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Le cycle des sources et viscères (récit)

Fil narratif tissé à partir : An-My Lê, Galerie Marian Goodman – Aharon Gluska, Silent Blue, Galerie Lazarew – Heather Dewey-Hagbord, Imprimer le monde, Centre Pompidou – Dave Hardy, Neck Pillow, Galerie Christophe Gaillard – Éric Alliez, Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, Editions Amsterdam 2017 – Paysage d’enfance, passantes…

Des photographies sortent de leurs cadres, immenses. Le regard s’y balade en flottant, en fouinant, dans une réalité diffuse, mélangée, difficile à saisir, sans noyau. Il y débusque, à la manière dont émergeraient des signes archéologiques d’une vie antérieure, des fantômes de guerre dans le corps de la ville. Comme des choses évidentes, au milieu du chemin coutumier, contre lesquelles on se cogne par inadvertance sans tout de suite réaliser ce que leur présence signifie. Des objets de culte sans âge ayant traversé les civilisations, archaïques et futuristes. On les prend d’abord pour des détails, elles ne quittent plus l’esprit une fois repérées, et elles deviennent primordiales. C’est un ferment mémoriel qui travaille, à leur insu, les êtres, les bâtiments, façonne les imaginaires, fournit modèles d’identification et repoussoirs banalisés. Monuments commémoratifs, exaltant les grandes figures de chef ou reconstitution de scènes guerrières, orgie d’héroïsme et de boucherie, pour l’industrie cinématographique qui en raffole. Les traces de la guerre de Sécession parsèment encore de manière vivace l’Amérique, reprenant tous les éléments du quotidien dans la trame du récit national dominant, parmi les paysages et scènes qui attestent d’une certaine permanence et emprise de l’héritage du Sud. Champ de cannes à sucre, sortie de messe, travailleurs anonymes, tout continue comme avant, rien ne change. Comme si, la guerre en tant que telle terminée, elle se ramifiait dans le présent sous de nouvelles formes, sur les écrans, dans les souvenirs, dans la répartition sociale des espaces et des tâches effectuées. D’autres grands panoramas noirs et blancs survolent le théâtre désert où s’entraînent les Marines, préparant leurs interventions en Irak ou en Afghanistan. Cela se passe en Californie, mais le terrain est impersonnel, cela pourrait être n’importe où. Les imitations de logis sont succinctes, baraques symboles de l’universelle violation de l’espace privé, destruction radicale, systématique de toute chambre à soi, transplantation au niveau mental de l’ancienne tactique de la terre brulée. La simulation de scènes de guerre se fond dans le paysage, camouflée, presque intégrée à la topographie, presque naturelle. Dans cet espace sans frontière, sans singularité déterminée, anonyme, cela donne l’image d’une armée qui pénètre partout, invisible, engagée dans une constante guérilla sans objet ni lieu définis. Où finit l’entraînement où commence l’engagement réel, la rencontre concrète avec l’ennemi ? Partout, y compris là où l’on se trouve. Du reste, dans la rue, sur les quais de la gare et du métro, les mêmes commandos patrouillent. Si cela finit par sembler normal, ce n’est peut-être pas tant par habitude de les côtoyer que parce qu’ils correspondent bien à un état de guerre permanent, latent, qui ne dit pas son nom, mais qui traverse les corps et les esprits. Via la fragilité des vies et l’insécurité économique qui menace tout le monde. Via la concurrence et la compétitivité élevées au rang de priorité absolue à tous les niveaux de la survie. Mais aussi avec l’impression taraudante qu’il n’y a pas d’issue à la crise climatique, que l’homme a épuisé ses capacités à penser autrement ses modes d’existence. Menaces et périls collent à la peau. Quelque chose s’emballe dont le gouvernement des hommes n’est plus maître et qu’il ne peut convertir en aucune victoire, sans aucun vainqueur humain sur qui que ce soit. C’est quelque chose de sans fin, ce n’est du reste plus important, ce qui compte est que la machine fonctionne par elle-même et, qu’au passage, les mieux placés puissent exploiter, rentabiliser les frayeurs et désespérances qu’elle suscite. « Le « sans-limites » de la guerre industrielle, l’illimité de la destruction, se transforme dans le nouveau paradigme en sans-limités de l’intervention dans et contre la population menée au nom d’ « opération de stabilisation » participant d’un système de pacification globale où la guerre ne peut plus être « gagnée ». (…) L’ennemi est moins l’Etat étranger que l’ « ennemi indétectable », l’ « ennemi inconnu », l’ennemi quelconque qui se produit et se reproduit à l’intérieur de la population. Cette nouvelle définition de l’ennemi émietté, éparpillé, essaimé (c’est-à-dire mineur) émerge dans la littérature militaire après 1968. » (p.357) Cette ambiance encourage licence et sentiment d’impunité. Comme précisément en tant de guerre, dans des situations désespérées qui semblent sans issue autre que l’anéantissement, quand il n’y a plus rien à perdre plus rien à gagner, que la morale s’effrite et que certains esprits se lâchent, se disent que ce serait trop bête de ne pas en profiter, de continuer à se brider, qu’il est temps de jouir sans entrave et sans vergogne, d’exalter la possession de tous les petits bouts de vie qui leur tombent entre les pattes. Basculer en prédateur ivre d’impunité.

Il y a bien sûr d’autres formes de permanence dans les paysages que celles de la guerre, d’ampleurs plus réduites, à l’échelle de biographies individuelles. Ainsi, revenant dans la vallée de son enfance, plusieurs dizaines d’années après, il y trouve à la fois tout défiguré, bouleversé, et en même temps, sous la couche des transformations visibles, en grattant un peu, il atteint une configuration absolument préservée. Il ressent une sorte d’arrêt du temps, arrêt sur image. Celle-ci, d’abord, vide des personnages qui l’animaient jadis. Mais ses souvenirs peu à peu vont les faire revenir, les replacer dans leurs décors familiers, auxquels sa mémoire n’a cessé de les associer. Quand il arrive sur le halage, verdoyant, les haies allumées de floraisons printanières mêlant leurs arômes au parfum de l’eau douce qui s’écoule dans son lit paisible et puissant, l’exalte et lui met les larmes aux yeux. Rien ne lui évoque de manière plus précise ce qui a été, une sorte d’Eden. Et en même temps quelque chose qui, depuis, ne cesse de passer, surgir, par intermittence. Comme une messagère du fleuve qui se présenterait, s’emparerait de lui. Car ces senteurs de l’eau (il préfère parler de senteurs au pluriel) lui évoquent les nudités amoureuses, idéales, idéelles, corporéités fourmillantes renvoyant à des entités réelles mais intégrant d’autres beaucoup plus virtuelles – les unes et les autres en miroir, se réfléchissant, se fécondant l’une l’autre, se multipliant dans le désir délirant – et contre lesquelles il a toujours aimé se blottir. Ces étreintes elles-mêmes lui rappelant le choc émotionnel de plonger dans le fleuve et de s’y sentir, sous la surface, accueilli dans un autre monde, dans l’invisible et l’invisibilisant, à l’abris de tout, débarrassé, percevant comme toujours à vif, intact, cet instant de venue au monde où il se sent ténu, vierge, désarmé. Aléatoire. Instant de passage où il se demande, l’instant d’autonomie respiratoire sous l’eau, s’il ne va pas émerger tout autre, et en un tout autre site du vivant. Semer les poursuivants. Changer. Passer ailleurs. Plongeon dans le fleuve ou dans la chair, pour une même impression, quand il coule dans l’ouverture mouillée, bouche enfouie dans la chatte ou membre aspiré dans le fourreau, source autour de laquelle les corps s’enlacent et commencent à vivre, essaient leurs premières secousses et ne font plus qu’une seule peau plurielle, cartographie moite aux contours inexplorés, aux tissus qui se ramifient à l’infini, un peu plus à chaque décharge électrique de la fusion, allant du plus incarné au plus évanescent, du plus vierge au plus usité… Naissance de tous les fleuves et rivières.

