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Maître et esclave, la dialectique et ses traces

La dialectique maître esclave de Hegel impose un certain récit originel de la conscience de soi, elle raconte comment l’homme (le principe masculin) engendre l’individu moderne, civil, de lui-même (comme Adam créant la femme d’une de ses côtes, mais la dialectique mâle revient en deçà, ou neutralise cette création de la femme par ce mythe de la dialectique donnant naissance à l’individu moderne, abouti, matériau indispensable pour bâtir la société des hommes). Le maître et l’esclave de cette dialectique-là ont, en quelque sorte, besoin l’un de l’autre pour s’affranchir et devenir égaux (le philosophe suppose qu’ils souffrent de l’inégalité qui les oppose dans une complémentarité), ils se transcendent pour s’égaler et formaliser, légiférer la fraternité entre hommes, ce qui débouche sur une ontologie qui tient naturellement les femmes à l’écart. Certaines féministes se sont inspirées de cette dialectique pour caractériser une étape des relations entre femmes et hommes dans la construction d’une nouvelle égalité. Pour Carole Pateman, cette utilisation féministe fait fausse route car la dialectique maître esclave hégélienne est bien inventée pour placer une histoire de mecs au centre de la construction sociale, comme raison d’être de la société civile, pour bâtir – faire tenir – un système philosophique qui a besoin de cette différence inconciliable entre les sexes, organisée au profit du mâle. Une philosophie dont finalement ce serait peut-être la motivation principale ! Voici comment Carole Pateman démonte ce mécanisme dialectique : « Le maître et l’esclave sont même à l’origine de la genèse de la conscience de soi. Hegel soutient que la conscience de soi présuppose la conscience d’un autre sujet ; être conscient de soi, c’est voir sa conscience reflétée par un autre qui, à son tour, voit sa propre conscience confirmée par la nôtre. Cette mutuelle reconnaissance et confirmation de soi n’est cependant possible que si les sujets ont un statut égal. Le maître ne peut voir son indépendance reflétée dans la conscience de l’esclave ; il y trouve de la servilité. La conscience de soi doit être reconnue par une autre conscience du même type, de sorte que la relation maître-esclave doit être transcendée. Le maître et l’esclave peuvent traverser pour ainsi dire tous les « moments » du grand récit de Hegel et se rencontrer finalement en égaux dans la société civile des Principes de la philosophie du droit. L’histoire des hommes s’accomplit une fois le pacte originel scellé et une fois advenue la société civile. Dans la fraternité de la société civile, chaque homme peut obtenir confirmation de soi et reconnaissance de son égalité dans la relation qui le lie à ses frères. » La construction de cette fraternité, via la conscience de soi qui s’éveille dans la dialectique transcendant la relation maître-esclave, place la société civile aux mains des hommes qui en réglementent l’accès aux femmes. Via le contrat sexuel que sous-entend le contrat social. Selon Carole Pateman (et ses arguments tiennent la route), cette conscience de soi n’est pas neutre, il s’agit dune conscience de soi patriarcale. Le contrat de mariage (contrat sexuel) se présente alors historiquement comme une entourloupe pour que les femmes soient considérées intégrées à la société civile (le fait de signer un contrat étant soi-disant réservé aux individus civils, égaux !), sans leur donner l’accès au « vrai » contrat, le contrat social. – Ce que le philosophe pensait des femmes -Il faut confronter cela à ce que pensait et écrivait Hegel à propos des femmes : « Les femmes ne peuvent participer à la vie publique civile, parce qu’elles sont naturellement incapables de se soumettre aux « exigences de l’universalité ». Selon Hegel, « la formation de la femme se fait on ne sait trop comment, par imprégnation de l’atmosphère que diffuse la représentation, c’est-à-dire davantage par les circonstances de la vie que par l’acquisition de connaissances ». (…) Les femmes sont ce qu’elles sont par nature ; les hommes doivent se créer eux-mêmes et créer la vie publique, et ils sont doués de la capacité masculine de le faire. » – Que faire de ces systèmes philosophiques liés à notre histoire, qui ont été étudiés par des générations durant des siècles, dont les idées se sont vulgarisées et se sont propagées dans le corps social, dans l’imaginaire collectif et dont la cohérence systémique, finalement, tient