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L’habit éphémère d’une soudaine clairvoyance.

Fantaisie à propos de : Achille Mbembe, Critique de la raison Nègre, La Découverte, 2013 – Vivian Maier, Self Portraits, Powerhouse Books – Vivian Maier, Photography, Galerie Frédéric Moisan –Agnès Dubart, Gravures, Musée Départemental pour les cultures de Flandre, Cassel – Tim Ingold, Marcher avec les dragons, Editions Zones Sensibles, 2013 – FRAC, Dunkerque….

vue CasselLes autoportraits d’une artiste qui, sa vie durant, s’est cachée, a photographié de manière assidue, en vraie professionnelle mais sans jamais montrer son travail, ont quelque chose d’intrigant. De dérangeant aussi, comme révélant ce qu’est réellement un regard de photographe sur le monde dans lequel nous évoluons sans que nous soyons capable de mesurer à quel point nous sommes empêtrés, parties prenantes de toutes les choses qui composent nos environnements coutumiers. Vivian Maier se photographie dans des miroirs, des vitres anonymes, des vitrines de magasins, des surfaces polies de bâtiments publics, se mêlant ainsi aux anecdotes portées par les autres existences simultanément captées par les surfaces réfléchissantes, la vie des objets avec lesquels elle se trouve ainsi en interaction. Dressant la cartographie de la manière dont nous-mêmes disparaissons dans le décor. Presque toujours son boîtier ostensiblement sur le ventre. Ou alors, elle photographie son ombre portée se glissant près d’autres personnages, englobant des feuilles ou un animal, se faufilant discrètement dans une scène de rue, posée sur d’autres objets, en affinités interrogatives, développant un art de scruter discrètement « l’envers du monde, l’autre face de la vie ». Elle est cette présence que l’on ne remarque pas dans l’instant mais qui, lorsque l’on développe la photo, apparaît dans le cadre, lointaine, ou au premier plan, « tiens, je n’avais pas vu qu’il y avait cette dame », volant finalement la vedette, incarnant l’endroit d’où il faut regarder. Ce qui est dans le champ, mais que ne capte pas l’œil, selon sa structure culturelle qui l’encline à voir ce qu’il attend, ce qu’il projette sur son environnement. Cette position furtive, que révèlent les autoportraits, étant exactement ce qui lui permet de photographier, un jeu qui permet de faire « surgir et apparaître » devant son objectif, un jeu qui consume le fil narratif complet de sa biographie, corps et âme. « Le pouvoir autonome du reflet tient, quant à lui, à deux choses. Et d’abord à la possibilité qu’a le reflet d’échapper aux contraintes qui structurent la réalité sensible. Le reflet étant un double fugace, jamais immobile, l’on ne saurait le toucher. On ne peut que se toucher. Ce divorce entre le voir et le toucher, ce flirt entre le toucher et l’intouchable, cette dualité entre le réfléchissant et le réfléchi sont au fondement du pouvoir autonome du reflet, entité intangible, mais visible ; ce négatif qu’est le creux entre le moi et son ombre. Reste l’éclat. Il n’y a, en effet, pas de reflet sans une certaine manière de jouer la lumière contre l’ombre et vice versa. Sans ce jeu, il ne peut y avoir de surgissement ni apparition. Dans une large mesure, c’est l’éclat qui permet d’ouvrir le rectangle de la vie. Une fois ce rectangle ouvert, la personne initiée peut finalement voir, comme à l’envers, le derrière du monde, l’autre face de la vie. Elle peut, finalement, aller à la rencontre de la face solaire de l’ombre – puissance réelle et en dernière instance. » (Achille Mbembe, Critique de la raison Nègre, La Découverte 2013, p. 202) Ces autoportraits où le visage, le buste ou la silhouette ne semblent reposer « sur aucun sol immédiat » – « quel sol, quelle géographie » est-ce donc là ? – évoquent la part d’épouvante qui réside dans le fait de transformer son corps et son esprit en traversées d’apparences, troublant celles rassurantes des réalités quotidiennes. « Or, strictement parlant, traverser les apparences, ce n’est pas seulement dépasser la scission entre l’œil et le toucher. C’est également courir le risque d’une autonomie de la psyché par rapport à la corporéité, l’expropriation du corps allant de pair avec l’inquiétante possibilité d’émancipation du double fictif qui acquiert, ce faisant, une vie à lui – une vie livrée au sombre travail de l’ombre : la magie, le songe, la divination, le désir, l’envie et le risque de folie propre à tout rapport de soi à soi. Il y a, finalement, le pouvoir de fantaisie et d’imagination. Tout jeu de l’ombre repose – comme on vient de l’indiquer – sur la constitution d’un creux entre le sujet et sa représentation dans l’espace, un espace d’effraction et de dissonance entre le sujet et son double fictif reflété par l’ombre. Le sujet et son reflet sont superposables, mais la duplication ne peut jamais être lisse. Dissemblance et duplicité font donc partie intégrante des qualités essentielles du pouvoir nocturne et de la manière dont il se rapporte au vivant. » (Achille Mbembe, Critique de la raison Nègre, p. 203, La Découverte, 2013) Visiter une exposition des photos de Vivian Maïer, parcourir les pages du livre rassemblant ses autoportraits, c’est bien renouer un dialogue avec ce « creux », avec ce que « l’ombre », sans cesse, trame en nous, « la magie, le songe, la divination, le désir, l’envie et le risque de folie propre à tout rapport de soi à soi », tout ce qui modèle perception et représentation du monde, des choses, des gens et qui fait que Vivian Maier avait un don incroyable pour saisir, faire surgir les visages, les mouvements, les déplacements singuliers d’individus dans la rue, sur les trottoirs – là où, sans elle, ils se confondaient avec tous les autres individus allant et venant ou prostrés -, ou encore rendre tellement uniques – magiques – les enlacements de tels ou tels amoureux. Ce sont des images qui propulsent…

