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Des objets intersticiels décolonisent l’empire du marketing!

Autour de : Une contribution écrite et bricolée pour l’exposition collective « La sagesse du solitaire » (Marchin) – Ann Laura Stoler, La chair de l’empire, La Découverte 2013 – Stuart Hall, Identités et cultures 2, Editions Amsterdam, 2013 – Des objets-organes

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La séparation des registres de savoirs dans la conduite ordinaire des affaires humaines s’appuie sur un compartimentage sévère du mental. Il a toujours paru primordial de tenir l’esprit éloigné du monde des bas instincts par exemple, d’empêcher les vapeurs de l’intelligence charnelle d’atteindre le cerveau. Ce que l’on retrouve – et cela n’a rien d’un hasard – structurant le dispositif du pouvoir colonial obsédé par les distances à instaurer pour préserver et prouver à la fois la suprématie blanche. Un pouvoir d’empire menacé, par exemple, par la sueur des domestiques de couleur à même de contaminer et d’instiller une dégénérescence culturelle des enfants blancs, par le sang ! « Ibu Rubi, à son tour, ne parle pas tant de la confortable intimité familiale que de la manière dont on surveillait les contacts entre enfants et domestiques. Elle s’est ainsi souvenue de nourrices à qui l’on demandait de se changer et de vêtir des habits blancs, propres et frais avant de nourrir au sein les bébés néerlandais, pour les préserver de leur sueur. Elle s’est souvenue qu’on lui avait expliqué : « si le petit garçon crie, laissez-le faire, vous ne devez pas le prendre, ni le gendong* ». Lorsque nous lui avons demandé pourquoi, elle nous a répondu comme une évidence : « Il aurait senti plus tard l’odeur de ma sueur. » – [ * « En Indonésie, on dit que les enfants sont « gendong », c’est-à-dire enroulés autour du corps et maintenu par un morceau de tissu. La plupart des femmes avec lesquelles nous avons parlé nous ont dit ne pas avoir été autorisée à porter les enfants ainsi. »]  (Ann Laura Stoler, La chair de l’empire, La Découverte, 2013, page 244).  Dans les colonies comme ici – où subsistent tous les germes de ce qui s’est projeté là-bas – le fondement racial de la politique occidentale était avant tout une préoccupation de prouver l’existence d’un soi autonome, homogène et « moralement pur » comme légitimant le pouvoir blanc, son attribut exclusif lié à son essence unique. Or, tout cela se rejoue dans la tête, parce ces partitions continuent de sévir à l’intérieur, par l’éducation, par le poids des ruines des splendeurs occidentales d’antan. Ce qui revient à dire que pour laisser affleurer, à travers l’intelligence manuelle et la sensibilité charnelles, d’autres récits de soi et des multitudes d’identités qui le tissent, il convient de se décoloniser la tête, à partir de quoi l’on devient acteur politique de la postcolonialisation.