C’est dans ce fleuve qu’il a appris à nager avec son père. Sur ces flots qu’il a passé des heures et des heures à caboter, ramer, dériver, plonger, traverser, accoster, rêver avec le fleuve, la terre ferme larguée, isolé, petit canot mobile circulant de rive en rive, louvoyant fasciné par les contours d’une île, ses berges boueuses et herbeuses, roncières, trouées de terriers, encombrées d’arbres morts où guettent bergeronnettes et, plus fulgurants, martin-pêcheur. Le besoin de dérive volatile, soumise au courant et ses caprices, s’enracinant en lui à jamais, manière de voir, de sentir, de se projeter, de caresser. Son être fluvial. En toile de fond, un rideau impénétrable de forêts et solennels, dominant la vallée et ses habitants, vivants et morts, les rochers mosans avec ses fourmis alpinistes. L’ensemble revêt des allures de tombeau à présent que ses parents, gages de la vie heureuse écoulée dans la vallée, ont disparus, retournés à la terre. Ces éléments naturels imposants, bien articulés entre eux, rochers, forêt, fleuve, coteaux, île, sont les garants d’une fixation de tout ce qui a été éprouvé ici. Ils se sont transformés en monuments commémoratifs, naturels. Son bonheur vécu ici continue à briller, inaltéré, figé. Manifeste, toujours rayonnant, et néanmoins matière inerte, inaccessible, il ne peut y revenir, l’accès en est bien condamné, c’est du passé. Il songe alors à certaines toiles d’Aharon Gluska, présentant un quadrillage de lignes obstinées, régulières bien que brouillées, barbouillées. Elles sont constituées d’innombrables couches de peintures correspondant aux expériences successives que l’on fait de la vie, de ses colorations différentes. Des lattes ont été fixées pour préserver certaines zones de toute influence extérieure. Ensuite ces lignes directrices, théoriques, sont retirées et la peinture raclée, les étapes successives de la vie reviennent à la surface, se mélangent, cohabitent, déraillent l’une en l’autre, leurs écailles s’intercalent, s’éraflent mais restent structurées sur le vestige des portées d’une seule et même partition interprétée, avec de multiples ratés et fausses notes, mais une fois pour toute, sans retour en arrière. Peintures musicales qui résonnent du bourdon constant et bégayant qui nous accompagne d’un épisode à l’autre, variant selon l’acoustique des lieux et des rencontres. Mémoires striées, laborieuses, écorchées et sereines. Peaux tramées. Partition qui ferme ou ouvre qui montre un effritement qui dure, effritement comme mode d’existence. Lorsqu’après une longue journée de travail abrutissant, il se faufile au jardin, aux dernières heures du jour, il se vit en éponge sèche qui se gave petit à petit de tous les fluides qui irriguent l’écosystème du jardin, végétaux, animaux, minéraux. Le jardin est là bien réel et sous l’ombre de ses grands arbres, il est aussi une matrice virtuelle, fantasmée, dont les caresses atmosphériques épousent le souvenir des peaux embrassées. Les senteurs aqueuses, à l’heure de rosée, rappellent discrètement, presque transcendentalement, les plongeons dans le fleuve autant que le léchage et suçage de gorges et seins généreux, l’enfouissement en certains entrecuisses. L’horloge suspend sa course, les temps et les chronologies biographiques se mélangent et il récupère alors un peu de temps perdu. Enfin, illusion, il mesure plutôt la perte, il sort du déraillement dans lequel il était et retrouve son rythme de vie. C’est quelque chose de similaire qui se produit quand il foule le terroir de son enfance, tous ses organes asséchés par une vie trop éloigné de ses sources, humectent lentement leurs alvéoles, fouler comme on foulait le raison pieds nus enivré au fur et à mesure par les vapeurs du fruit, son jus, ses sucs. Comme il aimerait quelques fois, déséquilibré par le poids de la perte, du manque, comme d’un préjudice injuste, et comme on a appris sournoisement aux mâles de le faire pour compenser, fouler de ses mains les innombrables nichons qu’il devine et qui sautillent se dévoilent à moitié un peu partout, sous son œil aux aguets, tristement redevenant chasseur, dans la foule, au gré des trajets des passantes, les flâneuses, les voyageuses du métro, les serveuses de magasins ou de bistros, les saisir, les empoigner, les caresser, les titiller, comme son dû, objets flottants d’une narration dont il est le sujet, cette autre manière de perpétuer une sorte de guerre civile des sexes, développant l’étrange tumeur de la virilité qui instille la conviction qu’il serait normal de s’emparer du corps des femmes, de ce qu’elles montrent. Il se représente ce qu’il éprouverait à poser la main là, à enlacer des doigts le fruit, le galbe ferme ou détendu, à pincer le téton, et ce récit fantasmatique s’installe comme quelque chose qui lui donne le droit de porter la main sur la chair. Moisson de bourgeons. Le regret d’une femme transformant toutes les autres en immanence indistincte du manque, pouvant toutes, individuellement, se substituer, pallier la disparition, se prêter au rôle de membre fantôme aidant à se passer de ce qui a été perdu, jouer à fond l’organe de substitution. Il se sait aliéné par cette construction, téléguidé par un récit autoritaire qui trouve normal, naturel, de s’imposer à d’autres êtres, sans pour autant s’en dégager complètement. Toujours cette histoire de profit possible, même chimérique, qui pervertit le jugement. Eberlué quand la serveuse se penche vers lui, coiffure volumineuse, noire, bouclée, de nymphe sauvage ou de courtisane ébouriffée, visage lunaire comme poudré, romantique, grand cils noirs levés, lèvres incarnat, ingénues, parfaite résurgence du genre de lycéenne plus âgée dont il était amoureux sans oser approcher, échappée de sphères poétiques adulées, quasiment un spectre, et aujourd’hui telle quelle s’adressant dans son éternelle jeunesse à sa vieillesse, revenante, sa massive et jeune poitrine serrée dans un corsage de dentelle noire remontant jusqu’au cou, une seconde son cerveau déconnecté, électrocuté, presque portant la main aux fruits plantureux, avec l’illusion que rien ne les sépare de lui, étant autant formes de ce corps qu’entités charnelles épanouies dans ses souvenirs amoureux, une compagne cachée, spectrale dont la matérialité inattendue et soudaine lui reviendrait de droit. L’assiette posée, volte-face et il reste seul, un peu plus déphasé.

Cette permanence de l’éden perdu de l’enfance, dans le paysage à présent gagné et envahi par d’autres existences, n’existe que pour lui. Il la construit en continu. Il l’entretient, comme il entretient son jardin. Plus exactement, il la recompose sans cesse à partir des bribes qui se sont incrustées dans son cerveau, son métabolisme, devenant cellules parmi les autres. Non pas comme une réalité intangible, mais comme une hypothèse à sans cesse démontrer. Une fiction qu’il faut nourrir. Il a besoin que le site subsiste intacte, tel qu’en ses souvenirs. Cette activité de sauvegarde s’apparente à d’autres reconstructions maniaques, voire désespérées, tournées vers les vestiges d’autres vécus, l’attachement à d’autres figures. Par exemple les femmes désirées qui, dans les instants de manque ou de séparation, et selon l’image de Marcel Proust, prennent la place des viscères. « (…) Je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour. Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps ! » (p.119) Seulement, même après avoir été ainsi colonisé par les êtres aimés, regrettés, après avoir perdu de vue celles qui ont compté, qui ont façonné ses manières de désirer, de regarder avide les formes vivantes qui passent, guetter les yeux et leur âme brillante, il lui est impossible d’en convoquer l’image d’une manière stable, fixe. Il a perdu la netteté des traits. Les portraits sont flous, estompés. L’image en tant que telle s’est éparpillée en lui. Il doit sens cesse courir après les impressions, traquer les bribes, les cellules éparses pour reconstituer une figure cohérente, complète, qui lui procurera une nouvelle sensation proche de ce que lui faisait éprouver l’être réel correspondant, autrefois, mais tout en présentant une physionomie finalement différente, imprévue, propre à relancer le désir. Et ainsi, ce travail obsessionnel lui fait découvrir sans cesse des multiples des visages dont il cherche, mentalement, à revivre l’enchantement, l’effet paysage qu’ils lui procuraient. Il n’y a pas de souvenir exact mais une recomposition inépuisable de variantes. Activité qui, même sans l’espoir d’une nouvelle possession physique, est loin d’être désintéressée. Elle correspond plutôt à des manies spirites de prise de pouvoir à distance, s’acharnant à connaître toutes les combinaisons qui forment l’apparence et l’identité d’une personne. La pénétrer de loin, en secret. En quelque sorte, malgré la différence de contexte, cela ressemble au travail de Heather Dewey-Hagbord. Cette artiste prélève dans l’espace public des traces quelconques, mais organiques, que les gens laissent derrière eux. Un cheveu sur la banquette du métro. Un mouchoir en papier tombé par terre. Une rognure d’ongle. Un bâton de sucette qui a été mâchonné. A l’instar des inspecteurs qui, sur le lieu d’un crime, cherchent des indices et les prennent avec des gants pour les placer dans des sachets en plastique, elle ausculte l’espace public. Ces restes que l’on abandonne malgré soi, elle les soumet ensuite à une ingénierie scientifique sophistiquée, pour isoler les traces d’ADN. Et traduire cette écriture biologique des êtres en récit biographique. En effet, à partir des informations contenues dans ces ADN, elle isole des caractères et leurs évolutions possibles, fait l’hypothèse d’incarnations spécifiques et elle recrée des visages – des masques. Ainsi, elle fait surgir un visage qui pourrait être celui de la femme ayant perdu ce cheveu, ou ce poil, tel jour, telle heure, dans le métro ou ailleurs. Une métaphore artistique dont les manipulations complexes célèbrent la montée en puissance de « la transdisciplinarité entre logiciens, mathématiciens, statisticiens, physiciens, chimistes, ingénieurs, économistes, sociologues, anthropologues, biologistes, physiologistes, généticiens, psychologues, théoriciens des jeux et chercheurs opérationnels directement issus du domaine militaire, transdisciplinarité entrepreneuriale où les chercheurs, bien que directement subventionnés par l’appareil militaire, sont amenés à agencer des réseaux de technologue, de financeurs et d’administrateurs pour mener à bien leurs projets. » De cela, « il s’ensuit également un nouveau mode de gouvernementalité transversale à l’ensemble de la société, selon le même principe procédural d’optimisation du contrôle (par régulation d’un système ouvert tenant compte du facteur d’incertitude) et d’extension du domaine de circulation des informations. (Guerres et capital) Quel est le statut des masques réalisés par Dewey-Hagbord  et accrochés au mur comme des massacres ? Si réels, comme décalqués d’authentiques visages, et pourtant inquiétants comme des faces de cyborgs ou des visages apparaissant dans les rêves, censés représentés tel parent, tel personnage connu, et en réalité, pas tout à fait, peut-être les traits connus étant convoqués pour dissimuler quelqu’un d’autre, de moins bienveillant ou au contraire, de trop bienveillant. Des portraits ? Des empreintes mortuaires d’êtres vivants complètement artificialisés et embaumés par la captation et le contrôle optimisé de toutes les informations régissant leur vie singulière ? L’apparition de visages qui auraient pu être et n’ont jamais vu le jour ? Ceux et celles dont l’ADN a permis de construire ces figures y reconnaîtraient-ils, confusément, des âmes sœurs, des semblables dissimulés ? Des jumeaux, des jumelles ? Et lui-même, s’affairant à maintenir vivant quelques visages qui l’ont éclairé, qu’il a aimé, il ne peut le faire en exploitant les seuls vestiges enregistrés dans sa mémoire. Il doit sans cesse revitaliser ces traces en y injectant la vivacité de formes bien vivantes, mais pour lui impersonnelles, juste animales, qui lui passent sous les yeux, dans la rue, dans des films. Il y capte des ressemblances dynamiques, chaudes, et s’en sert pour animer les silhouettes conservées dans sa mémoire. Celles-ci petit à petit se transforment et constituent une galerie d’êtres virtuels qui lui tiennent compagnies.

