L’habit éphémère d’une soudaine clairvoyance.

Fantaisie à propos de : Achille Mbembe, Critique de la raison Nègre, La Découverte, 2013 – Vivian Maier, Self Portraits, Powerhouse Books – Vivian Maier, Photography, Galerie Frédéric Moisan –Agnès Dubart, Gravures, Musée Départemental pour les cultures de Flandre, Cassel – Tim Ingold, Marcher avec les dragons, Editions Zones Sensibles, 2013 – FRAC, Dunkerque….

vue CasselLes autoportraits d’une artiste qui, sa vie durant, s’est cachée, a photographié de manière assidue, en vraie professionnelle mais sans jamais montrer son travail, ont quelque chose d’intrigant. De dérangeant aussi, comme révélant ce qu’est réellement un regard de photographe sur le monde dans lequel nous évoluons sans que nous soyons capable de mesurer à quel point nous sommes empêtrés, parties prenantes de toutes les choses qui composent nos environnements coutumiers. Vivian Maier se photographie dans des miroirs, des vitres anonymes, des vitrines de magasins, des surfaces polies de bâtiments publics, se mêlant ainsi aux anecdotes portées par les autres existences simultanément captées par les surfaces réfléchissantes, la vie des objets avec lesquels elle se trouve ainsi en interaction. Dressant la cartographie de la manière dont nous-mêmes disparaissons dans le décor. Presque toujours son boîtier ostensiblement sur le ventre. Ou alors, elle photographie son ombre portée se glissant près d’autres personnages, englobant des feuilles ou un animal, se faufilant discrètement dans une scène de rue, posée sur d’autres objets, en affinités interrogatives, développant un art de scruter discrètement « l’envers du monde, l’autre face de la vie ». Elle est cette présence que l’on ne remarque pas dans l’instant mais qui, lorsque l’on développe la photo, apparaît dans le cadre, lointaine, ou au premier plan, « tiens, je n’avais pas vu qu’il y avait cette dame », volant finalement la vedette, incarnant l’endroit d’où il faut regarder. Ce qui est dans le champ, mais que ne capte pas l’œil, selon sa structure culturelle qui l’encline à voir ce qu’il attend, ce qu’il projette sur son environnement. Cette position furtive, que révèlent les autoportraits, étant exactement ce qui lui permet de photographier, un jeu qui permet de faire « surgir et apparaître » devant son objectif, un jeu qui consume le fil narratif complet de sa biographie, corps et âme. « Le pouvoir autonome du reflet tient, quant à lui, à deux choses. Et d’abord à la possibilité qu’a le reflet d’échapper aux contraintes qui structurent la réalité sensible. Le reflet étant un double fugace, jamais immobile, l’on ne saurait le toucher. On ne peut que se toucher. Ce divorce entre le voir et le toucher, ce flirt entre le toucher et l’intouchable, cette dualité entre le réfléchissant et le réfléchi sont au fondement du pouvoir autonome du reflet, entité intangible, mais visible ; ce négatif qu’est le creux entre le moi et son ombre. Reste l’éclat. Il n’y a, en effet, pas de reflet sans une certaine manière de jouer la lumière contre l’ombre et vice versa. Sans ce jeu, il ne peut y avoir de surgissement ni apparition. Dans une large mesure, c’est l’éclat qui permet d’ouvrir le rectangle de la vie. Une fois ce rectangle ouvert, la personne initiée peut finalement voir, comme à l’envers, le derrière du monde, l’autre face de la vie. Elle peut, finalement, aller à la rencontre de la face solaire de l’ombre – puissance réelle et en dernière instance. » (Achille Mbembe, Critique de la raison Nègre, La Découverte 2013, p. 202) Ces autoportraits où le visage, le buste ou la silhouette ne semblent reposer « sur aucun sol immédiat » – « quel sol, quelle géographie » est-ce donc là ? – évoquent la part d’épouvante qui réside dans le fait de transformer son corps et son esprit en traversées d’apparences, troublant celles rassurantes des réalités quotidiennes. « Or, strictement parlant, traverser les apparences, ce n’est pas seulement dépasser la scission entre l’œil et le toucher. C’est également courir le risque d’une autonomie de la psyché par rapport à la corporéité, l’expropriation du corps allant de pair avec l’inquiétante possibilité d’émancipation du double fictif qui acquiert, ce faisant, une vie à lui – une vie livrée au sombre travail de l’ombre : la magie, le songe, la divination, le désir, l’envie et le risque de folie propre à tout rapport de soi à soi. Il y a, finalement, le pouvoir de fantaisie et d’imagination. Tout jeu de l’ombre repose – comme on vient de l’indiquer – sur la constitution d’un creux entre le sujet et sa représentation