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Matière d’art, matière de vie, aimer

À propos de et autour de : Aire23, Vincent Lamouroux/Biennale de Belleville – Eva Illous, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité. Seuil, 2012 – Yves Citton, Renverser l’insoutenable, Seuil, 2012 – Michel Blazy, Le grand restaurant, Le Plateau – Fabrice Hyber, Matières Premières, Palais de Tokyo –Un grand-oncle Léon –

 Le soleil chauffe encore, mais les nuages le happent et prédomine l’haleine instable des frimas imminents, frissons. En descendant le sentier d’accès au parc, du sol des platebandes et du pied des arbustes monte les premiers relents d’automne, terreau frais. Moisissure chaleureuse. Sur le gravier de l’allée, des fruits secs tombent avec des clacs ou pocs percutants, la bogue verte se fend en deux, les marrons roulent de guingois jusqu’au premier obstacle, feuilles, cailloux, bordures herbues ou quelques pédoncules emmêlés en pelote de mikado. Une pelouse dévale comme les gradins d’un amphithéâtre vers un magnifique rideau d’arbres tiré en avant des buildings et des grands espaces urbains. Dans ce dégagement théâtral, j’aperçois une flamboyance contradictoire – une congestion refroidie, un chant du cygne forestier paralysé -, quelque chose d’exubérant et partant magistralement en fumée, mais dont la couleur et la dynamique sont froides, funèbres. Une immolation végétale inexplicable. Une floraison exceptionnelle, rare et peut-être fantomatique, qui aurait pris un fatal coup de froid, un gel subi et très localisé raidissant son élan, la couvrant de givre. Tout autour, pourtant, les feuillages sont verts ou commencent à dorer, respirent encore. C’est presque une hallucination. Tache blafarde agitée dans le vert du rideau théâtral – un arbre effacé ? -, la surprise qu’elle suscite correspond-elle au désir caché de voir des arbres d’autres couleurs ? Et puis j’essaie de convoquer quelques maigres connaissances botanistes. Quelle plante fleurit au début de l’automne en un tel gris spéculaire ? Quelle espèce est dotée d’un tel feuillage qui, à peine formé, devient dentelle déchiquetée de cendre ? Je reste sur un banc, tournant le dos à l’apparition, y jetant un coup d’oeil régulier par-dessus l’épaule, et alternativement, au gré des clignements, cela me semble enchanteur ou complètement sinistre. C’est un arbre rare, unique, fantasque et soyeux comme une fontaine de flanelle grisâtre panachée. Prêt à s’envoler, à être soufflé. C’est un arbre exsangue, étouffé, consumé de l’intérieur, sa sève garottée, cadavérisée et douloureux à regarder. L’effet d’ambivalence est tenace, jusqu’au malaise. Un vaste bouquet de chancres. C’est maladif et malsain sans que je comprenne précisément pourquoi puisque, dans mon esprit, je crois encore en la forme naturelle d’une plante particulière, arrachée de sa nuit, éblouie, chiffonnée par la lumière du jour. En fixant la matière, en essayant d’y reconnaître quelque chose, par exemple la forme des feuilles, peut-être des fruits, je pense à ces papillons momifiés dans de vieilles toiles d’araignées, dépigmentés, et qui s’effritent, disparaissent, au moindre effleurement. Ou encore, ces branchages que l’on trouve intacts dans l’amas de cendre encore tiède des grands brasiers forestiers, elles se sont consumées lentement toute la nuit, en marge des flammes vives sans se désagréger et, au moindre souffle, tombent en fine poussière couleur d’étain, invisibles. Ce n’est que plusieurs heures plus tard, lisant le programme de la Biennale de Belleville, que je réaliserai qu’il s’agissait d’une intervention de Vincent Lamouroux, répétition d’une œuvre déjà réalisée en 2010 pour le Vent des Forêts (Aire 23, festival de land art, dans les Ardennes françaises) où l’artiste pulvérise une grande quantité de chaux inerte qui enferme la végétation d’un arbre ou d’un bosquet sous un sarcophage de particules atones, mortes. Donnant l’illusion d’un arbre foudroyé puis, de cette mort, renaissant autrement, tel un phénix artificiel. Mais au potentiel d’émerveillement se substitue une offuscation devant ce spectaculaire sans vie parasitant un organisme vivant. (Peut-être aussi un brin de déception parce qu’à distance, l’illusion était bluffante et devait bien correspondre, aussi, à une attente confuse !?) A contrario, la surface de cette œuvre, vue à distance, m’évoquant l’épiderme de certains dessins d’Emelyne Duval tels que Cailloux, Constellations ou Nébuleuses, je devais bien constater que mon imagination s’empêtrait dans l’arbre chaulé et glissait vers le morbide alors que le dispositif crayonné des feuilles de papier, la faisait fuser vers des cosmos vivants, dynamiques, de nouvelles vies à inventer.