« J’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour. Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps ! » Que dire quand les regrets, au fil de la vie, se multiplient, quand ils se sont substituées plusieurs fois aux viscères au point que ceux-ci perdent la réalité même de viscères d’origines ? Il lui devient même difficile de se représenter son ombilic comme structuré autour des intestins biologiques. Les viscères, enflés, encombrés d’humeurs avariées, dépressives ou exaltées, deviennent disproportionnés, comprimés, forment des plis monstrueux, adipeux, déformés par la digestion de tout ce qui vient sans cesse se déverser dans les blessures, les entrailles. Tantôt cicatriser tantôt envenimer. Toutes les couleuvres avalées. Alors, plutôt une masse centrale informe, dont dépend l’équilibre général, des strates qui travaillent l’une dans l’autre, bougent, se tordent, se gavent de substances réelles ou imaginaires qui prétendent soigner les manques et, finalement, les rendent florissants. Glissements de terrain autonomes qui n’obéissent plus aux fonctions organiques de l’être qui les héberge et les engendre. Il finit par s’y habituer, ça le berce même, tangage et roulis dépaysant parfois juste un peu vertigineux, et pourtant, il sait que le manque ne s’est jamais atténué, seul son ressenti est devenu banal, indolore, tellurique. Matelas et rembourrage qui se lovent se plissent se superposent se repoussent s’agglutinent au final, intégrant incorporant quelques éléments d’anciennes structures petit à petit avalés. Des lattes ou cloison de verre qui compartimentait les devenirs. Un crayon pour annoter. Le manque est devenu une corporéité massive en tant que telle, élastique, adipeuse, il a continué à croître, comme une tumeur qui attend le dernier moment pour éclater et devenir mortelle, plus exactement libérer l’heure de mourir, accoucher du point final.

Pierre Hemptinne

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Aiguilles et comètes lumineuses

 

femme16

Fil narratif inspiré de : Un article de presse sur Elfriede Jelinek – Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur, Gallimard la Pléiade– Bharti Kher, Six Womens, Galerie Perrotin, Paris – Hessie, Soft Resistance, La Verrière, Bruxelles – Frans de Waal, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? », Les Liens qui libèrent, 2016

Bharti Kher

Surprise, comme de retrouver dans le fatras des gazettes, une présence enfouie, recevoir des nouvelles de ce qui attise sa conscience, apparition d’une figure consistante à travers la trame des faits-divers, de la course journaliste à l’audimat. Ainsi, dans Le Monde, un article qui prétend ne pas être une compilation de déclarations anciennes d’une personnalité retranchée, entretenant un cordon sanitaire avec les médias, mais au contraire la teneur de conversations récentes avec l’écrivaine, replace la colère « intacte et sans bornes » d’Elfriede Jelinek à la surface de toutes choses. « La violence faite aux femmes, les structures inviolables de leur domination sociale, politique et artistique, l’asservissement du corps, le mépris de la pensée, l’interdit de création, rien ne change sur ce terrain-là, et ça rend dingue. […] La femme n’existe que dans le regard de l’homme. Elle est sa créature. Et qu’elle ne s’avise pas d’être autre chose que cela ! L’écrivaine l’a pourtant dit et répété. Cette vérité cachée est la grande obscénité de la société, la véritable pornographie que son écriture cherchait déjà à dévoiler dans son roman Les Amantes… » Sous le titre « Dématérialisée », un portrait de l’auteure accompagne l’article, s’y substitue peu à peu. Le visage a ce luisant des traits éprouvés que l’on voit aux statuettes de saintes, érodées par les saisons, dans certaines chapelles ouvertes à tout vent, dans les campagnes. Usure due aux incessantes supplications, aux flots des misères déversées ou aux couches de couleurs successives. Figure ointe de la sueur mentale, de l’horreur sondée, mesurée, et qui suinte lentement, dessine des pâleurs et des rougeurs, graisse la chevelure, fige l’expressivité. Un visage pris dans la cire de la passion, qui absorbe la haine, la dépouille, lui fait subir un lent et méthodique équarrissage, mais au risque de craquer, perdre ses nerfs, révulsions latentes que signalent les babines légèrement retroussées, prêtes à mordre, yeux aux confins de la compassion hésitant à décocher l’onction d’une fusillade glaciale. Le portrait date de 1996, et tel qu’imprimé sur ce papier journal, il tient plus de la peinture hagiographique que de la photo journalistique, évoque les images pieuses qui récompensaient les bonnes actions dans les écoles de jadis. Ou les portraits de martyres sanctifiées que collectionnerait, sous le manteau, quelque collectionner ambigu. Et d’emblée, cet ensemble, les propos, l’article, la photo, entre en résonance, conflictuelle autant qu’harmonique, avec la fascination du narrateur proustien pour la petite bande féminine, sauvage et évoluant magiquement sur la plage, dans Les jeunes filles en fleur. Plus exactement, entre en conflit ou harmonie avec le ravissement circonvolué et raffiné qu’il éprouve à lire et relire une narration aussi maniaque et tonique, iodée, du champ de la séduction et de ses rituels travestis en lois cosmogoniques. Dans ce texte perce une hypersensibilité à détecter puis à exprimer les nuances les plus délicates de ce qu’éveille la contemplation d’un groupe de jeunes grâces dans la liberté des vacances balnéaires, « qui progressait le long de la digue comme une lumineuse comète » (p.791). Événement astral. Cela traduit, par la précision précieuse du style empreint de dévotion, une sorte de grand respect pour ce que représentent ces adolescentes éveillant le désir, une sorte d’hommage. Mais, néanmoins, cela tisonne avant tout la jouissance exacerbée du regard prédateur qui cherche, dans le flou sensuel qui rend indistinctes les différentes silhouettes, à déterminer avec certitude sa proie préférée. Celle qui correspond le mieux à ses attentes profondes et complexes, lui promet le plus de plaisirs. La conviction d’avoir repéré la bonne cible ne peut s’établir que dans le lent exercice du badinage savant avec chacune des filles, un long marchandage qui ne dit pas son nom, un examen scrupuleux des détails physiques et spirituels comparés, pesant le pour et le contre, permettant d’identifier les configurations sentimentales et physionomiques où s’établit l’alchimie garantissant de retrouver dans le choix unique final celle qui contiendra, non seulement quelque chose d’unique que les autres ne peuvent fournir, mais aussi, au cœur de cette unicité, une part des singularités de toutes les autres. Ce n’est finalement pas telle ou telle qu’il importe d’enfermer dans les filets de l’amour, mais d’y enserrer un précipité de femme le plus satisfaisant possible. Quitte à le fabriquer par le fantasme et le projeter sur celle qui semblera la plus réceptrice, en consacrant beaucoup de soins pour que la greffe prenne. Toutes les problématiques amoureuses remarquablement décortiquées par l’écrivain le sont à l’aune d’un besoin de posséder. C’est une pulsion de possession qu’il convient de conduire et assouvir de la manière la plus efficace possible, en souffrant le moins et en sachant d’avance qu’en la matière, aucune victoire n’est jamais absolue et définitive. Or, au début, ce qui se présente n’est pas matériel, et peu propice à la capture. C’est une sorte de profusion lumineuse, sensuelle, émanant de l’ensemble des corps évoluant comme les rouages d’un seul groupe, qui fixe d’abord le désir. « Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile» (p.790). Ce qui excite l’appétit du chasseur, depuis l’apparition de la « tache singulière » se mouvant au loin, c’est cette beauté fluide et collective, la force mystérieuse qui place entre les corps mobiles « une liaison invisible, mais harmonieuse comme une ombre chaude, une même atmosphère, faisant d’eux un tout aussi homogène en ses parties qu’il était différent de la foule au milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège. » (p.793) Le spectateur privilégié reconstruit de la sorte une sorte de harem à sa disposition, bien qu’encore difficile à cerner et immobiliser. Le lecteur ne peut manquer d’établir un parallèle entre le chasseur esthète à l’affût de la petite bande et le visiteur des bordels y marchandant les grâces des filles, les deux réunis dans le narrateur proustien qui, sans amplifier le philtre romantique à travers lequel l’art a souvent montré la prostitution, n’en propose aucune une vision critique, mais plutôt banalisée, allant de soi. Lieu d’apprentissage, acquisition d’une expertise quant à la manière de choisir « la bonne fille », à jauger des charmes des travailleuses du sexe canons, expérimenter là les affres du choix à reporter ensuite en savoir-faire mondain, sur les femmes des salons. Rien à voir avec la vision de l’artiste féministe indienne Bharti Kher où les filles dites de joie sont alignées comme des ouvrières ordinaires, de tous âges, résignées, fatiguées, figées dans une attente absente, les corps blancs se présentant comme des enveloppes vidées, prêtées, leur vraie vie obligée de migrer ailleurs. Ici, les filles qui attendent le client ne sont plus triées sur le volet selon les critères plastiques les plus exigeants, mais elles figurent toutes les femmes qui, du fait de l’existence de la prostitution, se retrouvent réduites à l’exploitation de leur nudité, abandonnées, collection d’objets. Il ne s’agit pas d’interprétations sculptées mais de corps réels, moulés, dans les quartiers de la prostitution à Calcutta. Elles sont vraiment là.