dans l’espace, un espace d’effraction et de dissonance entre le sujet et son double fictif reflété par l’ombre. Le sujet et son reflet sont superposables, mais la duplication ne peut jamais être lisse. Dissemblance et duplicité font donc partie intégrante des qualités essentielles du pouvoir nocturne et de la manière dont il se rapporte au vivant. » (Achille Mbembe, Critique de la raison Nègre, p. 203, La Découverte, 2013) Visiter une exposition des photos de Vivian Maïer, parcourir les pages du livre rassemblant ses autoportraits, c’est bien renouer un dialogue avec ce « creux », avec ce que « l’ombre », sans cesse, trame en nous, « la magie, le songe, la divination, le désir, l’envie et le risque de folie propre à tout rapport de soi à soi », tout ce qui modèle perception et représentation du monde, des choses, des gens et qui fait que Vivian Maier avait un don incroyable pour saisir, faire surgir les visages, les mouvements, les déplacements singuliers d’individus dans la rue, sur les trottoirs – là où, sans elle, ils se confondaient avec tous les autres individus allant et venant ou prostrés -, ou encore rendre tellement uniques – magiques – les enlacements de tels ou tels amoureux. Ce sont des images qui propulsent…

Au sommet de la colline, après une rue bordée de maisons modestes et commerces désuets, une vaste esplanade toute en longueur, bordée de logis à porte cochère, bâtiments administratifs, banques, bistrots, antiquaires, auberges, petit marché. Le soleil vif entre les nuages ainsi que les bourrasques lunatiques, enguirlandées par-dessus l’espace ouvert de la place, ont des airs d’aubade accueillante, fragments de ces atmosphères de fête, à l’arrivée d’une course cycliste ou au départ de régates sur les quais d’un port de pêche. C’est exactement le genre de place où « il se sent arriver quelque part » avec le désir anormal d’y rester, ne plus quitter ce lieu, approfondir le sens « d’habiter ». Comme ces villages jouets si parfaits, complets, intemporels, parfaites répliques, irréelles, du village modèle. Comme l’ultime terrasse crénelée des châteaux de sable, idéale pour se blottir et surplomber le monde, parader à jamais face à l’océan et doucement s’effriter. [Et si, à la manière d’un orpailleur, il passait au tamis tous les ingrédients de l’arrivée sur ce site, instant inaugural, entouré de ces façades, lumières, pavés, mouvements des nuages, sons, il obtiendrait une poussière de pépites où tinterait l’ébauche de The Truth is Marching In d’Albert Ayler l’aubade par excellence.] Du reste, cette colline élevée en pleine campagne du Nord, à la manière de ces constructions de plage, acheva d’être façonnée artificiellement par l’apport de terres de remblais, à l’époque romaine, à la manière des constructions de plage. Chaque rue latérale débouche sur le vide, aperçu panoramique de la plaine. Le regard porte très loin, c’est grisant, même si au loin, rien n’est très précis, juste des lignes, des carrés, des pointes, mais précisément cette imprécision du lointain, dans la légère brume matinale, ressemble à une soudaine clairvoyance. Soudain, l’œil est délivré, ne connaît plus de limite, après l’ascension d’une route pavée, en lacets, qui n’est pas sans évoquer, en miniature, la montée de grands cols ou, à l’inverse et alors en beaucoup plus grand, les talus sauvages des terrains vagues où il jouait avec ses comparses à escalader des montagnes. Un brouillage des dimensions qui survient très vite car, en quelques minutes, on s’élève de trois ou quatre mètres à peine au-dessus du niveau de la mer à près de 176 mètres, de quoi avoir le tournis. Et cette impression de survoler le paysage jusqu’à une trame qui en donnerait la clé, à travers un réseau géométrique de signes du vivant – clôtures, habitations, végétations organisées -, se mirant au-delà dans une source d’énergie approximative – le gouffre qui bornait autrefois la terre que l’on croyait plate et à présent se déplace dans l’imaginaire -, n’est pas sans se confondre avec l’extra-lucidité que confèrent quelques fois les retombées d’un coup de foudre. Cette croyance, particulièrement vivace en certains environnements empathiques, d’être en communication télépathique avec celui/celle qui, pour toutes sortes de raisons difficiles à débrouiller, occupe totalement l’esprit et, par contagion, crée l’illusion de pouvoir entrer de même en télépathie, bien au-delà, avec la totalité des êtres et objets, vivants ou non, humains ou non, proche ou lointain, mais qui composent un habitat, une enveloppe jamais fixée une fois pour toute, en évolution.

