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Coups vicieux et hors jeux.

A propos de : Adel Abdessemed, Je suis innocent (Centre Pompidou) – Etienne Balibar, Saeculum. Culture, religion, idéologie (Galilée 2012)

Je n’ai rien à voir avec ça… Je regarde peu ce qui se passe sur les terrains de foot, sinon du coin de l’oeil. Plus exactement – car ce peu est quasiment un voeu pieux -, vu la permanente intrusion du football dans tous les champs d’information et de socialisation, y compris les plus informels comme le bruit d’ambiance conversationnel des transports en public certains jours, j’invente des accommodations. Je me renseigne de loin, homéopathiquement, plutôt que de m’engager dans une insensée opposition et une attitude de refoulement non exempte de danger, de dérapage, par exemple, de fil en aiguille, se rapprocher de comportements de réactions, anti-populaires. Je ne peux nier non plus des passes plus organiques, lointaines ou souterraines, avec le jeu de football, comme le souvenir de courses, de mouvements et d’infimes exploits techniques dans cette prairie magnifique avec son immense merisier et sa vue sur les rochers de l’autre rive de la Meuse où, gamins du quartier, nous nous retrouvions pour taper le ballon, avant de nous égayer pour d’autres jeux sans règles, dans les talus, les taillis, les terrains vagues. Impossible non plus d’écarter les situations de compromissions, par exemple des attachements pour des personnes qui, d’autre part, sont aussi inconditionnelles de football et peuvent en parler autrement. Mais enfin, pourquoi cela doit-il resurgir immense sur la place publique, dans le geste d’un plasticien que l’on dit en vogue (Adel Abdessemed), démarche peut-être racoleuse mais qui complexifie encore la relation à ce sport omniprésent, envahissant ? Manifestation toujours autoritaire d’ériger une effigie monumentale qui parle à tous, qui parle de tous, pour ou contre, qui impose aux regards de se rassembler en un point exposé d’une esplanade urbaine. Je peste et en même temps j’admire la transformation en sculpture figurative gigantesque d’un choc qui a secoué les imaginaires d’un nombre incalculable d’individus, une onde iconique à l’échelle planétaire. Faut-il y voir l’interrogation impertinente, ironique ou désenchantée, sur ce qui fait aujourd’hui sens commun ? L’œuvre est ambiguë, exaltant la virilité du sport et ruinant les dernières illusions quant à la beauté de l’esprit sportif – des corps exemplaires au-dessus des lois. Incident qui a surpris, scandalisé mais à l’image de ce qui avait pourtant toujours été là (les vacheries, la rudesses des contacts). De loin, une sorte de rituel corporel, une presque lévitation et une collision esquissée, là, incontestable et escamotée, volontaire ou involontaire. Combat ou danse, de toute façon il faut être deux. Même si l’on est resté à distance de l’événement originel et de sa contagion médiatique, il n’y a aucun doute sur ce qui représenté, c’est le fameux coup de boule du Mondial 2006, pas besoin de notice, de tourner autour, pas besoin de médiateur. (Contrairement, à ce que prétend le « Guide du visiteur/Centre Pompidou », le contexte n’a absolument pas disparu, il est ancré/encré, il oriente perception et interprétation, il n’a plus besoin d’être figuré. La collision, en aucun cas, ne devient atemporelle.)

Un bronze hyper réaliste de 5 mètres de haut, aérien et brutal, élégant et vicieux. Il pèserait plusieurs tonnes et il semble si léger, en danger de déséquilibre. Quelque chose de géant qui transpose en dur l’incroyable impact fantasmatique de la scène. Enfin, en une exagération votive qui me dérange, qui devrait déranger. À moins qu’elle ne soit feinte, la dimension votive ? La précision du rendu, peut-être, insinue le regard critique de celui qui a passé à la loupe l’enchaînement des mouvements, pour tenter de comprendre par empathie morbide, fascination pour cet entrechoc viril. Reconstituer les faits, faire la preuve que ces deux mâles ne pouvaient que se cogner l’un l’autre, entraînés dans une dynamique musculaire qui les dépasse. La différenciation entre les deux individus, une star et l’autre pas, machines athlétiques de muscles, disparaît sous une teinte d’armure monochrome sombre, mais de près l’on distingue le détail des maillots et la singularité des êtres affrontés, dont les noms sont inscrits au dos des joueurs. Les deux corps sont lisses comme ces statuettes religieuses trop caressées par les croyants qui les prient d’intercéder en leurs faveurs. Ce lisse mat correspond à l’usure du sujet trop vu, trop entendu, trop chanté, trop discuté et commenté pour présenter encore quelque aspérité qu’il resterait à décoder. Reflet de la manière dont les médias épuisent les contenus, les rejettent une fois vidés sans pour autant avoir produit quelque compréhension que ce soit à leur propos. Il n’y a aucune erreur possible quant à la scène reproduite. C’est ce qui fascine et c’en est peut-être même effrayant de voir la place qu’elle occupe dans l’inconscient collectif. Elle a envahi tous les écrans, en boucle, elle s’est infiltrée dans tous les espaces mentaux. Peut-être commençait-elle à faiblir, s’effacer, et la revoilà en trois dimensions, monstrueuse. Tout le monde la reconnaît avec un sourire amusé. Est-ce alors autre chose qu’une gigantesque anecdote internationalisée devant laquelle d’innombrables touristes rigolards viennent se photographier comme ils le feraient au Musée Grévin ? (En ce y compris le joueur italien venant posé devant son sosie et celui de son agresseur.)