En quittant le parc vers Le Plateau (FRAC/Ile de France) où visiter Le Grand Restaurant de Michel Blazy que je sais utiliser des matériaux vivants dans ses œuvres, je m’interrogeais (une fois de plus) sur ce qui détermine les réactions à ce qui nous frappe, visuellement, auditivement, olfactivement (à cet instant, j’ignore toujours que l’arbre était escamoté en œuvre d’art, pris en otage). Dans quel récit inscrivons-nous les nouveaux éléments que nous décidons de retenir et d’intégrer à l’histoire que nous vivons ? Nous sommes dans un courant qui conditionne partiellement ce qui s’ajoute ou effectue des corrections, des suppressions, des relectures de notre expérience de la vie. Sans qu’il soit besoin toujours de participer activement ou de se sentir manipulé. Comme le dit Yves Citton : « Bien davantage que la conduite des conduites par des processus de subjectivation, c’est le pilotage automatique des conduites par des sémiotiques a-signifiantes qui caractérise la particularité du régime de pouvoir actuellement dominant. » (Yves Citton, Renverser l’insoutenable, Seuil, 2012).  Et ce « pouvoir actuellement dominant » s’exerce sur l’imaginaire, les pratiques culturelles pour les résoudre en désir de consommer. Quand on écrit un texte plus ou moins long et qu’au fil de son développement, on le relit et le corrige, on a l’impression qu’il prend les rênes, pour suivre sa logique propre et qu’il suggère lui-même les modifications qu’il souhaite nous voir opérer. Un texte intérieur est aux commandes ! C’est probablement la même chose par rapport à ce qui nous impressionne des événements et contextes que nous traversons, par rapport au choix effectué de retenir ceci plutôt que cela, de constater et emballer l’empathie avec cet élément de décor plutôt que cet autre. Selon un flux incessant à haut débit de sollicitations au sein duquel, ce que nous éprouvons en regardant un paysage ou une œuvre d’art, est une rencontre de l’intuitif et du cognitif, de l’émotion vraie (face au réel) et de l’émotion fictionnelle (face à des produits de l’imagination). La technologie du choix – en grande partie instinctive -, qui nous conduit à sélectionner ce que l’on ajoute à notre patrimoine d’images, de sons, de formes et d’odeurs, s’est considérablement diversifiée et complexifiée avec la modernité et la société de consommation qui, pour ses produits toujours plus nombreux, déclenche chez tout un chacun un travail conséquent de comparaison, un exercice d’expert exténuant dont on ne mesure plus l’ampleur tellement il est devenu naturel. Ce travail de plus en plus intense du choix a conduit à une certaine rationalisation des processus censés nous aider à prendre les bonnes options. La peur de se tromper accroît d’autre part une pression diffuse, les enjeux sont plus tendus. Ces technologies du choix nous ont fait intégrer certaines dispositions mentales propres aux ordinateurs et à toute la création d’imageries et de modes de récit qu’ils aident à propager, puisque ces machines, au quotidien, nous attachent prioritairement à une géopolitique du choix et un partage de bribes narratives jamais atteints dans les civilisations précédentes. « Comme dit le sociologue Jeffrey Alexander, « l’imprégnation progressive de l’ordinateur dans les pores de la vie moderne a intensifié ce que Max Weber appelait la rationalisation du monde ». Plus que tout autre technologie, Internet a radicalisé la notion d’un moi « sélecteur » et l’idée que la rencontre amoureuse devrait être le résultat du meilleur choix possible. » (Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal, Seuil, 2012) Aller vers les œuvres d’art, c’est reproduire au niveau d’un plan symbolique, quelque chose qui s’apparente à la rencontre amoureuse, c’est s’entraîner à aimer, à s’engager. Entretenir une disposition à se greffer toutes sortes de différences, des langages autres qui, par certains biais, me parlent et me révèlent que je suis aussi géniteur de différents, de cette part que je ne peux totalement comprendre dont je ne peux qu’évaluer un certain degré d’intimité trouble que j’entretiens avec elle. Eva Illouz, analyse ce que la modernité a modifié dans le choix amoureux, notamment ceci : « La pénétration du langage et des techniques de marketing dans le domaine des relations intimes vient signaler une évolution vers des technologies de l’interchangeabilité, des technologies qui élargissent l’offre de partenaires, autorisent le passage rapide d’un partenaire à un autre, et établissent les critères permettant de comparer les partenaires et de se comparer aux autres. De telles pratiques d’évaluation entrent en conflit avec une conception de l’amour où l’autre ne peut être appréhendé ou connu rationnellement, qui renvoie à un modèle de rapport avec autrui que Jacques Derrida définit ainsi : « La structure de mon rapport à l’autre est celle d’un « rapport sans rapport ». C’est un rapport où l’autre reste absolument transcendant. Je ne peux atteindre l’autre. Je ne peux connaître l’autre de l’intérieur, et ainsi de suite. Il ne s’agit pas d’un obstacle, mais de la condition de l’amour, de l’amitié, et de la guerre, aussi. C’est une condition de la relation à l’autre. » Une telle conception de l’autre aimé – un autre transcendant et incommensurable – s’est cependant érodée sous l’effet de l’idéologie et des technologies de choix. » (Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal, Seuil, 2012) Quelque chose de semblable contamine la relation d’amour vers l’art – l’éloignant du rapport défini par Jacques Derrida -, celle qui pousse à marcher d’un lieu à un autre, en lisant des programmes, des brochures de médiation, en se fatiguant énormément.Dans cet itinéraire narratif, l’examen des œuvres vues et de celles dont on anticipe la rencontre prend en compte de plus en plus d’autres images, sons, phrases, formes, couleurs qui ne ressortissent pas au régime de l’art, mais à celui du marché, du marketing, du management, de la publicité qui elle-même s’entend à merveille à instrumentaliser l’héritage artistique. Procédant à l’élaboration de nos propres commentaires, nous agitons une masse babélienne d’autres commentaires pluridisciplinaires et journalistiques. Ce n’est pas forcément totalement négatif. Ça rend intenable l’attachement à un monde artistique fait d’essences pures, supérieures, au-dessus des contingences. L’hétérogénéité des univers de signes qui s’interpénètrent stimulent de nouvelles pistes d’interprétation et « la puissance de conditionnement par le milieu » (médiatique, selon Yves Citton), une fois intégrée comme une donnée pouvant être retournée, au moins au niveau des micro-politiques, offre de nouvelles possibilités d’agir, de faire circuler du sens dans un milieu partagé par de nombreuses personnes (tout le monde). Sur le trajet entre une galerie, un musée, un cinéma et une librairie, il n’y a plus d’interruption ou changement d’atmosphère, je suis en permanence dans quelque chose qui/que commente l’art (l’art lui-même étant aujourd’hui un auto-commentaire), une substance médiatique qui cherche à lui faire dire quelque chose à travers moi, à lui faire servir « la puissance de conditionnement par le milieu », tandis qu’une part de moi-même s’emploie plutôt à en tirer une étincelle qui égratignerait la banalité de ce pouvoir occulte, juste un éclat intraduisible que je conserverais comme un trophée, une illumination. Dans la galerie, dans le musée, dans la librairie – et en emportant dans mes pérégrinations l’impact des signes que j’y ai lus -, je suis engagé corporellement dans un « énorme dispositif de traduction » qui me dépasse largement, je n’y suis qu’une particule en attente d’autres impacts, selon les définitions de Michel Callon et Bruno Latour reprises par Yves Citton: «tous les déplacements assurés par d’autres acteurs dont la médiation est indispensable pour qu’une action quelconque ait lieu », les « chaînes de traduction renvoyant au travail par lequel les acteurs modifient, déplacent, traduisent leurs intérêts variés et contradictoires.». En train de me promener en ville, programmé pour visiter divers lieux où s’expose de l’art actuel, au fur et à mesure que les choses vues excitent la fonction d’interprétation – et je ne prétends pas pour autant entretenir la meilleure captation des œuvres exposées là où je passe, non, on fait ce qu’on peut, avec plein d’autres choses en tête, on regarde, on défile comme on fait du lèche vitrine -, je traduis ce qui m’atteint, et je modifie, déplace, mes intérêts en fonction des investissements émotifs et cognitifs engagés dans les œuvres observées, introduites imparfaitement en ma mémoire, se greffant (voici les greffes de Bertrand Lavier) automatiquement aux souvenirs d’autres œuvres ou d’autres éléments « ressemblant à ». L’activité d’interprétation, alors que se généralise le copié collé et l’excitation masochiste d’être un bon public cible, est de plus en plus vitale, comme un engagement politique d’une nouvelle sorte dont les modalités sont claires, faussement paradoxales :  « raffiner nos traductions, cultiver les intraduisibles » (Y. Citton). Une double gestuelle indispensable pour continuer à aimer. Raffiner en intégrant inévitablement, avec l’âge qui accumule les expériences et les points de comparaison, plus de complexité, ce qui déplace sans cesse, en outre, la zone et la nature de l’intraduisible, toujours surprenant, jamais attendu. Cerner la crise, de l’intérieur. Car ces moments de pérégrinations intenses dans une grande ville où je m’administre une dose intense d’objets et gestes d’art qui questionnent, prennent en défaut les jugements de valeur, déroutent les certitudes sont d’exaltants moments de crise au sens positif ancien pendant lequel se forme un certain jugement sur l’expérience en cours : « Le mot grec krisis désigne le jugement, le tri, la séparation, la décision : il indique le moment décisif, dans l’évolution d’un processus incertain, qui va permettre le diagnostic, le pronostic et éventuellement la sortie de crise. » (La crise sans fin, Myriam Revault d’Allonnes, Seuil, 2012)

Au malaise diffus face à l’arbre figé dans la chaux, succède le plaisir d’évoluer dans des chantiers comme celui de Michel Blazy au Plateau, mais en crise sans fin, car je pourrais ne jamais en sortir (ou n’y être jamais entré), ne jamais y formaliser un jugement, ce qu’il y a à y voir n’étant par définition sans conclusion, intégrant des levures vivantes qui confèrent à l’exposition une instabilité certaine de la plupart de ses matériaux. L’impression est tenace que le plus intéressant se produit en dehors des heures d’ouverture, sans témoins, ou éclatera après le dernier jour de l’exposition, quand nous aurons cessé de venir voir ce qui se passe, qu’elle sera démontée, retournera dans l’atelier et ses aléas. Mon goût pour ces atmosphères tient à une petite histoire personnelle qui remonte aux rares visites à un (arrière ?) grand-oncle bricoleur et inventeur fou, dont le logis fermier était assiégé d’un capharnaüm indescriptible, aux objets hybrides inexplicables, combinaisons de pièces de différents moteurs, de morceaux d’outils d’origine et de logiques diverses, bref des greffes bricolées dont la plasticité seule, à défaut de m’y connaître en mécanique, était pour moi signifiante, onirique. Ce déballage jouxtait les étables, semblait en déborder en ayant incorporé l’un ou l’autre bestiau, entourait des champs de patates, veillait sous les arbres centenaires, mal taillés, des vergers. Je ne connais pas beaucoup de lieux qui m’aient fait autant rêver ; un certain mystère entourait ce lointain parent farfelu, mais je ressentais ces machines inutiles, fantasques, porteuses d’utopies branquignoles incomprises, comme faisant partie d’un héritage génétique, parlant de moi, de nous. J’ai convoité des objets inexplicables – surréalistes-, aperçus une fois en cours de gestation sur l’établi, de manière invraisemblable, comme si mon (dés)équilibre mental en dépendait. Nous ne lui avons rendu visite que de rares fois, mais l’impression que j’en garde équivaut à une immersion durable, intime, dans cet imaginaire braque jamais apaisé, toujours en recherche de la machine facilitant irrémédiablement la vie de tout le monde, de l’organologie inédite à breveter. Par la suite, j’ai toujours aimé les incursions en ateliers d’artistes, là où les choses se font, où l’on peut observer les tentatives, les étapes intermédiaires, les matériaux en attente des idées. La taille, les copeaux, les poussières, les ajustements. L’attention s’y porte avant tout sur les gestes avant même de voir ce qu’ils vont façonner. Michel Blazy agit sur des gestes. Celui, par exemple, qui consiste à jeter le noyau de l’avocat dont on vient d’avaler la chair. Il le soigne et le recycle, en récupérant la semence gaspillée, en la faisant germer. Dans les aléas du développement d’une plante tropicale en milieu tempéré, le pot se brise, la plante gèle partiellement. Mais l’avocat repart et intègre les blessures à sa croissance, prend une autre direction, belle