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Ce qu’on regarde sans voir et nous regarde (hantise)

Toile et écran pub. Ça se produit dans le coup d’œil périphérique. Quand une image extérieure est captée presque à l’état neutre, objective, sans qu’elle en passe par un processus d’identification serré ou une phase de reconnaissance analytique. Elle s’introduit telle quelle et va se placer dans la banque d’images, aimantée par des affinités ou des contraires. Elle éveille dès lors une sensation, un état d’âme, une réflexion qui semblent venir de nulle part, à l’état naturel, évidence non soumise à question. Ainsi de ce grand panneau publicitaire panoramique qu’en général j’essaie de ne pas trop fixer (un écran devant lequel j’essaie de passer sans le voir vraiment, comme avec la plupart des affichages marketing). Voilà, dans ce regard fuyant, qui absorbe tout en se rétractant pour ne pas être touché sans cesse par le flux d’images indésirables, vides, creuses – et qui vident et qui creusent -, cette scène publicitaire va s’accoler à des images connues. J’ai donc l’impression qu’est exposée là le genre de peinture contemplée plusieurs fois dans des manifestations artistiques, signée d’un artiste prometteur, talentueux, actif dans le retour de la toile (et de tous les savoir-faire qui y réfèrent). Du déjà vu, entré dans mon patrimoine intérieur. Des images et une manière de représenter qui m’ont interpellé, à propos de quoi j’ai écrit (produit de l’écriture). À tel point que, essayant alors d’éclaircir à quoi cette image me fait penser, je peine à me rappeler précisément en quelles circonstances j’ai bien pu les contempler. En premier lieu surgit le fait d’avoir écrit sur ce genre d’image, prédomine ce caractère de confrontation mentale à un certain type de représentations. D’où cette atmosphère de caverne, d’ombres, d’obscurités chatoyantes. Mais ça me revient assez vite (je ne suis plus depuis longtemps devant le panneau d’affichage) : cela m’a évoqué certains tableaux de Guillaume Bresson ! Par la profondeur, le travail sur les couleurs, la scénographie qui mélange des temporalités et fait interagir des caractères et des comportements d’époques différentes. Certaines de ces toiles, subtiles, associent des perspectives et des attitudes du Moyen Age, des techniques de la renaissance, avec des profils de personnages et des accessoires technologiques évoquant les nouvelles cultures urbaines. C’est troublant parce que, mine de rien, le cocktail de références de provenances diversifiées et très larges, conduit à réviser non seulement un type de peinture, mais toute une vision de l’histoire : la culture urbaine ne s’est pas construite uniquement avec des influences occidentales mais depuis toujours avec un brassage important. Le problème est la différence de qualité entre les toiles de Bresson et la photo publicitaire pour une boisson de fête !? Cette dernière, à un coup d’œil plus soutenu, est vilaine et bête ! Alors que les réalisations du jeune peintre ont vraiment « quelque chose ». Comment se fait-il que les appareils de réceptions, en mode automatique, les associent et les rangent dans une première même catégorie !? des parallèles existent. Sans doute que la peinture étudie un champ d’images – là où les héritages font se rencontrer des cultures du regard qui ne se croisaient pas, des angles d’hybridation, de collage, démontage et « remontage du temps subi » – que la publicité ne fait qu’exploiter sans nuance, uniquement pour créer une atmosphère étrange, entre civilisation raffinée et bestialité onirique. Le travail du pratiquant de l’art (!?), ce jeu constant de l’interprétation, doit très probablement composer avec ces rapprochements non voulus, ces magnétismes spontanés entre matériaux, images, sons, phrases, mots, couleurs, odeurs. Rapprochements qui installent des zones confuses, d’indétermination, de significations embrouillées difficiles à démêler (comme parfois le langage des rêves) mais, finalement, ce sont ces zones troubles qui, alternant avec d’autres plus claires, carrément limpides ou insignifiantes, qui donnent une tonicité à la lecture des images environnantes. Et permet de combattre leur toxicité éventuelle, par exemple quand une saloperie d’image publicitaire cherche à contaminer par ressemblance indue le travail d’un jeune peintre méritant. Mais si ce rapprochement fonctionne, c’est qu’il y a aussi réciprocité : le jeune peintre a