Mais ce n’est probablement pas aussi innocent que je le pensais initialement puisque le milieu officiel du football organise des pétitions réclamant le retrait de la sculpture. Le monde du football, à l’instar d’une organisation religieuse qui se sentirait bafouée dans ses principes par la représentation jugée caricaturale de ce qu’ils font subir aux corps, exige la censure d’une œuvre d’art. Il faut que soit caché ce geste haineux parfaitement accompli avec un naturel confondant. Non pas une simple perte de contrôle colérique donc, mais probablement le plus beau, le plus abouti d’une interminable série d’autres coups de pieds, avec ou sans crampons bien placés dans la chair d’autrui, mais aussi de coups de genoux, de coudes et autres vacheries qui émaillent la pratique banale du football. Les traumatismes qui en découlent génèrent un flux important d’activités dans les infirmeries, les hôpitaux, les centres de rééducation et obligent la médecine du sport professionnel à être toujours plus performante. Ce geste est sourd-muet pour nous, accompli comme si les caméras n’existaient pas, comme s’il pouvait fuser sans témoins, échapper aux radars. Dans un angle mort. Mais il ne faut pas oublier l’invisible qui précède le geste et surtout l’inaudible qui enveloppe directement ces scènes d’accrochage. Il faudrait disposer de la bande-son des échanges d’injures qui circulent sur le terrain avec autant d’adresse que le ballon. On en suppose l’existence par quelques témoignages indirects. Elles justifieraient ces actes guerriers qui ont tous des relents d’homophobie, de racisme, d’intolérances communautaires ou religieuses, de jalousie de classes de parvenus, « ta mère », enculé » et autres «macaque » ou « bougnoule ». Et si toute la virtuosité déployée pour attirer l’attention sur la balle qui passe, circule magiquement en de magnifiques mouvements distribués, n’avait comme finalité que l’occultation du vrai but, se frapper volontairement, blesser l’autre !? La sculpture noire fait saillir le négatif de tout le discours lénifiant sur les valeurs intégratives du football, le sport d’équipe comme gestion des conflits intercommunautaires, solution à la violence dans les cités frappées par une économie capitaliste destructrice du social. Le football, de par sa popularité, n’a-t-il pas été désigné comme la voie idéale pour se construire une identité en phase avec les attentes ambivalentes d’une société tolérante, intégrante, en recherche de multiculturalisme !? Au même titre, mis sur un pied d’égalité voire supplantant – même si implicitement considéré comme une solution pour les citoyens de seconde catégorie -, le rôle des institutions culturelles, civiques et religieuses. Se substituant quasiment, par le biais populiste le plus fulgurant et le plus porteur de pessimisme pour l’avenir, à ce qui tenait lieu de discours de politique culturelle.

Cette scène héroïque est directement liée, sortie toute chaude , tête la première, de la matrice d’une énorme compétition mondiale. Le dispositif somptuaire de cette dernière exacerbe, paradoxalement dans un contexte de mondialisation, les appartenances nationales et surtout nationalistes et offre une apothéose planétaire aux organisations de supporters, parmi les dernières institutions bien pourvues de frontières protégeant contre ceux qui n’en sont pas – et permettant surtout de les défier depuis un espace strictement homogène, pur et sectaire, où rien des composantes humaines ne se mélange. Zidane et Materazzi en martyrs de la religion foot révèlent peut-être finalement le négatif du discours dominant sur le foot comme étant ce qui devrait crever les yeux. Un choc sidérant, hérétique, qui sublime ce sport, de manière tout de même abusive (à la manière des prises de pouvoir totalitaires), en symptôme global de ce qui arrive au monde, un concentré crasse de tout le conflictuel entre les peuples et les parties du monde, riches et pauvres, ce qui les a opposé, ce qui essaie de cicatriser et se déchire chaque fois à nouveau, au niveau du local. Et en même temps, ce concentré crasse, totalement déresponsabilisé, infantilisé. Même si c’est donner trop d’importance au football, soit, c’est ainsi. Dans l’économie internationale et vaguement mafieuse du football qui achète des corps –à des tarifs exorbitants proches de ceux pratiqués par le marché des œuvres uniques de l’art le plus spectaculaire -, pour les faire circuler avec plus-value et les attacher à des couleurs et à des terrains spécifiques, les transformer en figures rentables adulées par des communautés en manque de spectacles sacrés – tout simplement de futur -, un quelque chose émerge finalement, serait-ce sous forme de métaphore embrouillée, qui a trait à ce qu’Etienne Balibar appelle les « universalités conflictuelles (universalités religieuses entre elles, et surtout universalité religieuse et universalité civique ou bourgeoise, donc moderne et modernisatrice par rapport aux traditions, aux révélations, aux ascétismes et aux mystiques). » Métaphore embrouillée comme à dessein. Je trouve sidérant de pouvoir introduire une approche du terrain de football comme terrain d’affrontements, théâtre de l’hooliganisme global sur et autour du lieu du foot, par ces lignes qui ouvrent le chapitre « Cosmo-politiques et conflits d’universalités » du livre d’Etienne Balibar, en n’y changeant pratiquement rien : « Les différends relatifs à l’interprétation du rapport entre cultures, religions et institutions publiques sont bel et bien cosmo-politiques, en ce sens, qu’ils cristallisent des éléments venant du monde entier et de son histoire longue au sein d’un microcosme national particulier, ouvert et instable. Dans les conditions d’aujourd’hui, plus on cherche à fermer sur lui-même un problème « national », plus en réalité on le dénature et on le déstabilise. Telle est évidemment la logique des troubles qui éclatent dans ce qu’on pourrait appeler des « banlieues-monde », où les conséquences des migrations, des diasporas, des colonisations et des décolonisations ont banalisé la rencontre des héritages culturels et des religions, donc leurs conflits, sur le fond de gigantesques inégalités de statut social et de reconnaissance institutionnelle. Mais c’est toute la formation sociale qui est, en réalité, concernée. » (Etienne Balibar, Saeculum. Galilée, 2012)