On pense généralement qu’un visiteur d’exposition doit naviguer, dans ses émotions face aux œuvres, principalement à partir de ce qu’enseigne la boussole de l’histoire de l’art et en fonction de son niveau de culture, du raffinement de ses connaissances esthétiques qui ourdissent dans l’ombre le « moralement pur ». C’est l’éducation qui guide l’attitude et, par les idées inculquées, l’imitation des émotions qu’il convient d’éprouver – et donc reproduire – devant telle ou telle représentation. Mais quand je vais à la rencontre des réalisations toutes finalement inclassables que produisent les artistes – la taxonomie des produits de l’art est toujours à reprendre -, je suis toujours pris au dépourvu, et le travail à produire pour arriver à comprendre quelque chose utilise des outils diversifiés qui ne sont pas tous intellectuels. Comprendre, dans ce cas-ci, correspond souvent à se sentir apte à retenir quelque chose, qui va faire corps avec nous, que l’on va ruminer, avec quoi on va créer familiarité et différent, se sentir un peu plus harmonieux dans l’hybridité. Retenir quelque chose de ce qui est exposé, c’est assembler les premières cellules d’une signification, composer le ton d’un récit, quelque chose à raconter, c’est s’infiltrer dans un tissu, en gestation, faits de germes narratifs en attente (un peu selon la tactique de la tique !) d’évolutions relationnelle. « Il faut donc penser la signification non en termes de différence, mais en termes de position relationnelle au sein de la suture, de cette coupure surdéterminée et toujours arbitraire d’un langage qui, dès qu’il dit quelque chose, ouvre instantanément de nouveau le jeu de la signification ; réfléchir à la signification comme si elle avait toujours un reste, comme s’il y avait toujours quelque chose qui échappait à la précision du langage. » (Stuart Hall, Identités et Cultures 2. Politique des différences, Editions Amsterdam, 2013).  Je comprends quelque chose – à l’art, aux lettres, à la cuisine, au paysage, à une situation, au sexe – pour autant que je recours librement, mentalement et charnellement, à des objets manipulés au quotidien ou ponctuellement, voire virtuellement, mais avec lesquels je brasse des matières environnantes, pénétrantes. Des objets dont les usages, manuels ou fantasmatiques, titillent et façonnent ma sensibilité, ma capacité de réception et mon aptitude à adopter un point de vue (ou non). Avec lesquels je somatise une grammatisation sensible, à l’aveugle, à tâtons, qui filtre et me rend intelligibles des émotions singulières qui se nichent dans des histoires esthétiques au demeurant ouvertes à tous et toutes. Pour autant que j’accepte les significations qui ouvrent le jeu par tous les pores, impulsées par l’instrumentarium de mon organologie, de ces objets/interstices qui ouvrent l’accès à des temporalités parallèles, désynchronisées, de la distance, du vide, une dynamique des humeurs qui stimule l’exercice du souvenir, des comparaisons, des rapprochements, le souffle de l’interprétation. Qui ont leur propre histoire, leur sémantique dont se nourrit la mienne, parasite, jouissant de leur effet d’entraînement.Sans ces objets et leurs pratiques, il me manquerait les ressorts de cette gymnastique du phrasé qui cherche à saisir ce que cela m’évoque, ce que cela éveille en moi, ce que cela me dit. Ces objets, à chacun les siens, qui ne sont pas sans ressemblance avec les objets transitionnels de Winnicott, inspirent des techniques de soi