Au sommet de la colline, après une rue bordée de maisons modestes et commerces désuets, une vaste esplanade toute en longueur, bordée de logis à porte cochère, bâtiments administratifs, banques, bistrots, antiquaires, auberges, petit marché. Le soleil vif entre les nuages ainsi que les bourrasques lunatiques, enguirlandées par-dessus l’espace ouvert de la place, ont des airs d’aubade accueillante, fragments de ces atmosphères de fête, à l’arrivée d’une course cycliste ou au départ de régates sur les quais d’un port de pêche. C’est exactement le genre de place où « il se sent arriver quelque part » avec le désir anormal d’y rester, ne plus quitter ce lieu, approfondir le sens « d’habiter ». Comme ces villages jouets si parfaits, complets, intemporels, parfaites répliques, irréelles, du village modèle. Comme l’ultime terrasse crénelée des châteaux de sable, idéale pour se blottir et surplomber le monde, parader à jamais face à l’océan et doucement s’effriter. [Et si, à la manière d’un orpailleur, il passait au tamis tous les ingrédients de l’arrivée sur ce site, instant inaugural, entouré de ces façades, lumières, pavés, mouvements des nuages, sons, il obtiendrait une poussière de pépites où tinterait l’ébauche de The Truth is Marching In d’Albert Ayler l’aubade par excellence.] Du reste, cette colline élevée en pleine campagne du Nord, à la manière de ces constructions de plage, acheva d’être façonnée artificiellement par l’apport de terres de remblais, à l’époque romaine, à la manière des constructions de plage. Chaque rue latérale débouche sur le vide, aperçu panoramique de la plaine. Le regard porte très loin, c’est grisant, même si au loin, rien n’est très précis, juste des lignes, des carrés, des pointes, mais précisément cette imprécision du lointain, dans la légère brume matinale, ressemble à une soudaine clairvoyance. Soudain, l’œil est délivré, ne connaît plus de limite, après l’ascension d’une route pavée, en lacets, qui n’est pas sans évoquer, en miniature, la montée de grands cols ou, à l’inverse et alors en beaucoup plus grand, les talus sauvages des terrains vagues où il jouait avec ses comparses à escalader des montagnes. Un brouillage des dimensions qui survient très vite car, en quelques minutes, on s’élève de trois ou quatre mètres à peine au-dessus du niveau de la mer à près de 176 mètres, de quoi avoir le tournis. Et cette impression de survoler le paysage jusqu’à une trame qui en donnerait la clé, à travers un réseau géométrique de signes du vivant – clôtures, habitations, végétations organisées -, se mirant au-delà dans une source d’énergie approximative – le gouffre qui bornait autrefois la terre que l’on croyait plate et à présent se déplace dans l’imaginaire -, n’est pas sans se confondre avec l’extra-lucidité que confèrent quelques fois les retombées d’un coup de foudre. Cette croyance, particulièrement vivace en certains environnements empathiques, d’être en communication télépathique avec celui/celle qui, pour toutes sortes de raisons difficiles à débrouiller, occupe totalement l’esprit et, par contagion, crée l’illusion de pouvoir entrer de même en télépathie, bien au-delà, avec la totalité des êtres et objets, vivants ou non, humains ou non, proche ou lointain, mais qui composent un habitat, une enveloppe jamais fixée une fois pour toute, en évolution.

Ensuite, il se dirige vers le vieux musée, l’hôtel de Noble-Cour, ancien lieu de justice, l’entrée s’effectuant sous une voûte moyenâgeuse et débouchant sur un jardin en murets et terrasses, suspendu face au vide. C’est une muséologie bien intégrée aux pièces restaurées de la demeure, à l’organicité historique des vieux murs, et qui installe en miroir – où retrouver à l’échelle du paysage et de son histoire, la même question du « creux » évoqué à propos des photos de Vivian Maier – un art lié à la région ou plus exactement, comment un courant d’art traverse les siècles en tissant les influences réciproques d’un milieu et ses cultures – et la diversité d’entités différentes actives dans ce milieu et cette culture se transformant -, une nature et un imaginaire humain individuel et collectif, esquissant une sorte de filiation, troublant la séparation entre inné et acquis à l’échelle d’une histoire collective, plus vaste. Notamment, une série de peintures historiques reproduisant le paysage nu – saisi dans des stases précédentes, déjà majestueux mais en plus juvénile, glabre – et différentes scènes caractéristiques du lieu s’y étant déroulé, selon le rôle de chacun, paysans, notables, femmes, hommes. Indirectement, des planches ethnographiques, sociologiques. On y regarde le passé comme s’il se répétait sous nos yeux. Mais aussi de vastes toiles saisissant les grands événements folkloriques ou historiques faisant corps avec le théâtre paysager. Épisodes de guerre qu’après coup, contemplant l’image peinte, on imagine mal pouvant se produire ailleurs, tant la disposition des troupes engagées, la stratégie qui s’esquisse dans ce fragment, sont parties prenantes de la configuration du terrain. Dans des armoires ou des vitrines, une sélection d’objets directement extraits des traditions et des croyances construites par et ayant construit la typologie réelle et mentale de la région, relationnellement. Vestiges vivants, juste raidis par l’hypnose du temps, attendant le réveil. Entre art et écologie. Les cartels racontant des faits saillants de l’histoire, les mises en scène de costumes personnalisés, les bustes de géants, les vestiges archéologiques lointains ou plus récents, libèrent les fantômes successifs de l’hôtel, on les sent grouiller, courir en tous sens, ouvrir fermer portes et fenêtres, se tenir près du feu ouvert, dévaler les escaliers. Ainsi ce bureau où Foch dirigea les opérations durant la bataille de l’Yser, supervisant ce que l’on appelle le « théâtre des opérations », semble toujours habité d’une grande tension nerveuse. « Nous aurions tort de penser que l’interface entre la personne et l’environnement est caractérisée par un contact extérieur entre deux domaines distincts. Chacun d’entre eux, au contraire, est impliqué dans l’autre. (…) Le développement d’une personne est également le développement de son environnement, et ces processus complémentaires résultent d’un échange continu à travers la frontière émergente qui les sépare. Les personnes sont enveloppées dans les histoires de leurs relations environnementales, et l’environnement est indissociable des histoires des activités des personnes. Rompre les liens qui unissent les personnes à leurs environnements, c’est donc également rompre les liens qui les unissent au passé historique qui a fait d’eux ce qu’elles sont. » (Tim Ingold, p.144) On ne peut mieux décrire le concept muséologique, écologique et culturel, incarné dans ces installations.

