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La Sélec 6 et les nouvelles icônes

La Selec 6,  « Rois, Reines, Icônes, sinon rien ! », août 2009

LaSelecBiereauArtiste invité, tache de naissance, soirée découverte. Il y a, comme toujours, plusieurs fils narratifs superposés, entrecroisés, enchevêtrés dans La Sélec 6 , qu’ils soient cinématographiques, musicaux ou textuels. Histoires d’amours, histoires d’une ville, histoires de crimes, histoire en images du dub, histoires d’explosion de rires sous les tropiques, d’électrochocs, de trilogie électronique, des poubelles de Cup cave… Et puis, il y a quelque chose qui fait tache, un point qui aveugle l’ouïe, une focale qui disperse le narratif, le fait rayonner au-delà du racontable. Tout ça à partir d’un instrument bien traditionnel, le banjo. Un banjo qui devient autre chose, sort de son lit et de ses préfigurés et rend possible de l’inédit, de nouveaux angles d’écoute. Une tache qui permet de toucher, entendre la naissance d’une nouvelle histoire musicale. Celle d’un individu inventant sa musique. Essentiellement Paul Metzger qui était l’artiste invité pour la soirée découverte de cette Sélec 6 (à la ferme du Biéreau, Louvain-la-Neuve où cet artiste américain est en résidence pour un mois). Paul Metzger est un chercheur-bricoleur (dans le sens « noble » donné à ce mot par Lévi-Strauss). Ses objets d’étude et d’expérimentation sont la guitare et le banjo, et d’autres instruments dérivés de conception personnelle. Un musicien « ordinaire » utilise l’instrument pour former, formaliser, finaliser et envoyer une chanson, un air de musique abouti vers un public. Paul Metzger s’en sert comme d’un moyen pour exposer un monde intérieur, un univers sonore façonné, sculpté. C’est une musique très plastique, modulant des intensités, stylisant des complexités, imbriquant des réseaux de sens, de couleurs, de phrases abstraites, de détails techniques esthétiques. Tout se passe dans le mode de prolifération, l’agencement entre les modules sémantiques, thématiques. Il a construit tout un univers, astucieux et maniaque, mûrement réfléchi, longtemps, en atelier, en transformant les instruments de musique pour les rendre aptes à exprimer les paysages sonores intérieurs. Greffant dessus des organes supplémentaires (cymbales), des jeux de cordes sympathiques, des mécanismes de boîtes musicales (et leur référent à des airs obsédants, automatiques, constituant une culture musicale industrielle basique qu’il convient de déjouer). Il a élaboré des techniques personnelles, rigoureuses, pour jouer de ces instruments transformés, pour faire corps avec eux (vice-versa). Si ces exécutions en public sont très techniques, ce n’est pas par étalage d’une virtuosité, mais parce ces techniques racontent des histoires, sont les histoires musicales dont il retrace le passé, le présent et le possible. Ça ne s’écoute pas comme des chansons, pourtant ça bruit de plusieurs courants chantants. Des précipités, des nœuds, des cascades, des surfaces dormantes, lancinantes, des lacets, des éclats criblés, des mouvements de divergence et/ou de convergence… Dans la lenteur, la méditation, avec des structures imaginatives renvoyant au raga de la musique indienne. Par cercles concentriques, labyrinthe d’ornementations, alternant propositions musicales affirmées et successions de thèmes essayés, esquissés, déroulés dans leur indétermination. Plaque sonore tournante vers d’autres systèmes de représentations. D’où sa force onirique. Je ferai une rapide association avec une analyse de thèmes abstraits, de taches colorées ne représentant rien de narratif à priori, dans la peinture de Quattrocento (Fra Angelico). Analyse remarquable écrite par Didi-Huberman : « C’est là une vertu formelle caractéristique de l’ornemental : la prolifération des signes – lacis, réticulations, pointillés – indique la plus haute détermination, un réseau de fleurons ou de damasquinages, par exemple, bref une matière travaillée, ouvragée ; et, en même temps cette prolifération saura induire la plus grande indétermination : le réseau qui prolifère tend toujours à désagréger la perception du réseau. Alors, le jeu savant des lacis devient une surface incertaine, faite de sinuosités incontrôlables, une surface rhizomatique ou, tout simplement, une surface-tache. En quoi l’on comprendra que l’indétermination puisse constituer l’une des plus éminentes vertus structurales de l’art du peintre. » (Georges Didi-Huberman, « Fra Angelico. Dissemblance et figuration. ») Une grande partie de ce vocabulaire est transposable à ce que l’on entend dans la musique de Paul Metzger pour en dire la plasticité sonore et figurale (la manière dont cette musique raconte/chante), et ce, je pense, sans gratuité associative, mais avec la justification de climats spirituels parallèles (proches, sans êtres équivalents, les contextes étant trop éloignés). Après la version guitare et banjo, Paul Metzger présente un jeu sonore avec un instrument de sa fabrication : sur base de la déconstruction d’une boîte musicale (mais conservant sa temporalité à ressort), un dédale de sonorités préparées dans lequel se perd et se libère, s’épanchant dans un autre espace de représentation mentale, la mélodie initialement emprisonnée dans l’automate. Des versions originales, personnelles, très creusées et évoluées de ce que l’on appelle les « instruments préparés » (dispositifs qui multiplient leurs possibles, leur inventent des annexes, instrumentalisent leurs coulisses, cadres et hors-cadre, les inscrivent dans une narration élargie…). Ce genre de prestation constituant une authentique rencontre avec le faire musicale (après, on aime ou on n’aime pas) et le lieu où cette rencontre avait lieu, la Ferme du Biéreau, ça c’est vraiment un moment de vie musicale. Du vivant musical pour engendrer du vivant musical ! À quoi souhaite contribuer La Sélec ! Son numéro 6, toujours designé par Mr&Mme, est disponible dans toutes nos médiathèques dès ce 18 août. Allez-y pour découvrir son look (ça change à chaque numéro, à chaque fois un collector !) mais aussi son audace rédactionnelle (encore plus riche sur le site de la Médiathèque). Le poster original, créé en fonction du contenu (musiques et films), a été confié à Sarah Atka. Elle a réalisé un passionnant roman-photo graphique, un pèle-mêle palpitant. Une vision personnelle, captivante, faite de gros plans agencés en montage panoramique, trompes l’œil plein de suspens galopant, du foisonnement imaginaire que La Sélec ne manquera pas de susciter en n’importe quel cerveau avide de découvertes pleine de sens !  (Vous n’habitez pas en Belgique, vous n’avez pas accès à nos médiathèques et vous voulez lire La Sélec ? Ecrivez-moi !) – (PH) – Des vidéos sur Paul MetzgerPrésentation du projet de la Ferme Soirée La Sélec, avec Paul Metzger,  à Liège, le 28 août, à l’AN VERT.

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