bricolées, source d’énergies alternatives, nœuds poétiques de multitudes rayonnantes entre les humains, les objets, la nature, les techniques d’écriture et de lecture d’un avenir partagé. Désorientation qui trace de nouveaux chemins. Leurs marques, ce qu’ils font en moi, je les transporte toujours. Et j’en ai besoin dans les musées, les galeries, les concerts, les paysages, les réunions de travail, les silences de l’écriture. Ils sont mes instruments de lecture, de décodage. Comment ce qu’ils recouvrent contribue à toute perception qui prend le chemin d’une formulation consciente, latente ou fulgurante, c’est déjà l’objet principal du recueil de textes que j’ai publié sous le titre Lectures Terrains Vagues (Editions Bruits, 2012), c’est le fil conducteur de tous les textes de ce blog dédié aux pratiques culturelles. Aujourd’hui, à l’occasion d’une participation à l’exposition collective La Sagesse du solitaire (au Centre Culturel de Marchin), je m’attache à présenter plus concrètement quelques-uns de ces objets/outils qui sont tous des traits d’union, des rouages entre mes organes et des univers extérieurs.

Au jardin : Deux gants à travailler les rosiers, usagés, troués, posés l’un sur l’autre, croisés. Les éraflures et usures sculptent la plastique rugueuse du caoutchouc, prenant l’empreinte des soins portés aux rosiers, la taille méticuleuse, attentionnée, reposant sur une lecture aiguë des tiges, des noeuds, des feuilles, des boutons, des embranchements. Les trous expriment les contacts entre épines et peau, douleur et plaisir dans la transe de la taille, indistinction entre peau et pique du rosier. Échange de sève et de sang comme les rituels indiens scellant des pactes de frères de sang. Un vieux sécateur posé sur les gants, outil ciseaux, prolongation de la main, des doigts et de tout l’organisme en train de lire la plante à tailler, pour s’identifier à elle, à son flux de sève, mouvement hypnotique du geste mécanique de la coupe, précise. Gants et sécateurs à l’abandon, rosiers et jardiniers étant tombés d’accord pour se laisser pousser selon leurs envies.

En cuisine : Un chinois fin, une étamine, une cuillère en bois. Des filtres à travers lesquels on fait passer les jus, les sucs pour transformer les solides, donner la bonne consistance aux fluides, pour libérer et fixer les saveurs, souvent en s’aidant de la cuillère en bois comme pressoir. Outils de patience, travail répétitif, à la main, tordre le linge, écraser les purées au fond du chinois, extraire, transformer, modeler. Des gestes simples qu’éradiquent la mode des plats tout faits. Une technologie manuelle au service de l’alchimie des goûts, des outils archaïques de métamorphose.

À vélo : Un vieux compteur arrêté affiche plusieurs milliers de kilomètres pédalés en solitaire. C’est une mesure du temps égrené seul dans le vent et le paysage, du temps à devenir autre dans cet étrange équilibre entre vitesse, mécanique, muscle et mental (sans ce dernier, on jette vite sa bécane aux orties). Juste à côté du compteur, une vielle chambre à air de rechange, déjà rustinée, fétiche ou porte-bonheur ombilical, souvenir d’autres crevaisons, plaisir du bricolage qui consiste, avec des outils assez sommaires, à réparer seul au bord du chemin et puis de repartir. Sentir l’organologie cycliste rompue, et puis la regonfler, la relancer. Ici, une chambre à air offerte par un autre cycliste de passage. Les solutions de rechange se transmettent au sein des pratiques d’amateurs.