en grande partie à la volonté de théoriser la différence sexuelle au profit de l’homme, de démontrer la supériorité de l’homme ? Même si le macho et de base n’a jamais lu Hegel, c’est en partie parce qu’à une certaine époque, la fleur intellectuelle de notre culture a théorisé de la sorte la différence sexuelle en diffusant des idées qui deviennent des fondamentaux de l’organisation sociale, qu’il peut si facilement se sentir fondé dans ses partis pris et comportement. Si le sexisme est si difficile à extirper, cela est dû aux mêmes mécanismes. Ces systèmes philosophiques, ne sont-ils pas « beaux » comme des ouvrages d’art devenus obsolètes, inutilisables, dangereux parce que branlant (pouvant emporter dans leur chute d’autres pans entiers de la pensée occidentale tout aussi « importants »), toxiques ? Comment gérer la monstruosité des erreurs (hérésies) sur lesquelles s’est construite une part importante de notre culture quand cela même fait partie d’un héritage à ne pas oublier, comme histoire de la pensée humaine     (on apprend de ses erreurs)? – Contrat social, contrat sexuel, contrat racial – En postface du livre de Carole Pateman, Eric Fassin évoque quelque chose de similaire concernant le contrat social dans la société américaine : ce qui précède le contrat social, son « refoulé », est le contrat racial. Eric Fassin, chercheur et spécialiste des questions raciales, invoque les travaux de Charles W. Mills, philosophe d’origine jamaïcaine : « Comment définir ce « contrat racial » ? Pour Charles W. Mills, « son intention générale est toujours de privilégier de manière différentielle les Blancs, en tant que groupe, par rapport aux non-Blancs, en tant que groupe, en refusant à ceux-ci l’égalité des chances socioéconomiques par l’exploitation de leurs corps, de leurs terres et de leurs ressources. » Il s’agit bien de groupes – et non simplement d’individus : « Tous les Blancs sont bénéficiaires du contrat, même si certains refusent d’en être les signataires. Il devient dès lors évident que le contrat racial n’est pas un contrat auquel le sous-ensemble non blanc des êtres humains peut véritablement consentir. » En réalité, « c’est un contrat entre ceux qui sont catégorisés comme Blancs sur les non-Blancs lesquels sont donc les objets plutôt qu les sujets de l’accord. » On voit la différence avec le contrat social, qui fait passer les hommes de l’état de nature à la citoyenneté politique : dans la logique de la « suprématie blanche », « le rôle de l’état de nature n’est pas tant de définir la condition prépolitique (temporaire) de « tous » les hommes (soit en réalité les hommes blancs), mais plutôt la condition (définitivement) prépolitique, ou pour mieux dire, non politique des hommes non-blancs. » Ceci est écrit fin des années 90 et concerne la société américaine au fort passé esclavagiste et révèle la profondeur de la dimension raciale (raciste) de ce qui soutient le contrat social. L’histoire n’est pas directement la même de ce côté de l’Atlantique, mais on peut repérer des dimensions raciales à bien des fondements de notre contrat social. Rappelons les thèses racistes qui ont justifié le passé glorieux colonial de notre société comme vision du monde instituant somme toute un « contrat » entre Blancs et non-Blancs, comme partage universel entre exploitants et exploités (sans dialectique hégélienne conduisant maître et esclave à se transcender en êtres fraternels de couleur blanche). Où en est le désamiantage de cet héritage (de sa toxicité aujourd’hui avérée et qui longtemps a té accusée de fantasme), la décolonisation, la déracialisation de nos fondements sociaux qui, à un moment de globalisation où les peuples se côtoient comme jamais, ne peut qu’être une origine structurelle de violence ? En commençant par notre tête qui a bien été farcie de ce qui compose contrat sexuel et contrat racial ?