Et c’est bien l’ensemble de cet hôtel, sensuel sous ses patines, assemblage de boîtes pleines de surprises où sont projetés comme en une suite de lanternes magiques les témoignages imagés de tout le vécu alentour, à travers plusieurs coupes temporelles, qui semble pour le visiteur momentanément extra-lucide, un « théâtre des opérations », des « opérations » qui le transforment. Où il prend pleinement conscience que son histoire singulière se construit un supplément d’âme de tous les lieux qu’elle traverse, d’empathie en empathie. Il jouit de cet hôtel, espace intérieur qui dévoile la cosmogonie environnante à la manière d’un aleph, qu’il aimerait transformer magiquement en chambres de maison close pour des rendez-vous imaginaires. Projections. Accélérer les échanges entre son histoire et toutes celles s’entrecroisant ici. Les rais de soleil, très vif avec des touches mordorées et une texture de parchemin immatériel, traversant les tentures, fusant dans les interstices, frappant et caressant un meuble ouvragé, un âtre décoré, un blason, une pierre polie ; les marches usées, patinées, ravinées, luisantes, évoquant le point de rupture des caresses ; les reflets dans les vitrines, le miroir des portes, les dalles sombres du sol. Tout cela contribue à faire de cette architecture une construction de passages secrets, de doubles-fonds, entre les différentes composantes d’une histoire, à travers les organismes, circulant entre les époques ; il s’y sent comme au sein d’une complexe camera obscura qui restaure entre lui et son histoire, dans le soi à soi chamboulé par la pensée d’un autre être – un reflet, une ombre portée sur le macadam devant sa maison -, la dimension de ce « creux », l’accès à la magie, le songe, la divination, le désir, l’envie et le risque de folie, le pouvoir de fantaisie et d’imagination, le jeu de l’ombre, la constitution d’un creux entre le sujet et sa représentation dans l’espace, un espace d’effraction et de dissonance entre le sujet et son double fictif reflété par l’ombre…

Ces dispositions, excitées par le sentiment amoureux (il suffit de l’avoir été une fois pour conserver le don de voyance qu’il procure, même s’il décroît ou s’absente quelques fois) et l’enchantement du lieu, croisent à merveille les propos du vieil anthropologue anglais explorant la vie humaine comme non bordée par une peau/frontière mais personne/organisme se construisant en relation avec tout ce qui agit entre lui et son environnement. La volonté étant de démentir certaines théories génétiques selon lesquelles ce que nous devenons est déjà écrit dans notre génotype, que tout ce que nous faisons est de décoder ce qu’exprime notre ADN pour l’accomplir, le transposer en phénotype, appliquant ainsi une vision étriquée de la théorie de l’information. Tout viendrait alors strictement de l’humain comme centre du monde, le but de cette théorie étant bien de perpétuer la science occidentale comme explication référentielle centrale du monde. Cet anthropologue anglais, sans nier l’importance de la génétique, croit plutôt que ce qui est mis à disposition est un dispositif technique qui construit l’être à partir de ce qu’il vit et de ce que lui donne tout ce qui entre en contact avec lui (choses, autres animaux, végétaux, éléments naturels), en amont même de toute culture. Il faut d’abord « reconnaître que tous les organismes, et pas seulement les humains, sont des êtres et non des choses ». « Tout organisme – et toute personne – devrait au contraire être perçu comme l’incarnation d’une manière singulière d’être vivant, d’un modus operandi. La vie, pour le dire autrement, est le potentiel créatif d’un champ dynamique de relations au sein duquel des êtres spécifiques émergent et prennent certaines formes, chacun en relation aux autres. En ce sens, la vie n’est pas dans les organismes ; ce sont plutôt les organismes qui sont dans la vie. » (Ingold, p.95) Cette pensée, l’anthropologue la raconte comme le résultat d’un « retour à la maison », le fruit d’un long parcours de savant explorant et accumulant un savoir sur les cultures du monde dans leur lien aux connaissances biologiques sur l’homme, et qui finit par trouver ce qu’il cherche en réintroduisant dans ce corpus savant ce que seule l’enfance lui avait fait sentir du monde, à travers les échanges informels, poétiques, avec son père mycologue.Cette question du retour est traitée par Agnès Dubart qui expose au Musée de Flandre de Cassel. Le dessin d’un corps, mi humain mi animal, enclos dans une nuit d’encre fertile qui coule dans ses tissus, constellation de stries et de fragments de tissus mobiles, concrétions cotonneuses en suspens, lambeaux cutanés en forme de feuilles d’arbre, un organisme-humain-racine. L’ensemble de l’exposition – habile suspension de grandes gravures aériennes, presque transparentes et se lisant toutes par superposition- dresse le portait d’un univers où l’homme mange et est mangé par ses ombres/reflets/creux carnavalesques, un grouillement d’êtres sans frontières, abreuvés des énergies aussi bien animales, végétales, telluriques, que mentales, individuelles et monstrueuses ou de celles qui relèvent d’un imaginaire collectif. Une mise en scène expressive de gravures qui font écho à cet extrait de préface : « Ma description de l’organisme-personne pourrait en effet tout aussi bien s’expliquer au mycélium fongique. (…) Les champignons, voyez-vous, ne se comportent tout simplement pas comme les organismes devraient se comporter. Ils coulent, ils suintent, leurs limites sont indéfinissables ; ils emplissent l’air de leurs spores et infiltrent le sol avec leurs sinuosités, leurs fibres ne cessant de se ramifier et de s’étendre. Mais il en va également ainsi avec les hommes. Ils ne vivent pas à l’intérieur  de leurs corps, comme les théoriciens de la société se plaisent à l’affirmer. Leurs traces s’impriment sur le sol, via leurs empreintes, leurs sentiers et leurs pistes ; leur souffle se mêle à l’atmosphère. Ils ne restent en vie qu’aussi longtemps que subsiste un échange continu de matériaux à travers des couches de peau en extension et en mutation constante. C’est pourquoi j’en suis venu à interroger ce que nous entendons par « environnement », pour finalement ne plus le concevoir comme ce qui entoure – ce qui est « là-dehors » et non « ici-dedans » – mais comme une zone d’interpénétration à l’intérieur de laquelle nos vies et celles des autres s’entremêlent en un ensemble homogène. » (Tim Ingold, Marcher avec les dragons, p.10, Editions Zones Sensibles, 2013)