En pourriture : Vieux coings rabougris, rongés, noircis, minéralisés durant l’hiver ; le coing accompagne le jardinier tout au long des saisons. En fleur, puis en ébauche de fruits, en formes charnelles épanouies duvetées puis luisantes, jusqu’à la récolte des fruits jaunes, odorants, pour faire de la gelée ; ensuite, quelques fruits restent au sol, nourrissent les oiseaux et insectes et après l’hiver, on les retrouve noirs, piqués, durcis, momifiés. Ils ne s’éloignent pas du pied de l’arbre, recouverts de feuilles mortes, je sais qu’ils sont là, en moi – objets organiques autant intérieurs qu’extérieurs – déclinant, presque plus rien, mais toujours là, consistants.

En sismographe  : Bien entendu, noter, écrire ce qui traverse la tête, ce qui défile dans le cerveau, seul face aux choses, présentes ou absentes, surgissantes, ou revenant par le biais des souvenirs, inventant une nouvelle présence intérieure, une porosité des temporalités et de leurs rétentions. Noter au vol ce que l’on retient des lectures, des musiques, des images, des discours, garder une trace de ce que l’on reçoit, à l’instant où ça pénètre notre intériorité, l’impact. Marquer ce qui échappe aussi, les blancs, les incompréhensions. Une écriture sismographe presque illisible après coup, image graphique, de ce qui s’imprime, quelque part et resurgira ailleurs. Principe du rêve, mécanisme du cerveau en veille.

En vitrine généalogique: Chinoiseries, graines remarquables, objets exotiques, ivoire et malachite du passé colonial, sous toutes formes. J’ai rêvé devant cette vitrine, mon regard s’élargissant et embrassant un champ de vision bien au-delà, comme si je voyais là l’ADN de l’imaginaire ancestral ; c’était l’image d’une généalogie fantasque constituée par ces objets collectionnés, une généalogie fantaisiste, la fiction, non linéaire, ouverte sur d’autres narrativités. J’ai tellement entendu, enfant, les adultes évoquer la malachite « charriée par le fleuve Congo » ou à ramasser n’importe où, que j’imaginais un pays recouvert complètement de ce minerai, une autre planète colorée où mes ancêtres auraient vécu, où mes parents auraient voyagé pour me concevoir.

En boules de frissons et de chair : Dans l’exil social du rêveur, de plus en plus plissé de temporalités hétérogènes, élaboration lente d’une sexualité mentale, à distance. Penser l’acte en caresses sans cesse anticipées à partir de souvenir d’un parfum. À vide. Chercher la modalité fantasmatique pour rester enfoui dans l’autre, en source diffuse de plaisir, discrète, localisable ni chez l’un ni chez l’autre. Recherche d’un autre rayonnement érotique contagieux, inspiré de la patine que l’usage soigné, amoureux, confère aux objets, usuels ou, dépareillés et suggestifs, témoins d’un passé, de caresses d’autres temps. Les gestes qui lustrent nos agents de liaison avec l’extérieur renvoient aux parfums éventés, à la lente évaporation des objets aimés, à la disparition latente, à fleur de peau, comme ultime satisfaction.

En laisse et collier labyrinthe : Un exercice banal au cours duquel s’enraciner dans son devenir animal. Tous les jours à heure fixe, attacher la laisse au collier, promener le chien. Qui promène qui ? Sentir comme le chien, courir comme le chien, voir comme le chien, tout ça rien qu’en le suivant du regard, une fois détaché, s’ébrouer, s’égailler dans le paysage et y tracer entre tout ce qu’il renifle – et donc signes qu’il interprète, lit, grammatise dans son métabolisme canin -une sorte de labyrinthe abstrait à l’image de l’intuition par laquelle il débusque une autre dimension du réel. L’imaginaire du chien. Vivre seul avec une bête, accepter qu’elle nous éduque, un bon moyen d’adopter une sensibilité moins anthropocentriste. Ça ne s’oublie pas. On reste à jamais un peu chien. – (Pierre Hemptinne) – Exposition La sagesse du solitaire à MarchinEmelyne Duval a réalisé des dessins à partir des photos de ces objets et elle a mis en page les textes que j’ai écrit pour l’exposition (une brochure et un poster signé en micro édition disponible à Marchin, durant l’exposition).