La tactique du narrateur, cette fois éloigné des maisons closes et de ses proies passives, en pleine liberté marine, en se rapprochant et en domestiquant l’ensemble de la petite bande pour s’y infiltrer, consiste à isoler un élément, un corps et de l’extraire de cette beauté fluide à la source d’une sorte d’éternité du désir, et de le conserver à soi, exemplatif de ce qui grouille dans cette ombre chaude. Avoir, en tant que mâle, sa part du gâteau féminin et le garder à soi. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, n’est-ce pas un principe analogue qui forge l’addiction à la pornographie chez l’amateur scrutant la multitude de corps nus sur son écran ? N’est-ce pas la même gymnastique du regard et du désir carnassier ? Version cultivée et lettrée d’un côté et version trash de l’autre ? Dans l’avalanche de corps nus offerts, traqués sur les écrans, et d’emblée possédés par le dispositif d’exploitation, le désir nie la dimension industrielle en s’attachant à des détails, un travail obsessionnel de discrétisation. Tout va très vite dans une sorte d’hypnose, mais il parvient à répertorier et caractériser les formes, une sorte de prouesse jubilatoire, possessive. Il identifie des préférences, celles-ci ne fonctionnant que dans une dynamique de comparaison accélérée, de mise en concurrence et du besoin impérieux de changement, de variante du même pour rester au pic du désirable. Il effectue des choix volatiles pour des fixations temporaires, éphémères, mais sans établissement d’aucune personnalisation, c’est de la chair anonyme qui défile, des variantes de la même, et c’est la liaison invisible entre toutes ces femmes offertes de manière répétitive qui maintient tension et l’érection. Sa permanence associée à une vision du monde qui veut qu’il en soit ainsi. C’est l’illusion de maîtriser cette liaison invisible, subliminale dans le flux pornographique, qui entretient la croyance que les femmes sont toutes disponibles, indistinctement. Il y a là une profusion de représentations sexuelles à laquelle le cerveau a été rarement confronté, même si il pouvait en avoir l’imagination. « Une personne dépendante à la pornographie par Internet peut voir en une seule session, en effet, plus de corps nus que l’un de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs en toute une vie (plus même qu’en plusieurs vies). » (M. Benasayag, p.189) Et toutes ces femmes nues soumises sans réserve disparaissent, sont remplacées par d’autres, parfois jusqu’à une satiété nauséeuse. Le désir est comme face à ces immenses bans de poissons homogènes où les milliers d’individus anonymes ne forment plus qu’un seul organisme, une seule entité sans queue ni tête, difficile à appréhender. De tous ces corps qui défilent et s’enfilent, il n’en garde rien de concret, juste du vent, ils s’évanouissent, happés dans la multitude, le regard n’en conserve que ce qu’il peut grappiller comme lorsque, dans le réel, il croise une femme qui lui semble faire signe, et dont il retient un élément fantomatique et fantasmatique dont il se sert pour imaginer de futurs plaisirs, chimériques, et construire, non pas la femme idéale, mais l’objet idéal qui se substitue à « femme ». L’objet qui livrerait la jouissance la plus complète sans pour autant rester, se matérialiser, imposer des contraintes, s’éclipsant, revenant, toujours pareils et entièrement disponibles. « Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle était composée de vierges helléniques, venait de ce qu’elle avait quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien n’arrête plus l’imagination. (…) Il faut que l’imagination, éveillée par l’incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but qui nous cache l’autre et, en substituant au plaisir sensuel l’idée de pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir, d’éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée. Il faut qu’entre nous et le poisson qui, si nous le voyions pour la première fois servi sur une table, ne paraîtrait pas valoir les milles ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s’interpose, pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en faire, le poli d’une chair, l’indécision d’une forme, dans la fluidité d’un transparent et mobile azur. » (Proust, p.796) La comparaison avec le poisson sur la table vaut son pesant d’or (même si elle postule une universalité de la recherche désirante et pas exclusivement la pêche à la femme). Mais oui, il doit bien se l’avouer, quand son regard erre et plonge dans la foule, lors des déambulations urbaines, il guette le « remous à la surface », la surprise du « poli d’une chair », la révélation d’une forme indécise… Désespérément ou par ennui, voire par ennui désespéré. Pour entretenir des illusions, s’imaginer que ça peut encore revenir, se produire à nouveau. Bien qu’il sache que sa chance est passée qu’il ne traque désormais que des répliques, des succédanés. Des résurgences de la disparue. Et égaré dans la posture du mateur hagard, il sursaute quand revient le hanter l’effigie de l’auteure en colère. Il se demande jusqu’où faut-il débusquer la trace de la volonté masculine de faire prévaloir sa domination sur le système de représentations sexuelles, de tout ramener à son regard possessif ? Jusqu’où faut-il tout extirper ? Jusque dans les discours bien intentionnés comme celui de Pascal Convert à propos de femmes voilées ? « Le voile, en voulant recouvrir la féminité, l’exacerbe à un autre endroit. Je me souviens d’avoir été frappé dans une sale d’attente à l’aéroport de Kaboul par des femmes qui portaient le niquab, voile intégral noir, mais qui avaient les pieds nus. Depuis Georges Bataille, on sait que le gros orteil peut être fétichisé, de même qu’une femme à la tête recouverte d’une cagoule de cuir sado-masochiste. Le voile est le symptôme d’un refoulement qui fait retour dès qu’on a le dos tourné » (ArtPress p.29) Quel espoir a-t-il d’une page blanche à partir de laquelle il pourrait s’imaginer désenvoûté de tout ce qui attise la colère de la prêtresse écrivaine ? Le repos et l’espérance sont dans la fréquentation des œuvres d’à côté, imprégnées d’histoires parallèles, de vies tapies et tues. Dans ses souvenirs, il sent, de l’ordre du subconscient plus que d’une réelle conscience, qu’il a approché, presque touché comme on effleure la membrane qui nous sépare d’une autre espèce, quelque chose qui désarme les fondements de l’hégémonie masculine. Par rapport à quoi il se sentait tout petit et remis en question. Par exemple, ces lieux où il pouvait humer et caresser, dans les pièces écartées et discrètes, où l’on soigne et range le linge de maison, une sorte du millefeuille réel de ce qui l’enracine dans le vivant. Où il pouvait caresser une autre vie par objets interposés, repassés, pliés. De ces objets qui habillent les événements d’une vie, diurne, nocturne. Grande ou petite chapelle – selon qu’il était chez les parents ou les grands-parents – aux placards remplis de draps, de taies, de nappes, d’essuies, tentures, robes de nuit. Bibliothèque de linges. Tissus de tous les jours ou d’apparats, fibres grossières ou délicates, selon les circonstances à vêtir. Toiles usées, élimées à force de frottement contre les épidermes, mais propres, repassées, impeccablement pliées. Etoffes neuves vierges, comme amidonnées, peaux neuves attendant de rentrer en service. Tissus épais pour l’hiver, flanelles d’été, ils racontaient le cycle des saisons. Il aimait se retirer là, ouvrir les armoires, passer la main entre les feuilles parfumées et les enfoncer entre des plis temporels distincts, depuis la parure de berceau, la soie des noces, jusqu’à la froideur épurée du suaire. Palper et identifier des dessins de fibres très différents, des parties lisses ou reprisées, passer le doigt à l’aveugle sur des trames aux infimes reliefs, racontant des généalogies, des vies enfouies dont il dépendait, liées à son histoire personnelle. Il pénétrait une présence cachée, se faufilait dans une vaste ombre travailleuse qui tisse le quotidien et rend la vie possible. C’était pour lui des sortes de chapelles où écouter et se rapprocher de ces invisibles tisseuses du temps et, surtout, prendre conscience que lui-même maîtrisait finalement peu de choses de son entourage, « ça se passait ailleurs ». Il retrouve quelque chose d’analogue en avançant dans une grande salle lumineuse, entre le hangar industriel et la verrière de grand magasin, où sont archivées et exposées des œuvres de Hessie. Entre la boutique de tissus où sont déballés des coupons, des échantillons pour en faire admirer le motif, et le musée ethnologique où des pièces sont exhumées sous cadres, protégées, attestant de l’intérêt pour des pratiques symboliques anciennes, non encore expliquées. Ce sont de vastes registres brodés, registres de traits, innombrables, semblables et tous différents, rassemblés en nuées et cependant éparpillés, centripètes ou centrifuges. Traits tremblés, secousses filiformes et pointillistes, pluies de flageoles et crochets striant de vastes draps de lits ou leurs vestiges, laissant entendre qu’il s’agit d’empreintes de rêves laissés pour compte. Des tableaux d’éraflures sans âge traversant les siècles, des collections de segments stellaires abandonnés, non explorés, des circuits synaptiques refoulés, méprisés, ayant continué leur activité à l’écart, dans d’autres plans du réel. Petits bâtonnets surfilés, étalés, peuple anarchique de phasmes. On dirait le monde vu à travers une pluie battante, horizontale, qui frappe les yeux de ses aiguilles. Des collections d’alvéoles reproduites à l’infini, travail d’imitation méditatif, signalant une porosité entre la structure mentale de la brodeuse et le modèle animal qu’elle contemple. Des étendues de larmes de sang, réparties sur des zones bien quadrillées, policées, et d’autres plus stressés, discrètement insurgées, prenant la forme de petits pois, de haricot ou cristaux écrasés et, vues de près, d’infimes pansements de fils enroulés sur eux-mêmes, traversant la toile en tous sens. Des toiles criblées de trous, ruinées et dont chaque cratère a été patiemment doté d’un rivage protecteur, surfilages de filins colorés qui empêchent que les béances se propagent. Des siècles de travaux de couture dans l’ombre à entretenir les étoffes, réparer les trames, soigner les déchirures, sont transformés ici en écriture déliée, détachée de l’entrave utilitaire, en broderie poétique. Une poésie sans verbe, sans mot, incarnée dans une calligraphie libre, liée à aucun vocabulaire formalisé en mots. Une myriade de petites coutures qui remontent des générations de pensées ignorées, car ses travaux de Sisyphe réalisés dans l’ombre, dans l’abnégation, s’accompagnent de pensées, une production de concepts sans mot, sans trace, et fondamentale, sans laquelle les autres constructions symboliques prestigieuses, de premier plan, ne tiendraient pas. Quelque chose à découvrir, à condition d’admettre que langage et pensée ne sont pas forcément liés. Comme l’expose ce primatologue habitué des expériences cognitives sur d’autres hominidés : « Je ne suis pas sûr de penser en mots, et je n’ai pas l’impression d’entendre des voix intérieures. (…) Il est aujourd’hui largement admis que le langage n’est pas la matière de la pensée, même s’il assiste la réflexion humaine en lui offrant des catégories et des concepts. Nous n’avons pas vraiment besoin du langage pour penser. (…) Au départ, c’était l’absence du langage qui prouvait l’absence de la pensée chez les autres espèces ; maintenant, c’est la présence manifeste de la pensée chez les animaux non linguistiques qui prouve que le langage n’est pas si important. » (Frans de Waal, p.136) Ces tracés d’aiguilles, ces fils qui resurgissent sur les toiles, comme des stigmates, sont les signaux de ces pensées sans langage. C’est la matière de pensées hors langage qui se matérialisent sur les tissus à la manière de signaux médiumniques. Les activités répétitives que l’on décrit en général comme « pendant ce temps-là, je fais le vide, je ne pense à rien », sont en fait des moteurs de pensées, pendant lesquels l’esprit et les sens explorent des gouffres, des altitudes ou des marges que n’atteignent pas les mots. Il se demandait souvent, par exemple, par quel processus cognitif il en vient quelques fois à associer telles saveurs présentes dans une recette avec tel vin, sans qu’il puisse trouver trace d’une délibération intérieure consciente, actée par des mots. Au contraire, soudain cela lui apparaissait comme une évidence, sous forme d’illumination : cette bière complexe, gastronomique, la Noisy pale Ale, accompagnerait parfaitement ce plat de choux de Bruxelles, saucisson et huîtres poêlées. Il se forge une obligation d’involuer, de retrouver en lui les stades de pensée séparés du langage qui développent une performativité symbolique sans commune mesure avec celle des discours balbutiant ou organisés. Peut-être que là est-il possible de nouer ou renouer des mouvements intérieurs et des idées qui ne seraient pas déjà contaminées par la violence symbolique faite aux femmes que véhicule le langage masculin, dominant et contaminé par des siècles de chasses, de poursuites, de jeux possessifs (déteignant sur les jeux de langage). Cela, bien qu’il compte ne pas renoncer totalement au plaisir de guetter le surgissement du poli d’une chair, l’indécision d’une forme qui invite à se projeter à sa suite, voir ce qu’elle cache, ce qu’elle devient… (Pierre Hemptinne)
Bharti Kher Bharti Kher banc de poisson Hessie Hessie

