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Textes, cartographies (et un Ministre sans carte).

En librairie. Ce n’est pas la représentation d’une quantité illimitée de livres à lire qui est affolante, dans une librairie. Un infini qui serait la promesse de clore un apprentissage, de procurer l’apaisement avec le sentiment d’avoir lu tous les livres, en tout cas d’avoir fait le tour subjectif de tout ce qui importerait, pour soi, d’avoir lu. C’est, régulièrement, une constellation de titres qui, dans cet ensemble de connaissances formalisées, fictionnelles ou scientifiques, fait émerger des indications sur de nouveaux territoires, de nouvelles zones de sensibilité récemment explorées (ou qui l’ont été il y a longtemps mais qui resurgissent avec un statut d’aventure inédite), des recoupements d’informations qui semblent confirmer l’existence d’ailleurs prometteurs, d’autres manières de voir. Ce sont des promesses, des appels qui correspondent à un virulent besoin enfoui, une soif de savoir, certes, et de (se) découvrir mais surtout de sentir que penser n’est jamais fini, codifié, et même n’a peut-être encore pas vraiment commencer, peut recommencer. Il semble que ces textes soudain mis à jour recèlent un genre particulier de savoir que nous traquons depuis que nous avons commencé à lire, depuis que nous avons vécu à notre échelle individuelle et comme héritage transmis par l’expérience des générations précédentes, la naissance de l’écriture, la magie de voir traduire en mots ce qui auparavant ne semblait pas séparable de l’indistinct, du ressenti, du tacite, de l’obscur et de l’occulte. Les connaissances sur l’écriture et la lecture même évoluent, se décentrent de plus en plus parce que la masse énorme d’écrits censés clarifier « ce qui se passe » tant dans les mondes extérieurs qu’intérieurs a engendré autant de certitudes que de mystères. La littérature éclaire et heureusement, en repoussant les limites du discours, réinjecte de l’ombre, du sombre, des mystères, cerne de nouveaux gisements de savoirs tacites, qu’il faut appréhender par l’imagination, pétrir dans sa tête avec des mains et des peaux imaginaires, bricoler avec son cerveau qui ne sait pas par quels bouts les prendre, afin de pouvoir à nouveau les couler dans des textes de clarification, des solutions expressives formalisées. Et ainsi de suite. C’est par là, en outre, que la lecture ouvre des possibilités de mieux se connaître, de se mettre en question. Des textes, en permanence, dans la clarté de leurs phrases, relancent l’intérêt pour des matières « sauvages » en renouant avec les formes d’appréhension cognitive du réel intuitives, informelles. Ce sont des appels qui font douter, peuvent faire chanceler, déséquilibrer, avec l’avantage de l’appel d’air : il reste d’immenses étendues vierges. Rarement d’une seule pièce, plutôt labyrinthiques, intersticielles. C’est ce mouvement qui place la littérature (fictionnelle et scientifique) en moyen de lutte contre l’assèchement de la pensée unique, de l’explication rationnelle du monde. – Diagrammes, cartographie, représentations imagées et analytiques. –  J’ai été frappé récemment par le nombre de livres traitant de la « frontière », réelle, imaginaire, symbolique, naturelle, culturelle. La frontière comme ligne qui bouge et conduit à réaliser de nouvelles cartographies ou diagrammes pour rendre compte des agencements expérimentaux entre réel et imaginaire, « fixer » les derniers glissements de terrain. À prendre comme un signal : les cartes et les diagrammes, en soutien d’une information très lacunaire et partiale, renforcés par l’ergonomie ludique de l’infographie, contribuent à donner l’impression que tout est objectif parce que ça se mesure et se représente objectivement, l’économie, les crises, les catastrophes naturelles, l’âge de la pension, la pauvreté… Déjà ceci, qui interpelle par la mise en avant d’une porosité entre des mondes très différents, des cultures que l’on rapproche rarement :  « Zombies et frontières à l’ère néo-libérale » de Jean et John Comaroff. Tout un programme. Il y a, non loin, un ouvrage collectif qui questionne les relations entre l’humain et tout ce qui l’entoure, autres organismes vivants, les objets, les systèmes (Humains, non-humains), présenté dans le Monde des livres sous le titre : « faire une place aux non-humains ». Un ouvrage dont l’orientation n’est pas isolée, on sent que c’est une voie dans laquelle plusieurs chercheurs et écrivains insistent. Dans une autre veine, (quoique, pas si éloignée), il y a ce livre fascinant qui témoigne des frontières actives entre écriture et lecture, écrivain et lecteur littérature et barbarie : au Goulag, un lecteur de Proust, Joseph Czapski, contribue à la résistance des corps et des esprits dénués et dépourvus de tout ce qui, ordinairement, alimente une occupation intellectuelle et distrait les sens, en racontant La Recherche. Avec des épisodes très narratifs, pour faire comprendre les personnages, leur milieu, leurs réseaux et en développant parallèlement un cours sur l’histoire du texte, son style, son contexte (Proust contre la déchéance). Toute une géographie proustienne, reconstituée par un seul individu qui se souvient, qui lit les marques que le livre a imprimées en lui, pour humaniser le quotidien des exclus. À propos de géographie littéraire, de Juan Benet, justement, les éditions Passage du Nord Ouest publie superbement Les lances rouillées, presque 700 pages, un objet d’une densité vibrante. Cette édition s’enrichir de la carte magnifique du pays inventé par Juan Benet (invention à la Faulkner). On dirait un vrai (pays). Ce style particulier, très éloigné du « reportage », saisit justement de façon plus complexe ce qui se passait réellement dans l’Espagne de la guerre civile, au niveau des organisations humaines, de ce qui se passe dans la tête des gens et des paysages. La carte « inventée », recouvrant la topographie réelle des lieux où se déroulait le théâtre des opérations politiques espagnoles, en jouant sur le décalage, sur la ressemblance avec l’original, crée des éclairages organiques avec l’environnement. La carte, en complément du texte, en est aussi comme la partition, le paysage mental à partir duquel l’écrivain a construit ses narrations, un outil d’interprétation indispensable pour asseoir les textes, convaincre du sérieux de leur structure : c’est bien tout un pays qu’ils permettent d’appréhender, ils apprennent à jouer avec les cartes, à s’y projeter autrement. C’est un peu dans ce sens que la revue Multitudes consacre un article à cette pratique, située entre art et sciences humaines, de production de diagrammes comme graphie dynamique chargée de rendre compte des forces en présence qui modèlent nos environnements. Nous avons besoin de ces schémas pour maintenir l’imagination en éveil, entretenir la force de l’interprétation, en essayant de montrer, à l’intersection des mots et des signes imagés, comment le monde se redéfinit, en permanence. Ces graphiques « sauvages » ouvrent des brèches dans les représentations dominantes où l’on peut plonger, travailler à exprimer en mots de nouveaux rapports de force entre soi, les autres et le monde (soi pris dans l’organologie) et se sentir utile par le simple fait que l’on cherche à formuler ce que l’on vit et la petite part de vécu que l’on fixe et passons au tamis de notre quotidien. – Ce qu’exprime Ricardo Basbaum : « Un monde partagé par des conventions géographiques ne peut être compris qu’à partir des aspects symboliques de ce partage : un petit déplacement de point de vue suffit à démontrer toute cette géographie, à déterminer des visées ayant d’autres positionnements. Telle division conventionnelle ne répond pas à la diversité et à la complexité du monde. Lorsque l’on veut communiquer quelque chose, on va chercher un réseau affectif d’affinités – à, nous avons un centre (transitoire, volatil, qu’importe) : tracer de telles lignes, les démarquer sur la carte, est déjà une action d’intervention considérablement contondante, car on se trouve à contre-courant de l’habitude, faisant que d’autres chemins et territoires possibles fassent surface. C’est donc cela que le diagramme-carte-marque Sur, south sul cherche à indiquer : des politiques de subjectivation (moi x toi) jusqu’aux luttes territoriales, on ne cesse d’ouvrir des brèches, dans le corps individuel et collectif : ce qui existe, ce sont des contacts, des relations, des conflits, des combats. C’est une carte sans géographie, une anti-carte en tant que circuit, conglomérat organique agrégé à l’organisme et lieu de mouvance collective, de