- Le sens des pratiques artistiques et culturelles. –  L’art a produit des valeurs esthétiques contribuant à formater la vie émotive au service de valeurs philosophiques dominantes dont notamment des systèmes philosophiques pour lesquels la différence sexuelle est fondamentale. Aucune raison de les brûler, que du contraire, la lucidité et l’esprit critique peuvent aider à jouir de ces chef d’oeuvres (s’ils en sont) sans abonder dans leur sens. La modernité artistique a produit de nombreux mouvements dont l’âme allait dans le sens de désolidariser l’art de ces systèmes de valeurs conservateurs (voire pire). En lisant la description des nombreux dispositifs musicaux fluxus, on trouve par exemple cette proposition : « Cette pièce (Motor Vehicle Sundown Event), qui préfigure certaines des formes musicales aléatoires développées par Fluxus, est sous-titrée event-score, une partition d’événements dans laquelle, selon Brecht, « le hasard dans les arts fournit un moyen d’échapper aux préjugés gravés dans notre personnalité par notre culture et notre histoire passée personnelle. » » La relation aux arts, soit l’activité d’interprétation par laquelle nous nous lions à des œuvres, positivement ou négativement, en plus de fournir un plaisir, peut être mise à contribution dans cette lutte contre les préjugés (Hegel formule des idées qui, chez le sexiste moyen, devient des préjugés bien ancrés, plus difficiles à extirper que des idées). Soutenir l’art de l’interprétation dans ce sens, pour qu’il se diffuse largement dans la société civile comme valeur partagée, serait le rôle des médiathèques comme Centre vivant d’interprétation des arts enregistrés.- Mondrian et fourrure synthétique. – Cela conduit à de belles gymnastiques : quelle est la part des œuvres d’art en affinités avec les inconscients sexistes, raciaux aux fondements des contrats sociaux qui fournissent une part des cadres interprétatifs dans laquelle s’inscrit la création artistique ? Comme si pour chaque oeuvre, il y avait un double, ou un complément à aller chercher, pour le compléter ! J’ai récemment senti quelque chose allant en ce sens après avoir traversé la rétrospective Mondrian. Même si je n’adore pas, les salles où sont rassemblées toutes ces compositions abstraites, géométriques, toutes semblables et dissemblables, contenues et impossibles à tenir dans la délimitation d’une toile, laissant entendre non pas une représentation d’une parcelle de la réalité, mais une vision totale du monde – au-delà du cadre de cette toile-ci, ça continue de la sorte, c’est infini – dégagent une forte impression. Je rentre dans ce monde, en essayant de le comprendre je perçois la transformation que cela imposerait à mon être si j’y adhérais, si je devenais à son image. Il y a quelque chose d’hypnotique, comme ont pu l’être certaines compositions musicales jouant sur la répétition et la longueur, sur les notions temporelles orientales. Il y a aussi une autorité, de cette autorité masculine qui était faite pour inventer, organiser la société civile et qui, ici, s’investit dans une organisation artistique. Ça résonne. Un peu plus bas, je passe rapidement dans l’exposition du fond permanent de Beaubourg consacré aux artistes féminines. Juste le temps de me trouver nez à nez avec un « Mondrian » version Sylvie Fleury. Soit la copie d’une composition abstraite géométrique de Mondrian, mais les formes colorées, au lieu d’être peintes, sont capitonnées de fourrures synthétiques voyantes, mauvaise qualité, limite mauvais goût. Ces matières synthétiques, excentriques, évoquent entre autres lingeries, décors ou accessoires de sex-shop, les tenues de ce que l’on appelait les « femmes de mauvaises mœurs », les bordels, bref, à travers l’imitation détournée d’une œuvre masculine géométrique, le rappel (humoristique, complexe) du contrat sexuel qui a toujours présidé à la division du travail : les grands hommes et leurs systèmes (littéraires, esthétiques, géométriques, plastiques, scientifiques…) ont toujours eu besoin que des femmes leur dégagent du temps en se chargeant du maximum de tâches non élevées dans la gestion du quotidien. Voir cette œuvre, juste après l’immersion dans les toiles de Mondrian, ça secoue positivement, c’est clair, ça fait sourire ou rire, et ça complète les sentiments éprouvés dans la contemplation des « originaux ». Sylvie Fleury apporte ce qui manque à Mondrian, un commentaire artistique indispensable, et du coup, Mondrian passe mieux, laisse un arrière-goût moins sévère. (PH) – Repères et liens : Carole Pateman, Le contrat sexuel, La Découverte 2010 : si les médiathèques veulent, à partir de leurs collections, effectuer un travail sur la problématique du genre dans les musiques et le cinéma, ce genre de lecture est vraiment utile ; de même, pour travailler sur la manière dont les questions raciales s’inscrivent dans les musiques et le cinéma, les travaux d’Eric Fassin sont indispensables, à commencer par son blog ; rechercher les ouvrages de Charles W. Mills, philosophe jamaïcain qui va donc relayer une pensée « non-Blanche », est aussi fondamental pour approcher autrement cette thématique dans les musiques et le cinéma africain-américain. – Qui est Sylvie Fleury ? – Information sur l’exposition Mondrian. –