Hessie

Hessie

Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie échappée

 

Abris et désirs de fortune

Abris odore di femmina

Librement divagué à partir de : Frédéric Neyrat, La part inconstructible de la terre, Seuil 2016 – Bertrand Westphal, La cage des méridiens, Editions de Minuit 2016, François Jullien, Près d’elle, présence opaque, présence intime, Galilée 2016 – Emile Zola, Au bonheur des Dames et Germinal – Johan Creten, Odore di femmina, Maison Rouge – Oscar Tuazon, Shelters, Galerie Chantal Crousel – Jessica Harrison, Painted Ladies, Ceramix à la Maison Rouge – Floriant et Michaël Quistrebert, The Light of the Light, Palais de Tokyo – Simon Evans, Not Not Konocking on Heaven’s Door, Palais de Tokyo – Vivien Roubaud, œuvre in situ, Anémochories, Palais de Tokyo…
odore di femmina

Le soleil est clair, l’air vif est piquant, les bouts chiffonnés des bourgeons, précoces, parsèment les arbres des trottoirs. Les vitres des kiosques à journaux affichent de grandes photos de jeunes femmes éthérées, sur lesquelles ruissellent de fines étoffes de lin, à peine différenciées du vertige qui émane de la peau soyeuse, laissant voir la naissance discrètement charnue d’un sein, la ligne d’une aréole, lune sombre. Il marche dans de petites ruelles où les étalages des boutiques rivalisent de scénographie suggestive pour happer le regard. Il s’arrête devant les mannequins, détaille les vêtements, s’imagine la volupté très grande qu’il aurait à rentrer, choisir, toucher les étoffes, les tenir à bout de bras en les ajustant sur le corps d’une amie, se rappelle d’excitantes séances d’essayage. L’envie le tenaille d’entrer seul, acheter une blouse, une jupe, une robe fantaisie, de la lingerie fine, les faire emballer et les envoyer à l’une ou l’autre des femmes qui ont compté dans sa vie. Lui expédier de la présence, du revenant, du fantomatique. Des défroques vides, ce qui reste de leur histoire partagée, baudruches dégonflées, avec invitation muette de les regonfler de leurs formes, les habiter pour lui, à distance. Des pelures qui ont séjourné en ses tréfonds, comme des vêtements intimes de ses chéries dont il aurait moulé la forme, le plissé, et qu’il aurait réinventés, régénérés avec ses propres cellules, selon le moule de leurs empreintes sur ses sens. Puis, un jour, voyant ces pelures fétiches extériorisées, matérialisées dans une vitrine. Rêver au déballage hésitant, doigts errants et fouillant, visages interloqués, circonspects. D’abord, glissé du papier, ce n’est que du chiffon animal, de l’informe, de l’inexpliqué, des plis sauvages. Et elle, soit indifférente au vêtement, soit accrochée, et alors cherchant un miroir, dépliant la défroque, l’apposant sur leur silhouette,  désireuse de donner vie en l’enfilant, l’épousant. En ce cas, à distance, quelque chose se passe, revit. Des tirettes glissent, des agrafes sautent, des boutons se libèrent, des mains écartent le col, remontent la blouse, posent l’étoffe nouvelle sur la peau nue. Si le premier attouchement est prometteur, elles se déshabillent pour passer les fringues anonymes. Elles cherchent de qui cela peut bien provenir. Sans doute que plusieurs hypothèses leur passent à l’esprit. Il renonce à ce jeu, essentiellement pour une sottise pragmatique, c’est qu’il ne se souvient pas des mensurations, il hésite, les chiffres se brouillent. Or, il voudrait envoyer quelque chose qui s’ajuste parfaitement, qui fasse naître la pensée « en tout cas, l’expéditeur ou l’expéditrice, me connaît bien ». Le genre de rêverie qu’il affectionne quand les tenues de mannequins féminins happent son regard et réveillent en lui le désir d’habiller d’anciens désirs. Telle coupe, telle matière, tel imprimé, telle tournure ravivant son plaisir de choyer et habiller un corps précis, une personnalité tenue dans ses bras et dont l’étreinte perpétue ses effets des années après la séparation. Il goûte, à ces exercices d’imagination, la mélancolie d’être désormais seul, séparé, privé de présence, et simultanément, cette sorte de distance et d’éloignement, lui procure l’illusion d’une intimité bien plus accomplie que ce à quoi conduisaient les instants de vie commune, en allés. « La déception dont je parle est inhérente à la présence elle-même. Elle tient à ce que la présence, dès lors qu’elle s’instaure, s’installe : à ce qu’elle se laisse mettre dans sa « stalle », ranger dans l’étant et n’émerge plus. Or une présence qui n’apparaît plus, ni non plus n’est cachée (à chercher), est une présence qui se défait. En s’intégrant dans le paysage, elle n’en ressort plus, à proprement parler, n’ex-iste plus : de ce qu’elle n’exerce plus sa présence, la présence est perdue. » (F. Jullien, p.22) Il soigne les rituels mentaux qui, à partir de l’absence, forge de nouvelles présences.