Ensuite, il se dirige vers le vieux musée, l’hôtel de Noble-Cour, ancien lieu de justice, l’entrée s’effectuant sous une voûte moyenâgeuse et débouchant sur un jardin en murets et terrasses, suspendu face au vide. C’est une muséologie bien intégrée aux pièces restaurées de la demeure, à l’organicité historique des vieux murs, et qui installe en miroir – où retrouver à l’échelle du paysage et de son histoire, la même question du « creux » évoqué à propos des photos de Vivian Maier – un art lié à la région ou plus exactement, comment un courant d’art traverse les siècles en tissant les influences réciproques d’un milieu et ses cultures – et la diversité d’entités différentes actives dans ce milieu et cette culture se transformant -, une nature et un imaginaire humain individuel et collectif, esquissant une sorte de filiation, troublant la séparation entre inné et acquis à l’échelle d’une histoire collective, plus vaste. Notamment, une série de peintures historiques reproduisant le paysage nu – saisi dans des stases précédentes, déjà majestueux mais en plus juvénile, glabre – et différentes scènes caractéristiques du lieu s’y étant déroulé, selon le rôle de chacun, paysans, notables, femmes, hommes. Indirectement, des planches ethnographiques, sociologiques. On y regarde le passé comme s’il se répétait sous nos yeux. Mais aussi de vastes toiles saisissant les grands événements folkloriques ou historiques faisant corps avec le théâtre paysager. Épisodes de guerre qu’après coup, contemplant l’image peinte, on imagine mal pouvant se produire ailleurs, tant la disposition des troupes engagées, la stratégie qui s’esquisse dans ce fragment, sont parties prenantes de la configuration du terrain. Dans des armoires ou des vitrines, une sélection d’objets directement extraits des traditions et des croyances construites par et ayant construit la typologie réelle et mentale de la région, relationnellement. Vestiges vivants, juste raidis par l’hypnose du temps, attendant le réveil. Entre art et écologie. Les cartels racontant des faits saillants de l’histoire, les mises en scène de costumes personnalisés, les bustes de géants, les vestiges archéologiques lointains ou plus récents, libèrent les fantômes successifs de l’hôtel, on les sent grouiller, courir en tous sens, ouvrir fermer portes et fenêtres, se tenir près du feu ouvert, dévaler les escaliers. Ainsi ce bureau où Foch dirigea les opérations durant la bataille de l’Yser, supervisant ce que l’on appelle le « théâtre des opérations », semble toujours habité d’une grande tension nerveuse. « Nous aurions tort de penser que l’interface entre la personne et l’environnement est caractérisée par un contact extérieur entre deux domaines distincts. Chacun d’entre eux, au contraire, est impliqué dans l’autre. (…) Le développement d’une personne est également le développement de son environnement, et ces processus complémentaires résultent d’un échange continu à travers la frontière émergente qui les sépare. Les personnes sont enveloppées dans les histoires de leurs relations environnementales, et l’environnement est indissociable des histoires des activités des personnes. Rompre les liens qui unissent les personnes à leurs environnements, c’est donc également rompre les liens qui les unissent au passé historique qui a fait d’eux ce qu’elles sont. » (Tim Ingold, p.144) On ne peut mieux décrire le concept muséologique, écologique et culturel, incarné dans ces installations.