transit de beaucoup de monde. Il n’y a pas d’échelle définie a priori : le dessin peut être en train de circuler dans notre corps (particule, marque de l’expérience) et de configurer les chemins pour des rencontres hic et nunc, parmi d’autres (territoire de transit entre toi et moi, nous et eux) – à la fois très petit et très grand (inaccessible à un seul coup d’œil). » La revue propose aussi un dossier sur le développement des métropoles et le besoin de cartographies inventives, métaphoriques pour rendre compte des forces qui les secouent, les structurent ou les déstructurent. Un article intéressant sur la politique culturelle au Brésil où s’affronte d’une part le modèle développementiste de la ville créative, basé sur les grands projets événementiels et, d’autre part, des modèles écologiques de création culturelle, sur le terrain, intégrant les pauvres, les besoins réels du vivre ensemble dans l’héritage brésilien, à la recherche d’un mode de vie public, respectueux, centré sur l’échange d’idées, d’affects et d’actions. « Un mouvement de mouvements dont la dynamique ne peut être cooptée par les pouvoirs publics. » (Barbara Szaniecki et Gerardo Silva). – Le discours le plus creux.- Au regard de cet activisme pour libérer l’art et la culture des « industries créatives », au vu de cette création permanente de cartographie et diagrammes qui ouvrent le jeu, la palme du discours le plus creux, terne, dépourvu de la moindre topographie imaginaire, transparent, revient à Frédéric Mitterand à l’occasion du forum organisé pour faire avancer les « concepts » sur lesquels il entend construire son action au Ministère de la Culture français. Si ses intentions sont si contestées par le milieu artistique, c’est qu’une grande partie des professionnels de la culture ne prendrait pas la mesure des changements apportés par Internet et Google. « Cela signifie qu’il faut prendre en compte cette nouvelle pratique culturelle qui s’est répandue comme un tsunami en France et que ça change complètement a manière d’appréhender la culture et la transmission et le partage de la culture (…), il y a une transformation incroyable dans la manière d’ont s’effectue actuellement la réflexion culturelle. » Dire ça ou rien, c’est la même chose. À partir de ce constat – Internet et Google changent la donne -, quelle est la position du Ministre de la Culture ? Faut-il simplement, comme il dit, « entrer dans la danse », intégrer les courants dominants, les manières de voir les plus vulgarisées et répandues quant à la place à réserver aux nouveaux usages numériques ? Ou l’Etat doit-il promouvoir une politique d’accompagnement un peu plus critique et constructif de ces outils d’information et de partage ? Dans le même temps, et rejoignant ce que l’on peut lire dans Multitudes du combat entre politique culturelle basée sur le profit des « industries créatives et politique culturelle sociale et écologique, les conservateurs de musées français tirent la sonnette d’alarme : pour quelques grandes machines qui fonctionnent à plein régime (Le Louvre, …), le reste des musées se meurt par manque de visites et d’argent, les conservateurs n’ont plus le besoin de conduire leur travail scientifique sur les collections, ce qui signifie aussi à terme une perte de connaissance « publique » sur les collections, un type de connaissance qui sera d’autant plus facilement privatisable (Le Monde, samedi 5 février).  En bibliothèque-médiathèque, nous faisons le même constat : il est difficile de réellement travailler « sur » les collections, les « faire parler », les mettre en scène dans des commentaires interprétatifs, rendre accessible au public les connaissances intimes et critiques que nous acquérons à les fréquenter de faon plus intime. Difficile de dépasser le stade de la mise à disposition classée. Or, c’est bien vers ce travail d’interprétation que nous devons faire évoluer le métier de médiathécaire, pour avoir un rôle à jouer dans les nouvelles économies de partage sur Internet et avoir du répondant face à Google. (PH) – Zombies et frontières à l’ère néolibérale – Multitudes 43 Devenirs Métropole

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L’écriture jardinière

Christa Wolf, « « Aucun lieu. Nulle part » et neuf autres récits (1965-1989) », 698 pages, La Cosmopolite/Stock, 2009.