Plus loin, il s’arrête intrigué en dépassant un lavoir automatique. Il a cru voir une scène qu’il s’explique mal, revient en arrière, repasse devant la devanture. Le lavoir est bondé. Mais manifestement, ces personnes ne sont pas là pour laver du linge. Cela ressemble plus à une fiesta dans une chambre d’étudiants. Il y a des filles, des garçons. On dirait une réception, un rituel. Au centre, une blonde, les pommettes très rouges, l’œil pétillant, essaye des accessoires, des bouts de panoplies noires. Des mains touchent son corps pour ajuster latex, cuir et chaînes. La vitrine, les chaises, les machines à laver sont couvertes de fringues fétichistes, S/M que des visiteuses fouillent, posent sur leur ventre, la poitrine, la croupe, pour avoir une idée de l’air qu’elles auraient si elles s’en harnachaient. Peut-il entrer et lui aussi participer ? Il marche, il erre. Il arrive aux portes d’un grand musée d’art contemporain. À peine est-il entré dans le hall, après le contrôle du sac par les vigiles, que jaillissent des salles d’expositions plusieurs jeunes nymphes montées sur ressorts, aux jambes d’une finesse arachnéenne, juchées sur des talons comme on en voit uniquement dans les films ou les albums de mode. Irréalisme de ces silhouettes. Les visages ont quelque chose d’impersonnel, peut-être aux abois, mis en danger par l’anorexie et la surexposition. Les corps comme dénaturalisés, déréalisés, interpellent, ils sont là et semblent pourtant intouchables. Ils défilent, ne font que passer, ils ne marchent pas comme le commun des mortels affairé dans cet espace public. Ils sont d’une autre espèce. Une ruée de photographes fait barrage, les déclencheurs crépitent, les mains, sur les appareils, zooment et dézooment sans vergogne, s’approchent au plus près, s’emparent de ces corps et visages comme de choses publiques, jetées en pâture, devant générer de multiples images auxquelles d’autres corps et visages chercheront à s’identifier. En très peu de temps, voici deux scènes explicites, aux yeux de tous, où des femmes sont instrumentalisées, des jouets. Cela participe d’une atmosphère érotique de domination latente qu’irradient images publicitaires, vitrines, entrées et sorties des défilés de mode envahissant les lieux publics, bousculant la vie nonchalante des trottoirs. C’est la grande fabrique des imaginaires commerciaux qui définissent les silhouettes féminines à incarner, les manières d’apparaître, de surgir pour semer charmes et ravissements. Grande fabrique à laquelle il n’échappe pas. Il se sent traversé, physiquement, par le conditionnement constant des pulsions, qui le flatte autant qu’il le salit, et qui se traduit par cette grande agitation d’argent et de chair, un immense appétit polymorphe de possession de la femme indistincte, grande entité pornographique délétère. Une machine qui est si bien décrite au cœur du roman Au bonheur des dames : « Toute une bataille du négoce montait, les vendeurs tenaient à merci ce peuple de femmes, qu’ils se passaient des uns aux autres, en luttant de hâte. L’heure était venue du branle formidable de l’après-midi, quand la machine surchauffée menait la danse des clientes et leur tirait l’argent de la chair. À la soie surtout, une folie soufflait… » (p. 491) Ce premier grand magasin sur les boulevards parisiens, symbole du commerce moderne et temple innovant du consumérisme, son génial concepteur l’a pensé pour la femme, plus précisément pour assouvir son besoin délirant de la soumettre à ses instincts. L’ambition est d’exploiter les femmes, qu’elles viennent y dépenser tous leurs sous, et par le biais de ces offrandes marchandes, en quelque sorte, lui confier tous leurs désirs, faire en sorte que ce soit lui qui les satisfasse via les étalages, les produits et services proposés, le personnel de vente bien dressé. « Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, jour et nuit, se creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours. » (p.612) Le magasin comme métaphore de possession totale de la femme devient le réel. Comme une suite logique, le personnage de Zola est un des premiers à recourir massivement à la publicité pour jouer avec les sensibilités  : « Il professait que la femme est sans force devant la réclame, qu’elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l’analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait découvert qu’elle ne résistait pas au bon marché, qu’elle achetait sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse ; et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à perte, fidèle au principe de renouvellement rapide des marchandises. » (p.613) Au faîte du grand magasin, comme un capitaine sur la passerelle de son navire, Mouret veille sans relâche sur « son peuple de femmes », vérifiant si ses mises en scène fonctionnent selon ses attentes, créent bien l’hystérie et la cohue dépensières dont il tire subsistance et jouissance, raison d’être, par quoi il satisfait son besoin de régner sur le matériel comme sur le spirituel. « C’était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse de prix et ses rendus, sa galanterie et ses réclames. » (p.797) Et cela, à proportion de son investissement, car il paie de sa personne pour faire de l’abandon des femmes en son magasin de grands instants esthétiques et quasiment mystiques quand, par exemple, s’allument théâtralement toutes les lampes électriques (à l’époque, une nouveauté) : « C’était une clarté blanche, d’une aveuglante fixité, épandue comme une réverbération d’astre décoloré, et qui tuait le crépuscule. Puis, lorsque toutes brûlèrent, il y eut un murmure ravi de la foule, la grande exposition de blanc prenait une splendeur féerique d’apothéose, sous cet éclairage nouveau. Il sembla que cette colossale débauche de blanc brûlait elle aussi, devenait de la lumière. La chanson du blanc s’envolait dans la blancheur enflammée d’une aurore. Une lueur blanche jaillissait des toiles et des calicots de la galerie Monsigny, pareille à la bande vive qui blanchit le ciel la première du côté de l’Orient (…) Mais la nef centrale surtout chantait le blanc trempé de flammes : les bouillonnés de mousseline blanche autour des colonnes, les bassins et les piqués blancs qui drapaient les escaliers, les couvertures blanches accrochées comme des bannières, les guipures et les dentelles blanches volant dans l’air, ouvraient un firmament de rêve, une trouée sur la blancheur éblouissante d’un paradis, où l’on célébrait les noces de la reine inconnue. » (p.796) Dans la mise en scène romanesque, cette assomption du blanc virginal affole le peuple féminin qui vient dépenser sans compter ou s’épuiser nerveusement à la contemplation de ce qu’il ne peut s’offrir, allant alors jusqu’à voler maladivement, tout ce faste névrotique a des allures de parade nuptiale, prélude à la déclaration d’amour entre le directeur tout puissant et sa petite employée, frêle jeune fille venue de la province. Toute cette industrie lucrative élaborée pour subjuguer et vivre de la sensualité de la femme en général conduit dans les bras de son concepteur, une femme bien précise, bien réelle, singulière, que l’on dirait, selon le long fil narratif qui prépare cette conclusion, en opposition avec toutes les autres, sortant du lot, faite dans un autre moule, de manière quasi incompréhensible. L’union, à priori, est présentée comme improbable. Cet improbable de l’amour, ah ça, il sait ce que c’est ! Et que c’est par là, agacé, remué, qu’il retrouve du sauvage, qu’il se heurte à ce qui n’a pas de bord, pas de frontière, et se veut inconstructible, cela même qui l’aiguise.

Ce qui le tient, revenu aux solitudes sauvages, est un désir à blanc, sans cesse aiguisé par son imagination et des souvenirs, mais en l’air, pour rien. Et c’est ainsi que désormais il se veut, mécontent de se sentir titillé par le commerce qui le presserait bien de se jeter dans n’importe quel jeu de séduction, le rendrait malade de posséder n’importe quelle femme. Il faut les posséder une à une indistinctement est la chanson serinée par la machine. Lui, cultivant un désir à blanc qui le décentre, le déporte de plus en plus, est dans la même situation qu’Etienne dans Germinal. Ce n’est pas n’importe quel corps qu’il a en tête, ce sont d’anciennes pratiques qui l’ont hanté. À la manière dont la promiscuité dans la maison où Etienne Lantier est accueilli fait qu’il loge dans la même chambre que la fille qui l’attire et dont il devient amoureux. Matin et soir, il la voit, la frôle nue, mais de manière à banaliser complètement la blancheur sidérante. « Au coucher, au lever, il devait se déshabiller, se rhabiller près d’elle, la voyait elle-même ôter et remettre ses vêtements. Quand le dernier jupon tombait, elle apparaissait d’une blancheur pâle, de cette neige transparente des blondes anémiques ; et il éprouvait une continuelle émotion, à la trouver si blanche, les mains et le visage déjà gâtés, comme trempée dans du lait, de ses talons à son col, où la ligne du hâle tranchait nettement en un collier d’ambre. Il affectait de se détourner ; mais il la connaissait peu à peu : les pieds d’abord que ses yeux baissés rencontraient ; puis, un genou entrevu, lorsqu’elle se glissait sous la couverture ; puis, la gorge aux petits seins rigides, dès qu’elle se penchait le matin sur la terrine. » L’habitude, pourtant, n’étouffe jamais complètement le désir. « Des troubles cependant leur revenaient, tout d’un coup, aux moments où ils ne songeaient à rien de coupable. Après ne plus avoir vu la pâleur de son corps pendant des soirées, il la revoyait brusquement toute blanche, de cette blancheur qui le secouait d’un frisson, qui l’obligeait à se détourner, par crainte de céder à l’envie de la prendre. » (p. 1273) Et puis il y a les nuits où aucun des deux ne trouve le sommeil et entend, sous le crâne de l’autre, les ruminations amoureuses : « et si je la prenais dans les bras maintenant ? », « et si je me blottissais contre lui, maintenant, sous prétexte qu’il fait froid ? ». Puis rien. Enfin, ce n’est pas vraiment rien. On sait ce qu’il en adviendra, une étreinte ultime, sans lendemain pour elle, la jouissance consumant ses dernières énergies vitales, une fois qu’ils sont perdus et scellés au fond de la mine.