Et c’est bien l’ensemble de cet hôtel, sensuel sous ses patines, assemblage de boîtes pleines de surprises où sont projetés comme en une suite de lanternes magiques les témoignages imagés de tout le vécu alentour, à travers plusieurs coupes temporelles, qui semble pour le visiteur momentanément extra-lucide, un « théâtre des opérations », des « opérations » qui le transforment. Où il prend pleinement conscience que son histoire singulière se construit un supplément d’âme de tous les lieux qu’elle traverse, d’empathie en empathie. Il jouit de cet hôtel, espace intérieur qui dévoile la cosmogonie environnante à la manière d’un aleph, qu’il aimerait transformer magiquement en chambres de maison close pour des rendez-vous imaginaires. Projections. Accélérer les échanges entre son histoire et toutes celles s’entrecroisant ici. Les rais de soleil, très vif avec des touches mordorées et une texture de parchemin immatériel, traversant les tentures, fusant dans les interstices, frappant et caressant un meuble ouvragé, un âtre décoré, un blason, une pierre polie ; les marches usées, patinées, ravinées, luisantes, évoquant le point de rupture des caresses ; les reflets dans les vitrines, le miroir des portes, les dalles sombres du sol. Tout cela contribue à faire de cette architecture une construction de passages secrets, de doubles-fonds, entre les différentes composantes d’une histoire, à travers les organismes, circulant entre les époques ; il s’y sent comme au sein d’une complexe camera obscura qui restaure entre lui et son histoire, dans le soi à soi chamboulé par la pensée d’un autre être – un reflet, une ombre portée sur le macadam devant sa maison -, la dimension de ce « creux », l’accès à la magie, le songe, la divination, le désir, l’envie et le risque de folie, le pouvoir de fantaisie et d’imagination, le jeu de l’ombre, la constitution d’un creux entre le sujet et sa représentation dans l’espace, un espace d’effraction et de dissonance entre le sujet et son double fictif reflété par l’ombre…

Ces dispositions, excitées par le sentiment amoureux (il suffit de l’avoir été une fois pour conserver le don de voyance qu’il procure, même s’il décroît ou s’absente quelques fois) et l’enchantement du lieu, croisent à merveille les propos du vieil anthropologue anglais explorant la vie humaine comme non bordée par une peau/frontière mais personne/organisme se construisant en relation avec tout ce qui agit entre lui et son environnement. La volonté étant de démentir certaines théories génétiques selon lesquelles ce que nous devenons est déjà écrit dans notre génotype, que tout ce que nous faisons est de décoder ce qu’exprime notre ADN pour l’accomplir, le transposer en phénotype, appliquant ainsi une vision étriquée de la théorie de l’information. Tout viendrait alors strictement de l’humain comme centre du monde, le but de cette théorie étant bien de perpétuer la science occidentale comme explication référentielle centrale du monde. Cet anthropologue anglais, sans nier l’importance de la génétique, croit plutôt que ce qui est mis à disposition est un dispositif technique qui construit l’être à partir de ce qu’il vit et de ce que lui donne tout ce qui entre en contact avec lui (choses, autres animaux, végétaux, éléments naturels), en amont même de toute culture. Il faut d’abord « reconnaître que tous les organismes, et pas seulement les humains, sont des êtres et non des choses ». « Tout organisme – et toute personne – devrait au contraire être perçu comme l’incarnation d’une manière singulière d’être vivant, d’un modus operandi. La vie, pour le dire autrement, est le potentiel créatif d’un champ dynamique de relations au sein duquel des êtres spécifiques émergent et prennent certaines formes, chacun en relation aux autres. En ce sens, la vie n’est pas dans les organismes ; ce sont plutôt les organismes qui sont dans la vie. » (Ingold, p.95) Cette pensée, l’anthropologue la raconte comme le résultat d’un « retour à la maison », le fruit d’un long parcours de savant explorant et accumulant un savoir sur les cultures du monde dans leur lien aux connaissances biologiques sur l’homme, et qui finit par trouver ce qu’il cherche en réintroduisant dans ce corpus savant ce que seule l’enfance lui avait fait sentir du monde, à travers les échanges informels, poétiques, avec son père mycologue.Cette question du retour est traitée par Agnès Dubart qui expose au Musée de Flandre de Cassel. Le dessin d’un corps, mi humain mi animal, enclos dans une nuit d’encre fertile qui coule dans ses tissus, constellation de stries et de fragments de tissus mobiles, concrétions cotonneuses en suspens, lambeaux cutanés en forme de feuilles d’arbre, un organisme-humain-racine. L’ensemble de l’exposition – habile suspension de grandes gravures aériennes, presque transparentes et se lisant toutes par superposition- dresse le portait d’un univers où l’homme mange et est mangé par ses ombres/reflets/creux carnavalesques, un grouillement d’êtres sans frontières, abreuvés des énergies aussi bien animales, végétales, telluriques, que mentales, individuelles et monstrueuses ou de celles qui relèvent d’un imaginaire collectif. Une