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Offrir l’art du livre

Le présent inopiné d’une œuvre. – Je prends livraison d’une œuvre de l’artiste Bolchakova, Galerie RTR. J’observe la pose de l’emballage protecteur, couches de pansements, fabrication rituelle d’une combinaison étanche pour permettre de voyager dans d’autres sphères, autant de gestes que je devrai défaire, faire à l’envers pour déballer l’œuvre et élucider un tant soit peu ce qu’elle viendra signifier chez moi. Je me demande en effet comment ce genre de « machin » (ça reste mal défini, heureusement) va supporter l’exportation, sortir du circuit de l’art, s’implanter, se greffer dans un intérieur étranger. C’est une artiste qui travaille par constellation d’objets, ses expositions impressionnent par le fourmillement et le morcellement d’images, de reliefs et bas-reliefs morcelés, d’imitations, de faux-fuyants, de liaisons multidirectionnelles, dans l’espace et le temps, entre les choses physiques, usuelles et leurs équivalents psychiques, affectifs, fantasmés. La manière de faire dérange les principes de listes et de collections. C’est entre la copie et la parodie, la statufaction des accessoires de l’ordinaire et l’embaumement du banal. Selon un surprenant procédé d’empreintes – saisir le vif des objets à l’instant où ils s’incrustent et établissent le contact avec le sensible de la personne qui les moule dans sa plasticité quotidienne  -, chaque chose touchée se transforme en ex-voto, prière pour échapper à la banalisation matérialiste. Alors, isoler un élément de ces ensembles iconographiques et le déporter, c’est, d’emblée, se vouer à contempler une présence qui n’existera que par l’absence de toutes les autres, une matérialisation du manque. La question est élémentaire, elle concerne la manière dont on installe une œuvre d’art dans son chez soi, et elle se pose autant pour la peinture et la sculpture qui peuvent se vendre en pièces uniques, indépendamment des autres créations de l’artiste. Dans ce cas-ci, séparer un élément revient à priver une phrase d’un mot nécessaire à son articulation, peut-on ainsi morceler ce travail d’artiste ? – Souvenir d’une vitrine, d’une collection, album de famille. – Je pense à la vitrine de mon grand-père qu’enfant nous regardions toujours avec fascination, envie. Il y avait rassemblé de nombreux témoins inanimés de son histoire, souvenirs de ses parents, de quelques sacrements, les temps de guerre, la découverte de l’Afrique, les mines du Katanga, la nature équatoriale, le passage de ses enfants. Quelques photos, des figurines exotiques, des pierres, des objets en ivoire, un éventail, des animaux en ébène, un paquebot en miniature, des vases, des graines, une fleur séchée, un chapelet, du précieux et du toc… Cela n’avait pas du tout l’apparence d’un fourre-tout, chaque figurant était à une place précise, en interaction avec les autres, et quand on regardait longtemps ça bougeait et ça parlait comme un cinéma, ça racontait notre grand-père en langage imagé, intraduisible en une langue rationnelle. Il était peu porté aux confidences, je l’entendais peu parler de sa vie intérieure, et là il organisait un système poétique inépuisable, l’âme de la maison, de la lignée. Lorsqu’il fallut procéder au partage des biens, les petits-enfants, pour garder une trace de l’émerveillement, soit retrouver un fragment d’enfance conserver dans cet agencement biographique du grand-père, se sont partagé le butin, chacun une bribe et chaque joyau pouvait redevenir babiole, le charme de l’ensemble rompu. Et la magie se dissout, bien que, dispersée en plusieurs descendants, elle pourrait y renaître, inspirer une création du même ordre. Mais, pour conserver l’aura du grand-père, il eut fallu conserver la vitrine dans sa totalité, œuvre intouchable transformée en mémorial.- De l’emballage à l’image mentale. – Comme pour tout cadeau que l’on déballe, l’agitation bruyante des enveloppes successives, le chant des plastique et papier l’un contre l’autre, mélange de crissement et de murmures soyeux, toute cette confusion de chiffons dépliés, rechiffonnés, écartés les uns après les autres pour libérer l’objet même, ressemble à un brouillard réparti en couches initiatiques, à travers lequel on cherche à deviner et où souvent, même si c’est bref, on se perd, on perd de vue ce que l’on attend (espère trouver). Avant même de décrire l’objet, de l’appréhender de manière raisonnée, il est touché, pris, soulevé. C’est une prise, que vaut-elle ? De manière très rapide, le cerveau croise les premières informations reçues des yeux et des mains et il enregistre un effet de contraste qui capte l’attention. Là où le regard identifie quelque chose d’assez lourd et de consistant, la main, très concrètement, dit tout le contraire : renversant de légèreté, on frôle l’inconsistance. On part d’une perception d’un matériau à soupeser, exigeant une contribution musculaire que l’on tente de calibrer et l’on finit par l’impression de caresser un souffle spirituel, ne requérant aucune intervention de quelque muscle que ce soit. Je peux discerner ce contraste et m’y arrêter parce que j’ai fait, précédemment et à des âges différents, des expériences similaires. La première (et la plus lointaine, voire la première) qui me vient à l’esprit se situe en forêt. Je tombe en arrêt devant la dépouille d’un oiseau, ailes écartées, épousant le sol. Un magnifique rapace. La mort est ici excitante parce qu’elle crée l’occasion de regarder de près, tout à son aise, une vie difficile d’approcher. C’est une belle prise aussi.  