poussée plastique (on pense à ces lésions cérébrales qui conduisent le cerveau à contourner l’obstacle, à tracer une autre voie vers la lumière). L’artiste collectionne ainsi une série de plants dont les formes racontent les accidents de l’acclimatation et chantent la qualité des soins dont ils ont été entourés. De lui-même, l’avocat devient autre chose… Autre geste, celui de se presser une orange. Le bar à jus d’orange est un projet à long terme, interactif. Les visiteurs sont invités à se confectionner un rafraîchissement. Couper les fruits en deux hémisphères, en extraire le jus, placer les pelures vides sur celles déjà entassées. Une collection d’empilements d’écorces sur des plateaux alignés sur des étagères. Les plus vieux, en hauteur, sont méconnaissables, complètement pourris, étranges stalagmites organiques, torves, se soutenant l’une l’autre, vert de gris. De ces amas dans l’ombre du plafond vont naître des êtres innommables. Un monde en soi qui n’a plus besoin de quiconque, juste de la matière vivante, gratuite, produite par la consommation de fruits et, une fois rangée en colonnes irrégulières, échappant à son concepteur, elle se désagrège et s’agrège, attire les parasites, se transforme en garde-manger des drosophiles. Musée d’art contemporain, musée d’histoire naturelle, leçon d’art ou leçon de chose ? L’odeur fermentée, vinaigre et orange, est prégnante dans toutes les salles. (Sculpcure : Bar à orange, 2009) Bon… La grotte (2012) est un immense cocon de feutre et coton en amas sur une structure de bois, garni de graines de lentilles que les médiateurs du musée arrosent régulièrement. Une culture maigre de touffes vertes. L’humidité agit sur la masse de fibres qui devient pesante, filandreuse, nuageuse. En surface, les graines germent, pourraient être récoltées, mangées. Il est difficile de prévoir à quoi ressemblera cet objet en fin de processus. A l’intérieur, c’est mou, odorant, on s’y introduit, on marche dans cette cavité à la fois artificielle et naturelle, on ne sait si elle relève du féerique ou du fécal, pour le moins matrice ambivalente, avec quoi communique-t-elle ou ne coupe-t-elle pas toute communication, y compris avec soi-même? Révélante, étouffante ? L’acoustique bourdonnante, l’humidité surabondante, une odeur forte et pourtant comme une anti-odeur, annihilant toute singularité olfactive, fait qu’on y oublie la forme que l’on a sans pour autant discerner la possibilité d’en recevoir d’autres ? Observer ces expériences, comment le vivant est introduit dans des dispositifs artistiques pour subvertir le statut pérenne de l’art et de ses chefs-d’œuvre, chercher un autre durable biologico-artistique, ce laboratoire de greffes m’amuse, m’intéresse et semble incontournable, même si le vivant organique est, peut-être, là ainsi, utilisé comme gadget, faire valoir de l’art. De facture plus sage, voire conventionnelle, les Tableaux souris (Paysage gratté, Landscape B, Monochrome chocolat, Cerf, Algue avec oiseau..) m’accrochent beaucoup plus. Blazy les réalisent en mettant à contribution les nombreuses souris qui peuplent son atelier. Il expose, au vide nocturne de son atelier, des tableaux enduits d’une belle couche lisse de crème dessert au chocolat. Dans le noir et le vide, les souris viennent ronger, gratter, leur faim vorace, leur instinct de vie dessine à vif des formes dans la couche comestible. Celle-ci, avec le temps, sèche et prend l’apparence d’une peinture à l’œuf ancienne, surface paraffinée attaquée, craquelée, détériorée. Le matin, l’artiste intervient dans le processus, il interprète les dessins – les messages que lui adressent ses locataires -, disposent les tableaux pour orienter coups de dents et de griffes de telle ou telle façon, essayant d’anticiper le graphisme aléatoire des rongeurs et de l’orienter vers quelque chose qu’il souhaite voir apparaître. L’interface animal et artiste a quelque chose d’une réelle collaboration. À un moment, il estime que l’œuvre est achevée, présentant des constitutions organiques ou abstraites, qui semblent abouties, parler à l’œil, vivants, témoignages d’un imaginaire qui serait commun aux rongeurs et à l’homme (via le dessert). Ces surfaces sont de même famille que les dessins d’Emelyne Duval déjà cités (Constellation, Nébuleuse…), que certains travaux de Dubuffet… Il y a alors le geste de nommer ces formes et ces signes. En baptisant les dessins souris, l’artiste répète l’acte antique de donner aux constellations une identité autonome, calquée sur les formes du vivant répertoriées sur terre, projetées au ciel, dans un cosmos construisant nos destinées dans ses machines imaginaires, dissimulant dans ses rouages stellaires l’explication de notre origine. Ces tableaux ainsi nommés sont autant sculptés et gravés par les souris que bêtement mangés (et encore ainsi renverraient-ils à la métaphore de dévoration de ce que l’on aime comme matière d’art) et prennent la dimension d’un mystère langagier que les bestioles, souvent utilisées dans nos laboratoires, veulent nous transmettre dans le cadre de cette fiction artiste. Michel Blazy joue avec ces frontières ténues entre les traces animales et les traces de l’art et l’intervention de l’interprétation qui n’a d’autre rôle que de faire travailler les catégories de perception, de perturber le jugement esthétique, de le mettre en crise. Dans Lâcher d’escargots sur moquette marron (2009), le sol et les murs sont recouverts de moquette brune régulièrement imbibée d’eau et bière, mélange qui stimule les mollusques et leur fait dessiner de magnifiques entrelacs de bave luisante « qui peuvent évoquer certaines œuvres de l’expressionnisme abstrait ». (Texte guide du visiteur). Ce dispositif créé en 2009 peut être « sans cesse réactivé et donner lieu à de nouvelles créations grâce à des indications écrites, dessinées ou filmées qui fonctionnent comme des instructions pour l’exécution de l’œuvre ». Les entrelacs, selon la manière d’asperger le liquide excitant, peuvent être orientés, par exemple. Précisions en outre que le titre de cette exposition, Le Grand Restaurant, provient de la possibilité pour l’amateur d’art de réserver une table où on lui servira un tartare de bœuf dans une pièce envahie de moustiques cultivés spécialement pour cette performance en Circuit fermé. « Le visiteur s’alimente d’une assiette de viande fraîche tout en donnant son sang aux moustiques. Le sang circule de l’Homme à l’animal en circuit fermé » (Texte du guide du visiteur – Je ne comprends pas la majuscule à « homme »).