mise en scène expressive de gravures qui font écho à cet extrait de préface : « Ma description de l’organisme-personne pourrait en effet tout aussi bien s’expliquer au mycélium fongique. (…) Les champignons, voyez-vous, ne se comportent tout simplement pas comme les organismes devraient se comporter. Ils coulent, ils suintent, leurs limites sont indéfinissables ; ils emplissent l’air de leurs spores et infiltrent le sol avec leurs sinuosités, leurs fibres ne cessant de se ramifier et de s’étendre. Mais il en va également ainsi avec les hommes. Ils ne vivent pas à l’intérieur  de leurs corps, comme les théoriciens de la société se plaisent à l’affirmer. Leurs traces s’impriment sur le sol, via leurs empreintes, leurs sentiers et leurs pistes ; leur souffle se mêle à l’atmosphère. Ils ne restent en vie qu’aussi longtemps que subsiste un échange continu de matériaux à travers des couches de peau en extension et en mutation constante. C’est pourquoi j’en suis venu à interroger ce que nous entendons par « environnement », pour finalement ne plus le concevoir comme ce qui entoure – ce qui est « là-dehors » et non « ici-dedans » – mais comme une zone d’interpénétration à l’intérieur de laquelle nos vies et celles des autres s’entremêlent en un ensemble homogène. » (Tim Ingold, Marcher avec les dragons, p.10, Editions Zones Sensibles, 2013)

C’est la descente rapide de la colline, comme de dévaler un talus/montagne ou dégringoler une petite route de château de sable au volant d’une voiture miniature. Ou la glissade planante et indéfinie, grisante, dans les lacets d’un long col. En un rien de temps, changement de décor, la bonde est lâchée, il retrouve les horizons plats de la plaine nordique, un clocher, un alignement de peupliers nus, une place immense laissée au ciel, aux troupeaux de nuages. Des paysages qui semblent peints. En roulant là, il est un point mobile dans les paysages historiques exposés dans l’hôtel, là-bas en haut, où il errait, il y a peine quelques minutes. Direction la mer où il aborde – comme un point de chute naturel incontournable du chemin qui l’a conduit de la colline jusqu’au rivage –  un autre musée qui se présente de loin en double parallélépipède translucide. Volume aussi abrupt que la colline dans la plaine, corps décapité de cathédrale, fantomatique, érigée verticale au ras du littoral. Vaisseau spirituel en cale sèche attendant la mise à flot. Le regard du visiteur n’y peut caresser et interroger les œuvres sans, simultanément, embrasser les paysages extérieurs, ni faire fi de la structure architecturale qui fait que l’ensemble, les œuvres, les visiteurs, le personnel médiateur, les paysages, l’écologie régionale sont dans le même prisme. A côté d’un immense hangar industriel – on y ajoute une tour, un clocher et l’on obtient donc une église -, une deuxième forme a été construite, symétrique, recouverte d’une structure métallique et de panneaux en plastique ondulé (matériau industriel). Certains de ces panneaux, orientés vers la mer, sont amovibles, peuvent glisser ou pivoter par beau temps. Volets, fenêtres, cloisons japonaises. Les salles d’expositions sont hautes et aérées, toujours en communication avec l’extérieur, à travers ces panneaux transparents/translucides. Il faudrait dire plus exactement que l’intérieur est immergé dans l’extérieur, et vice-versa. Au dernier étage, il débouche sur une plateforme belvédère qui donne directement vers le port, la ville, la digue, la mer, le ciel. C’est donc une immense maison de verre, les œuvres sont disposées dans une vaste et claire transparence. L’imagination, impressionnée par les œuvres d’art exposées, rêvasse et déambule nantie de ces nouvelles images et sensations, le regard balayant l’immensité complexe qui prolonge le musée et que prolonge le musée (depuis la nature sauvage jusqu’à l’urbain, l’industriel, le parking, le sable, le béton, la digue, les bistrots, l’écheveau des rues…). Architecture, discours, esthétiques, émotion, rien n’a ici la forme d’un point final. L’interprétation des œuvres s’effectue d’emblée dans une vaste dynamique relationnelle qui se nuancera selon les saisons, les atmosphères, les reflets sur l’eau, l’activité du port, les lueurs des éphémérides. À travers néanmoins le filtre légèrement déformant des panneaux qui recouvrent le bâti muséal et qui applique sur le paysage l’effet de filtres esthétiques modulé par les lumières et les angles de vue. Pris dans un immense boîtier photographique. Cet agencement excite le plaisir d’aller d’une œuvre à l’autre puis de contempler l’extérieur en se tenant face au vide – pas immédiat puisque la cloison presque transparente, en sépare, mais du coup ce vide a une consistance de miroir, de « creux » entre le moi et son ombre, rampe de lancement pour la traversée des apparences. Contempler un détail, un fragment de paysage qui se transforme en œuvre – cadré par le musée-, par exemple deux cubes de couleurs sur le sol brut d’un parking de terre, containers juxtaposés, ombres, reflets extérieurs de ce que l’espace muséal propose comme expérience, un regard sur la couleur, les volumes, la mise en espace, creux ambigu entre musée et réel.

