est qu’un délire désespéré, ce qui se distille sous le crâne d’un désaxé écorché vif, abruti effondré sur le zinc d’un bar mal famé. Solange et le Surmoi nihiliste. Le roman emporte avec lui un mystère de taille : Solange. Il y est fait abondamment référence, elle est le modèle, une sorte d’alliée mentale et démoniaque de Jérôme, elle effraie sa mère, elle fait peur à M. Cloret, elle semble toujours sur le point d’intervenir mais ne paraît jamais, elle est comme un Surmoi qui pousserait à la désespérance et au mal, un idéal difficile à atteindre, le détachement de la vie par dégoût méprisant, par l’inversion des valeurs. Elle est celle qui semble avoir, dans un certain sens, « réussi dans la vie », c’est-à-dire à avoir trouvé la manière de supporter la misère, la pauvreté, la vie de chien, les disgrâces, non pas en y échappant matériellement grâce au Lotto ou à l’ascenseur social, mais par sublimation toute en noirceur, par une sorte d’ascétisme nihiliste. Elle semble dotée d’une intelligence redoutable qui fait peur, intelligence sans compromission, sans indulgence pour les petits mensonges, les lâchetés indispensables. Elle constitue un terrible modèle peut-être représente-t-elle aussi l’ascèse littéraire qui permet de s’élever au-dessus de la boue ? L’adoration qu’il lui porte n’empêchera pas Jérôme de se rebeller régulièrement contre le pouvoir qu’elle exerce sur lui. (Qui est Solange ?) Filiations littéraires : on cite régulièrement parmi ses maîtres de référence : Dostoïevski, Joyce, Gombrowicz, Céline… Il y a bien quelque chose, dans le ton, je dirais dans la manière d’élaborer des concepts par le biais d’images littéraires, quelque chose qui fait penser à la dynamique anticonformiste de Gombrowicz. Quand celui-ci raconte dans son Journal une confrontation avec un beau parleur et que, pour le faire sortir de ses belles phrases creuses, la seule manière était de le frapper sous la table, établir un contact physique douloureux qui le ramène dans une autre dimension, ça ressemble à l’ensemble de la dynamique des deux premiers chapitres, Cloret vs Jérôme. Ce n’est pas tant ce qu’il dit qui le condamne qu’un ensemble de paramètres qu’il ne peut maîtriser complètement : « tout avait conspiré contre lui, les odeurs, les couleurs, les vêtements, mon mohair bleu, puis le gris, mes chaussettes jaunes, mon pantalon, l’absence de Polly, celle de Solange aussi, peut-être, et surtout, surtout ces imbéciles de noix qu’il n’aurait jamais dû demander, en tout cas pas de cette manière. » L’immaturité maladive, monstrueuse, l’attrait immodéré pour la sexualité des jeunes, sont aussi des thèmes que Gombrowicz a traités (de façon bien différente). On sent dans le style nerveux, les influences de Céline, une ébauche de jactance dévergondée, mais sans confusion : si la vieille mère se complaît dans des discours antisémites, si Jérôme lui-même commettra une action raciste, qu’il regrette aussitôt, c’est sous la condamnation de l’auteur, cela fait avant tout partie de la saloperie de l’esprit national, fond de commerce de l’extrême droite. L’errance de cette jalousie en perdition n’est pas sans évoquer le thème d’Ulysse errant dans Berlin, mais là aussi, le traitement diffère considérablement. Juste des airs de famille au niveau de la désespérance, de la déshérence, de la désintégration. Ceux qui n’en mènent pas large (Le Dilettante, 2008, 125 pages). Un texte plus court, savoureux dans la manière écrite et la façon cruelle et inventive de jouer avec le désespoir, le ratage, les illusions perdues. La rencontre de deux personnages qui s’attirent, se haïssent, tous les deux ayant du revoir leurs ambitions. L’un a accepté de travailler pour la télévision et l’autre, après des débuts prometteurs comme acteurs, vivote sans rôle, a échoué dans une tentative porno-alimentaire. Il faut quand même préciser qu’il ne s’agit pas d’individus ratés par essence et qui se seraient trompé d’ambition. Non, ils ont même des qualités pour accomplir ce à quoi ils se destinent, ce ne sont pas des incapables. Le registre n’est pas celui de la lamentation de tarés sans talents. L’échec vient du dehors et les mine, les détruit, les ronge dans l’alcool.  Dans ce court récit, tout à la fin, Bruno Maman (l’acteur) se demande ce qu’il y a dans le frigidaire et qui a tellement impressionné son acolyte (Dagonard) et qui pourrait apporter la solution : « Le problème, pour l’instant, the question, était : qu’y a-t-il dans le frigo ? Quel joujou mystérieux ? Quel gadget incroyable ? Quelle fanfreluche sordide ? Maman s’attendait au pire. Par exemple : une bombe atomique de modèle courant, portative ; ou bien alors le pape donnant sa bénédiction  urbi et orbi alors que personne ne lui avait rien demandé, surtout à cette heure de la nuit. Il pouvait s’agir aussi de Jean-Luc Godard et de Robert Bresson dansant le tango d’un air morne dans une superproduction ascétique dirigée par Andreï Tarkovski. Pourquoi pas ? Tant de choses bizarres pouvaient se cacher derrière la porte d’émail étincelant d’un vulgaire Frigidaire, il était prêt à tout. Peut-être, tout simplement, découvrirait-il une version surgelée de Marie Beretta, en barquette aluminium, consommable immédiatement ? » Ces rééditions font découvrir un réel auteur nécessaire et qui rend bien pâles certains phénomènes plus récents qui se sont complu, sans grand talent littéraire mais avec de beaux résultats de vente, à jouer et surfer sur les thèmes de l’infamie et du mauvais goût.(PH)

