La Sélec et les doigts

La Sélec ne reproduit pas les couvertures de CD et DVD comme le font systématiquement tous les magazines journaux chroniquant musiques et films édités. C’est que La Sélec ne chronique pas des CD et DVD. Elle parle de rencontres avec des musiques et des films, elle plonge dans des expériences de l’écoute et du regard. Et les supports physiques, indispensables, n’en sont que les objets de partage, de circulation, de consultation, objets de connaissance à examiner et décrypter. L’iconographie de ce drôle de magazine n’est pas le patchwork respectueux de toutes les pochettes, des visuels – parfois fabuleux- qui servent aussi à distinguer et vendre. Leur fonction est d’attirer le regard et, par l’utilisation de codes assez subtils, de donner des informations sur le contenu de manière à appeler les publics initiés, concernés. La Sélec (en tout cas ses graphistes qui eux-mêmes lisent la production rédactionnelle) digère tout ça et le travaille pour ouvrir des voies vers de nouvelles narrations, de nouvelles images. Les esthétiques de ce qui emballe CD et DVD et qui, comme le disait bien Genette pour le livre, sont déjà la musique, sont pétries, lacérées, déstructurées en bloc d’ombres, de signes, de couleurs, de textes, de fragments photographiques – selon les numéros – encadrant et scandant les articles, les colonnes de mots. Bribes et rémanences. Avec ce N°11 et l’image inventée et créée par Vincent Julliard, ce choix affirmé – et qui reçoit son lot de critique – consistant à confier le visuel principal de La Sélec à la création d’un artiste (chaque fois différent), me semble vraiment une des choses les plus intéressantes de cette aventure. Parce que l’essentiel est qu’au centre de La Sélec, il y a une image inédite, conçue pour La Sélec, un poster qui ouvre un horizon, une plage de langage non verbal qui laisse entrevoir chaque fois une dimension onirique, symbolique de l’acte d’écouter, de regarder et d’établir des liens avec le monde à partir de productions artistiques peu connues, voire complètement méprisées. Pour rappeler qu’au centre il y a l’imaginaire et que l’imaginaire d’un tel ou d’un tel nous enrichit, influence nos perceptions, nous aide à construire le nôtre. Il y a une grande page magique par où se révèle toute la plasticité imprévue, jamais coincée et totalement imprévisible de La Sélec qui ne se réduit pas à une expression par les mots.. Cette image – carte blanche aux artistes – reflète, de près ou de loin, la totalité de ce que les médiathécaires ont choisi de placer dans La Sélec : ça ne veut pas dire, forcément, en exprimant une passion pour ce qui s’y trouve, ni en ayant pu en développer une connaissance intime. Mais des symptômes, des perceptions, c’est une projection picturale pour embrasser le panorama offert, avec subjectivité. C’est par là que l’on commence, une vision d’ensemble, un cadre large dans lequel vont émerger des reliefs où accrocher sa sensibilité et filer une interprétation. Et le travail de Vincent Julliard est un formidable exemple. Il délimite un terrain de jeux, très vaste, très caverne d’Ali Baba. Dessin au trait, animé, dynamique, ça grouille, il y a profusion et élancement, ainsi que profondeur. Il y a un peu du labyrinthe initiatique. La Sélec est ludique, elle l’a été pour lui, pour cet artiste, il en a retiré et appris quelque chose, c’est là, il le raconte. L’espace dessiné est celui d’une médiathèque. Les personnages ont l’air bizarre, mais pas méchant, l’impression générale est positive, une douce euphorie souterraine. Il ne faut pas se contenter de regarder pour enregistrer tout ce qui se passe (prendre conscience de toutes les scènes qui se déroulent dans ce cadre de vie, simultanément) : vous avez une feuille avec des autocollants, un élément de bricolage pour entrer dans l’image. Ces autocollants représentent les pochettes des CD et DVD de La Sélec 11. Le jeu est simple : retrouvez, dans la médiathèque dessinée, les médias de La Sélec et collez les autocollants aux bons endroits ! Pas si simple, il y a des astuces ! Ils peuvent apparaître dans les écrans consultés par des usagers (la Sélec en version Web !) ou être rangés à l’envers ! Tout près ou très loin. Dans un sac, incarnés en visiteurs, dans la pile des médias préclassés, ou valorisés en affiches, dans les mains d’un médiathécaire. Cherchez La Sélec. Et c’est là qu’intervient la main, le bricolage, ses gestes et son expérience de spatialisation. Il se passe quelque chose. Une autre dimension. Cette simulation fantaisiste permet d’appréhender bien mieux, comme de l’intérieur, ce que représente le travail de La Sélec à l’échelle d’une grande médiathèque aux ressources infinies : des points de chute, des lieux de conseils. Une fois que toutes les taches de couleurs sont placées – et le résultat reste discret, aéré – une métamorphose s’accomplit : une médiathèque devient lisible, structurée, réellement en relief grâce à ces images colorées, illuminées par la chair que leur apporte tout le travail de commentaire (un choix conscient, objectiver, la rédaction d’un texte, l’assimilation de ce texte pour apprendre à parler et conseiller). Il y a une trame contre la saturation, contre l’impuissance à s’orienter dans la surabondance. Ces quelques taches peinturlurées suffisent à signaler qu’une médiathèque informe et fait découvrir, ce n’est pas hermétique. (Contrairement à quelque chose qui émerge de manière latente dans la première perception de l’image où cette caverne peuplée de gens étranges qui semblent heureux sans que l’on sache vraiment de quoi, irradié en vase clos par une profusion indifférenciée, décodable par les seuls initiés –, – c’est ça, les têtes étranges !).

La Sélec 11 est disponible, version avec autocollants en offre limitée. Table des matières complète sur notre site, avec bio de l’artiste (Vincent Julliard)  –  Une vidéo sur Youtube

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