A côté du vaste bâti contenant les réserves des collections et le choix d’œuvres exposées, ainsi que des salles d’accueil, de recherche, de projection, l’ancienne nef industrielle est laissée vacante, creuse, illuminée par l’intrusion du soleil, ou comme éteinte lors des passages nuageux, battant au rythme du ciel, accueillant d’immenses photos, éléments de décors déclassés ou œuvres en rade. Ce hangar monumental, que l’on pourrait imaginer abritant des engins volants ou navigants, cette architecture du vide, de l’absence, attire le regard, donne envie d’y plonger. Il est comme un grand réservoir magnétique qui fabrique de l’espace libre favorable à la bonne relation aux œuvres. Le regard y plane et se ressource, revient vers les œuvres comme à nouveau disposé à recevoir, évitant la saturation du zapping. L’ensemble de ce dispositif – les deux nefs, la perméabilité du lieu culturel avec le lieu naturel, industriel et urbain, cet enchevêtrement d’environnements individuels, singuliers, collectifs, privés et publics – est une impressionnante usine à empathies qui amplifie l’extra-lucidité amoureuse, cette impression de télépathie générée par les affinités électives. Et il éprouve, prolongation aux premières exaltations confuses vécues dans l’hôtel sur le mont Flamand, une réelle volupté à se promener, regarder, rêvasser, relier des œuvres, lire les cartels, à tel point qu’il est taraudé par le désir de s’incruster. Il est en train d’aménager le lieu de ses impressions, il s’y ancre, et se demande s’il ne pourrait pas y habiter, une part de lui-même, secrétée par le lieu, étant fatalement destinée à y errer, délétère. N’est-ce pas une parfaite réussite qu’un musée conduise à ressentir ce désir d’y loger, à problématiser, dans son métabolisme même, le sens qu’il y a à habiter le monde, l’aménager en recourant aux œuvres que les artistes y produisent et que l’on conserve, soigne et explore dans ces drôles de maison ? Alors, et bien que ce ne soit pas dans ses habitudes, il s’essaie aux autoportraits furtifs, compulsion un peu puérile à extérioriser ce qu’il bâtit du fait d’aimer, cherchant à (se) figurer dans le décor, exposé anonymement au regard d’autres, laissant une trace fantasmatique, éphémère, artifice qui prolonge l’illusion érotique d’être connecté, réuni à la source de son extra-lucidité, dans cette maison de verre où toutes les convergences sont possibles. Chaque trajet imaginé de l’un à l’autre traçant des brisures dans une page blanche, accumulant les adresses. A l’instar de ce cube de verre de Walead Beshty, emballé toujours dans la même caisse de carton de messagerie industrielle international (« Fedex Large Kraft Box »), expédié sur les lieux successifs d’exposition et, au gré des aléas des transports, subissant ondes, chocs, brisures, lézardes, comme autant d’empreintes en miroir de ces trajets par lesquels la circulation de messages ou d’œuvres aménage des aires imaginaires habitables, des zones où éparpiller des nids propices à la nomadisation des pensées. Activité de pensée toujours organisée sur le mode cueilleur-chasseur. « Bâtir est donc un processus qui se renouvelle en permanence, au moins aussi longtemps que les hommes habitent dans un environnement. Ce processus ne commence pas à un moment précis, en suivant un modèle préétabli, pour s’achever en un point précis avec un artefact dont la forme serait définitive. Lorsqu’elle répond à un but humain, et qu’elle est ainsi dissociée du flux de l’activité intentionnelle, la « forme finale » n’est qu’un moment fugace dans la vie d’un élément. » (Tim Ingold, p. 176). L’anthropologue conclut cet article en soulignant que c’est par le « processus même d’habiter que nous bâtissons », c’est ce qu’il ressent, comme au sommet d’un phare, dans l’organisme-musée. (Pierre Hemptinne) – Musée de Flandre, Cassel  – Frac Nord Pas-de-Calais

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