Et il se retrouve, finalement, comme l’ont dit ressentant les phases de la lune, excité en permanence par le souvenir de certaines peaux, tantôt à vif, tantôt latence. Bien que tout parte de traces visuelles, il se sent plutôt en présence, ou envahi depuis les bas-fonds de son imaginaire, d’une sorte de mille feuille marin, immense rosace informe et indescriptible dans laquelle il s’enfonce pour essayer de définir, ou simplement rappeler à sa mémoire, des odeurs précises de femmes. Des sucs corporels singuliers. C’est une sphère de milles lèvres collées ensemble, comme une colonie de moules et d’huîtres ouvertes sur un rocher, agitées par le flux et reflux, une ruche de dentelles charnelles, délicates. Puis, revenant chercher des indices dans les images conservées et qui, indépendamment de sa volonté, continuent leur vie dans les recoins de sa tête. Comme Etienne, se passant en boucle les scènes passées de déshabillage et d’habillage qui entretenaient une proximité adorante, fascinée. Et rejoignant aussi cette autre fièvre du peintre de L’œuvre : « Son excitation augmentait, c’était sa passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer de cette chair autant qu’il rêvait d’en étreindre, de ses deux bras éperdus. » (p.50) Oui, de cette excitation, mais pas tellement chaste et plutôt documentée par des sensations réelles, concrètes, enregistrées par tous ses sens, pas des chimères. La très fine peau blanche qui le hante, lui, et unissant les satins de plusieurs femmes, dans ses ruminations solitaires, ne reste jamais totalement vierge. C’est, quelques fois, un horizon lointain variable, comme ces lointains de plage que le soleil transforme en surfaces de métal aveuglant, en surchauffe. Un jeu de miroirs troubles dans la nuit diffractant les lueurs d’autres dimensions vitales. D’improbables parois d’aluminium peigné, brossé, brillantes où surgissent un signal rouge, des ourlets, des nombrils de pâtes d’argent, déformés. Des pans irisés, d’autres gris luisants. Des coulures, des boursouflures, de la chair fondue et coulée en macaron comme pour imprimer un sceau. Une métallurgie de peaux en fusion. C’est, à d’autres moments, une sorte de toile de fond sur laquelle, plus il fixe son regard, plus s’agitent des formes et de l’informe. Au fur et à mesure qu’il s’y enfonce, remontant le temps, des dessins, des lettres, des symboles, des personnages, des arabesques y surgissent. Imperceptiblement, comme ces ombres d’avions filant sur des nuages bas. Ou comme une vie sous la surface d’une eau dormante qui vient respirer à travers les pores très subtils de la peau délicate, sans se révéler clairement. Il songe alors au manège étourdissant de ces petites marquises ou demi-mondaines de faïence, pâmées et exhibant la nudité émouvante de leurs épaules en principe sans histoire et qui se retrouvent, comme si on leur jetait un sort soudain, couvertes de tatouages, mais ravies de leurs peaux plurielles, où s’égarent plus sûrement encore les regards concupiscents, ne sachant par où commencer, jusqu’où remonter. Où commence la frise, ou s’arrête-t-elle, comment s’organise la lecture, y a-t-il un centre, et si oui où se cache-t-il ? La peau singulière alors s’immerge dans une multitude de peaux qui grouillent, dont les motifs gravés sautent de l’une à l’autre, giboyeuses. Serpents, pirates, femmes nues (sorte de mise en abîme sur la peau nue, femmes nues elles-mêmes tatouées d’autres femmes nues), mais aussi circonvolutions abstraites, arabesques psychédéliques, prolifération de scarifications calligraphiques exprimant comme l’ivresse d’elle-même qui transfigure le grain fin du satin femelle. De ces décorations, il garde le souvenir d’un toucher par substitution, aimant caresser les rosaces complexes, déstructurées et accumulées sur les carapaces de coquillage aux intérieurs soyeux, en colimaçon. Des formes d’écritures pour tout ce qui, en lui, ne peut sentir qu’en aveugle. Ayant remonté le fil du désir pour quelques formes qui continuent à se déplacer dans les fourrés de ses histoires enfouies, il se retrouve déversé vers de vastes zones inexplorées, nullement canalisées.

En réaction et résistance aux flux qui instaurent une synchronie des envies et pulsions, via une redondance d’images de femmes identifiées à l’essence même de ce que l’on veut acheter, à la clôture du désirable, il pratique plutôt une fragmentation. À la manière d’Oscar Tuazon qui invente des lieux de lectures dans la ville, pour y capter la multiplicité des voix écrites, les entendre et les restituer, assis sur des bancs ou blottis dans des abris qui en amplifient la portée. Contre la « maîtrise absolue de la matière » et sa « cartographie définitive » que projette une gestion lucrative des désirs, associant marketing et sciences cognitives, il voudrait confier aux relations troubles qu’il entretient avec les mots, l’écrit et la lecture, le soin de laisser sourdre de l’incomplétude, de l’incertain. Et ça se base sur de petites choses, des stations sans éclats, des replis sur soi qui sont ouvertures, des murmures et brises de vie imperceptibles, des textes marmonnés à rebours de toute autorité. Même, sortes de formules magiques pour invoquer cet à rebours. « Lire est une activité physique. Quelque chose que les corps font avec des mots. Je veux créer un espace dédié à cela. Un espace pour les mots, un endroit où lire. Voilà comme je vis, au travers des mots. Pour lire un mot tu le récites, tu l’inscris dans ta voix, dans ta bouche, et tu le dis. Peu importe les mots, ils t’appartiennent le temps d’une seconde. Prononce les sons à voix haute comme le ferait un enfant, et incarne cette voix. Il est des choses que je ne veux pas lire mais je les lis. Je ressens le besoin de le faire. Comme si j’en étais responsable, c’est un prix à payer. Je me dois de le faire. Lire c’est affronter l’autre, l’auteur, sentir cet autre parler à travers moi, pas vraiment un choix. Un lecteur est un témoin. Une autre voix qui ne m’appartient pas, une violence corporelle intime. Un orgasme de l’esprit. Je veux un espace pour ça. Voilà ce que j’ai tenté de faire quand je vivais à Paris, créer un lieu pour y lire avec les autres. Je veux contenir ce besoin mais j’ai réalisé que c’est impossible. Je lis en marchant, c’est une activité physique. Les mots créent leurs propres mondes. Ce que je suis en mesure de faire c’est fabriquer des étagères. Des meubles de lecture. Des bancs de lecture. Des façons de regarder les mots, seul, ou avec les autres. La plupart du temps seul, tout en étant dans l’intimité des pensées de quelqu’un. Je suis maintenant prêt à écrire. » (Oscar Tuazon, feuillet de la galerie C. Crousel) Disséminer, à partir de son propre corps, des germes de lectures qui, ouvrant les territoires de l’esprit, les restituant à leurs bords sauvages et indescriptibles, criblent d’ouvertures le territoire urbain, physique, géographique, géopolitique, spatial… Loin des lectures qui affirment et empilent des lois uniques, disent ce qui est. Non, un roulement de paroles à la limite du déraillement, quand on perd le fil de la lecture, que les formes et styles se désagrègent et laissent percevoir le néant initial, sans toutefois laisser triompher le nihilisme, mais organisant une cohabitation organique au sein du lecteur, et de tout ce qui l’environne, son milieu. À la manière, se dit-il finalement, dont « une gorgée de vin nature, roulant dans ma bouche, laisse s’exprimer un terroir dans toute sa singularité cosmologique, partant de rien, des linéaments de saveurs allant crescendo jusqu’à l’explosion où le palais et la langue se confondent dans les arômes et communiquent au cerveau cette impression d’être lui-même, momentanément, ce terroir spécifique, dans sa totalité et les moindres détails. Sans plus de barrières avec ce qui l’entoure, allant même jusqu’à se sentir incarné dans cet environnement, sorte de matière matricielle absorbant tous les organismes et micro-organismes qui y vivent. » Par son activité de lecteur déambulatoire, il imagine libérer ce que les mots ont emprisonné dans leur gangue littéraire. Cette part de sauvage et d’inconstructible qui, comme des pollens archaïques, se mêlent malgré elle à cette sorte de finition esthétique que l’élaboration stylistique tend comme le visage d’une culture complexe, aboutie, parfaite. Ainsi, par le lecteur qui les transporte via ses transits biologiques, absorption et régurgitation, les mots créent leurs propres mondes, les font, les défont, les recomposent. Comme le dit Oscar Tuazon, et selon les techniques d’aménagement des rivières pour y favoriser la reproduction des saumons, il faut juste installer dans la cité des lieux de lectures où cet exercice est facilité, seul ou collectivement. Mais de manière à ce que des dépôts se constituent, des sédiments de lectures sous formes d’inscriptions ou de silences chargés de résonances, et que ces lieux finissent par ébaucher dans la cité des archipels, un décentrement vers le multicentrisme. Car, ce qui s’exerce sur lui quand la pression consumérisme exploite les leurres sexuels pour uniformiser et synchroniser les pulsions, c’est la continuation dans les moindres fibres quotidiennes, harassées par la vitesse informationnelle des actualités, de l’œuvre totalisante de la globalisation. « Tout au plus, de nouvelles puissances coloniales ont pris le relais des nations européennes après la Deuxième Guerre mondiale, mais la globalisation n’est rien d’autre que la continuation du schéma que les conquistadors avaient esquissé à l’orée du XVIe siècle. On en revient à l’idée de colonialité, une sorte d’état colonial permanent et statique dont les échos inaudibles auraient fini par se fondre dans le paysage acoustique de la planète après que la clameur de la colonisation fut retombée. En tout cas, la colonialité coule à la surface du globe une chape de plomb qui pèse de tout le poids d’une hégémonie diffuse. Cela vaut pour la sphère politique et économique aussi bien que pour la sphère culturelle assujettie au système-monde occidental. » ( Westphal, p.190) Et son rôle de lecteur générant des archipels de mots, de littératures réinstallées dans leur sauvagerie d’avant édition, est d’autant plus malaisé qu’il appartient, biologiquement peut-on dire, au pôle dominant de cette hégémonie diffuse, à l’espèce porteuse de la « sphère culturelle assujettie au système-monde occidental ». Procédant inlassablement, pérégrinant d’abris en guérites, de tables dressées pour commensalité littéraire en chapelles où renouer avec le mutisme des textes, les bancs de ces stations se couvrant d’écritures, d’entailles, de gravures, de gribouillis. Et puis finalement, déçu par l’archipel, s’en défiant, « c’est pas encore ça ». Car cette métaphore « continue d’articuler la pensée autour de repères hiérarchisés, fût-ce implicitement. » Il doit se rendre à l’évidence : « Qui dit centre, au singulier ou au pluriel, pose simultanément le principe d’un inventaire, d’une typologie et, en dernier ressort, d’une hiérarchie » (Westphal, p.234) Ce que tracent ses lignes de mots expectorés ou ressassés, déclamés ou hachés menus, ce sont des limites, des lointains incertains irréductibles vassaux d’aucune centralité. « Il devient envisageable de valoriser les contours du monde au point de concevoir le monde entier comme une seule et immense périphérie. » Et cette périphérie omniprésente que libère petit à petit son activité de lecture, et sur laquelle dérivent les abris de fortune, est une sorte de ligne de vie inatteignable et pourtant toujours là, d’où sourd l’inachevé, cela même qui peut corroder la globalisation en ses multiples figures. « Idéalement, l’art permet de promouvoir l’ouverture de l’espace au détriment de la clôture du lieu. Il en va ainsi comme de l’horizon qui s’éloigne à mesure que l’on progresse et qui indique que l’espace est par nature indéfini. » (p. 261) Encore faut-il considérer qu’il ne suffit pas de lire n’importe quoi. Bien des livres, des textes, des mots ne sont là que pour entretenir la suprématie centrale de l’Occident et enrôlent leurs lecteurs et lectrices pour consolider l’édifice où fermente l’essence de la culture la plus développée. Il ne veut pas tremper dans ces manigances. Plutôt se taire et ramasser les petits papiers qui traînent et volent dans la ville, emportent leurs lambeaux de vie. Les choisir, hésitant, pour ce qu’ils conserveraient de la biographie et trajectoire dont ils se trouvent éjectés, exclus. Ce qui leur reste de chaleur, de vibration, de couleur, de tension, d’harmonie rompue, de violence subie, d’agressivité restituée, latente. Choisir et ramasser à l’intuition. Les étudier, comparer leur morphologie, les traces d’usure, de manipulation, les salissures. Les assembler en vastes collages où toute centralité est éclatée et tout bord repousser toujours plus loin. Relier les formes déchirées, éprouvées, superposées, autant de fragments de périphéries abstraites, sans continuité entre elles et, là, mises en commun, tressées en une cartographie de l’effacement, du recouvrement. Bouts de peaux usées retournant au sauvage. Parchemins de débris, emballages, tickets, lettres, enveloppes, feuilles d’arbres, lettres tachées, factures, cartes postales, feuilles arrachées d’un cahier comptable (on songe à la posée de récupération d’Anne-James Chatton). La même chose, mosaïque de petits papiers mais ayant épongé divers fluides séchés, de larmes, foutre, pluie, graisses, vapeurs de carburant, petits cartons sur lesquels sont consignés d’infimes graffitis ou pochoirs copiés, absorbés par la fibre du support ou reproduits, croqués à l’identique, interprétés, microscopiques visuels urbains. Couleurs délavées, concrétions de poussières, signes éparpillés, bribes de tatouages, l’ensemble tramé en une sorte de peau qui serait le tissu neural où se greffent la myriade de minuscules accidents qui forment le temps, l’espace, le milieu.

