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Textes, cartographies (et un Ministre sans carte).

En librairie. Ce n’est pas la représentation d’une quantité illimitée de livres à lire qui est affolante, dans une librairie. Un infini qui serait la promesse de clore un apprentissage, de procurer l’apaisement avec le sentiment d’avoir lu tous les livres, en tout cas d’avoir fait le tour subjectif de tout ce qui importerait, pour soi, d’avoir lu. C’est, régulièrement, une constellation de titres qui, dans cet ensemble de connaissances formalisées, fictionnelles ou scientifiques, fait émerger des indications sur de nouveaux territoires, de nouvelles zones de sensibilité récemment explorées (ou qui l’ont été il y a longtemps mais qui resurgissent avec un statut d’aventure inédite), des recoupements d’informations qui semblent confirmer l’existence d’ailleurs prometteurs, d’autres manières de voir. Ce sont des promesses, des appels qui correspondent à un virulent besoin enfoui, une soif de savoir, certes, et de (se) découvrir mais surtout de sentir que penser n’est jamais fini, codifié, et même n’a peut-être encore pas vraiment commencer, peut recommencer. Il semble que ces textes soudain mis à jour recèlent un genre particulier de savoir que nous traquons depuis que nous avons commencé à lire, depuis que nous avons vécu à notre échelle individuelle et comme héritage transmis par l’expérience des générations précédentes, la naissance de l’écriture, la magie de voir traduire en mots ce qui auparavant ne semblait pas séparable de l’indistinct, du ressenti, du tacite, de l’obscur et de l’occulte. Les connaissances sur l’écriture et la lecture même évoluent, se décentrent de plus en plus parce que la masse énorme d’écrits censés clarifier « ce qui se passe » tant dans les mondes extérieurs qu’intérieurs a engendré autant de certitudes que de mystères. La littérature éclaire et heureusement, en repoussant les limites du discours, réinjecte de l’ombre, du sombre, des mystères, cerne de nouveaux gisements de savoirs tacites, qu’il faut appréhender par l’imagination, pétrir dans sa tête avec des mains et des peaux imaginaires, bricoler avec son cerveau qui ne sait pas par quels bouts les prendre, afin de pouvoir à nouveau les couler dans des textes de clarification, des solutions expressives formalisées. Et ainsi de suite. C’est par là, en outre, que la lecture ouvre des possibilités de mieux se connaître, de se mettre en question. Des textes, en permanence, dans la clarté de leurs phrases, relancent l’intérêt pour des matières « sauvages » en renouant avec les formes d’appréhension cognitive du réel intuitives, informelles. Ce sont des appels qui font douter, peuvent faire chanceler, déséquilibrer, avec l’avantage de l’appel d’air : il reste d’immenses étendues vierges. Rarement d’une seule pièce, plutôt labyrinthiques, intersticielles. C’est ce mouvement qui place la littérature (fictionnelle et scientifique) en moyen de lutte contre l’assèchement de la pensée unique, de l’explication rationnelle du monde. – Diagrammes, cartographie, représentations imagées et analytiques. –  J’ai été frappé récemment par le nombre de livres traitant de la « frontière », réelle, imaginaire, symbolique, naturelle, culturelle. La frontière comme ligne qui bouge et conduit à réaliser de nouvelles cartographies ou diagrammes pour rendre compte des agencements expérimentaux entre réel et imaginaire, « fixer » les derniers glissements de terrain. À prendre comme un signal : les cartes et les diagrammes, en soutien d’une information très lacunaire et partiale, renforcés par l’ergonomie ludique de l’infographie, contribuent à donner l’impression que tout est objectif parce que ça se mesure et se représente objectivement, l’économie, les crises, les catastrophes naturelles, l’âge de la pension, la pauvreté… Déjà ceci, qui interpelle par la mise en avant d’une porosité entre des mondes très différents, des cultures que l’on rapproche rarement :  « Zombies et frontières à l’ère néo-libérale » de Jean et John Comaroff. Tout un programme. Il y a, non loin, un ouvrage collectif qui questionne les relations entre l’humain et tout