J’ai envie d’observer d’un peu plus près comment c’est fait, je m’accroupis pour le retourner et je m’attends à devoir fournir un effort face à une résistance matérielle, celle d’un poids mort significatif à ce stade de charogne. Et, à peine l’ais-je pris entre les doigts, par la pointe des plumes, qu’il se lève d’un coup, presque ressuscité, raide et ailes déployées, hyper léger, juste une parure de plumes retournant à son élément aérien pour une réincarnation, laissant dans les herbes grasses aplaties une grande quantité d’insectes achevant de se repaître de sa chair pourrie. Et c’est l’impression de toucher du doigt une âme d’oiseau rapace, celle qui lui permet de voler, planer, voir tout ce qui se passe au sol. De manière infime, on effleure alors ce qui constitue les énergies vitales totémiques. En déballant le cadeau d’art, je vois bien que cela a trait au livre, mais ce que j’ai en main crée la sensation bizarre de tenir physiquement une  image mentale de livre. – Economie du livre totémique. – C’est un livre et ça n’en est pas un : aucune page à tourner, il est scellé, vidé de l’intérieur, c’est une imitation, juste une coque. Un accessoire de théâtre ou de ces imitations kitsch qui décorent des vitrines de magasins et y figurent la place du livre. Mais qu’est-ce qui l’a rendu aussi léger et rigide (rigidité non cadavérique mais qui évoque l’adéquation rêvée entre la forme et l’objet, entre l’idée et sa matérialisation) ? Pour la légèreté, sans doute sa substance a-t-elle été absorbée, transbordée en d’autres supports (neurones…), elle est absente ou en voie de se reconstituer, le livre attend qu’on y réinjecte ce que l’on y a puisé, pour devenir un autre livre, se transformer, se connecter à d’autres neurones, ailleurs. Comme la dépouille de rapace, il attend un geste pour se réincarner. En ce qui concerne la raideur stylée – juste un trait qui traverse le champ de la représentation -, elle provient probablement du procédé qui a été appliqué au livre, une technique d’empreinte raffinée,   pénétrante, tout en feuilletage interne. Le livre est pris dans une sorte de glu plâtrée. Ce n’est pas un livre en plâtre. Le livre est bien là. Le liquide à empreinte s’est infiltré en lui, entre les feuilles, les fibres de papier, dans les lignes du texte, la ponctuation, la respiration, épousant le mince interstice entre la surface lisante et la surface lue. Le livre est moulé de l’intérieur, cherchant à épouser les traces des esprits lecteurs qui prennent possession de l’infini ramifié et stratifié que contient le livre. Le livre est ici sa propre empreinte et l’empreinte des énergies lectrices qui s’y sont exercées, immiscées. C’est un indice, un objet transitionnel, de passage, rejeté par les profondeurs qui ont dévoré sa chair à lire, et ne laisse remonter à la surface qu’un os blanc, flottant, un os d’esprit, ressemblant aux os de seiche.  Un os de livre, de bibliothèque engloutie. En même temps, c’est bien une image mentale du livre, le livre fantasmé tel que, avalé, mangé, digéré, il renaît dans le lecteur en facultés de (re)lire, continuer à lire et d’écrire, de raconter. Il se transforme en tablette vierge où s’écrire, se mirer et entretenir l’angoisse de la page blanche (tout livre lu, absorbé, passé dans les gênes, entretient cette angoisse-là qui est aussi une angoisse de lecteur, la possibilité de lire, comme le silence est la possibilité d’entendre et de faire la musique). Il ouvre de nouvelles zones imprimables dans l’organisation synaptique du cerveau. Et sur la surface de cette tablette libre, on voit que le livre originel a perdu ses caractères d’imprimeries, il a déjà été recouvert par un autre récit, porté par une de ces écritures automatiques sans fin, irrigué par une encre qui s’illusionne sur sa pérennité à l’égal du sang dans les veines, une écriture manuscrite récitant ses sourates (laïques) personnelles et intimes. Abstrait. Illisible. Qui ne veut rien dire ? Cela peut être la première impression, celle de gribouillage dépourvu de sens. Mais ça ne tient pas la route longtemps, car ça imite rudement bien une écriture réelle. Ça ressemble à de vrais mots, de vraies phrases, cela a toutes les caractéristiques d’une écriture authentique. Il n’y manque pas cet aspect sismographe, ce rythme calligraphique vivant, diversifié, différencié, qui traduit les vibrations qui traversent l’être. C’est une écriture de rêve. Je veux dire : à la manière dont une page écrite peut apparaître dans un rêve. Il est impossible de la décrypter mot à mot, d’identifier son écriture et pourtant on sent et on sait ce qu’elle signifie. C’est une image explicite même si l’accès au message signifié est réservé au seul rêveur ou rêveuse qui l’engendre dans son activité onirique nocturne. Un tiers n’arrivera jamais à la décoder, il ne détient pas les clés pour relier cette symbolisation aux choses qu’elle désigne. On peut toujours essayer toutes sortes de trucs utilisés pour craquer les codes (regarder dans un miroir, etc.), rien n’y fait. (PH) – Site Galerie Russian Tea Room – Site Anastatia Bolchakova