C’est la descente rapide de la colline, comme de dévaler un talus/montagne ou dégringoler une petite route de château de sable au volant d’une voiture miniature. Ou la glissade planante et indéfinie, grisante, dans les lacets d’un long col. En un rien de temps, changement de décor, la bonde est lâchée, il retrouve les horizons plats de la plaine nordique, un clocher, un alignement de peupliers nus, une place immense laissée au ciel, aux troupeaux de nuages. Des paysages qui semblent peints. En roulant là, il est un point mobile dans les paysages historiques exposés dans l’hôtel, là-bas en haut, où il errait, il y a peine quelques minutes. Direction la mer où il aborde – comme un point de chute naturel incontournable du chemin qui l’a conduit de la colline jusqu’au rivage –  un autre musée qui se présente de loin en double parallélépipède translucide. Volume aussi abrupt que la colline dans la plaine, corps décapité de cathédrale, fantomatique, érigée verticale au ras du littoral. Vaisseau spirituel en cale sèche attendant la mise à flot. Le regard du visiteur n’y peut caresser et interroger les œuvres sans, simultanément, embrasser les paysages extérieurs, ni faire fi de la structure architecturale qui fait que l’ensemble, les œuvres, les visiteurs, le personnel médiateur, les paysages, l’écologie régionale sont dans le même prisme. A côté d’un immense hangar industriel – on y ajoute une tour, un clocher et l’on obtient donc une église -, une deuxième forme a été construite, symétrique, recouverte d’une structure métallique et de panneaux en plastique ondulé (matériau industriel). Certains de ces panneaux, orientés vers la mer, sont amovibles, peuvent glisser ou pivoter par beau temps. Volets, fenêtres, cloisons japonaises. Les salles d’expositions sont hautes et aérées, toujours en communication avec l’extérieur, à travers ces panneaux transparents/translucides. Il faudrait dire plus exactement que l’intérieur est immergé dans l’extérieur, et vice-versa. Au dernier étage, il débouche sur une plateforme belvédère qui donne directement vers le port, la ville, la digue, la mer, le ciel. C’est donc une immense maison de verre, les œuvres sont disposées dans une vaste et claire transparence. L’imagination, impressionnée par les œuvres d’art exposées, rêvasse et déambule nantie de ces nouvelles images et sensations, le regard balayant l’immensité complexe qui prolonge le musée et que prolonge le musée (depuis la nature sauvage jusqu’à l’urbain, l’industriel, le parking, le sable, le béton, la digue, les bistrots, l’écheveau des rues…). Architecture, discours, esthétiques, émotion, rien n’a ici la forme d’un point final. L’interprétation des œuvres s’effectue d’emblée dans une vaste dynamique relationnelle qui se nuancera selon les saisons, les atmosphères, les reflets sur l’eau, l’activité du port, les lueurs des éphémérides. À travers néanmoins le filtre légèrement déformant des panneaux qui recouvrent le bâti muséal et qui applique sur le paysage l’effet de filtres esthétiques modulé par les lumières et les angles de vue. Pris dans un immense boîtier photographique. Cet agencement excite le plaisir d’aller d’une œuvre à l’autre puis de contempler l’extérieur en se tenant face au vide – pas immédiat puisque la cloison presque transparente, en sépare, mais du coup ce vide a une consistance de miroir, de « creux » entre le moi et son ombre, rampe de lancement pour la traversée des apparences. Contempler un détail, un fragment de paysage qui se transforme en œuvre – cadré par le musée-, par exemple deux cubes de couleurs sur le sol brut d’un parking de terre, containers juxtaposés, ombres, reflets extérieurs de ce que l’espace muséal propose comme expérience, un regard sur la couleur, les volumes, la mise en espace, creux ambigu entre musée et réel.

A côté du vaste bâti contenant les réserves des collections et le choix d’œuvres exposées, ainsi que des salles d’accueil, de recherche, de projection, l’ancienne nef industrielle est laissée vacante, creuse, illuminée par l’intrusion du soleil, ou comme éteinte lors des passages nuageux, battant au rythme du ciel, accueillant d’immenses photos, éléments de décors déclassés ou œuvres en rade. Ce hangar monumental, que l’on pourrait imaginer abritant des engins volants ou navigants, cette architecture du vide, de l’absence, attire le regard, donne envie d’y plonger. Il est comme un grand réservoir magnétique qui fabrique de l’espace libre favorable à la bonne relation aux œuvres. Le regard y plane et se ressource, revient vers les œuvres comme à nouveau disposé à recevoir, évitant la saturation du zapping. L’ensemble de ce dispositif – les deux nefs, la perméabilité du lieu culturel avec le lieu naturel, industriel et urbain, cet enchevêtrement d’environnements individuels, singuliers, collectifs, privés et publics – est une impressionnante usine à empathies qui amplifie l’extra-lucidité amoureuse, cette impression de télépathie générée par les affinités électives. Et il éprouve, prolongation aux premières exaltations confuses vécues dans l’hôtel sur le mont Flamand, une réelle volupté à se promener, regarder, rêvasser, relier des œuvres, lire les cartels, à tel point qu’il est taraudé par le désir de s’incruster. Il est en train d’aménager le lieu de ses impressions, il s’y ancre, et se demande s’il ne pourrait pas y habiter, une part de lui-même, secrétée par le lieu, étant fatalement destinée à y errer, délétère. N’est-ce pas une parfaite réussite qu’un musée conduise à ressentir ce désir d’y loger, à problématiser, dans son métabolisme même, le sens qu’il y a à habiter le monde, l’aménager en recourant aux œuvres que les artistes y produisent et que l’on conserve, soigne et explore dans ces drôles de maison ? Alors, et bien que ce ne soit pas dans ses habitudes, il s’essaie aux autoportraits furtifs, compulsion un peu puérile à extérioriser ce qu’il bâtit du fait d’aimer, cherchant à (se) figurer dans le décor, exposé anonymement au regard d’autres, laissant une trace fantasmatique, éphémère, artifice qui prolonge l’illusion érotique d’être connecté, réuni à la source de son extra-lucidité, dans cette maison de verre où toutes les convergences sont possibles. Chaque trajet imaginé de l’un à l’autre traçant des brisures dans une page blanche, accumulant les adresses. A l’instar de ce cube de verre de Walead Beshty, emballé toujours dans la même caisse de carton de messagerie industrielle international (« Fedex Large Kraft Box »), expédié sur les lieux successifs d’exposition et, au gré des aléas des transports, subissant ondes, chocs, brisures, lézardes, comme autant d’empreintes en miroir de ces trajets par lesquels la circulation de messages ou d’œuvres aménage des aires imaginaires habitables, des zones où éparpiller des nids propices à la nomadisation des pensées. Activité de pensée toujours organisée sur le mode cueilleur-chasseur. « Bâtir est donc un processus qui se renouvelle en permanence, au moins aussi longtemps que les hommes habitent dans un environnement. Ce processus ne commence pas à un moment précis, en suivant un modèle préétabli, pour s’achever en un point précis avec un artefact dont la forme serait définitive. Lorsqu’elle répond à un but humain, et qu’elle est ainsi dissociée du flux de l’activité intentionnelle, la « forme finale » n’est qu’un moment fugace dans la vie d’un élément. » (Tim Ingold, p. 176). L’anthropologue conclut cet article en soulignant que c’est par le « processus même d’habiter que nous bâtissons », c’est ce qu’il ressent, comme au sommet d’un phare, dans l’organisme-musée. (Pierre Hemptinne) – Musée de Flandre, Cassel  – Frac Nord Pas-de-Calais