ce qui l’entoure, autres organismes vivants, les objets, les systèmes (Humains, non-humains), présenté dans le Monde des livres sous le titre : « faire une place aux non-humains ». Un ouvrage dont l’orientation n’est pas isolée, on sent que c’est une voie dans laquelle plusieurs chercheurs et écrivains insistent. Dans une autre veine, (quoique, pas si éloignée), il y a ce livre fascinant qui témoigne des frontières actives entre écriture et lecture, écrivain et lecteur littérature et barbarie : au Goulag, un lecteur de Proust, Joseph Czapski, contribue à la résistance des corps et des esprits dénués et dépourvus de tout ce qui, ordinairement, alimente une occupation intellectuelle et distrait les sens, en racontant La Recherche. Avec des épisodes très narratifs, pour faire comprendre les personnages, leur milieu, leurs réseaux et en développant parallèlement un cours sur l’histoire du texte, son style, son contexte (Proust contre la déchéance). Toute une géographie proustienne, reconstituée par un seul individu qui se souvient, qui lit les marques que le livre a imprimées en lui, pour humaniser le quotidien des exclus. À propos de géographie littéraire, de Juan Benet, justement, les éditions Passage du Nord Ouest publie superbement Les lances rouillées, presque 700 pages, un objet d’une densité vibrante. Cette édition s’enrichir de la carte magnifique du pays inventé par Juan Benet (invention à la Faulkner). On dirait un vrai (pays). Ce style particulier, très éloigné du « reportage », saisit justement de façon plus complexe ce qui se passait réellement dans l’Espagne de la guerre civile, au niveau des organisations humaines, de ce qui se passe dans la tête des gens et des paysages. La carte « inventée », recouvrant la topographie réelle des lieux où se déroulait le théâtre des opérations politiques espagnoles, en jouant sur le décalage, sur la ressemblance avec l’original, crée des éclairages organiques avec l’environnement. La carte, en complément du texte, en est aussi comme la partition, le paysage mental à partir duquel l’écrivain a construit ses narrations, un outil d’interprétation indispensable pour asseoir les textes, convaincre du sérieux de leur structure : c’est bien tout un pays qu’ils permettent d’appréhender, ils apprennent à jouer avec les cartes, à s’y projeter autrement. C’est un peu dans ce sens que la revue Multitudes consacre un article à cette pratique, située entre art et sciences humaines, de production de diagrammes comme graphie dynamique chargée de rendre compte des forces en présence qui modèlent nos environnements. Nous avons besoin de ces schémas pour maintenir l’imagination en éveil, entretenir la force de l’interprétation, en essayant de montrer, à l’intersection des mots et des signes imagés, comment le monde se redéfinit, en permanence. Ces graphiques « sauvages » ouvrent des brèches dans les représentations dominantes où l’on peut plonger, travailler à exprimer en mots de nouveaux rapports de force entre soi, les autres et le monde (soi pris dans l’organologie) et se sentir utile par le simple fait que l’on cherche à formuler ce que l’on vit et la petite part de vécu que l’on fixe et passons au tamis de notre quotidien. – Ce qu’exprime Ricardo Basbaum : « Un monde partagé par des conventions géographiques ne peut être compris qu’à partir des aspects symboliques de ce partage : un petit déplacement de point de vue suffit à démontrer toute cette géographie, à déterminer des visées ayant d’autres positionnements. Telle division conventionnelle ne répond pas à la diversité et à la complexité du monde. Lorsque l’on veut communiquer quelque chose, on va chercher un réseau affectif d’affinités – à, nous avons un centre (transitoire, volatil, qu’importe) : tracer de telles lignes, les démarquer sur la carte, est déjà une action d’intervention considérablement contondante, car on se trouve à contre-courant de l’habitude, faisant que d’autres chemins et territoires possibles fassent surface. C’est donc cela que le diagramme-carte-marque Sur, south sul cherche à indiquer : des politiques de subjectivation (moi x toi) jusqu’aux luttes territoriales, on ne cesse d’ouvrir