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Non et vieilles casseroles masculines

En plongeant dans le livre de Carole Pateman, Le contrat sexuel (La Découverte, 2010, traduction d’un texte américain de 1988), on découvre – devrais-je dire « redécouvre » parce que d’une certaine manière « on connaît tout ça » ne serait-ce que par intuition ou par mimétisme social que l’on décide de suivre ou de contrarier, héritages avec lequel on compose, on s’arrange, on négocie plus ou moins ouvertement -, le fabuleux trésors de sornettes masculines inventées le plus sérieusement du monde pour instituer le « contrat social » au fondement de la vie commune, en tant que garantie intangible  de liberté et égalité ! Une lecture implacable entre les lignes et entre les sexes rappelle combien une part importante de nos législations institue surtout le partage sexuel, assigne des places sociales et politiques aux genres. Et l’on croise de véritables perles dont n’était pas avare, parmi d’autres, le grand Jean-Jacques Rousseau : « Rousseau dit clairement au chapitre V de l’Emile que les femmes en état de se marier doivent indiquer leur désir de la façon la plus indirecte possible. Elles doivent dire « non » pour signifier « oui » – une pratique sociale qui rend presque impossible de distinguer les relations sexuelles contraintes de celles qui sont librement choisies. » Tout ça professé dans des livres d’éducation sentimentale et sexuelle se targuant d’exercer son bel esprit et sa supériorité intellectuelle ! (Une grande partie de notre culture est basée sur ces inepties, sexistes, racistes ou autres qui ont permis au capitalisme mâle de se développer en exploitant le labeur des femmes d’une part en pratiquant d’autre part sans état d’âme le colonialisme le plus barbare, au nom de la civilisation, non c’est oui.) On imagine avec quelle ampleur ces recommandations faites aux femmes, mais lues et connues des hommes, ont dû être « reprises », diffusées, transformées en lois naturelles et l’on se représente sans peine les dégâts causés par ce genre de posture, étayée par un pseudo discours docte et raffiné, qui ne manqua pas d’émules. « Elles disent non, ça veut dire oui » est une formidable légitimation de la violence, les excuses étant faites pour s’en servir, même et surtout préventivement. En lisant ces lignes, je me suis rappelé certaines inscriptions féministes que j’avais photographiées en novembre 2010 sans pouvoir m’empêcher de penser qu’elles visaient tout de même des « travers » sexistes en voie de disparition ou fort affaiblis, de l’histoire ancienne. Or, quand on lit ce genre de choses – et la quantité de littératures au fondement de notre culture ayant inventé la supériorité du mâle à partir de rien, comme on bluffe le monde avec un storytelling fondateur -, on mesure qu’il est impossible que cela soit globalement « guéri », c’est trop chevillé dans nos textes fondateurs. Avant que tout cela soit extirpé des textes de lois, des codes et schémas contractuels, il y a encore pas mal de travail. Ce que l’auteur démontre, c’est que, l’immense inventivité masculine investie dans l’édification rigoureuse du contrat social, dont le modèle est toujours d’actualité dans ses grandes lignes y compris dans tout contrat de travail, tend surtout à recouvrir la réalité d’une scène primitive attestant de la primauté du contrat sexuel sur le contrat social. Les plus beaux penseurs ont imaginé l’état de nature d’où aurait surgi l’autorité naturelle du père. Le père devenant la figure autour de laquelle s’organise la société, la famille, la pratique des contrats, tout ce qui concourt à gérer l’autorité et l’usage de la violence. « Les histoires de Freud, comme celles de sir Robert Filmer et des théoriciens du contrat, commencent avec un père qui est déjà père. Les argumentations concernant le droit politique « originel » commencent donc toutes après la genèse physique, après la naissance du fils qui fait d’un homme (d’un mari) un père. Mais le père ne peut devenir père sans qu’une femme ne devienne mère, et elle ne peut devenir mère sans un acte de coït. Où est donc l’histoire de la véritable origine du droit politique ? ». Ici aussi, il est bien question d’un vol de l’histoire, à l’instar de ce que Jack Goody étudie dans son dernier ouvrage quant aux apports civilisationnels respectifs de l’Orient et l’Occident. Tous les textes des grands auteurs qui font