Le lien entre l’œuvre et cette citation de Balibar peut ne pas sembler explicite, mais le contexte qui confère une telle importance à cette passe d’armes du Mondial 2006 s’imbrique bien dans ce que cernent les phrases du philosophe. Y trouve une chair, une palpitation. Et peut-être que cette thématique ainsi balancée peut (me) servir de cadre réflexif pour aborder d’autres œuvres d’Adel Abdessemed, carcasses de voitures, barque échouée de migrants désespérés, Christ en barbelés acérés (…) pour déjouer la méfiance qu’elles m’inspirent en semblant trop proches, trop immédiatement liées aux actualités et à l’industrie des visuels pour télévision et donc comme compromises par le fonctionnement sensationnaliste de l’actualité façadiste. Comme trop réactives, prisonnières d’une exigence « en temps réel », « pour être dans le coup », selon le même processus qui désynchronise le politique et sa mission première de penser en profondeur un projet de société commun.  « La désynchronisation prend la forme d’une hétérogénéité radicale des temporalités auxquelles la politique ne parvient plus à faire face : accélération des sciences et des techniques (notamment de l’information et de la communication), temps court de la décision politique, rythmes de la délibération démocratique et du débat social ou sociétal. Le souci de la rapidité, de la réaction « en temps réel » l’emporte sur la construction de projets à long terme et les décisions politiques apparaissent plutôt comme des réponses politiques circonstancielles à des pressions extérieures, au nombre desquelles il faut évidemment compter celles qui, émanant des médias, entendent transformer chaque décision en « nouvelle de dernière heure ». la distorsion croissante entre le temps long de la politique délibérative et le temps court de la politique décisionnelle creuse encore le paradoxe puisqu’il faut décider de plus en plus vite de ce qui va entraîner – notamment en raison de l’accélération technologique – des effets à très longue portée. » (Myriam Revault d’Allonnes, La Crise sans fin, Seuil 2012)

Si la configuration des œuvres exposées au Centre Pompidou accrédite cette impression d’une constellation de coups rapides, pour que l’artistique percute d’urgence et en temps réel ce qui passe à la une des prompteurs, certaines installations donnent à l’ensemble le recul d’une respiration critique plus ample. Au moins, un doute. L’intervalle entre les œuvres, le réseau de sens parfois même conflictuel entre chaque intervention atténue ce qui pourrait être pris comme de la gratuité et esquisse la possibilité d’une dimension plastique plus profondément délibérative, politique. Il y a d’abord Who’s afraid of the big bad wolf ?, « cet immense bas-relief composé d’animaux naturalisés (qui) renvoie simultanément au martyre de Guernica et aux rêves d’enfance (la peur du loup, les peluches carbonisées)… » (Guide du visiteur, Centre Pompidou). Le geste peut sembler simpliste de réaliser un équivalent de Guernica mais qui étalerait un massacre d’animaux, plus précisément et surtout en enchevêtrement orgiaque et diabolique de carnassiers massacrés, démantibulés, et plus exactement de cette bête qui terrorise particulièrement l’homme, le loup. Ça jubile – le loup est exterminé, inoffensif à jamais, trophées paillasses dont je peux cramer le poil à l’aise – et ça grince – quel désastre, quelle destruction aveugle et sadique du vivant pour une simple phobie, la construction maniaque et séculaire de la peur du loup. En fait « d’aveugle », le bas-relief est parsemé d’yeux fixes, billes de verre qui semblent vivantes du fond de leur au-delà. Et en fait d’animaux empaillés, même si j’ai lu de nombreux commentaires selon quoi l’œuvre serait constituée exclusivement de loups, l’ensemble est plus mélangé, il y a ici ou là des groins pas très canins, des oreilles de lapins, des têtes de bouquetins (ou chevreuils ou biches) affolées. L’ensemble est sans âge, de loin on pourrait imaginer la paroi obscure d’une grotte, sculptée, moulée, ou une tapisserie miteuse, remisée dans les greniers d’un vieux château, à la gloire des loups-garous, ou encore l’impression confuse du premier regard balayant l’intérieur terreux d’un ossuaire, refusant quelques secondes d’identifier ce qu’il reconnaît pourtant. Mais la simplicité du détournement de sens d’un tableau hyper célèbre a aussi l’évidence de rappeler que l’horreur des hécatombes doit être considérée, et de plus en plus, à l’échelle de l’ensemble du vivant et plus uniquement dans les limites de l’histoire humaine.

