Pendules touchés, concert touchant

La Sélec 16, argument et concert – Ce que toucher veut dire. – La Sélec, magazine de médiathèque très manuel – il faut détacher les pages, retirer l’agrafe pour déployer le poster d’artiste  – , consacre une bonne partie de son numéro 16 à l’importance du toucher, de la matière et du bricolage, comme disposition à remettre en jeu les connaissances assimilées, symbolisées et bien intégrées au métabolisme des conventions artistiques. La main – toucher, renouer avec une connaissance tactile des choses -, la matière – tout matériau qui se présente comme texture inconnue, à redécouvrir, à comprendre -, le bricolage – action de tâtonner, chercher à faire fonctionner ensemble des éléments à priori hétérogènes, expérimenter de nouvelles manières de faire, interagir avec les éléments -, il y a dans ce périmètre de prospection et action un champ très large de pratiques qui réinventent, favorisent l’émergence de nouvelles combinaisons entre choses déjà connues, agencent autrement connaissance formelle et mémoire informelle. Toucher/Matière/Bricolage : c’est entretenir la faculté de ne rien figer dans les langages conventionnels, rester disponible pour tester d’autres dispositifs, d’autres techniques, d’autres langues. C’est revenir aux sources où l’on ne sait encore rien et où l’on essaie de nommer ce que l’on voit, ce que l’on sent et les relations que l’on établit entre ce qui se ressemble ou se différencie. C’est rappeler que la « main » est aussi importante que ce que l’on appelle, en langage courant, le cerveau, qu’elle en fait partie et qu’il faut rester à l’écoute de ce qui circule comme flux informationnels entre ces organes, histoire de ne pas se coincer dans un développement univoque. L’objectif est d’enrichir et faire évoluer la sensibilité des systèmes conventionnels, pas de les supprimer, ils sont bien trop utiles car ils ont photosynthétisés une part phénoménale de notre histoire. Le mieux est d’être attentif à leur plasticité imparfaite et à leur potentiel d’évolution, leur aptitude à recevoir et se modifier, au lieu de les considérer nantis d’une perfection rigide et autoritaire. Le bricolage ne signifie pas faire table rase de ce que l’on sait, mais consiste à oublier ce que l’on sait, désapprendre les codes et les formalisations de la sensibilité, réintroduire l’incertitude, la possibilité de formes inédites. Pour recommencer à inventer ce que l’on savait déjà. Ce qui s’effectue en conservant tune part importante de ce que l’on déconstruit. Prendre des risques, essayer. Ce sont des tentatives artistiques favorables à l’invention de nouveaux instruments et de techniques hors-pistes. Les territoires s’élargissent, les zones de l’expression artistique croissent et tissent des liens avec tout ce qui les entoure. N’importe quelle matière ou technologie – soit du concret, soit du spirituel -, peut alors rentrer dans l’organisme de l’œuvre, devenir résonante, stimuler la relation au monde, exciter le sens interprétatif. L’amateur d’art ne l’est qu’à exercer son sens de l’interprétation et, pour l’essentiel, c’est ce que l’on appelle les « pratiques culturelles », rien à voir avec par exemple, « télécharger » au lieu d’emprunter un CD.  Table des matières 16. – Pour illustrer ce propos, un article sur Playboy’s Bend, invention d’un artiste belge (Xavier Gazon) qui s’empare du circuit bending, « court-circuitage et détournement de machines », prisé dans certaines musiques expérimentales et qu’il fait bifurquer vers une forme musicale accessible, séduisante. Tout le monde peut raffoler de ces airs référencés où la vedette est confiée à « de petits claviers, de vieilles boîtes à rythmes et de jouets made in China »… Au cœur des musiques actuelles, il est un territoire pluriel où la matière et le toucher sont toujours en ébullition naissante : c’est le platinisme. L’art de faire de la musique à partir du support enregistré – le vinyle – que l’on manipule, caresse, frotte, « arrange », directement avec la main ou divers outils (comme pour le piano préparé). C’est avant tout une musique d’auditeurs, qui ne survient qu’à partir du moment où l’enregistrement a rendu possible une écoute à domicile, chez soi, au calme et à l’écart de l’espace public, et, ainsi, à intensifier la quantité et la qualité de ce que l’on peut se mettre en tête en guise de matière musicale. La musique entre dans la mémoire d’une manière jusqu’ici inédite, par répétition, elle se grave dans le cerveau, y trace ses sillons sans fin dès lors qu’ils se connectent et font musique avec tout ce qu’ils trouvent dans le cerveau, l’auditeur entretenant alors une relation intime avec les musiques qui correspondent le mieux à son ADN, comme cela n’avait jamais été possible auparavant. Quand le DJ touche la matière d’un vinyle, il touche aussi la trace intacte que cette musique à laisser dans sa matière sensible, sa mémoire, sa sensibilité et il lui applique diverses transformations, altérations, manière de se l’approprier, de la