De la même famille que ces tableaux souris, selon moi, les impacts de sèves et de fermentation végétale dans l’exposition Matières Premières de Fabrice Hyber. Ces grands silos sur pilotis où des brassées de fleurs et d’herbes se mélangent et s’affaissent, laissant lentement échapper de leur compost, des jus, des gouttes, des filets de sucs, à travers le tamis. Ces fluides chutent dans le vide comme d’infimes comètes de pigments, averse d’astéroïdes liquides, suivies d’étoiles filantes de poussières et pollen et tous ces résidus et débris forment progressivement au sol, sur la bâche – de ces plastiques que l’on étale au sol quand on saigne des lapins, à la ferme -, une mare solide, saignées coagulées, graisses florales figées, qui peut se lire comme une couche de mare de café. On y devine le graphisme convulsif, ébauché, de ces fleurs mises à mort mais, aussi, l’essai accidenté, aléatoire, de représenter l’interface cosmologique entre l’imaginaire humain et l’essence végétale, imaginaire irrigué de ses substances nourricières, de ses substances homéopathiques, de ses possibilités d’ivresses, d’échappées hallucinogènes, ses poisons violents, sa connaissance en graines d’un monde antérieure à celui de l’homme. (PH) – Vincent LamourouxLe Plateau Emelyne Duval  –

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sonic plan plan. Digression sur l’éternité rock!

sonic

Comment juger l’œuvre continuée de ces chanteurs ou groupes rock qui ont été tellement en phase avec leur époque, lors de leur surgissement et qui, avec le temps, d’album en album, répètent leur formule, s’installent dans la variation, fatalement avec des hauts et des bas ? Pour le rock particulièrement, ne s’agit-il pas d’une forme de fulgurance qu’il ne faut pas forcer au-delà de la date de péremption ? Comment juge-t-on, année après année, la production de ses artistes préférés ? Les écoute-t-on encore vraiment, comme quelque chose de récent qu’il faut examiner à nouveaux frais, ou évalue-t-on avant tout leur capacité à maintenir le souvenir ou l’illusion de cette fulgurance, à nous bercer de l’illusion que « ça continue », nous aidant à entretenir le sentiment que le temps s’immobilise ? Juge-t-on la production artistique dans sa nouvelle occurrence ou se positionne-t-on par rapport à un investissement opéré dans une valeur que l’on a, un temps, considéré comme sûre et durable ? Quelle est la part d’affectif à l’égard de ces groupes qui ont joué un rôle important dans la constitution de notre histoire, de notre identité ? Peut-on les aborder avec justesse, que ce soit dans un sens ou dans l’autre ? Ne tomber dans le piège ni du « le ou les deux premiers étaient bien meilleurs » (posture taxée souvent de snob), ni du « ils sont toujours au top ». (C’est curieux, du reste, que l’attachement aux premiers enregistrements soit déprécié comme étant une pose, parce que finalement, dans bien des cas, les premiers sont effectivement les meilleurs, tant qu’il y a de la recherche, de l’hésitation, des vibrations, des formes pas encore complètement figées, de l’incertitude irradiante, de l’incertaine dynamique.) À vrai dire quelle est la possibilité de réelle nouvelle créativité dans un format rock, une fois qu’un groupe y a formalisé sa griffe, son label ? Si l’art consiste en « réponses » apportées à des « problèmes » d’expression, d’adéquation expressive entre des individus et des environnements, la proposition de réponse des groupes rock semble établie une fois pour toute (à l’opposé de pratiques dans des musiques dites plus savantes). Réponse qui forcément finira par sembler datée et dont la réactualisation tablera surtout (en termes de marché) sur la nostalgie de l’époque, du moment où cette « réponse » semblait la plus appropriée au public qui en était fan lors de son irruption vive. The Eternal. Ces quelques préliminaires à propos du nouveau Sonic-youth. Quelle est la capacité de fraîcheur d’écoute après 20 ans d’impatience à découvrir le « dernier Sonic Youth » !? Espère-t-on vraiment renouer avec l’exaltation éprouvée à recevoir en plein cœur la turbulence sonique en miroir avec une sensation d’urgence immense à assouvir ? Une première écoute « normale » en bureau, volume bas. Morne désespoir. Quelle triste routine, Geffen ou non ! Vraiment rien de nouveau. Après l’écoute répétée plusieurs fois, de façon plus rapprochée, volume élevé, écouteurs dans l’oreille, dans le train, le métro, la rue, ça (re)frémit un peu. Presque des frissons. Des réminiscences ? Toujours aussi « vénéneux » comme on dit dans Le Soir !? Vénéneux pour qui, pourquoi ? En plongeant dedans, de façon plus déterminée, une sorte de satisfaction, comme un confort, quelque chose de connu que les habitudes d’écoute personnalisées aiment reconnaître sous diverses variantes. Le même plaisir répété, provenant du fait de reconnaître le « même » sous une enveloppe retouchée, modifiée, travestie, reproduite (on est dans la reproduction). Ce « même » dans lequel l’investissement affectif a été plutôt conséquent. Ce même est reproduit honnêtement, sans défaillance, sans d’ennui évident, avec une belle énergie. À plusieurs moments, j’y crois, la machine fonctionne, bien rôdée, oublie les rides, les montées avec les guitares redeviennent un peu folles, « ça va repartir, péter, comme avant ». Presque. Mais, presque. Quand même, quelques angoisses : vont-ils devenir aussi pathétiques que, par exemple, les Rolling Stones ? Pourquoi ne s’en tiennent-ils pas à leurs projets parallèles, ratés ou réussis, au moins ils y tentent autre chose et échappent au destin de momies ? Matière musicale. Par contre, autant j’ai une admiration importante pour le parcours de Dominique A., avec son « courage d’oiseau » dans une écriture de chanson pleine de risques, dans une production, certes articulée autour de thèmes et tics mais dans une continuité textuelle plutôt que dans une répétition de recettes, autant je ne parviens à rien retenir de son dernier album. Comme on dit de certaines nourritures qu’elles ne tiennent pas au corps. Elles passent. Pourtant, je me suis