des brèches, dans le corps individuel et collectif : ce qui existe, ce sont des contacts, des relations, des conflits, des combats. C’est une carte sans géographie, une anti-carte en tant que circuit, conglomérat organique agrégé à l’organisme et lieu de mouvance collective, de transit de beaucoup de monde. Il n’y a pas d’échelle définie a priori : le dessin peut être en train de circuler dans notre corps (particule, marque de l’expérience) et de configurer les chemins pour des rencontres hic et nunc, parmi d’autres (territoire de transit entre toi et moi, nous et eux) – à la fois très petit et très grand (inaccessible à un seul coup d’œil). » La revue propose aussi un dossier sur le développement des métropoles et le besoin de cartographies inventives, métaphoriques pour rendre compte des forces qui les secouent, les structurent ou les déstructurent. Un article intéressant sur la politique culturelle au Brésil où s’affronte d’une part le modèle développementiste de la ville créative, basé sur les grands projets événementiels et, d’autre part, des modèles écologiques de création culturelle, sur le terrain, intégrant les pauvres, les besoins réels du vivre ensemble dans l’héritage brésilien, à la recherche d’un mode de vie public, respectueux, centré sur l’échange d’idées, d’affects et d’actions. « Un mouvement de mouvements dont la dynamique ne peut être cooptée par les pouvoirs publics. » (Barbara Szaniecki et Gerardo Silva). – Le discours le plus creux.- Au regard de cet activisme pour libérer l’art et la culture des « industries créatives », au vu de cette création permanente de cartographie et diagrammes qui ouvrent le jeu, la palme du discours le plus creux, terne, dépourvu de la moindre topographie imaginaire, transparent, revient à Frédéric Mitterand à l’occasion du forum organisé pour faire avancer les « concepts » sur lesquels il entend construire son action au Ministère de la Culture français. Si ses intentions sont si contestées par le milieu artistique, c’est qu’une grande partie des professionnels de la culture ne prendrait pas la mesure des changements apportés par Internet et Google. « Cela signifie qu’il faut prendre en compte cette nouvelle pratique culturelle qui s’est répandue comme un tsunami en France et que ça change complètement a manière d’appréhender la culture et la transmission et le partage de la culture (…), il y a une transformation incroyable dans la manière d’ont s’effectue actuellement la réflexion culturelle. » Dire ça ou rien, c’est la même chose. À partir de ce constat – Internet et Google changent la donne -, quelle est la position du Ministre de la Culture ? Faut-il simplement, comme il dit, « entrer dans la danse », intégrer les courants dominants, les manières de voir les plus vulgarisées et répandues quant à la place à réserver aux nouveaux usages numériques ? Ou l’Etat doit-il promouvoir une politique d’accompagnement un peu plus critique et constructif de ces outils d’information et de partage ? Dans le même temps, et rejoignant ce que l’on peut lire dans Multitudes du combat entre politique culturelle basée sur le profit des « industries créatives et politique culturelle sociale et écologique, les conservateurs de musées français tirent la sonnette d’alarme : pour quelques grandes machines qui fonctionnent à plein régime (Le Louvre, …), le reste des musées se meurt par manque de visites et d’argent, les conservateurs n’ont plus le besoin de conduire leur travail scientifique sur les collections, ce qui signifie aussi à terme une perte de connaissance « publique » sur les collections, un type de connaissance qui sera d’autant plus facilement privatisable (Le Monde, samedi 5 février).  En bibliothèque-médiathèque, nous faisons le même constat : il est difficile de réellement travailler « sur » les collections, les « faire parler », les mettre en scène dans des commentaires interprétatifs, rendre accessible au public les connaissances intimes et critiques que nous acquérons à les fréquenter de faon plus intime. Difficile de dépasser le stade de la mise à disposition classée. Or, c’est bien vers ce travail d’interprétation que nous devons faire évoluer le métier de médiathécaire, pour avoir un rôle à jouer dans les nouvelles économies de partage sur Internet et avoir du répondant face à Google. (PH) – Zombies et frontières à l’ère néolibérale – Multitudes 43 Devenirs Métropole