référence que Carole Pateman citent comme censés démontrer la supériorité naturelle de l’homme sur la femme ne formulent que des affirmations fantaisistes « juges et parties ». Rien ne tient la route. Tous ces textes ayant servi à orienter les lois et l’organisation sociale en fonction de la protection que l’homme apporterait à la femme (en échange de sa capacité à engendrer) ne représentent qu’une formidable fiction, un coup de force arbitraire, d’où la violence symbolique qu’un sociologue comme Bourdieu a toujours placé au centre de la légitimité de l’Etat. « Le récit du contrat originel raconte une histoire moderne de naissance politique masculine. Cette histoire illustre l’appropriation par les hommes du don considérable que la nature leur a dénié et sa transmutation en créativité politique masculine. Les hommes donnent naissance à un corps « artificiel », le corps politique de la société civile ; ils créent « l’homme artificiel que nous appelons République » de Hobbes ou le « corps moral et collectif » de Rousseau, ou encore le « corps unique » du « corps politique » de Locke. » Cet état de fait va déterminer grandement toute l’histoire sociale à travers l’établissement des contrats de mariage avec des conséquences que l’on ne cesse encore de constater au jour le jour : l’inégalité des salaires entre femmes et hommes. A la base de cette inégalité salariale se trouve la répartition des rôles de l’un et l’autre sexe dans la subsistance de la famille : « C’est le père et son salaire familial – non la mère – qui assure la subsistance des enfants. A partir de là, les économistes politiques ont pu voir les travaux de la mère comme « le matériau brut sur lequel agissent les forces économiques, l’élément naturel sur lequel sont construites les sociétés humaines » (c’est-à-dire civiles). Le père ou soutien de famille avait gagné le « statut de créateur de valeur ». On peut également dire que les hommes, en tant que travailleurs salariés, partagent la capacité masculine à créer et entretenir la vie politique. » On sait que le contrat de mariage qui transforme les femmes en épouses faisait en sortes que celles-ci, femmes au foyer, effectuaient tout un travail domestique non salarié indispensables au bien être de l’homme-travailleur. Quand, sous la pression économique, les femmes ont pu travailler, cela s’est fait difficilement d’abord, et ensuite toujours dans un cadre dévaluant. Elles n’avaient pas besoin d’être payées au même niveau que les hommes puisqu’elles étaient en principe épouses et déjà entretenues par leurs maris. Leur salaire était une sorte de prime, d’argent de poche, pour améliorer l’ordinaire de la famille mais ne devant pas diminuer l’importance du salaire masculin. Ce dispositif avant vocation à encourager tout de même les femmes à rechercher le mariage et à assurer le rôle de femme au foyer (en sus, si nécessaire, d’un travail salarié). C’est à cette époque que le harcèlement sexuelle dans le milieu du travail se développe comme une nécessité : les choses changent mais il faut maintenir les distances, la répartition des rôles. Evoquant les recherches de Cynthia Cockburn sur les relations entre hommes et femmes au travail, Carole Pateman cite : « Dans une autre usine, « les plaisanteries et farces à caractère sexuel étaient devenues plus qu’une simple occasion de rire – elles étaient le langage de la discipline ». Il s’opère ainsi une légitimité du discours sexiste. « Un tel langage est très différent du langage du contrat ou de l’exploitation généralement utilisé pour parler de l’emploi capitaliste. Entre hommes, c’est le langage familier qui est de mise ; entre les hommes et les femmes, c’est un autre langage, celui de la discipline patriarcale, qui est requis. (…) Les femmes n’ont pas été intégrées à la structure patriarcale de l’entreprise capitaliste en tant que « travailleuses » ; elles y ont été intégrées en tant que femmes. (…) Le contrat sexuel fait partie intégrante de la société civile et du contrat de travail ; la domination sexuelle structure l’entreprise comme elle structure le foyer conjugal. » Même si les choses changent lentement, à des vitesses différentes selon les milieux et le genre de travail, force est de constater qu’il reste beaucoup à changer dans les principes de nos lois et contrats. Si l’égalité est bien au principe de nos sociétés démocratiques, comment comprendre la persistance de l’inégalitaire de salaire entre hommes et femmes ? – Voilà, rapidement résumée, une problématique « genres » bien