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Textes, cartographies (et un Ministre sans carte).

En librairie. Ce n’est pas la représentation d’une quantité illimitée de livres à lire qui est affolante, dans une librairie. Un infini qui serait la promesse de clore un apprentissage, de procurer l’apaisement avec le sentiment d’avoir lu tous les livres, en tout cas d’avoir fait le tour subjectif de tout ce qui importerait, pour soi, d’avoir lu. C’est, régulièrement, une constellation de titres qui, dans cet ensemble de connaissances formalisées, fictionnelles ou scientifiques, fait émerger des indications sur de nouveaux territoires, de nouvelles zones de sensibilité récemment explorées (ou qui l’ont été il y a longtemps mais qui resurgissent avec un statut d’aventure inédite), des recoupements d’informations qui semblent confirmer l’existence d’ailleurs prometteurs, d’autres manières de voir. Ce sont des promesses, des appels qui correspondent à un virulent besoin enfoui, une soif de savoir, certes, et de (se) découvrir mais surtout de sentir que penser n’est jamais fini, codifié, et même n’a peut-être encore pas vraiment commencer, peut recommencer. Il semble que ces textes soudain mis à jour recèlent un genre particulier de savoir que nous traquons depuis que nous avons commencé à lire, depuis que nous avons vécu à notre échelle individuelle et comme héritage transmis par l’expérience des générations précédentes, la naissance de l’écriture, la magie de voir traduire en mots ce qui auparavant ne semblait pas séparable de l’indistinct, du ressenti, du tacite, de l’obscur et de l’occulte. Les connaissances sur l’écriture et la lecture même évoluent, se décentrent de plus en plus parce que la masse énorme d’écrits censés clarifier « ce qui se passe » tant dans les mondes extérieurs qu’intérieurs a engendré autant de certitudes que de mystères. La littérature éclaire et heureusement, en repoussant les limites du discours, réinjecte de l’ombre, du sombre, des mystères, cerne de nouveaux gisements de savoirs tacites, qu’il faut appréhender par l’imagination, pétrir dans sa tête avec des mains et des peaux imaginaires, bricoler avec son cerveau qui ne sait pas par quels bouts les prendre, afin de pouvoir à nouveau les couler dans des textes de clarification, des solutions expressives formalisées. Et ainsi de suite. C’est par là, en outre, que la lecture ouvre des possibilités de mieux se connaître, de se mettre en question. Des textes, en permanence, dans la clarté de leurs phrases, relancent l’intérêt pour des matières « sauvages » en renouant avec les formes d’appréhension cognitive du réel intuitives, informelles. Ce sont des appels qui font douter, peuvent faire chanceler, déséquilibrer, avec l’avantage de l’appel d’air : il reste d’immenses étendues vierges. Rarement d’une seule pièce, plutôt labyrinthiques, intersticielles. C’est ce mouvement qui place la littérature (fictionnelle et scientifique) en moyen de lutte contre l’assèchement de la pensée unique, de l’explication rationnelle du monde. – Diagrammes, cartographie, représentations imagées et analytiques. –  J’ai été frappé récemment par le nombre de livres traitant de la « frontière », réelle, imaginaire, symbolique, naturelle, culturelle. La frontière comme ligne qui bouge et conduit à réaliser de nouvelles cartographies ou diagrammes pour rendre compte des agencements expérimentaux entre réel et imaginaire, « fixer » les derniers glissements de terrain. À prendre comme un signal : les cartes et les diagrammes, en soutien d’une information très lacunaire et partiale, renforcés par l’ergonomie ludique de l’infographie, contribuent à donner l’impression que tout est objectif parce que ça se mesure et se représente objectivement, l’économie, les crises, les catastrophes naturelles, l’âge de la pension, la pauvreté… Déjà ceci, qui interpelle par la mise en avant d’une porosité entre des mondes très différents, des cultures que l’on rapproche rarement :  « Zombies et frontières à l’ère néo-libérale » de Jean et John Comaroff. Tout un programme. Il y a, non loin, un ouvrage collectif qui questionne les relations entre l’humain et tout ce qui l’entoure, autres organismes vivants, les objets, les systèmes (Humains, non-humains), présenté dans le Monde des livres sous le titre : « faire une place aux non-humains ». Un ouvrage dont l’orientation n’est pas isolée, on sent que c’est une voie dans laquelle plusieurs chercheurs et écrivains insistent. Dans une autre veine, (quoique, pas si éloignée), il y a ce livre fascinant qui témoigne des frontières actives entre écriture et lecture, écrivain et lecteur littérature et barbarie : au Goulag, un lecteur de Proust, Joseph Czapski, contribue à la résistance des corps et des esprits dénués et dépourvus de tout ce qui, ordinairement, alimente une occupation intellectuelle et distrait les sens, en racontant La Recherche. Avec des épisodes très narratifs, pour faire comprendre les personnages, leur milieu, leurs réseaux et en développant parallèlement un cours sur l’histoire du texte, son style, son contexte (Proust contre la déchéance). Toute une géographie proustienne, reconstituée par un seul individu qui se souvient, qui lit les marques que le livre a imprimées en lui, pour humaniser le quotidien des exclus. À propos de géographie littéraire, de Juan Benet, justement, les éditions Passage du Nord Ouest publie superbement Les lances rouillées, presque 700 pages, un objet d’une densité vibrante. Cette édition s’enrichir de la carte magnifique du pays inventé par Juan Benet (invention à la Faulkner). On dirait un vrai (pays). Ce style particulier, très éloigné du « reportage », saisit justement de façon plus complexe ce qui se passait réellement dans l’Espagne de la guerre civile, au niveau des organisations humaines, de ce qui se passe dans la tête des gens et des paysages. La carte « inventée », recouvrant la topographie réelle des lieux où se déroulait le théâtre des opérations politiques espagnoles, en jouant sur le décalage, sur la ressemblance avec l’original, crée des éclairages organiques avec l’environnement. La carte, en complément du texte, en est aussi comme la partition, le paysage mental à partir duquel l’écrivain a construit ses narrations, un outil d’interprétation indispensable pour asseoir les textes, convaincre du sérieux de leur