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Porosités du réel

« Usages du document », Centre Culturel Suisse, jusqu’au19 juillet 2009

 suisseIntroduction. Nous sommes envahis de supports de mémoires de plus en plus sophistiqués, imbriqués, superposés, banalisés voire camouflés,, finalement, où et comment travaillons-nous la mémoire, que retenons-nous, quelle mémoire constituons-nous ? Nous baignons dans les documents de toutes sortes (écrits, audiovisuels, administratifs, prospectifs, documentaires, la vie se transforme en documentation prolifique, incontrôlable !), là aussi un vrai mille-feuilles où ils disparaissent sous les couches et les couches informatives, désinformatives et redeviennent une sorte de matériau brut hétérogène, inépuisable, surfaces matérielles ou virtuelles à imprimer, déformer, sculpter, découper et recoller, manipuler dans un bricolage cosmique, que l’on peut recycler en documents d’un nouveau type interrogeant la mise en abîme de l’individu dans la société de l’information.. Il se passe là des altérations, des tropismes du réel et dans nos jointures avec le réel, très complexes. C’est un terrain idéal pour la prospection artistique. L’exposition « Usages du document » rassemble quelques indications de plus sur ces démarches artistiques, non pas comme quelque chose de nouveau mais dans l’intention de continuer la réflexion sur ces pratiques (Exposition en lien avec le festival de cinéma « Visions du Réel »). Recyclages divergents. Des artistes remodèlent des matériaux documentaires existants par surimpression de nouvelles données, d’autres narrations, tout en bénéficiant de l’aura de l’objet premier, de son statut d’images perdues, ensevelies et figées sous la vitre d’une nouvelle signification. Télescopages de témoignages et de regards temporellement et géographiquement séparés. Le cas typique : Matteo Terzaghi & Marco Zïrcher récupèrent des photos trouvées sur le marché et les associent, cadres accrochés bord à bord dans un ordre étudié, pour leur faire raconter une histoire, donner une trame, suggérer un bout de roman inédit comme surpris dans un réel sans queue ni tête. Capture de fragments anciens et perdus, déconnectés de toute possibilité de les rattacher à une biographie précise, et reconstruction aléatoire d’une nouvelle vie, d’un sens. Ian Tweedy peint sur des livres ou des restes de bouquin, des objets, des machines, des fragments atmosphériques de la guerre froide. Le livre, sous cette évocation, est comme évacué, dispersé, annihilé, son contenu et sa fonction première liquidés par la pression glaciale de ces icônes d’une guerre contre l’esprit. Il installe aussi, dans un coin, un vieux vélo armé, résistance désuète toujours prête mais tellement déjà obsolète face aux moyens technologiques des nouvelles guerres ! La résistance comme combat perdu d’avance ou condamnée à entrer dans des dimensions parallèles ?. Didier Rittener collecte des échantillons visuels dans la foisonnante production d’images, de ces images immanentes, omniprésentes, qui circulent sur toutes les surfaces imaginables, traversent les imaginaires comme les pollens qui volent dans les airs. Il les isole, les détoure, les singularise, les décalque au crayon, en révèle la trame graphique cachée et les assemble sur de grands panneaux. L’ensemble forme d’étranges nomenclatures, des séries un peu cabalistiques, taxinomies magiques du visuel ordinaire – quasi invisibles. Il révèle ainsi des signes qui pénètrent les appareils de perception sans vraiment attirer l’attention. Recherche d’un alphabet pour décrypter les langages symboliques qui traversent les nôtres, les colonisent de l’intérieur ? Là, soudain, étalés sur des planches comme des spécimens rangés par famille, ils parlent, ils évoquent des choses sur lesquelles nos yeux se sont sûrement déjà posé, dans la rue, dans les milliers de pages et d’écrans  zappés, sans jamais s’arrêter ni en prendre vraiment