acharné. Plusieurs écoutes en salon, plein tubes, en essayant tout pour déclencher l’empathie. Plusieurs écoutes aussi aux écouteurs, en train, dans des salles d’attente. Rien, pas un frémissement. Souvent, j’étais incapable d’attendre la fin de la chanson. Elle me tombait de l’oreille. Ennui complet. Comme je respecte l’artiste, je me suis dit, on va attendre, laisser dormir. Mais quand je lis (et c’est pas la première fois), dans Libération que Dominique A. « renoue avec le minimalisme de « la Fossette » des débuts », là, il y a quand même un malaise. « La Fossette » était tout entier fait d’interstices résonants inaliénables, inusables. Audace maximale dans une (in)forme. Une sorte d’épure improbable que l’on a beau scruter : on ne parvient à déterminer ni « d’où ça vient » ni quelle en est la « recette ». Ce titre journalistique me heurte-t-il parce qu’il touche à ce qui, pour moi, reste un moment indépassable, avec lequel il est impossible de renouer (dans le sens de récréer quelque chose d’équivalent) ? Esprit de possession de la valeur attribuée à une œuvre intériorisée !? Il est difficile de démêler tout ça. Mais il n’y a pas que ça : objectivement, écouter « La Fossette » puis « La Musique », même si on aime le plus récent (et je conçois bien que ce soit possible), il n’y a pas photo, ils ne se ressemblent pas (malgré la récurrence de thèmes etc…). Pourquoi utiliser ce genre de formule ? Parce qu’elle était dans le dossier de presse ? Parce que, simplement, l’artiste revient à enregistrer seul chez lui, mais pas avec les mêmes outils qu’au début et avec une production réalisée après et que l’idée de revenir à ses débuts, au moment le plus fort de l’inspiration (l’instant où elle la plus inattendue) est une idée marketing porteuse ? Il y a de ça. Pas que, mais quand même. Ces manières de faire participent aussi de la crise du disque. (Et ça me fait penser que l’on a pratiqué ça aussi « en médiathèque » : écrire sur les musiques pour donner envie d’emprunter ; lier un acte d’écrire et de jugement à un objectif de rentabilité culturelle ; même si souvent on l’a fait sans trop utiliser des jugements de valeur autoritaires mais plutôt en invitant à une expérience d’ouverture. Envisageons les choses autrement : écrire sur les musiques, sur les films, pour donner à  penser, à réfléchir, à explorer les interstices, les fossettes esthétiques.) (PH) – Discographies de Sonic Youth et de Dominique A. en prêt public. 

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Brésilienne (5) – Pause urbaine, revue de presse, repérages littéraires…

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Duo de boudins, Leffe bonde pour préparer le terrain à la Brésilienne. Quelques articles parcourus… Une surprenante manière d’aborder l’état du cinéma français et de ce qui l’accompagne, la critique cinématographique actuelle : « A-t-on le droit de critiquer la Nouvelle Vague ?  – Un label devenu carcan » (Le Monde Diplomatique, février 2009), article de Philippe Person (écrivain). Ce n’est pas la question qui surprend, on est bien en droit de se la poser, mais la façon de la traiter. D’abord, le rappel d’une aventure limitée à quelques « réalisateurs à peine conscients d’appartenir à un mouvement qui ne repose sur aucun manifeste fondateur. » Ensuite, il expose une série d’éléments qui montrent que l’aventure, « sans que l’on connaisse le sens de l’estampille » a tout autant été une stratégie de réussite que la recherche d’un nouveau cinéma. Certainement, les démarches artistiques sont toujours ainsi faites, hétérogènes, dépendantes de plusieurs logiques, à l’intersection de plusieurs champs. Ensuite l’auteur introduit ce qui le préoccupe beaucoup plus : les effets pervers de la prédominance de ce label « Nouvel vague » qui figeraient les possibilités de renouveler le « cinéma d’auteur » (d’où la responsabilité du label « Nouvelle Vague » dans la désaffection des salles de cinéma art et essai) et pèseraient comme une chape de plomb sur les systèmes de valeur du journalisme spécialisé. Ce qu’il vise est la critique de cinéma pratiquée par Télérama, Les Inrockuptibles, Le Monde, Libération, Les Cahiers du Cinéma (rien que ça) qui ne ferait que bipolariser systématiquement en polémiques stériles l’opposition entre le cinéma commercial et le cinéma dit « d’auteur ». C’est là que je ne comprends plus bien : oui, quand il s’agit de défendre de nouvelles réalisations « dites d’auteur », et dont la facture et l’esthétique n’ont pas forcément à voir avec la Nouvelle Vague, les critiques invoquent facilement cette opposition entre commerce et auteur. Mais dans l’ensemble, Libération, Le Monde Les Inrockuptibles ne développent pas un travail critique qui serait basé sur l’examen continu de cette opposition. Et qui permettrait de la faire évoluer, de faire bouger la critique. Au contraire, et à l’opposé de ce que déclare l’auteur de l’article, ils perdent beaucoup de temps à valoriser tous les films qui ont du succès, qui sont récompensés, qui sont archis financés : les Ch’tis, La Môme, Entre les Murs… Philippe Person pense peut-être des choses intéressantes du cinéma (quoique cette approche du « cinéma du milieu » laisse quand même perplexe, et qu’il ne décrit finalement la voie à suivre qu’en évoquant « un petit plus » qui transformerait le cinéma commercial en nouvelle Nouvelle Vague, c’est un peu court), mais il fonde son intervention sur une analyse partielle, partiale du champ de la critique. Ce n’est pas sérieux et étonnant que Le Monde Diplomatique publie ce genre de tribune légère.  