christawolfPublication groupée de récits importants, en hommage à cette écrivain essentielle, quatre-vingts ans en 2009. Habitant l’Allemagne de l’Est, traversée petit à petit par toutes les déceptions de cette utopie socialiste jusque dans les dimensions les plus intimes de la vie, confrontée aux contradictions cruelles et dimensions démentes de cette société se voulant en route vers un monde meilleur, son écriture porte les marques d’une profonde lutte avec les forces destructrices de l’individualité et constitue une des plus grandes réflexions (et peut-être une des dernières) sur ce que signifie écrire comme contribution à la formation et au maintient de l’identité, la sienne et celle des autres. Le tout comme une discipline exigeante et un labeur constant pour entretenir l’harmonie entre l’écrit et l’action, la pensée et la manière de vivre. Tout en portant témoignage sur l’envers de notre propre société. Son œuvre représente un regard profond sur l’histoire de l’Europe vue et sentie de l’autre côté du mur. La lire c’est comme retrouver la moitié manquante de notre sensibilité, de notre mémoire, de notre histoire. Son travail d’écriture est la manière de donner forme aux réflexions qui traversent, animent, tourmentent son esprit redoutable au positionnement géographique et politique peu banal. Quand elle a eu la certitude que le projet communiste était un leurre, ne conduisait nulle part, n’engendrait que tromperie, elle n’en a pas déduit qu’il fallait passer dans le camp opposé et épouser celle de la société capitaliste de l’Ouest. Elle pensait autrement, en tout cas son intelligence ne fonctionne pas selon des schémas binaires, obéissant aux antinomies basiques, structurantes, abêtissantes. Une intelligence non binaire, voilà aussi ce qui fonde la richesse de sa littérature. Ni l’Est ni l’Ouest, tels qu’ils se présentent dans leur s réalités historiques, ne lui conviennent, elle n’a plus nulle part où aller. Situation exemplaire. Cette sorte d’exil géopolitique et intérieur, radical, engendré par la chute des idéaux sera celui qu’effleureront beaucoup plus tard pas mal d’intellectuels, lors de la chute du mur, dès lors que cette chute ne signifiera la victoire d’aucun système et signera comme la mort de toute éventualité d’un système meilleur. Plus d’alternative. Cet état, Christa Wolf l’a connu et exploré très tôt, en pionnière, elle en a fait, d’une certaine manière, sa patrie. C’est un thème dont elle creuse les variantes, explicitement ou implicitement, dans ses latences comme dans ses crises violentes. Extrait : « Deux mondes, c’est une façon de parler. Mais s’ils deviennent réalité, littéralement ? Si, longtemps, nous ne pûmes nous défaire du sentiment que nous allions pénétrer dans un pays étranger, et nous y laisser enfermer, jusqu’à ne plus savoir en définitive qui occupait qui, qui faisait la conquête de qui. Mais de quoi s’agissait-il donc, et d’où venaient ces sentiments. Il y avait la nature, bien sûr, dont pendant trop longtemps nous avions eu à peine conscience et qui, inopinément, nous donnait du fil à retordre. Le paysage, certainement, devant lequel nous restions saisis. Voilà qu’ils réapparaissaient, ces mots agressifs et possessifs, ces mots impropres mais sans lesquels notre discours se bloquait. Le climat, auquel nous n’avions plus accordé d’importance et dont nous étions dépendants à présent. Les saisons, presque oubliées, qui nous surprenaient. La croissance des plantes. Cet étonnement incrédule lorsque s’épanouissaient des fleurs dont nous avions nous-mêmes mis les semences en terre. Elles existaient donc vraiment, toutes ces choses que nous avions instinctivement recherchées, lorsque les fausses alternatives nous enfermaient dans un dilemme : une troisième voie ? Entre noir et blanc ? Entre tort et raison. Entre ami et ennemi – vivre, tout simplement ? » – Théorie et pratique, système de soin. En conflit avec ce que devenait projet de société qu’elle avait choisi, penser la société, le social avec ses dynamiques individuantes, destructrices et constructives, faire le récit le plus précis de ce qui se trame là-dedans est un axe important de son engagement. Elle le fera avec des créations plus « théorique », retravaillant des mythes fondateurs comme ceux de Cassandre et Médée ou en sondant d’autres dimensions historiques de ce qui constitue une culture partagée, comme quand, dans « Aucun lieu. Nulle part », elle décortique le soleil noir du romantisme allemand, ses figures tutélaires, leurs fantasmes, la rivalité Kleist-Goethe… L’essentiel de son écriture, néanmoins, est proche du récit-journal, de l’autobiographie fictionnée. L’exemple le plus évident pourrait