La barque d’émigrants échoués, probablement morts en mer ou repêchés in extremis, est suspendue en l’air comme portée par la grue du chalut qui l’a extraite des flots. Mais aussi comme ces barques représentées ou exhaussées telles quelles dans la nef centrale de certaines églises ou chapelles côtières, en souvenir de marins perdus en mer. Ex-voto ambivalent qui attise la culpabilité (dans la mondialisation nous sommes tous liés les uns aux autres, nous sommes tous complices des forfaits d’une économie dont nous tirons un meilleur profit que d’autres). L’œuvre a ce geste charitable (dans le bon sens du terme) de créer une égalité entre « nos » marins avalés par les flots et ces « marins » d’un nouveau genre qui s’embarquent par désespoir en espérant accoster un meilleur monde, le nôtre (autrefois, c’est nous qui expédions des explorateurs vers de possibles rivages prospères). Ce sont des marins de même valeur dont le sort doit nous affecter comme relevant de la même histoire universelle des migrations et être célébrés avec les mêmes soins. Du coup, la barque débordant de sacs-poubelles informes – une cargaison d’existences sans valeurs, de corps bons à jeter, détritus d’une humanité qui n’a plus de place pour tout le monde  -, malgré son évidente photogénie et son raccourci esthétique, frappe autrement plus juste. La place d’où l’on regarde est bien définie : nous ne sommes pas dans la chaloupe, nous ne faisons pas partie de ceux qui confient leur destin à d’aussi improbables esquifs et c’est la raison pour laquelle il est difficile de considérer l’objet, là, comme une œuvre d’art légitime pouvant être achetée, revendue, prêtée à différents exposants, au bénéfice d’un seul, artiste ou collectionneur d’art. L’œuvre est au croisement de quelque chose déjà trop montré, trop vu et d’une autre chose irreprésentable. En même temps, la relation esthétique à ce drame actuel des flux migratoires, rendu presque banal, indolore et invisible par la couverture médiatique, parce qu’elle pose problème en activant le plaisir ici déplacé de trouver beau ce qui ne peut pas l’être, favorise une autre réflexion, complexe, incluant cette part de culpabilité mondialisée. Sollicitant tout l’appareil du sensible grâce à la portée métaphorique de la mise en scène qui nécessite plus d’engagement pour sentir ce qu’il y a là devant que ne l’exige le défilé télévisuel d’images horribles, l’œuvre d’Adel Abdessemed permet de dégager la longue généalogie historique de cet épisode épouvantable de l’actuelle mondialisation : « Il n’y aurait pas de société mondialisée s’il n’y avait pas eu un procès pluriséculaire de « mondialisation du monde » dont les forces motrices ne furent pas seulement des processus capitalistes anonymes d’accumulation et de marchandisation, mais des histoires d’empire, de colonisation et de décolonisation ou de néocolonisation – donc des histoires de maîtrise et de servitude. Mais il nous faut aussi étudier dans sa composition propre le mixte social, culturel et religieux qui a été produit par cette histoire et qui, désormais, se développe en enjambant les vieilles frontières. » (E. Balibar, Saeculum, Galilée 2012)