Danièle Sallenave : Les jeunes ne lisent pas ? Les adultes non plus… » (Le Monde). Danièle Sallenave a accompagné, durant un an, deux classes et leurs professeurs pour un travail de sensibilisation à l’écriture, la littérature, les livres, les mots. (J’apprends au passage qu’en France les établissements de quartiers défavorisés sont qualifiés à « ambition réussite » !). Une très belle interview, pleine de fraîcheur, de fond, de bon sens et de responsabilité d’écrivain bien placée. Les programmes de gauche comme de droite en prennent pour leur grade : ils ont déstructuré le rapport à l’écrit, chacun à leur manière et se complétant dans la destruction ! Forcément, l’un comme l’autre, à leur manière, ont obtempéré au diktat du marché et des entreprises quant aux exigences de « formation des cerveaux » (« des jeunes vite formés pour devenir vite efficaces selon nos critères opérationnels et de rendement »). C’est le temps de lire, le temps lent et long de la formation de soi par la lecture, qui est systématiquement repoussé dans une autre dimension. Le marketing culturel a pilonné joyeusement l’attachement au texte, au travail personnel avec les mots, tout doit aller vite, quel ennui de lire plus de 5 lignes. C’est intéressant de voir se rejoindre le senti et l’analyse d’une écrivain sur le terrain et les analyses d’un philosophe comme Bernard Stiegler. On peut espérer que ce genre d’intervention aidera à faire prendre conscience de l’ampleur de ce problème de politique culturelle. Il y a de l’espoir : «On découvre soudain aux Etats-Unis que lire pourrait être bon pour de futurs médecins ! » Ce qui signifie : avoir une culture littéraire, même si ce n’est pas en lien direct avec l’utilité sociale que l’on vous assigne, ne peut être que profitable à votre manière d’individuer cette utilité sociale. (Au passage, elle rappelle que la gauche s’est basé sur une interprétation limitée –voire débile- des études de Pierre Bourdieu sur la distinction… Rien que pour ça, qu’on ne lit pas assez souvent, et qui prouve bien que les adultes ne lisent plus…).  Brésilienne.  Un triangle de brésilienne bien taiseux, introverti ou éteint. D’habitude, ce coin pâtissier est plus lumineux, exubérant, rayonne, expédie ses molécules qui stimulent la convoitise et l’appétit. Calme plat, à peine quelques ondes. La croûte semble figée, durcie, contractée, pas mauvaise. Mais il faudra se battre pour en extraire du plaisir ! Le sucre par contre, trop généreux et frais, comme une couche de fard un peu louche.  Toucher, aucune vibration, tout est compact. Idéalement, la lame du couteau s’engage là-dedans comme pour couper du nuage, ça bouge, c’est gazeux, changeant, volatile. Cette fois, non, tout est redescendu sur terre. Sur la langue, même chose, les deux crèmes sont soudées dans une même consistance, qui s’incruste au lieu de dégager l’impression de douceurs pétillantes et insaisissables. Et voilà, elle est sûre (belgicisme), aigrie, surette. Très légèrement. Juste encore agréable, juste permettant de sentir que ses charmes sont encore là, juste en train de passer, de s’évanouir, dernières émanations… Et maintenant, il faut les lire : « L’amour du jazz » de Jean-Pierre Moussaron, 2009, Galilée. Un peu hésitant à côté du titre, en même temps, ça parle du désir qu’entretient le jazz, et l’approche est intéressante. L’éditeur garantit aussi une démarche sérieuse. L’auteur a déjà une belle bibliographie qui recoupe souvent les terrains jazz (sous toutes ses formes, ce qui me rassure). Le programme, une fois quelques pages ouvertes et parcourues, est très attirant : une capacité d’analyse, une faculté peu commune d’exprimer en mots ce qui se passe dans les musiques de jazz. Voici quelques titres de « chapitres enseignes » : « Folie », « Force de disruption », « Surrection du corps », « Passion de la vitesse », « Multiple bouquet sonore », « Texte étoilé », « Renaissance de l’aube », « Puissance de dépense et force de résistance », « Legs et justesse du free »… Que du bonheur en perspective.Et surtout, dans un même chapitre, il peut évoquer et caractériser en connaisseur Charlie Parker,  Art Blakey, Horace Silver, Clark Terry mais aussi Peter Evans. Il n’est pas cloisonné dans un style, une époque, mais embrasse l’ensemble du jazz, sa « poétique plurielle ». Un bon bouquin que j’aurais pu apporter à l’émission de Philippe Baron à laquelle j’ai eu le plaisir de participer, le 28 janvier, à propos de La Sélec, de l’avenir de la Médiathèque, du jazz aussi. Plaisir parce qu’il est rare de parler de ces choses sur antenne avec un interlocuteur connaissant la question et avec qui s’instaure une bonne liberté de paroles, il y a un podcast à écouter! – Rodrigo Fresan, « La vitesse des choses », Les Editions Passage du Nord/Ouest, 2008, 637 pages. Je viens de terminer « Mantra » de Rodrigo Fresan (même éditeur, traduction française de 2006), une expérience littéraire très particulière (de même pour la lecture). Supernova. Une tentative originale et très forte de développer un imaginaire, d’organiser un récit, de faire éclater les conventions. Elles n’explosent pas tellement à l’intérieur du style, mais en premier lieu dans le cerveau de l’auteur qui brasse, finalement, toutes les questions primordiales du temps, de la mémoire dans leurs relations aux nouvelles technologies, aux mythes anciens et nouveaux, issus des textes fondateurs ou des séries télévisées. Un brassage hallucinant. J’y reviendrai avec une prochaine chronique de Mantra… J’épingle ceci dans la préface d’Enrique Vila-Matas : « Fresan est né à Buenos Aires en 1963 l’année même où Witold Gombrowicz, du haut du bateau qui s’apprêtait à lever l’ancre pour l’éloigner à jamais de Buenos Aires, avait conseillé à ses amis et jeunes disciples traumatisés par la littérature de Borges (et par celle de Gombrowicz, qui faisait comme si de rien n’était et se gardait bien de mettre l’accent sur ce point) : « Tuez Borges ! ». L’œuvre de Fresan, dit-il plus loin, est habitée  « dans ses recoins les plus secrets par la notion d’Aleph de Borges associée à la Quantum Theory et à l’irréalisme logique proposé par l’auteur, toujours aux antipodes de Garcia Marquez et de ses colonels flanqués de coqs amazoniens. » Andréi Biély, « Petersbourg », l’Age d’Homme, Traduction de 1967, édition de 2003. Cette plongée dans le délire structuré d’un écrivain argentin mâtiné de Gombrowicz éveillait la nostalgie de replonger dans un grand roman russe. En relisant quelques pages de Deleuze (les volumes sur le cinéma), je tombai alors sur son conseil : il faut absolument lire Petersbourg d’Andréi Biély. Et