être « Un jour dans l’année : 1960 -200 » où, durant 40 années presque sans exception, elle a décrit ce qui se passait tous les 27 septembre. Simple chronique au début, petit à petit l’exercice se complexifie, il devient un rendez-vous récurrent avec le sens même de l’écriture et ouvre dès lors à une sérieuse et très ramifiée introspection de la vie de l’écrivain. Ce qui la démolit, ce qui la soutient et comment l’écriture se constitue en système de soin, en pratique et discipline pour tenir le coup, pour résister elle-même et ensuite, par enchaînement, aider ses proches à résister et, au-delà, apporter le même soin à ses lecteurs (ce qui ne manquera pas de se produire au vu de son succès public dépassant quelques fois ce que voulait bien tolérer le régime). Cela ne signifie pas qu’elle ne traite que de ses problèmes personnels, elle n’hésite pas mettre en fiction des réalités catastrophiques : par exemple, dans « Incident », l’impact sur le quotidien de l’explosion de Tchernobyl. Mais le traitement de cette chose monstrueuse s’effectue à partir d’un personnage qui la représente, qui se charge de ses appareils perceptifs, émotionnels, analytiques. Elle en profite pour démonter le système d’information-propagande et comment, à partir de mensonges bien orchestrés, il est possible de se forger une connaissance plus au moins exacte de la réalité. Elle confronte à ce danger nucléaire sa relation à la nature et, simultanément, elle aborde les questions de la science et de la technologie en introduisant une autre histoire : un frère en train de se faire opérer d’une tumeur au cerveau. Ainsi, elle réalise le roman qui annonce « La société du risque » d’Ulrich Beck, son pendant au niveau imaginaire, littéraire. La littérature, souvent, a ouvert la voie aux avancées plus scientifiques. L’occasion aussi, en plongeant dans le cerveau, de poursuivre sa pensée sur l’écriture et la langue, la production de langage, de mots, de phrases, de s’interroger sur la relation entre écrire et détruire, comment la culture peut réintroduire la violence animale dans le corps social… Extrait : « Où, me suis-je demandé, la tache aveugle pourrait-elle bien se trouver, en particulier en moi, dans mon cerveau – au cas où, finalement elle serait localisable. La langue. Parler, formuler, prononcer. Le centre des plus hautes jouissances ne devrait-il pas être voisin de ce point le plus sombre ? Le sommet au bord du cratère ? La langue. La parole. Ça vaut la peine d’y revenir. Je sens le scintillement fébrile aux bords flous de ma conscience. Une fois qu’une espèce s’est mise à la parole, elle ne peut plus y renoncer. La langue ne fait pas partie de ces dons que l’on peut accepter à titre d’expérience, à l’essai. Elle refoule nombre de nos instincts animaux. Nous ne pouvons plus y revenir – plus jamais ! Nous nous sommes arrachés du règne animal ; le nouveau-né qui vient au monde doté de réflexes archaïques doit perdre ces derniers en l’espace de quelques semaines pour pouvoir se développer normalement, c’est-à-dire devenir un être humain. Les lobes frontaux du néocortex ont pris les commandes. La culture est leur produit. La langue, moyen de la tradition, est sa condition. Alors, qu’est-ce qui m’inquiète ? C’est la méfiance, le soupçon retourné contre soi-même. Réceptif à la langue au-delà de la normale, c’est justement par la langue que mon cerveau a été programmé pour répondre aux valeurs de la culture. Il ne m’est probablement même pas possible de formuler les questions qui pourraient me conduire à des réponses radicales.La lumière de la langue a d’ailleurs rejeté dans l’ombre des provinces entières de mon monde intérieur qui, dans ma vie préverbale, ont dû se trouver dans la pénombre. Je ne me souviens pas. À je ne sais quel moment, ou à de nombreux moments, nous avons dû introduire cette brutalité, cette déraison, cette animalité dans la culture qui avait pourtant vu le jour justement pour soumettre ces humeurs sauvages. Le saurien nous donne des coups de queue. Le fauve rugit en nous… »  Riche, profond, précis et sans aucune gratuité. Famille, jardin, nature. Elle n’hésitera pas à aborder ouvertement la nature du régime. Par exemple dans « Ce qui reste » où elle relate l’étrange expérience de se sentir surveillée, épiée, suivie, enregistrée, sur écoute… Quand elle met en scène les relations entre individus, collègues, amis et amies, couples ou mieux encore, dans les dimensions intergénérationnelles, il y a toujours cette présence occulte de l’autre, de la surveillance, de l’état qui écoute, oriente, prescrit. En tout cas, le soupçon que l’autre peut toujours être doublé d’un micro. Par sa manière sans esbroufe, sans