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Michael Jackson, intox & overdose

« Le roi de la pop », cette expression-là, vous l’avez entendue et lue combien de fois depuis quelques jours ? Quel matraquage, jusqu’au gâtisme (chez ceux qui assènent) et la nausée (chez certains qui reçoivent). – Soit dit en passant : Michael Jackson, roi de la pop, Pina Bausch, impératrice de la danse, la presse est très ancien régime. –  Mais qui a décrété qu’il y avait un tel « roi de la pop », intronisé de manière incontestable !? La mort et l’émotion populaire ? Pourquoi la presse, qui est en mauvaise santé et revendique plus d’aide de l’état pour maintenir une information de qualité, n’examine pas ce genre de couronne avec un minimum d’esprit critique ? Loin de moi l’idée de contester les multiples talents artistiques dont était doté Michael Jackson. Mais ils ont été ressassés de manière tellement outrancière qu’il convient de les relativiser un peu. Du talent, de l’inspiration, il en avait, mais il me semble qu’il les gérait (lui et son entourage) comme au sein d’une entreprise commerciale. En sentant le vent tourner, en surfant habilement sur les tendances émergentes, les amplifiant, les personnifiant quelques fois. Son succès commercial immense ne provient pas du seul génie artistique qui l’aurait habité. Il est engendré aussi par la créativité investie dans le marketing et peut-être qu’à partir d’une certain moment, toute sa créativité musicale-visuelle-scénique se confondait avec sa créativité marketing. C’est une génialité comme une autre (et le marketing seul ne suffit pas) ! Que des fans croient qu’il s’agisse d’un pur génie, aient besoin de le croire, pourquoi pas. Mais que l’essentiel de la presse relaie cette opinion, c’est malsain. C’est laissé croire en l’existence de phénomènes qui relèvent du fantasme. C’est tromper les populations sur les modes de fonctionnement des jugements, des mécanismes de fabrication des réputations. Mais, n’oublions pas que la presse, justement, se porte mal et en épousant la ferveur populaire, il y avait de beaux chiffres à réaliser. S’agissant de la créativité musicale, et s’agissant de décerner le titre de « roi de la pop », fallait-il n’examiner que les chiffres de vente ? Est-ce cela le seul révélateur de la royauté créative ? Un artiste comme Prince, sur la même période, et celle courant des albums « 1999 » à « Love Sexy » (et même encore Batman), n’a-t-il pas été bien plus créatif, audacieux, généreux (moins calculateur) !? – A propos des mécanismes qui reconnaissent les talents et construisent leurs réputations, voici une citation de Pierre-Michel Menger : « Examinant les tourbillons spéculatifs du marché de l’art contemporain et les techniques publicitaires d’intox qui visent à gonfler les réputations et les cotes de nouveaux artistes à New York, Becker suggère que les excès de la volatilité réputationnelle ont été rendus possibles par la disparition de la « communauté de goût » qui fixait à la compétition artistique et à la rivalité entre les amateurs d’art des règles stables, porteuses de consensus, et moins soumises qu’aujourd’hui à l’influence directe des opérateurs économiques du marché de l’art ».  (« Le travail créateur », Gallimard/Seuil, 2009). La gestion de l’information autour du décès de Michael Jackson, pour amplifier l’émotion populaire, la canaliser vers le marché de l’information et aussi les « produits dérivés » (CD compilations, souvenirs) opère une sévère incursion dans les systèmes d’évaluation basés sur le « goût », la connaissance, les comparaisons raisonnées etc. et effectue un magistral hold-up du jugement esthétique en faveur « de l’influence directe opérateurs économiques ». Le genre d’opération qui affaiblit les circuits de la culture, les opérateurs de terrain qui oeuvrent comme des fourmis à développer l’esprit critique, l’autonomie et la curiosité culturelles. C’est le genre de gigantesque opération mercantile qui, sur le long terme, nuit à l’avenir de la presse. Parce qu’en étant aussi « en phase » avec l’émoi populaire amplifié par les industries culturelles, elles ne font que décevoir, se dévaluer sur le fond. Si le seul talent et la seule créativité justifiaient de prendre autant de place dans tous les médias, pourquoi ne pas accorder autant de place à la disparition de Pina Bausch. Valait-elle moins ? Ou est-ce que l’exploitation marketing du populaire est plus rentable et s’exerce vraiment sans vergogne ? (PH)

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