structure : c’est bien tout un pays qu’ils permettent d’appréhender, ils apprennent à jouer avec les cartes, à s’y projeter autrement. C’est un peu dans ce sens que la revue Multitudes consacre un article à cette pratique, située entre art et sciences humaines, de production de diagrammes comme graphie dynamique chargée de rendre compte des forces en présence qui modèlent nos environnements. Nous avons besoin de ces schémas pour maintenir l’imagination en éveil, entretenir la force de l’interprétation, en essayant de montrer, à l’intersection des mots et des signes imagés, comment le monde se redéfinit, en permanence. Ces graphiques « sauvages » ouvrent des brèches dans les représentations dominantes où l’on peut plonger, travailler à exprimer en mots de nouveaux rapports de force entre soi, les autres et le monde (soi pris dans l’organologie) et se sentir utile par le simple fait que l’on cherche à formuler ce que l’on vit et la petite part de vécu que l’on fixe et passons au tamis de notre quotidien. – Ce qu’exprime Ricardo Basbaum : « Un monde partagé par des conventions géographiques ne peut être compris qu’à partir des aspects symboliques de ce partage : un petit déplacement de point de vue suffit à démontrer toute cette géographie, à déterminer des visées ayant d’autres positionnements. Telle division conventionnelle ne répond pas à la diversité et à la complexité du monde. Lorsque l’on veut communiquer quelque chose, on va chercher un réseau affectif d’affinités – à, nous avons un centre (transitoire, volatil, qu’importe) : tracer de telles lignes, les démarquer sur la carte, est déjà une action d’intervention considérablement contondante, car on se trouve à contre-courant de l’habitude, faisant que d’autres chemins et territoires possibles fassent surface. C’est donc cela que le diagramme-carte-marque Sur, south sul cherche à indiquer : des politiques de subjectivation (moi x toi) jusqu’aux luttes territoriales, on ne cesse d’ouvrir des brèches, dans le corps individuel et collectif : ce qui existe, ce sont des contacts, des relations, des conflits, des combats. C’est une carte sans géographie, une anti-carte en tant que circuit, conglomérat organique agrégé à l’organisme et lieu de mouvance collective, de transit de beaucoup de monde. Il n’y a pas d’échelle définie a priori : le dessin peut être en train de circuler dans notre corps (particule, marque de l’expérience) et de configurer les chemins pour des rencontres hic et nunc, parmi d’autres (territoire de transit entre toi et moi, nous et eux) – à la fois très petit et très grand (inaccessible à un seul coup d’œil). » La revue propose aussi un dossier sur le développement des métropoles et le besoin de cartographies inventives, métaphoriques pour rendre compte des forces qui les secouent, les structurent ou les déstructurent. Un article intéressant sur la politique culturelle au Brésil où s’affronte d’une part le modèle développementiste de la ville créative, basé sur les grands projets événementiels et, d’autre part, des modèles écologiques de création culturelle, sur le terrain, intégrant les pauvres, les besoins réels du vivre ensemble dans l’héritage brésilien, à la recherche d’un mode de vie public, respectueux, centré sur l’échange d’idées, d’affects et d’actions. « Un mouvement de mouvements dont la dynamique ne peut être cooptée par les pouvoirs publics. » (Barbara Szaniecki et Gerardo Silva). – Le discours le plus creux.- Au regard de cet activisme pour libérer l’art et la culture des « industries créatives », au vu de cette création permanente de cartographie et diagrammes qui ouvrent le jeu, la palme du discours le plus creux, terne, dépourvu de la moindre topographie imaginaire, transparent, revient à Frédéric Mitterand à l’occasion du forum organisé pour faire avancer les « concepts » sur lesquels il entend construire son action au Ministère de la Culture français. Si ses intentions sont si contestées par le milieu artistique, c’est qu’une grande partie des professionnels de la culture ne prendrait pas la mesure des changements apportés par Internet et Google. « Cela signifie qu’il faut prendre en compte cette nouvelle pratique culturelle qui s’est répandue comme un tsunami en France et que ça change complètement a manière d’appréhender la culture et la transmission et le partage de la culture (…), il y a une transformation incroyable dans la manière d’ont s’effectue actuellement la réflexion culturelle. » Dire ça ou rien, c’est la même chose. À partir de ce constat – Internet et Google changent la donne -, quelle est la position du Ministre de la Culture ? Faut-il simplement, comme il dit, « entrer dans la danse », intégrer les courants dominants, les manières de voir les plus vulgarisées et répandues quant à la place à réserver aux nouveaux usages numériques ? Ou l’Etat doit-il promouvoir une politique d’accompagnement un peu plus critique et constructif de ces outils d’information et de partage ? Dans le même temps, et rejoignant ce que l’on peut lire dans Multitudes du combat entre politique culturelle basée sur le profit des « industries créatives et politique culturelle sociale et écologique, les conservateurs de musées français tirent la sonnette d’alarme : pour quelques grandes machines qui fonctionnent à plein régime (Le Louvre, …), le reste des musées se meurt par manque de visites et d’argent, les conservateurs n’ont plus le besoin de conduire leur travail scientifique sur les collections, ce qui signifie aussi à terme une perte de connaissance « publique » sur les collections, un type de connaissance qui sera d’autant plus facilement privatisable (Le Monde, samedi 5 février).  En bibliothèque-médiathèque, nous faisons le même constat : il est difficile de réellement travailler « sur » les collections, les « faire parler », les mettre en scène dans des commentaires interprétatifs, rendre accessible au public les connaissances intimes et critiques que nous acquérons à les fréquenter de faon plus intime. Difficile de dépasser le stade de la mise à disposition classée. Or, c’est bien vers ce travail d’interprétation que nous devons faire évoluer le métier de médiathécaire, pour avoir un rôle à jouer dans les nouvelles économies de partage sur Internet et avoir du répondant face à Google. (PH) – Zombies et frontières à l’ère néolibérale – Multitudes 43 Devenirs Métropole