recherche d’effets flamboyants, d’établir le descriptif de sa vie d’écrivain dans ce régime communiste, elle a élaboré une des plus belles écritures comme système de résistance politique. Non pas en dénonçant directement, en s’attaquant, en dramatisant, mais en proposant un système de soin. Elle a résisté aussi, il me semble, par d’autres biais. En accordant beaucoup d’attention à ses proches. Elle parle beaucoup de ses filles, petits-enfants, de ses proches, sans que ça sente jamais l’ode aux valeurs traditionnelles de la famille. Simplement, dans un environnement hostile, destructeur, elle protège, il faut se préserver en entretenant quelques valeurs de qualité, équilibrantes, au sein de la cellule familiale. Christa Wolf est aussi pour moi l’écrivain qui a un style de jardinière, de quelqu’un qui fait son jardin, qui entretient ses plantes, ses légumes, la terre. Aller vers la nature, vers le travail de la terre a constitué probablement une manière de s’échapper, d’être ailleurs. Un interstice où se glisser. Là aussi, rien à voir avec l’exaltation du retour romantique à la terre. Les scènes de jardinage émaillent plusieurs de ses récits. Ce travail de la main et de la mémoire des choses confiées aux mains : « Ce type de création. Les mains s’en souviennent plus longtemps que la tête. Ou bien la façon de saisir sous terre les racines coriaces des orties, d’ameublir la terre et de commencer à les extraire doucement, tout doucement. Cette sensation au creux du ventre lorsqu’une souche bien enfoncée cède sans se briser à la main qui tire. » L’écriture de Chrsita Wolf est pleine de ces savoirs qui ne viennent pas que de la tête. Je dirais que c’est la totalité de son style qui évoque cette pratique de jardinage, de soin que l’on adresse à la terre pour qu’elles porte ses fruits et nous nourrissent. Patience, attention, lenteur, distanciation qui se rapproche de cette objectivation de la réalité que permet l’activité de jardinage (quand on dit qu’elle détend, qu’elle permet de relativiser, d’évacuer le stress). La méticulosité terrienne qui favorise de bons résultats potagers se retrouve dans sa manière d’écrire, de décrire, de témoigner. Je ne commence jamais à jardiner sans penser involontairement à Christa Wolf, sans avoir l’impression de me couler dans ses phrases… Un de ses textes majeurs, « Scènes d’été » est consacré à cette relation à la nature. Il s’agit de décrire une saison exceptionnel, l’été qui ne ressemblera à aucun autre, qui fera office de saison charnière. Petit à petit, tout un réseau relationnel, familial et amical, se retrouve en train de s’installer à la campagne. Pour les vacances ou plus longtemps. L’été est exceptionnel, caniculaire. Il s’agit en fait surtout de fuir l’oppression urbaine, de se retrouver ailleurs, plus libres, dans un autre territoire. La nature, la campagne, les champs comme permettant d’échapper aux pressions directes du régime. Ce faisant, Christa Wolf décrit merveilleusement la redécouverte de la ruralité par les intellectuels. Le décrassage des sens. La rencontre avec les anciens et leur mémoire (et comme dans plusieurs de ses romans, le surgissement de personnages qui ravivent le passé nazi). Une ferveur et un enthousiasme fébriles parcourent ce petit groupe de citadins. Le récit évolue avec de petits riens, des actions légères, des faits sans conséquence, la présentation des personnages comme faisant juste passer, légers. Les sédiments sentimentaux des uns et des autres s’incrustent dans le paysage, des tensions se construisent que personne ne voit venir, tensions que le recul à la campagne fait naître par le biais des introspections, le temps de la réflexion que les uns et les autres investissent. Même là, par la pensée, le régime pèse lourd, empoisonne les existences. En plein été, en plein bonheur surgi et que chacun essaie d’empoigner, il se révèle comme un cancer impossible à chasser. Un chant magnifique, du plus léger au plus profond, dense, enlevé et tendu, avec une rare capacité à exprimer simplement des états d’une complexité naturelle pas évidente.  En traquant toujours cet insoutenable potentiel de violence contenu dans la culture, comme pour le conjurer.  « Les maisons comme les hommes ont leurs périodes de fragilité. Les maisons peuvent être plus solides que les hommes qui y habitent et s’en occupent, en tout cas pour un certain temps. Les maisons peuvent devenir plus fragiles que leurs habitants et nécessiter de leur part assistance et soins, une attention constante. Cela devient dangereux quand les deux périodes de fragilité coïncident. » (PH) – Un jour dans l’annéeMetropolis

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