ça y est, je l’ai, ça ne va pas traîner. Extrait de la préface : « Un beau jour, le parti lui transmet l’ordre de tuer son père : il n’y est nullement résolu, mais remonte machinalement le mouvement d’horlogerie. La bombe éclatera, mais ne tuera pas le père. Telle est lafable, mais elle n’est qu’un des thèmes : l’actualité révolutionnaire. À cette actualité se rattache le grouillement des agents provocateurs, terroristes, policiers. Le sénateur gouverne à coups de circulaires, comme d’un « point mathématique » qui est son cabinet, et ne connaît pas les hommes : il n’est pas moins absurde que les révolutionnaires. Mais cette absurdité est celle de toute la ville, qui elle aussi est toute géométrie, triangles, parallélépipèdes, cubes et trapèzes, toute peuplée d’automates toute parlante de phrases apprises. Pétersbourg est le vrai héros du roman… » Et c’est bien ce travail pour décrire la ville, le mouvement de la ville, comment s’y organise le gouvernement des hommes, et comment l’écriture filme le fantasme délirant de cette ville-là qui intéressait Deleuze. À  faire défiler les pages, graphiquement, soit par la manière typologique dont est disposé le texte, on peut deviner que l’expérience de lecture ne sera pas ordinaire. Le corps du texte s’organise en beaucoup de parties articulées, loin de texte continu seulement découpé en chapitres, on pénètre là une autre architecture… (PH)

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Deneuve godiche au Liban (2)

Aux lendemains du texte écrit sur la relative perplexité se muant en consternation que j’éprouvai à la sortie de « Je veux voir », je découvre petit à petit l’ampleur du plan média. Un grand entretien « Catherine Deneuve » dans Le Soir ; « Catherine Deneuve libérée et témoin de son temps » dans la newsletter des Incrockuptibles ; « Deneuve, belle d’un jour au Liban » dans Libération ; couverture et grand article dithyrambique-inconditionnelle-théorico-sublime dans les Cahiers, « La Communauté des regards ». De quoi secouer un vulgaire commentateur. Il est toujours difficile d’avoir des certitudes après un spectacle, on prend toujours un risque en se basant sur le ressenti, on n’a pas forcément pu examiner toutes les hypothèses. Le discours des réalisateurs est intéressant, du moins quand ils expliquent leur positionnement, comment filmer le Liban, comment réaliser un film sur le Liban dans l’état où il se trouve et, à la limite, le dispositif qu’ils décrivent comme leur ligne de conduite tient la route et tout à fait respectable. Je ne peux qu’approuver leur réflexion théorique. Mais quand je pense au film qui en découle tel que j’ai pu le voir, je ne peux qu’avoir l’impression confirmée que quelque chose a raté, n’a pas fonctionné. Et il n’y a rien de honteux à rater, même, un film raté n’est pas pour autant un film à jeter, ni un film qu’il ne faut ne pas voir. Par contre, masquer le ratage par une enflure du discours théorique et l’exacerbation du jeu de « l’icône cinématographique », là ça devient douteux. La critique tirerait peut-être plus de choses intéressantes en acceptant de parler de l’échec de cette tentative (ou d’autres, il faut faire accepter le principe qu’expérimenter des dispositifs est indispensable, qu’échouer fait partie du jeu). Dans l’interview de Libération, à la question sur la réception du film au Liban, Joana Hadjithomas explique que le film déroute, par son esthétique, par l’absence de narration, et qu’on lui pose la question concernant Deneuve : « Pourquoi ne dit-elle rien sur ce qu’a fait Israël ? ». Et d’opposer à cette attente d’une parole de condamnation, le « silence » qui serait « exactement le propos du film, mais pour l’heure, ça choque. » C’est opposer de façon un peu facile un certain type de parole et une essence du silence. Parce qu’il ne s’agit pas, dans le film, « du » silence en soi, mais d’un certain type de silence. Quand j’ai rédigé mon billet et stigmatisé l’inexpressivité et la pauvreté de paroles de Catherine Deneuve, ce n’est pas l’utilisation d’une forme silencieuse qui m’avait dérangé. Au contraire, j’aime les films silencieux, aux narrativités flottantes, il y a parmi les films « où il ne se passe rien » quelques-uns qui sont mes préférés. Je n’ai jamais attendu une parole militante, ni un discours de pathos. Mais une parole d’implication, une parole du regard attentif qui a besoin d’échanger quelques mots pour fixer ce qu’il voit, comprendre, permettre l’identification. Sur ce sujet, il me semble que tant dans les Cahiers que dans Libération, il y a une tendance à la mystification. Les Cahiers : « Nous sommes dans la voiture avec les deux voyageurs qui échangent des mots simples, elle qui tente d’identifier la nature sinon le sens de ce qui se présente sous ses yeux, lui qui répond par réajustements successifs et précis, comprend les incompréhensions de son interlocutrice… » A lire ça, on déduit qu’il y a un vrai dialogue, structuré, avec un réel échange, avec quelqu’un qui cherche à « identifier ce qui se présente à ses yeux ». C’est faux, objectivement. Je suis encore plus ébahi de lire dans l’entretien entre Deneuve et les réalisateurs, ce genre de truc : « K.J. : Vous aviez quand même, pour une passagère passive, une capacité à rebondir qui nous fascinait… » C.D. : Mais je suis vive comme fille, je suis très vive ! » Alors, moi, là, la fille, je ne l’ai pas vu rebondir et si elle s’est montrée vive dans sa ballade libanaise, c’est hors caméra, hélas. Dans la prose de Libération, il y a des choses magnifiques, mais pour y croire en les écrivant et en les rapportant à l’objet de départ, le film « Je veux voir », je me dis qu’il faut déjà se faire un fameux cinéma dans la tête. Bien lire le dossier de presse, bien plonger dans la proximité des réalisateurs, rester ébloui par l’icône, gamberger, vouloir soutenir ce film par principe. Après avoir douté face à l’avis des spécialistes, des professionnels, et à la lecture des critiques publiées, finalement, je persiste et signe, « Deneuve godiche au Liban« 

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