 

 


 

 

De Facebook à Arman, tous amis, tous géniaux

Vendre son amitié. – Présentant un film qui retrace la biographie du fondateur de Facebook, le journal Le Soir présentait comme un scoop le côté cynique de l’entreprise : ce commerce d’amitiés repose sur des pulsions très intéressées. Le scoop est plutôt de découvrir qu’un grand quotidien ait pu en douter. Et, rétrospectivement, on est en droit de se demander « mais alors, comment a-t-il fondé son approche de ces phénomènes des réseaux sociaux » si ce fondamental – faire se multiplier les amis pour créer du fric égoïste -, leur avait échappé ? Sur quelle base critique s’organise l’information sur les phénomènes de la nouvelle communication ? Aucune ? Tout est beau parce que tout semble venir des gens ? C’est l’information promotion ? – Déprécier Arman – Dans son article sur l’exposition que Beaubourg consacre à Arman (dans le genre grandes rétrospectives qui s’enfilent comme les épisodes d’une série sur les gloires de l’art moderne), Libération commence par déplorer le dispositif (trop blanc, trop froid, « clinique ») pour terminer tout de même par « La vision d’un archéologue radical de la seconde moitié du 20ème siècle ». Le dépliant gratuit réalisé par l’espace muséal ne laisse aucun doute : « Consacrée à l’une des plus grandes figures de l’art française de la seconde moitié du 20ème siècle… » La valeur est affirmée, le jeu critique est fermé et, dans la foulée, il est asséné que la pratique culturelle qui consiste à se coltiner aux œuvres n’a pas pour fonction de réexaminer sans cesse les valeurs distribuées, de les soumettre sans cesse à la question. Et finalement, un musée, un centre d’art, plutôt que de produire du discours affirmatif aussi catégorique devrait se situer ailleurs. Car au sinon, il se situe encore et toujours du côté du discours institutionnel à l’ancienne, descendant, condescendant, qui dicte et rappelle les valeurs et œuvres principales qu’il faut reconnaître comme telles si l’on veut légitimer son propre petit capital culturel. Or, le temps passant, il conviendrait que le musée encourage à rouvrir les dossiers de la reconnaissance et du succès, se penche sur les légitimités et leurs mécanismes, et encourage toutes les pratiques susceptibles de stimuler le discours critique individuel. Ce qui revient à encourager les pratiques ascendantes, les enrichir, en se montrant, institution, à même de critiquer les œuvres institutionnelles et leurs cotes marchandes. Au début de l’exposition, l’ancrage dans les débuts du nouveau réalisme est rapidement survolé, ce n’était pas la volonté du commissaire de creuser cet aspect. Mais on sent dans cette ébauche du geste artistique chez Arman, quelque chose d’intéressant, de touchant, de sincère aussi (encore dans ses premières poubelles, collage-assemblage instinctif avec les rebuts du marché, des Halles). Ensuite, en parcourant l’exposition assez courte, j’avoue avoir du mal à accrocher à quoi que ce soit. J’arrive vite à la sortie sans avoir éprouvé grand chose, ce n’est pas faute de ne pas comprendre (je pense), tellement tout est tellement limpide, et comme « couru d’avance ». On peut redécouvrir une œuvre, avoir oublié une de ses dimensions, être dérangé, surpris rétrospectivement, ici, rien de tout ça, c’est absolument lisse du début à la fin. Sans poésie, sans accident, sans reste de mystère, sans défaut et sans inexpliqué. Sans profondeur. C’est du déterminé. La société de consommation étant ce qu’elle est, et démarrant peu de temps après les massacres de la grande guerre, l’économie de l’objet étant révolutionnée comme l’on sait dans la foulée, il fallait qu’il y ait un « arman », quelqu’un qui fasse ce boulot. Un travail à la chaîne sur la mise en série et l’accumulation des objets. Une démonstration primaire de la violence contenue dans le formatage par les objets de la société de la consommation. Au fond, il n’a aucun discours sur les objets, il est envahi par eux, il en jouit, il exprime ce qu’ils sont, ce qu’ils ont en eux, sans distanciation, il produit une sorte d’exaltation vide, creuse, de l’assomption de l’objet commercial, manufacturé, industriel. Ce n’est pas de la sacralisation, non, ni de la contestation, mais ce n’est pas « bien au-delà », selon le point de vue de Libération. Pas au-delà, mais dedans, strictement dedans. Il ne produit pas un travail d’archéologue, mais en étant l’instrument « esthétique » de ce qui symbolise la société de la seconde moitié du 20ème, comme étant un artiste nécessaire parce qu’il en fallait un qui fasse ce genre de démonstration, il peut être très utile pour quelqu’un qui souhaiterait faire l’archéologie de cette époque. Etait-il un révolté ? Oui, et il faut le croire sur parole : « Je suis un révolté puisque sans ce côté révolté je ne serais pas ce que je suis. » CQFD ! Constatons au passage que le discours vendeur fonctionne. Comme celui du fondateur de Facebook dont  manière dont il aura constitué sa fortune permettra d’effectuer l’archéologie de l’amitié au début du 21ème siècle ! – Musée espace critique – Je ne vais pas prétendre que ce que je ressens en traversant l’exposition sur Arman suffit à remettre en cause la cote attribuée à son œuvre. Mais au moins, je ne pense pas être le seul à poser des questions sur le statut de ces réalisations. N’ont-elles pas fait tant de bruit grâce au rapport instantané avec une époque et un discours d’époque ? Avec le temps, leur présumée charge ne se révèle-t-elle pas n’être que des pschitt opportunistes ? En tout cas vide de toute réelle dimension critique sur leur époque ? Peut-être même n’a-t-il fait qu’exprimer la fascination pour ces objets, leur beauté superficielle, leur violence de distinction sociale, exalté ce qu’ils contenaient et joui de l’impression de les dominer grâce au geste artistique ? Enfin, il me semble qu’il y a assez de signes pour, à l’occasion de cette exposition précise, regretter que les musées s’inscrivent systématiquement dans un discours d’affirmation des valeurs (ce qu’ils exposent est toujours grandiose et essentiel, le fruit d’êtres géniaux) plutôt que de placer les œuvres dans un environnement questionnant, remettant en cause leurs valeurs établies. Les musées, comme les autres structures culturelles, doivent favoriser l’esprit critique, favoriser les pratiques ouvertes, avant même de « faire aimer » tel ou tel artiste. Surtout pas de valider les hiérarchies établies. (PH)