conscience… Comme des collections de décalcomanies. Faire parler les documents. Représenter les sans voix. Estefania Penafiel-Loaiza se livre à un autre type de récupération/sauvetage. Les photos de journaux montrent les événements et dirigent l’attention sur les acteurs de l’actualité, « ceux qui font l’actualité ». Ces photos comportent pas mal de parasites aussi, elles sont emplies de personnages secondaires, des figurants, des gens qui comptent peu. Ces personnages, dont l’actualité parle peu, qui n’ont pas voix au chapitre, qui sont sur les photos par accident, l’artiste décide de les matérialiser de façon très sensible. De les transformer en volume friable pour les conserver comme s’agissant dune matière anonyme précieuse. Poussière de mémoire de ce qui n’a pas de poids ! Elle les gomme, physiquement, recueille les débris de papier ainsi obtenus et les place dans de petites urnes transparentes. C’est à la fois une manière de matérialiser ceux et celles qui n’intéressent pas les médias. Ces anonymes sans qui il ne se passe rien, finalement. En même temps, elle les « visualise » d’une manière assez macabre : on dirait des cendres rassemblées dans des flacons. C’est la seule forme, aussi, sous laquelle ils peuvent un jour intéresser les médias : par exemple, victimes d’un accident technologique, d’une erreur humaine, d’une calamité météorologique, d’un attentat meurtrier… Gianni Motti réalise des performances absurdes qui interrogent aussi le fonctionnement des médias, la recherche du sensationnalisme, le besoin de trouver un coupable de focaliser sur un responsable principal, bouc émissaire… À l’occasion de diverses catastrophes, il se photographie selon le cadrage typique des documents réalisés pour identifier un suspect, et fait publier sa confession : il s’accuse d’être à l’origine du tremblement de terre ou de l’explosion de la navette spatiale… La place que le document laisse en nous. Lors d’un voyage à Odessa, Marc Bauer explore, par le dessin, les traces que le film d’Eisenstein (« Le cuirassé Potemkine ») a laissé en lui, mais aussi en nous (trace universelle). Il dessine à même les restes de la projection du film dans la mémoire collective. Il extirpe des détails, des signes de la dramaturgie et leur donne une nouvelle réalité picturale. C’est, ainsi, plus que la mémoire d’un film… Faux papiers. Alain Bublex représente, lui, l’insondable, à savoir l’archétype du pays imaginaire. D’une certaine manière nous sécrétons tous quelque chose qui ressemble à ce pays imaginaire (et dont parle aussi Peter Pan !), l’esprit et l’imagination ont comme besoin de croire en cette possibilité, d’entretenir ce reste de fantastique. Une échappatoire, un lieu possible où se transporter en cas de difficulté (de vivre, de penser, d’aimer)… Selon les caractères, les formations, les métiers et les besoins, ce sera géographie plus ou moins formalisée. Pour certains, juste une ombre suggestive, une forme effacée comme le souvenir d’une contrée engloutie… Alain Bublex lui a donné une identité tangible : la ville de Glooscap. Il en a dressé la carte, il y réalise des expéditions et en ramène des reportages photographiques. (Construction de documents pour établir le caractère réel d’une chimère et, ainsi, faire douter !) En réutilisant des photos qui rendent compte du quotidien dans certains pays de l’Est, à l’époque du Mur, ou des « portraits paysagistes » du Nord des USA… Ces pays fantômes qui furent livrés au rêve d’inventer un autre monde, un fantasme idéologique, reprennent du service pour rendre visible un autre type de pays imaginaire, décalé. Et comme rappelant à la surface un énorme refoulé. (Voir aussi, dans le même esprit la création du royaume d’Elgaland Vargaland et le remarquable travail sur les documents sonores.)  