chevillée à notre actualité, à notre quotidien. Inévitablement, une grande partie de la production artistique et critique se positionne, directement ou non, par rapport à cet héritage (pensez au nombre d’articles de la presse qui, s’agissant d’une musicienne, va évoquer sa « beauté », sa séduction féminine, sa tenue vestimentaire alors que ces critères sont systématiquement absent de critiques consacrées aux mecs). Le rôle des médiathèques/bibliothèques comme « centres vivants d’interprétation des arts enregistrés » est bien de stimuler des modes de réceptions des productions attractives qui soient attentives à ces questions, de favoriser interprétations (individuelles ou professionnelles) susceptibles d’éclairer ces dimensions. Car les esthétiques s’inscrivent en soutien ou en combattantes des valeurs qui structurent nos sociétés. Cela ne signifie pas que ce soit sur ce genre de critère qu’une musique ou un film doivent être jugées « valables » ou non, mais la lucidité même à l’égard de ce que l’on aime, quant à ce que cela véhicule, n’a jamais tué personne et aide à faire avancer les logiques de progrès (en tout cas les mentalités favorables à ces logiques). C’est aussi pourquoi il me semble utile de réagir au sexisme ambiant, ordinaire, de la publicité, comme celle de Proximus. – Carole Pateman, Le Contrat Sexuel, Editions La Découverte –  (PH)

Le sexisme Proximus

Atteindre la parité femme homme est politiquement affirmé comme une priorité. Tout ce qui freine cet objectif est régulièrement présenté comme obstacles à surmonter, mentalités à transformer, législation à adopter. Chaque fois qu’un constat objectif, appuyé sur des enquêtes scientifiques, vient démontrer qu’on en est loin – par exemple qu’à responsabilités égales, le salaire diffère -, cela fait la une de la presse, on crie au scandale. Mais les gros producteurs d’images, les marques et leurs publicités, ne cessent de jouer avec les clichés sexistes, ils en ont besoin, les caricatures sont plus facilement exploitables que des identités différenciées, nuancées, complexes. Des plaintes sont déposées régulièrement à l’encontre des images trop choquantes, mais les plus pénibles, celles qui font le plus de tort sont probablement celles qui paraissent inoffensives, pratiquant un soi-disant second degré, ou enveloppant leur message d’un discret clin d’œil, l’air de dire « on n’est pas dupe ». Il n’empêche qu’elles ne font que renforcer la vie déjà dure de ces clichés parce que le marketing les aime. Campagne publicitaire sexiste de Proximus. – Voir la dernière campagne de Proximus, massive, guimauve et sans dentelle. Petits et grands panneaux, partout. Pour encourager l’usage d’Internet via son GSM au nom de futilités transformées en argument massue. Il faut convaincre que se connecter où que l’on soit est absolument crucial, voire vital. Premières images : d’une part, une jeune femme en train de se demander « a-t-il répondu à mon mail ? » (avec une variante Facebook), visage légèrement mièvre, fleur bleu terne dans les yeux nunuches et, d’autre part, un mec, regard vers les cimes des marquoirs (le sublime, la transcendance) en train de se faire du mouron : « ont-ils marqué ? » (comment prendrait-il le temps de lui répondre par mail!). Il pourrait y avoir alternance, la fille s’inquiéterait du but et le mec d’avoir reçu une réponse à son message sentimental. Non. Enfin, pas à ce stade, la campagne commence, ça viendra peut-être, mais, en l’état, c’est pleinement une campagne lamentablement sexiste. Humour et second degré potentiels (mais indétectables) n’y changent rien, en la matière, l’intérêt est de vendre quelque chose, et l’usage d’un éventuel second degré ne contribuera en rien à combattre (atténuer) l’imposition ces stéréotypes. Voilà un fric bête dépensé dans un but commercial qui viendra soutenir une carence de l’Etat (le défaut de parité), les pouvoirs publics investissant certainement pas mal d’argent, mais forcément moins et donc pour rien, afin de promouvoir les principes de la parité (campagnes de sensibilisation, mais qu’ont-elles à vendre, ces campagnes !?). Autre exemple de court-circuit qui ruine l’autorité de l’Etat. Celui-ci n’est pas à même d’imposer la parité parce qu’il n’a pas la capacité de surpasser la puissance publicitaires, au bénéfice d’un message d’intérêt public. Quelles sont les possibilités d’attaquer une campagne sexiste sur grands panneaux, étalés sur la voie publique, bafouant l’intérêt commun pour vendre des connections immédiates? (PH)