faire sienne, pour que ça devienne « sa » musique, il en change la plastique. C’est une technique qui élabore de nouvelles formes d’écritures musicales, même si elles en restent à un niveau mental, abstrait. La Sélec, dans sa version papier et sur le site de La Médiathèque, consacre un dossier sur le platinisme, de l’expérimental au hip-hop et vice-versa, pour non-initiés… La thématique « toucher/matière/bricolage » est aussi traitée via le cinéma, tant fiction que documentaire, pour fournir des images qui explorent l’univers du geste artisanal et du geste industriel. C’est une manière de montrer comment le geste s’inscrit dans un environnement, en est un élément, une production collective qui fait monde, façonne des cultures, des imaginaires. Ceci en présentant Le geste ordinaire de Maxime Coton d’une part et, d’autre part, Le Tonnelier de Georges Rouquier, Le sabotier du Val de Loire de Jacques Demy et Les métiers du bois de Jacqueline Veuve.  L’approche est complétée par une introduction au cinéma structurel – quand la pellicule devient matière à sculpter -, et en évoquant deux jeux audiovisuels qui réactivent les pulsions du bricolage (Machinarium et Littlebigplanet). – La Sélec en soirée avec Pierre Berthet et Galileo. – Le 30 avril à Liège, dans la Chapelle Saint-Roch, Pierre Berthet était l’invité de la Médiathèque (en partenariat avec le Centre Henri Pousseur) pour une performance musicale illustrant le thème de La Sélec 16 (toucher/matière/bricolage). En première partie, le musicien, percussionniste de formation et grand connaisseur des cloches et autres carillons, donnait une pièce de Tom Johnson, Galiléo, du même nom que l’instrument spécialement inventé pour jouer cette œuvre. Johnson, compositeur minimaliste (1938, Colorado) travaille beaucoup à partir de principes mathématiques qu’il s’emploie à incarner – interpréter  et rendre visibles – dans des écritures et dispositifs musicaux. Galiléo est une sorte de carillon pendulaire, une potence métallique où l’artiste artisan a suspendu cinq pendules, des barres de métal résonnantes, de tailles diverses. Les pendules sont disposés à des hauteurs différentes étudiées en fonction du principe découvert par Galilée qui veut « que le balancement d’un pendule dépend du carré de sa longueur ». Le compositeur a calculé une complémentarité des balancements car ce sont les pendules qui, dans l’air, vont battre la mesure de l’œuvre, lui donner sa pulsion intérieure. La partition détermine d’abord ce rythme, en agençant l’ordre dans lequel faire penduler telle ou telle barre, d’abord deux, puis trois, puis quatre. Ensuite seulement, les « coups » sont définis, leur puissance, leur espacement, l’ordre selon lequel frapper telle ou telle barre. Mais avant tout, c’est le balancement qui semble dicter les frappes et les sonorités. Pierre Berthet soulignera à quel point il faut percuter sans interférer dans le mouvement, pour ne pas faire ralentir le balancier et désynchroniser les barres. Il insistera sur la difficulté de trouver le temps de relancer les pendules de manière précise, tout en restant dans la pulsation de l’œuvre et en frappant aux bons moments. Il évoquera Galilée qui parlait des mathématiques comme du livre permettant de lire la Nature. « Quand je joue cette pièce, j’ai l’impression de lire le livre de la nature » dira-t-il en introduction. Les pendules sont lancés, le percussionniste les frappe avec fermeté et délicatesse, la polyrythmie s’élabore petit à petit, son après son, et, du fait du mouvement pendulaire des barres et des gestes, elle se matérialise, visuelle. Concentré, passionné, Pierre Berthet fixe l’espace où dansent les pendules, hypnotisé. L’acoustique de la vieille chapelle est idéale. Le musicien sonde l’invisible et ses lois physiques qui régissent la matière, il voit surgir flux et reflux, va-et-vient qui le transporte, heurte ses baguettes de percussionniste. Coïncidences. Chaque son est la rencontre de l’immatériel et du physique, d’une force et d’une inertie, du corps et de l’instrument, d’un invisible et d’un invisible, d’un corps inaudible et d’un corps audible qui fusionnent et tintent brièvement, chaque fois une surprise, une collision. C’est une expérience et un envoûtement résultant de la convergence entre de loi physique et création artistique. Tout a l’air aléatoire et pourtant tout est écrit. Une musique aérienne, fraîche, dense et volatile et qui garde tout son mystère (le compositeur et son œuvre ne sont que des intermédiaires, tout a l’air être mû par des forces invoquées et déclenchées, qui dépassent artistes et intentions musicales). Un ange passe. (En deuxième partie, Berthet présentera une création à base d’aspirateurs, de seaux métalliques, d’eau, de goutte-à-goutte, mais je n’ai pu y assister.) (PH)  – La SélecLe poster de l’artiste, Elodie AntoinePierre Berthet, son sitePierre Berthet, sa discographie en médiathèqueTom Johnson – Tom Johnson, discographie en médiathèque.


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