Les sacs-poubelles expédiés, sans vergogne, en mer pour y disparaître, voisinent avec quatre crucifiés tressés de barbelés hérissés de lames de rasoirs. Cette série s’intitule Décor, un titre qui détourne l’attention de la spécificité du représenté en suggérant qu’il soit considéré comme un matériau, spirituel et physique, une institution qui nous enveloppe de son tranchant et que nous enveloppons fatalement du nôtre, qui caractérise surtout la pièce dans laquelle nous jouons, au quotidien, toujours confrontés d’une manière ou d’une autre aux résidus incarnés de la parole du Christ (des croyants, des croyances, des incroyants). C’est une image redoutable de la passion jamais apaisée, non plus quelques engins de torture localisés, comme une couronne d’épines perçant la peau et l’os des tempes, mais un corps entier fait de réseaux aiguisés qui lacèrent l’ensemble de son pourtour et de fond en comble. De ces fils qui partout dans l’histoire moderne a servi à isoler les populations à asservir, humilier, rayer de la carte. C’est aussi le tableau de suppliciés enfermés dans l’irrésolution de leurs tourments – et donc des nôtres car, à l’image du Christ dont ils imitent le calvaire, ils prennent sur eux ce qui du religieux nous tourmente – puisque leur porter secours reviendrait à se couper, perdre soi-même des lambeaux de chair, s’amputer. Ils ne sont pas à prendre avec des pincettes. Cela donne une idée assez juste, horrible, du problème insoluble que le religieux en crise, comme une bombe à retardement, pond actuellement au cœur de l’évolution du monde dont la modernité repose sur la laïcité, en s’emparant partout des corps pour les déchirer : « Il est vrai cependant qu’un thème qui n’est jamais indépendant du sexe (ou du désir qu’il structure) traverse en un sens toutes les différences anthropologiques et la question sans cesse déplacée à laquelle elles donnent lieu : c’est le corps comme puissance vitale et surtout comme instrument ou enveloppe d’une âme qui l’enveloppe à son tour, comme beauté et obscénité ou abjection, comme condition « vulnérable » (Judith Butler) ou « asservie » (Bertrand Ogilvie). De sorte que peut-être j’aurais dû – en pleine continuité avec le débat sur le trouble que le voile islamique a produit dans l’institution séculière – poser que ce qui fait problème dans et pour la religion, mais aussi par elle, c’est l’usage signifiant du corps par des sujets, toujours évidemment dans le cadre d’une certaine « perception » réciproque. » (Etienne Balibar) Ce qui me frappe, néanmoins, c’est l’alignement de quatre christs, sans leur croix. Non pas « le » christ mais un multiple de « sauveurs du monde », de torturés « rachetant les péchés du monde » par leur dernier souffle sur une croix. Ce qui va à l’encontre du principe d’un rédempteur unique et atteste que cette passion extrême et sinistre est attendue de beaucoup, au même titre que certaines causes formant de jeunes corps à s’épanouir en terroristes kamikazes. Prosélytisme funèbre.

Dans la même salle, les carcasses de voitures brûlées, symbole de poussées insurrectionnelles qui secouent ponctuellement les banlieues – là où pourrissent et fermentent localement les dividendes négatifs de la mondialisation, économiques, communautaires, religieux, laïcs -, complètent le diagnostic. Ce ne sont pas les épaves authentiques, martyrs automobiles qui auraient été récupérées, déplacées et recontextualisées à la manière d’un ready made. Ce sont des empreintes, leurs doubles symétriques. Elles ont été reproduites à l’identique par moulage et passées au four, cuites. Là aussi, le rendu est magnifique, aboutissement d’un savoir-faire méticuleux et je rabroue un élan admiratif vers ces surfaces et volumes géométriques, cabossés, de table rase, d’objets dépossédés de toutes ses fonctions, rendus étranges. Prêt à devenir n’importe quoi, selon l’imagination. Par rapport aux cadavres issus d’un vandalisme spectaculaire, s’agit-il d’une version aseptisée ? La distance que le processus de création instaure entre l’original et sa copie artistique, impliquant de se coltiner l’objet brut, la matière première calcinée et d’imaginer les techniques de translation, n’est-ce pas ce qui complique idéalement la relation à la casse inacceptable et permet de déjouer les lois du tout réactif ? Parce que l’esthétique, la relation à la possibilité d’un beau dans ce qui ne devrait pas en comporter selon la morale, oblige à revenir à l’essentiel via une expérience sensible, à distance ? Se mouiller. Cette opération n’est-elle pas une passe nécessaire pour transformer le résultat d’un acte qualifié unanimement de grave délinquance et donc nié, bâillonné au niveau du sens et des responsabilités à partager politiquement, en image universelle d’un dysfonctionnement sociétal, plus large et grave, à prendre en considération et à réfléchir ? Ce que rend possible quelques fois l’espace muséal  – et qui peut être sa fonction principale – par une mise en scène politique du sensible. Autrement dit, la première réaction qui consiste à s’insurger « ah non, c’est trop facile, prendre ces voitures ruinées, superbement réduites à l’ossature minimale, comme objets esthétiques, trop facile comme acte, trop simple comme geste à prétention politique » est peut-être orientée par le refus instrumentalisé de regarder vraiment ce que signifient ces voitures incendiées, de s’arrêter à l’inqualifiable dégradation violente d’un bien privé hautement symbolique, en refusant de penser plus loin.

(Plus que jamais, je multiplie les « peut-être » et les « peut être ». Je n’avais pas l’intention de m’épancher autant sur le rassemblement de ces quelques pièces d’Abdessemed. Je ne croyais pas que leurs traces en moi allaient susciter autant de mots, de phrases, de recherche… Sans nier le talent manifesté dans la lecture de l’actualité et le don d’en relier politiquement des faits saillants à une histoire artistique et spirituelle, son travail me donnait l’impression d’une fulgurance opportuniste, parfois de brillant gadget plastique. En lisant plusieurs articles dans la presse et sur Internet, dont un blog des Inrockuptibles, il me semble avoir retrouvé trop systématiquement le penchant à douter de la sincérité de l’artiste, un plaisir à accentuer les contradictions entre engagement politique et son statut de vedette du marché de l’art. Comme si la contradiction était un problème en soi. Mais personne ne mettait à l’épreuve – dans ce que j’ai lu du moins -, cette question de la contradiction, en s’y impliquant. J’ai alors considéré ces dénonciations comme très caricaturales, aucun des commentateurs n’engageant un senti personnel, colportant finalement des accusations déjà formulées, en circulation, pour en tirer le bénéfice d’une attitude critique toute faite. Cela m’a conduit à remettre en cause ce qui, dans ma perception, relevait partiellement du même doute.)