probablement eu une grande partie de sa culture visuelle influencée par la création publicitaire et cela se retrouve dans les esthétiques qu’il exploite. Le contraire semble difficilement concevable, en partie par la dimension d’épopée, de grandes fresques narratives qu’il donne à ses toiles : toutes formes qui ont été phagocytées par l’imagerie publicitaire. – Par la fenêtre. – J’ai ressassé durant quelques jours le surgissement, en mon cerveau, d’un lien inattendu entre pub et toile. J’y ai pensé face à la fenêtre du cabinet de lecture. Les branches des sapins, alourdies et déformées par l’épais molleton neigeux, comme des intrus déformant leurs traits sous un bas de nylon enfilé sur la tête, s’agitent mollement près de la vitre, font signe aux livres. Au crépuscule grisâtre on dirait un banc d’ectoplasmes se dandinant dans un aquarium. Des formes indistinctes pouvant s’incarner en n’importe quelle espèce vivante. Dans une zone d’indétermination qui évoque celle où certaines images peuvent être rapprochées, désignées comme étant de la même famille alors que la conscience ne les reconnaît pas. Je contemplais ce lourd branchage fantomatique traversé du vent du Nord, comme l’on contemple le passage des nuages aux contours suggestifs. Le cadre de la fenêtre délimitait une activité idéale de rêverie creuse. On dirait les grandes branchies d’un monstre marin livide, à la respiration gelée. À la lumière du jour, une de ces branches se détache des autres, revêt un aspect animal, toutou éléphantesque (ou forme canine frappée d’éléphantiasis), oreilles, truffe, trompe décomposées mais reconnaissables dans leur apparition matinale. Quand le soleil se lève et pose dessus ses rayons, aussitôt la forme se rétracte, se met à fondre et à disparaître comme toute vraie créature de la nuit et de l’ombre. Leur identité vague a permis de faire voyager diverses significations et, ainsi, de mieux comprendre pourquoi deux matériaux étrangers l’un à l’autre se faisaient écho, se révélaient l’un l’autre. La rêverie active est bien utile, elle fait travailler entre elles les images d’images, les illusions, les hantises.  (PH) – Article sur Guillaume Bresson

 

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Le sexisme Proximus

Atteindre la parité femme homme est politiquement affirmé comme une priorité. Tout ce qui freine cet objectif est régulièrement présenté comme obstacles à surmonter, mentalités à transformer, législation à adopter. Chaque fois qu’un constat objectif, appuyé sur des enquêtes scientifiques, vient démontrer qu’on en est loin – par exemple qu’à responsabilités égales, le salaire diffère -, cela fait la une de la presse, on crie au scandale. Mais les gros producteurs d’images, les marques et leurs publicités, ne cessent de jouer avec les clichés sexistes, ils en ont besoin, les caricatures sont plus facilement exploitables que des identités différenciées, nuancées, complexes. Des plaintes sont déposées régulièrement à l’encontre des images trop choquantes, mais les plus pénibles, celles qui font le plus de tort sont probablement celles qui paraissent inoffensives, pratiquant un soi-disant second degré, ou enveloppant leur message d’un discret clin d’œil, l’air de dire « on n’est pas dupe ». Il n’empêche qu’elles ne font que renforcer la vie déjà dure de ces clichés parce que le marketing les aime. Campagne publicitaire sexiste de Proximus. – Voir la dernière campagne de Proximus, massive, guimauve et sans dentelle. Petits et grands panneaux, partout. Pour encourager l’usage d’Internet via son GSM au nom de futilités transformées en argument massue. Il faut convaincre que se connecter où que l’on soit est absolument crucial, voire vital. Premières images : d’une part, une jeune femme en train de se demander « a-t-il répondu à mon mail ? » (avec une variante Facebook), visage légèrement mièvre, fleur bleu terne dans les yeux nunuches et, d’autre part, un mec, regard vers les cimes des marquoirs (le sublime, la transcendance) en train de se faire du mouron : « ont-ils marqué ? » (comment prendrait-il le temps de lui répondre par mail!). Il pourrait y avoir alternance, la fille s’inquiéterait du but et le mec d’avoir reçu une réponse à son message sentimental. Non. Enfin, pas à ce stade, la campagne commence, ça viendra peut-être, mais, en l’état, c’est pleinement une campagne lamentablement sexiste. Humour et second degré potentiels (mais indétectables) n’y changent