De Facebook à Arman, tous amis, tous géniaux

Vendre son amitié. – Présentant un film qui retrace la biographie du fondateur de Facebook, le journal Le Soir présentait comme un scoop le côté cynique de l’entreprise : ce commerce d’amitiés repose sur des pulsions très intéressées. Le scoop est plutôt de découvrir qu’un grand quotidien ait pu en douter. Et, rétrospectivement, on est en droit de se demander « mais alors, comment a-t-il fondé son approche de ces phénomènes des réseaux sociaux » si ce fondamental – faire se multiplier les amis pour créer du fric égoïste -, leur avait échappé ? Sur quelle base critique s’organise l’information sur les phénomènes de la nouvelle communication ? Aucune ? Tout est beau parce que tout semble venir des gens ? C’est l’information promotion ? – Déprécier Arman – Dans son article sur l’exposition que Beaubourg consacre à Arman (dans le genre grandes rétrospectives qui s’enfilent comme les épisodes d’une série sur les gloires de l’art moderne), Libération commence par déplorer le dispositif (trop blanc, trop froid, « clinique ») pour terminer tout de même par « La vision d’un archéologue radical de la seconde moitié du 20ème siècle ». Le dépliant gratuit réalisé par l’espace muséal ne laisse aucun doute : « Consacrée à l’une des plus grandes figures de l’art française de la seconde moitié du 20ème siècle… » La valeur est affirmée, le jeu critique est fermé et, dans la foulée, il est asséné que la pratique culturelle qui consiste à se coltiner aux œuvres n’a pas pour fonction de réexaminer sans cesse les valeurs distribuées, de les soumettre sans cesse à la question. Et finalement, un musée, un centre d’art, plutôt que de produire du discours affirmatif aussi catégorique devrait se situer ailleurs. Car au sinon, il se situe encore et toujours du côté du discours institutionnel à l’ancienne, descendant, condescendant, qui dicte et rappelle les valeurs et œuvres principales qu’il faut reconnaître comme telles si l’on veut légitimer son propre petit capital culturel. Or, le temps passant, il conviendrait que le musée encourage à rouvrir les dossiers de la reconnaissance et du succès, se penche sur les légitimités et leurs mécanismes, et encourage toutes les pratiques susceptibles de stimuler le discours critique individuel. Ce qui revient à encourager les pratiques ascendantes, les enrichir, en se montrant, institution, à même de critiquer les œuvres institutionnelles et leurs cotes marchandes. Au début de l’exposition, l’ancrage dans les débuts du nouveau réalisme est rapidement survolé, ce n’était pas la volonté du commissaire de creuser cet aspect. Mais on sent dans cette ébauche du geste artistique chez Arman, quelque chose d’intéressant, de touchant, de sincère aussi (encore dans ses premières poubelles, collage-assemblage instinctif avec les rebuts du marché, des Halles). Ensuite, en parcourant l’exposition assez courte, j’avoue avoir du mal à accrocher à quoi que ce soit. J’arrive vite à la sortie sans avoir éprouvé grand chose, ce n’est pas faute de ne pas comprendre (je pense), tellement tout est tellement limpide, et comme « couru d’avance ». On peut redécouvrir une œuvre, avoir oublié une de ses dimensions, être dérangé, surpris rétrospectivement, ici, rien de tout ça, c’est absolument lisse du début à la fin. Sans poésie, sans accident, sans reste de mystère, sans défaut et sans inexpliqué. Sans profondeur. C’est du déterminé. La société de consommation étant ce qu’elle est, et démarrant peu de temps après les massacres de la grande guerre, l’économie de l’objet étant révolutionnée comme l’on sait dans la foulée, il fallait qu’il y ait un « arman », quelqu’un qui fasse ce boulot. Un travail à la chaîne sur la mise en série et l’accumulation des objets. Une démonstration primaire de la violence contenue dans le formatage par les objets de la société de la consommation. Au fond, il n’a aucun discours sur les objets, il est envahi par eux, il en jouit, il exprime ce qu’ils sont, ce qu’ils ont en eux, sans distanciation, il produit une sorte d’exaltation vide, creuse, de l’assomption de l’objet commercial, manufacturé, industriel. Ce n’est pas de la sacralisation, non, ni de la contestation, mais ce n’est pas « bien au-delà », selon le point de vue de Libération. Pas au-delà, mais dedans, strictement dedans. Il ne produit pas un travail d’archéologue, mais en étant l’instrument « esthétique » de ce qui symbolise la société de la seconde moitié du 20ème, comme étant un artiste nécessaire parce qu’il en fallait un qui fasse ce genre de démonstration, il peut être très utile pour quelqu’un qui souhaiterait faire l’archéologie de cette époque. Etait-il un révolté ? Oui, et il faut le croire sur parole : « Je suis un révolté puisque sans ce côté révolté je ne serais pas ce que je suis. » CQFD ! Constatons au passage que le discours vendeur fonctionne. Comme celui du fondateur de Facebook dont  manière dont il aura constitué sa fortune permettra d’effectuer l’archéologie de l’amitié au début du 21ème siècle ! – Musée espace critique – Je ne vais pas prétendre que ce que je ressens en traversant l’exposition sur Arman suffit à remettre en cause la cote attribuée à son œuvre. Mais au moins, je ne pense pas être le seul à poser des questions sur le statut de ces réalisations. N’ont-elles pas fait tant de bruit grâce au rapport instantané avec une époque et un discours d’époque ? Avec le temps, leur présumée charge ne se révèle-t-elle pas n’être que des pschitt opportunistes ? En tout cas vide de toute réelle dimension critique sur leur époque ? Peut-être même n’a-t-il fait qu’exprimer la fascination pour ces objets, leur beauté superficielle, leur violence de distinction sociale, exalté ce qu’ils contenaient et joui de l’impression de les dominer grâce au geste artistique ? Enfin, il me semble qu’il y a assez de signes pour, à l’occasion de cette exposition précise, regretter que les musées s’inscrivent systématiquement dans un discours d’affirmation des valeurs (ce qu’ils exposent est toujours grandiose et essentiel, le fruit d’êtres géniaux) plutôt que de placer les œuvres dans un environnement questionnant, remettant en cause leurs valeurs établies. Les musées, comme les autres structures culturelles, doivent favoriser l’esprit critique, favoriser les pratiques ouvertes, avant même de « faire aimer » tel ou tel artiste. Surtout pas de valider les hiérarchies établies. (PH)