La signature de l’exposition est une affiche où l’artiste, léché par des flammes – à moins qu’elles ne jaillissent de lui ? – évoque ces fanatiques désespérés qui s’immolent pour donner droit de cité à leur cause, propager la révolte en d’autres corps semblables au leur. Mais Abed Abdessemed reste impassible, le feu ne l’atteignant pas, même plus, il ne semble pas remarquer qu’il flambe. Forcément, « Je suis innocent » déclare l’affiche, l’air de dire, « si ça brûle, je n’y suis pour rien, je ne joue pas avec le feu ». Le parallèle avec l’immolation permet de différencier le régime de l’art : dans le cas de fanatiques qui cherchent, par désespoir, à propager au sens propre le feu qui les dévore au figuré, religieusement, il y a passage à l’acte avec conséquence extrême. En réaction, l’affiche dit que l’art moderne devrait pouvoir avoir les mêmes effets insurrectionnels, sans destruction du vivant, selon des processus critiques séculaires en chaîne. Contagieux. L’image et le titre renvoient aussi aux procès en sorcellerie dans un parallèle facétieux avec l’accusation d’insincérité et de pacte avec de riches collectionneurs « de droite «  : on brûlait les sorcières, ou plutôt on les soumettait à l’épreuve de feu afin de vérifier si oui ou non elles étaient vraiment filles du diable. Réduites en cendres, elles appartenaient au Mal. De chair ignifugée, elles étaient filles du Bien. Peut-être ? (Pierre Hemptinne) – Je suis innocent au Centre PompidouLes Inrock Coup de boule

  

  

 

 

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Les médiathèques contre le postcolonialisme

Alain Renaut, « Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités », Flammarion, 444 pages, 2009