rien, en la matière, l’intérêt est de vendre quelque chose, et l’usage d’un éventuel second degré ne contribuera en rien à combattre (atténuer) l’imposition ces stéréotypes. Voilà un fric bête dépensé dans un but commercial qui viendra soutenir une carence de l’Etat (le défaut de parité), les pouvoirs publics investissant certainement pas mal d’argent, mais forcément moins et donc pour rien, afin de promouvoir les principes de la parité (campagnes de sensibilisation, mais qu’ont-elles à vendre, ces campagnes !?). Autre exemple de court-circuit qui ruine l’autorité de l’Etat. Celui-ci n’est pas à même d’imposer la parité parce qu’il n’a pas la capacité de surpasser la puissance publicitaires, au bénéfice d’un message d’intérêt public. Quelles sont les possibilités d’attaquer une campagne sexiste sur grands panneaux, étalés sur la voie publique, bafouant l’intérêt commun pour vendre des connections immédiates? (PH)

La cuisine des maladresses

Introduction. Comme à propos des paysages, revenir au sens de cuisiner !- Le plaisir de préparer ce qu’on appelle un « repas de fête » (moment « exceptionnel » par rapport à la cuisine quotidienne) est lié au fait de préparer de ses mains quelque chose à offrir à des amis. Mais, au-delà, à l’immersion dans un univers où la main se retrouve organe de connaissances, habile à palper d’autres dimensions du vivre et des vivres, du lien entre le corps et l’esprit. Quiconque s’adonne à une activité d’artisanat est sans doute familier de cette correspondance entre la tête et le corps dans le travail. Il y a d’abord la représentation du menu, ça se pense longtemps à l’avance, il faut lire plusieurs fois les recettes, laisser ces lectures techniques se transformer en images, en histoires animées quand l’imagination s’en empare et dessine l’enchaînement de tous les actes qui conduisent à garnir les assiettes, se représentant les métamorphoses successives des matières premières en quelque chose de mangeable dont le modèle a été créé la plupart du temps par quelqu’un d’autre (l’auteur du livre de recettes). Un processus de lenteur durant lequel on « communie » avec l’esprit et la sensibilité, ses aptitudes à goûter et à faire parler les goûts, d’une personnalité éloignée, abstraite, que l’on ne connaîtra peut-être jamais, qui peut très bien être décédée (communication avec les fantômes).  Cette communion s’effectue par le biais de l’analyse, exercice de compréhension des consignes mais surtout passage à l’acte incluant une part d’intuitif. (Dans son dernier livre « Ce que sait la main », Richard Sennet se penche sur la relation à la recette de cuisine, page 245, chapitre intitulé « Instructions expressives »).  – Quelques mots d’un menu type – Il me semble que sont particulièrement instructives les recettes alliant simplicité et long processus. Rien de compliqué en soi, mais du temps, une transformation patiente. Un résultat qui ressemble à un plat ordinaire, proche d’une cuisine de tous les jours, mais une saveur qui a pris le temps de mûrir, un temps inaccessible dans les manières de s’alimenter au quotidien. Pour la première fois, je me suis décidé à réaliser un jus de volaille. J’y avais toujours renoncé faute d’imaginer comment faire, comment contourner la difficulté de n’avoir pas à disposition le matériel requis. Finalement, on bricole. Alors, ça consiste à colorer dans la graisse d’oie plusieurs kilos de viande et os de poulets dans une plaque métallique, en laissant attacher. Puis mouiller d’eau jusqu’à évaporation complète et quand la viande recommence à s’agripper au métal, remettre de l’eau, ainsi plusieurs fois. Vider la viande dans un faitout, détacher à l’eau tout ce qui accroche dans le fond de la plaque, verser dans le faitout ainsi que 4 litres d’eau, laisser cuire plusieurs heures. Ensuite filtrer et, à feu moyen, laisser le bouillon s’évaporer pour conserver 4 ou 5 décilitres. C’est un fond de sauce succulent, qui libère ce que les sucs ont de plus goûteux. Parfumé de quelques morceaux de truffe et versé sur un morceau de poisson cuit le plus simplement pour respecter au mieux la qualité du produit, par exemple un turbot saisi à la poêle et fini au four, bien arrosé, il réussit au mieux ce mariage du complexe et du naturel. Quelque chose de similaire dans la réalisation du hachis Parmentier associant de la joue de bœuf et purée de topinambour. La joue a mariné 24 heures dans du Madiran avec une garniture aromatique