Cette peau blanche, lointaine douceur qui guide ses pas depuis que, devenue opaque, il s’en éloigne pour y accoster par d’autres champs, symbolique et intime. Elle est désormais aussi comme cet horizon qui s’éloigne à mesure qu’il s’enfonce dedans. Une membrane sans bords, prête à rompre, mais dont les tressautements le font, lui, tenir entier. Déstabilisant. Un étendard lointain, une coulée de nuages versatiles. Le genre de plastique errant échappé d’un chantier à l’abandon et que les bourrasques emportent de plus en plus haut où il acquiert une existence animale. Autour d’une déchirure, d’une blessure, il y a une béance, un centre évidé, agité d’un perpétuel décentrement. Le ciel perforé. Un flux de plis, de lignes, un ruissellement de périphéries en un drap disputé par les vents. En tous sens, l’hymen rompu, reconstitué, rompu, reconstitué. Voile déployée sensuelle, ou taie laiteuse arrachée, tordue, essorée. Tantôt peau refuge, tantôt tapis volant, tantôt peau de chagrin. Un toit de fortune dans la tempête. Quand il n’y a plus que ça pour se protéger, une bâche accrochée à quelques poteaux ou buissons, plus que ça à regarder pour tuer le temps et y situer sa conscience de vivre, plus que ça et, pour finir, y trouver une sorte de transe, d’extase esthétique de l’exténuation. Suaire séminaire, laitances hâves et boréales. (Pierre Hemptinne)


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Vivien Roubaub

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Cancer de prostate & femme idéale

Richard Ford, « L’état des lieux », Editions de l’Olivier, 2008, 729 pages.

 

Un roman américain présenté comme un des clous de la rentrée littéraire. J’ai une certaine difficulté à accrocher à cette écriture. Très dépouillée, presque sans style, justement, pour privilégier le ton direct favorable à l’immédiateté descriptive, pour décourager la transcendance littéraire et rester le nez sur les faits (divers et autres). Ce style « journalistique », finalement, qui bouleversa la conception des belles lettres à la française, à une époque, et qui aujourd’hui souffre de la proximité avec tout ce que « journalisme » a de vilain. Il est en effet désagréable en commençant un roman d’avoir l’impression de lire une gazette. L’effet « je plonge dans un livre pour un rapport plus profond avec l’écriture sur le monde » est fortement découragé. La piscine semble vide. C’est aussi une littérature qui invente des histoires le plus simplement possible au lieu de poser une écriture qui décrypte le matériau imposant accumulé d’histoires qui encombrent notre quotidien. Faut-il encore inventer des histoires alors que les journaux (télés, radios, papiers) ne font que ça, rapporter des histoires, des aventures, transforment l’actualité et l’information en histoires ?? (Ne faut-il pas trier, la littérature ne devrait-elle produire de l’anti-histoire ??) Néanmoins, même pour quelqu’un de relativement rétif, comme moi, à ce genre de choses, au fil des pages, «on rentre dedans », comme on dit. L’air de rien. Peut-être justement parce que durant une grande partie du bouquin, il ne se passe quasiment rien. On s’enfonce dans la lenteur d’une vie quotidienne sans grand relief, sans héroïsme. On prend des repères. On s’imprègne d’une atmosphère automnale qui s’étend progressivement sur cette région du New Jersey. Le personnage principal est Frank Bascombe, agent immobilier (activité qu’il considère d’une façon pas trop commerciale, plutôt comme une manière d’aider les personnes à trouver leur lieu de vie idéal). Le texte le saisit dans une phase de suspension, de roue libre magique, entre moment de grâce et préliminaire de chute irrémédiable, où le bilan de vie vient le prendre et le soulever comme une vague. Vague déclenchée par sa nouvelle condition, son nouvel état : on lui a découvert depuis peu un cancer de la prostate, et il apprend à vivre avec, c’est plus qu’une nouvelle organisation de sa vie, c’est une nouvelle relation à soi et aux autres. Ça se dessine même, pourrait-on dire, comme une nouvelle vie. Cette renaissance irrigue en lui l’énergie d’établir la philosophie de sa vie pour y bâtir l’harmonie de ses années en pente douce vers la mort. Philosophie qu’il construit autour des quelques événements marquants de sa vie. Ressassement. Ses relations amoureuses, réussites éphémères et péripéties des échecs classiques, les enfants, son fils mort, l’évolution de son métier, et donc, à travers cet environnement professionnel le liant fortement à l’imaginaire des gens (rêver de « sa » maison est une part importante de la vie de tout le monde), il se révèle fort sensible à l’évolution du paysage urbain, du contexte économique et forcément politique. Le lien à la nation américaine est bien quelque chose d’important dans l’ensemble du phénomène individuant qui le travaille. Le roman est situé dans la période où les résultats de l’élection sont contestés, en suspens aussi : Bush ou Gore !? Alternative qui clive la population. Frank Bascombe, confronté au cancer (image de sa mort) comme possible renaissance, évalue à quel point la mort de son premier fils l’a marqué et que c’est seulement maintenant qu’il va lui être possible de vivre harmonieusement avec. Les arrangements avec la mort l’accompagnent. Les arrangements divers avec tous les aspects de la vie. Il se révèlera doué pour les organiser, malgré quelques tempêtes. N’est-il pas agent immobilier, habitué à faire coïncider rêves de citoyens et dispositifs matériels pour les héberger ? C’est avec cette science de l’aménagement des flux de vie dans des volumes habitables qu’il va réussir à mettre de l’ordre dans sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Avec volupté. Il aura réglé, dans le laps de temps où il convient de préparer Thanksgiving toutes les questions de sa vie, comme une sorte de testament lui laissant la possibilité de jouir sans plus de souci les années restantes… Les relations difficiles avec son fils, la liaison passionnelle avec sa fille, son ex, son collègue, avec une belle dextérité pour établir que l’on peut s’aimer, « faire famille » sans évacuer pour autant les distances, les réticences, les difficultés à accepter tel ou tel aspect de sa progénitures… Il aura aussi réussi à définir ce qu’est l’amour pour lui et « récupéré » sa femme idéale (pages intéressantes sur les processus mentaux permettant d’arrêter une image nette et raisonnable de cette « moitié »). De manière plus tragique, mais participant au dénuement heureux de l’ensemble, il aura aussi définitivement solutionné la présence de voisins perturbants. Un livre que l’on transporte avec satisfaction. (PH)