diversitéActualité des simplismes. La diversité culturelle est brûlante : agitation dans « les quartiers », position sur le port du voile… Il est d’autant plus difficile de s’y retrouver et, pour le citoyen, de se forger une opinion, que les échanges se fondent plus sur un calcul prenant en compte avant tout l’impact sur l’opinion publique (la rentabilité clientéliste électoraliste prédomine), et voilà un cercle vicieux appauvrissant. Les échanges donnent lieu à un tir croisé « d’anathèmes, de positions manichéennes et simplistes », comme le rappelle Marco Martiniello (Centre d’études de l’ethnicité et des migrations/Université de Liège), dans un entretien au journal Le Soir : « Pour réfléchir le « modèle belge » – encore faudrait-il savoir s’il en existe -, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion sur le contexte plus large : la globalisation, les tendances à l’individualisation, les déséquilibres démographiques, l’importance croissante des progrès technologiques, l’affaiblissement du rôle des Etats nations en Europe et dans le monde, etc. » Les anathèmes et simplismes ont le champ libre de par le retrait imposé de plus en plus aux intellectuels, cantonnés aux pages « forums » ou « rebonds », une sorte de réserve d’indiens. Le livre d’Alain Renaut élabore une tentative intelligente d’élargir la problématique, non pas pour la noyer, mais pour la faire respirer, la décrisper, débusquer les partis pris, favoriser les pistes de solutions. Le concept de diversité s’invitant de plus en plus dans les questions d’identité, comment se forger une identité – ou plus exactement comment définir ma part de diversité identitaire qui laisse toute la place à celle de l’autre ? Comment éviter que la peur de la diversité réanime ce que les nationalismes ont de pire ? Il y faut à la fois de l’attachement à quelque chose, se construire en liaison avec un lieu et sa culture, et tout autant de l’arrachement, incluant une remise en cause critique de l’attachement, pour rester disponible, capable d’accueillir l’autre dans sa part d’attachement comme dans celle d’arrachement. C’est en travaillant philosophiquement sur ces dynamiques, indissociables d’une posture (auto)critique, d’enracinement et de déracinement que le philosophe cerne progressivement son hypothèse d’un humanisme de la diversité. L’inconscient colonial. L’histoire de la colonisation peut sembler, bien que contenant son lot d’atrocités, relativement « lisse » d’autant que la décolonisation a fait son œuvre et que la page est tournée… En revenant sur cette histoire et en démontrant qu’elle est loin d’être finie, Alain Renaut donne une toute autre perspective aux enjeux actuels de la diversité : il ne s’agit pas simplement d’intégrer l’autre, de laisser une place dans notre société riche aux échappés des sociétés pauvres. L’idéologie colonisatrice est loin d’avoir été « dévitalisée », dépassionnée par ce que l’on appelle les indépendances des anciennes colonies. L’auteur, en recourrant au terme de « postcolonie » postule bien que rien n’est encore réellement « arrangé ». La preuve, souvenez-vous de cette salve de déclarations droitières en France comme quoi il fallait en finir avec cette sale manie de la repentance à l’égard des anciennes colonies, notre civilisation devait arrêter de se culpabiliser, de se torturer la conscience. Déclarations que vint renforcer une loi sur les bienfaits de la colonisation qu’il fallait mentionner dans les livres d’histoire (loi abrogée un an après son vote, par Jacques Chirac, suite aux réactions). Extrait d’un discours de Nicolas Sarkozy, à propos du rêve civilisationnel incarné par le colonialisme : « Ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation (…) Faire une politique de civilisation (…), comme essayaient de le faire les Républicains du temps de Jules Ferry(…) La source n’est pas tarie. Il suffit d’unir nos forces et tout recommencera. » (Abondamment reproduit en note de bas de page135). Discours proprement hallucinant tant, même s’il exhorte à unir ses forces, il est hanté par l’idéologie qui justifia l’aventure des colonies et laisse entendre que l’idéologie civilisationnelle d’alors reste pertinente. Jules Ferry n’avait pas de doute quant à l’existence de races supérieures dont le devoir est d’aller éduquer, élever, porter une petite partie de la civilisation supérieure aux races inférieures. La colonisation n’est pas une aventure avec un début et une fin, une page tournée, elle a été trop profondément motivée par la manière dont l’Occident se pensait pour ne pas être encore de manière très vivace implantée dans les schémas mentaux dominants. On oublie (ou ignore dans mon cas), par exemple, que Tocqueville, grand penseur de la démocratie et de l’égalité humaine, a été un fervent défenseur des colonies, justifiant explicitement que les meilleures terres soient attribuées aux Européens, et « dans un rapport destiné à la Chambre des députés, il tient pour une « vérité démontrée » qu’il était conforme aux intérêts de l’humanité (rien de moins !) que la France s’emparât de l’Algérie. » Logique coloniale et droits de l’homme. Même la déclaration des droits de l’homme, texte fondateur de notre culture, de nos manières de penser notre fierté, a été « tordue » pour être interprétée comme justifiant les colonies (encore faut-il vérifier s’il fallait beaucoup « tordre » l’esprit premier du texte). Cela signifie que des textes, des discours, des manuels ont infléchi la compréhension du texte en faveur d’une compréhension universaliste de l’homme, mais pas de n’importe quel homme : « (…) partout où expérience a été faite de la colonisation et notamment de l’esclavage (mais l’analyse vaut tout autant pour la seconde colonisation, où l’esclavage a pu être absent), l’affirmation des droits humains, pourtant fondatrice de la modernité politique s’est accommodée d’une forme de transmutation : celle de « l’homme en général » (celui dont les droits sont proclamés) en un sujet dominant, en un « sujet maître » qui se trouvait toujours un sujet blanc et mâle. À lire, ici encore, Mbembe : « L’universalisme abstrait, toujours, finit par revêtir la forme d’un sujet maître qui, dans sa rage de passer pour l’homme tout court, doit se constituer et se définir d’abord dans et par ce qu’il exclut et disqualifie, dans et par ce qu’il autorise et dévalorise, dans et par les frontières qu’il érige entre ses « autres » et lui. » Cet aspect est creusé, explicité pour en arriver à poser que « le colonialisme aura été, indissolublement, refus de la diversité humaine en même temps que fabrication d’une différence raciale et culturelle instituée comme altérité pure : comment cette complexité intrinsèque du geste colonial n’eût-elle pas rendu interminable le travail de décolonisation ? » Et pour bien en mesurer l’amplitude : « En sorte que, la France par exemple n’ayant pas « colonisé par accident », mais en raison de convictions assumées, « la société française s’est nécessairement définie par et dans cette entreprise » : en ce sens, la décision de décoloniser n’a pas mis fin à cette autodéfinition, et « ce procès de définition se poursuit encore ».  