et des épices. Elle est ensuite saisie dans la graisse, pendant que le vin est flambé. Elle est ensuite recouverte du vin et de fond de veau, remise au four à basse température pour au moins 8 heures. Le liquide (2 litres) doit réduire en fond de sauce de deux ou trois décilitres monté au beurre au moment de servir. Les étapes de ces préparations lentes sont entrecoupées par la confection des différents éléments du dessert : biscuit rond (sans farine) au chocolat, glace à la truffe, autre biscuit à la poudre de cacao, sauce au chocolat… – L’importance des imperfections et de la maladresse. – On travaille à ses fourneaux en s’appliquant, en interprétant, d’abord dans sa tête, le texte de la recette, et en le lisant ensuite avec le corps entier. Durant l’élaboration de la recette (elle est inventée par un tiers, mais pour l’exécuter, il faut se mettre en état de la recréer, elle doit re-venir de soi), on s’est forgé une représentation idéale, parfois influencée par la photo d’un livre !  Or, au cours de la réalisation, je suis sans cesse confronté à une foule de petits détails qui ne correspondent pas à la théorie, la matière ne se comporte pas forcément comme prévu ! Tout en faisant les choses du mieux possible, je prends conscience que les imperfections s’infiltrent et altèrent l’objectif escompté. Ça peut décourager, en même temps c’est cette relation à l’imperfection qui est stimulante, excitante. C’est en réagissant à l’instant, intuitivement, pour solutionner une part au moins de l’imparfait qui vient gauchir le projet, que j’ai l’impression de m’approprier la recette, d’en faire quelque chose qui m’appartient, mais aussi d’apprendre quelque chose, sur la cuisine et sur moi. Richard Sennet (« Ce que sait la main ») étudie aussi l’importance de l’imperfection et de l’échec dans les processus cognitifs des artisans, dans l’élaboration des technologies, des savoir-faire (et donc de la pensée). Ce qu’il faut lier aussi à la nécessité de laisser agir la maladresse pour dynamiser le social, faire bouger l’institutionnel. En effet, dans « la Revue Internationale des livres & des idées », Yves Citton consacre un remarquable article à faire converger le contenu de trois livres : Michel Vanni pour « L’Adresse du politique », « Topographie de l’étranger de Bernhard Waldenfels et « Saccages. Textes de 1978-2009 » de GX Jupitter-Larsen. Pour une théorie et une pratique de la maladresse qui agit comme une bouffée d’air frais : « Eloge de la maladresse. Agir sur les brèches, toujours en retard sur l’urgence des requêtes et en avance sur une compréhension suffisante de la situation, cela condamne nécessairement à faire des gestes maladroits. « La maladresse est le moteur du changement », en ce que c’est à travers elle que passent les déplacements et les décalages qui reconfigurent et redirigent les frayages institutionnels – avec à chaque fois des risques de « dérapages », « d’écarts de langages », « d’effets secondaires » immaîtrisés. Au lieu de subir comme une malédiction (ou dans la honte) la précipitation, l’incertitude et la mal-adresse inhérentes à toute réponse, Michel Vanni nous invite à « revendiquer cette maladresse » comme un antidote à l’arrogance commune aux détenteurs de pouvoir ».  – De quoi la cuisine est le creuset, citation de Richard Sennet évoquant Lévi-Strauss. – « Le métier fondateur, à ses yeux, est la cuisine plutôt que la poterie, le tissage ou la menuiserie, mais la logique du changement, dans son idée, vaut pour tous les métiers. Il présente le changement comme un triangle culinaire, un « champ sémantique triangulaire, dont les sommets correspondent aux catégories du cru, du cuit et du pourri ». Le cru est le domaine de la nature, telle que la trouvent les humains : la cuisine crée le domaine de la culture, de la nature métamorphosée. Dans la production culturelle, observe Lévi-Strauss dans une formule célèbre, la nourriture est à la fois « bonne à manger » et « bonne à penser ». Par quoi il entend, littéralement, que cuisiner des aliments engendre l’idée de chauffer à d’autres fins ; les gens qui partagent des morceaux de cerf cuisiné se mettent à penser qu’ils peuvent partager les parties chauffées d’une maison ; l’abstraction « il est une personne chaleureuse », au sens de « sociable », devient alors pensable. Ce sont autant de changements de domaine. Lévi-Strauss aurait pu tout aussi bien penser à l’argile ; comme la viande, elle est bonne à