 

Soulages, âgé saoulant

soulagesgalerieJ’ai été surpris par la célébration élogieuse (c’est peu dire) unanime de Soulages dans la presse, à l’occasion de la rétrospective au Centre Pompidou. Je comptais passer ça par pertes et profits mais l’article lu hier dans Les Inrockuptibles, « Pourquoi Soulages fait-il consensus ? », m’amène à me reposer la question ! Effectivement, pourquoi ? Parce que la prétention à la radicalité (le noir, rien que le noir !) s’effectuant dans une peinture si peu dérangeante est tout ce qu’il faut pour donner l’impression de soutenir l’audace, le moderne, le radical ? Je ne connais que des bouts de l’œuvre de Soulages qui ne me déplaisent pas, je n’ai encore jamais été confronté à un ensemble aussi conséquent. Il y a dans la première pièce un professeur avec ses élèves. Il parle avec savoir et ferveur, la classe suit attentivement, captivée. Un merveilleux exemple de médiation. Racontant l’histoire de trois œuvres sur verre  – « Soulages arrive à Paris en période de bombardements, à la gare de Lyon la grande verrière a été consolidée par des bandes de goudrons… » – il déclare : « c’est sans doute ce qu’il y a de mieux dans cette exposition ». Sur le moment, ça ressemble à de la pose, à la sortie je me dis que, décidément, ce connaisseur était avisé, savait de quoi il parlait (et pas les éloges répandus sans vergogne ?)… Il y a donc ce discours sur le noir et la lumière, la lumière qui peut venir du noir le plus dense et compact, il n’y a donc pas d’opposition, d’antinomie. Quelque chose que l’on connaît, même sans Soulages. Mais l’impression s’installe, petit à petit, que ce discours a été tiré en longueur, non plus comme une expérience ouverte, mais comme la défense d’une marque et de sa recette. L’impression s’installe comme un doute en cheminant de salle en salle. Il y a dans les débuts, des choses assez fortes, tout de même. Entre la sauvagerie de troncs d’arbres tronqués, tordus et un raffinement calligraphique musclé. La sensation aussi de voir à l’intérieur des lettres, ou la gestation de mots-objets, l’esquisse de phrases qui ne peuvent se dire, dérivant dans leur matière-nuit, sale, brouillardeuse. (Mêmes réflexions en visitant le lendemain une autre expo dans une galerie du Quartier-Latin: Galerie Lansberg) Et puis voilà, plus j’avance dans cette rétrospective, plus j’ai l’impression que ça se dilue, de ne plus rencontrer aucune résistance. Il n’y a plus aucune difficulté à « rentrer dedans », à comprendre, il n’y a plus de surface d’expérience. Le peintre a cessé probablement lui-même à résister à quoi que ce soit, à ce qui remonte dans le noir, la négation. Les grands formats deviennent décoratifs, limite mauvais goût dans leur brillance laquée. (« Dès lors, sa peinture devient le décor idéal du pouvoir et du design feutré des salons officiels de l’Elysée et des boutiques Ligne Roset », Les Inrockuptibles) Il y a évitement de la radicalité du noir au fil du temps, pour qu’il en fût autrement, rester connecté à la manière dont le noir traverse le social, le politique, se transforme au fil du temps, était indispensable. L’abstraction s’est effectuée dans le sens du joli, du beau travail d’artisan, du noir domestiqué, bel objet d’intérieur. Cette impression de vide et la déception (mais sur le moment elle est refoulée, il faut qu’elle remonte, « se l’avouer ») en atteignant le panneau « sortie », je sais à présent n’être pas le seul à l’éprouver, puisque Jean-Max Colard et Judicaël Lavrador se sont exprimés dans les Inrock. Alors, pourquoi donc ce consensus ? Autre chose qui me frappe, mais cela plus généralement dans ce genre de grand événement : tous les commentaires produits par l’institution ne sont qu’éloges. Il n’y a aucun appareil critique : il faut produire la conviction du génie. Mais les musées doivent innover en médiation pour développer des appareils critiques. Ce qui revient encore à dire que, ce qu’il y avait de mieux comme commentaire et médiation, dans cette rétrospective, c’était l’intervention du professeur avec sa classe ! (PH) – Soulages en médiathèque

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