Ce qui suffit à faire éclater la charge nauséabonde des appels à en finir avec la manie de repentance ! Ça, c’est quelque chose que l’on n’explicite pas assez, ou qu’on laisse bien dormir dans les travaux des philosophes : comment une société s’est pensée, a construit son prestige, son identité de peuple, l’assurance de sa qualité supérieure, d’un rôle primordial dans l’humanité, « grâce au colonialisme ». Postcolonialisme, globalisation mâle et blanche. Ce qui se joue dans le colonialisme étant la domination du mâle blanc sur le monde, sur la représentation du monde et ses diverses hiérarchies naturalisées, la décolonisation ne s’accomplit pas d’un simple retrait des administrations ou des troupes d’occupation. Coloniser, considéré selon cette amplitude, semble une nécessité innée du dominant. Par la mondialisation, la globalisation, c’est rien de moins que la colonisation des esprits, des identités, des besoins qui est poursuivie. C’est en outre par les mêmes mécanismes que la femme a été considérée comme un genre, un territoire à coloniser. En même temps que l’on apprenait aux peuples inférieurs à ternir leur rang dans la civilisation, il importait de spécifier, à l’intérieur de cette organisation, celui de la femme, il y a eu « superposition du pouvoir colonial et du pouvoir masculin ». Voici une citation d’un administrateur britannique qui « analyse la situation qu’il trouve en Birmanie : «  Les hommes et les femmes ne sont pas encore suffisamment différenciés… C’est là la marque d’une race jeune… Les femmes doivent perdre leur liberté dans l’intérêt de tous. » La colonisation a donc procédé à une séparation plus nette des tâches entre hommes et femmes, en y voyant une marque de progrès et en procédant à une organisation sociale plus génériquement divisée. » Avec les fantasmes que l’on sait et qui sont venus envahir en retour l’imaginaire occidental : « De ce point de vue, l’exposition coloniale internationale de 1931, organisée à Paris par Lyautey, a été souvent analysée comme une manifestation particulièrement significative de cette mise en image de la femme colonisée. L’affiche intitulée « La plus grande France », y a symbolisé les grands domaines géographiques de la domination française Afrique noire, Maghreb et Asie) par trois jeunes femmes qui, selon leur degré de nudité, illustraient les étapes d’un processus de civilisation supposé coïncider avec l’introduction de la pudeur. Inutile de dire que l’Africaine y est à peu près nue… » On peut encore aujourd’hui souligner la permanence inoxydable de cette imagerie dans l’abondante production de musiques dites de « fusion » où, bien souvent, n’est à l’œuvre que la continuation de la colonialisation, ce que l’on ne dit pas assez dans les médias, dans les festivals dits de « musiques du monde » et, ironie du sort, se voulant souvent altermondialistes. Par le biais de cette production, les médiathèques ont un rôle à jouer pour informer, analyser, ouvrir les esprits sur une autre approche de l’altérité, de la diversité culturelle (souvent symbolisée, donc, par une jolie fille exotique, la diversité, ça se consomme avec plaisir). Si ces représentations de la femme dans l’imagerie coloniale ont eu un tel succès, ce n’est pas uniquement pour le fun, c’est qu’elles s’appuyaient, chez les colonisateurs d’une approche structurelle de la différence des sexes : « … si, comme le soulignent aujourd’hui les historiens, les femmes ont elles aussi été au cœur du fait colonial, il est également vrai de dire que la colonialité structurelle est au cœur du « fait » féminin, je veux dire : de la façon dont ce « fait » s’est construit au fil d’une histoire des femmes dont elles n’ont longtemps pas eu la maîtrise. »  Médiathèque, lecture publique, décolonisation. Les médiathèques sont, de par leur patrimoine historique et la mémoire des évolutions de tous les langages musicaux (et pour beaucoup de peuples colonisés, la musique est essentielle, parfois plus que l’écrit), des outils incontournables pour œuvre à la décolonisation des esprits, en travaillant à montrer d’autres visages de la diversité culturelle, d’autres pratiques pour se construire son identité au contact de la diversité. Le livre est beaucoup plus riche que le seul aspect que j’aborde ici : il m’importait de relayer ce phénomène de décolonisation comme un travail toujours à faire et le rôle qu’il conviendrait de confier (avec des moyens) aux médiathèques (et autres opérateurs de lecture publique) dans cette entreprise de déminage minutieux. Par exemple, pour construire des solutions en forme d’humanisme ouvert, critique, il étudie beaucoup les penseurs de la créolisation. Là, c’est très intéressant aussi, d’abord parce qu’un philosophe blanc écoute ce que les intellectuels représentants des peuples colonisés pensent de l’identité, de la diversité, de la décolonisation… En travaillant sur cette analyse des textes de Césaire et de Glissant, il  aurait là aussi matière à effectuer un travail d’écoute des musiques créoles, pour fournir une autre écoute, riche de critique… Il termine par un exercice pratique où, après avoir insisté sur les difficultés à se forger une identité qui ne devienne pas essence nationaliste et rappelé combien les peuples colonisés doivent combattre pour affirmer leur particularité, leur égalité, il s’interroge sur la difficulté particulière de se forger une identité en habitant des espaces dominants, globalisés, mondialisés, presque sans racines, sans particularités, sans traditions… Face des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » de la chanson de Brassens, il y a aujourd’hui les « imbéciles heureux qui sont nés nulle part ». Or, sans tomber dans l’exaltation de l’appartenance à un sol, à un l’esprit d’un peuple, pour accueillir l’autre il faut aussi s’inventer une part de racines, comme une « forme de devoir envers soi-même pour se mettre en mesure de procéder à cette combinaison d’arrachement et d’attachement où je vois désormais la marque de l’humain ». Et entreprendre le travail d’élaboration d’une « éthique de la diversité », par une obstination à éduquer, à combattre les symptômes de la décolonisation des identités, des goûts, des appétences culturelles, au plus près des pratiques culturelles quotidiennes, sur le terrain des médiathèques… (PH) – Sur RadioFrance

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