penser. Dans la poterie, l’argile crue est « cuisinée » tant par les outils qui lui donnent la forme d’un pot que par le four, qui assume le travail proprement dit de la cuisson. L’argile cuite est un médium pour fabriquer des images qui créent un récit à mesure que la poterie est façonnée. Ce récit peut voyager, et il peut être échangé ou vendu en tant qu’artefact culturel. Ce que Lévi-Strauss souligne, c’est que la valeur symbolique est inséparable de la conscience matérielle d’un objet ; ses créateurs ont pensé les deux ensemble. » (Richard Sennet, « Ce que sait la main. La culture de l’artisanat. » Albin Michel, 2010) – Médiation culturelle, médiathécaires, péril SNCB, cerveau, couilles et diesel.  – Rappeler à quel point la main est un outil pour apprendre et pour penser, et que c’est le corps, avec tous ses organes y compris le cerveau, qui pense le faire et met en application théorie et héritage technique, devrait contribuer fortement à réduire l’antinomie tête et tripes, théorie et pratique, chaud et froid. Cela conduit aussi à éclairer autrement les rapports entre objectivité et subjectivité (ainsi que les réflexions sur le « fantomal » dans l’art qu’élaborent Didi-Huberman à partir des textes d’Aby Warburg). Ce qui est une question importante pour toute une catégorie de travailleurs culturels que l’on destine à pratiquer la médiation culturelle. Le livre de Sennet est riche aussi d’éclairages sur les apprentissages par le virtuel. Sans chercher à discréditer complètement l’efficacité et l’utilité, en architecture, des programmes informatiques  de conceptualisation en 3D, il démontre à partir d’exemples concrets comment la perte de la pratique du dessin atrophie certaines compétences et connaissances. Garder le contact avec les manières d’apprendre par immersion corporelle dans les terrains de l’expérience, devrait être une obligation pour les dirigeants. Prenons le cas récent de la catastrophe ferroviaire de Buizingen et de la ministre déclarant voulant qu’on lui fasse connaître la réalité à partir de faits concrets. Si elle prenait le train régulièrement – si elle pratiquait les transports en commun dont elle est la ministre – elle n’aurait pas eu besoin de cette étape et des rapports établis par des tiers experts. Experts en chiffres et statistiques à partir de quoi les dirigeants se forgent leur opinion du réel. Du reste, si les politiques étaient régulièrement dans les trains, ils comprendraient « autrement » la situation de la SNCB et les origines de la catastrophe, peut-être l’aurait-ils même prévue, vue venir et auraient pu anticiper. Dans le traitement de cette tragédie, on retrouve ce face à face entre la tête, le pouvoir, et le bas, le peuple qui prend le train. Un traitement difficile à avaler comme si on se trompait d’emblée de procès et de commission d’enquête. Mais l’exploitation dangereuse du clivage haut/bas, tête/tripes, froid/chaud s’illustre à merveille dernièrement par la publicité Diesel (déjà vu d’immenses panneaux à New York, « Smart may have the brains, but stupid has  the balls ») : « les gens bien ont le cerveau, mais les stupides ont les couilles », la formule donnant l’avantage aux « balls » ! Publicité jugée « espiègle et audacieuse » par Le Soir (25/02/10). Tout l’argument – intelligent en soi dans le concept et l’art du racolage au départ de la mode Jackass – est une exploitation lourde de ce que le clivage cerveau/couilles a de plus primaire, rétrograde et contreproductif pour le vivre ensemble. « Stupide » , ici, est ce qui se rapproche du sensible, capable de prendre des risques, de la passion (« écouter son cœur et pas sa tête »), faire la pari de la nouveauté… C’est bien connu, le cerveau ne sent pas, ne prend pas de risque, ne se passionne pas, n’est pas attiré par la nouveauté, n’a même jamais conçu quoi que ce soit de nouveau !! Sous prétexte d’humour, même lourdingue ça marche, la publicité propage une mentalité réactionnaire où rien ne doit bouger, il ne faut surtout pas changer les bons vieux clivages, ce serait trop nouveau et peut-être que la publicité perdrait quelques-uns de ses meilleurs rouages ! Cette pseudo philosophie du « stupide », présentée ainsi, est lamentable, condamnable comme un acte qui tire la pensée vers l’arrière ! Rien à voir avec la pensée de la maladresse, avec l’art de l’imperfection dans lequel tête, cœur et corps collaborent pour apprendre, créer, dépasser les clivages stériles. (PH)