 

Puces, cachettes et intervalles

Anastasia Bolchakova, « Relative* Show Room », Installation, bazar évolutif. Galerie RTR, 14/09/10 au 16/10/10 (* qui rattache un élément à une proposition ou deux propositions l’une à l’autre).

Anastasia Bolchakova, « Relative* Show Room », Installation, bazar évolutif. Galerie RTR, 14/09/10 au 16/10/10 (* qui rattache un élément à une proposition ou deux propositions l’une à l’autre).

L’espace de la galerie, rez et cave, a été transformé de fond en comble. Pendant plusieurs jours, l’artiste a travaillé sur place, sous forme d’atelier ouvert. Il y avait des heures de visite durant lesquelles il était possible de venir voir le processus à l’œuvre et, probablement, discuter, poser des questions et, forcément, s’impliquer, infléchir involontairement, par le fait même d’intervenir… Le lieu ne ressemble plus à une galerie d’art mais à une boutique improvisée, devanture de fortune, et fonctionne comme ces puces où l’on a toujours l’impression ou l’espoir de dénicher l’objet rare, inattendu, la pièce de collection. Ici, en embrassant l’aspect global, l’œil retire d’abord l’impression d’un ensemble hétéroclite de choses à priori sans valeur. Néanmoins, l’endroit et l’agencement dégagent une sensation de magie immédiate. Tout baigne dans un climat lumineux d’aubaine, d’ailleurs, d’un autre temps, c’est gorgé de possibles. On peut imaginer l’énergie incroyable qu’il a fallu pour amener ici une telle quantité d’objets : le collectage, le ramassage, actions qui implique déjà une lecture des objets, un décryptage de ce qu’ils disent, racontent, évoquent, en quoi ils font résonance avec l’artiste. Les rassembler, les transporter, les entreposer comme une matière première. Ensuite, un travail archéologique commence, il faut examiner de près, étudier la morphologie, recomposer les histoires, les parcours, faire parler les formes, les traces, les marques, interpréter. Révéler la charge émotive oubliée, estompée, éreintée. Et l’interprétation déclenche l’envie de transformer, de modifier ou de transposer en d’autres supports, de créer d’autres objets découlant des premiers récupérés. Ce n’est pas une simple accumulation –, – je mets de tout en vrac et ça dira bien quelque chose -, ce n’est pas un rébus. C’est un atelier où la vie dépose les objets, les images qu’elle happe, c’est la mémoire vue comme un magasin d’objets trouvés. Tout s’empile et forme des groupes, des associations comme dans les rêves. En plusieurs couches. En profondeur. Avec des zones qui font écran, des gros plans, des cascades, des métaphores, des métonymies. Mais rien ne dort dans la boutique. Le travail de l’artiste est continu qui consiste à donner une nouvelle vie à ces objets, un nouveau lustre, une nouvelle utilité. On crée ici un marché parallèle, une autre économie. Des souvenirs, des fétiches, des bribes de nature, des presque rien, des jouets amputés, une vielle K7 sont remballés et mis en vitrine. Ils sont de nouveau à disposition, quiconque peut les investir, leur inventer des usages inédits, ils sont vierges, fantastiques. Ils sont exposés à différentes étapes de la transformation. Certains sont encore ou déjà dans des valises, ils arrivent ou ils partent, ça circule, il y a un vrai commerce. Sans déplacement, emballage, déballage, expédition, réception, repassage, le sens ne se forme pas, les objets ne s’impriment pas. Les tentatives de lecture des objets donnent lieu à des tableaux, des croquis, des suites de signes, de gribouillis, des sentences, des avis. Les strates créent des effets d’art surprenants de surfaces, volumes et textures, superposition de cartons, dessin collé, os alignés… Toute une histoire de l’art s’esquisse dans le dispositif faussement aléatoire où surgissent des éléments biographiques plus évidents, puissants. Des effets qui semblent plus personnels, des souvenirs de famille, des marques laissées par une histoire collective, un pays bien précis. Finalement rien n’est vague et rien ne semble gratuit. Tout semble relié. Ce linge grossier qui évoque une forme de machine aérienne, de masque ou d’organe mutilé. Ce groupe de prises électriques en sculpture plurielle sur le mur, affranchies. Cette suspension de sous-vêtements, d’intimités figées, rêves vides, nuages sans fantasme. Ces objets qui semblent sortir des parois, une chevelure, des gants cruels. Des lunettes sous cellophane, de nouveaux yeux, nouveaux regards. Rien n’est évident. Mais ce qui compte est que l’artiste est là en train de « relativiser », elle expose son bric-à-brac essentiel, son hétérogène matériau, et elle investit la galerie de son énergie pour rattacher, connecter, faire parler. Elle y travaille, elle est à l’œuvre. Il y a de la vraie exhibition, ça performe. J’ai l’impression qu’en repassant quelques jour après, il y aura des déplacements, de nouvelles dispositions, d’autres ordres et désordres et que l’ensemble n’est pas jeté en pâture pour que le visiteur interprète à sa manière. Ce ne sont pas des objets abandonnés qui attendent l’intérêt et l’intervention du visiteur comme dans certaines formes conceptuelles ou fluxus mettant en scène le rien, le hasard, la poésie du quotidien. L’artiste est en train d’y travailler, de les transformer, de les rattacher les uns aux autres, une proposition s’ébauche, je regarde l’ensemble comme si devait en surgir un message puissant, bouleversant, qui est là sans être vu, caché, quelque chose en gestation dans quoi je n’ai pas à créer d’interférence, comme si ce qui se passait là était la macération de souvenirs, d’objets mentaux familiers à partir desquels l’artiste construit son identité, les liens entre la proposition que le monde lui fait dans son fourmillement et la proposition de création de soi qu’elle renvoie, en image, au monde. C’est bruissant de signes en gestation, les objets ne figent rien, c’est une grammaire malléable, plastique. Le regroupement indéterminé de tels objets, certains encore dans leur gangue quasi morte, juste frétillants, certains déjà déplacés dans un ailleurs mental (les petites culottes et les gaines suspendues), font surtout apparaître la force des intervalles entre chacun d’eux. L’artiste parvient à créer l’illusion que cette concentration et ramification d’intervalles, de vides entre chaque objet – perçus comme tels pour le visiteur tel que moi étranger à l’histoire de l’artiste -, est une force, une énergie tangible, une plasticité qu’elle œuvre et qui la met en œuvre, le vide entre les choses à partir duquel le cerveau invente une identité. (PH) – Le blog d’Anastasia Bolchakova – Galerie RTR – J’avais vu Anastasia Bolchakova pour la première fois, sur le trottoir du 104, à l’occasion de Slick 2009 : voir l’article. –