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Sexe, drogue & Internet à l’école

« Afterschool », Antonio Campos, 2008 , avec Ezra Miller, Emory Cohen, Jeremy Allen White…

Le premier mérite du film, selon moi, est de montrer que la démarcation entre le temps à l’école et le temps hors l’école n’existe plus. L’école apparaît comme un cadre disciplinaire dépassé, traversé de toutes parts par des imaginaires qui lui échappent, sur lesquels elle n’a aucun contrôle. Sans doute que, travaillés par mal de pulsions, les adolescents ont-ils toujours eu tendance à se remplir la tête par de l’anti-école. Mais aujourd’hui, des médias et un marketing exploitent cette tendance. L’école n’a plus un rôle majeur au sein des forces qui influencent l’esprit des jeunes qu’elle est censée former. Les dispositifs qu’elle met en place pour restaurer son autorité sont réactionnaires, dépourvus de sens, pathétiques (et ça ressemble aux « réponses » à la violence scolaire que tous nos systèmes éducatifs ont tendance à appliquer). Cette porosité, bien entendu, est une conséquence de ce qui façonne le plus le cerveau des jeunes. Entre autres, le flux d’Internet. Surtout les images. Si le personnage principal, Robert, semble particulièrement accroc aux images qu’il happe sur la toile, il n’est pas montré comme un cas isolé mais comme représentatif d’une tendance, il s’agit d’une culture qui baigne tous ses condisciples. Lui, sensible et intelligent, ne se contente pas d’être baigné. D’une certaine façon il essaie de comprendre ce qu’il voit et de comprendre ce que ça lui fait, car il sent bien que ça lui fait quelque chose, ça agit, mais mêlé à des millions de choses qui bougent et changent dans cette phase de l’adolescence. Le film est un montage d’images filmées puisées telles quelles sur Internet (échantillon de ce qui « structure » la culture visuelle et émotionnelle des adolescents), images mal maîtrisées réalisées par Robert (membre actif de l’atelier vidéo du lycée), images haute définition et soignée du réalisateur du film. Ce chassé-croisé de caméras désoriente quelque peu le point de vue. Il est fort question de désorientation. Notamment au niveau des questions d’identité sexuelle : le réalisateur montre bien comment la banalisation de la pornographie (encore Internet) fait entrer la violence sexuelle dans les conversations les plus ordinaires. L’air de rien, comme quelque chose qui devient la norme.  Dans le cadre des activités de l’atelier vidéo, Robert filme les couloirs de l’école. Quand deux jeunes filles (des sœurs jumelles), les plus belles, les plus friquées, les plus courtisées, sont propulsées brutalement dans le cadre, avec l’énergie du désespoir, pour être vues par les caméras de surveillance, en espérant déclencher du secours… Grandes consommatrices de drogues diverses (qui circulent dans l’établissement), elles sont victimes d’un mauvais mélange et en train d’agoniser. Robert, hésite entre image et réel. Il assiste impuissant aux derniers moments, comme incapable de mesurer la gravité de ce qui est en train de se passer. Après, on assiste aux manœuvres des autorités de l’école pour gérer le retour à l’ordre, organiser le deuil en grand moment d’émotion collective, préparer une nouvelle discipline, etc. Au milieu de ces opérations stratégiques, on a confié à Robert (action thérapeutique) la réalisation d’un film hommage aux deux sœurs. Il tentera un langage singulier, personnel, pour dévoiler le fond du problème, ce qui se cache derrière ce mal-être qui conduit deux filles à se droguer à en mourir. Une enquête visuelle, décalée. Il se fera rabroué par le directeur qui souhaite un beau clip émouvant avec de la musique et tout et tout. Le film procède par plans assez longs, réflexifs, pour suivre la progression des processus me,taux de Robert. Adolescent qui mue lentement, tâtonnant, appelant au secours, se rétractant, dépucelé sans gloire, regardant le monde autour de lui à travers de multiples écrans. La pauvreté des discours adultes, face au malaise adolescent, est frappante. Comme incapables d’intervenir dans cet espace « technologique » où les ados « se forment » face à un flux d’images, une sorte de vide entre majeurs et mineurs. C’est ce vide, et son potentiel d’explosif, qu’interroge le film, sans moralisme, simplement parce qu’il y a intérêt à s’interroger sur les «effets d’Internet », c’est de notre responsabilité. C’est de ce vide que provient la violence. Parmi tous les « films d’école », celui-ci est certainement un des meilleurs. On le dit « glacial » : je l’ai trouvé sensible, attentionné, le moins manipulateur possible, respectueux des émotions. C’est la première réalisation d’Antonio Campos.