Réalisations de vrais documents sur du réel hypothétique. Louis Le Prince a-t-il vraiment réalisé le premier film, cinq ans avant les frères Lumières, et pourquoi a-t-il disparu mystérieusement ? Matthew Buckingham cherche à affirmer les faits et réalise un échantillon croustillant de ce type de documents paranoïaques, un peu loufoques, qui, démontrant que l’on nous a menti sur un fait historique, tout le reste peut très bien être faux, il faut tout recommencer, tout raconter autrement, le réel est autre. Dans le même genre, Marco Poloni, exhibant un film prétendument déniché chez un revendeur à Téhéran, ravive la mémoire du chercheur italien Majorana, participant probable à la découverte de la fission nucléaire et qui se rait abîmé en mer, sans laisser de trace, sans explication. Le goût du document pour la mise en scène du complot. Allons plus loin : mise en scène d’une essence paranoïaque inhérente à la constitution même de documents cherchant à établir la véracité de faits, dune logique contre une autre, comme une manie de rassembler des preuves pour attester de l’importance d’un point de vue singulier. Objets de guerre. Les « reportages » réalisés par Lamia Joreige (Liban) relèvent d’un tout autre registre. Ils ne traitent pas de réalités occultes. Ce sont de vrais personnages qui parlent de réalités tristement célèbres, que tout le monde a pu voir à la télévision, dans les journaux… Des événements guerriers ultra médiatisés. Mais ils sont ici abordés par des voies détournées, en activant la mémoire individuelle dans ce qu’elle a de plus singulier. Par le biais d’objets transitionnels qui rendront possibles d’autres récits (parce qu’en prenant ce réel de front, sans doute reste-t-on trop dans l’indicible ?). Soit des récits qui démarrent à partir des « objets de guerre » : nounours, montre… des objets qui éveillent des souvenirs particuliers à partir desquels chaque témoin va raconter sa position dans la guerre, son vécu, son trajet, son « incrustation » dans cette tranche historique tragique. Et de ces récits qui s’enchaînent (et que la démarche pourrait enfiler à l’infini), du cœur de ces paroles qui se cherchent dans les décombres du passé, se dégage d’une manière très forte, comme jamais peut-être, le côté inextricable, abominable, de cette guerre effroyable… Cravates et liens culturels. Entre 1978 et 1979, Jeffrey Valence a organisé une performance opiniâtre et presque bureaucratique basée sur la prolifération du document administratif, le genre de lettre de sollicitation adressée à tous les chefs d’Etat. Au nom d’une belle idée loufoque de créer une sorte de chaîne humaine qui pourrait changer la face du monde : il envoie une lettre avec une cravate à tous ces hommes politiques, leur demandant de lui renvoyer en retour une de leurs cravates personnelles. Cette action est présentée comme « magique », pouvant créer du « lien culturel ». La cravate est aussi, selon lui, peut-être le seul vêtement, la seule surface que ces puissants décideurs gèrent par eux-mêmes, ce qui leur reste de plus personnel, « à leur image », petit territoire échappant au protocole, îlots sur lesquels ils se réfugient… L’exposition est constituée d’une belle série de réponses, placées sous cadre, dans un statut ambigu : pièces à conviction, certificat administratif, objets esthétiques… Comme toujours le Centre Culturel Suisse s’inscrit dans des démarches qui décoiffent sans en avoir l’air (en général des travaux de sape microscopiques, classe et choc,, rarement dans le tape à l’œil, l’événementiel grandiose !). Rigoureuses, exigeantes, bien présentées, cultivant un décalage habile, propice aux réflexions progressistes sur l’art. D’année en année, il ne baisse pas la garde. Là, l’ensemble perpétue, grâce aux miroirs déformant de l’art, ce besoin d’éveil à l’égard de ce qui se propose de capter, détourner,seconder et gérer notre mémoire, nos outils de captation du réel. En biaisant ces surfaces documentaires qui nous traversent de leur virtualisation croissante. Qui nous pénètre comme des balles qui dispersent les débris-munitions dans nos imaginaires. Le travail sur ce genre d’œuvres rassemblées permet de ramasser quelques morceaux, de les mettre en perspective, de les extirper… De s’extirper de ce que les documents font de nous, des producteurs par mimétisme de documents, ou d’imitations de documents attestant de l’intérêt de notre vie. (PH)

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Didier Rittener

 

Estefania Penafiel-Loaiza

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